‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 145 sur 213 · AGE · texte numérisé non relu

AGE

Cet homme était de Francbe-Comtê. Je ne Tai vu cpi'une fois , et j'ai oublié son nom et ci>lui du régiment où il a servi : mais je n'ai pas perdu la mémoire de sa vertu, qui m'a élé conll;méedc bonne iMrt. Lorsque son malheur l'eut foreéd*cnlrcr aux Invalides , il se ra|>pela qu'étant sei-ffcnt, il avait engagé par surprise, dans un village , A Tinstigalion de son capitaine, leflU unique d'une pauvre veuve , lequel fut tué , trois mois après , dans une bataille. Cet homme , au ressouvenir de cette injustice , prit la résolution de s*alistenir de vin. U vendait celui qu'on lui donnait ù TUôtel des Invalides , et il eo envoyait tons les six mois l'argent à la mère qu'il avait privée de son fils.

Celte loi des oonti-avtes est, à mon gré, une source délicieuae d'observations et de découvertes. Les femmes , je le répète , toujours plus près que nous de la nature , en font un usage perpétuel dans les couleurs dont elles aHortissent leur parure , sans que jamais aucun naturaliste , que je sache , ait observé que la nature l'employait elle-même dans rharmodie de tous ses ouvrages. On peut s>n convaincre sans sortir de sa maison. Par exemple, quoiqu'il y ait parmi les chiens une variéte singulière de couleurs, jamais on n'en a vu de verts , de rouges ou de bleus ; m-:is ils sont , pour l'ordinaire, de deux teintes opposées, l'une claire et l'autre rembrunie, afin que , quelque part qu'ils soient dans la maison, ils puissent être aperçus. Mais quoique les couleurs de ces animaux soient prises , ainsi que celles de la plupart des quadrupèdes , dans les deux termes extrêmes de la progression des couleurs , c'est-à-dire le noir et le blanc , je ne me rappelle pas avoir vu des chiens tout-à-fait blancs ou tout-à-fait noirs. Les blancjioul toujours quel- (fues mouctietures sur la peau , ue fùt-re que le Uiut de leur museau, cpii est noir, (àîux qui sont noirs ou bruns <mt des jabots l>laiics ou des lâches couleur de feu ; en sorte que , qwrlque part qu'ils M>ienl , ou les aperçoit aisément. J'ai i*efuarqué eueore eu eux cet iustinct , surtout dans les chiens de couleur rembrunie : c'est qu'ils vont se coucher luirlonl où ils voient une étoffe lilanche, préférablement a celles de toutes k^s autres couleurs. C'mt ce qu'éprouvent KOii\cnt les dames ; car s'il y a un petit chien àe couleur sombre dans un appartement , il ne maïuiue guère d'aller se re|X)scr à leurs pieds et sur Icuiii ju|)es. L'instinct qui porte le chien à chercher le repos sur l(*s étoffes blanches >ient du sentiment qu'il a lui-mêuio du c^mtraste que cherchent les puces dont il cbt souvent tourmente. Ijes puces se jettent, partout où elles sont, sur les couleurs blanches. Si vous entrez dans un lieu oii il y en ait l)eauc(Nip avec des bas bhincs, iLi en sc>n>nt bientôt C(»uverLs. Klles te jettent même sur une siuipte feuille de impier bl«mc. Voilà pourquoi

les chiens Maocs eo soot bteo plus iMoamiodés que ki antres. J'ai obaervéausû que partout où il y a des dnew de cette couleur, les noirs et les brooi leur fooft fiéte, et les préfi'rent aux autres pour jouer avec eox » moi doote pour se délivrer des puces à lears dépeos. Ceci aoU él cependant sans voulobr rendre leur amitié «mpoctc de trahison. Sans l'instinct de ces petits insectes noirs, légers et nocturnes pour la couleur bhmcbe , il aérait ioi- IMBsible de les apercevoir et de les attraper. La moncbe commune , de couleur sombre, se porio de même sor tout ce qui est blanc et brillant. Voilà pourquoi eUe Ictnit toutes les glaces et les dorures des opparlemeas. La mouche à viande aime , au contraire , à se poaer sur ks couleurs livides des viandes qui se géteot. Son oorarlet Ueu l'y fait aisément remarquer. Si oo éteod ces oootrastes plus loin , on trouvera que noo-<eolwneot tons les insectes sanguivores ont l'instinct d'oppoier lean couleurs h celles des sites où ils vivent , mais même tons les animaux carnassiers; tandb que, coomie nons l'avons vu , tous les animaux faibles , doux et inooceos , ont des mojens et des instincts de cousonnaooes avec les foodi qu'ils habitent : ainsi Ta voulu la nature, afin que les premiers pussent être aperçus de leurs ennemis , et que les seconds pussent leur échapper.

On peut th^r de ces lois naturelles une foute de cooséquena's utiles et agréables pour la propreté et la oooimodite de nos appartemens. Par exempte , poor détmire aisément les insectes qui troubtent notre aonmieil et qui sont si conununs à Paris y il faut que les alcôves , les tentures et les lK)is de lit soient de couleurs blanches ou tendres ; alors on les y apereevra aisément. Quant à la commodite , on sent qu'il est nécessaire de faire contraster les couleurs «te nos meubles , pour les distinguer les uns des autres avec facilite. Il m'arrive souvent, par exemple, de ne savoir ce que devient ma tabatière, parce qu'elle est noire comme la tebte où je te ynose. Si bi nature n'avait pas eu plus d'intelligence que moi , te plupart de ses ouvrages disparaîtraient à notre vue. Il est bien étonnant que les philosophes, qui tmt fl^it de si curieuses recherches sur ta nature des conteurs, n'aient IKiint parlé de leurs contrastes, sans lesquels nous ne distinguerions rien; ou plutôt leur oubli n'est point surprenant : rhonuue poursuit sans cesse l'illusicm qui lui échappe, et m^ligc l'utile vérité qui repose à an pieds.

