‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 122 sur 213 · PLAISIR DE LA RILXE · texte numérisé non relu

PLAISIR DE LA RILXE

J'ai cm quelqne temps qu'O y avait dans Fhomme je ne sais quel goôt pour la destructicHi. Si le peuple peot porter la main sur un moniunent , il le détruit. J'ai vu à Dresde , aux jardins du comte de Bruhl, de belles statues de femmes que les soldats prussiens s'étaient amusés à mutiler à couf« de fusil, lorsqu'ils s'emparèrent de cette ville. La plupart des gens du peuple sont niéd'isans ; ils aiment à détruire la n'putatton de tout ce qui .>'élève. Mais cet instinct malfal^nt ne vient point de la nature, n naît du mallietir des in^lividiis, à qui l'ambition est inspirée par Féducation et interdite (»ar la société, ce qui tes jette dans une ambition motive. Ne pouvant rien élever, il dut qu'ils abattent tout. Le goAt de la ruine, dans ce cas, n'est \tu\ni naturel, et est simplement Fexercice de la puû^sauce do misérable. L'bomnie samage ne détruit que ït% monumens de ses ennemis; il coner>e. a%ec le plus grand Mjin. cens de sa nation : et œ qui [injure

ÉTUDE DOUZIÈME

que de sa nature il est bien meilleur que riioraine de nos sociétés , c*est que jamais il ne médit de ses compatriotes.

Quoi qu'il en soit , le goiit passif de la ruine est universel à tous les hoimne^. Nos voluptueux font construire des ruines arlincielles dans leurs jardins; les Sauvages se plaisent à se reposer mélancoliquement sur le boixl de la mer, surtout dans les tempêtes, ou dans le voisinage d'une cascade au milieu des rochers. Les grandes deslruclions offrent des effets pitlores({ues nouveaux ; ce fut la curiosité d'en faire naître , jointe à la cruauté, qui porta Néron à mettre le feu à Rome, [wur avoir le spectacle d'un incendie. Le sentiment d'humanité à part , ces longues flammes qui , au milieu de la nuit, lèchent les cieux , pour me servir de l'expression de Virgile ; ces tourbillons de fumée rousse et noire; ces nuées d^étincelles de toutes les couleurs; ces réverbérations scarlatines dans les rues, au haut des tours, sur la surface des eaux et sur les monts lointains, plaisent même dans les tableaux et les descriptions. Ce genre d'affection, qui n'est point lié avec nos besohis physiques, a fait dire à quelques philosophes que notre ame étant un mouvement, aimait toutes les émotions extraordinaires. Voilà pourquoi, disent-ils, tant de gens courent voir les exécutions à la Grève. A la vérité, dans ces sortes de spectacles, il n'y a aucun effet pittoresque. Mais ils ont avancé leur sxiome aussi légèrement que tant d'autres dont leurs ouvrages sont remplis. D'abord , c'est que notre ame aime autant le repos que le mouvement. Elle est une harmonie fort aisée à renverser par de grandes émotions; et quand elle serait de sa nature un mouvement, je ne vois pas qu'elle dût aimer ceux qui la menacent de sa destruction. Lucrèce, à mon avis , a bien mieux rencontré , quand il dit que ces sortes de goûts naissent du sentiment de notre sécurité, qui redouble à la vue du danger dont nous sommes à couvert. Nous aimons, dit-il, à voir des tempêtes, du rivage. C'est sans doute par ce retour sur ki-même que le peuple aime à raconter dans les soirées d'hiver, auprès du feu, en famille, des histoires effrayantes de revenans, d'hommes égarés la nuit dans les bois, de voleurs de grand chemin. C'est aussi par le même sentiment que les honnêtes gens aiment à voir des tragédies, et à lire des descriptions de batailles , de naufrages et de ruines d'empires. La sécurité du bourgeois redouble par les dangers du guerrier, du marin et du courtisan. Ce genre de plaisir nail du sentinunt de notre misère, qui est, comme nous l'avons dit, un des instincts de notre mélancolie. Mais nous avons encore en nous un sentiment plus sublime

I (fui nous fait aimer les ruines, iiHlépendamment de tout effet pittoresque et de toute idée de sécurité; c'est celui de la Divinité, qui se mêle toujours à nos affections mélancoliques, et q^ui en foit le plus grand charme. Nous en allons déterminer quelques caractères, en suivant les impressions q;ie nous font les ruines de différens genres. Ce sujet est très-neuf et très-riche ; mais le temps et mes forces ne me permettent pas de l'approfondir. J'en dirai toutefois deux mots en passant, pour disculper et relever de mon mieux la natare humaine.

I>e cœur humain est si naturellement porté à la bienveillance, que le spectacle d'une ruine qui ne nous rappelle que le mallieur des hommes nous inspire l'horreur, quelque effet pittoresque qn'elle nous présente. Je me trouvai à Dresde en U65, plusieurs années après son bombardement. Cette ville petite, mais très-commerçante et très-jolie, formée plus qu'à demi de petits palais bien alignés , dont les façades étaient ornées en dehors de peintures, de colonnades, de balcons et de sculptures, était alors presque entièrement ruinée. L'ennemi y avait dirigé la plupart de ses bombes'sur l'église luthérienne de Saint-Pierre , bûtie en rotonde, et si solidement voûtée, qu'un grand nombre de ces bombes frappèrent la coupole sans pouvoir l'endommager, et rebondirent sur les palab voisins, qu'elles embrasèrent et Grent écrouler en partie. Le^ choses y étaient encore au même état qu'à la fin de la guerre quand j'y arrivai. On avait seulement relevé , le long de quelques rues , les pierres qui les encombraient ; ce qui foimait de chaque côté de longs parapets de pierres noirci&>. Il y avait des moitiés de palais encore debout, fendus depuis le toit jusqu'aux caves. On y distinguait des bouts d'escaliers , des plafonds peints , de petits cabinets tapissés de papiers de la Chine , des fragmens de glaces de miroir , des chemmées de marbre, des dorures enfumées. Il n'était resté à d'autres que les massife des cheminées, qui s'élevaient au milieu des décombres, comme de longues pyramides noires et blanches. Plus du tiers de la ville était réduit dans ce déplorable état. On y voyait aller et venir tristement les habitans, qui étaient auparavant si gais, qu'on les appelait les Français de l'Allemagne. Ces ruines, qui présentaient une multitude d'accidens très-singuliers par leurs formes, leurs couleurs et leurs groupes, jetaient dans une noire mélancolie; car on. ne voyait là que des traces de la colère d'un roi, qui n'était pas tombée sur les gros remparts d'une ville de guerre , mais sur les demeures agréables d'un peuple industrieux. J'ai vu même plus d'tm Piiissîen

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