‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 112 sur 213 · DL SENTIMENT · texte numérisé non relu

DL SENTIMENT

sut k doc de Li RochelbocauM. Oui, si»

et c'cit paice que cbacun a nAsoa que Renouât

D*cst d'jcoord.

Celte teultê subtime épniave de |ilus, d^ les pœnieK momens de son déTelo|i|ietiieni^ des se- OMSKs qui h rakient, en quelque sorte, incapable de pénétra- dans le cbaoïp de la nature. Je ne parle pas de nos méthodes et «Je nos systèmes, qui répandent des joars bux sur les premiers priudpes de notre savoir, en ne noos montrant plus la Térilé que dans des fines, an miliea des machines, el sur des théâtres. J'ai dit quelque chose de ces obstacles dans les obiections que j*ai présentées contre les éléraens de nos sciences ; mais ces maximes qu'on nous inspire dès l'enCuice, ^tfes fu^mne^ soy«s le premier^ sofiiseot seules pour bot#>user notre i-aison naioreile; elles ne nous montrent plus le juste on rinjnsle que par rapport à nos intérêts personneb et À notre ambition ; elles nous attachent pour l'ordinaire k la fortime de quelque coqs ptûssant et accrédité, et nous rendent indifléremment athées ou déirots, libertins ou oontinens, cartésiens ou newtoniens, suivant qu'il importe à la cause qui est devenue notre unique mobile.

Méfions-nous dune de k raison, puisque dès les premiers pas elle nous égare dans la redierche de la vérité et du bonheurs Voyons s'il n*est pas en nous quelque focoltt* plus noble, plus constante et plus étendue. Quoique je n aie i odrir dans celte recherche que des vues vagues et indéterminées , j*espère que des hommes plus éclairés que moi les fixeront, et les porteront un jotu* plus loin.. Cest dans cette conûance qu'avec des moyens bien fûtblés je vais m'engager dans une carrière digne de tonte rattention du lecteiu'.

Descarles pose pour base des premières vérités naturelles : je pease, doue j'existe. Conuneee philosophe s'est fait une grande réputatiou, qu'il méritait d'ailleurs par ses coonaissances en géométrie , et snrtouCpar ses vertus, son argument de l'existence a été fort applaudi, et a acquis la pondération d'un axiome. Mais, selon moi, cet argument pèche essentiellement en ce qu'il n'a point la générilité d'un principe fondamental ; car il s'ensuit implieitenient que dès qu'un homme ne pense pas , il cesse d'exister, ou au moins d'avoir des preuves de son existence. Il s'ensuit encore que les animaux, à cpii Descartes refusait b pensée, n'avaient aucune preuve qif ils existaient, et que la plupart des êtres sont dans le néant par rapport à nous, parce que souvenlils ne nous font naître quede simples sensations de formes, de couleois et de mouvemeus , sansaucime pensée. D'ailleurs, les résultats des pensées humaines ayant été souvent euqilôyés, |iar

leiir versatilité, à bire douter de l'exisletioede Dieii, et même de la nôtre, comme fit le sceptique Pyrrtion; ce raisonnement, comme tontes les optetkws de notre intett^^ence, nous est stispeet à juste

titre.

Je substitue donc à l'argtunent de Descarles lui-d, qui me parait et plus simple et plus rai : je se»s , doitr j'existe. Il s'éteml à toutes sensations phv-siques, tpii nous avertissent bien plus fréquemmoit de notre existence que la pensée, il a potir mobile une foctilté Incoimuederane, que j*appeUe le seuttaieNl, auquel la pensée eBemèmr se rapporte; car l'évidence à laquelle nous cherdHMis à ramener toutes les opérations de notre raison n'est ette-mème qu'on simple sentimeat.

Je ferai voir d'abord que cette foculté mystériense dillère essentidleinent des sensations physiques et des relations que nous présente U raison, et qu'elle se mêle d'une manière constante el invariable à tout ce que nous bisons ; en sorte qu^eHe est , pour ainà dire , l'instinct humain.

Quant à la difi'érenœ do sentiment aux sensations physiques, y est évident qnTphigénie auk autels nous donne des impressions d'utie nature difieremedo goût d'un fhiit ou du parfîim d'une fleur; et, quant à ce qui le distingue de Fespril, il est certain que les larmes et le désespoir de Gly- Aumestre excitent en nous des émotions d'un antre genre que celles d'une satire, d'ime comédie, ou même, si Ton veut , d'une démonstration de géométrie.