Les harmonies des ctmleurs ont encore do grandis ionuences sur les passions : mais je n'ai rien à dire, à cet égard, dans un pays où tes femmes les emploient avec tant d'empire; c'est aux femmes que je dois te première idée que j'ai eue d'étudier les élémens des lois par lesquelles la nature elle-même cherche à nous pteirc.

Des écrivains célèbres ont avancé que les Nègres trouvaient teur couleur plus belle que celte des blaaes, mais ils se sont trompés. J'ai interrogé à ce sujet des noirs que j'avais à mon service à l'Ile de Franc-e, qui me partaient avec assez de lilierte iiour me dire leur sentiment, surtout sur une matière aussi indiflérente à des esetavo que ta l)eaiilé des blancs. Je leur ai demandé quefc|nc-

NOTES DE L'AUTEUR

fois laquelle ils aimaieut le mieux d^uoe femme blancbe ou d'une femme uoii*c : ils u'ont jamais hésité à donner la pi'éférence à la première. J'ai vu même un nègre, qui avait ('ié déchiré de coups de fouet dans une liabitalion, se réjouir de ce que les cicalrices de ses plaies blanchijisaient , parce qu'il espérait , pcr ce moyen, cesser d'être nègre. Le misérable se serait fait écorcher pour devenir blanc. Cette préférence, dira-t-on, est» daus ce cas , refTet de la supérioiité qu'ils trouvent aux Européens. Mais la tyrannie de leurs maîtres devrait leur eu faire délester b couleur. D'ailleurs , les noirs et les négresses de nos colonies témoigueut li's mêmes goûts que nos paysans pour les étoffes qui ont des couleurs vives et tranchées. Leur suprême luxe est de s'entourer la tête d'un mouchoir rouge. La nature n'a point donné à la rose de l'Afrique d'autre teinte qu*à celle de l'Europe.

Si le jugement des esclaves noirs est suspect sur ce point , on peut s'en rapporter à celui des souverains de leur pays , qui n'ont |)oint d'intérêt à dissimuler leur ^oût. Ils se n connaissent à ce sujet comme en d'autres, plus mal partagés que les Européens. Des rois d'Afrique se sont adressés plusieurs fois aux chefs des comptoirs anglais, hollandais et français, pour avoir des femmes blanches, leur promettant en incompensé des privilèges considérables. Lamb, facteur anglais d'Ardra, prisonnier du roi de Dahomé, mandait, en 1724, au gouverneur du fort anglais de Juida, que s'il pouvait envoyer à ce prince quelque femme blanche, ou seulement mulâtre, elle acquerrait le plus grand pouvoir sur son esprit *. Un autre roi d'une autre |>artie de la côte d'Afrique promit un jour à un missionnaire capuoJn , qui lui prêchait l'Evangile, de renvoyer son sérail et de se faire chrétien , s'il voulait lui faire avoir ime femme blanche. Le zélé missi(mnaire se rendit sur-le-champ dans l'établissement portugais le plus voisin , et , s'étnnt informé daus ce lieu s'il y avait quelque demoiselle pauvre et vertueuse, on lui indiqua la iiiêce d'un gentilhomme fort pauvre, qui vivait dans la plus grande retraite. Il l'attendit un dimanche matin à la poHede l'église, lorsqu'elle sortait de la messe avec son oncle; et, s'udressant à celui-ci devant tout le peuple , il le somma , au nom de Dieu et pour le bien de la religion , de douner sa nièce en mariage au roi nègre. Le gentilhomme et sa nièce y ayant consenti, le prince noir épousa celle-ci, après avoir renvoyé toutes ses femmes, et s'être fait liaptiser **. Les voyageurs les plus (k:lairés rappni'tcnt plusieurs de ces traits de préférence (laas h^s souverains noirs de l'Afrique et de l'Asie méridionale. Thomas Rhoc, amltassadeiir d'Angleterre auprès du mogol Sélim-Schah , raconte que ce puissant monarque faisait l)eauc()up d'accuteil aui jésuites portugais , missionnaires à sa cour, dans l'intention d'avoir quelques femmes de leur pays dans son sérail. Il les combla d'abord de privilèges, les lf)gea dans le voisinage de son palais, et les admit ù sa familiarité ; mais comme

• Hiitoire fjéneralc des royages, par l'abbé Prévml, ' liv. vm,paj<e96. |

• • Histoire de l ' ÉUnopir, par Labat. i

il pressentit que ces pères étaient bien éloignés de servir ses passions, il mit en usage une ruse fort adroite pour les y obliger. Il leur témoigna du {lenchant pour embrasser le christianisme; et, feignant qu'il n'était retenu que par des raisons de politique , il ordonna à deux de ses neveux d'assister assidûment aux catéchismes des missionnaires. Quand ils furent suffisamment instruits , il leur enjoignit de se faire baptiser ; après quoi il leur dit : « Maintenant vous ne pouvez plus épou- )' ser des femmes païennes de ce |)ays , puisque vous êtes » chrétiens ; c'est aux pères qui vous ont iMiptisés à vous )> marier. Dites- leur qu'ils vous fassent venir pour » femmes des demoiselles portugaises. » Ces jeunes gens ne manquèrent pas d'en faire les demandes aux pères jésuites , qui , se doutant bien que le Mogol ne voulait voir ses neveux mariés avec des demoiselles portugaises que pour avoir des femmes blanches dans son sérail, refusèrent de se mêler de cette négociation. Ce refua leur attira une infinité de persécutions de la part de Sélim-Schah , qui commença par faire renoncer ses neveux au christianisme *.

