‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 77 sur 165 · A M™e LA COMTESSE DE S ENFÎ' T-PTI,S A GH · texte numérisé non relu

A M™e LA COMTESSE DE S ENFÎ' T-PTI,S A GH

Taris, 8 avril IS26.

Je reçois. Madame, votre très-bonne et très-aimable lettre du 2 avril ; hier m'était parvenu le billet de M. de S. du l^r. Il est vrai que je ne vous ai pas écrit aussi souvent que je l'aurais désiré; il est vrai aussi que je ne sais plus quand ni

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Conunent le voyage dont je niVHais tlaltc' poiiiTa se faire. Aiais vous savez niaiuteimiit qu'en tout cela il n'y a certainement pas (le ma faute. Le procès qu'on m'intente ira de la police correctionnelle à la cour royale, où je dois m'attendre à ma condamnation. Ce n'est pas ce qui m'inquiète; au contraire, je me réjouis de soutirir pour la cause que j'ai défendue, et cette persécution ne peut, je crois, qu'être utile à la vérité et à l'Église : mais enfin le devoir, la conscience, l'honneur, me retiennent ici jusqu'à la tin de cette atîaire dont vous sentez toute l'importance, et je serai même forcé de rester encore après. Ceci n'est pas de l'homme, c'est de la Pi'ovidence toute pure; je dois être là où elle me veut. Un grand combat commence ; qui pourrait en prévoir les suites? Quelles ([u'elles soient pour ce qui me concerne, je les accepte de tout mon cœur, et je ne fuirai ni le travail ni le danger. Vous me direz peut-être : (c Pourquoi, du moins, ne pas écrire plus souvent?» Peu m'importe, sans doute, qu'on lise ce que j'écris à mes amis et ce qu'ils m'écrivent; je ne m'embarrasse guère que les gens de la poste soient en tiers dans toutes mes correspondances, puisque cela leur plaît ainsi : le motif du silence dont vous vous plaignez si obligeamment, ce sont mes occupations chaciue jour plus nombreuses et ma détestable santé. Je ne saurais vous exprimer combien je suis faible et souffrant, et cet état s'aggrave par mille choses pénibles dont se compose le détail de ma vie. Cette semaine, par exenqde, où j'aurais eu Ijesoin de force et de repos pour un travail pressé, il m'a fallu passer deux nuits près d'une personne mourante, qu'il s'agissait de disposer à paraître devant Dieu, et de ramener d'assez loin aux pensées qui devaient l'occujjer à ce moment terrible. Cela brise l'âme, épuise le corps. Et, après cela, que trouvai-je pour me remettre un peu? L'inquiétude que me donne une de mes nièces venue à Paris pour s'y faire traiter d'une sorte de marasme effrayant, des contradictions de mille autres genres, des embarras extrêmes qui renaissent incessamment de la malheureuse affaire que vous connaissez, enfin la croix loute nue et sans aucun adoucissement humain. Ayez donc, j3 vous prie, un peu d'indulgence. Vous savez bien, quand il

s'agit de vous et de ce qui vous est cher, que ce n'est jamais par le cœur que je puis avoir tort. Croyez tout, excepté que je puisse oul)lier ou négliger des amis qui ne cessent point de m être présents, et qui sont une i)artie de ma vie môme. Je ne sais ce que Dieu fera de moi ; je suis entre ses mains; je n'ai aucune volonté, aucuns désirs, que de marcher sans crainte, sans espérances terrestres, dans la voie qu'il me tracera.

Quelque chose se prépare dans le monde, rien de plus évident. La société s'agite sur ses bases chancelantes; nous touchons à des catastrophes. Tout ce qui a des yeux le voit clairement; les peuples le pressentent; il semble que le Pouvoir seul ne s'en doute pas. Un pareil état ne saurait être comparé à aucun autre. Soyez bien persuadée que tout est surhumain dans ce qui se passe aujourd'hui. Patience! courage! Je ne sais que cela, mais celasuftit.

Adieu, adieu; il faut que je vous quitte, mais je suis toujours près de vous.

Lundi ,1826.

12/j. — A m""^ la comtesse de senfft.

Paris, le 24 avril 1826.

Je conçois combien est doux le repos que vous trouvez à Gênes après tant de fatigues, et ce m'est une vraie peine de le troubler. Pour moi, je ne suis pas dans la voie du repos ni près d'y entrer, selon l'apparence. Le 20 et le 21, j'ai comparu en police correctioniîelle. Berryer a parlé admirablement. Écartant toujours la question de doctrine, sur laquelle il ne pouvait pas plus me défendre, comme il l'a dit, que la

1, Simple billet ; date incertaine quaiit au jour et au mois.

