l'abbé JEAN DE LAMENNAIS A M. DE SENFFT
Paris, i mai Hitî.
Versailles, 10 mai 1826.
Me voici h Wrsailles depuis hier, mon excellent ami, parce qu'il faut bien que je m'occupe du nouvel ouvrage que j'ai annoncé, et qu'à Paris il m'est impossible de rien faire. Mahony nous a cédé l'appartement de son père pour cinq mois, je dis noî/s, parce que j'ai près de moi l'abbé Gerbet et l'abbé Rohrbacher. J'aurai ici du loisir et de la tranquillité, et lorsque mon beau-frère, que j'attends, sera venu, je pourrai le voir aussi souvent que mes affaires l'exigeront.
Les événements ont tout à fait dérangé des projets plus doux; je no sais là-dessus, comme surtout le reste, que me soumettre à la Providence. Que faire autre chose quand elle a parlé? Les circonstances sont graves; l'Église est en péril, et je ne puis quitter, le jour du combat. Je ne veux pas même songer au repos dont je jouirais près de vous dans le sein de l'amitié; je craindrais que l'obéissance au devoir qui
1. Lettre fort curieuse où l'abbé Jean s'eflbree d'atténuer la Dérlaration fies évêques. Selon Uii, les adhésions données à cette Déclaration ne sont rien moins que " pui-es et simples -, comme on veut le faire croire.
m'est imposé ne iul moins agréable à Dieu, par le mélange de regrets humains. Ne demandons rien à la terre, car elle n'accorde rien qu'à ceux qui cèdent quelque chose du ciel. On a, comme vous savez, adressé la Déclaration à tous les évêques pour avoir leur adhésion. Très- peu l'ont donnée pleine et entière. Je signerais sans ditïiculté la lettre de MgTde Janson. On se plaint de celle de l'évêque de Rennes; il paraît qu'il a tout renvoyé au jugement du Pape. L'archevêque de Bordeaux a répondu : « Laissez-moi mourir dans mon attachement aux vieilles erreurs de l'Église romaine. » Le clergé du second ordre est, en masse, extrêmement prononcé dans le sens catholique, de sorte que nous pouvons espérer d'être à l'abri, sinon du schisme, au moins des plus terribles conséquences du schisme. L'évêque de Chartres vient de publier un écrit contre moi, « attendu, m'écrit-il, qu'il n'a pu se dis- (( penser de prendre la défense de Frayssinous, .son intime (( ami et son parent. » Je n'ai pas encore lu cette l:»rochure; j'y répondrai dans mon ouvrage. On dit qu'il en paraîtra une autre de Tabbé Atfre \ laquelle lui a été demandée par l'évêque d'Hermopolis, encore en sa qualité dejjarent. Les Quatre articles sont devenus une controverse de famille; car j'ai été attaqué aussi par Clausel de Coussergues (le conseiller de l'université) : celui-ci s'en est tenu aux injures. Je tâcherai de leur opposer à tous des raisons. Il est triste qu'on n'en finisse pas par une bonne décision, que tous les catholiques attendent, et s'étonnent d'attendre si longtemps. Jamais il ne se présenta d'occasi(jn si favorable de fixer la foi des Fidèles et de les rattacher au centre d'unité par un lien plus étroit, aujourd'hui bien nécessaire. Ce serait une bien fausse prudence que celle qui, pour ne pas choquer les ennemis du christianisme, laisserait les esprits dans l'incertitude sur des points dont limportancc se fait chaque jour sentir davantage, et perpétuerait, en se taisant, de fâcheuses discussions qu'il est en ce moment aisé d'éteindre, et qui. si l'autorité en laisse subsister le germe, se réveilleront certainement plus tard avec un caractère plus dangereux.