‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 103 sur 213 · ONZIÈME · texte numérisé non relu

ONZIÈME

I fleur du voisinage. Cela peut être : cependant on peut opposer à son opinion les fleurs de la pélore et de la linaire, qu'il a trouvées réunies sur le même individu. Si c'était la fécondation qui transfomitlt cette plante, elle devrait donner des fleurs semblables dans l'individu entier. D'ailleurs, il a observé lui-même qu'il n'y avait aucime altération dans les autres parties de la pélore , ainsi qne dans ses vertus ; et il doit y en avoir comme dans sa fleur, si elle est produite par le mélange de quelque race étrangère. Enfin, elle se reproduit en pélore par ses semences , ce qui n'arrive à aucune espèce mulâtre dans les animaux. Cette stérilité dans les branches métives est un effet de la sage constance de la nature , qui intercepte les générations divergentes, pour empêcher les espèces primordiales de se confondre, et de disparaître àJa longue. Au reste, je n'examine ni les -causes ni les moyens qu'elle me cache, parce qu'ils sont au-dessus de ma fiortée. Je m'arrête aux fins qu'elle me montre ; je me confirme , par la variété des fleurs dans les mêmes espèces, et quelquefois dans le même individu , qu'elles servent tantôt de réverbères aux végétaux, pour rassembler, suivant leur position, les rayons du soleil sur les parties de leur fécondation , tantôt de parasol pour les mettre à couvert de leur chaleur. La nature agit envers elle à |>eu près comme envers les animaux exposés aux mêmes variations de latitude. Elle dépouille, en Afrique, le mouton de sa laine , et lui donne un poil ras comme celui d'un cheval; et au nord, au contraire, elle couvre le cheval de la fourrure frisée du mouton. J'ai vu cette double métamorphose au cap de Bonne-Espérance et en Russie. J'ai vu A Pétersbourg des chevaux normands et napolitains, dont le poil , naturellement court, était si long et si frisé au milieu de l'hiver, qu'on les aurait cnis couveiis de laine comme les moutons. Ce n'est donc pas sans raison qn'est fondé ce vieux proverbe : « Dieu mesure le vent à la brebis tondue ; » et lorsque je vois sa main paternelle varier la fourrure <les animaux suivant le froid , je puis bien croire qu'elle varie de même les miroirs des fleurs suivant le soleil. Ainsi, on peut diviser les fleurs, par rapport au soleil , en deux dassef^ : en fleurs à réverbères et en fleurs à parasol.

S'il y a quelque caractère constant dans les plantes , il faut le chercher dans le fruit. C'est là que la nature a ordonné toutes les parties de la végétation , comme à l'objet principal. Ce root de la Sagesse même : a Vous les connaîtrez à leurs fruits , » appartient au moins autant aux plantes qu'aux hommes.

>ons examineroiLs donc les caractères ^néraux

DES PLANTKS.

des plantes, par rapport aux lieux où leurs semences ont coutume de naître. Comme le règne animal est divisé en trois grandes classes, de quadrupèdes, de volatiles et d'aquatiques, (jui se rapportent aux trois élémens du globe, nous diviserons de même le règne végétal en plantes aériennes ou de montagnes , en aquatiques ou de rivages, en terrestres ou de plaines. Mais comme cette dernière participe des deux autres, n )us ne nous y arrêterons point; car, quoique je sois |)ersuadé que chaque espèce, et même cluKjue variété, peut être rapportée à quelque site particulier de la terre, et y croître de la plus grande l)eauté , il suffit d'en dire ici autant qu'il en faut pour la prospérité d'un |»etit jardin. Quand nous aurons reconnu des caractères constans dans les deux extrémités du règne végétal, il sera aisé de rapporter aux classes intermédiaires ceux qui leur conviennent. Nous commencerons par les plantes de montagnes.

HARMONIES ÉLÉMENTAIRES DES PLANTES AVEC l'eau ET l'air, par LEURS FEUILLES ET LEURS 'FRUITS.

