‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 104 sur 213 · PI. A · texte numérisé non relu

PI. A

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s cl —loiM de h nœ lorride cl drs gbcâles, i bV CB a qa^ane seole csfièee, h aoiw CDBsMérjiiie de loBlies^ qoi présente aox ooon des CBoi des «nçles smBm» et rentrans | fB cMicUM— faBcc, CfpeDdm , de B*esi pas plos leor wiiiJt^e cpie le hwMn des bmts b*csI on omnge de FOoéan. Mais «1 nHênjei, d'âne étcndne trop cxusàdénble ponr ce wàtamt^ appartient d'aiflenrs A h çé»-

ma liannonies des phnles

Gefes-d onl des disposHions tont-à-bîl dilfi^ rentes dans lenrs fmilles , dans le port de lenrs branches^ et sartout dans iaconOgwationdeJcnfs semences^. La nature, oomme je Fai dit, n'emploie movcnt, pomr Tafîer ses harmonies , qoe des OMBClères positifs K n^atife. Elle a donné on aqoedoc ao pédicole des feuilles des plantes montagnardes; elle Fdte à oeOrs qoi naissent sor le bord des canx, et eDe en fait de plantes aqoaliqoes. Geiles-d, ao Beo d'aroir leors feuilles creusées en gouUièrft,

* Oq doit reg''rtlcr que ranteor B'ait pai donné pkB de détait «u dÉTcn pbéuHDteet qoe présenlait les planlet aquafiqncs. Conhien d'olncuations nemret et piqnanlm loi an> nient clé ia^iirérs par oe Moi fut , qiK tetformn des ksBn Tarientinr le Btee Téflétal. foiraDt le BMtira où dtei w développent! Danf le raurnnmiu* a^malUU H le trapa lurtoiu, par exemple, let feoiHet qui s'épanooiaent à Pair ont une lame pieiueet composée de ueiiuie» taillantes, landii que ceBftqni restent plon^éet an fond de Feau ont des nenmm presque dépoonmet de litm œllnlaire, et semblent déooupéet arec on scalpeL Quel charme n'aoraitpat en, sons la plome de raotenr des Étmdes , b description de rAff«iro9elo« /air«- IralU qui croit dant let eaux de Madasatcar, et dont les feuilles . percées à jour , offrent raspect d*an filet on d'une dentelle! Sans doute que la variété des couleurs de cette plante qui reste cacbée au fond des eau x , TéUsance de son port , la sinsnlarité de ses formes, ont des relations admirables arec des êtres qui nous sont inconnus. Mais un des ptiénooènes dont Bemanlin de Sainl-Pierre aurait lait Tol^ de ses recherches et de ses obsenrations est cehil que présente le fucus giçanUfHus. Pérou l'observa dans les mers do nord prèsdeb terre de Diéroen , et ne mesura point sans étonnement ses tiges, qui ont plus de 300 pieds de longueur. Mais ta surprise dut augmenter, lorsqu'en cherchant à deviner les moyens dont la nature s'était servie pour âever ao-desns des eaux des tiges si immenses et si flexôiles, il aper^t dans toute la longueur du fucus des feuilles gaufrées dont le pétiole portait une vésicule plehie d'air. Ces petits ballons se multipliaient d'étage en étage jusqu'à la surfiMX de la mer. où ib retenaient les feuilles du sommet de la plante par leur légèreté spécifique. Mais ces dernières feuiÛcs, destinéô à vivre dans Pair, n'étaient pas gaufrées oomme celles de la tige ; au contraire. eUes avaient Jusqu'à fkmxe pieds de longueur, et se

les OBI BBies et nsses* CMMBe les ^nlafeBls ^ ^ni s^

depmf:Bard;«B rmièe!( Ans le depée^ OMHBie onws do iman appelé tf|Mb«, qsi est ortie eipè<r c^immunc dont les JfÊÊh nàmn me tùre entre les mains de Je»s-€hrist. Geiks des nvm|«hMi «int piMMSs et CMitom B<'< i eB cvnir» Qœlqii^'-Bnf^ de ent espèces aUpcsenl d*anires fîicmes; mais leurs Imi> gines qoencs soBt loiôoms sans cnnal. Oies des joncs sont rondes comme des diainmeaox. Il y a nne friande Tarîèté de jiwirs sor les Ihwxts des marais, des ruisseaux et des fîMMaiiies. On en umivr de tontes les laffles, depuis ceux qui ont la finesse d^un che^peu, jttsqn^à ceux qui croissml dms la rivière de Gènes, qui sont gros crniune des cannes. Quelque difSéfence qu'il y ait dans Farticulationde leurs brins et de leurs panicules, ib ont lous« dMis lew- plan, une fonne arrondie ou eili|itique. Vous ne trouveret que les espèces qui (rassent dans les lieux arides , qui soient cannelées et cmisèes à leur surfine* Quand la nature veut rendre les pSanles aquatiques susceptibles de Tégêter sur les montagnes, elle doimedes aqueducs à leurs feuilles; mais quand, ao contraire, die veut placer des planlestle montagnes sur le boid des eaux, elle les letir die. L*aloèsde rodiei^ a se.« finiiUes creusées en écope, Faloès d^eau les a pleines. Je coimaîs une douzaine d'espèces de fougères de montagnes, qui ont toutes ime petite caimelure le long de leurs brandies ; et la seule espèce de marais que je ooimaisse en est privée. Le port de ses branches est aussi fort dinerou de celui des autres : les premières les dressent vers le ctd , et celle-d les porte presque bortzonlalement

Si les feuilles des plantes montagnardes sont agencées de bi manière U plus propre à rassembler à leurs racines Féau du dd qu*elles n'ont pas à discrétion, celles dès plantes aquatiques sont disposées souvent pour Fen écarter, parce qu'elles devaient naître au sein des eaux ou dans leur voisinage. Les feuilles des arbres de rivage , cotnme cdles des botdeaux , des trembles et des peupliers, sont attadiées à des queues longues et pendantes. Il y en a d'autres qui portent leurs feuilles disposé» en tuiles, comme les marronniers d'Imle et les noyers. Celles des plantes qui croissent à l'ombre autour du tronc des arbres, et qui tirent |)ar leurs racines Fliiuiiidilé que Farbre recueille par son feuillage , comme les Iiaricots et les coiivolvulns , ont on port semblable; niais celles qui viennent tout-Â-foit à l'ombre des arbres, et qui n'ont {ires-

déroulaientsnrles flots, qu'eHos couvraient d'un immense tapis de verdure. (A.-M.)

ÉTUDE ONZIÈME

que point de racines, comme les diampignons, ont des feuilles qui * loin de regarder le ciel , sont tournées vers la teire. La plupait sont faits, en dessus, en parasol épais, pour empêcher le soleil de dessécher le terrain où ib croissent , et ils sont divisés en dessous en feuillets minces , pour recevoir les vapeurs qui s'en exhalent, à peu près comme ceux de la roue horizontale d'une pompe a feu reçoivent les émanations de l'eau bouillante , qui la font tourner ; ils ont encore plusieurs autres moyens de s'abreuver de ces exhalaisons. Il y en a des espèces nombreuses qui sont doubléesde tuyaux, d'autres sont rembourrées d'épongés. Il y en a dont le pédicule est creux en dedans , et qui , portant un diapiteau au-dessus, y rassemblent les émanations de leur sol, œmme dans un alambic. Ainsi il n'y a pas une vapeur de perdue dans l'univers.

Ce que je viens de dire des formes renversées des champignons , de leurs feuillets, des tuyaux et des éponges dont ils sont doublés pour recevoir les vapeurs qui s'exhalent de la terre, confirme ce que j'ai avancé sur l'usage des feuilles des plantes de montagnes , creusées en gouttière, ou agencées en pinceau ou en éventail , pour recevoir les eaux du del. Mais les plantes aquatiques . qui n'avaient pas besoin de ces récipiens, parce qu'elles viennent dans l'eau, ont, pour ainsi dire, des feuilles répulsives. Je présenterai ici un objet de comparaison bien propre à convaincre de la vérité de ces principes ; par exemple , le buis des montagnes et le câprier des rochers ont leurs feuilles creusées en cuilleron, la concavité tournée vers le del; mais la camieberge de marais, ou vaccinium ojrycoccoSy qui en a pareillement de concaves, les porte renversées, la concavité tournée vers la terre. J'ai reconnu à ce caractère négatif, pour une plante de marais, une plante rare du Jardin du Roi , (|ue je voyais pour la première fois. C'est le ledum palustre qui croit dans les marais du pays ' de Labrador. Ses feuilles, faites comme de petites cuillers à café , sont toutes renversées ; leur convexité regarde le ciel. La lentille d'eau de nos marais a, ainsi que le typha de nos rivières, le milieu de sa feuille renflé.

