VIRGINIE. S
son rotin vers ie ciel , il jura, par un affreux serment , qu'il pardonnait à son esclave , non pas pour l'amour de Dieu, mais pour l'amour d'elle. Virginie aussitôt fit signe à l'esclave de s'avancer vers son maître; puis elle s'enfuit , et Paul courut après die.
Ils remontèrent ensemble le revers du monte par où ils étaient descendus; et, parvenus au sonuuet, ils s'assirent sous un arbre, accablés de lassitude , de fajm et de soif. Ils avaient &it à jeun plus de cinq lieues depuis le lever du S4>leil. Paul dit à Virginie : <t Ma sœur , il est plus de midi; » tu as faim et soif; nous ne trouverons point ici à » dîner; redescendons le morne, étalions deinan- » der à manger au maître de l'esclave. — Oh ! » lion , mon ami , reprit Virginie , il m'a fait trop » de peur. Souviens-toi de ce que dit quelquefois » maman : Le pain du méchant remplit la bouche » de gravier. — Comment ferons-nous donc? dit » Paul; ce» arbres ne produisent que de mauvais » fniits; il n'y a pas seulement ici un tamarin ou » im dtron pour te rafraidiir. — Dieu aura pitié de » nous , reprit Vii^inie , il exauce la voix des pe- » tits oiseaux qui lui demandent de la nourriture.» A pdne avait -elle dit ces mots, qu'ils entendirent le bruit d'une source qui tombait d'unroclier voisin. Ils y coururent; et, après s'être désaltérés avec ses eaux plus daîres que le cristal, ils cueillirent et mangèrent un peu de cresson qui croissait sur ses bords. Comme ils regardaient de C(Mé et d'autre s'ils ne trouveraient pas quelque nourriture plus solide , Viigînie aperçut , parmi les arbres de la forêt , an jeune palmiste. Le chou que la cûne de cet ari)re renfionne an milieu de ses feuilles est un fort bon mangor; mats quoique sa tige ne fiH pas plus grosse que la jambe, elle avait plus de soixante pieds de hauteur. Â la vérité, le bois de cet arbre n'est formé que d'un paquet de filamens; mais son aubier est si dur qu'il fait rebrousser les meilleures haches, et Paul n'avait pas même un couteau. L'idée lui vint de mettre le feu au pied (le ce palmiste. Autre embarras : il n'avait point de briquet; et d'ailleurs , dans cette lie si couverte de rodiers, je ne crois pas qu'on puisse trouver une seule pierre à fusil. La nécessité donne de l'industrie, et souvent les inventions les plus utiles ont élé dues aux hommes les plus mbîérables. Paul résolut d'allumer du feu à la manière des noirs. Avec l'angle d'une pierre il fit un petit trou sur une brandie d'arbre bien sèche, cpi'il assujettit sous ses pieds ; puis , avec le tranchant de cettç pierre , il fit une pointe à un autre morceau de branche également sèclie, mais d'une espèce de lM)is différent. Il posa ensuite ce morceau de l)ois {MÙntu
sa;
PAUL ET VIRGIME.
dans le petit Iroa de la branche qui* était sous ses pieds; et le faisant rouler rapidement entre ses niaias, comme on rouie un moulinet dont on veut faire mousser du chocolat , en peu de momens il vit sortir, du point de contact, de la fumée et des étincelles. Il ramassa des herbes sèches et d'autres branches d'arbres, et mit le feu au pied du palmiste qui, bientôt après, tomba avec un grand fracas. 1^ feu lui servît encore à dépouiller le chou de renvelopi)e de ses longues feuilles ligneuses et piquantes. Virginie et lui mangèrent une partie de ce chou crue , et Tautre cuite sous la cendre , et ils les trouvèrent également savoureuses. Ils firent ce repas fruii:al , remplis de joie par le souvenir de la bonne action qu'ils avaient faite le matin ; mais cette joie était troublée f)ar l'inquiétude où ils se doutaient bien que leur longue absence de la maison jetterait leurs mères. Virginie revenait souvent sur cet objet. Cependant Paul, qui sentait ses forces rétablies , l'assura qu'ils ne tarderaient pas à trampiilliser leurs {)arens.
Après diner, ils se trouvèrent bien embarrassés; car ils n'avaient plus de guide pour les reconduire chez eux. Paul , qui ne s'étonnait de rien , dit à Virginie ; a Notre case est vers le soleil du milieu » du jour, il faut que nous passions, comme ce » matin , par dessus cette montagne que tu vois là- » bas avec ses trois pitons. Allons, marchons, mon » amie. » Cette montagne était celle des Trois- Mamelles *, ainsi nommée parce que ses trois pitons en ont la forme. Ils descendirent donc le morne de la Rivière-Noire du côté du nord , et arrivèrent, après une heure de marche , sur les bords d'une large rivière qui barrait leur chemin. Cette grande partie de l'Ile, toute couverte de forêts, est si peu connue, même aujourd'hui, que plusieurs de ses rivières et de ses montagnes n'y ont pas encore de nom. I^ rivière sur le bord de laquelle ils étaient coule en bouillonnant sur un lit de roches. Le bruit de ses eaux effraya Virginie; elle n'osa y mettre les pieds pour la passera gué. Paul alors prit Virginie sur son dos, et [lassa , ainsi charge , sur les roches glissantes de la rivière, malgré le tumulte de ses e^ux. a N'aie pas peur, lui disait-il , je me
• n y a beaucoup de montagnes dont \en sommets sont arrondis en forme de mamelles , et qui en portent le nom dans toutes les lances. Ce sont en efTcl de véritables mamelles , car c'est d'elles que découlent beaucoup de riviènîs et de ruisseaux qui répandent l'abondance sur la terre. Elles sont les source» des principaux fleuves qui l'arrosent , et elles WurnissenX constamment à leurs eaux, en attirant sans c<>sselc8 nuages autour du piton de rocber qui les surmonte à leur <«ntre comme un mamelon. Nous avons indiqué ces prévoyances admirables de la nature dans nos Études précédentes.
» sens bien fort avec toi. Si l'habitant de la Riviè- » re-Noire favait refusé la grâce de son esclave, » je me serais battu avec lui. — Comment ! dit Vir- » ginie , avec cet homme si grand et si médian t? y> À cpioi t'ai-je exposé ? Mon Dieu ! qu'il est dif- D ficile de faire le bien ! Il n'y a que le mal de fa- » cile à Élire. » Quand Paul fut snr le rivage, il voulut continuer sa route, cliai^ de sa scrur, et il se flattait de monter ainsi la montagne des Trois- Mamelles, quMl voyait devant lui à une demi-lieoe de là; mais bientôt les forces lui manquèrent , et il fut obligé de la mettre à terre et de se reposer auprès d'elle. Virginie lui dit alors : a Mon frère, le » jour baisse; tu as encore des forces, et les mien- » nés me manquent; laisse-moi ici, et retourne » seul à notre case , pour tranquilliser nos mères. » — Oh ! non , dit Paul ; je ne te quitterai pas. Si » la nuit nous surprend dans ces bois, j'allumerai » du feu , j'abattrai un palmiste; tu en mangeras » le chou, et je ferai avec ses feuilles un ajoupa » pour te mettre à l'abri. » Cepemlant Virginie, s'étant un peu reposée , cueillit sur le troue d'un vieux arbre, penché sur le bord de la rivière, de longues feuilles de scolopendre qui pendaient de son tronc. Ellç en fit des espèces de brodequins , dont elle s'entoura les pieds , que les pierres de» chemins avaient mis en sang ; cardans l'enipressement d'être utile, elle avait oublié de se chauâer. Se sentant soulagée par la fraicheurde ces feuilles, elle rompit une branche de bambou , et se mit en marche, en s'appuyant d'une main sur ce roseau, et de l'autre sur son frère.