Lorscpie l'Auteur de la nature voulut conronner de végétaux jusqu'aux sommets des terres les pins esc^irpées, il ordonna d'abord 1rs chaînes des montagnes aux bassins des mers qui devaient leur fournir des vapeurs, au cours des vents qui devaient les y porter, et aux divers asi)ects du soleil qui devaient les écliaufter. Dès que ces harmonies furent établies entre les élémens, les nuages s'élevèrent de l'Océan, et se dispersèrent dans les parties les plus reculées des continens. Ils s'y répandirent sous mille formes diverses, en brouillards, en rosées, en pluies , en neiges et en frimas. Ils s'écoulèrent du liant des airs avec autant de variété : les nns , dans un air calme, comme les pluies de nos printemps , filèrent comme si on les eiH versés par un crible; d'antres, chassés par des vents violens, furent lancés horizontalement sur les flancs des collines; d'autres tombèrent en torrens, comme ceux qui inondent neiîf mois de l'aniiée l'tle de Gorgone, placée au milieu de la zone torride dans le golfe biûlant de Panama. Il y en eut qui s'entassèrent en montagnes de neige sur les sommets inaccessibles des Andes, pour rafraîchir par leurs eaux le continent de l'Amérique méridionale, et, par lenr atmosphère glaciale, la vaste mer du Sud. Enfin , de grands fleuves coulèrent sur des terres où il ne pleut jamais, et le Nil arrosa l'Egypte.

Dieu dît alors * ; « Que la terre produise de

• Gfnrsr, ciiap. f, A fl.

» l'herbe verte qui porte de la graine, et des arbres » fruitiers qui portent du fruit, cliacun selon son » espèce. » A la voix du Tout-Puissnnt , les végétaux parurent avec les organes propres à recueillir les bénédictions du ciel. L'orme s'éleva sur les mon-? tagnes qui bordent le Tanaîs , chargé de feuilles en forme de langues ; le buis touffu sortit de la croupe des Alpes, et le câprier é|Mneux, des rochers de l'Afrique, avec leurs feuilles creusées en cuillers. Les pins des monts sablonneux de la Norwège recueillirent les vapeurs qui flottaient dans l'air, avec leurs folioles disposées en pinceaux; les verbascum étalèrent leurs larges feuilles sur les sables arides, et la fougère présenta sur les collines son feuillage en éventail aux vents pluvieux et horizontaux. Une multitude d'autres plantes, du sein de«< rochers, des cailloux et de la croûte même des mat^bres , reçurent les eaux des pluies dans des cornets, des sabots et des burettes. Depuis le cèdre du Liban jusqu'à la violette qui borde les bocages, il n'y en eut aucune qui ne tendit sa large coupe ou sa petite tasse, suivant ses besoins ou son poste.

Cette aptitude des feuilles des plantes des lieux élevés pour recevoir les eaux des pluies est variée à l'infini; mais on en reconnaît le caractère dans la plupart, non-seulement à leurs formes concaves, mais encore à un petit canal creusé sur le pédicule qui les attache à leurs rameaux. H ressemble en quelque sorte à celui que la nature a tracé sur la lèvre supérieure de l'homme, pour recevoir les humeurs qui tombent du cerveau. On peut l'observer surtout sur les feuilles des chardons , qui se plaisent dans les lieux secs et sablonneux. Celles-ci ont de plus des tendelets collatéraux, pour ne rien perdre des eaux qui tombent du ciel. Des plantes qui croissent dans les lieux fort chauds et fort arides ont quelquefois leurs tiges ou leurs feuilles entières transformées en canal. Tels sont les aloès de l'Ile de Zocotora à l'entrée de la mer Rouge, ou les cierges épineux de la zone torride. L'aqueduc de l'aloès est horizontal , et celui du cierge est perpendiculaire.

Ce qui a empêché les botanbtes de remarquer les rapports que les feuilles des plantes ont avec les eaux qui les arrosent, c'est qu'ils les voient partout à peu près de la même forme, dans les vallées comme sur les hauteurs : mais , quoique les plantes de montagnes présentent des feuillages de toutes sortes de configurations , on reconnaît aisément, à leur agrégation en forme de pinceaux ou d'éventail, au froncement des feuilles, ou à d'autres maniues équivalentes , qu'elles sont destinées à recevoir les eaux des pluies, mais principalement l'aqueduc dont je parle. Cet aqueduc est tracé sur