Les botanistes, en voyant des feuilles à peu près semblables dans les plaines , sur le bord des eaux et an haut des montagnes, n'ont pas soupçonné qu'elles pussent servir à des usages si differens. Plusieurs d'entre eux ont sans doute de grandes lumières; mais elles leur deviennent inutiles, parce que leur méthode les force de marcher par un seul chemin, et que leur système ne leur indique qu'un seul genre d'observation. Voilà pourquoi leurs collections les plus nombreuses ne présentent sou-

vent qu'une simple nomendature. L'étude de la nature n'est qu'esprit et intelligence. Son ordre végétal est un livre immense dont les plantes forment les pensées, et les feuilles de ces mêmes plantes, les lettres. Il n'y a pas même un grand nombre de formes primitives dans les caractères de cet alphabet; mais de leurs divers assemblages elle forme, ainsi que nous avec les nôtres, une infinité de pensées différentes. Ainsi qu'à nous, pour changer totalement le sens d'une expression, il ne lui fout souvent changer qu'un accent. Elle met des joncs, des roseaux, des arum à feuillage lisse et à pédicule plein, sur les bords des rivières ; elle ajoute à la feuille un aqueduc , elle en fait des joncs, des roseaux et des arum de montagnes.

Il faut cependant bien se garder de généraliser ces moyens; autrement ils ne tarderaient pas à nous foire méconnaître sa mardie. Par exemple , plusieurs botanistes ayant soupçonné que les feuilles de quelques plantes pouvaient bien servir à recueillir l'eau des pluies, ont cru en apercevoir l'usage dans celles du dipsacus ou chardon de bonnetier. Il était aisé de s'y tromper, car elles sont opposées et réunies à leurs bases; en sorte que, quand il a (ilu , elles présentent des réservoirs qui contiennent bien chacun un demi-verre d'eau , et qui sont disposés par étages le long de sa tige. Mais ils devaient considérer , premièrement , que le dipsacus croit naturellement sur les bords des eaux, et que la nature ne donne point de réservoirs d'eau à une plante a(|ualique. Ce serait, oomnrie dit le proverbe, porter de l'eau à la rivière. Secondement , ils pouvaient observer que les étages, formés par les feuilles opposées du dipsacus , loin d'être des réservoirs , sont au contraire des dégorgeoirs qui écartent l'eau des pluies de ses racines , à neuf ou dix pouces df chaque côté, par l'extrémité de ses feuilles. Elles ressemblent , à quelques égards , aux gouttières que nous mettons en saillie au-dessus de nos maisons, ou à celles qui sont formées par les cornes de nos chapeaux , qui servent à écarter de nous les eaux des pluies, et non pas à les rapprocher. D'ailleurs, l'eau qui reste dans les ailerons des feuilles du dipsacus ne peut jamais descendre à la racine de la plante , puisqu'elle y est i-etenue comme dans le fond d'un vase. Elle ne serait pas même propre à l'arroser , car Pline prétend qu'elle est salée. La sarrasine , qui croit dans les marais tremblans et moussus du Canada, porte à sa base deux feuilles faites comme les moitiés d'un buccin scié dans sa longueur. Elles sont toutes deux concaves ; mais dies ont, à leur extrémité la plus éloignée de la plante, une espèce de bec fait en dégorgeoir. L'eau qui reste

DES PLANTES

dans les vases (le ces plantes aqnati(|ues est penfélre destinée à abreuver les petits oiseaux qui se trouvent quelquefois bien embarrassés pour boire, dans les débordemens des eaux. Il faut bien distinguer les caractères élémentaires des plantes, de leurs caractères relatife. La nature oblige l'homme qui rétndie de ne pas s'en tenir aux apparences extérieures, et, pour former son intelligence , de remonter des moyens qu'elle emploie aux fîns qu'elle se propose. Si quelques plantes aquatiques semblent offrir, dans leurs feuillages, quelques caractères de plantes de montagnes, il y en a dans les montagnes qui semblent en présenter de pareils à celles des eaux ; tel est , par exemple , le genêt. Il porte des feuilles si petites et en si petit nombre , qu'elles paraissent insuffisantes pour recueillir les eaux nécessaires à son accroissement, d'autant plus qu'il natt dans les sols les plus arides. La nature l'a dédommagé d'une autre manière. Si ses firailles sont petites, ses racines sont fort longues. Elles vont chercher la fraîcheur à une grande distance. J'en ai vu tirer de terre qui -avaient plus de vingt pieds de longueur, encore fiit-on obligé de les rompre sans en pouvoir trouver le boot. Cela n'empèdie pas que ses feuilles rares -n'aient le caractère montagnard ; car elles sont "Concaves, se dirigent vers le ciel , et sont alongées xomme les becs inférieurs des oiseaux.

La plupart des végétaux aquatiques rejettent ^'€au loin d'eux, les uns par leur port ; tels sont les bouleaux, dont les branches, loin de se dresser Ters le del, se jettent en arcade. Autant en font -le marronnier et le noyer^ à moins que ces arbres «'aient altéré leur attitude naturelle en croissant 'Sur 4les sols arides. Pour l'ordinaire, leur écoroe ^st lisse comme aux bouleaux, ou^écailleuse comme ^nx marronniers ; mais elle n'est pas sillonnée efi laitière comme celle de forme ou du pin des ^mootagnes. D'autres ont en eux une qualité répulsive ; telles sont les feuilles des nymphaea et de plnsienrs espèces de choux , où les gouttes d'eau ^e rassemblent comme des gouttes de vif-argent. n T en a même qu'on a bien de la peine à mouiller ; telles sont les tiges de plusieurs espèces de capillaires. Le laurier porte sa qualité répulsive jusqu'à écarter, dit-on , la foudre. Si cette qualité , fort vantée par les anciens, est bien constatée, il la doit sans doute à sa nature d'arbre fluviatile *. Cet arbre croit en abondance sur les rivages des fleuves de la Thessalie. Un voyageur, appelé le

* U est bien reconnu aq^ourdliai que le laurier n'écarte pas la fondre.

Bernardin.

sieur de La Guilletière ^, dit, dans une relation fort agréablement écrite, qu'il n'a vu nulle part d'aussi beaux lauriers que le long du fleuve Pénée. C'est peut-être ce qui a fait imaginer la métamorphose de Daphné, fille de ce fleuve, qu'Apollon changea en laurier» Cette propriété répulsive de quelques arbres et de quelques plantes aquatiques me fait présumer qu'on pourrait les employer autour des maisons pour en écarter les orages, d'une manière plus sAre et plus agréable que les conducteurs électriques, qui ne les dissipent qu'en les attirant dans leur voisinage. On pourrait encore s'en servir utilement pour dessécher les marais, comme on pourrait se servir des qualités attractives de plusieurs végétaux de montagnes pour former des sources sur les hauteurs, et pour y rassembler les vapeurs qui nagent dans l'air. Peut-être n'y a-t-il de marais infects sur le globe que dans les lieux 011 les hommes ont détruit les plantes dont les racines absorbaient les eaux de la terre, et dont k« feuillages repoussaient celles du ciel.

Je ne veux pas dire, toutefois, que les feuilles des plantes aquatiques n'aient d'autres usages; car qui est-ce qui connaît les vues innombrables de la nature? A qui la source de la sagesse a-t-elle été révélée, et qui est-ce qui a épuisé ses ruses? Radix sapientiœ etn revelata est^ et asMias illius quis agnovit ^'^f £n général , les feuilles des plantes aquatiques paraissent propres, par leur extrême mobilité, à renouveler l'air des lieux humides, et à produire par leurs mouvemens les desséchemens dont nous venons de parler. Telles sont celles des roseaux, des peupliers, des trembles, des bouleaux, et même des saules , qui se remuent quelquefois sans qu'on s'aperçoive du moindre vent. U est encore remarquable que la plupart de ces végétaux, entre autres les peupliers et les bouleaux , sentent fort bon, surtout au printemps, et que beaucoup de plantes aromatiques croissent sur le bord de l'eau, comme la menthe, la marjolaine, le souchet, le jonc odorant, l'iris, le calamus aromaticus; et aux Indes, les arbres à épices, tels que le cannellier^ le muscadier et le giroflier. Leurs parfums doivent contribuer puissamment à afTaiblir le méphilisme naturel aux lieux marécageux et humides. Elles ont aussi bien des usages relatifs aux animaux, comme de donner des ombrages aux poissons qui viennent y chercher des abris contre les ardeurs du soleil.