La couleur noire de la peau est un bienfait du ciel envei's les peuples méridionaux , parce qu'elle éteint les reflets du soleil brûlant sous lequel ils vivent. Mais ces peuples n'en trouvent pas moins les femmes blanches plus belles que les noires , par la même raison qui leur f^t trouver le jour plus beau que la nuit, parce que les harmonies des couleurs et des lumières se font sentir dans le teint des blanches , au lieu qu'elles disparaissent presque entièrement dans celui des noUres, qui ne peuvent entrer avec elles en comparaison de beauté que par les formes et la taille.

Les proportions de la figure humaine , après avoir été prises, comme nous venons de le voir, des plus belles formes de la nature, sont devenues, à leur tour, des modèles de beauté pour rhoiiune. Qu'on y fasse attention , et l'on verra que les formes qui nous plaisent davantage dans les arts, comme celles des vases antiques, et les rapports de la hauteur et de la largeur dans Icsmonumens, ont été tirés de la figure humaine. On sait que la colonne ionique, avec son chapiicau et ses cannelures , fui imitée d'après la taille , la coiffure et la robe des filles grecques.

Ainsi , la couleur blanche augmente l'effet des rayons du soleil, et la noire l'affaiblit. Les habitans de Malte blanchissent l'intérieur de leui's appartemens, afin, disent-ils , qu'on puisse apercevoir les scorpions , qui y sont assez communs. En cela ils font deux fautes, à mou avis: la première, de se méprendre de couleur ; car les scorpions, qui y sont gris, paraîtraient encore mieux sur un fond sombre ; la seconde, plus importante , c'est d'y augmenter tellement la réverbération de la lumière, que la vue en est sensiblement affectée. C'est à cette cause que j'altrilnie les maux d'yeux qui sont très-communs dans cette Ae. Nos Ixjurgeois mettent, en été, des chapeaux blanci à h ca.upa.:;nc , et ils se plaignent de

* Mctnoirrs de Thomas Rhvi*, colleclion de TlMrvcnol.

NOTES DE L'AUTEUR

froids sont revêtus de fourrures chaudtfs , etc. Au reste , il ne faut pas compter trouver toujours ces ountrair» de la même espèce dans chaque animal. La nature a une infinité de moyens (ufTOrcnj» )k)ui* produire les mêmes effets, suivant les besoins de cîioque individu.

Cet homme était de Francbe-Comtê. Je ne Tai vu qu'une fois , et j'îii oublié son nom et cplui du régiment où il a servi : mais je n'ni pas perdu la mémoire de sa vertu, qui m'a élé ci»nfi;-méedc lionne iwrt. Lorsque son malheur l'eut foi-cé d'entrer aux Invalides , il se ra|ipela qu'étant serpent , il avait engagé par surprise , dans un village , h l'instigation de son capitaine, le fils unique d*mie pauvre veuve , Icqut»! fut tué , trois mois après , dans une bataille. Cet homme , au ressou\enir de cette injustice , prit la résolution de s'alisteuir de vin. 11 vendait celui qu'on lui donnait h rilôtel des Invalides, et il en envoyait tons les six mois rarfîent à la mère qu'il avait privée de son fils.

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Cette loi des contractes est, à mon gré, une source délicieuse d'observations et de de^couvertes. Los femmes , je le répète , toujours plus près que nous de la nature , en font un usage perpétuel dans les couleurs duot elles assortissent leur parure , sans que jamais aucun naturaliste , que je sache , ait observé que la nature remployait elle-même dans rharmoriie de tous ses ouvrages. On peut s'en omyaincre sans sortir de sa maison. Par exemplf, quoiqu'il y ait parmi les chiens une variété singulière de couleurs, jamais on n'en a vu de verts , de ronges ou de bleus ; m::is ils sont, pour Tordiuaire, de deux teintes opposées, l'une daire et l'autre remlirunie, afin que , quelque part qu'ils soient dans la maison , ils puissent être aperyus. Mais quoique les couleurs de ces animaux soient prises , ainsi que celles de h plupart des quadrupèdes , dans li's deux termes extK>mesdc la progression des couleurs , c'est-à-dire le noir et le blanc , je ne me rappelle pas avoir vu des chiens tout-à-fait blancs ou tont-ii-fait noirs. Les blancs ont toujours quelques moucbetun» sur la \wm , ne fût-ce que le ImiuI de leur museau, qui est noir, (ieux qui sont noirs ou bruns ont des jabots Itlaucs ou des tadies couleur de feu; en sorte que , qwlque |>art ({u'ib soient , ou li^s apervoil aisément. J'ai i^'iuarqut' encore en eu\ cet insliuct , ^urtout dans k^s chiens de couk'ur reuibruuie : c'est qu'ils vont se coucher |)artout où ih voient une étoffe Nanehe, préfcrabk^meut à C4'lles de toutes les autres couleurs. C'est ce qu'éprouvent som eut les dames; car s'il y a un petit chien cle wuleur sombre dans un appiu*tement, il ne uiaiu|ue giii're d'aller se re|X>ser à leurs pieds et sur leurs jupes. L'instinct qui iMirte le chien à cher. cher le repos sur iv% éluffes blanches ^ient du sentiment qu'il a lui-même du contraste (|ue cherclient les puces dont il est souvent tounnenté. Ijeu \mccs se jettent, partout où eltos sont, sur les coukïurs blanches. Si vous entrez dans un lieu (mi il y en ait IwaiiciNip avec des 1ms blancs, ils en senuit l'ientôt e4iuverLs. Klk*s se jettent même sur une shnpk: feuille de impier bl.me. \ nilà pourquoi