ÉTUDE ONZIÈME

le pédicule des plus petits feuilla^ des plantes de montagnes; c'est par son moyen qae la nature a rendu les formes mêmes des plantes aquati(]ues susceptibles de végéter dans les lieux les plus arides. Par exemple, le jonc, qui n*est qu'un clialumeau rond et plein , qui croit sur le bord de l'eau , ne paraissait pas susceptible de ramasser aucune humidité dans l'air, quoiqu'il convint très-bien aux lieux élevés par sa forme capillacée, qui, comme celle des graminées , ne donne point de prise au vent. En effet , si vous considérez les diverses espèces de joncs qui tapissent les montagnes dans plusieurs parties du monde , tels que celui appelé icko des hautes montagnes du Pérou, qui est le seul végétal qui y croisse en quelques endroits, et ceux qui viemient chez nous dans des sables arides ou sur des hauteurs , au premier coup d'œil vous les croirez semblables à des joncs de marais ; mais, avec un peu d'attention, vous remarquerez, non sans étonnement , qu'ils sont creusés en écope dans toute leur longueur. Ils sont, comme les autres joncs, convexes d'un côté, mais ils en diffèrent essentiellement en ce qu'ils sont tous concaves de l'autre. J'ai reconnu à ce même caractère le sparte, qui est un jonc des montagnes d Espagne, dont on fait aujounl'hui à Paris des cordages pour les puits. Beaucoup de feuilles, de plantes même dans les plaines , prennent en naissant cette forme d'écope ou de cuiller, comme celles de la violette et de la plupart des graminées. On voit au printemps les jeunes touffes de celles-ci se dresser vers le ciel comme des griffes, pour en recevoir les eaux, surtout lorsqu'il commence à pleuvoir; mais la plupart des plantes de plaine perdent leur gouttière en se développant. Elle ne leur a été donnée que pour le tem|i8 nécessaire à leur accroissement. Elle n'est permanente que dans les plantes de montagnes. Elle est tracée, comme je l'ai dit, sur le (lédicule des feuilles, et conduit l'eau des pluies, dans les arbres , de la feuille à la brandie; la brandie, par l'obliquité de sa position, la porte au tronc , d'où elle descend à la racine par une suite de dispositions conséquentes. Si on verse doucement de l'eau sur les feuilles d'un arbrisseau de montagne, les plus éloignées de sa tige, on la verra couler par la route que je viens d'indiquer, sans qu'il en tombe une seule goutte à terre. J'ai eu la curiosité de mesurer, dans quelques plantes montagnardes, l'inclinaison que forment leurs branches avec leurs liges, et j'ai trouvé dans une douzaine d'espèces différentes , comme dans les fougères, les thuya , etc. , qu'dies formaient un angle d'environ 30 degrés. Il est très-remarquable que ce degré d'incidence est le même que celui que forme, en

terrain horizontal, le cours de lieaucoupde rivières et de ruisseaux avec les fleuves où ils se jettent , comme on peut le vérifier sur les cartes de géograpliie. Ce degré d'incidence parait le plus favorable À l'écoulement de plusieurs fluides qui se dirigent vers une seule ligne. La même sagesse a réglé le niveau des brandies dans les arbres ei le cours des ruisseaux dans les plaines.

Cette indinaison éprouve quelques variétés dans qudques arbres de montagnes. Le cèdre du Liban, par exemple, pousse la partie inférieure de ses rameaux vers le ciel , et il en abaisse l'extrémité vers la terre. Ils ont l'attitude du commandement qui convient au roi des végétaux , celle d'un bras levé en l'air, dont la main serait indinée. An moyen de la première disposition , les eaux des pluies coulent vers son tronc ; et par la seconde , les neiges, dans la région desquelles il se plaît, glissent de dessus son feuillage. Ses cônes ont également deux ports différens; car il les incline d'abord vers la terre, pour les abriter dans le temps de leur floraison; mais, quand ils sont fécondés, il les dresse vers le ciel. On peut vérifier ces observations sur un jeune et beau cèdre qui est au Jardin du Roi , et qui , quoique étranger, a conservé au milieu de notre dimat l'attitude d'un roi et le costume du Liban.

L'écorce de la plupart des arbres de montagnes est disposée également pour conduire les eaux des pluies depuis les brandies jusqu'aux racines. Celle des pins est en grosses côtes perpendiculaires; celle de l'orme est fendue et crevassée dans sa longueur; celle du cyprès est spongieuse comme de l'étoupe. Les plantes de montagnes ou de lieux arides ont encore un caractère qui leur est propre en général , c'est d'attirer l'eau qui nage dans l'air en vapeurs insensibles. La parictahe, ainsi appdée a parieie , parce qu'elle croit sur les parois des murailles, a ses feuilles presque toujours humides. Cette attraction est conunune à la plupart des arbres de montagnes. Les voyageurs rapportent unanimement qu'il y a dans les montagnes de l'Ile de Fer un arbre qui fournit chaque jour à cette Ile une quantité prodigieuse d'eau. Les insulaires Tappdlent garoé, et les Espagnols sanio , à cause de son utilité. Us disent qu'il est toujours environné d'une nuée qui coule en abondance le long de ses feuilles, et remplit d'eau de grands réservoirs qu'on a construits au pied de cet arbre, qui suffisent à la provision de l'Ile. Cet effet est peut-être im peu exagéré, quoique rapporté par des bonmies de différentes nations ; mais je le crois vrai au fond. Je pense seulement que c'est la montagne qui attire de loin les vapeurs de l'atmosphère^ et que

DES PLANTES

oXi

Tarbre situé au foyer de son attraction les rassemble autour de lui ^.