ns cheminaient aûisi doucement à travers les bois; mais la hauteur des arbres et l'épaisseur de leurs feuillages leur firent bientôt perdre de vue la montagne des Trois-Mamelles, sur laquelle ils se dirigeaient, et même le soleil qui était déjà près de se coucher. Au bout de quelque temps ils quit* tèrent , sans s'en apercevoir , le sentier frayé dans le(|uel ils avaient marché jusqu'alors, et ils se troiH vèi-entdans un labyrinthe d'arbres, de lianes et de roches , qui n'avait plus d'issue. Paul fît asseoir Virginie , et se mit à courir çà et là , tout hors de lui, pour chercher un chemin hors de ce fourré épais; mais il se fatigua en vain. Il monta au haut d'un grand arbre, pour découvrir au moins la montagne des Trois-Mainelles ; mais il n'aperçut autour de lui que les cimes des arbres , dont quelques unes étaient éclairées par les derniers rayons dn soleil coucliant. Cependant l'ombre des montagnes couvrait déjà les forêts dans les vallées; le vent se (calmait , conmie il arrive au coudier du soleil; un profond silence rrgiwiit dans ces solitudes, et on n'y entendait d'autre bruit que le bramement des
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cerfs, (|iii venaient cliercher leurs gites dans ces lieux écartés. Paul , dans Tespoir que quelque chasseur pourrait renlendre, cria alors de toute sa force : tt Venez , venez au secours de Virçrinie ! » Mais les seuls échos de la forél répondirent à sa voix, et répélèrentà plusieurs reprises : « Virginie.. . » Virj^inie. »
Paul descendit alors de l'arbre, accablé de fiitiçue et de cliagrin : il cherclia les moyens de passer la nuit dans ce lieu ; maïs il n'y avait ni fontaine, ni [lalmiste, ni même de brandies de bols sec propres à allumer du feu. Il sentit alors, par son cx(>érience , toute la faiblesse de ses ressources, et il se mit à pleurer. Virjîinie lui dit : a Ne » pleure point , mon ami, si tu ne veux m'accabler » de chagrin. C'est moi qui suis k cause de toutes » tes [leines et de celles qu'éprouvent maintenant » nos mères. Il ne faut rien faire, pas même le » bien , saas consulter ses parens. Oh ! j'ai été bien » imprudente ! » Et elle se prit à verser des larmes. Cependant elle dit à Paul : a Prions Dieu , » mon frère, et il aura pitié de nous. » A peine avaient-ils adievé leur prière qu'ils entendirent un chien aboyer. « C'est, dit Paul, le diien de » 4|uel(|ue chasseur qui vient le soir tuer des cerfis » à l'affût. » Peu après les aboiemens du chien redoublèrent. « Il me semble , dit Virginie , que » c'est Fidèle, le chien de notre case. Oui , je re- » connais sa voix : serions-nous si près d'arriver , » et au pied de notre montagne ? » En effet , un moment après. Fidèle était à leurs pieds, aboyant, hurlant , gémissant et les accablant de caresses. Comme ils ne pouvaient revenir de leur surprise, ils a|)erçurent Domingue qui accouraient à eux. A l'arrivée de ce bon noir, qui pleurait de joie, ils se mirent aussi à pleurer sans pouvoir hii dire un mot. Quand Domingue eut repris ses sens : «O » mes jeunes maîtres, leur dit-il, que vos mères » ont d'inquiétude ! comme elles ont été étonnées, » (|uand elles ne vous ont plus retrouvés au retour » de la messe, où je les accompagnais ! Marie, qui » travaillait dans un coin de l'habitation, n'a su » nous dire où vous étiez allés. J'allais, je venais » autour de l'habitation, ne sachant moi-même de » quel côté vous chercher. Enfin, j'ai pris vos » vieux habits à l'un et à l'autre ' , je les ai lait »> flairer à Fidèle; et sur-Ie-cliamp , comme si ce » pauvre animal m'ei^t entendu , il s'eslmis à quê-
* C<' Irait «le .«a:acit<' du wnr Domin^ie et i\e son chien Fidrie resîMMuliU' Ihmiicoii|> à O'Iiii i(u uuvagn Téwénima el de «>n chien Oiilah. raitporti^ |»ar M. de Crèvecœur, dant wn ouvraf^e plein d'humanité intitulé : t^ttri'» ffun Cyflirntrur ^hn&irain.
» ter sur vos pas. Il m'a conduit , toujours en re- » muant la queue, jusqu'à la Rivière-Noire. C'est » là où j'ai appris d'un liabitant que vous lui aviez » ramené une négresse marronne , et qu'il vous » avait accordé sa grâce. Mais quelle grâce ! il me » l'a montrée attachée , avec une cliahie au pied , » à un billot de bois, et avec un collier de fer à » trois crochets autour du cou. De là. Fidèle, tou- » jours quêtant, m'a mené vsur le morne de la Ri- » vière-Noire , où il s'est arrêté encore en aboyant » de toute sa force. C'était sur le bord d'une » source , auprès d'un palmiste abattu , et près d'un » feu ({ui fumait encore : enfin , il m'a conduit id. » Nous sommes au pied de la montagne des Trois- » Mamelles, et il y a encore quatre bonnes lieues » jusque chez nous. Allons , mangez et prenez des » forces. » Il leur présenta aussitôt un gâteau, des fruits , et une grande calebasse remplie d'une liqueur composée d'eau , de vin, de jus de citron , de sucre et de muscade , que leurs mères avaient préparée pour les fortifier et les rafraidiir. Virginie soupira au souvenir de la pauvre esdave et des inquiétudes de leurs mères. Elle répéta plusieurs fois : « Oh ! qu'il est difficile de Étire le bien ! » Pendant que Paul et die se rafraidiissaient , Domingue alluma du feu ; et ayant cherché dans les rodiers un bois tortu , qu'on appelle bois de ronde , et qui brûle tout vert en jetant une grande flamme, il en fit un flambeau qu'il alluma ; car il était déjà nuit. Mais il éprouva un embarras bien plus grand quand il fallut se mettre en route : Paul et Virginie ne pouvaient plus marcher; leurs pieds étaient enflés et tout rouges. Domingue ne savait s'il devait aller bien loin de là leur chercher du secoiu^, ou passer dans ce lieu la nuit avec eux. « Où est » le temps, leur disait-il, où je vous portais tous » deux à la fois dans mes bras? Mais maintenant » vous êtes grands , et je suis vieux. » Comme il était dans cette perplexité , une troupe de noirs marrons se fit voir à vingt pas de là. Le chef de cette troupe , s'approcliant de Paul et de Virginie , leur dit : a Bons petits blancs, n'ayez pas [leur; » nous vous avons vus passer ce matin avec une » négresse de la Rivière-Noire ; vous alliez deiuau- » der sa grâce à son mauvais maître. En recon- » naissance, nous vous reporterons chez vous sur » nos épaules. » Alors il fît un signe , et quatre noirs marrons des plus robustes firent aussitôt un brancard avec des branches d'arbres et des lianes , y placèrent Paul et Virginie , les mirent sur leurs éfiaules , et Domingue marchant devant eux avec son flamlieau , ils se mirent en route , aux cris de joie de toute la troupe qui les comblait de bénédictions. Virginie, attendrie, disait à Paid : « Omim
PAUL ET VIRGINIE
» ami ! jamais Dieu ne laisse uu bienfait sans ré- » compense. »
Us arrivèrent vers le milieu de la nuit au pied de leur montagne , dont les croupes étaient éclairées de plusieurs feux. A peine ils la montaient , qu'ils entendirent des voix qui criaient : a Est-ce D vous, mes enfans? » Ils répondirent, avec les noirs : a Oui , c'est nous. » Et bientôt ils aperçurent leurs mères et Marie qui venaient au devant d'eux avec des tisons flambans. « Malheureux en- » fans f dit madame de La Tour, d'où venez-vous? » dans quelles angoisses vous nous avez jetées ! » — Nous venons , dit Virginie , de la Rivière- » Noire, demander la grâce d'une pauvre esclave » marronne, à qui j'ai donné, ce matin , le déjeu- » ner de la maison , parce qu'elle mourait de faim ; » et voilà que les noirs marrons nous ont rame- )> nés. » Madame de La Tour embrassa sa fille sans pouvoir parler; et Virginie, qui sentit son visage mouillé des larmes de sa mère , dit : « Vous » me payez de tout le mal que j'ai souffert ! » Marguerite , ravie de joie , serrait Paul dans ses bras , et lui disait : « Et toi aussi, mon fils, tu as » fait une bonne action. » Quand elles furent arrivées dans leurs.cases avec leurs enfans , elles donnèrent bien à manger aux noirs marrons, qui s'en retournèrent dans leurs bois, en leur souliaitant toute sorte de prospérité.
Chaque joar était pour ces familles un jour de bonheur et de paix. Ni l'envie ni l'ambition ne les tourmentaient. Elle ne desiraient point au dehors une vaine réputation que donne l'intrigue, et qu'ôte la calomnie. Il leur suffisait d'être à ellesmêmes leurs témoins et leurs juges. Dans cette lie, où , comme dans toutes les colonies européennes , on n'est curieux que d'anecdotes malignes, leurs vertus et même leurs noms étaient ignorés. Seulement, quand un passant demandait , sur le chemin des Pamplemousses, à quelques habitans de la plaine : a Qui est-ce qui demeure là liaut dans ces » petites cases? » ceux-ci ré|)ondaient , sans les connaître : « Ce sont de bonnes gens. » Ainsi des violettes , sous des buissons épineux , exhalent au loin leurs doux |>arfunis, quoi(|u'on ne les voie pas.