les chiens Minci en lODt bien plus iocommodéi que la autres. J'ai observé aussi que partout où il y a des cémis de cette ciHdeur , les noirs et les bruns leur font fèÉe, d les préfi'renl aux autres pour jouer avec eui , sans doale |xmr se délivrer des puces à leurs dépeos. Ged aoit Al cependant sans vouloir rendre leur amitié suspecte de trahison. Sans l'instinct de ces petits insectes Doin, légers et nocturnes pour la couleur blanche * il Krait iah IKKsible de les apercevoir et de les attraper. La mouche commune , de couleur sombre, ae por;o de même sur t(»ut ce qui est blanc et brillant. Vdlà pourquoi dte tei^ uii toutes les glaces et les dorures des appartemens. La mouche à viande aime , au contraire , à se poser sur les couleurs livides des viandes qui se gdtent. Son oonekt Meu l'y fait aisément remarquer. Si oo étend ces contrastes plus loin , on trouvera que non-seolemenl ton h*s insectes sanguivores ont l'instinct d^oppoaer leun couleurs » celles des sites où ib vivent , mais même tous les animaux carnassiers; tandis que, comme nons l'avons vu , tous les animaux faibles , doux et innoœns , ont dis moyens et des instincts de comonnanoes avec les fonds qu'ils habitent : ainsi l'a voulu la nature, afin que ks premM*rs pussent être aperçus de leurs ennemis , et que les seconds pussent leur échapper.

On peut tirer de ces lois naturelles une foole de léqueuccs utik» et agréables pour la propreté et la moditéde nos appartemens. Par exemple,; aisément les insectes qui troublent notre sommeil et qui sont si communs à Paris , il faut que les akôTes, les tentures et les l)ois de lit soient de couleurs blanches ou tendres ; alors on les y apercevra aisément. Quant à la commodité , on sent qu'il est nécessaire de fidre contraster les coukmrs de nos meubks , pour les distinguer les uns des autres avec fiMnlité. 11 m'arrive sonvent, par exemple, de ne savoir ce que devient ma tabatière, parce qu'elle est noire comme la table où je la pose. Si bi nature n'avait pas eu plus d'intelligence que moi, la plu|)art de ses ouvrages disfiaraltraient à notre vue. Il est bien étonnant que les philosophes, qui ont foit de û curieuses recherches sur la nature des couleurs, n'aient IMjint parié de leurs ctmtrasies, sans lesquels nous ne distinguerions rieu ; ou plutôt leur oubli n'est point surprenant : riioiume poursuit sans cesse l'illusion qui lui échapiKS et wlglige l'utik* vérité qui repose à ses pieds.

I^cs harmonies des couleurs ont encore de graudiS influences sur les passions : mais je n'ai rien à dire, à cet égard , dans un ikivs où les femiik.*s les emploient avi'c tant d'empire; c'i>st aux femmes que je dois la première idée (|ue j'ai eue d'étudier les élémens des lois par les(|uelles la nature elle-même cherche à nous plaire.

Dcsécri\aiiiscélëbresont avancé que les Nègres truuvaieiil knir couleur plus lielle que celle des blancs, uiaiB ils se sont trompés. J'ai interrogé à ce sujet des noirs ((ue j'avais à uKm service à l'Ile de France, qui me par* lak'nt avec asseï de lilierté |iour me dire leur sentiment, surtout sur une matière au««i indifférente A des esclaves que la Ifeanlé des blancs. Je letur ai demandé qudquc-

NOTES DE L'AUTEUR

fuis laquelle ils aimaient le mieux d'uue femme blancbe ou (l'une femme uoii*c : ils n^ont jamais hésité à donner la pi^férencc à la première. J'ai vu même un nègre, qui avait été déchiré de coups de fouet dans une habitalion, se réjouir de ce que les cicalrices de ses plaies blanchissaient, parce qu'il espérait , pcr ce moyen, ce^ aer d'être nègre. Le misérable se serait fait écorcher pour devenir blanc. Cette préférence, dira-t-on, est» dans ce cas , Tefrct de la supériorité qu'ils trouvent aux Kumpéens. Mais la tyrannie de leurs maîtres devrait leur en faire détester la couleur. D'ailleurs , les noirs et les négresses de nos cuhmies témoignent h*s mêmes goiits que nos paysans pour les étoffes qui ont des couleurs \ives et tranchées. Leur suprême luxe est de s'entourer la tête d'un mouchoir rouge. La nature n'a point donné à la rose de l'Afrique d'autre teinte qu'à a>lle de l'Europe.

Si le jugement des esclaves noirs est suspect sur ce point , on peut s'en rapporter à celui des souverains de leur pays, qui n'ont |K)int d'intérêt h dissimuler leur goût. Ils se reconnaissent à ce sujet comme en d'auti'ps, plus mal partagés que les Européens. Des rois d'Afrique se sont adressés plusieurs fois aux chefs des comptoirs anglais, hollandais et français, pour avoir des femmes blanches, leur promettant en récompense des privilèges considérables. Lamb, facteur anglais d'Ardra, prisonnier du roi de Dahomé, mandait, en 1721, au gouverneur du fort anglais de Juida, que s'il pouvait envoyer à ce prince quelque femme blancbe , ou seulement mulâtre, elle acquerrait le plus grand pouvoir sur son esprit *. Un autre roi d'une autre iiartie de la côte d'Afrique promit un jour à un missionnaire capucin , qui lui prêchait r£v.ingile, de renvoyer son sérail et de se faire chrétien, s'il voulait lui faire avoir ime fenmie blanche. Le zélé missionnaire se rendit sur-le-champ dans l'établissement portugais le plus voisin, et, s'étnnt informé dans ce lieu s'il y avait quelque demoiselle pauvre et vertueuse, on lui indiqua la niêoe d'un gentilhomme fort pauvre, qui vivait dans la plus grande retraite. Il l'attendit un dimanche matin à la poHede l'église, lorsqu'elle sortait de la messe avec son oncle; et, s'adrcssant à celui-ci devant tout le peuple , il le somma , au nom de Dieu et pour le bien de la ivligion , de donner sa nièce en mariage au roi nègre. Le gentilhomme et sa nièce y ayant consenti , le prince noir épousa celle-ci, aprèi avoir renvoyé toutes ses femmes, et s'être fait liaptiser **. Les voyageurs les plus éclairés rappîii-tent plu^iieurs de ces traits de préférence dans \vs souverains noirs de l'Afrique et de l'Asie méridionale. Thomas Rhoë, amliassadeiir d'Angleterre auprès du mogol Sélim-Schah , raconte que ce puiwant monarque faisait l)eaucoup d'accueil aui jésuites portugais , missionnaires à sa cour, dans l'intention d'avoir quelques femmes de leur pays dans son sérail. Il les combla d'abord de privilèges, les Irigea dans le voisinage de son palais, et les admit à sa familiarité; mais comme

' Histoire fjénéralc des royages, pac l'abbé Prévost, liv. ^ni, pai;e96.