Comme j'ai parlé plusieurs fois dans cet ouvrage de rattraclion des sommets de beaucoup de montagnes, le lecteur ne trouvera pas mauvais que je lui donne ici une idée de cette partie de l'arckitecture hydraulique de la nature. Entre un grand nombre d'exemples curieux «pie je pourrais en rapporter, et que j'ai rassemblés dans mes matériaux sur la géographie , en voici un que j'ai extrait, non d'un pliilosophe à systèmes, mab d'un voyageur simple et naïf du siècle passé , qui raconte les clioses telles qu'il les a vues , et sans en tirer aucune conséquence. C'est une description des sommets de l'Ile de Bourbon, située dans l'océan Indien , par le 21' degré de latitude sud. Elle a été faite d'après les écrits de M. de Yillers , qui gouvernait alore cette Ile pour la compagnie des Indes orientales ; elle est imprimée dans le voyage que nos vaisseaux français firent, pour la première fois, dans l'Arabie-Heureuse, qui fut vers l'an 1709, et qui a été mis au jour par M. de La Roque.

a Entre ces plaines , dit M. de Yillers, qui sont » sur les montagnes (de Bourbon) , la plus remar- » qiiable , et dont personne n'a rien écrit, est celle » qu'on a nommée la plaine des Cafres , à cause » qu'une troupe de Cafres, esclaves des liabitans n de l'Ile, s'y étaient allés cacher, après avoir » quitté leurs maîtres. Du bord de la mer on monte » assez doucement pendant sept lieues pour arri- » ver à celle plame par une seule route, le long de » la rivière Saint-Etienne : on peut même foire ce » chemin à cheval. Le terrain est bon et uni jus- I» qu'à une lieue et demie en-deçà de la plaine, » garni de beaux et grands arbres , dont les feuil- » les qui en tombent servent de nourriture aux » tortues que l'on y trouve en grand nombre. On » peut estimer la hauteur de cette plaine à deux » lieues au-dessus de l'horizon ; aussi parait-elle

* Les Espagnols ont écrîi que cet arbre pouvait fDnmir , en une seule nuit , assez d'eau pour les besoins de huit mille personnes, et c'est avec raisou que Bernardin de Saint-Pierre accuse ce récit d'exagération. Cet arbre immense a été renversé par un ouragan; et si les arbres de cette espèce qui existent encore dans l'tle ne produisent pas le même effet, c'est qu'ils sont mal exposés, et que leur feuillage est moins vaste et moins louflù. Au reste . l'Ile de Waterfoousc , dans les mert du no -d , olfre an phénomène semblable. La partie supérieure de son plateau e»t couverte d'arbres, tandis que le pendiant de la montagne ne produit que des aritrisseaux dont les tiges sont très-rapprochées. Ces arbrisseaux entretiennent la terre dans un état d'humidité très-fkvorable à la végétation; et Péron dit avoir vu couler sous leurs ombrages un grand nombre de filets d'eau douce, qui tombaient goutte à goutte de leurs feuilles. Ces espèces de fmrces végétales . que la nature a préparées dans des contrées désertes, pourn^t suffire à tuu» lei besoins de l'Ile . si die était habitée. C A.-M.)

» d'en bas foute penlue daas les nues. Elle peut j» avoir quatre ou cinq lieues de circonférence : le i> froid y est insupportable , et un brouillard coii- » tinuel, qui mouille autant que la pluie, enipéclic » qu'on ne s'y voie de dix pas loin : comme il » tombe la nuit, on y voit plus clair que pendant » le jour; mais alors il y gèle terriblement , et le » matin , avant le le er du soleil , on découvre la » plaine toute glacée.