Elles avaienr banni de leurs conversations la médisance, qui , sous une apparence de justice, dispose nécessairement le cœur à la haine où à la fausseté; car il est im|)Ossible de ne ftas haïr les hommes si on les croit méclians, et de vivreavec les méclians si on ne leur cache sa haine sous de fa usines apparences de bienveillance. Ainsi la médisance nous oblige d'être mal avec les autres on avec nous-mêmes. Mais, 8:his juger des honnnes en
particulier , elles ne s'entretenaient quedes moyens de faire du bien à tous en général; et quoiqu'elles n'en eussent pas le pouvoir , elles en avaient une volonté [lerpétuelle , qui les remplissait d'une bienveillance toujours prête à s'étendre an dehors. En vivant donc dans la solitude, loin d'être sauvages, elles étaient devenues plus humaines. Si l'histoire scandaleuse de la société ne fournissait point de matières à leurs conversations, celle de la nature les remplissait de ravissement et de joie. FAies admiraient avec transport le pouvoir d'one Providence qui, par leurs mains, avait répandu au milieu de ces arides rocliers rabondance, les grâces, les plaisirs purs, simples et toujours renaissans.
Paul , à l'âge de douze ans, plus robuste et plus intelligent que les Européens à quinze, avait embeih ce que le noir Domingue ne feisait que cultiver. Il allait avec lui dans les bois voisins déraciner déjeunes plans de citronniers, d'orangers , de tamarins, dont la tête ronde est d'un si beau vert, et d'attiers dont le fruit est plein d'une crème sucrée qui a le parfum de ki fleur d'orange. Il plantait ces arl)res déjà grands autour de cette enceinte. Il y avait semé des graines d'arbres qni , dès la seconde année , portent des fleurs ou des fhiits, tels que l'agathis , où pendent tout autour, comme les cristaux d'un lustre, de longues grappes de tlcurs blanches; le lilas de Perse, qui élève droit en l'air ses girandoles gris de lin ; le papayer, dont le tronc sans branches, formé en colonne hérissée de melons verts, porte un chapiteau de lai^ feuilles , semblables à celles du figuier.
Il y avait planté encore des pépins et des noyaux de badamiers, de manguiers, d'avocats, de goyaviers , de jacqs et de jam-roses. La plupart de ces arbres donnaient déjà à leur jeune maître de l'ombrage et des fruits. Sa main laborieuse avait répandu la fécondité jusque dans les lieux les pies stériles de cet enclos. Diverses espèces d'aloès , la rat] nette chargée de fleurs jaunes fouettées de rouge , les cierges épineux , s'élevaient sur les têtes noires des roches , et semblaient vouloir atteindre aux longues lianes , cliargées de fleurs bleues on écartâtes, qui pendaient çà et là le long des cscarpeniens de la montagne.
Il avait disposé ces végétaux de manière qu'on pouvait jouir de leur vue d'un seul coup d uni. Il avait planté au milieu de ce bassin les herbes (|ui s'élèvent peu, ensuite les arbrisseaux, puis les arbres moyens , et enfln les grands arbres qui en bordaient la circonférence; de sorte «pie ce vaste enclos paraissait, de son centre, conune un anq)liilhéàtre de verdure , de fruits et de fleurs,
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renferroaiu des plantes polaires , des lisières de |irairies, et des diamps de riz et de blé. Mais en assujettissant œs végétaux à son plan, il ne s'était pas écarlé de celui de la nature. Guidé par ses indicalions, il avait mis dans les lieux élevés ceux dont les semences sont volatiles, ei sur le bord des eaux ceux dont les graines sont faites pour flotter. Ainsi chaque végétal croissait dans son site propre , et chaque site recevait de son végétal sa parure naturelle. Les eaux qui descendent du sommet de ces radies formaient , au fond du vallon , id des fontaines, là de larges miroirs, qui répétaient, au milieu de la verdure, les arbres en fleurs, les rochers et l'azur des deux.
Malgré la grande irrégularité de ce terrain, toutes ces plantations étaient pour la plupait aussi accessibles au toudier qu'à la vue. A la vérité , nous l'aidions tous de nos conseils et de nos secours , pour en venir à bout. Il avait pratiqué on sentier qui tournait autour de ce bassin, et dont plusieurs rameaux venaient se rendre de la circonférence au centre. Il avait tiré parti des lieux les plus raboteux , et accordé, par la plus heureuse harmonie , la fadlité de la promenade avec l'aspérité du sol , et les arbres domestiques avec les sauvages. De cette énorme quantité de pierres roulantes qui embarrassent maintenant ces chemins ainsi que la plupart du terrain de cette Ile, il avait formé çà et là des pyramides , dans les assises desquelles il avait mêlé de la terre et des racines de rosiers, de poincillades, et d'antres arbrisseaux qui se plaisent dans les roches. En peu de temps , ces pyramides sombres et brutes furent couvertes de verdure , ou de l'éclat des plus belles flem^. Les ravins, bordés de vieux arbres inclinés sur leurs bords, formaient des souterrains voûtés, inaccessibles à la dialeur , où l'on allait prendre le frais pendant le jour. Un sentier conduisait dans un bosquet d'arbres sauvages , au centre duquel croissait, à l'abri des vents, un arbre domestique diargé de fruits. Là était une moisson , id un verger. Par cette avenue, on apercevait les maisons; par celte autre , les sommets inaccessibles de la montagne. Sous un bocage touffu de tatamaques entrelacés de lianes , on ne distinguait en plein midi aucun objet : sur la pointe de ce grand roclier voisin qui sort de la montagne , on découvrait tous ceux de cet endos , avec la mer au loin , ou apparaissait qudquefois un vaisseau qui venait de l'Europe , ou qui y retournait. C'était sur ce rocher que ces familles se rassemblaient le soir, et jouissaient en silence de la fraîcheur de l'air, du parfum des fleurs, du murmure des fontaines, et des dernières hannonies de la lumière et des ombres.
Rien n'éUit plus agréable que les noms donnés à la plupart des retraites diamiantes de ce labyrintlie. Ce rocher dont je vi^nsde vous parier, d'où l'on me voyait venir de bien loin , s'appelait LA DÉcoL VERTE DE l'amitié. Paul et Virginie, dans leurs jeux , y avaient planté un bambou, au haut duquel ils élevaient un petit mouchoir blanc, pour signaler mon arrivée dès (|u*ils m'apercevaient , ainsi qu'on élève un pavillon sur la montagne voisine, à la vue d'un vaisseau en mer. L'idée me vint de graver une iiLscription sur la tige de ce roseau. Quek|ue plaisir que j'aie eu dans mes voyages à voir une statue ou un monument de l'antiquité, j'en ai encore davantage à lire une inscription bien faite. Il nte semble alors qu'une voix humaine sorte de la pierre, se fasse entendre à travers les siècles , et s'adressant à l'homme au milieu des déserts, lui dise qu'il n'est pas seul , et que d'autres hommes , dans ces mêmes lieux , ont senti , pensé et souffert comme lui. Que si cette inscription est de quelque nation ancienne qui ne subsiste plus, elle étend notre ame dans les diamps de l'inOni, et lui donne le sentiment de son immortalité, en lui montrant qu'une pensée a survécu à la ruine même d'un empire.
J'écrivis donc, sur ce petit mât de pavillon de Paul et de Virginie, ces vers d'Horace :
, FratresHelens.luctda aidera,
Ventonimiiiie regat pater , ObstrictU aliis , prxter tapyga.
< Qne les frères d'Hélène, astres charmans comme vous. 9 et que le père des vents vous dirigent . et ne fassent soufflor » que le zéphyr. *
Je gravai ce vers de Virgile sur l'écorce d'un latamaque à l'ombre duquel Paul s'asseyait (juelque • fois pour regarder au loin la mer agitée :
Fortmiatiis et iUe deos qui novit agrestes!
« Heureux, mon fils, de ne connaître que les diviniti^ champêtres! •
Et cet autre, au-dessus de la porte de la cabane de madame de la Tour, qui était leur lieu d'assemblée:
At secura quies, et nescia Tallere vita « Ici est une bonne conscience , et une vie qui ne sait pas » tromper. •
Mais Virginie n'approuvait point mon latin ; elle disait que ce que j'avais mis au pied de sa girouette était trop long et trop savant. « J'eusse mieux »aimé, ajoutait-elle : toujours agiter, mais » CONSTANTE. — Cette devise, lui répondis-je, » conviendrait encore mieux à la vertu. » Ma reflexion la* fit rougir.
PAUL ET VmCINIE.