•• Hisloire de l'ÉUiiopir, par Labat.

il pressentit que ces pères étaient bien éloignés de servir ses passions, il mit en usage une ruse fort adroite pour les y obliger. Il leur témoigna du penchant pour embrasser le christianisme; et, feignant qu'il n'était retenu que |)ardes raisons de politique, il ordonna à deux de ses neveux d'assister assidûment aux catéchismes des missionnaires. Quand ils furent suffisamment instruits, il leur enjoignit de se faire l)aptiser; après quoi il leur dit : « Maintenant vous ne pouvez plus épou- » ser des femmes païennes de ce i)ays, puisque vous êtes » chrétiens ; c'est aux pères qui vous ont baptisés à vous )> marier. Dites-leur qu'ils vous fassent venir pour » femmes des demoiselles portugaises. » Ces jeunes gens ne manquèrent {las d'en faire les demandes aux pères jésuites , qui , se doutant bien que le Mogol ne voulait voir ses neveux mariés a\ec des demoiselles portugaises que pour avoir des femmes blanches dans son sérail, refusèrent de se mêler de cette négociation. Ce refus leur attira une infinité de persécutions de la part de Sélim-Schah, qui commençj par faire renoncer ses ne» veux au christianisme *.

La couleur noire de la peau est un bienfait du ciel envers les peuples méridionaux , parce qu'elle éteint les reflets du soleil brûlant sous lequel ils vivent. Mais ces peuples n'en trouvent pas moins les femmes blanches plus belles que les noires , par la même raison qui leur fait trouver le jour plus beau que la nuit, parce que les harmonies des couleurs et des lumières se font sentir dans le teint des blanches , au lieu qu'elles disparaissent presque entièrement dans celui des noires, qui ne peuvent entrer avec elles en comparaison de beauté que par les formes et la taille.

Les proportions de la figure humaine, après avoir été prises, comme nous venons de lu voir, des plus belles formes de la nature, sont devenues, à leur tour, des modèles de beauté pour l'homme. Qu'on y fasse attention, et l'on verra que les formes qui nous plaisent davantage dans les arts, comme celles des vases antiques, et les rapports de la hauteur et de la la|*geur dans Icsmonumens, ont été tirés de la figure humuine. On sait que la colonne ionique, avec son chapiteau et ses cannelures, fut imitée d'à i>rès la taille, la coiffure et la robe des filles grecques.

Ainsi, la couleur blanche augmente l'effet des rayons du soleil, et la noire l'affaiblit. Les babitans de Malte blanchissent l'intérieur de leurs appartemens, afin, disent-ils , qu'on puisse apercevoir les scorpions , qui y sont assez communs. En cela ils font deux fautes, à mon avis : la première, de se méprendre de couleur ; car les scorpions, qui y sont gris, paraîtraient encore mieux sur un fond sombre ; la seconde , plus importante , c'est d'y augmenter tellement la réverbération de la lumière, que la vue en est sensiblement affectée. C'est à celte cause que j'attribue les maux d'yeux qui sont très-communs dans cette .le. Nos Iwnrgeois mettent, en été, des cha{)eaux blancj à h cj.npap^nc, et ils se plaignent de

* Mnnnhct de Thomas Rhvë, collection de rlK.'V( iiol.

NOTES DE LAUTEUR.

nmide me. Toiu en mxideiu aniienl bute (fëtudEcr Il iMtiirc. K l'Ile (te Fnoce , ili emploient , pour lam- I«it, du bnk du \>ajs, qui devient li>ut noir avec le tiiiqai miix cette teinte eit trop trisle. Il aenitile quels ■Mtoreait prcvn, è cet égard, le< Krvicesqiierhiinime dmail tirer île l'iuttrieiir de* arbre* : leur buii est brun duis,liip1uparldec«iudespaysehaudi,etlilancdaiuceui da pu;» du nurd , comme ka sapiui et les buulcaui. »° PAUE 318.

Eu rélIiicliisHiiit sur ce* coinpensalli)iu <|ui »odI Irisno:nlireuJCt , cl, entre autres, sur ccDe de ta lumière du soleil ()ui rcrobruiiïl \ti corps pour i<ti atTaiUir les reflets, j'ai peiisi! (|(k le Teu détail pnr illemeul produire In m:lti^r.■ la plus propre A diminuer sa propre activité. C'est, en eJTel, ce que j'ai éprouvé pincieors fils, eajctnut surlii namme de mnn fofer un peu de cendre. Je suis parvenu, par ce mojeu, è rtmortir tout à coup presque sans hiroée. Je ine rappelle A ce sujet afuir vu im j'iur, dans un port de mer, le feu prendre n «De graiKh: cliaudidre pleine de goudnm, qu'on r.U nilchaurrer puurcspalincrdetVBLiseaui. Des een.' saut ei|)érieL>ce y jeitTcnl d'aliord de l'eau ; mois la inalière h Miitlanle et boiTrsooQce se n^udit aussitOI en (urrent de feu au-dchsus de» l>ords de la chaudière. Je croyais qu'il n'en reslenil pas une cuillerée au fond, lorsqu'un vleui matelot accourut, et réteiffnil sur-lo-cliamp en y jelaol quelques (icllclées de cendre. Je crois donc qu'en uuimnlre moyen avec a-lni de l'eau, on en poumil lirer on grand secDurs dans In incendies; nr la cendre n>>n-«culen]eul omorlirail ta flamme, sans eidlercd (uuié:i alD'euse qui s'en élèvent lorsque les pompes voniraencenl A y jouer, mais lorsqu'elle serait nue fols mouillée elle retaidcrail l'Ëvaiioraljoo de l'eau, qnl e»t preagne sublJe quand le Tcu a fait de grands pro^r^. Je serais charmé que &>lte olisei'vation mérildl l'attn)' tim de cens qui peuvent lui dunoer, par leur eipéricncc et leuit luiuitrcx, toute l'utilité dunl elle esl suKeplililc.