» Mais ce qui s'y voit de bien extraordinaire, ce » sont certaines élévations de terre , taillt'es pres- » que comme des colonnes rondes, et prodigieuse- » ment hautes ; car elles n'en doivent guère aux » tours de Notre-Dame de Paris. Elles sont plan- » tées comme un jeu de quilles, et si semlilableâ » qu'on se trompe facilement à les compter : on » les appelle des pilons. Si l'on veut s'arrêter au- « près de quekpi'un de ces pitons pour se reposer, « il ne fout pas que ceux qui ne s'y reposent pas , i> et qui veulent aller ailleurs , s'écartent senle- » ment de deux cents pas : ils courraient ris- » que de ne plus retrouver le lieu qu'ils auraient » quitté, tant ces pitons sont en grand nombre , » tout pareils , et tellement disposés de même mai> nière, que les créoles, gens nés dans le pays, » s'y trompent eiu-mèmes. C'est pour cela que, » pour éviter cet. inconvénient, quand une troupe » de voyageurs s'arrête au pied d'un de ces pitons, i> et que quelques personnes veulent s'écarter, on » y laisse quelqu'un qui iait du feu ou de la fumée, r> qui sert à redresser et à ramener les autres ; et i> si la brume était si épaisse , comme il arrive » souvent , qti'elle empêchât de voir le feu ou la i> fumée, on se munit de certains gros coquillages, » dont on laisse un à celui qui reste anprès du pi- » ton : ceux qui veulent s'écarter emportent l'ani»4re; et, quand on veut revenir, on soufrle avec » violence dans cette coquille , comme dans une » trompette, qui rend un son très-aigu, et s'en- » tend de loin ; de manière que , se répondant les » uns les autres , on ne se perd point , et on se re- » trouve facilement. Sans cette précaution, on y » serait attrapé.

» Il y a beaucoup de trembles dans cette plaine, « qui sont toujours verts : les autres arbres ont » une mousse de plus d'une brasse de long, qui » couvre leur tronc et leurs grosses branches. Ils » sont secs, sans feuillages, et si moites d'eau, » qu'on n'en peut foire de feu. Si, après bien de la » peine , on en a allumé quelques branchages, ce » n'est qu'un feu noir, sans flamme, avec une fu- » mée rougeàtre, qui enfume la viande au lieu de V la cuire. On a peine à trouver un lieu, dans » cette plaine , pour y faire du feu , à moins que

ÉTUDE ONZIÈME

» de chercher une élévation autour de ces pitons ; » car la terre de la plaine est si humide que l'eau » en sort partout ; et l'on y est toujours dans la » boue, et mouillé jusqu'à mi -jambes. On y voit » grand nombre d'oiseaux bleus, qui se nichent » dans des herbes et dans des fougères aquatiques. » Cette plaine était inconnue avant la fuite des V Cafres : pour en descendre, il faut reprendre le » chemin par où Ton y est monté, à moins qu'on w ne veuille se risquer par un autre , qui est trop » rude et trop dangereux.

» Ou voit, de la plaine des Cafres, la montagne » des TroLs-Salases , ainsi nommée à cause des » trois piHiiles de ce rocher, le plus haut de File de \ » Bourbon. Toutes ses rivières en sortent; et il est \ y> si escarpé de tous côtés que l'on n'y peut monter. ' » Il y a encore dans cette lie une autre plaine : » appelée de Silaos, plus haute que celle des Ca- \ » très y et qui ne vaut pas mieux : on ne peut y ! » monter que très-diflicilement. »

Il faut excuser, dans la description naïve de no- Ire voyageur, quelques erreurs de physique, telles | qae celle où il suppose à la plaine des Cafres deux , lieues d'élévation au-dessus de l'iiorizon. Le baro- : mètre et le thermomètre né lui avaient pas ap- ! f>ris qu'il n'y a point de pareille élévation sur le ' globe, et qu'à une lieue seulement de hauteur \ perpendiculaire , le terme de la glace est constant. \ Mais à la l>rume épaisse qui environne ces pilons , i à leur brouillanl continuel qui mouille autant que la pluie , et qui tombe pendant la nuit , on reconnaît évidemment qu'ils attirent à eux les vapeurs ; que le soleil élève , pendant le jour, de dessus la ! mer, et qui disparaissent pendant la nuit. C'est de j là que se forme la nappe d'eau qui inonde la plaine des Cafres, et'd'où sortent la plupart des ruisseaux et' des rivières qui arrosent l'ile. On y reconnaît également une attraction végétale dans cette espèce de trembles toujours verts, et dans ces arbres toujours moites dont on ne peut feire du feu. L'Ile de Bourbon est à peu près ronde , et s'élève de dessus la mer comme la moitié d'une orange. C'est sur la partie la plus élevée de cet hémtsplière que sont situées la plaine de Silaos et celle des Cafres , où « la nature a placé ce labyrinthe de pitons toujours environnés de brumes, plantés comme des quilles, et élevés comme des tours.