Ces familles heureuses étendaient leurs âmes sensibles à tout ce qui les environnait. Elles avaient •donné les noms les plus tendres aux objets en apparence les plus indifférens. Un cercle d'orangers, de bananiers et de jam- roses plantés autour d'une pelouse au milieu de la<|uelle Virg^inie et Paul allaient quelquefois danser, se nommait la concorde. Un vieux arbre à l'ombre duquel madame de la Tour et Marguerite s'élaient raconté leurs malheurs s'appelait les PLEuas essuyés. Elles faisaient porter les noms de Bretagne et de Normandie à de petites portions de terre où elles avaient semé du blé, des fraises et des pois. Domingue et Marie, désirant, à l'imitation de leurs maltresses, se rappeler les lieux de leur naissance en Afrique, appelaient Angola et Foullepointe deux endroits où croissait l'herbe dont ils faisaient des paniers , et où ils avaient planté un calebassier. Ainsi, par ces productions de leurs climats, ces familles expatriées entretenaient les douces illusions de leur pays, et en calmaient les regrets dans une terre étrangère. Hélas! j'ai vu s'animer de mille appellations charmantes les arbres , les fontaines , les rochers de ce lieu maintenant si bouleversé, et qui, semblable à un cliampde la Grèce, n'offre plus que des ruines et des noms touchans.
Mais de tout ce ((ue renfermait cette enceinte, rien n'était plus agréable que ce qu'on appelait le repos de Virgixie. Au pied du rocher la découverte DE l' AMITIE est uu cufoncement d'où sort une fontaine qui forme, dès sa source, une petite Haque d'eau , au milieu d'un pré d'une herbe fine. Lorsque Marguerite eut mis Paul au moftde, je lui fis présent d'un coco des Indes , qu'on m'avait donné. Elle planta ce fruit sur le bord de cette flaque d'eau , afin que l'arbre qu'il produirait servit un jour d'époque à la naissance de son fils. Madame de la Tour, à son exemple, y en planta un autre , dans une semblable intention , dès qu'elle fut accouchée de Virginie. Il naquit de ces deux fruits deux cocotiers , qui formaient toutes les archives de ces deux famiUes; l'un se nommait l'arbre de Paul , et l'autre l'arbre de Virginie. Ils entrent tous deux , dans la même proportion de leurs jeunes maîtres, d'une hauteur un peu inégale, mais qui surpassait, au bout de douze ans, celle de leurs cabanes. Déjà ils entrelaçaient leurs palmes, et laissaient pendre leurs jeunes grappes de cocos au-dessus du bassin de la fontaine. Excepté cette plantation , on avait laissé cet enfoncement du rocher tel que la nature l'avait orné. Sur ses flancs bruns et humides rayonnaient en étoiles vertes et noires de larges capillaires, et flottaient au gré des vents des touffes de scolopendre , sus-
pendues comme de longs rubans d'un vert pourpré. Près de là croissaient des lisières de penrenche, dont les fleurs sont presque semblables à celles de la giroflée rouge , et des pimens, dont les gousses, couleur de sang, sont plus éclatantes que le corail. Aux environs, l'herbe de baume, dont les feuflles sont en cœur, et les basilics à odeur de girofle , exhalaient les plus doux parfums. Du haut de l'escarpement de la montagne pendaient des lianes semblables à des draperies flottantes, qui formaient sur les flancs des rochers de grandes courtines de verdure. Les oiseaux de mer, attirés par ces retraites paisibles , y venaient passer la mut. Au coucher du soleil, on y voyait voler, le long des rivages de la mer, le corbigeau et Falouette marine; et au haut des airs , la noire frégate, avec l'oiseau blanc du tropique, qui abandonnaient, ainsi que l'astre du jour, les solitudes de l'ooétn indien. Virginie aimait à se reposer sur les bords de cette fontaine, décorée d'une pompe à la fois magnifique et sauvage. Souvent elle y venait laver le linge de la famiUe , à l'ombre des deux cocotiers. Quelquefois elle y menait paître ses chèvres. Pendant qu'elle préparait des fromages avec leur lait, elle se plaisait à leur voir brouter les capillaires sur les flancs escarpés de la roche , et se tenir en Pair sur une de ces corniches comme sur un piédestal. Paul, voyant que ce lieu était aimé de Virginie, y apporta de la forêt voisine des nids de toute sorte d'oiseaux. Les pères et les mères de ces oiseaux suivirent leurs petits, et vinrent s'établir dans cette nouvelle colonie. Virginie leur distribuait de temps en temps des grains de riz , de maïs et de millet. Dès qu'elle paraissait, les mèries sifUeurs, les bengalis dont le ramage est si donx, les cardinaux dont le plumage est couleur de feu, quittaient leurs buissons; des perruches, vertes comme des émeraudes, descendaient des lataniers voisins; des perdrix accouraient sous l'herbe : tons s'avançaient pêle-mêle jusqu'à ses pieds, comme des poules. Paul et elle s'amusaient avec transport de leurs jeux, de leurs appétits et de leurs amours.
Aimables enfans, vous passiez ainsi dans l'innocence vos premiers jours , en vous exerçant aux bienfaits! Combien de fois dans ce lieu, vos mères, vous serrant dans letu-s bras, bénissaient le ciel de la consolation que vous pré|iariez à leur vieillesse, et de vous voir entrer dans la vie sous de si heureux auspices! Combien de fols, à l'ombre de ces rochers , ai-je partagé avec elles vos repas champêtres, qui n'avaient coûté la rie à aucun animal ! Des calel)asses pleines de lait , des CBufe frais , des gâteaux de riz sur des feuilles de bana-
PAIL ET VlRGlMi:.
Sol
Yiien, des corbeilles chargées de patates , de niaiiinies, d*oraiiges, de grenades, de bananes, d*alles , d*ananas, afTraient à la fois les mets les plus sains, les couleurs les plus gaies et les sucs les plus agréables.
La conversation était aussi douce et aussi innocente que ces festins. Paul y parlait souTcnt des travaux du jour et de ceux du lendemain. Il méditait toujours quelque diose d*utile pour la société. Ici , les sentiers n'étaient pas commodes; là, on était mal assis; ces jeunes berceaux ne donnaient pas assez d'ombrage ; Virginie serait mieux là.
Dans la saison pluvieuse, ils passaient (e jour tons ensemble dans la case, maîtres et seniteurs, occupés à faire des nattes d'herbes et des paniers de bambou. On voyait rangés dans le plus grand ordre , aux parois de la muraille , des râteaux , des haches, des bêches, et auprès de ces instnimens de Tagriculture , les productions qui en étaient les fruits , des sacs de riz, des gerbes de blé et des régimes de bananes. La délicatesse s'y joignait tonjours à l'abondance. Virginie, instruite par Marguerite et par sa mère, y préparait des sorbets et des cordiaux arec le jus des cannes à sucre, des citrons et des cédrats,
La nuit venue, ils soupaient à la lueur d'une lampe ; ensuite madame de La Tour ou Marguerite racontait quelques histoires de voyageurs égarés la nuit dans les bois de l'Etmipe infestés de voleurs , ou le naufrage de quelque vaisseau jeté par la tempête sur les rochers d'une Ile déserte. A ces récils , les âmes sensibles de leiuis en&ms s'enflammaient. Ils priaient le del de leur foire la grftoe d'exercer quelque jour l'hospitalité envers de semblables malheureux. Cependant lesdetix fomillesse séparaient pour aller prendre du repos, dans l'impatience de se revoir le lendemain. Quelquefois elles s'endormaient au bruit de la pluie qui tombait par torrens sur la couverture de leurs cases, ou à celui des veuls qui leur apportaient le mur-' mure lointain des flots qui se brisaient stur le rivage. Elles bénissaient Dieu de leur séctirité personnelle , dont le sentiment redoublait par celui du danger éloigné.
De temgs en temps, madame de La Tour lisait publiquement quelque histoire touchante de l'ancien ou du nouveau Testament. Ils raisonnaient peu sur ces livres sacrés; car leur théologie était toute en sentiment conune celle de la nature, et leur morale toute en action comme celle de l'Evangile. Ils n'avaient pobit de jours destinés aux plaisirs, et d'autres à la tristesse. Chaque jour était poiu* eux un jour de fête, et tont ce qai les
environnait, im temple divin, oà ils admiraient sans cesse tme Intelligence infinie , toute-puissante et amie des hommes. Ce sentiment de confiance dans le pouvoir suprême les remplissait de consolation pour le passé , de courage pour le présent, et d'espérance pour lavenir. Voilà conmie ces femmes, forcées par le malheur de rentrer dans la nature , avaient développé en elles-mêmes et dans leurs en&ns ces sentimens que donne la nature, pour nous empêcher de tond)er dans le malheur.