Mais voici ce que nous pouvons condune , pour

• Ya^n le Voyage de Laeédt^mone, par le sieur de La Gu01ctière«

Eeclesiasi,, cap. 1,^6,

ÉTUDE ONZIÈME

futilité de nos cultures, de ces diverses observations. Cest que lorsqu'on cultive des plantes dont le pédicule des Teuilles ne porte point l'empreinte d'un canal , il Tant leur donner beaucoup d'eau ; car alors elles sont aquatiques de leur nature. La capucine, la menthe et la marjolaine, qui viennent sur les bords des ruisseaux, en consomment une quantité prodigieuse. Mais lorsque les plantes ont un canal, il faut leur en donner peu , parce que ce sont des plantes de montagnes. Plus ce canal est profond , moins il faut leur en donner. Tous les jardiniers savent que si on arrose fréquemment l'aloès, ou le cierge du Pérou, on le fait mcnirir. Les graines des plantes aquatiques ont des formes qui ne sont pas moins assorties que celles de leurs feuilles aux lieux où elles doivent naître : elles sont toutes construites de la manière la plus propre à voguer. Il y en a de façonnées en coquilles; d'autres en bateaux, en baises, en bacs, en pirogues simples, en doubles pirogues, semblables à celles de la mer du Sud. Je ne doute pas qu'en étudiant cette seule paiiie, on ne fit une multitude de découvertes très-curieuses sur l'art de traverser toutes sortes de courans; et je suis persuadé que les premiers hommes, qui observaient mieux que nous, ont pris leurs différentes manières de voguer d'après ces modèles de la nature , dont nous ne sonunes, dans nos prétendues inventions, que de foibleS imitateurs. Le pin aquatique ou maritime a ses pignons renfermés dans des espèces de petits sabots osseux, crénelés en dessous, et recouverts en dessus d'une pièce semblable à une écoutille. Le noyer, qui se plalt tant sur les rivages des fleuves, a son fruit entre deux esquif posés l'un sur l'autre. Le coudrier, qui devient 8i touffu sur le bord des ruisseaux; l'olivier, qui aime tant les rivages de la mer, qu'il dégénère à mesure qu'il s'en éloigne, portent leur semence enclose dans des espèces de tonneaux susceptibles des plus longs trajets. La baie rouge de l'if, qui se plalt dans les montagnes froides et humides , sur le bord des lacs , est creusée en grelot. Cette baie , en tombant de l'arbre , est entraînée d'abord , par sa chute , au fond de l'eau ; mais elle revient aussitôt audessus, au moyen d'un trou que la nature a ménagé en fbrroe de nombril au-dessus de s^ graine. Il s'y loge une bulle d'air qui la ramène à la surface de l'eau , par un mécanisme plus ingénieux que celui de la cloche du plongeur, en ce que, dans celleci , le vide est en dessous, et danâ la baie de l'if il est en dessus. Les formes des graines des herbes aquatiques sont encore plu» /Curieuses ; car partout la nature redouble d'industrie pour les petits et les faib es. Celle des joncs ressemble à des

œu6 d'écrevisse; celle du fenouil est un véritable canot en miniature, creusé en cale avec deux proues relevées. Il y en a d'autres encastrées dam des brins qui ressemblent à des pièces de bois flotté et vermoulu ; telles sont celles du pavot cornu. Celles qui sont destinées à germer sur les bords des eaux qui n'ont point de courans vont à la voile ; telle est la semence d'ime scabîeuse de ce pays , qui croit sur les bords des marais. A la différence de celle des autres espèces de scabieoses, qui sont couronnées de poils crochus, pour s'accrocher à ceux des animaux qui les transplantent , celle-ci est surmontée d'une demirvessie ouverte et posée à son sommet comme une gondole. Cette demi-vessie lui sert à la fois de voile et de véhicule. Ces moyens de natation, quoique trèsvariés , sont conununs , dans tous les climats, aux graines des plantes aquatiques. L'amande de l'Amazone, appelée totocque, est renfermée dans deux coques tout-à-fait semblables à deux écailles d'huitres. Un autre fruit du même rivage, rempli d'amandes, ressemble parfaitement, par la couleur et la forme, à un pot de terre avec son couvercle *. On l'appelle marmite de singe **. Il y en a d'autres façonnées en grosses bouteilles , comme les fruits du calebassier. D'autres graines sont enduites d'une cire qui les fait surnager; telles sont les baies de l'arbre de cire, ou piment royal des rivages de la l^uisiane. La pomme si redoutée du mancenillier, qui croit sur les grèves maritimes des lies situées entre les tropiques, et les fruits du manglier qui y naît immédiatement dans l'eau salée, sont pres({iie ligneux. Il y en a d'autres dont les coques sont semblables à des oursins de mer sans pointes. Plusieurs sont accouplés , et voguent comme les doubles pirogues ou les baises de la mer du Sud. Tel est le double coco des Iles Séchelles. Si on examine les feuilles, les liges, les altitudes et les semences des plantes aquatiques, on y remarquera toujours des caractères relatifs aux lieux on elles doivent naître, et concordans entre etix; en sorte que, si la graine a ime forme nautique, ses feuilles sont sans aqueduc : tout comme dam les plantes de montagnes, si la graine est volatile, le pédicule de la feuille, ou la feuille entière, présente ime goullière. Je prendrai, pour exemple des concordances nautiques des plantes, la capucine, qui est entre les mains de tout le ^nde. Celte

* Foyez les gravures de la plupart de ces graines, dans Jean de Laet. Histoire des Indes occidentales,

** C'est le tecffthis ollaria de Linnée, qui croit «a Bnfsil et à la Guiane. Le fruit de cette singulière plante a été égaré dans les Illwtralions de Lamarck, planche 476. (A.-M.?

DES PLANTES

piaille, qui porte des flcors si agréables, est un cresson des ruisseaux du Pérou. Il faut d'abord observer que les queues de ses femUes sont sans aqueduc, comme celles de loutes lés plantes aquatiques; elles sont implantées au milieu des feuilles, qu'elles portent en forme de parapluie, pour écarter d'elles les eaux du ciel. Sa graine fraîche a précisément la forme d'un bateau. La partie supérieure en i*st relevée en talus , comme un pont pour l'écoulenient des eaux ; et on distingue parfeitement, dans la partie inférieure, une poupe et one proue, une carène et une quille. Les sillons de la graine de capucine sont des caractères communs â la plupart des graines nautiques^, ainsi que les formes triangulaires et celles de rein on carénées. Ces sillons , sans doute , les empêchent de rouler en tous sens , les obligent de flotter suivant leur longueur, et leur donnent la direction la plus propre à prendre le fil de Teau , et à passer par les plus petits détroits. Mais ell^^s ont un caractère encore plus général : c'est qu'elles surnagent dans leur maturité, ce qui n'arrive pas aux graines destinées à naître dans les plaines , comme aux pob et aux lentilles, qui coulent à fond. Cenendanl quelques espèces, comme les haricots, coulent d'abord au fond de l'eau , et surnagent quand elles en sont pénétrées. Il y en a d'autres, au contraire, qui flottent d'abord, et qui ensuite vont à fond. Telle est la fève d'Ej^pte, ou la semence de colocasie, qui croît dans les eaux du Nil. On est obligé, pour semer celle-ci, de l'enfoncer dans «n petit morceau de terre : après quoi on la jette à l'eau. Sans celle précaution, il n'en resterait pas ime sur les rivages on on veut la faire croître. I^ natabilité des semences aquatiques est sans doute proportionnée à la longueur des voyages qu'elles doivent faire, et à la différente pesanteur des eaux où elles doivent surnager. Il y en a qui flottent dans l'eau de mer, et qui coulent à fond dans Feau douce, plus légère que l'eau de mer d'un trente-deuxième ; tant les balances de la nature ont de précision' Je crois que les fruits du marronnier d'Inde , qui vient sur les bords des criques salées de l'Asie, sont dans ce cas. Enfin, je suis si convaincu de toutes les relations que la nature a établies entre ses ouvrages, que je né doute pas que le temps où les semences des plantes aquatiques tombent, ne soit réglé, daas la plupart, sur celui où les fleuves où elles croissent se débordent.