Si le temps et le lieu me le permettaient , je ferais voir qu'il y a une multitude de pitons semblables sur les chaînes des liantes montagnes des Cordillères, du Taurus , et au centre delà plupart des Iles , sans qu'on puisse supposer, comme on le fait ordinairement , qu'ils soient des restes d'une terre primitive qui s'élevait à celte hauteur; car que se-

raient devenus , comme nous l'avons déjà dit , les débris de cette terre , dont les prétendus témoias s'élèvent de toutes paiis sur la surface du globe? Je ferais voir qu'ils y sont placés dans des agrégations et des lieux convenables aux besoins des terres dont ils sont, en quelque sorte, les diûleaux d'eau, les uns en labyrinthe, comnfeceux de l'ile de Bourbon , quand ils sont sur le sommet d'un hémisphère , d'où ils doivent distribuer les eaux du ciel de tous côtés; les autres en peigne, quand ils sont placés sur la crête prolongée d'une chaîne de montagnes , comme sont les pics de la clialne du Taurus et des Cordillères; d'autres groupés deux à deux , trois à trois, suivant la configuration des terrains qu'ils arrosent. Il y en a de plusieurs fonnesel de différentes constructions; il y en a d'enduits de terre,. comme ceux de la plaine des Cafres et quelques-uns des îles Antilles, et qui sont avec cela si escarpés qu'ils sont inaccessibles : ces enduits de terre prouvent qu'ils ont à la fois des attractions fossiles et hydrauliques.

Il y en a d'autres qui sont de longues aiguilles de roc vif et tout nu ; d'autres sont en forme de cône; d'autres, de table, comme celui de la montagne de la Table, au cap de Bonne-Es|)érance, où Ton voit fréquemment les nuages s'amasser et s'épandre en forme de nappe. D'autres ne sont point apparens , mais sont entièrement engagés dans le flanc des montagnes, ou dans le sein des plaines. On les reconnaît tous aux brouillards qu'ils attirent autour d'eux, et aux sources qui coulent dans leur voisinage. On peut assui-er même qu'il n'y a pas <le source dans le voisinage de^ laquelle il n'y ait quelque carrière de pierre hydro-attractive, et, pour l'ordinaire, métallique. J'attribue l'attraction de ces pitons aux corps vitreux et métalliques dont ils sont composés. Je suis persuadé qu'on pourrait imiter cette ardiitecture de la nature, et former, au moyen de Fattraction de ces pierres , des fontaines dans les lieux les plus arides. En général , les corps vitreux et les pierres susceptibles de polissure y sont fort propres; car nous voyons que , lorsque l'eau est répandue en grande quantité dans l'air, comme dans les temps de dégel , elle se porte et s'attache d'abord aux vitres et aux pierres polies de nos maisons.

J'ai vu fréquemment, au sommet des montagnes de l'Ile de France, des effets semblables à ceux des fiitons de la plaine des Cafres de l'ile de Bonrbon. Les nuées s'y rasst mblent sans cesse autour de leurs pitons, qui sont escarpés et pointus comme des pyramides. Il y a de ces pitons qui sont surmontés d'un rocher de forme cubique , qui les counmnc comme un ciiapileau. Tel est celui qu'on y

DKS PLANTES.

appefie Pieter-boolh , du noin d*iin amiral hoUaodais ; il eA un des plos éleTés de Hle.

Ces fiîloRs soot fonnés d*un roc vif, vilnliable et mélangé de cuiTre : ce sont de véritables ais:uilles électriques par leur forme et leur matière. Les uuages se détouroeiit sensiblement de leur cours pour 8*y réunir, et sV accumulent quelquefois en si grande quantité qu*ils les font disparaître à la Tue. De là ils descendent jusqu'au fond des val* lées y le long des lisières des forêts qui les attirent aussi, et où ils se résolvent en pluie, en formant fréquemment des arcs-en-ciel sur U verdure des arbres. Cette atlradion végétale des forêts de cette lie est si bien d'acoonl avec Tattraction métallique des pilons de ses montagnes, qn*nn diamp situé en Iku découvert dans leur voisinage manque souvent de pluie, tandis qu'il pleut presque toute l'année dans les bois, qui n'en sont pas à une portée de fusil. C'est pour avoir détruit une partie des arbres qui couronnaient les hauteurs de cette Ile, qu'on a (ail tarir la plupart des ruisseaux qui l'arrosaient : il n'en reste plus aujourd'hui que le canal desséché. Je rapporte à la même imprudence la diminution sensible des rivières et des fleuves dans une grande partie de l'Europe , comme on peut le voir à leur ancien lit , qui est beaucoup plus large et plus profond que le volume d'eau qu'ils contiennent aujourd'hui. Je sub persuadé même que c'est à celte cause qu'il fout rapporter la sécheresse des provinces élevées de l'Asie, entre autres de celles de la Perse, dont les montagnes ont été sans doute imprudemment dépouillées d'arbres par les premiers peuples qui les ont habitées. Je pense que si l'on plantait en France des arbres de montagnes sur les hauteurs et à la source de nos rivières , on leur rendrait leur ancien volume d'eau, et on ferait reparaître, dans nos campagnes , beaucoup de ruisseaux qtii n*y coulent plus du tout. Ce n'est point dans les roseaux , ni an fond des vallées , que les naïades cachent leurs urnes éternelles , comme les reprc sentent les peintres ; mais au sommet des rodiers couronnés de bocages et voisins des cieux.

