LIVRE DEUXIÈME
A la Chênaie. 23 novembre 182S.
A la Chênaie, le 6 janvier 18Î6.
Vous peignez admirablement, monsieur le marquis, cette caricature de société à laquelle chaque jour ajoute quelque trait hideux ou comique, crost, en p'and, le chariot de Thespis, avec cette différence que les acteurs aspirent aumonieut
1. Critique amère des opinions de M. de Chateaubriand. A propos de cette lettre et de quelques autres qui précèdent ou vont suivre, l'Éditeur doit déclarer que, s'il n'a point effacé la trace des préventions passagères que Lamennais conçut, à un moment donné, contre son illustre collaborateur, x-edevenu plus tard son ami, c'est qu'aucune intention de ce genre ne lui a été manifestée expi-esséiuent. Des témoins dignes de foi disent, il est vrai, que ce désir a été exprimé devant eux. L'Éditeur ne conteste pas le fait : mais il a dû se demander s'il pouvait ainsi recevoir ses instructions de seconde main. Sa conscience lui a répondu que non. S'il s'est trompé, la responsabilité de son erreur, — très-lourde responsabilité, il le reconnaît volontiers, — doit peser uniquement sur lui.
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OÙ, au lieu de lie de vin, ils pourront se barbouiller de sang. Quel avenir, et comme il approche ! Que d'espace parcouru dans une seule année ! Mais on ne s'aperçoit pas du chemin qu'on fait, parce qu'on est porté par la foule. J'aime beaucoup ces braves gens qui essaient de se rassurer en se disant l'un à l'autre : J'ai peur. Encore si c'était d'eux-mêmes, je le comprendrais en un certain sens. Cela vaut, en son genre, le je sens bien que je me lieras ^ . Il se croyait sûrement Charles X quand il a dit cela.
Au reste, voici, monsieur, ce que je vous rends pour ce que vous m'avez appris, et j'appelle cela se prêter le siècle. Vous avez vu la dénonciation de M. Wùrtz par M. Dupin; vous avez vu la réponse consolante et satisfaisante que lui fit M. le président Séguier, qui promit solennellement un réquisitoire contre le prêtre ultramonlain. Point de réquisitoire cependant, mais pourquoi? Vous ne le devinerez pas en mille ans. Parce que l'autorité diocésaine a pris les devants, parce qu'elle a interdit la prédication à l'un des plus dignes prêtres de France, parce qu'elle lui a ôté le pauvre vicariat dont il vivait. J'ai sous les yeux une lettre de ce vénérable vieillard. En voici quelques phrases : (( Je n'aurai pas, je crois, le bonce lieur de comparaître devant les juges pour faire ma profes- (( sion de foi. Une cause comme celle-là vaut bien la peine (( qu'on aille en prison; que dis-je ? que l'on affronte la mort, (( si cela est nécessaire. Je n'ai point menti dans ce que j'ai (( hardiment et ingtnument déclaré. Souffrir et mourir pour (( la cause de Jésus-Christ et de son Église, voilà tous mes (( moyens de défense. » Qu'est-ce qui sera beau, qu'est-ce qui sera sublime, si cela ne l'est pas? M. de Chateaubriand nous parle du pacha d'Egypte; je le défie bien de surpasser en basses atrocités nos pachas de France. Enfin, ils se sont résolus à ou\ rir la session. Ils ont, à leur manière, le courage des conquérants du nouveau monde, qui bravaient tout pour
1. M. de Chateaubriand dit l'autre jour à Micliaud : -^ Je sens bien que je me perds. » A quoi l'autre a répondu iiif^éunnient : «' Kli ! qui vous y force? >' Le gnome n'a rien répliqué. — M. de Coriolis à Lamennais, 18 décembre 1825.
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de l'argent. Leurs paroles seront curieuses, et aussi celles qu'ils entendront. Mais, bien (ju'il y ait peu de spectacles aussi instructifs que celui-là. on ne peut se dt'tendn' d'une douleur profonde en songeant -à tout ce qu'il suppose et à tout ce qui le suivra. Si je n'étais retenu par le devoir, je me hâterais de sortir de France, non pour trouver ailleurs un abri contre les dangers qui nous menacent, mais pour chercher quelque diversion aux sentiments qui fatiguent l'âme dans notre malheureux jxiys. Dieu me fait la grâce de ne rien craindre pour moi. Oue peuvent-ils me faire? que peuvent-ils m'ôter? Ma fortune? Je n'en ai point. La vie? C'est la chose de ce monde à quoi je tiens le moins. Cependant, les maux que je prévois, ces maux (jui pèseront sur tant d'innocents, cette tempête de crimes dont l'avenir est noir, tout cela me serre le cœur et altère ma santé. Conservez la vôtre, monsieur le marquis; elle est précieuse à la bonne cause, et précieuse à ceux qui vous aiment aussi tendrement que mol.