‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 8 sur 165 · Léon XII · texte numérisé non relu

Léon XII

NOTES KT SOUVENIKS. xxix

C'est M"'' (lo I.uciiiii'iv (|ui s'exprimait si nettement. Des lettres que nous somnips tentrs d'appoler feuillantines, les siennes sont les plus intrrt'ssantes. Sans jamais sortir des conditions de la correspondance la plus familière , elles ont mie vivacité, un abandon, une douce fj^aieté qui les distingue. J'en détacluTai (|uel([ues passages, choisis parmi les plus caractéristiques. Et d'abord voici, dans les proportions d'un tableau de genre, l'intérieur de la petite communauté :

« 11 décembre 1820.

«...Vous voulez donc que je vous entretienne de ce qui se passe dans cette famille que vous regardez comme vôtre, et qui, de son côté, vous regardera toujours comme un de ses membres. Hélas! votre pauvre fille est telle que vous l'avez laissée, voyant tout à l'aide d'un multipliant, fille nous soutenait qu'elle s'était trouvée chez son oncle, à Nantes, à un dîner dont tous le^ convives, au nombre de quatre-vingt-seize^ étaient cousins germains. Je lui demandai si, pour ce repas de famille, on avait loué la salle de la comédie? Elle me répondit avec un sérieux qui me glaça, et, sautant de Nantes à Saint-Domingue, nous dit qu'elle y avait connu un monsieur qui, tous les jours, à son déjeuner, buvait vingt-quatre bouteilles de vin de Bordeaux. Ces deux histoires ne feraient elle pas bien les pendants de celle des dix mille chanoines et des cinq cents

encensoirs qu'elle a vus figurer à une procession dans Pile de

j'en ai oublié le nom? Le grand papa, qui n'est pas toujours porté à l'indulgence, se permet parfois d'exprimer quelques doutes sur la véracité des récits. Alors la guerre éclate, et nous rions souvent au bruit de lamousqueterie. M. Weld', «impassible comme la loi » garde, dans ces querelles, une neutralité parfaite. Il n'en est pas ainsi du père Carron ; celui-ci interpose son autorité, oppose son veto, et réduit les discutants au silence. Vous voyez, mon bien bon ami, qu'ici rien n'est changé.

1. La famille Wekl est une des plus riches dans le parti catholique en Angleterre. Le château de Lullworth ( Doi'setshire ), où Chai-les X s'établit dès les premiers jours de son exil, en IB.SO, appartenait à un Weld, d(rat le frère était, — il l'est peut-être encore, — membre du Sacré Collège. Il est très-possible que ce futur cardinal fût le feuillanlin dont il est ici question.

XXX NOTES ET SOUVENIRS

«. . .Je suis désolée de vous savoir souffrant, mon pauvre ami. Notre bon père a aussi une bien triste santé! 11 ne mange presque rien et ressent une faiblesse inquiétante dans le bras droit. Le cardinal lui a fait défense de confesser à Saint-Jacques , le froid lui étant très-dangereux... »

Autre lettre, datée du 25 octobre 1822, donnant de curieux détails sur le travail de la propagande catholique dans les classes ouvrières :

« L'œuvre entreprise par M. de Lowenbruck ' est maintenant en pleine activité. Vous avez su que votre pétition au préfet de Paris avait été couronnée du plus grand succès. Ce préfet a fait plus que vous ne lui demandiez. Il a permis à ce bon missionnaire de prendre dans les magasins de la ville tous les objets dont il pouvait avoir besoin, comme table, bancs, etc., etc. Au bout de la grande salle des Bernardins, on a pratiqué un autel où l'on célèbre la messe. Les ouvriers y assistent, ainsi qu'aux vêpres que l'on psalmodie l'après dîner. Les instructions sont courtes, et à la portée des auditeurs. Quand les exercices de piété sont terminés, les ouvriers, toujours sous les yeux de M. Lowenbruck et de leurs présidents, se livrent à toutes les espèces de jeux qu'on a eu soin de réunir dans cette vaste enceinte : ^"escarpolettes, quilles, boules, damiers, dominos, échecs, etc., etc. J'oubliais de vous dire qu'ils ont obtenu l'usage d'une cour immense qui tient au bâtiment des Bernardins. Cette cour est sablée, et c'est là que sont établis les jeux les plus bruyants. Ne pensez pas que notre missionnaire reste spectateur oisif; il partage les amusements de ses disciples, ce qui en double pour eux le plaisir. J'oubliais encore de vous dire que, dans ce lieu de réunions, se trouvent tous les meilleurs journaux, ainsi qu'une bibliothèque. On y donne aussi des leçons de lecture, d'écriture et de dessin, le tout gratis. Bénissons Dieu du zèle qu'il inspire à quelques âmes privilégiées! Tout Paris est dans l'admiration et l'étonnement de la rapidité avec laquelle marche déjà cette entreprise colossale ;