Ce n'est pas que la raison ii'abontisse quelquefois au sentiment , quand elle se présente avec l'évidence; mais elle n'est, par rapport à lui, que ce que l'œil est par rapport au corps, c'est-à-dire une vue inteUeduelle : d'ailleurs le sentiment me parait être le résultat des lois de hi nature, comme la raison le résultat des lois politiques.

Je nedéfinirai pis davantage ce principe obscur; mais je le forai suffisamment connaître, sije le fois sentir. C'est à quoi nous nous flattons de parvenu*, en Topposant d'abord à hi raison. Il est très-remârquabîe que les femmes, qui sont toujours plus pits de la nature, par leurs désordres mêmes, que les hommes, avec leur prétendue sagesse, ne confondent jamais ces deux faailtés, et distinguent la premièra sous le nom de sensibilité, ou de sentiment par excellence, parce qu'elle est en effet la .source de nos affections les plus délicietises. Elles se ganlent bien , comme la plupart des hommes, de conf^»dre l'esprit et le cœur , la raison et le senliinent. Celle-ci , coiume nous l'avons vu , est souvent nottpe ouvrage ; l'autre est toujours celui de la nature. Ils liiflwrent » essentiellement l'un

ÉTUDE DOUZIÈME

de raatre, que si vous voulez faire disparaître l'intérêt d'un ouvrage où il y a du sentiment, vous n'avez qu'à y mettre de l'esprit. C'est un défaut où sont tombés les plus fameux écrivains, dans tous les siècles où les sociétés achèvent de se séparer de la nature. La raison produit beaucoup d'hommes d'esprit , dans les siècles prétendus policés; et le sentiment, des hommes de génie, dans les sentiraens prétendtis barbares. La raison varie d'âge en âge, et le sentiment est toujours le même. Les erreurs de la raison sont locales et versatiles, et les vérités de sentiment sont constantes et uni* verselles. La raison fait le moi grec, le moi anglais, le moi turc ; et le sentiment, le moi homme et le moidivhi. Il faut des commentaires pour entendre aujourd'hui les livres de l'anliquitc , qui sont les ouvrages de la raison , tels que ceux de la plupart des historiens et des poètes satiriques et comiques, comme Martial, Plante, Juvénal, et même ceux do siècle passé, comme Boifeau et Molière; mais il n'en faudra jamais pour être touché des prières de Priam aux pieds d'Acliille , du désespoir de Didon, des tragédies de Racine, el des fables naïves de La Fontaine. Il faut souvent bien des combinaiiions pour mettre à couvert quelque raison cachée de la nature; mais les sentimens simples et purs de repos , de paix , de douce mélancolie, qu'elle nous inspire, viennent à nous sans effort. A la vérité , la raison nous donne quelques plaisirs ; mais si elle nous découvre quelque portion de l'ordre de l'uni vei-s, elle nous montre en même temps notre propre destruction, attachée aux lois de sa conservation ; elle nous présente à la fois les maux passés et les maux à venir; elle donne des armes à nos passions, dans le même temps qu'elle nous démontre notre insuffisance. Plus elle s'étend au loin, plus, en revenant à nous, elle nous rapporte de témoignages de notre néant ; et, bien loin de calmer nos peines par ses recherdies , elle ne fait souvent que les accroître par ses lumières. Le sentiment, au contraire, aveugle dans ses désirs , embrasse les monumens de tous les pays et de tous les temps; il se flatte, au milieu des ruines, des combau et de la mort même, de je ne sais quelle existence étemelle; il poursuit, dans tous ses goûts, les attributs de la divinité, l'infinité, retendue, la durée, la puissance, la grandeur et la gloire ; il en mêle les désirs ardens à toutes nos passions; il leur donne ainsi une impulsion sublime , et, en subjuguant notre raison, il devient lui-même le plus noble et le plus délicieux instinct de la vie humaine.

Le sentiment nous prouve bien mieux que la raison la spiriUialité de notre ame; car celle-ci

nous propose souvent pour but la satisftctioD de nos passions les plus grossières , tandis que cdoilà est toujours pur dans ses désirs. D'aillcnrs, l)eane nip d'effets naturels qui échappent à Tnne ressortissent à l'autre; telleest, comme nous Favons dit, l'évidence même, qui n'est qu'un sentiment, et sur laquelle notre réflexion n'a point de prise; telle est encore notre existence. La preuve n'en est point dans notre raison ; car pourquoi -est-ce que j'existe ? où en est la raison ? ^lais je sens que j'existe , et ce sentiment me suffît.

