‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 10 sur 213 · OBSERVATIONS SUR LA MER ET LES POISSONS · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS SUR LA MER ET LES POISSONS

II n'y a guère de vue plus triste que celle de la pleine mer. On s'impatiente bientôt d'être toujours au cenUre d'un êercle dont on n'atteint jamais la circonférence. Elle offre cependant des scènes intéressantes : je ne parle pas seulement des tempe* tes; pendant le calme , et surtout la nuit dans les climats chauds , ont est surpris de la voir étincelante. J'ai pris dans un verre de ces points Inminetix dont elle est remplie; je lésai vus se mouvoir avec beaucoup de vivacité. On prétend que c'est du frai de poisson. On en voit quelquefois des amas

semblables à des lunes. La nuit , lorsque le vaisseau fait route et qu'il esfenviroiuié de poissons qui le suivent, la mer parait conmie un vaste feu d'artifice tout brillant de serpenteaux et d'étmcelles d'argent.

Je vous laisse méditer sur la quantité prodigieuse d'êtres vi^-ansdont cet élément est la patrie: je me home à quelques observations sur différentes espèces de poissons que nous avons rencontrés en pleine nier.

Le bounel-flainanil , que les anciens appelaient , je crois, poumon marin , est une espèce d'animal formé d^une substance glaireuse : il ressemble assez à un cliampignon. Son cliapiteau a un mouvement de contraction et de dilatation par le moyen duquel il avance fort lentement. Je ne lui connais aucune propriété. Cet animal esl si commun que nous en avous trouvé la mer couverte pendant plusieui*s journées. Il varie beaucoup pour la grosseur et la couleur,'mais la forme est la même. On en trouve de fort gros en été sur les côtes de Normandie.

La galère est de la même substance, mais cet animal parait doué de plus d'intelligence et de malignité. Son corps est une espèce de vessie ovale , surmontée dans sa longueur d'une crête ou voile qui esl toujours hors de la mer, dans la direction du vent. Quand le flot le renverse, il se relève fort vite, et présente toujoui*s au vent la partie la plus ronde de son corps. J'en ai vu beaucoup à la fois rangés comme une flotte dans la même direction. Peut-êtro construirait-on quelque voiture sur ce mécanisme, au moyen de laciuelle une barque avancerait dans le vent contraire. De la pailie inférieure de la galère pendent plusieurs longs filets bleus , dont elle saisit ceux qui croient la prendre. Ces filets brillent sur-le-champ comme le plus violent caustique. J'ai vu un jour-un jeune matelot ((ui s'étant mis à la nage pour en prendre une , en eut les bras tout brûlés, et de frayeur pensa se noyer. La galère a de belles couleurs pendant qu'elle est en vie. J'en ai vu de bleu céleste et de couleur de rose. Le bomiet-flamand se trouve dans nos mers, et la galère en approchant des tropiques.

Dans le parage des Açores, j'ai vu une espèce de coquillage flottant et vivant dans l'écume de la mer, de la forme du fer d'une flèche ou d'un bec d'oiseau : il est petit , transparent , et très-aisé à rompre ; c'est peut-être celui qu'on trouve dans l'amhre gris.

A cette même latitude nous trouvâmes des limaçons bleus flottant à la surface de l'eaa , au moyen de quelques vessies pleines d'air : leur coque était fort mince et très-ft^gile; ils étaient remplis d'une liqueur d'un beau bleu purpurin. Ce

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ii'esi pas oependaul le cuquillage appelé pourpre par les anciens.

Une espèce decoquiilage beaucoup plus commun est celui qui s'attache à la carène même du vais* seau, au moyen d'un ligament qu'il raccourcit dans le mauvais temps. Il est blanc , de la forme d'une amande, et composé de quatre pièces; il met dehors plusieurs fîlamens qui ont un mouvement régulier. Use multiplie en si grande quantité, que la course du vaisseau en est sensiblement retardée.