l. M. l'abbé de Lowenbruck, dont il est fréquemment question dans la Correspondance, était un des membres de la compagnie de Jésus. Sa vive imagination et sou activité un peu déréglée en eussent aisément fait un autre Père Lavalette. Mais, comme on le verra, l'équilibre de ses facultés ne se maintint pas, et, après de nombreuses excentricités, dont plusieurs personnes furent victimes, il perdit complètement la raison. Une des lettres de M"^ de Lucinière établit que, déjà fou, il prêchait encore à merveille.

NUTES ET SOUVENIRS. xxx.

aLe bon abbé Rauzan serait ravi, mon digne ami, que vous consentissiez à écrire une lettre qui put être insérée dans quelques IrnàuN. et dans laquelle vous plaideriez la cause de celte œuvre. 1 e't important que l'on vienne à son secours, et elle est mconnue L\ beaucoup de départements. Ayez donc cette chante, mon vrai ami' et Dieu vous en récompensera. M. Lo^venbruck join ses mstances à celles de son supérieur, et j'ose dire aux nôtres ...»

En iioveinbv 1822, ral)l)é Jean de Lamennais est nommé vicaire général de la Grande -Aumônerie. Les Feudlantmes ento.nient un livmne d'allégresse, et se hâtent d'ofiPnr leur modeste asile au nouveau dignitaire de rEglisc.-aPeat-etre écrit M"^' de Lucinière, sera-t-il bien aise de se dérober quelciues instants à la foule , et de prendre tranquillement ses hauteurs avant de se lancer sur ce grand théâtre. Je ne puis m'empécher de rire à l'idée de voir l'abbé Jean transforme en abbé de couri Et vous, ne pensez-vous point a retirer votre petit manteau de la poussière ^ ? Voilà l'heure arrivée, ou elle n'arrivera jamais... » C'est à quoi ni Lamennais, m l'abbé Jean n'avaient songé. Ce dernier se rendit à son poste, tout aussi égayé que M"'- de Lucinière quand il songeait a sa métamorphose.

• 28 novembre de l'an des prodiges 1822.

« Je mempresse, mon excellent ami. de vous annoncer l'heureuse arrivée du cher abbé Jean, mercredi, à neuf hemes du matin. Croiriez-vous que ce grand personnage a para ravi de loger dans notre petite maison ? Nous lui avons offert la chambre d Angélique ce qui la fort arran-é, et d'autant mieux arrange que rien n est encore préparé à la Grande Aumônerie pour sa réception.

«Je vou. dirais donc, au début de ma lettre, que notre bon frère était arrivé à neuf heures. A dix, tout était en «^^^i^'^é pour son accoutrement. Tailleurs, chapeliers, cordonmers, «^^''^^^f ^s de bas^ Enfin, à deux heures, la métamorphose a ete complète, et 1 abbe Jean nous est apparu pimpant, sémillant, élégant, et nant aux edat= ainsi que nous. Ce sera réellement une chose amusante, que de

1. La réponse à cette lettre figure dans la Correspondance ci-après, sous le no 29 — 10 novembre 1822 . , . ^ j .,„*;♦

2 Voi'r ce que répond Lamennais au sujet de cette plaisanterie du pet.t manteau. Lettre n^ 30, 27 novembre, même année.

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