Ceci posé , nous allons nous convaincre qn'il y a dans l'homme deux puissances , l'une animale, et l'autre intellectuelle , toutes deux de nature opposée, et qui|[H*ment la vie humaine par lenr réunion, comme fonte harmonie sur la terre est formée de deux contraires.

Quelques philosophes se sont plu à noos peindra l'homme comme un dieu. Son attitude, disent-ils, est celle du commandement. Mais pour qn'Il ait l'attitude du commandement , il faut donc que d'autres hommes aient celle de l'obéissance ; sans quoi il trouverait ses ennemis dans tous ses semblables. L'empire naturel de Tliomme ne s'étend qu'aux animaux ; et , dans les gnerres qu'il leur livre , ou dans les soins qu'il en prend , il est souvent obligé de quitter son attitude d'empereur ^ pour prendre celle d'un esclave. D'autres le représentent comme un objet perpétuel du courroux céleste, et ont accumulé sur son existence toutes les misères qui pouvaient la lui feire abhoiter. Ce n'est point là l'homme. Il n'est point formé d'une nature simple comme les autres animaux, dont chaque espèce conservé eonstamment son caractère, mais de deux natures opposées, dont chacune se subdivise elle-même en plusieurs passions qui se contrastent. Par l'une de ces natures , il réunit en lui tous les liesoins et toutes les passions des aniitiaux; et par l'autre,' les sentimens ineffables de la divinité. C'est à ce dernier instinct,'*blen plus qu'à sa réflexion , qu'il doit le témoignage de l'existence de Dieu ; car je suppose qu'ayant , par sa raison , Is^ faculté d'apercevoir les convenances qui sont entre les objets de la nature, il trouvât les rapports qui existent entre une lie et un arbre, un arbre et un fruit, un fruit et ses besoins, il se sentirait bien déterminé , à Ja vue d'une lie , à y chercher sa nourriture ; mats sa raison, en lui montrant les chaînons de quatre harmonies naturelles, n'en rapporterait pas la cause à un auteur invisible , «'il n'en avait le sentiment an fond du cœur. Elle s^arrêterait là où s'arrêteraient ses perceptions , et où se terminent celles des animaux. Un loup , qiu' passe une rivière à la nage pour

DU SEXTIMEST.

abonier dus une ife où îl aperçoit de llierbe, duis l'espêruioe d*T inniver des luoutoos, onoçuii f^kment les duLiooiis de quatre relatioos DatureUe^ cuire Tik , Therbe , des luonloos et so» appétit ; mais il ne se prasteme point deTaot TElre intelligent qoi les a établie.

En considérant rbomme ooninie animal, je n'en connais point qui lui soit comparable en nibiètt'. D'abord il est nu , exposé aux insectes *Q ytoL, à la pluie , au trtàd , au cbaud . et obligé par tout pays de se Téiir. Si sa peau acquiert , avec le temps assez de dureté potu* résista aux injures des clémens , ce n'est qu après de cruelles épreuves, qoi Je font quelquefois peler de la léte aux pieds. U ne sait rien naturellemeni , comme les autres animaux. S*il veut traverser une rivière , il faut qu'il apprenne à nager; il faut même q^dans son ailaôce . il apprenne à marcber et à parler ( le nom même d*en&ul vient du latin iafanSy c'c^l-à-dire, qui ne parle pas,\ Il n'y a point de pays , si beureusemeut situé, où il ne soit forcé de préparer sa nourriture avec beaucoup de soins. Le bananier et Tarbre du fruit à pain lui dorment, entre les tropiques, des vivres toute Tannée; mais U fout qu*il en plante les arlires, qu'il les endose de baies épineuses pour les préserver des bëtes, qu'il en fasse sédier les finiits pour la saison des ouragans, et qu'il bâtisse des loges pour les conserver. D'ailleurs, ces végétaux utiles ne sont réservés qu'à quelques lies privilégiées ; car , dans le reste de la terre, la culture des grains ei des racines alimentaires exige une multitude d'arts et de précautions. Quand U a rassemblé autour de lui tons ses biens, Famour et la volupté qui naissent de l'abondance, l'avarice, les voleurs , les incursions de l'eimemi , viennent troubler ses jouissances. Il lui faut des lois , des juges, des magasins, des forteresses, des confiêdérations et des régimens pour défendre au dehors et au dedans son malbeureux cbamp de blé. Enlin, quand il pourrait jouir avec toute la tranquillilé d'un sage, l'ennui s'empare de son cœur ; il lui faut des comédies, des bals, des mascarades ei des divertissemens pour l'empédier de raisonner avec lui-même.