DE LAMENNAIS. WJ

(loin' ne j»imvail int- ju^er, il ti tlisculé lu (juostion lép;ale, savoir, si la Déclaration de 1682 est loi de l'État; après (juoi il a montré, avec la plus hellc éloquence, (ju'on ne tendait à rien moins, par ce procès, qu'à établir une Kjilise nationale, et à préj)arer à la France un avenir semblable à celui (jue présente l'histoire d'Angleterre sous Henri Vlll et ses successeurs. Son discours sera im[)rimé, et je vous l'enverrai, .lai prononcé ensuite quelques mots, que tous les journaux n'ont pas bien rapportes ; les voici exactement :

« Messieurs, je n'ai rien à ajouter au discours que vous venez d'entendre. Seulement, je dirai quelques mots touchant les questions dogmatiques traitées daus mon écrit. Bien que la Cour n'en soit pas juge, comme elles ont néanmoins servi de prétexte au procès qui m'est intenté, je dois à ma conscience et au caractère sacré dont je suis revêtu, de déclarer devant le tribunal que je demeure inébranlablemeni attaché aux priucipes que j'ai soutenus, c'est-à-dire à l'enseignement invariable du chef de l'Église; que sa foi est ma foi, sa doctrine ma doctrine, et que, jusqu'à mou dernier soupir, je continuerai de la professer et de la défendre. »

L'arrêt-, rendu le lendemain, est une des choses les plus extraordhiaires qu'on ait jamais vues. Il n'y a qu'une voix

1. Il faut pardonner à liiiexpérience judiciaire de Lamennais ce titre de " Cour >• qu'il défère au tribunal de première instance.

2. Lisons : le jugement. Même remarque que ci-dessus. Le tribunal s'attacha, ce semble, à rapetisser une cause que le ministère public et l'avocat de Lamennais avaient, au contraire, essayé de traiter conformément à son importance. Accusé " d'effacer les limites du pouvoir temporel et de la puissance spirituelle, de proclamer la suprématie et l'infaillibilité papales, de reconnaître au Souverain Pontife le droit de déposer les princes et de délier les peuples du serment de fidélité, " Lamennais, par l'organe de son défenseur, avait fait plaider l'incompétence absolue de la juridiction civile en matière spirituelle, et la nullité radicale de la Déclaration de 1682. Le jugement prononçait la saisie de l'ouvrage incriminé, plus une simple amende dont le cliiffre même (30 francs) avait quelque chose de dérisoire. Voici, du reste, quelques-uns des considérants : .. En ce qui touche la prévention d'attaque à la dignité du roi, à l'ordre de successibilité au trône, aux droits que le roi tient de sa naissance, etc., etc. : attendu que le caractère de l'abbé de Lamennais, ses opinions, ses sentiments religieux et monarchiques ne permettent pas même de supposer lintentiou dun pareil délit... Attendu, sur le premier chef de la plainte, que le livre de M. de Lamennais ne peut être lu et apprécié que par des personnes instruites et éclairées ; — enfin que le caractère de M. de Lamennais doit être pris en grande considération, etc., etc.. >•

unanime sur son étonnante absurdité. Il ne choque pas seulement le bon sens, mais encore toutes les opinions. Je crois, pour l'intérêt de la Religion et même de l'État, qui marche à sa destruction, devoir en appeler. Il faut enfin qu'on sache certainement sous quelles lois on vit. D'ailleurs, je dois à l'Éghse de combattre pour sa cause jusqu'au bout, quoi qu'il puisse m'arriver. Dieu me fait la grâce de ne rien craindre et d'être préparé à tout. J'ai annoncé un nouvel écrit; je m'en occuperai dès c^u'il me sera possible de trouver un moment de loisir.

Les évêques écrivent de leur côté; ils écrivent des Déclarations de doctrine qu'on leur demande au nom du Roi, et qu'ils adressent au Roi. On ne ferait pas mieux en Angleterre. Si vous connaissez quelques-uns de nos dociles prélats, veuillez leur apprendre qu'il y a dans le monde une personne qu'on appelle le Pape, à qui, depuis saint Pierre, l'usage attribue quelque autorité dans l'Église catholique. Vous les surprendrez peut-être, mais sûrement vous leur rendrez un vérita])le service.

Un grand combat est engagé ; nul n'en saurait prévoir les suites. Mais ce qui me console, ce qui me fortifie, c'est que la vérité triomphera. On tue les hommes, on ne la tue pas, et il est doux d'être tué pour elle. Malheur à qui la combat et à qui l'abandonne ! mais malheur mille fois plus à qui la trahit! Le monde s'en va, les rois chancellent, leurs trônes vides ne tiennent plus à rien : eh bien, je m'attache à ce qui reste, à ce qui restera toujours, à ce qu'on ne vaincra jamais, à la croix de Jésus de Nazareth !

Je vais avertir au Mémorial que vous n'avez pas reçu les derniers cahiers. Ils vous seront envoyés sans relard. Le retard vient sans doute de l'absence du pauvre M. Waille, qui subit en ce moment son mois de prison * . Bientôt, si cela ne change, toutes les lettres des catholiques seront datées de la Force ou de Sainte-Pélagie.

L'abbé G. vous oftre ses respects. J'attends mon frère trèsprochainement. Mille tendres amitiés et mille hommages à

1, Voir la lettre ]lf3, à M. de Senfft-Pihach.

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mon ciier comte, et à la comtesse Louise. J'ai vu ce matin l'excellente comtesse Potocka. Elle part, vers la Pentecôte, pour l'Ukraine. Ce départ la peine : elle laisse ses enfants à Paris.

J'ai été interrompu ])ar le marquis de Montmorenci, qui me charge de vous dire de sa part tout ce qu'il voudrait vous dire lui-même. 11 se propose d'avoir l'honneur de vous écrire très-prochainement.

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