C'est une spéculation bien digne de la philosophie , de se représenter ces flottes végétales voguaut nuit et jour le long des ruisseaux , et abordant sans pilote sur des plages incoimues. Il y en

a qui, par les dél)ordemens des eaux, s'égarent quelquefois dans les campagnes. J'en ai vu, accumulées lès unes sur les autres dans le lit des torrens, offrir autour de leurs cailloux, où elles avaient germé, des flots de verdure du plus l)eau vert de mer. On eût dit que Flore , poursuivie par quelque Fleuve , avait laissé tomber son panier dans l'urne de ce dieu. D'autres , plus lieurenses, par^ ties des sources de quelque fontaine, s*engagent dans le cours des grands fleuves , et vieiment embellir leurs bords d'une venlure qui leur est étrangère. Il y en a qui traversent le vaste Océan , et , après de longues navigations , sont poussées par les tempêtes mêmes sur des plages qu'elles enricliissent. Telles sont les doubles cocos des lies Séchellesou Mahé, (|uela mer porte régulièrement, chaque année , à (|ualre cents lieues de là , suv la côte Malabare. Les Indiens qui l'habitent ont cru long-temps que ces présens de la mer étaient les fruits d'un palmier qui croissait sous ses flots. Ils leur ont donné le nom de cocos marins. Ils leur attribuaient des vertus merveilleuses ; ils les estimaient autant que l'ambre gris, et ils y mettaient un prix si considérable , que plusieurs de ces fruits y ont été vendus jusqu'à mille écus la pièce. Mais les Français ayant découvert , il y a quelques années, l'tle Mahé, qui les produit, qui est située par le cinquième degré de latitude sud, en ont porté une si grande quantité aux Indes, qu'ils leur ont ôté à la fois leur prix et leur réputation ; car les hommes, par tout pays, n'estiment que ce qui est rare et mystérieux.

Dans toutes les Iles où Tceil du voyageur a pu voir les dispositions primordiales de la nature, il a trouvé leurs rivages couverts de végétaux dont les fruits ont tous des caractères nautiques. Jacques Cartier et Champlain représentent les grèves des lacs de l'Amérique septentrionale ombragées de magnifiques noyers. Homère, qui a si bien étudié la natnre dans on temps et dans des lieux où elle avait encore sa beauté virginale , met des oliviers sauvages sur les bords de l'Ile où Ulysse, flottant sur im radeau, est jeté par la tempête. Les marins qui ont fait les premières découvertes dans les mers des Indes orientalesyont trouvé souventdes écueils plantés de cocotiers. La mer jette tant de semences de fenouil sur les rivages de Madère, qn' une de ces baies en a pris le nom de baie de Funchal ou de Fenouil.C'est par le cours de ces semences nautiques^ trop peu observé par nos marins moderaes,que les sauvages découvrirent autrefois les lies qui étaient au vent des terres qu'ils habitaient. Ils soupçonnèrent on arbre aaloin , en voyant son fruit échoué sur leurs rivages. Ce fut par et pareils indicesque

ÉTUDE ONZIÈME

Christophe Colomb s'assara qu*il existait un autre monde ; mais les vents et les coui-ans de l'ouest dans la mer du Sud les avaient portés long-temps auparavant aux peuples de l'Asie, comme j'en pourrai dire quelque chose à la fin de cette Élude.

Il y a encore beaucoup de végétaux amphibies; la nature les a disposés de manière qu'une fiartie ^e leur feuillage se dresse vers le ciel, et l'autre forme l'arcade et se penche vers la terre. Elle a aussi donné à leurs graines de pouvoir voler et nager à la fois. Tel est le saule, donl la semence est enveloppée d'une bourre araigneuse, que les vents transportent au loin, et qui surnage dans l'eau sans se mouiller, comme le duvet des canards. Cette l)ourre est composée de petites capsules en cul-de-lampe et à deux becs, remplies de semences surmontées d'aigrettes ; de sorte que lèvent transporte ces capsules en l'air, et les fait voguer aussi sur la surfece de l'eau. Cette configuration est très-convenable aux véhicules des semences des plantes qui croissent sur le bord des eaux stagnantes et des lacs. Elle est la même dans les semences du peuplier; mais celles de l'aune, qui croit sur le bord des fleuves, n'ont pomt d'aigrettes, parce que les fleuves ont des courans qui les charient. Celles du sapin ou du bouleau ont à la fois des caractères volatiles et nautiques ; car le sapin a «on pignon attaché à une aile membraneuse, et le iiouleau a sa graine accolée à deux ailes qui lui tdonnent l'apparence d'une petite coquille. Ces arbres croissent à la fois dans les montagnes hiémales, et sur les bords des lacs du nord; leurs semences avaient besoin, non -seulement de voguer sur des eaux stagnantes, mais d'être transportées en Tair sur les neiges au milieu desqueUes ils se plaisent. Je ne doute pas qu'il n'y ait des espèces de ces arbres dont les semences sont tout-à-fait nautiques. Le tilleul porte les siennes dans un corps «phérique, sendilable À un petit boulet : ce boulet est attaché à une longue queue , de l'extrémité de laquelle descend obliquement une foliole fort alongée , avec laquelle le vent l'emporte au loin en pirouettant. Quand 41 iombedans l'eau, il y plonge de la longueur d'un pouce, et sert, en quelque sorte, de lesta sa queue et à la foliole qui y est attachée, qui , se trouvant dans une situation verticale, font alors la fonction d'un mât et d'une voile. Mais l'examen de tant de variétés curieuses nous mènerait trop loin.

Ce serait ici le lieu de parler des racines des végétaux, mais je connais peu ce qui se passe sous la terre. D'ailleurs, dans toutes les latitudes, sur les hauteurs comme sur le bord des eaux , on trouve à peu près les mêmes matières , des vases ,

des sables, des terres frandies , des rodier»^ ce qui doit entraîner beaucoup plus de ressemblance dans les racines des plantes , qu'il n'y en a dans le reste de leur végétation. Je ne doute pa» cependant que la nature n'ait établi , à ce sujet , des relations très-utiles à connaître , et qu'an cultivateur un peu exercé ne puisse, en voyant la racine d'un végétal , détermmer l'espèce de terroir qui lui est propre. Celles qui sont fort chevelues paraissent convenir aux sables. Le cocotier, qui est un trèsgrand arbre des rivages de la zone torride, vient dans des sables tout purs , qu'il entrelace d'une quantité si prodigieuse de chevelu , qu'il en forme autour de lui une masse solide. C'est sur cette base qu'il résiste aux plus violentes tempêtes , an milieu d'un terrain mouvant. Ce qu'il y a de remarquable à ce sujet, c'est qu'il ne réussit bien que dans le sable du bord de la mer, et qu'il languit ordinairement dans l'intérieur des terres. Les lie» Maldives , qui ne sont , pour la plupait , que des écueils sablonneux, sont les lieux de l'Asie les plus renommés par l'abondance et la beauté de leurs cocotiers. Il y a d'autres végétaux de rivage dont les racmes tracent conune des cordes. Cette conGgu^ ration les rend très-propres à en lier les terres, et à les défendre contre les eaux. Tels sont, chez nous, les aunes, les roseaux, mais surtout une espèce de chiendent que j'ai vu entretenir avec grand soin en Hollande le long des digues. Les plantes bulbeuses paraissent se plaire pareillement dans les vases molles, où elles ne peuvent enfoncer par la rondeur de leurs bulbes. Mais l'orme étend ses racines sur les pentes des montagnes , où il se plaît; et le cliêne y enfonce ses gros pivots pour en retenir les couches. D'autres plantes conservent sur les hauteurs, par leur feuillage rampant et leurs racines superflcielles, les émanatioas de poussière que les vents y déposent. Telle est Vanemona nemorosa. Si vous en trouvez un pied sur une colline, dans un bois qui ne soit pas trop fréquenté, vous pouvez être sûr qu'elle se répand comme un réseaa dans toute l'étendue de ce bois.

Il y a des arbres dont les troncs et les radne» sont admirablement contrastés avec des obstacles qui nous paraissent accidentels, mais que la nature a prévus. Par exemple, le cyprès de la Louisiane croit le pied dans l'eau , principalement sur les bords du Méchassipi , dont il borde magnifiquement les vastes rivages. Il s'y élève à une hauteur qui surpasse celle de presque tous les arbres de l'Europe *. L^ nature a donné au tronc de ce grand

• Foyez le père Charirvoix , Histoire dr la IVourellf France t tiMDCiV.

DES PLANTES

«irbre jusqu'à trente pieds de circonférence, afin qull fût en état de résister aux glaces des lacs du nord, qui se déchargent dans ce fleuve, et aux trains de bois prodigieux qui y sont entraînés, et qui en ont tellement obstrué la plupart des cmboudiures, qu'on ne peut y naviguer avec des vaisseaux d'un port un peu considérable. Et pour qu'on iie puisse douter qu'elle n'ait destiné l'épaisseur de son tronc à résister au choc des corps flottans, c'est qu'à six pieds de hauteur elle en diminue tout à €Oup la proportion d'un tiers , comme étant superflue à cette élévation; et pour la garantir d'une autre manière plus avantageuse, elle fait sortir de la racine de l'arbre , à quatre ou cinq pieds de distance tout autour, plusieure gros chicots, qui ont depuis un pied de hauteur jusqu'à quatre : ce ne sont point des rejetons, car leur tête est lisse, et ne porte ni feuilles ni branches; ce sont de véritables brise-glaces. Le tupelo , autre grand arbre de la Caroline , qui croît aussi sur le bord de l'eaa, mais dans des criques, a à peu près les mêmes proportions dans sa base, à l'exception des brise-glaces ou estacades. Les graines de ces arbres sont cannelées, comme j'ai dit qu'étaient, en général , les graines aquatiques ; et celle du cyprès de la Louisiane diffère considérablement , par sa forme nautique, de celle du cyprès des montagnes d'Europe, qui est volatile. Ces observations sont d'autant plus dignes de foi , que le père Charlevoix, qui les rapporte en partie , n'en tire aucune con^uence , quoiqu'il fût bien capable d'en interpréter Fusage.