Il n'y a pas un seul végétal dont la feuille ne soit dispasée (H)ur recevoir les eaux des pluies dans les montagnes, dont la graine ne soit formée de la manière la, plus propre à s'y élever. Les semences de toutes les plantes de montagnes sont volatiles. En voyant leurs feuilles, on peut affirmer le caractère de leurs graines, et en voyant leurs graines cdni de leurs feuilles , et en conclure le caractère élémentaire de la plante. J'entoids ici par plantes de montagnes totrtes celles qui croissent dans les lieux sablonneux et secs, sur les tertres, dans les

I rodiers, sur les bonis escarpés des cbemins,dM»

i les murailles, enfin loin des eaux.

Les semences des chardons, des bluets, des

• pisscalits , des chicorées « etc., ont des volans , des aigrettes, des panadies, et plusieurs autres moyens

> de s*élever, qui les portent à des distances prodigieuses. Cdies des graminées qui vont aussi fort loin ont des bialles et des panicules. D autres, comme

, celles de la giroflée jaune , sont taillées comme des écailles k'gères, et vont, au moindre vent , s'im-

I planter dans la plus petite fente d'un mur. Les

; graines des plus gramis arbres de montagnes ne sont pas moins volatiles. Cd!e de l'érable a deux ailerons membraneux , semblables aux ailes d'ime mouche. Celle de Torme est eudiâsscH* au milieu d'mie foliole ovale. Celles du cyprès sont presque imperceptibles. Celles du cèdre sont terminées par de larges et minces feuillets qui forment un cdiie par leiu- agrégation. Les graines sont au centre du cdne ; et, dans le temps de leur maturité, les feuillets où elles sont attachées se détachent les uns des autres, comme les cartes d'un jeu, et chacun d'eux emporte au loin son pignon. Les semences des plantes de montagnes qid paraissent trop loiinics poiu* voler ont d'autres ressources. Les pois de la balsamine ont des cosses dont les ressorts les élancent fort loin. Il y a aux Indes un arbre doiu je ne me rappelle plus le nom, qui lance de même les siennes avec im bruit semblable à un coup de mousquet *. Celles qui n ont ni panadies , ni ailes, ni ressorts , et qui , par leur pesanteur , semblent condanmées à rester au pied du végétal qui les a produites, sont souvent celles qui vont le plus loin. Elles volent avec les ailes des oiseaux. C'est ainsi que se ressèment une multitude de baies et de fruits à noyaux. Leurs semences sont renfermées dans des croûtes pierreuses qui sont indigestibles. Lesoiseaux les avalent, et vont les planter sur les corniches des tours, dans les fentes des rochers, sur les troncs des arbres, au-delà des fleuves et même des mei*». C'est par ce moyen qu'un oiseau des Moluqucs repeuple de muscadiers les lies désertes de cet archipel, malgré les efforts des Hollandais qui délniisent ces arbres dans tous les lieux où ils ne servent |ias à leur commerce. Ce n'est pas ici le moment de parier des rapports des végétaux avec les animaux, il suffît d'obsener, en passant , que la plupart des

* Cet arbre, ou plutAt cet arbrisseau . est le sablier {nra crépitant, hM.).VM plante de nos clhiiats, Veuphoibia lathyris, offre un phénomène semblable; ses graines s'échappent arec bmlt pendant les cImUcuw du jour, et le mou- ▼ement qu'elles reçoivent les emporte très-loin. VeuphorMa lathyris , oorome Vura crépitant . est de la ramille des UUiymaloTdos. (A. -M.)

ÉTUDE ONZIÈME

oiseanx ressèment le végétal qui les nourrit. On voit môme chez iioils des quadrupèdes transporter fort loin les graines des graminées; tels sont , entre autres , ceux qui ne ruminent pas , comme les clie- Taux , dont les fumiers gâtent les prairies par cette raison, en y introduisant quantité d'herl)es étrangères , comme la bruyère et le petit genêt, dont ils ne digèrent pas les senit- nces. Ils en ressèment encore d'autres (|ui s'attachent à leurs poils, par le sûnpie mouvement de leur queue. Il y a de petits quadrupèdes, comme les loirs, les hérissons et les marmottes, qui transportent dans les parties les plus élevées des montagnes les glands, les fahies et les châtaignes.