U est impossible de concevoir qu'une nation puisse exister avec les simples passions animales. Les sentimens de justice naturelle , qui sont les bases de la législation , ne sont point des résnltats de nos besoins mutuels, comme on le prétend. Nos passions ne sont point rétrogi^essives; eUes n'ont que nous-mêmes pour centre unique. Une famille de Sauvages, dans l'abondance , ne s'iii^ quiéterail pas plus du malheur de «es voisins qui manqueraient de vivres, que nous ne nous inquié-

tons À Parts si notre mctt et notre calb coèlettt des lamies à TAfriqoe.

La raison même . jointe aux passions , n'en lirait qu'accfoitre la finxKîlé; car elle leur foumiraft de nouveaux ai^niens , long-temps après que leurs désirs seraient satis£iit<^ Elle u*c$t . dans la plupart des bommes, que la rebtion des êtres avec leurs besoins c'est-à-dire leur intérêt personnel. Examinons-en Teffet , combiné avec ramour et l'ambition, qui sont les deux tyians de la vie. . Supposons d*abord un état entièrement régi par Tamour , tel que celui qui a cté imaginé sur les bords du Lignon, par Tiiurénieux d'Urfiê. Je demande qui est-ce qui aurait soin d'y bâtir des maLions, et d'y labourer les terres? Ne fiiut-ilpis y supposer des serviteurs qui subviennent à l'oisiveté de leurs maîtres ? Os seniteurs ne seront-ils pas obligés de s'abstenir de Caire Tamour , afki que leurs maîtres en soient sans cesse occupés? D'ailleurs, à quoi les vieillards des deux sexes passeraient-ils leur temps ? Voilà pour eux une belle perspective vie voir leurs enfiins toujours amoureux ! Ce spectacle ne letir devien<lrait-il pas un sujet perpétuel de r^rets, de mauvaise humenr et de jalousies , comme il Test parmi les nôtres? En vérité, un pareil gouvernement, fût-il dans ime éts lies de la mer ^u Sud , sous des bocages de cocotiers et d'arbres de fruits à pain, oà il n'y eàt rien à Adre qu'à mai^^ et à faire Fanioor, serait bientôt rempli <le discorde et d'ennui. Mais je veux que la raison sociale obligeât les fitmilles à travailler chacune pour soi, et à mettre plus de variété dans leur vie en y appelant nos arts et nos sciences, elle achèverait bientôt de les détruire. U ne fiiut |*as du tout compter qu'on y entendit jamais aucun de ces discours touchaiis que d'Urle met dans bi boudie d' Astrée et de Q'ladon ; ils n'appartiemient ni à l'amour aniuMl, ni à bi raison savante. Ceux-ci ont une autre logique. Quand un amant, écUiré de ix>tre savoir, voudrait y inspirer de l'amour à sa maltresse, si toutefois il était besoin de quekiue disootirs pour en venir à bout , il lui parlerait de ressorts , de masses , d'attractions , de fermentations , de feu électrique, H des autres causes physiques qui déterminent, selon nos modernes , les pencliaus des deux sexes et les mouvemens des passions. Les raisons poHtiqmeê viendraient mettre le sceau à leur union , en stipulant, dans la langue triste et mercenaire de nos coiitrats, desdotiaires, des nonrrittires, des retraits lignagers , des dons entre vifs, des rapports après décès. Mais la raison personueUe de diaque contractant ne tardei^t pas à les séparer. Dès qu'un liomme verrait sa femme malade , il lui dirait :

ÉTUDE DOUZIÈME

« Moii tempérament m'oblige de recourir à une » femme qui se porte bien, et à vous abandonner. » Elle lui répondrait , sans doute , pour être conséquente : tt Vous faites bien d'obéir à la nature. Je « ehercberais Clément un autre mari si vous » étiez à ma place. i> Un fils dirait à son père, vieux et caduc : « Vous m'avez fait pour votre » plaisir , il est temps que je vive pour le mien. » Où seraient les citoyens qui voudraient se réunir pour le maintien des lois d'une pareille société; les soldats qui s'exposeraient à la mort pour la défendre, et les magistrats qui voudraient la gouverner? Je ne parle pas d'une infinité d'autres désordres où entraine cette passion fougueuse et aveugle, dirigée même par la froide raison.