On doit sentir combien il est important de lier l'étude des plantes avec celle des autres ouvrages de la nature. On peut connaître par leurs fleurs l'exposition du soleil qui leur convient; par leurs Heuilles, la quantité d'eau qui leur est nécessaire; par leurs racines , le sol qui leur est propre ; et par leurs fruits , les lieux où elles doivent naître, et de nouveaux rapports avec les animaux qui s'en nourrissent. J'entends par fruit, ainsi que les botanistes, toute espèce de semence.

Le fruit est le caractère principal de la plante. On en peut juger d'abord par les soins que la nature prend pour le former et pour le conserver. Il est le dernier terme de ses productions. Si vous examinez dans un végétal les enveloppes qui renferment ses feuilles , ses fleurs et ses fruits, vous trouverez une progression merveilleuse de soins et de précautions. Les simples bourgeons à feuilles sont aisés à reconnaître à la sim|ilicité de leurs étuis : il y a même des plantes qui n'en ont pas, comme les pousses des graminées qui sortent immédiatement de terre , et n'ont besoin d'aucune protection étrangère. Mais les bourgeons qui con-

tiennent des fleurs ont des gaines rembourrées de duvet, comme ceux du pommier; ou enduites de* glu à l'extérieur, comme ceux des marronniers d'Inde; ou sont renfermés dans des sadiets, conmie les fleurs du narcisse; ou garantis de manière qu'ils sont très-reconnaissables , même avant leur développement. Vous voyez ensuite que L'appareil de la fleur est entièrement destiné à la fécondation du fruit; et quand celui-ci est une fois formé, la nature redouble de précautions au dedans et an dehors pour sa conservation. Elle lui donne un placenta , elle l'enveloppe de pellicules , de coques, de pulpes, de gousses, de capsules, de brou, de cuirs, et quelquefois d'épines; une mère n'a pas plus d'attention pour le berceau de son enfont. En suite, afin qu'il aille chercher à s'établir dans le monde , eUe le couronne d'aigrettes ou l'enferme dans nne coquille; elle lui donne des ailes pour s'envoler, ou un bateau pour voguer.

U y a quelque chose encore de plus marqué eu faveur du fruit; c'est que la nature varie souvent les feuilles, les fleurs , les tiges et les racines d'une plante; mais le fruit reste constamment le même, sinon quant à sa forme, du moins quant à sa substance essentielle. Je suis persuadé que quand il lui a plu de créer un fruit, elle a voulu qu'il pût se reproduire sur les montagnes, dans les plaines, au milieu des rochers, dans les sables, sur les bords des eaux, et sous différentes latitudes; et pour l'y rendi-e propre, elle a varié les arrosoirs, les miroirs, les ados, les supports, l'attitude et la fourrure du végétal, suivant le soleil, les pluies, les vents et le territoire. Je crois que c'est à cette intention qu'il faut attribuer la variété prodigieuse d'espèces dans chaque genre , et le degré de beauté où chacune d'eUes parvient, quand elle est dans son site naturel. Ainsi, quand elle a formé la diâtaigne pour venir dans les montagnes pierreuses, du midi de l'Europe , et y suppléer au froment qui . n'y réussit guère, elle l'a placée sur un arbre qui y devient magnifique par ses convenances. J'ai mangé des fhiits des châtaigniers de l'Jle de Corsée ils sont gros comme de petits asah de poule, et excellens. J'ai lu, dans un voyageur moderne, la description d'un châtaignier qui a crû en Sicile, sur une croupe du mont Etna; il a. un feuillage si étendu que cent cavaliers peuvent se reposer à Faise sous son ombre. On l'appelle , pour cette raison*, cenium cavàUo, Le père Kûrcher teure avoir vu sur la même montagne, dans un lieu appelé 7Yecastagne , trois, châtaigniers . si prodigieusement gros, que lorsqu'on les eut abattus, on pouvait mettre un troupeau entier à l'abri sous leur écorqe. Les bergers s'en servaient la nuit, dans le mauvais

ÉTUDE ONZIÈME

lemps, au lieu d'étable. La nature a donné à ce grand végétal de reeueiUir, sur les montagnes es> carpées , les eaux de l'atmosphère , avec ses feuilles en forme de langues, et de pénétrer de ses fortes racines jusque dans le lit des sources , malgré l'épaisseur des lave/ et des rochers. Il lui a plu ensuite de fkire croître son fniit avec de Tamertume, pour l'usage de quelque animal , sur les bords des criques salées et des bras de mer de l'Asie. Elle a donné à l'arbre qui le porte des feuilles disposées en tuiles, une écoree écailleuse, des fleurs différeifles de celles du cliâtaignier, mais convenables sans doute aux exhalaisons humides et aux aspects du soleil auxquels il est exposé. Elle en a fait le marronnier d'Inde. Il vient dans son pays natal bien plus beau qu'en Europe. Celui de l'Asie esl le marronnier maritime, et le châtaignier de l'Europe est le marronnier de montagnes. Peut-être, par une autre combinaison , a-t-elle placé ce fruit sur le hêtre de nos collines, dont la faine est évidemment une espèce de châtaigne. Enfin , par une de ces attentions maternelles qui la portent à suspendre sur des herbes mêmes les productions des arbres, et à servir les mêmes mets jusque sur les plus petites tables, elle l'a peut-être mis dans le grain de blé noir, qui, par sa couleur et sa forme triangulaire, ressemble à la semence du hêtre, appelé en latin faéfvs, d'où est venu à ce blé le nom de fagopyrum. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'indépendamment de la substance farineuse, on trouve dans le blé noir, la faine du hêtre et la châtaigne, des propriétés semblables, telles quq celle de calmer les ardeurs d'urine ^.

La nature a voulu pareillement faire croitie le gland dans une multitude d'expositions. Pline en comptait de son temps treize espèces différentes en Europe, dont une, qui esl bonne à manger, esl celle du chêne vert. C'est de celui-là que parlent les poètes , quand ils vantent l'âge d'or , parce que i*on fruit servait alors de nourriture à l'homme. Il est remarquable qu'il n'y a pas un seul genre de végétal qui^> ne donne, dans quelques-unes de «es espèces, une substance propre à sa nourriture. Le gland du chêne vert est, dans les fruits des chênes, la portion qui nous est réservée. Il a plu ensuite à la nature d'en distribuer sur les différens sols de l'Amérique pour les besoins de ses autres créatures. Elle a conservé le f^uit, et a varié les antres parties du végétal. Elle en a mis avec des feuilles de saule sur le chêne-saule qui vient sur les bords de l'eau **: Elle en a suspendu, avec des

* Voyez Chomel , Traité des plantes usuelles. " Voyez-eo les Bfçurt» dans lepèreCharlevoix, Histoire de la yoavelle'France , tome IV.

feuilles petites et pendantes à des queues souplei^ comme celles des trembles, sur le diêne d'eau qui y croit dans les marais. Mais lorsqu'elle en a voulu placer dans des terrains secs et arides , elle y a joint des feuilles de dix pouces de largeur, propres à recueillir les eaux des pluies; telles sont celles de celui qu'on y appelle le chêne noir. Il fout encore observer, que le lieu où ime espèce de plante donne le plus beau fruit détermine son genre priur cipal. Ainsi, quoique- le chêne ait des espèces répandues partout, on doit le regarder comme du genre des arbres de montagnes; car celui qui croH sur-les montagnes de rAméri(|ue, et qu'on y appelle diêne à fouilles de cliâtaignler, àtmoe les plus gros glands, et est un des plus grands arbres de cette partie du monde ; tandis que le chêne d'eau et le chêne-saule s'élèvent peu, et donnent de& glands fort petits.