Le poisson volant est fort commun entre les deux tropiques; il est de la gixisseur d'un hareng; il vole en troupe et d'un seul jet aussi loin qu'une perdrix; il est poursuivi dans la mer par les poissons, et dans l'air par les oiseaux. Sa destinée parait fbrt malheureuse de retrouver dans l'air le danger qu'il a évité dans l'eau ; mais tout est compenaé, car souvent aussi il échappe comme poisson aux oiseaux , et conune oiseau aux poissons. C'est dans les orages qu'on le voit devancer les frégates et les thons, qui font après lui des sauts pro- U%ieux.

L'encornet est une petite sèche qui fiiit à peu près la même manœuvre. Elle a de plus la fi^ulté d'obscurcir l'eau en y versant une encre fort noire. Peut-être aussi ne nage-t-elle pas si bien. Elle est. de la forme d'un comeU Ces deux espèces de poissons tombent souvent à bord des vaisseaux. Ils sont bons à manger.

Le thon de la pleine mer m'a paru différer, pour le goilt, de celui de la Méditerranée. Il est fort sec, et n'a de graisse qu'à l'orbite de Fceil. Il a peu d'intestins ; sa chair parait à l'étroit dans sa peau. Huit muscles, quatre grands et quatre petits, forment son corps, dont la coupe transversale ressemble k celle de plusieurs arbres sciés. On le pèche au lever et au couclier du soleil , parce qu'alors l'ombre des flots lui déguise mieux l'hameçon, qui est figuré en poisson volant.

Cette flotte de tlions nous accompagne depuis six semaines. Il est faunle de les reconnaître. Il y en a im enti*e autres qui a une plaie rouge sur le dos, pour avoir été harponné il y a quinze jours. Sa course n'en est pas retardée.

Le poisson peut-il vivre sans dormir , et l'eau inarine serait-elle fiivorable aux plaies? J'ai lu quelque part que M. Chirac guérit M. le duc d'Orléans d'une blessure au poignet, en le lui faisant mettre dans des eaux de Balaruc.

La chair du thon est saine , mais elle altère. On m'assura qu'il était datigereux d'user du thon de ces parages qui a été salé. J'en vis l'expérience sur un matelot qui s'y exposa. Sa peau devint rouge

conune l'écariale, et il eut une fièvre de vingt-quatre heures.

Nous prenons aussi avec les thons beaucoup de bonites. C'est une sorte de maquereau dont q^ques-uns approchent de la grosseur des thons. Je leur ai trouvé à la fois de la laite et des œab ; et dans la chair de plusieurs, des vers vivans de la grosseur d'un grain d'avoine. Ce poisson n'en paraissait pas incommodé.

La grande-oreille est une espèce de bonite.

Les requins se trouvent en grande quantité aux environs de la ligue. Dès qu'il £adt calme, le vaisseau en est entouré. Ce poisson nage lentement et sans bruit. Il est devancé par plusieurs petits poissons appelés piloiins, bariolés de noir et de jaune. S'il tombe quelque chose à la mer , en un clin d'œil ils viennent le reconnaître et retournent au requin, qui s'approche de sa proie, se tourne et l'engloutit. Si c'est un oiseau, il n'y touche point : mais lorsque la faim le presse, il avale jusqu'à des clous.