Mais conune il s'élève quelquefois dans l'ame la mieux réglée des nuages qui la troublent , quand quelque memttre de leur société paraissait triste , Ions les autres se réunissaient autour de lui et Fenlevaient aux pensées amères, plus \wr des sentimens que par des réflexions. Cliacun y employait son caractère particolier : Marguerite , ime gaieté Tive; madame de La Tour, une théologie douce; yiriginie, des caresses tendres; Paul, de la franchise et de la cordialité. Marie et Domingue même ▼liaient à son secours. Ils s'affligeaient , s'ils le voyaient affligé ; et ils pleuraient , s'ils le voyaient plem^r. Ainsi des plantes foibles s'entrelacent ensemble pour résister aiu ouragans.
Dans la belle saison, ils allaient tous les dmianches à la messe à l'^lbie des Pamplemousses, dont vous Toyez le clocher là-bas dans la plaine. Il y venait des babitans riches, en palanquin, qui s'empressèrent plusieurs fois de foire la connaissance de ces fomilles si unies, et de les imiter à des parties de plaisir. Mab elles repotissèreut tmijours leurs offres avec hoiméteté et respect , persuadées que les gens puissans ne recherdient les foibles que pour avoir des oomplaisans, et qu'on ne peut être complaisant qu'en flattant les passions d'autmi, boimeset mauvaises. D'un autre ccVté, elles n'évitaient pas avec moins de soin l'accointanoe des petits babitans , pour l'ordinaire jaloux , médisans et grossiers. Elles passèrent d'alwni auprès des uns pour timides, et auprès des autres pour fières; mais leur conduite réservée était accompagnée de marques de politesse si obligeantes , surtout envers les misérables , qu'elles acquirent insensiblement le respect des riches et la confiance des pauvres.
Après la messe, on venait souvent les requérir de quelque bon office. C'était une personne aftligée qui leur demandait des conseils, ou un enfant qui les priait de passer chez sa mère malade, dans un des quartiers voisins. Elles portaient toujours avec elles quelques recettes u'iles aux maladies ordinaires aux babitans, et elles y joignaient la bonne grâce, qui donne tant de prix aux petits services.
Ces fomilles heureuses étendaient leurs amas sensibles à tout ce qui les environnait. Elles avaient donné les noms les plus tendres aux objets en apparence les plus indifTérens. Un cercle d'orangers, de bananiers et de jam-roses plantés autour d'une pelouse au milieu de laquelle Virginie et Paul allaient quelquefois danser, se nommait la concorde. Un vieux arbre à Tombre duqtiel madame de la Tour et Marguerite s'étaient raconté leurs malheurs s'appelait les pleurs essuyés. Elles faisaient porter les noms de Bretagne et de Normandie à de petites portions de terre où elles avaient semé du blé, des fraises et des pois. Domingue et Marie, désirant, à l'imitation de leurs maltresses, se rappeler les lieux de leur naissance en Afrique, appelaient Angola et Fodllepointb deux endroits où croissait l'herbe dont ils faisaient des paniers , et où ils avaient planté un calebassier. Ainsi, par ces productions de leurs climats, ces fomilles expatriées entretenaient les douces illusions de leur pays, et en calmaient les regrets dans nne terre étrangère. Hélas! j'ai vu s'animer de mille appellations charmantes les arbres , les fontaines , les rochers de ce lieu maintenant si bouleversé, et qui, semblable à un champ de la Grèce, n'offre plus que des mines et des noms louchans.
Mais de tout ce que renfermait celte enceinte, rien n'était plus agréable que ce qu'on appelait le REPOS DB ViRGLME. Au pied du rocher la découverte DE l'amitié est un enfoncement d'où sort une fontaine qui forme , dès sa source , une petite tlaque d'eau , au milieu d'un pré d'une herbe fine. Lorsque Marguerite eut mis Paul an moftde, je lui fis présent d'un coco des Indes , qu'on m'avait donné. Elle planta ce fruit sur le bord de cette flaque d'eau , afin que l'arbre qu'il produirait servit un jour d'époque à la naissance de son fils. Madame de la Tour, à son exemple , y en planta un autre , dans une semblable intention , dès qu'elle fut accouchée de Virginie. Il naquit de ces denx fruits deux cocotiers , qui formaient toutes les archives de ces deux familles; l'un se nommait l'arbre de Paul , et l'autre l'arbre de Virginie. Ils crûrent tous deux , dans la même proportion de leurs jeunes maîtres, d'une hauteur un peu inégale, tuais qui surpassait, au bout de douze ans, celle de leurs cabanes. Déjà ils entrelaçaient leurs palmes, et laissaient pendre leurs jeunes grappes de cocos au-dessus du bassin de la fontaine. Excepté cette plantation , on avait laissé cet enfoncement du rocher tel que la nature l'avait orné. Sur ses flancs bruns et humides rayonnaient en étoiles vertes et noires de larges capillaires , et flottaient au gré des vents des touffes de scolopendre , sus-
pendues comme de longs robans d'un vert pourpré. Près de là croissaient des lioères de pervenche, dont les fleurs sont presque semblables à celles de la giroflée rouge, et des pimens, dont les gousses, couleur de sang, sont plus éclatantes que le corail. Aux environs, l'herbe de baume, dont les feuilles sont en cœur, et les basilics à odeur de girofle , exhalaient les plus donx parfums. Du haut de l'escarpement de la montagne pendaient des lianes semblables à des draperies flottantes, qui formaient sur les flancs des rochers de grandes courtines de verdure. Les oiseaux de mer, attirés par ces retraites paisibles , y venaient passer la nuit. Au coucher du soleil, on y voyait voler, le long des rivages de la mer, le corbigeau et l'alonette marine; et au haut des airs , la nohre frégate , avec l'oiseau blanc du tropique, qui abandonnaient, ainsi que l'astre du jour, les solitudes de l'ooém indien. Virgmie aimait à se reposer snr les bords de cette fontaine, décorée d'une pompe à ia fois magnifique et sauvage. Souvent elle y venait laver le linge de la Emilie , à l'ombre des deux cocotiers. Quelquefois elle y menait paître ses chèvres. Pendant qu'elle préparait des fromages avec leur lait, elle se plaisait à leur voir brouter les capillaires sur les flancs escarpés de la roche, et se tenir en l'air sur une de ces corniches comme sur un piédestal. Paul , voyant que ce lieu était aimé de Virginie , y apporta de la forêt voisine des nids de toute sorte d'oiseaux. Les pères et les mères de ces oiseaux suivirent leurs petits, et vinrent s'établir dans cette nouvelle colonie. Virginie leur distribuait de temps en temps des grains de riz , de maïs et de millet. Dès qu'elle paraissait, les merles sifileurs, les bengalis dont le ramage est si doux, les cardinaux dont le plumage est couleur de feu , quittaient leurs buissons; des perruches, vertes comme des émeraiides, descendaient des lataniers voisins; des perdrix accouraient sous l'herbe : tons s'avançaient péle-niêle jusqu'à ses pieds, comme des poules. Paul et elle s'amusaient avec transport de leurs jeux , de leurs appétits et de leurs amours.
Aimables enfans, vous passiez ainsi dans l'innocence vos premiers jours , en vous exerçant aux bienfaits ! Combien de fois dans ce lieu , vos mères, vous serrant dans leni*s bras, bénissaient le ciel de la consolation que vous pré|)ariez à leur vieillesse , et de vous voir entrer dans la vie sous de si heureux auspices! Combien de fols , à l'ombre de ces rochers, ai-je partagé avec elles vos repas champêtres, qui n'avaient coûté la vie à aucun animal ! Des calebasses pleines de lait , des œuls fvaïs , des gâteaux de riz sur des feuilles de bana-
PAUL ET VIRGINIE
SSi
Yùers, des corbeilles chargées de patates , de mangues, d'oranges, de grenades, de bananes, d'allés, d'ananas, ofTraîenl à la fois les mets les pins sains, les couleurs les plus gaies et les sucs les plus agréables.
La conversation était aussi douce et aussi innocente que ces festins. Paul y parlait souvent des travaux du jour et de ceux du lendemain. Il méditait toujours quelque chose d'utile pour la société. Ici, les sentiers n'étaient pas commodes; là, on était mal assis; ces jeunes berceaux ne donnaient pas assez d'ombrage ; Vii^inie serait mieux là.
Dans la saison pluvieuse, ils passaient le jour tous ensemble daas la case, maîtres et serviteurs, occupés à faire des nattes d'herbes et des paniers de bambou. On voyait rangés dans le plus grand ordre , aux parois de la muraille, des râteaux, des haches, des bêches, et auprès de ces instnimens de l'agriculture , les productions qui en étaient les fruits , des sacs de riz , des gerbes de blé et des régimes de bananes. La délicatesse s'y joignait toujours à l'abondance. Virginie , instruite par Marguerite et par sa mère, y préparait des sorbets et des cordiaux avec le jus des cannes à sucre, des citrons et des cédrats.