Le père Un Tertre n'est pas moins heureux daus set descriptions des animaux que dans ses detcriptionsbolaniques. Voici c.imme il coninicuce celle du crabe de terre: c Tuul le eurps de cet animsl semble n'élrccoiii- 1 poH) que de dcui mains IrODquécs par le milieu , et • rejuiulei ensemble ; car des deux cÂlcs vous y loyei > les quulrc doigts, et les deui mordaiu qui servent u comme des pouces. » llislolre des Aal.. tome VI, cliap. III , Ecct. I.

iM Inlipc, par sa couleur, est, eu Perse, l'cmMèmc lii-s perfaiLi amans. Chardin dit que quand un jeune hoiiune présente, en Perse, une Iulipe A la maitresee, il veut lui donner A entendre que, cnmme celte Peur, il B le vi.'«gr en feu et le cœur en charlion. Il n'y a point il'ouvrige de la nature qui ne Disse nattre dans rbomme quelque affi«lion morale. La société nous en 6le A la Ituiguelesentimeol, maison Icrelrouve ehei les peuples qui vivent encon< près de la nature. PItiiieun alphabets oat èlé imaginé; A ta Cblae , diin; les prcm»ci->

temps, d'après les aElei deioisemis, les poisKint, In coquillngei et les neun ; oa en prnt voir lea carMlhs Irèt-curieux dans fn Chine Vlarirée du ptre Kireber. C'ett par une suite de ces mœurs natardln que lo Orientaui e<nploii?nl tant de dmlliludes et de «ooptnisontdau) leurs langages. Qnnique notre d niétaphysique n'en buic pni grand cas, elln an b pas de produire de grands efTeti. J.-J. parlé de oebii que lit sur Darius l'at Ihet, qui lui préseuta, sans lui rien dire, nn oim«, une grenouille, une souris et doq BMies. Hérodote rapiH^rte ijue le m^me Darina RI dire nul Grecs de riouie, qui en ravageaient les eûtes, que s'ili ne entaient leiini briRandage», Il les traiteraU comme dei pint. Ln tirées, qui coaunençaient t devenir de beau -esprits, et A pmlre rie tue la nature, ne nvalent ce qne ceb siguiflail. EnflD, ils apprirent que Darius leur doanait A entendre qu'il Ut ctterminerail entitresnent, pMve qnr quand tes plu* sont une (bis coupés , fls ne rqkout-

Je suis persuadé que le port de la plupart dei fleors est coordoii[ié aux pluies , et que c'est pour nette raisua que iilusii'uiï d'cnire dies ont des humes de muflei ou de uacellet qui abri;ent les partia de la fécondatioa. J'ai remarqué que plusieurs espèces de neun, entre nulm les pavol'i, les anémones el ta plupart dnfleun en rote, ont, à j'ose dire, rinitinct de se referma quand l'uir est buniide, et que les plnict font «Tarter plut de Trultt que les gelées. t>tle observation ett eitenlielle pour lit jeitiiuicn, qui Tout souvent couler ks. fleurs des fraisiers eu les arrosant. U me lenible quil vaudrait mieux arroser les plantes en Deun par rigidet, A la manière des Indiens, quopara^iersion. 41 PAGE 351.

Sansdoule, quand ils mettent sur un Tond vert de* lalileaui de pl;mtes ou de paysage, ces tableaux s'en détachent mal. lljB, Aniongré.unelnnteplut ftiorable pour le Tond d'<m salon de peinture ; c'est le grit Celle teinte, formée du blanc el du noir, qui sontln eïirémcsde la diaine des c^iulcun, s'Iiannonie née toutes les autres, sans eicepliou. La nature l'emploie souvent dnns les deni et dans Ict boriioos, au moyen des va[ieurs et des nuagn, qui sont géDéralement de celle couleur.

Ils m'ont servi quelquefois A expliquer le tens nioni des tiiéroglyphes gravés sur les oliélisquet de l'ÉgypIei la glnre de «es n^ cooquéraus. En voyant leurs ciraolèTO tracés A dnàle et A gauche , avec dn téln , das h'cs et dis pales , ils me appelaient ks pelilt preneun de moucfacs de mes palmiers.

t' PAKE 360.

Voyci sur la valisncria le Voyagt tnumymt d'im .*•gfaii.rulten I75U, en France, en Ibtic et au Ihs de l'Ardiipel , quatw peUtt vol. , lom. i. Il ert rempUd'obteriiilionajudirinisn en tout genre. VoyciaoaâjWr te geui|Ki el les divers fruits, planta el animaux do fny*

NOTES DE L'AUTEUR

nicridionaui , le naff |)ère Du Tertre, le patriote père Cliaricvoix, l'historien Jean de Laet, et tous les foyageurs qui ont écrit sur la nature, sans esprit de système, avec les seules lumières de la raison.