Le requin est le tigre de la mer. J'en ai vu de plus de 'lO pieds de longueur. La nature lui a donné une vue très-foible. Il nage fort lentement par la forme arrondie de sa tète , ce qui, joint à la position de sa gueule qui l'oblige de se toiuner sur le dos pour avaler, préserve la plupart des poissons de sa voracité. Il n'a ni os , ni arêtes , mais des cartilages, ainsi que tous les poissons de mer voraces, comme le chien de mer, la raie, le polype, qui , comme lui , voient mal , sont mauvais nageurs et ont la gueule placée en bas; ils sont de plus vivipares. Ainsi leur gloutonnerie a été compensée dans leur vitesse , leur vue , leur forme et leur génération. Les mâchoires du requin sont armées de cinq ou six rangs de dents en liant et en ba<(. Elles sont plates , tranchantes sur les côtés j aiguës , et taillées comme des lancettes. Il n'en a que deux rangs perpendiculaires ; les autres sont couchées et disposées de manière qu'elles remplacent par un mécanisme admirable celles qu'il est souvent exposé à rompre. On l'amorce avec une pièce de chair embrochée d'un croc de fer. Avant de le tirer de l'eau on lui passe à la queue un nœud coulant , et lorsqu'il est sur le pont et qu'il s'efforce d'estropier les matelots, on la lui coupe à coups de hache. Cette queue n'a qu'un aileron taillé comme une faux. Les Chinois en font cas comme d'un remède aplmnlisiaque. Au reste , la pècliede ce poisson n'est d'aucune utilité. J'ai goûté de sa cliair, qui a un goût de raie avec une forte odeur d'urine. On dit qu'elle est fiévreuse. Les marins ne pèchent ce iioisson que pour le mutiler. On lui crève les yeux, on l'cventre, on eu attache plu-

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•mnpark qoeue^eloo leBrejelteàfaiiner;8pee^ tade digne d'un matelot. Le requin est si vivace, qœ j'en ai to reoMier lung-temps après qu'on leur avait coapé la tète. Cependant j'en ai vu noyer fort vite y en les plongeant plusieurs fois lorsqu'ils sont accrochés À rhameçon.

On trouve presque toujours sur le requin un poîssoo appelé sucet. U est gros comme un hareng. Jl a snr la léte une surface ovale un pei^ concave, avec laquelle il s'attache en formant le vide , an moyen de dixHieuf lames qui y sont disposée*! comme les tringles d'une jalousie. J'en ai mis de vivana snr un verre uni , d'où je ne pouvais les arracher* Ce poisson a cela de très-singulier, qu'il nage le ventre et les ouïes en Tair. Sa peau est gre* nelée, et sa gueule armée de plusieurs rangs de petites dentSi Nous avons plusieurs fois mangé des suoetSy et nous leur avons trouvé le goût d'articbaots frits.

Outre le pilotin et le sucet, le requin nourrit encore sur sa peau un insecte de la forme d'un dfmi-pois, avec un bec fort allongé. C'est une espèce de pou.

Le marsouin est un poisson fort connu. J'en ai vu une espèce dont le museau était fort pointu. Les mateloCs l'appellent la llèche de la mer, à cause de sa vitesse. J'en ai vu caracoler autour du vaisseau, tandis qu'il faisait deux lieues à l'iieure. On darde cet animal , qui souffle lorsqu'il est pris ce semble se plaindre : c'est une mauvaise pèche ; sa chair est noire, dure, lourde et huileuse.

J'd TU aussi une dorade , le plus léger , dit-on , des poissons. On prétend , mais à tort, que c'est le dauphin des anci«is, dont Pline nous a donné une ample description : quoi qu'il en soit, nous n'éprouvâmes point son amitié pour les hommes. N<NM vîmes à une grande profondeur briller ses ailerons dorés , et son dos du plus bel azur.

Qnelqaefois nous avons vu à une demi-lieue des baieîDes lancer leur jet d'eau. Elles sont plus petites qœ celles du Nord. Elles me paraissent de loin comme une dialoupe renversée.

Telles sont les espèces de poissons que j'ai vus Jusqu'à présent. On voit des requins dans le calme ; onfinairement les dorades les suivent; les maraonins paraissent quand le vent fraîchit. Pour les thons, nous les avons depuis six semaines. Si ce détail TOUS a ennuyé, songez quels doivent être mes plaisirs. D n'en est point pour l'homme snr on élément étranger, dont aucun des habitans n'a de relation avec lui.

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