La nuit venue, ils soupaient à la lueur d'une lampe ; ensuite madame de La Tour ou Marguerite racontait quelques histoires de voyageurs égarés la nuit dans les bois de l'Europe infestés de voleurs, ou le naufrage de quelque vaisseau jeté par la tempête sur les rochers d'une lie déserte. A ces récits, les âmes sensibles de leurs enfons s'enflammaient. Ils priaient le ciel de letu* foire la grâce d'exercer quelque jour l'hospitalité envers de semblables malheureux. Cependant les deux familles se séparaient pour aller prendre du repos, dans l'impatience de se revoir le lendemain. Quelquefois elles s'endormaient au bruit de la pluie qui tombaii par torrens sur la couverture de leurs cases, ou à celui des vents qui leur apportaient le mur-' mure lointain des flots qui se brisaient siur le rivage. Elles bénissaient Dieu de leur sécurité personnelle , dont le sentiment redoublait par celui du danger éloigné.
De temgs en temps, madame de La Tour lisait publiiiuement quelque histoire touchante de l'ancien ou du nouveau Testament. Ils raisonnaient peu sur ces livres sacrés; car leur théologie était toute en sentiment comme celle de la nature , et leur morale toute en action comme celle de l'Evangile. Ils n'avaient point de jours destinés aux plabirs, et d'autres à la tristesse. Chaque jour était poiu* eux un jour de fête, et tout ce qui les
environnait, un temple divin, où ils admiraient sans cesse une Intelligence infinie , toute-puissante et amie des hommes. Ce sentiment de amfiance dans le pouvoir suprême les remplissait de consolation pour le passé , de courage pour le présent, et d'espérance pour l'avenir. Voilà conmie ces femmes, forcées par le malheur de rentrer dans la nature , avaient développé en elles-mêmes et dans leurs enfans ces sentimens que donne la nature, pour nous empêclier de tomber dans le malheur.
Mais comme il s'élève quelquefois dans l'ame la mieux réglée des nuages qui la troublent, quand quelque membre de leur société paraissait triste , tous les autres se réunissaient autour de lui et l'enlevaient aux pensées amères, plus par des sentimens que par des réflexions. Chactm y employait son caractère particulier : Marguerite , ime gaieté vive; madame de La Tour, une théologie douce; Virginie, des caresses, tendres; Paul , de la franchise et de la cordialité. Marie et Domingue même venaient à son secours. Ils s'affligeaient, s'ils le voyaient affligé ; et ils pleuraient , s'ils le voyaient pleurer. Ainsi des plantes foibles s'entrelacent ensemble pour résister aux ouragans.
Dans la belle saison, ils allaient tous les dimanches à la messe à l'églûte des Pamfdemousses , dont vous voyez le clocher là-bas dans la plaine. Il y venait des habitans riches, en palanquin, qui s'empressèrent plusieurs fois de foire la connaissance de ces fomilles si unies, et de les inviter à des parties de plaisir. Mais elles repoussèrent toujours leurs offres avec honnêteté et respect , persuadées que les gens puissans ne recherdient les faibles que pour avoir des oomplaisans, et qu'on ne peut être complaisant qu'en flattant les passions d'autrui, bonnes et mauvaises. D'un autre côté, elles n'évitaient pas avec moins de soin l'accointance des petits habitans , pour l'ordinaire jaloux, médisans et grossiers. EUes passèrent d'alx>rd auprès des uns pour timides, et auprès des autres pour fières; mais leur conduite réservée était accompagnée de marques de politesse si obligeantes, surtout envers les misérables , qu'elles acquirent insensiblement le respect des riches et la confiance des pauvres.
Après la messe , on venait sonvent les requérir de quelque bon oflioe. C'était une personne affligée qui leur demandait des conseils, ou un enfant qui les priait de passer chez sa mère malade, dans un des quartiers voisins. Elles portaient toujours avec elles quelques recettes ailes aux maladies ordinaires aux habitans, et elles y joignaient la boime grâce, qui donne tant de prix aux petits services.
Soi
PAUL ET VIRGINIK.
Elles réussissaient snrtoul à bannir les peines de Tespril, si intolérables dans la solitude et dans un corps iniirme. Madame de La Tour parlait avec tant de confiance de la Divinité , (|ue le malade , en l'écoutant, la croyait présente. Virfiriuie revenait bien souvent de là les yeux humides de larmes, mais le cœur rempli de joie ; car elle avait eu Tim;casiou de faire du bien. C'était elle qui préparait d'avance les remèdes nécessaires aux malades , et qui les leur présentait avec une gnlce ineffabie. Après ces visites d'humanité, elles prolongeaient quelquefois leur chemin par la vallée de la Montagne-Longue juscfue chez moi , où je lei> attendais à diner sur les bords de la petite rivière qui coule dans mon voisinage. Je me procurais, pour ces occasions, (pielques bouteilles de vin vieux, afin d'augmenter la gaieté de nos repas indiens , par ces douces et conliales productions de l'Europe. D'autres fois , nous nous donnions rendezvous sur les bords de la mer, à l'embouchure de quelques autres petites rivières, qui ne sont guère ici que de grands ruisseaux. Nous y apportions , de riiabitation, des provisions végétales que nous joignions à celles que la mer nous fournissait en abondance. Nous péchions sur ces rivages des cabots, des polj'pes, des rougets, des langoustes , des clievrettes, des crabes, des oursins, des huîtres et des coquillages de toute espèce. Les sites les plus terribles nous procuraient souvent les plaisirs les plus tranquilles. Quelquefois , assis sur un rocher, à l'ombre d'un veloutier, nous voyions les flots du large venir se briser à nos pieds avec un horrible fracas. Paul, qui nageait d'ailleurs comme un poisson, s'avançait quelquefois sur les récifs, au devant des lames; puis, à leur approche., il fuyait sur le rivage , devant leurs grandes volutes écumeuses et mugissantes qui le poursuivaient bien avant sur la grève. Mais V^irgiuie , à cette vue , jetait des cris perçans, et disait que ces jeux-là lui faisaient grand'peur.
Nos repas étaient suivis des chaïUs et des danses de ces deux jeunes gens. Virginie cliantait le bonheur de la vie cliampétre et les malheurs des gens de mer, que l'avarice porte à naviguer sur un élément furieux , plutôt que de cultiver la terre , qui donne paisiblement tant de biens. Quelquefois, à la manière des noirs , elle exécutait avec Paul une pantomine. La pantomine est le premier langage de l'homme ; elle est connue de toutes les nations. Elle est si naturelle et si expressive, que les enrans des blancs ne tardent pas à rapprendre , dès qu'ils ont vu ceux des noirs s'y exercer. Yii^inie se rappelant, dans les lectures que lui faisait sa mère, les histoires qui l'avaient le plus
toudiée, eu rendait les principaux é^'éiieinetisatcd beaucoup de naïveté. Tantôt , au son du tam-tam de Dommgue, elle se présentait sur b pelouse , portant une cruche sur sa tête; elle s'avançait avec timidité à la source d'une fontaine voisine , pour y puiser de l'eau. Domingue et Marie, représenlant les bergers de Madian , lui en défendaient Tappro^ che et feignaient de la repousser. Paul accourait à son secours, battait les bergers, remplissait la cruche de Virginie; et, en la lui [wsant sur la tête, il lui mettait en même tem(»s une couronne de fleurs rouges de pervenche, qui relevait la Mancheur de scm teint. Alors, me prêtant à leurs jeux, je me chargeais du personnage de Raguel, et j'accordais à Paid ma fille Séphora en mariage.
Une autre fois, elle représentait l'infortunée Ruth, qui retourne veuve et pauvre dans son pays, où elle se trouve étrangère , après une longue absence. Domingue et Marie contredisaient les moissonneiu*8. Virginie feignait de glaner çà et là, sur leurs pas, quelques épis de blé. Paul, imitant la gravité d'un patriardie, l'interrogeait; elle répondait en tremblant à ses questions. Bientôt ému de pitié, il accordait l'hospitalité à l'innocence, et un asile à l'infortune; il remplissait le tablier de Virghiie de toutes sortes de provisions, et l'amenait devant nous comme devant les anciens de la ville , en déclarant qu'il la prenait en mariage malgré son indigence. Madame de La Tour, à cette scène , venant à se rappeler l'abandon où l'avaient laissée ses propres parens, son veuvage, la bonne réception que lui a^-ait foite Marguerite, suivie maintenant de l'espoir d'un mariage heureux entre leurs enfans, ne pouvait s'empêcher de pleurer; et ce souvenir confus de maux et de biens nous faisait verser à tous des larmes de douleur et de joie.
