‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 111 sur 213 · DL SENTIMENT · texte numérisé non relu

DL SENTIMENT

abdfidonné à ses propres lumières; qu'il ne peut former sa raison qn% n étudiant la raison universelle dans les ouvrages de la nature et dans les espérances que donne la vertu ; que ce n'est que par ces moyens qu'il peut s'élever au-dessus des animaux, au-des ous desquels il est tombé , et revenir pas à pas dans les sentiers de la montagne céleste , d'où il a été précipité.

Heureux aujourd'hui celui qui , au lieu de parcourir le monde, vit loin des hommes ! Heureux celui qui ne connaît rien au-delà de son horizon , et pour qui le village voisin même est une terre étrangère ! Il n'a point laissé son cœur à des objets aimés qu'il ne reverra plus , ni sa réputation à la discrétion des médians. Il croit que l'innocence liabite dans les liameaux , l'honneur dans les palais et la vertu dans les temples. Il met sa gloire et ^a religion à rendre heureux ce qui l'environne. S'il ne voit dans ses jardins ni les fruits de l'Asie, ni les ombrages de l'Amérique, il cultive les plantes qui font la joie de sa femme et de ses enfons. Il n'a pas besoin des monumens de l'architecture pour ennoblir son paysage. Un arbre à l'ombre duquel un homme vertueux s'est reposé lui donne de sublimes ressonvenirs ; le peuplier, dans les forêts, liii rappelle les combats d'Hercule; et les feuillages des chênes, les couronnes du Capitole.

ÉTUDE DOUZIÈME

DE QtBLQUES LOIS MORALES DE LA NATURE.

FAIBLESSE DE LA BAlSOll; DU SBlITUfENT; PIEUSES DE Là DIVINITE ET DE L'IMMOBTALITB DE L'AHB PAB LE SENTI- MENT.

Telles sont les preuves physiques de l'existence de la Divinité , que la faiblesse de ma raison m'a permis de mettre en ordre. J'en ai recueilli peutêtre dix fois autant; mais j'ai vu que je n'étais encore qu'aa commencement de la carrière; que plus j'avançais, plus elle s'étendait devant moi; que je serais bientôt accablé de mon propre Iravail , et que, comme dit l'Ecriture, il ne me resterait, à la fin des ouvrages de la création , qu'un profond étonnement.

C'est un des grands maux de notre vie , qu'à mesure que nous approchons de la source de la vérité, elle s'enfuie de devant nous; et que, quand nous en saisissons par hasard quelques rameaux , nous ne puissions y rester constamment attachés. Pourquoi le sentiment qui m'élevait hier aux deux, à la vue d'un rapport nouveau de la nature, â->t-il disparu aujourd'hui ? Archimède ne resta pas toujours ravi hors de lui-même par sa découverte des

rapports des métaux dans la couronne do roi Hiéron. Il en trouva depuis d'autres plus à son gré: tel est celui du cylindre circonscrit à la s[ibère , qu'il ordonna qu'on gravât sur son tombeau. Pythagure vit à la fin de sang-froid le carré de l'hypothénuse, pour la découverte duquel il avait voué, dit-on , cent bœufis à Jupiter. Je me souviens que lorsque j'eus, pour la première fuis, la démonstration de ces sublimes vérités, j'en ressentis une joie presque aussi vive que celle des grands hommes, qui en avaient été les inventeurs. Pourquoi s'estelle éteinte ? pourquoi fout-il aujounl'hui des nouveautés pour me donner des plaisirs ? L'animal est, sur ce point , plus heureux que nous : ce qui lui plaisait hier lui plaira encore demain; il se fixe à un terme , sans aller au-delà ; ce qui lui suffît loi semble toujours beau et bon. L'abeille ingénieuse btUit des cellules commodes, et elle ne fabriquent arcs de triomphe, ni obélisques pour décorer ses villes de cire. Une cabane su lisait de même à rhonome pour être aussi bien logé qu'une abeille. Pourquoi lui^a-t-il foliu cinc] ordres d'architecture,, des pyramides, des tours, des kiosques ?

Quelle est donc cette faculté versatile, appelée raison , que j'emploie à observer la nature ? C'est, disent les écoles, une perception de convenances, (|ui dislingue essentiellement l'homme de la bête : l'homme a de la raison, et la bête n'a (pie de l'Instinct. Mais si cet instinct montre toujours à l'ani* mal ce qui lui est le plus convenable , il est donc aussi nne raison, et une raison plus précieuse que la nôtre, puisqu'elle est invariable, et qu'elle ne s'acquiert point par de longues et pénibles expériences.* A cela , les philosophes du siècle passé réimndaient, qu'une preuve que les bêtes n'avaient |)as de raison , c'est qu'elles agissaient toujours de la même manière; ainsi ils concluaient, de la perfection même de leur raison, qu'elles n'en avaient pas. On peut voir par là combien de grands noms , lies pensions et des corps peuvent accréditer les plus grandes alisurdités; car l'argument de ces {iliilosophes nt laque directement l' intelligence suprême elle-même , qui est constante dans ses plans, comme les animaux dans leur instinct. Si les abeilles font toujours leurs alvéoles de la même forme , c'est que la nature fait toujours les abeilles de la même figure.