Le fruit, comme on le voit, est le caractère constant de la plante : c'est aussi à lui que la nature attache les principales relations du règne animal au règne végétal. Elle a voulu qu'un animal des montagnes^retrouvât le fruit dont il vit dans les |)laines, sur les sables, dans les rochers, quand il est obligé de s'expatrier, et surtout aux bords des ileuves , quand il y descend pour s'y désaltérer. Je ne connais pas une seule plante de montagne qui n'ait quelques-unes de ses espNses répandues, avec les variétés convenables, dans tous les sites, mais [principalement sur le lK)rd des eaux. Le pin des montagnes a ses pignons garnis d'ailerons , et celui (}ui est aquatique a les siens renfermés dans un esquif. Les semences du cliardon, qui croit sur des terres arides , ont des aigrettes pour s'y transporter : celles du cliardon de bonnetier, qui vient sur le bord de l'eau, n'en ont point, parce qu'elles n'en avaient pas besoin pour flotter. Leurs fleurs varient par des raisons semblables; et quoique les botanistes en aient fait des genres tout-à-feit dif- ' forens, le chardonneret sait bien reconnaître celui-ci pour un véritable cliardon. Il s'y repose quand il vient se rafraîchir sur (]nelque rivage. Il oublie, en voyant sa plante favorite, les dunes sablonneuses où il est né , et il embellit de son chant et de son plumage les bords de nos ruisseaux.

Il me semble impossible de connaître les plantes, si on n'étudie leur géographie et leurs é(^émérides; sans cette double lumière, qui se reflète mutuellement, leurs fonnes nous seixmt toujours étrangères. Cependant la plupart des botanistes n'y ont aucun égard; ils ne remarquent , en les recueillant, ni la saison, ni le lieu, ni l'exposition où elles croissent. Ils font attention à toutes leursparties intrinsèques, et surtout à leurs fleurs; et

DES PLANTES

après cet examen mécanique, ils les enferment dans leur herbier, et croient bien les connaître, surtout s'ils leur <Hit donné quelque nom grec. Us ressemblent à un certain hussard qui , ayant trouvé une inscription latine en lettres de bronze sur un monument antique, les détacha Tune après Tartre, «t les mit toutes ensemble dans un panier, qu'il envoya à un antiquaire de ses amis, en le priant de lui mander ce que cela signifiait. Ils ne nous font pas plus connaître la nature qu'un grammairien ne nous ferait connaître le gciiie de Sophocle, en nous donnant un simple catalogue de ses tragédies, de la division de leurs actes et de leurs scènes, et du nombre de vers qui les composent. Ainsi font ceux qui recueillent les plantes, sans marquer leurs relations entre elles et avec les élémens; ils en conservent la lettre, et ils en suppriment le sens. Ce /l'est pas ainsi qu'ont herborisé les Toumefort, les Vaillant, les Linnée. Si ces savans hommes u ont tiré aucune conséquence de ces relations, ils ont préparé au moins des pierres d'attente à la science à venir.

Quoique les observations que je viens de présenter sur les harmonies élémentaires des plantes soient en petit nombre, j'ose dire qu'elles sont très-importantes aux progrès de l'agriculture. Il ne s'agit pas de déterminer géométriquement les genres de Heurs dont les miroirs sont les plus- propres à rétléchir les rayons du soleil dans chaque point de latitude; la gloire d'en calculer les courbes est réservée aux futurs Newtons. La nature nous a servis d'avance, dans les lieux où on lui a laissé la liberté de rétablir ses plans. Nous pouvons fane prospérer les nôtres de la manière la plus avantageuse , en les accordant avec les siens. Pour connaître les plantes les plus propres à réussir dans un terrain, il n'y a qu'à faire attention aux plantes sauvages qui y viennent d'elles-mêmes, et qui s'y distingnent par leur force et leur multitude : un leur substituera alors des plantes domestiques du même genre de fleurs et de feuilles. Là êù croissent des plantes à ombelle, il faut mettre à leur place celles des nôtres qui ont le plus d'analogie avec elles par les feuilles, les fleurs, les racines et les graines, telles que les daucus : l'artî* chaut y remplacera utilement le fastueux chardon^ le prunier domestique, greffé sur un prunier sauvage, dans le lieu même où celui-ci a poussé, deviendra très-vigoureux. Je suis persuadé que pur ces rapprochemens natiuvlson peut tirer de l'utilité des sables et des rochers les plus arides; car il n'y a pas im seul genre de plantes sauvages qui n'ait une espèce comestible.

Mais il ne suflisait pas à la nature d'avoir mis

tant d'hannonies entre les plantes et les sites où elles devaient naître , si elle n'avait encore pourvu au moyen de les rétablir, lorsqu'elles sont détruite par les cultures intolérantes de l'homme. Pour peu qu'on laisse un terrain inculte , on le voit bientôt couvert de végétaux. Ils y croissent en si grand nombre et si vigoureusement, qu'il n'y a point de laboureur qui puisse en foire venir la même quantité sur le terrain dont il prend le plus grand som. Cependant ces pousses si vigoiureuses et si rapides, qui s'emparent souvent de nos chantiers de pierre, de nos murailles de maçonnerie et de nos cours pavées de grés, ne sont souvent que des cultures provisionnelles. La nature , qui marche toujours d'harmonie en harmonie, jusqu'à ce qu'elle ait atteint le point de perfection qu'elle i^e propose, ensemence d'abord de graminées et d'herbes de différentes espèces tous les sols abandonnés, en attendant qu'elle puisse y élever des végétaux d'un plus grand ordre. Dans les lieux agrestes où nous voyons des pelouses, nos desccndaus verront peutêtre des forêts. Nous jetterons, à notre ordinaire, un coup d'œil superficiel sur les moyens très-mgénieux dont elle se sert pour préparer ces progressions végétales. Nous entreverrons dès à présent, non-seulement les relations élémentaires des plantes, mais ceUes qui régnent entre leurs diverses classes, et qui s'étendent jusqu'aux animaux. Les végétaux les plus méprisables aux yeux de l'homme sont souvent les plus nécessaires dans l'ordre de la création.

Les principaux moyens que la nature emploie pour fedre croître des plantes de toute espèce sont les plantes épineuses. Il est très-remarquable que ces sortes de plantes sont les premières qui paraissent dans les terres en friche ou dans les forêts abattues. Elles sont très-propres, en effet, à favoriser des végétations étrangères, parce que leurs feuilles, profondément découpées comme celles des chardons et des vipérines, ou leurs sarmens cour^ bés en arc comme ceux de la ronce, ou leurs bran* ches horizontales et entrelacées comme celles de l'épine noire, qu leurs rameaux hérissés d'épines et dégarnis de feuilles comme ceux du jand ou jonc marin, laissent autour d'elles beaucoup d'intervalles , à travers lesquels les autres végétaux peuvent s'élever, et être protégés contre la dent de la plupart des quadrupèdes. Les pépinières des arbres se trouvent souvent dans leur sein. Rien n'est si commun dans les taillis que de voir im jeune chêne ^rtir d'ime nappe de ronces qui tapisse la terre autour de lui de ses grappes de fleurs épineuses; ou un jeune pin s'élever du milieu d'une touffe jaune de joncs marins. Quand ces arbres

ÉTUDE ONZIÈME

ont pris une fois de raceroîssement, ils étouffent, par leurs ombrages, les plantes épineuses, qui ne sabsistent plus que sur la lisière des bois, où elles ont un air suflisant pour végéter. Mais, dans cette situation, ce sont encore elles qui les étendent, d'année en année, dans les campagnes. Ainsi les plantes épineuses sont les premiers berceaux des (brêts; et les fléaux de ragricuUui-e de Thomme sont les boucliers de celle de la natm-e.

Cependant l'homme a imité, à cet égard, les procédés de la nature; car s*il veut protéger dans .ses jardins quelque semence qui lève, il ne manque pas de la couvrir de quelque rameau d'épine. Il me parait probable qu'il n'y a point de lande qui, avec le temps, ne devint forêt , si ses riverains n'y menaient paître des moutons qui y mangent jes jeunes pousses des arbres, à mesure qu'elles sortent de leurs buissons. Ainsi, à mon avis, les croupes des hautes montagnes de l'Espagne, de la Perse , et de plusieurs autres parties du monde, sont dégarnies d'arbres, parce qu'on y mène, pendant l'été, de nombreux troupeaux qui en parcourent les différenUis dialnes. Je suis persuadé que ces montagnes étaient couvertes^ dans les premiers temps du monde, de forêts qui ont été dévastées par leurs premiers liabitans ; et qu'elles y renaîtraient , aujourd'hui que ces lieux sont déserts , si on n'y menait pas des troupeaux. Il est très-remarquable que ces lieux élevés sont ensemencés de plantes épineuses, comme nos landes. Don Garcias de Figueroa, ambassadeur d'Espagne auprès de Schab-Abbas, roi de Perse, rapporte, dans la relation de son voyage, que les hautes montagnes de la Perse qu'il traversa, et où les Turcomans errent sans cesse en faisant paître leurs troupeaux , étaient couvertes d'une espèce d'arbrisseau épineux qui y croit dans les lieux les plus arides. Ces mtoies arbrisseaux servaient de retraite à quantité de perdrix. Sur quoi nous observerons que la nature emploie particulièrement les oiseaux pour semer les plantes épineuses dans les lieux les plus escarpés. Ils ont coutume de s'y retirer la nuit, et ils y déposent , avec leqrs fientes, les semences pierreuses des mûres de ronce, des baies de l'églantier, de l'épûie-vinette, et de la plupart des arbrisseaux épineux , qui, par des relations non moins admirables, sont indigestibles dans leur estomac. Les oiseaux ont encore des harmonies particulières avec ces végétaux , comme nous le verrons en son lieu. Non-'Seulement ils y trouvent des nourritures abondantes et des abris, mais des bourres pour tapisser leurs nids, conmie dans les chardons et dans l'arbre à coton de l'Amérique; en sorte que, si plusieurs d'entre eux cherchent leiu* sûreté dans

l'élévation des grands aii)res, d'antres la (roiivait dans les arbrisseaux épineux. Il n'y a pas de buisson qui n'ait son oiseau particulier.