On peut Toir uu acacia de l'Asie dans ce beau jardin situé près de la grille de Cbaillot, qui appartenait autivfois au viTlueiix clicvalier de Gensin. Quaut au nom do Taux acacia donne à Tacacia de T Amérique, j'obser- Terai que la nature ne Dut rien de faux. £Ue a varié foules ses pn)ductions dans chaque pays, pour leur donner des rekitious convenables avec les élémens et les animaux ; ett|uand nous n'y trouvons pas les caractères que nous leur avons assignés, ce ne sont pas ses ouvrages qu'il iîmt accuseï* de fousseté, ce sont nos systèmes.

J'observerai ici que l'ail, dont l'odem* est si redoutée de nos petites mailrcsses, est peut-être le remède le plus puissant qu'il y ait contre les vapeurs et les maux de nerfis auxquels elles sont si sujettes. J*en ai vu plusieurs expériences. Pline assure même qu'il guérit Tépilepsie. Il est encore anti-putride, et toute plante qui a son odeur a les mêmes vertus. 11 est très-remarquable que les plantes à odeur d'ail croissent communément dans les lieux marécageux, conmie un remède présenté par la nature contre les émanations putrides qui s'en exhalent. Tel est, entre autres, le scordium. Galien rapporte que l'on reconnut sa vertu anti-pulride, en ce que , après un combat , les corps morts qui gisaient sur des plantes de scordium se trouvèrent bien moins corronipus que ceux qui en étaient loin , et que ces corps étaient principalement restés frais et sains du côté où ils touctiaient à ces plantes. Mais l'épreuve qi|e le baron de Busbec en fit sur des corps vivans est encore plus frappanle. Ce grand homme, revenant de Constantinoplis à son premier voyage, nn Turc de sa suite fut attiiquéde la peste, et en mourut. Ses camarades se partagèrent ses dépouilles , malgré les représentations du médecin de Busbec, qui leur prédit que hi peste ne tarderait pas à se communiquer à enx. En eflet, quelques jours après , ils en éprouvèrent les symptômes.

Mais laissons le savant et vertueux ambassadeur rendre compte lui-même des suites de cet événement. « Le jour » suivant de notre départ d'Andrinople, dit-il, ils allèrent » lous le trouver d'un air trisle et abattu, se plaignant » d'un grand mal de tête, et lui demandimt des remèdes. i* Ils sentirent bien que c'étaient là les premiers syrop- » tfiroes de la peste. Pour lors, mon roédedn leur fit » une sévère réprimande, et leur dit qu'il s'étonnait » quMIs vinssent chercher des remèdes contre un mal » dont il les avait prévenus, et qu'ils avaient cherché » avec empressement. Ce n'était pas cependant qu'il ne » ViHiliit bien les soigner. 11 était, au contraire, trèsj> inquiet de savoir comnnont il ferait pour les secourir. » En effet , où prendre des remèdes dans une route ou n les choses les plus communes souvent manquent P La j» Providence devint notre seul espoir; elle nous sccou- » rut cfTedi veinent. Voici comment.

M J'étais accoutumé, aussitôt que nous étiong arrivés » dans les endroits de notre route, d'aller me promener » aux environs, et de chercher ce qu'il y avait de co- » rieux ; ce jour-là je fus assex heureux pour aller sur » les bords d*un pré. J'a|)erçus dedans une plante qui » m'était inconnue ; je pris de sa feuille, je la sentis : die M avait l'odeur de Tail. Aussitôt je la donnai à mon mé- » decin, lui demandant s'il la connaissait. Après Tavolr » examinée avec attention , il me répondit que c'était du » scordium. 11 leva les mnias au ciel , et rendit grdœs à » Dieu du remj^de si à propos qu'if nous envoyait. Il en M n:massa à l'instant une grande quantité, qj'il alla » n^ettre dans un chaudron et qu'il fit bien bouillii*. De » là , il avertit nos pestiférés de prendre courage ; et , » sans perdre un moment , il leur fit boire la décoction » de cette plante , dans laquelle il mit nn peu de terre » de Lemnos; ensuite il les fll bien chaufTer, et les envoya » coucher, leur ordonnant de ne dormir qu'après qu'ils » auraient bien sué, ce qu'ils observèrent exactement. » Dès le lendemain , ils se sentirent très-soulagés. On » leur donna ensuite une seconde potion de cette même » drogue, qui finit enfin de les guérir. C'est ainsi que, » par la grâce de Dieu, nous échappâmes à la mort, » qni nous semblait très-proche. » ( Lettres du hmrm de Husbec, tome 1, pages 197 et 198. )

Je ne veux pas dire cependant que l'Amérique n'a été |)euplée que par les Iles de la mer du Sud. Je crois qu'elle l'a été encore par le nord de l'Asie et de l'Europe. La nature présente toujours aux hommes difTérens moyens pour la même fin. Mais la principale population du Kouveau-Monde s'est ftiite par les Iles de la mer du Sud. C'est oe que je pourrais prouver par une multitude de Mionumens qui i'^ subsistent encore, et aux principaux «!csquels je m'arrêterai : par le culte du soleil établi aux Indes, dans les lies de la mer du Sud et au Pérou , ainsi que le titre de soleils on d'enfans du soleil , pris par plusieurs familles de ces contrées; par les traditions des Caraïbes répandus dans les Antilles et dans le Brésil , qui se disaient originaires du Pérou ; par l'établissement même de cette monarchie du Pér>u , ainsi que celle du Mexique, situées sur la côte occidentale de l'Amérique qui regarde les fies de la mer du Sud, et par le nombre de leurs nations, qui étaient beaucoup plus considérables et plus policées que celles qui habitaient les côtes orientales , oe qui suppose aux premières une plus grande ancienneté ; par l'étendue prodigieuse de la langue taltienne, dont les différens dialectes sont réfjandus dans la plupart des Iles de la mer du Sud , et dont quantité de mots se retrouvent dans la langue du Pérou , comme l'a prou?é dernièrement un savant, et dans celle même des Malais en Asie, ainsi que j'en ai reconnu mof-inême quelques-uns, entre autres celui de maté, qui signifie tuer; par des usages communs et particuliers aux peuples de la presqu'île deMalaca, des îles de l'Asie, de celles de la mer du Sud et du Brésil , qui ne sont point inspirés par la nature, tels que celui de faire des boi»- Hins fimnentées et enivrantes en méchant des herlx's et des racines; par des canaux du commerce de l'antiquité