Je ne veux pas dire toutefois que la raison des liêtes et celle des hommes soient la même; la nôtre est sans contredit plus étendue que l'instinct de chaque animal en particulier ; mais si l'homme a une raison universelle, ne serait-ce point parce ((u'il a des besoins universels ? A la vérité , il déuiêle aussi les besoins des autres animaux ; mais

ÉTLDE DOUZIÈME.

ne serait-ce point rdativenieut à lui <|u'il a fait cette étude ? Si le chien ne s'occupe |ioint de Ta* voîoe du cheval, c'est peut-élre parce que le cheval ne sert pas aui besoins du chien. Nous avons cependant des convenances naturelles qui nous sont propres, telles que Tnsage de Tagncnlture et du féo. Ces connaissances prouveraient sans doute notre supériorité, si elles n'étaient pas encore des témoignages de notre misère. Les animaux n'ont pus besoin d'allumer de feu et d'ensemencer la terre, puisqu'ils sont vêtus et nourris par la nature : d'ailleurs plusieurs d'entre eux ont eu eux-mêmes des facultés bien supériem-es à nos sciences , qui nous soni , au fond , étrangères. Si nous avons découvert quelques pliosphores , la mouche lumineuse des tropiques a eu elle-même un foyer de lumière qui l'édaire pendant la nuit. Taudis que nous nous amusons à faire des expériences avec l'électricité , la torpille l'emploie à sa défense; et pendant que lés académies de l'Europe proposent des prix considérables pour ceux qui trouveront le moyen de déterminer la longitude en pleine mer, des pailleen-culs et des frégates parcourent tous les jours des trois ou quatre cents lieues entre les tropiques , d'orient en occident, sans jiunaia manquer de retrouver, le soir, le rocher d'où ils sont partis le matin.

G'estbien une autre insuffisance , lorsque les philosophes veulent employer, pour combattre l'intelligence de la nature, cette même raison qui ne peut servir à la connaître. Voilà de beaux argumens sur les dangers des passions, la frivolité de la vie , la perte de l'honneiu*, de la fortune, des en&ns. Vous me délogez bien, divin MarcrAurèle, et vous aussi, sceptique Montaigne, mais vous ne me logez pas. Vous m'appuyez sm le bâton de la phila<opliie, et vons me dites: Marchez ferme; courez le monde en mendiant votre pain; vous voilà tout aussi heureux que nous dans des châteaux , avec nos femmes et la considération de nos voisins. Mais voici un mal que vous n'avez pas prévu. Je n'ai reçu , daas ma patrie , que des calomnies pour mes services ; je n'ai épi-ouvé que de l'ingratitude de la part de mes amia, et même de mes patrons ; je suis seul, et je n*ai plus de quoi subsister; j'ai des maux de nerfs; j'ai besoin des hommes, et mon ame se trouble à leur vue, en se rappelant les funestes raisons qui les réunissent, et qu'on ne vient à bout de les intéresser qu'en flattant leurs passions et eu devenant videnx comme eux. A quoi lui a servi d'avoir étudié la vertu ? elle se trouble par ses ressouvenirs , et même sans aucune réflexion , au simple aspect des hommes. La première chose qui me manque est cette raison sur laquelle vous voulez que je

m'afipuie. Toutes vos belles diakictes disparaissent, précisément <|uand j'en ai besoin. Mettez un roseau entre les mains d'un malade : la firemière choete qui lui œhappera, s'il lui survient une fiùblesse , c'est ce même roseau ; et s*il vient à a'appuyer dessus dans sa force, il le brisera , et s'en percera peut-être la maiu. La mort vous guérira de tout , me dites-vous; mais pour mourir je n'ai pas besoin de tant raisonner < d'ailleurs, je n'entre pas vivant dans la mort, mais mourant et ne raisonnant plus, sentant toutefois, et souffrant encore.

Ainsi, la religion l'emporte de beaucoup aur la pbiloso|)Uie, parce qu'elle ne nous soutient point par notre raison , mais par notre réstgnatioo. Elle ne nous veut pas debout, mais'couehés; non sur le théâtre du monde, mais reposi's au pied duirône de Dieu ; non inquiets de l'avenir, mais confians et tranquilles. Quand les livres, les lionneora, la fortune et les amis nous abandonnent, elle nous présente, pour afjpuyer notre tête, non pas le souvenir de nos frivoles et comédiennes vertus , mab celui de notre insuffisance ; et au lieu des maximes orgueilleuses de la philosophie, elle ne demande de nous que le repos, la pais et la confiance fiKale.

Je ferai encore une réflei^ien sur celte raison , 00, ce qui revient au même , sur cet esprit dont nous sonmies si vains: c'est qu'il parait être le résultat de nos malheurs. Il est très-remarquable que les (leiiples les |»lus célèbres par leur esprit , leurs arts et leur industrie , ont été les plus malheureux de la terre par leur gouvememeut , leurs passions ou leurs discordes. Lisez la vie de la plupart de nos liommes célèbres par leurs Umiières; vous verrez qu'ils ont été fort misérables, surtout dans leur enfance. Les borgnes, les boiteux, les bossus, ont en général plus d'es^irit que les autres hommes , parce qu'étant plus désagréablement conforinési, ils portent leur raison à observer avec plus d'attention les rapports de la société, afin d'écha|iper à son oppression. A la vérité, ils passent piqr avoir l'esprit mécliaiit, mais ce caractère appartiept assez à ce que la société appelle de l'esprit. D'ailleurs, ce n'est point la nature qui les a rendus tels, mais les lailleries ou les mépris de ceux avec lescpiels ils ont vécu.

Qu'est-ce d'ailleuis que cette raison dont on fait tant de bruit ? Puisqu'elle n'est que la relation des objets avec nos besoins, elle n'est donc que^notre intérêt personnel. Voilà pourquoi il y a tant de raisons de famille, de corps et d'états , des raisons de tons les pays et de tous les âges : voilà pourquoi autre est la raison d'un jeune homme et celle d'un vieillard , d'une femme et d'un ermite , df un miUtaireet d'un prêtre. Totit le monde a raison, di-

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