Indépendamment des plantes propres à chai]ne site , et qui y sont sédentaires, il y en a qui voyagent, et qui ne fbnt que parcourir la terre. Ces pérégrinations se conçoivent aisément, si l'on suppose , comme c'est la vérité , que plusieurs d'entre eHes ne domient leurs semences que quand certains vents réguliers soufflent, ou à certaines révolutions des courans de l'Océan. Quoi qu'il en soit, je pense qu'il faut mettre dans ce nombre plusieurs plantes connues des anciens, et que nous ne trouvons plus aujourd'hui. Tel est, entre autres, le Êtmeux lazerpîtium des Romains, qui achetaient son jus, appelé lazer , au poids de Fargent. Cette plante, suivant Pline, croissait aux environs de la ville de Cbrène, en Afrique.- mais elle était si rare de son temps, qu'on u*j en voyait [)lus. II dit qu'on en triuva encore une sous le règne de Néron, et qu'elle fut envoyée à ce prince comme une grande rareté. Nos botanistes modernes croient que le lazerpitium est la même plante que le silphium de nos jardins ; mais il est évident qu'ils se trompent, d'après les description» que les anciens, entre autres Pline et Dioscoride , nous en ont laissées. Pour moi , je ne doute pas que le lazerpitium ne soit du nombre des végétaux destinés à parcourir la terre d'orient en occident,, et d'oçeident en orient. Il est peut-être à présent sur le rivage occidental de l'Afrique, où les vents d'est auront porté ses semences; peut-être aussi ^ fiar les révolutions du vent d'ouest, sera-t-il revenu au même lieu où il était du temps d'Auguste, ou qu'il aura été porté dans les campagnes de l'Ethiopie , chez des peuples qui n'en connaissent pas les propriétés prétendues admirables. Pline cite encore plusieurs autres végétaux qui nous sont également inconnus aujourd'hui. Nous observerons que ces apparitions végétales ont été contemporaines de plusieurs espèces d'oiseaux voyageurs qui ont pareillement disparu. On sait qu'il y a plusieurs classes d'oiseaux et de poissons qui ne font que parcourir la terre et les mers; les uns, dans une certaine révolution de jours; les autres, an bout d'une certaine [lériode d'années. Plusieurs plantes peuvent être soumises aux mêmes destins. Cette loi s'étend même jusque dans les cieux , où il nous apparaît, de temps en temps, quelque astre nouveau. I^ nature, ce me semble, a disposé ses ouvrages de manière qu'elle a toujours en réserve quelque nouveauté pour tenir l'homme en lialeine. Elle a établi, dans la durée de l'existence des diftérens êtres de chaque r^e, des concerts

DES PLANTES

d^un moment, d'ime beare, d'un jour, d'une lune, d'une année , de la vie d'un honune, de la durée d'un cèdre , et peut-être de celle d'un globe : mais celui-là n'est ^ans doute eonnu que de l'Etre suprême.

Je ne doute pas cependant que la plupart des plantes voyageuses n'aient un centre principal, tel qu'un rocher escarpé on une Ile au milieu de la mer, d'où elles* se répandent dans tout le reste du monde. Ceci me mène à tirer un grand argument pour la nouveauté de notre globe; c'est que, s'il ciait un peu ancien , toutes les combinaisons de l'easeraencement des plantes seraient foites dans toutes ses parties. Ainsi, par exemple, il n'y aurait pas une lie et un rivage inhabité de la mer des Indes qui ne fût planté de cocotiers et semé de cocos, que la mer y charrie tous les ans, et qu'elle répand alternativement sur leurs grèves, au moyen de la variété de ses moussons et de -ses courans. Or, il est constant que les rayons de ces arbres, dont les principaux foyers sont aux lies Maldives, ne se sont pas encore répandus par toutes les lies de l'océan Indien. Le philosophe François Léguât, et ses infortimés compagnons, qui furent, en 1690, les premiers habitans de la petite Ile Rodrigue, située à cent lieues à l'est de l'Ile de France , n'y trouvèrent point de cocotiers. Mais précisément pendant le séjour qu'ils y firent , la mer jeta sur la côte plusieurs cocos germes : comme si la ProvH dence avait voulu les engager, par ce présent utile et agréable, à rester dans cette Ile et à la cidtifw. François Léguât, qui ignorait les relations que les semeuces ont avec l'élément où elles doivent naître, fut fort étonné de ce que ces fruits, qui pesaient cidq à six livres, eussent pu faire un trajet de soixante ou quati-e-vingts lieues sans être corrompus. Il présumait , avec raison , qu'ils venaient de l'Ile Saint-Brande, située au nord-est de Rodrigue. Ces deux lies, désertes depuis la création du inonde, ne s'étaient pas encore communiqué tous leurs végétaux , quoique situées dans un courant de mer qui va alternativement, dans le cours d'une année , six mois vers l'une et six mois vers l'autre.

Quoiqu'il en soit, ils plantèrent ces cocos, qoi, dans l'espace d'un an et demi, poussèrent des t%et de quatre pieds de hauteur. Un bienfiiit si marqoé du ciel ne fut pas capable de les retenir dans c^ ile heureuse. Un désir inoonsidéré de se procurer des femmes les força de Friiandonner, malgré les représentations de Léguât , et les précipita dans une longue suite d'infortunes , auxquelles la plupart ne purent survivre. Pour moi , je ne doute pas que, s'ils eussent eu dans la Providence la con-

fiance qu'ils lui devaient, elle n'eût fkit parvenir des femmes dans leur lie déserte , comme elle y avait envoyé des cocos.

Pour revenir aux voyages des végétaux , toutes les combinaisons et les versatilités de leurs semailles se seraient (ailes dans les lies situées entre les mêmes parallèles et dans les mêmes moussons, si le monde était étemel. Les doubles cocos, dont les pépinières sont aux Iles Séchelles, se seraient répandus et auraient eu le temps de germer sur la côte Malabare , où la mer en jette de temps eo temps. Les Indiens auraient planté sur leurs rivages ces fruits auxquels ils attribuaient des vertns merveilleuses , et dont le palmier leur était tdlement inconnu, qu'il n'y a pas douze ans ils les croyaient originaires du fond de la mer , et les appelaient, pour cette raison, cocos marins. Il y a de même une multitude d'autres fruits entre les tropiques, dont les souches primordiales sont aux Moluques, aux Philippines, dans les lies de la mer do Sud, et qui sont entièrement inconnus sur les côtes des deux continens, et même dans les Iles de leur voisinage, qui certainement y seraient devenus les objets de la culture de leurs habitans, si la mer avait eu le temps d'en multiplier les projections sur leurs rivages.