Ces drames étaient rendus avec tant de vérité , qu'on se croyait transporté dans les champs de la Syrie ou de la Palestine. Nous ne manquions point de décorations, d'illuminations et d'orchestre convenables à ce spectacle. Le lieu de la scène était , pour l'ordinaire, au carrefour d'une forêt, dont les percés formaient autour de nous plusieurs arcades de feuillage. Nous étions, à leur centre, abrités de la chaleur pendant toute la journée ; mais quand le soleil était descendu à l'horizon, ses rayons, brisés par les troncs des arbres, divergeaient dans les ombres de la forêt en longues gerbes lumineuses qui produisaient le plus majestueux efTet. QueUpiefois son disipie tout entier paraissait à l'extrémité d'une avenue, et la rendait toute étincelante de lumière. Le feuillage des arbres, éclairé en dessous de ses rayons safranés, lirillait
SSo
des feux de la topaze et de rémerande. Leurs troncs moussus et bruns paraissaient changés en colonnes de bronze antique; et les oiseaux , déjà retirés en silence sous la sombre feuillée pour y jKLsser la nuit, surpris de revoir une seconde aurore, saluaient tons à la fois Tastre du jour par mille et mille diansons.
La nuit nous surprenait bien souvent dans ces fêtes champêtres ; mais la pureté de Tair et la douceur du climat nous permettaient de dormir sous un ajoupa , au milieu des bois , sans craindre d'ailleurs les voleurs, ni de près ni de loin. Chacun , le lendemain , retournait dans sa case, et la retrouvait dans l'état où il l'avait laissée. Il y avait alors tant de bonne foi et de simplicité dans cette lie sans conunerce, que les portes de beaucoup de maisons ne fermaient point à la clef, et qu'une serrure était un objet de curiosité pouf plusieurs créoles.
Mais il y avait dans l'année des jours qui étaient, pour Paul et Virginie, des jours de plus grandes réjouissances; c'étaient les fêtes de leurs mères. Virginie ne manquait pas , la veille , de pétrir et de cuire des gâteaux de farine de froment, qu'elle envoyait à de pauvres familles de blancs nées dans 111e , qui n'avaient jamais mangé de pain d'Europe, et qui , sans aucun secours de noirs, réduites à vivre de manioc au milieu des bois, n'avaient, pour supporter la pauvreté , ni la stupidité qui accompagne l'esclavage, ni le conrage qui vient de l'édncation. Ces gâteaux étaient les seuls présens que Virginie pût faire de l'aisance de l'habitation; mais elle y joignait une bonne grâce qui leur donnait un grand prix. D'abord , c'était Paul qui était chargé de les porter lui-même à ces femilles; et elles s'engageaient , en les recevant , de venir le lendemain passer la journée chez madame de La Tour et Marguerite. On voyait alors arriver une mère de famille avec deux ou trois misérables filles, jaunes, maigres, et si timides, qu'elles n'osaient lever les yeux. Virginie les mettait bientôt à leur aise; elle leur servait des rafralchissemens , dont elle relevait la bonté par quelque circonstance particulière, qui en augmentait , selon elle, l'agrément : cette liqueur avait été préparée par Marguerite ; cette autre par sa mère ; son frère avait cueilli lui-même ce fruit au haut d'un arbre. Elle engageait Paul à les faire danser. Elle ne les quittait point qu'elle ne les vit contentes et satisfaites. Elle voulait qu'elles fussent joyeuses de la joie de sa famille. « On ne foit son bonheur, disait-elle , » qu'en s'occupant de celui des autres. » Quand elles s'en retournaient, elle les engageait d'emporter ce qui paraissait leur avoir foit plaisir, couvrant
Bernardin.
la nécessité d'agréer ses présens du prétexte de leur nouveauté on de leur singularité. Si elle remarquait trop de délabrement dans leurs habits, elle choisissait , avec l'agrément de sa mère, quel qoes-uns des siens , et elle chargeait Paul d'aller secrètement les déposer à la porte de leurs cases. Ainsi elle faisait le bien à l'exemple de la Divinité, cachant la bienfaitrice et montrant le bienfeit.
Vous autres Européens, dont l'esprit se remplit dès l'enfance de Unt de préjugés contraires au bonheur, vous ne pouvez concevoir que la nature puisse donner tant de lumières et de plaisirs. Voire ame , circonscrite dans une petite sphère de connaissances humaines, atteint bientôt le terme de ses jouissances artificielles; mais la nature et le cœur sont inépuisables. Paul et Virginie n'avaient ni horloges, ni aknanachs, ni livres de chronologie, d'histoii-e et de philosophie. Les périodes de leur vie se réglaient sur celjes de la nature. Ils connaissaient les heures du jour par l'ombre des arbres; les saisons^ par les temps où ils donnent leurs fleurs ou leurs fruits, et les années, par le nombre de leurs récoltes. Ces douces images répandaient les plus grands charmes dans leurs conversations. « Il est temps de dhier, disait Virginie » à la famille, les ombres des bananiers sont à leurs V pieds; » ou bien : « la nuit s'approche, les ta- » marins ferment leurs feuilles. •— Quand vien- » drez-vous nous voir ? lui disaient quelques amies » du voisinage. — Aux cannes de sucre, répon- » dait Virginie. — Votre visite nous sera encore » plus douce et plus agréable, » reprenaient ces jeunes filles. Quand on l'interrogeait sur son âge et sur celui de Paul : » Mon frère , disait-elle , » est de l'âge du grand cocotier de la fontaine, et » moi de celui dn plus petit. Les manguiers ont » donné douze fois leurs fruits, et les orangers » vingt-quatre fois leurs fleurs, depuis que je sub » au monde. » Leur vie semblait attachée à celle des arbres, comme celle des faunes et des drj-ades. Ils ne connaissaient d'autres époques historiques que celles de la vie de leurs mères , d'autre chronologie que cel'e de leurs vergers , et d'autre philosophie que de faire du bien à tout le monde , et de se résigner à la volonté de Dieu.
Après tout, qu'avalent besoin ces jeunes gens d*être riches et savans à notre manière? leurs besoins et leur ignorance ajoutaient encore à leur félicité. Il n'y avait point de jour qu'ils ne se communiquassent quelques secours ou quelques lumières; oui, des lumières : et quand il s'y serait mêlé quelques erreurs , l'homme pur n'en a point de dangereuses à craindre. Ainsi croissaient ces deux enfans de la nature. Aucun sood n'avait ridé leur
PAUL ET VIRGINIE
front ; aucune intempérance n'avait corrompu leur sang ; aucune passion malheureuse n'avait dépravé leur cœur : Tamour, l'innocence, la piété, développaient chaque jour la beauté de leur ame en grâces ineffobles, dans leurs traits , leurs attitudes et leurs mouvemens. Au matin de la vie, ils en avaient toute la fraîcheur : tels dans le jardin d'£den parurent nos premiers parens, lorsque, sortant des^ mains de Dieu , ils se virent , s'approchèrent, et conversèrent d'abord comme frère et comme sœur : Virginie, douce, modeste, confiante comme Eve; et Paul , semblable à Adam , ayant la taille d'un honome , avec la simplicité d'un
enfiuit.