Si , d'un autre côté, une nation était uniquement livrée à l'ambition , elle serait encore plus tôt détruite , ou par les ennemis du dehors , on par ses propres citoyens. Il est d'abord difficile d'imaginer Gonunent elle se pourrait former sous un législateur; car comment concevoir que des hommes ambitieux voulussent se soumettre à un autre homme ? Ceux qui les ont réunis, comme Romulus , Mahomet , et tous les fondateurs des nations, oe s'en sont fait écouter qu'en pariant au nom de la Divinité. Mais je suppose qu'on en vint à bout de manière ou d'autre, une pareille société pourrait-elle jamais être heureuse ? Quelque ékige que les historiensdonuent àRome conquérante, croyezvous que ses citoyens fussent alors bien fortunés ? Pendant qu'ils répandaient la terreurdans le monde, et qu'ils en disaient couler les larmes, n'y avaitil pas à Rome des coeurs effrayés , et des yeux qui pleuraient la perte d'un fils, d'un père, d'un époux , d'un amant ?Tant d'esclaves qui formaient la plus grande partie de ses habitans «taient-ils heureux ? Était-ce le général même de l'armée romaine, couronné de lauriers, et monté sur un char de triomphe, autour duquel , par une loi militaire , ses propres soldats chantaient des chansons où ils lui reprochaient ses défauts , de peur qu'il ne s'enorgueilDt? Et quand la Providence permit que Panl-Ëmile y triomphât d'un roi de Macédoine et de ses pauvres enfans, qui tendaient leurs petits bras au peuple romain pour émouvoir sa compassion , elle voulut que le vainqueur perdit, dans ce temps-là même , ses propres enfens, afin qu'aucun homme ne pût triompher impunément des larmes des hommes. Cependant ce même peuple , si porté à chercher sa gloire dans les malheurs d'aotrui , fut obligé , pour s'en dissimuler l'horremr, de voiierde l'intérêt des dieux les larmes des nations, comme on déguise avec le feu les chairs des animaux qui nousservent de nourriture. Rome,

suivant l'ordre des deslins, devait être la capitale du monde. Elle armait son ambition d'une raison céleste , afin de la rendre victorieuse des puissances les plus redoutables, et d'en refréner la férocité dans ses citoyens , en les exerçant à des vertus snbliroes. Que seraient-ils devenus s'ils s'étaient livrés sans frein à cet instinct furieux ! Ils auraient été semblaMes aux sauvages de l'Amérique, qui brûlent leurs ennemis vivans, et dévorent lenrschairs tontes sanglantes. C'est oe que Rome éprouva à la fin, lorsque sa religion ne présenta plus à ses lial>itaûs éclairés que de vains- simukcres. On vit alors les deux passions naturelles au oomr humain, l'ambition et l'amour, appeler dans ses murs le luxe de l'Asie, les arts corrupteurs de la Grèce, les proscriptions, les meurtres, les empoisotmanens, les incendies, eriÉflivrer enfin aux peuples barbares. Le Theutatès des Gaulois sortit alors des tbrêis du nord, et vint faire trembler à son toor le Jupiter du Capitole.

Nos raisons d'État sont aujourd'hui moins sublimes , mais elles n'en sont pas moias fiitales an repos des hommes , comme on en peut juger par les guerres de l'Europe, qui troublent sans eesse le monde. Une nation livrée unicjnement à ses passions et aux simples raisons d'Etat réunirait bientôt sur elle toutes les misères de l'humanité; mais la Providence a mis dans l'iiomme un sentiment qui en balance le poids, en dirigeant ses désirs bien au-delà des objets de la terre ; ce sentiment est celui de l'existence de la Divinité. L'homme n'est point homme parce qu'il est animal raisonnable, mais parce qu'il est animal religieux.

Cicéron et Plutarque remarquent qu'il n'y avait pas un seul peuple connu de leur temps, chez lequel on n'eût trouvé quelque religion. Le sentiment de hi Divinité est naturel à l'homme. C'est cette lumière que saint Jean appelle la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. Je reproche à quelques écrivains modernes , et même à des missionnaires , d'avoir avancé que certains peuples n'avaient aucun sentiment de la Divinité. C'est, à mon gré , la plus grande des calomnies dont on puisse flétrir une nation , parce qu'elle détruit nécessairement chez elle l'existence de toute vertu ; et si cette natkm en montre quelques apparences , oe ne peut être que par le plus grand des vices, qui est l'hypocrisie; car il ne peut y avoir de vertu sans religion. Mais il n'y a pas un de ces écrivains inconsidérés qui ne fournisse lui-même de quoi détruire son imputation ; car les uns avouent que ces mêmes peuples athées roident , dans certains jours, hommage à la lu&e, ou qu'ils se retirent dans les liois pour y remplir des cérémonies dont

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