Je ne pousserai pas cette réflexion plus loin; mais il est évident qu'elle prouve la nouveauté dn monde. S'il était étemel et sans Providence , ses végétaux auraient subi , il y a long-temps, toutes les combinaisons du hasard qui les ressème. On trouverait leurs diverses espèces dans tous les sites 011 elles peuvent naître. Je tire de celte observation une autre conséquence : c'est que l'Auteur de la nature a voulu lier les hommes par une communication réciproque de bienfaits, dont il s'en fout bien que la chaîne ait encore été parcourue. Quel est, par exemple, le bienfaiteur de l'humanité qui transportera chez les Ostiaks et les Samoîèdes , au détroit de Waigats , l'arbre de Winter, du détroit de Magellan , dont l'écorce réunit la saveur du girofle , du poivre et de la cannelle ? et quel est celui qui portera au détroit de Magellan l'arbre anx pois de la Sibérie pour les besoins des pauvres Patagons ? Quelle riche collection peut foire la Russie, non-seulement des arbres qui croissent dans les parties septentrionales et australes de l'Amérique, mais de cenx qui couronnent, dans toutes les parties dn monde, les hautes montagnes à glace, dont les croupes 'élevées ont des températures approchantes de celle de ses plaines ! Pourquoi ne voit* elle pas croître dans ses forêts les pins de la Virginie et les cèdres du Liban ? Les rivages déserts de rirtis pourraient, cliaque année, se couvrir de

ÉTUDE ONZIÈME

la même fulle-avoiiie qui iiourril tant de peuples sur les bords des rivières du Canada. Non-seulement elle pourrait rassembler dans ses campagnes les arbres et les plantes des latitudes froides, mais un grand nombre de végétaux annuels qui croisscDt pendant le cours d'un été dans les latitudes chaudes et tempérées. J'ai éprouvé , par mon expérience , que la chaleur de Télé est aussi forte à Pétersbourg que sous la Ligne. Il y a de plus, dans le nord , des parties de la terre qui ont des configurations propres à y domier des abris contre les vents septentrionaux, et à multiplier la chaleur du soleil. Si le midi a des montagnes à glace , le nord a des vallées à réverbère. J'ai vu un de ces petits vallons, près de Pétersbourg , au fond duquel aoule un niisseau qui ne gèle pas, même au caear**de riiiver. Les roches de granit dont la Finlande est hérissée , et qui couvrent , suivant le rapport des voyageurs, la plupart des terres de la Suède, des rivages de la mer Glaciale, et tout le Spitzberg, suffisent pour produire les même:* températures en beaucoup d'endroits , et pour y affaiblir considérablement la ligueur du froid. J'ai vu en Finlande, près de Wibourg, au-delà du soixanteimîème degré de latitude , des cerisiers en plein vent, quoi(|uc ces arbres soient originaires du quarante-deuxième degré, c'est-à-dire du royaume de Pont , d'où Lucullus les apporta à Rome après la défaite de Mithridate. Les paysans de cette province y cultivent le tabac, qui est bien plus méridional , puisqu'il est originaire du Brésil. A la vérité c'est une plante annuelle, et qui n'y acquiert \tas un grand parfum ; car ils sont obligés de l'exposer à la chaleur de leurs poêles pour achever de la nuVir. Mais les rochers dont la Finlande est couverte présenteraient sans doute à des yeux attentifs des réverbères qui pourraient lui donner un degré de maturité suffisant. J'y ai trouvé moimême , près de la ville de Frédéricsliam , sur un fumier, à l'abri d'une roche, une touffe d'avoine très-haute , qui jetait, d'une seule racine , trentesept épis chargés de grains mûrs , sans compter une multitude d'autres petits rejetons. Je la cueillis dans le dessein de la faire présenter à sa majesté impériale Catherine II , par mon général M. du ik)squet, sous les ordres duquel et avec qui je faisais la visite des places de cette province : c'était aussi son intention; mais nos domestiques russes, négligens comme sont tous les esclaves, la laissèrent perdre. Il en fut bien fàclié, ainsi que moi : je pense qu'une aussi belle touffe de grains, produite dans une province qu'on regarde à Pétersbourg comme frappée de stérilité, à cause des roches dont elle esî couverte , qui lui ont feit donner, par

les anciens géographes, le surnom de L€^ido$a* etii été aussi agréable à sa majesté que le gros bloc de granit (|u'elle en a ùâi tirer depuis pour en faire à Pétersbourg la base de la statue de Pierrele-Grand.

J'ai vu en Pologne quelques particuliers cultiver avec le plus grand succès des vignes et des abricotiers. M. de La Roche , agent du prince de Moldavie, me mena à Varsovie dans un petit jardin des faubourgs, qui rapportait à son cultivateur cent pistoles de revenu, qnoiiiu'il n'y eût pas une trentaine de ces arbres ; ils étaient tout-à-foit inconnus dans ce pays il y a cent cinquante ans. Les premiers y furent apportés par un Français , valel de chambre d'une reine de Pologne : eet homme les cultivait en cachette , et faisait présent de leurs fruits aux grands du pays, comme s'il les eût reçus de France fiar les courriers de la cour. Les grands ne manquaient pas de les lui payer magnifiquement ; et cette espèce de commerce est devenu pour lui le principe d'une fortune si considérable, que ses arrière-i^etits-enfans sont aujourd'hui les plus riches banquiers de ce pays.

Ce que je dis ici de la possibilité d'enridiir de végétaux utiles la Russie et la Pologne est nonseulement dans l'intention de reconnaître de moii mieux le bon accueil que j'ai reçu des grands et du gouvernement de ces pays lorsque j'y étais étranger, mais parce que ces indications tournent également à l'amélioration de la France, dont le climat est plus tempéré. Nous avons des montagnes à glace qui peuvent porter tous les végétaux du nord , et des vallées à réverbère qui peuvent produire la plupart de ceux du midi. Il ne fondrait pas, à notre manière, rendre ces sortes de cultures gént raies dans un canton entier, mais les éta* Mir dans (|uelt|ue petit abri ou détour de vallon. L'influence de ces positions ne s'étend pas fort loin. C'est ainsi que le fomeux vignoble de Constance, au cap de Bonne-Espérance, ne réussit que sur une petite portion de terrahi située au bas d'une colline ; et que les vignobles qui sont autour et aux environs ne produisent pas , à beaucoup près, des raisins muscats de la même qualité, quoique plantés des mêmes espèces de vignes. C'est ce que j'ai éprouvé moi-même. Il fendrait chercher en France ces sortes d'abris dans des lieux où il y a des pierres blanches, dont la couleur est la pins propre à réverbérer les rayons du soleil. Je crois même que la marne doit à sa couleur blanche une partie de la chaleur qu'elle conununicfue aux terres où on la jette ; car die y réfléchit les rayons du soleil avec tant d'activité, qu'dle y linMe les premières pousses de beaucoup d'herbes.

Voilà, selon moi, la raison pour laquelle la marne, qui a d'ailleurs en ellt-même des principes de fécondation , Tait mourir la plupart des herbes qui ont coutume de croître à Fombre des blés, et dont les premières feuilles sont plus tendres c]uc celles des blés, qui sont en générai les plus robustes des graminées. Il faudrait encore chercher ces abris dans le voisinage de la mer et sous F influence de ses veuts , qui sont tellement nécessaires à la végétation de beaucoup de plantes , (|ue plusieurs d'entre elles refusent de croître dans Tintèrieur des terres. Tel est entre autres Tolivier, que Ton n'a jamais pu foire venir dans l'intérieur de l'Asie et de r Amérique, quoique la latitude lui soit d'ailleurs favorable. J'ai reman]ué même qu'il ne donne pas de fruit dans les lies et sur les rivages, on il est à Tabri des vents de !a mer. J'attribue à cette cause la stérilité de ceux qu'on a plantés à l'Ile de Franche , sur son rivage occidental , qui est abrité des vents d'est par une clialne de montagnes. Pour le (Njcotier, il ne réussit point entre les tropiques, s'il n'a , pour ainsi dire , sa racine d<ins l'eau de mer. C'est, je crois, faute de ces considérations géographiques et de quelquesautres encore qu'on a manqué (]uantité de cultures en France et dans nos colonies. Quoi qu'il en soit , on pourrait trouver dans le royaume une montagne à glace qui aurait peut- <^tre une vallée à réverbère à son pied. Ce serait une recherche très-agréable à faire : on en fiourlait tirer un grand parti ; on en ferait pour le roi un jardin qui donnerait à notre prince le spectacle de la végétation d'ime multitude de climats sur * une ligne qui n'aurait pas quinze cents toises d'é* lévation. Il pourrait y braver les ardeurs de la canicule à l'ombre des cèdres , sur le bord moussu <l'uu ruisseau de neige ; et peut-être les rigueurs de l'hiver, au fond d'un vallon tourné au midi , sous des palmiers, et au milieu d'un cliamp de cannes à sucre. On y naturaliserait les animaux ()ui sont les compatriotes de ces végétaux. Il entendrait bramer le renne de Lapouie , de la même vallée où il verrait les paons de Java faire leurs nids. Ce paysage réunirait autour de lui une partie des tributs de la création , et lui donnerait une image du paradis terrestre, qui était situé, je pense , dans une position semblable. En vérité, je souhaiterais que nos rois étendissent leurs sublimes jouissances aussi loin que l'étude de la nature a porté ses redierches sous leur flori^ant empire. Il me reste maintenant à examiner les harmonies que les plantes forment entre elles. Ce sont ces liarmonies qui donnent des charmes aux sites (nisemencés fiar là nature. Nous allons nous en occu|)er dans la section suivante.

DES PLANTES. SM

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