NOTES DE L'AUTEUR

qui coulaient par celte voie, tels que celui de l'or, qui était foft commun en Arabie et aux Indes du tein|is des Komains, quoiqu'il y en ait fort peu de raines en Asie; mais surlout par le commerce des émeraudes , qui a dû prendre cette route dans Panliquilé, pour parvenir dans l'ancien continent, où on n'en trouve aucune mine. Voici ce que dit h ce sujpt l'avernier, qui est fort croyable lorsqu'il parle du commerce de TAsie, et surtout de celui des pierreries, c C'est une ancienne erreur, dit-il, n que bien des geui ont , de croire que l'émeraudc se » tnmve originairement dans l'Orient. La plupart des » juailti?rs, d'ai)ord qu'ils voient une émeraude de cim- » letr haute, ont coulume de dire que c'est une éme- » raude orientale. Mais ils se (rompent ; je suis assuré » que jamais TOrient n'en a produit , ni dans la terre- » ferme, ni dans ses Iles. J'en ai fait une exacte perqui- » sition dans tous m?s voyages. » Il avait fait six voyages l>ar terre dans les grandes Indes. 11 en faut conclure que les émeraudes si estimt-cs des anciens leur venaient de l'Amérique par les îles de la mer du Sud , par celles de l'Asie, par les grandes Indes , la mer Rouge , et enfin \ïBv rÉgypte, d'où ils les tiraient.

On peut objecter la difliculté de naviguer contre les ^enls réguliers de l'est, pour aller d*Asle eu Amérique, sl^us la zone torride; mais je répéterai i ce sujet que les vents réguliers n'y soufllent point de l'est , mais du nordest et du sud-est, et dépendent d'autant plus des deux pôles qu'on approche plus de la ligne. Cette direction oblique du vent sufllsait à des peuples qui naviguaient d'Ile en Ile, et qui avaient inoaginé les bateaux les moins propres à dériver, tels que les doubles pros des Iles de iUiam , dont la forme semble s'être conservée dans les doubles baises de la côte du Pérou. Schouten trouva un de ces doubles pros naviguante plus de six cents lieues de rile de Guam, du coté de TAmérique. De plus, il parait que la mer du Sud a aussi des moussons, qui n'ont pas encore été olwervés. Voici ce que dit sur l'inconstance de ces vents un voyageur anglais anonyme , qui a fait le tour du monde dans le vaisseau où étaient MM. Ranks et Solander, en <768, 1769, 4770 et i77^ , page «3. <c Les habitans d'Otahiti c:)mmerccnt avec ceux des iles » voisines qui sonl à l'est de cette Ile , et que nous avions » découvertes sur notre passage. Pemlant trois mois de M Tannée , les vents qui soufflent constamment de la M partie de Vouest leur sont très-fevorables pour cette >» navigation. » L'amiral Anson trouva aassi , dans ces parages , des vents d'ouest qui le contrarièrent. Le capitaine CrK>k a confirmé cette observation dans son troisième voyage.

Quelques philosophes expliquent les correspondances qui se rencontrent entre les peuples des îles et ceux des contiuens , en supposant que les îles sont des terres sul)mergées dont il n'est resté que les sommets avec quelques habitans. Mais nous en avons dit assez dans cet ouvrage pour faire voir que les lies maritimes ne sont point des débris de continent , et qu'elles ont des montagnes, des pics, des lacs, des collines proportionnés A leur étendue, et dirigés aux vents n^uliers qui sounient sur leurs mers. Elles ont des végétaux qui leur sont pro{)rcs et qui ne viennent nulle |Mirt ailleurs di* I )

même licauté. De plus, si ces iles aTaient ftûl aalrrfiMi partie de notre continent , on y trouverait œus de nos quadrupèdes qui {« rencontrent dans tous lei cUmals. Il n'y avait |)oint de rats ni de souris en Aniëriqoe etdam les Antilles , avant l'arrivée des Européens , suivant le témoignage de l'historien espagnol Herrera et du père Du Tertre. On y eût trouvé encore le bœuf, T^ne , le chameau , le cheval , et il n'y avait aucun de oei animaux ; mais bien des poules , des canarda , des cbieos cC des porcs, ainsi (|ue chez les insulaires de la mer du Snd , qui n'avaient eux-mêmes aucun autre de ooi animaux domestiques. 11 est aisé de voir que les premiers animaux , comme le cheval et la vache , étant d'une taille et d'un poids trop considérables, n'ont pu» malgré leur utilité, passer dans les petites pirogues dâ premien navigateurs , qui , d'un autre côté , se sout bien gardés de trans|)orter avec eux des souris et des rais. Enfln , revenons aux lois générales de la nature. Si toutes les lies de la mer du Sud formaient autrefois un continent, il n'y avait donc point de mers dans l'espace qu'elles occupent. Or, il est certain que si on ùtait aujourd'hui antour d'elles l'Océan qui les envii-onne , et le vent régu liei' qui y souffle , on les frapperait de stérilité. Les Des de la mer du Sud forment , entre l'Asie et l'Amérique , un véritable pont de communication dont nous ne connaissons que quelques arches , et dont 11 ne senrit pas difficile de découvrir le reste par les autres concordances du globe. Mais je bornerai Id mes oonjecturet i ce sujet. J'en ai dit assez pour prouver que la même main qui a couvert la terre de plantes et d'animaux pour le service de l'homme , n'a pas négligé les diverses parties de son habitation.

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