Il est très-digne de remarque (]ne les semences volatiles sont en beaucoup plus grand nombre que les autres espèces, et eii cela on doit admirer les soins d'une Providence qui a tout prévu. Les lieux élevés pour lesquels elles sont destinées étaient exposés à être bientôt dépouillés de leurs végétaux par la pente de leur sol, et par les pluies qui tendent sans cesse à les dégrader. Au moyen de la volatilité des graines , ils sont devenus les lieux de la terre les plus abondans en plantes : c'est sur les montagnes (|ue sont les trésors des botanbtes.

Nous ne saurions trop le répéter, les remèdes de la nature sont toujours supérieurs aux obstacles, et ses compensations au-dessus de ses dons. En effet, si vous en exceptez les inconvéniens de la pente, une montagne présente aux plantes la plus grande variété d'expositions. Dans une plaine, elles ont le même soleil , la même humidité , le même terrain, le même vent; mais si vous vous élevez, dans une montagne située dans notre latitude, seulement de vingt-cinq toises de hauteur perpendiculaire , vous changez de climat comme si vous aviez fait vingtcinq lieues vers le nord ; en sorte qu'une montagne de douze cents toises perpendiculaires nous prés(*nterait une échelle de végétation aussi étendue que celle des douze cents lieues horizontales qu'il y a à peu près' d'ici au pôle; l'une et l'autre se termineraient à une glace perpétuelle. Cliaque pas que l'on fiiit dans une montagne , en s'élevant ou en desc(*ndant, cliange notre latitude; et si l'on en feit le tour, chaque pas cliange notre longitude. On y trouve des points où le Ko!eil se lève à huit heures du matin ; d'autres , à dix heures; d'autres, à midi. On y rencontre une variété infinie d'expositions, de froides au nord , de cliaudes au midi, de pluvieuses à l'ouest, de sèches à l'est; sans compter les diverses réflexions de la clialeur dans les sables, les rocliers , les fonds dés vallées et les lacs , qui les modifient de mille nianières.

On doit encore observer, non sans admiration , que le temps de la maturité de la plupart des semences volatiles arrive vers le commencement de l'automne ; et que , par une suite de cette sagesse universelle qui fait agir de concert toutes les parlies de la nature, c'est alors que soufflent les grands vents de la Un de septembre ou du commencement d'octobre, appelés vents de Féquinoxe. Ces vents soufflent dans toutes les parties des conlinens, du sein des mers aux montagnes qui y sont coordonnées. Non-seulement ils y transportent les graines volatiles qui sont mAres alors , mais ils y joignent d'épais tourbillons de poussière, qu'ils enlèvent des terres desséchées par les lundeurs de l'été , et surtout des rivages de la mer, où le mouvement perpétuel des flots, qui s'y brisent et y roulent sans cesse des cailloux , réduit en poudre impalpable les corps les plus durs. Ces émanations de poussière sont si abondantes en différens lieux, que je pourrais citer plusieurs vaisseaux qui en ont été couverts à plus de six lieues de la terre en traversant des golfes. Elles sont si incommodes dans les parties les plus élevées de l'Asie, que tous les voyageurs qui ont été à Pékin aflirment qn'il est impossible de sortir dans les rues de cette ville une partie de l'année, sans avoir un voile sur le visage. Il y a des pluies de poussière qui réparent les sommets des montagnes, comme il y a des pluies d'eau qui entretiennent leurs sources. Les uneset les autres viennentdela mer, et y retournent par le cours des fleuves, qui y portent des tributs perpétuels d'eaux et de sables. Les vents maritimes réunissent leurs efforts vers l'équinoxe de septembre, transportent, de la circonférence des conlinens aux montagnes qui en sont les plus éloignées, les semences et les engrais qui s'en sont écoulés , et sèment de prairies, de bosquets et de forêts les flancs des précipices et les pics les plus élevés. Ainsi, les feuilles , les tiges , les graines, les oiseaux , les saisons, les mers et les vents, concourent d'nne manière admirable à entretenir la végétation des montagnes.

Je viens de parler des rapports des plantes avec les montagnes; je suis fâché de ne pouvoir insérer ici les rapports que les montagnes mêmes ont avec les plantes, comme c'était mon intention. Tout ce que j'en puis dire , c'est que, bien loin que les montagnes soient des prodtictions ou de la force oentrifiige, ou du feu, ou des tremblemens de terre, on du cours des eaux, j'en connais au moins dix espèces différentes, dont cliacimeest conflgarée de la manière la plus propre à entretenir dans chaque Latitude l'harmonie des élémens par rapport à la végétation. Chacune d'elles a de plus des

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