A M"® LA COMTESSE DE SEXFFT- PILSACh
A la Chênaie, le 11 janvier 1826.
Noël et Vienne , quel triste assemblage ! Et pourtant, comme vous le remarquez, vous auriez pu, partant plus tôt, rencontrer en route ces terribles inondations. Patience donc, et confiance en la Providence qui vous conduit. Pour moi, je m'abandonne à elle sans faire aucun projet, même pour le lendemain. Je ne vois qu'une chose claire en ce moment, c'est
1. M. le comte de Senflft-Pilsach, diplomate autrichien el fervent catholique, était, en 1826, ambassadeur de l'empire auprès de la cour de Savoie. Plus tard, on le verra, il fut nommé à Florence ; le hut final de son ambition était de représenter l'empereur auprès du Pape. Fort lié avec plusieurs des membres du Sacré-Collége, il était pour Lamennais un intermédiaire, un porte-paroles, tel qu'il en eût difficilement trouvé un meilleur. Outre cette considération, des rapports de cœur les unissaient, rapports chuentés par l'affection pieuse et tendre que portaient à Lamennais la comtesse de Senfft et sa fille, désignée dans cette correspondance sous le nom de •• la comtesse Louise. ••
le devoir de eomlialtre pour Dieu et pour son Kjilise, contre lescpiels toutes les puissances de l'enfer sont décliainées. Je travaille à ma seconde partie, et j'espère l'achever dans six semaines; elle sera presque double en longueur de la première, et ma faible santé n'abrège pas le travail. Croyez, croyez l)ien au désir que j'ai de vous voir; mais tant que les choses seront dans cet état, la conscience ne me permet pas de quitter. Je vous envoie l'extrait d'une lettre de l'abbé Wûrtz ; vous admirerez la foi et le courage de ce digne prêtre. Mais ce que vous n'admirerez pas, ce qui vous fera, comme à moi, une peine extrême, c'est la lâcheté de Mgr d'Amasie\ qui interdit la prédication, qui ôte sa pauvre place de vicaire à un des plus vénérables ecclésiastiques de France, parce qu'il a déplu, en faisant son devoir, aux ennemis de la Religion, et à un gouvernement qui n'est pas moins dangereux pour elle. Je sais bien qu'on lui aura dit : « Sévissez vous-même, ou M.Wùrtz paraîtra devant les tribunaux. » Dans un pareil cas, c'était un triomphe. Et qu'est-c« qu'un évêque qui se charge des vengeances de l'impiété, afin que tout se passe en famille? Du temps des empereurs, il aurait coupé la tête aux chrétiens pour éviter le scandale du martyre. Et voilà pourtant où nous en sommes, voilà le pays oii il faut rester! et ce qu'on voit n'est rien près de ce qu'on verra.
Nous sommes, comme vous, dans l'incertitude de ce que fera Constantin ' . Cet événement est sans doute de la plus haute importance pour l'Europe. Cependant, aujourd'hui, tout dépend dans le monde de quelque chose de plus haut que tous les conseils humains. On ne doit pas s'imaginer qu'on arrêtera le mouvement qui emporte les peuples. La société renaîtra-t-elle ? Je Tignore; mais je sais qu'elle ne peut
1. L'archevêque iupartibus d'Aïuasie, M. de Pins, administrait le diocèse de Lyon, dont le cardinal Fesch, retiré à Rome, était encore titulaire. II fut, le 6 novembre 1827, de la fameuse fournée de pairs à l'aide de laquelle M. de Yillèle crut pouvoir s'assurer une majorité stable, et se consolider dans sa position ministérielle. On sait comment lui réussit cet expédient in eit remis.
2. Cliacun sait que le prince Constantin, successeur d'Alexandre au trône des tzars, fit passer la couronne sur la tête de l'empereur Nicolas.
DK LAMENNAIS. 155
rtMiaîli'P qii'apW's un hoiili-vorscinciil complet ci univoist'l. Niillf ('onil)iiiais(»ii polilitiiio ne saurait attt'indro les esprits. Or, c'est là qu'est le mal, et, jusqu'à présent, ou n"a rien tait pour y remédier. Là où l'on pourrait quelque chose, et même beaucoup', on ne sait ritMi, on ne prc'voit rien, et l'on ne veut rien. C'est le siège de la peur et de la faiblesse, au point même de m'étonner. Cola ne m'empêchera pas de lutter jusfiu'au bout. Je tiendrai ferme dans mes Thermopyles. Le reste ne me regarde pas.
Si vous lisez les Débats, vous verrez qu'ils ne sont qu'un
second tirage du Constitutionnel. M. de Chat disait
dernièrement à Michaud : (c Je sens bien que je me jicrds. » A quoi celui-ci répliqua ingénument : « Qui est-ce qui vous y force? »
De tous les magistrats, celui qui a été le plus violent dans ratïaire des journaux 2, et que les autres, à cause de cela, chargèrent de la rédaction de l'arrêt, c'est le président Cassini, qui communie, dit-on. tous les dimanches.
Adieu, adieu; mille et mille tendresses à M. de Senflft et à la comtesse Louise. Hommages respectueux et amitiés de la part de mon frère et de l'abbé Gerb. J'ai fait dire qu'on vous envoyât désormais le Mémorial par Turin. Vous recevrez aussi parla même voie ma dernière petite brochure. Le ministère est abhorré à Paris; il y a plus d'indifférence en province. C'est maintenant, à mon avis, une bien petite question que celle des ministres, et, sous ce rapport, je suis de la province. Je n'en serai jamais quand il s'agira de vous et de tout ce qui vous touche.