Quelquefois, seul avec elle (il me l'a mille fois raconté ) , il lui disait, au retour de ses travaux : « Lorsque je sois fhtigué, U vue me délasse. Quand w du haut de la montagne je t'aperçois au fiond de » ce vallon, tu me parais au milieu de nos vergers » comme un bonloQ*de rose. Si tu marches vers la w maison de nos mères, la perdrix qui court vers # ses petits a un corsage moins beau et une démar- » cbe moins légère. Quoique je te perde de vue k » travers les arbres, je n'ai pas besoin de te voir » pour te retrouver; quelque chose de toi que » je ne puis dire reste pour moi dans l'air où tu » passes, sur l'herbe où tu t'assieds. Lorsque je » t'approche, tu ravis tous mes sens. L'azur du ciel » est moms beau que le bleu de tes yeux, le chant » des bengalis moms doux que le son de ta voix. » Si je te touche seulement du bout du doigt, tout » mon corps frémit de plaisir. Souviens-toi du jour » où nous passâmes k travers les cailloux roulans » de la rivière des Trois-Mamelles. En arrivant » sur ses bords , j'étais déjà bien fatigué ; mais » quand je t'eus prise sur mon dos, il me semblait » que j'avais des ailes comme un oiseau. Dis-moi » par quel charme tu as pu m'enchanter. Est-ce » par ton esprit ? mais nos mères en ont plus que » nous deux. Est-ce par tes caresses ? mais elles » m'embrassent plus souvent que toi. Je crois que » c'est par ta bonté. Je n'oublierai jamais que tu as » marché nu-pieds jusqu'à la Rivière-Noire pour » demander la grâce d'une pauvre esclave fîigi- » tive. Tiens, ma bien-aimée, prends cette bran- » che fleurie de citronnier que j'ai cueillie dans la » forêt; tu la mettras la nqit près de ton lit. Mange » ce rayon de miel; je l'ai pris pour toi au haut » d'un rocher. Mais auparavant repose-toi sur mon » sein, et je serai délassé. »
Virginie lui répondait : « O mon frère! les » rayons du soleil au matin , au haut de ces ro- » chers , me donnent moins de joie que ta pré- » sence. J'aime bien ma mère, j'aime bien la
» tienne; mais quand elles t'appeilenl mon flh, je » les aime encore davantage. Les caresMs qu'ellm » te font me sont plus sensibles que celles que j'en » reçois. Tu me demandes pourquoi tu m'aima; » mais tout ce qui a été élevé «mm*»^^!^ s'aime. » Vois nos oiseaux : élevés dans les mêmes nids, » ils s'aiment comme nous; ils sont toajoars en- » semble comme nous. Ecoute comme il» s'appel- » lent et se répondent d'un arbre à Fantre. De » même , quand l'écho me foit entendre ks aiis » que tu joues sur ta flûte, au haut de la monla- » tagne , j'en répète les paroles au faad de ce val- » Ion. Tu m'es cher, surtout depois le jour oà ta » voulais te battre pour moi contre le maître de » l'esclave. Depuis ce temps-là , je me suis dit hkm » des fois : Ah ! mon frère a un bon' offor ; w» » lui je serais morte d'effroi. Je prie Diea tous ki » jours pour ma mère, pour la tienne, pour toi, » pour nos pauvres serviteurs; mais quand je pro- » nonce ton nom, il me semble que ma dévetioa » augmente. Je demande si instamment à Dieo » qu'il ne t'arrive aucun mal ! Pourquoi vas-ta à » loin et si haut me diercher des fhiita el des » fleurs? n'en avons-nous pas assez dans le jardin ? » Comme te voilà fatigué ! tu es tout en nage. * Et, avec son petit mouchoir blanc ^ elle loi essuyait le front et les joues, et elle lui donnait plusieurs baisers.
Cependant , depuis quelque temps , Viiginie m sentait agitée d'un mal inconnu. Ses beaox yenx bleus se marbraient de noir; son teint jannisBail; une langueur universelle abattait son corps. La sérénité n'était plus sur son front, ni le sourire sur ses lè\'res. On la voyait tout à coup gaie sans joie, et triste sans chagrin. Elle fuyait ses jeux ioMh cens , ses doux travaux, et la société de sa fianîfle bien-aimée. Elle errait çà et là dans les lieux kt plus solitaires de Fliabitalion, dierchant partort du repos , et ne le trouvant nulle part. Quelquete, à la vue de Paul , elle allait vers lui en fiDlâtrant; puis tout à coup, près de l'aborder, un embanai subit la saisissait; un rouge vif colorait ses joue» pâles, et ses yeux n'osaient plus s'arrêter sur io siens. Paul lui disait : a La verdure couvre » chers ; nos oiseaux chantent quand ils te » tout est gai autour de toi ; toi seule es triste. » Et il cherchait à la ranimer en l'embrassant, mai elle détournait la tète, et fuyait tremblante vm sa mère. L'infortunée se sentait troublée par kscaresses de son frère. Paul ne comprenait rien à do caprices si nouveaux et si étranges. Un mal a*^ rive guère seul.
Un de ces étés qui désolent de temps à aoùe les terres situées entre les tropiques Tint étendic
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m ses ravages. C'éUil vei^ la fin de décembre , lorsque le soleil , au Capricorne , échauffe pendant trois semaines l'Ile de France de ses feux verticaux. Le vent du sud-est, qui y règne presque toute Tannée , n'y soufflait plus. De longs tourbillons de poussière s'élevaient sur les chemins et ^restaient suspendus en l'air. La terre se fendait de toutes parts; l'herbe était biiilée; des exhalaisons diaudes sortaient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étaient dessécliés. Aucun nuage ne venait du côté de la mer. Seulement , pendant le jour, des vapeurs rousses s'élevaient de dessus ses plaines , et paraissaient , au coucher du soleil , comme les flammes d'un incendie. La nuit même n'apportait aucun rafralclûssement à l'atmosphère embrasée. L'orbe de la lune, tout rouge, se levait, dans un horizon embrumé, d'une grandeur démesurée. Les troupeau^ , abattus sur les flancs des collines , le cou tendu vers le ciel , aspirant l'air, disaient retentir les vallons de tristes magissemens. Le Cafre même qui les conduisait se coachait sur la terre pour y trouver de la firalcbeur; mais partout le sol était brûlant , et l'air étoufbnt retentissait du bourdonnement des insectes, qui cherchaient à se désaltérer dans le sang des hommes et des animaux.
Daps une de ces nuits ardentes , Virginie sentit redoubler tous les symptômes de son mal. Elle se levait, elle s'asseyait, elle se recouchait, et ne trouvait dans aucune attitude ni le sommeil ni le repos. Elle s'achemine, à la clarté de la lune , vers sa fontaine. Elle en aperçoit la source qui , malgré la sécheresse, coulait encore en fileis d'argent sur les flancs bruns du rocher. Elle se plonge dans son bassin. D'abord, la fraîcheur ranûne ses sens, et qûlle souvenirs agréables se présentent à son esprit. Elle se rappelle que , dans son enfance, sa mère et Marguerite s'amusaient à la baigner avec Paul dans ce même lieu; que Paul ensuite, réservant ce bain pour elle seule , en avait creusé le lit, couvert le fond de sable , et semé sur ses bords des herbes aromatiques. Elle entrevoit dans l'eau, snr ses bras nus et sur son sein , les reflets des deux palmiers plantés à la naissance de son frère et à la sienne, qui entrelaçaient au-dessus de sa tête leur» rameaux verts et leurs jeunes cocos. £Ue pense à l'amitié de Paul , plus douce que les parfums, plus pare que l'eau des fontaines, plus forte que les palmiers unis , et elle soupire. EUe songe à la nuit, à la solitnde; et nn feu dévorant la saisit. Aussitôt elle sort, ef&^yée , de ces dangereux ombrages et de ces eaux plus brûlantes que les soleils de la zone torride. EUe court auprès de sa mère chercher un appui contre elle-même. Plosieurs fois, voulant
lui raconter ses peines , elle lui pressa les maias dans les sieiuies ; plusieurs fois elle fut près de prononcer le nom de Paul , mais son cœur oppressé laissa sa langue sans expression; et posant sa tète sur le sem maternel , elle ne put que l'inonder de ses larmes.
Madame de la Tour pénétrait bien la cause du mal de sa ûlle , mais elle n'osait elle-même lui en parler, a Mon enfant, lui disait-elle , adresse-toi à » Dieu qui dispose à son gré de la santé et de la » vie. Il t'éprouve aujourd'hui pour te récompen- » ser demain. Songe que nous ne sonmies sur la » terre que pour exercer la vertu. »
Cependant ces chaleurs excessives élevèrent de l'océan des vapeurs qui couvrirent l'Ile comme im vaste parasol. Les sommets des montagnes les rassemblaient autour d'eux, et de longs siUoosde feu sortaient de temps en temps de leurs pitons embrumés. Bientôt des tonnerres affreux firent retentir de leurs éclats les bois, les plaines et les vallons; des pluies épouvantables, semblables à des cataractes, tombèrent du ciel. Des torrens écumeox se précipitaient le long des flancs de celle montagne ; le fond de ce bassin était devenu une mer; le plateau où sont assises les cabanes, une petite Ile, et l'entrée de ce vallon une écluse par où sortaient pêle-mêle avec les eaux mugissantes les terres, les arbres et les rochers.
Toute la famille tremblante priait Dieu dans la case de madame de La Tour, dont le toit craquait horriblement par l'efTort des vents. Quoique la porte et* les contrevents en fussent bien fermés , tous les objets s'y distinguaient à travers les jointtves de la charpente , tant les éclairs étaient vifs et firequens! L'intrépide Paul, suivi deDomingue, allait d'une case à l'autre , malgré la fureur de la tempête , assurant ici une paroi avec un arc-boutant, et enfonçant là un pieu; il ne rentrait que pour consoler la famille par l'espoir prochain du retour du beau temps. En effet, sur le soir la pluie cessa, le vent alizé du sud-est reprit son cours ordinaire y les nuages orageux furent jetés vers le nord-ouest, et le soleil couchant parut à l'horizon.
Le premier désir de Virginie fut de revoir le lieu de son repos. Paul s'approclia d'elle d'un air timide , et lui présenta son bras pour l'aider à marcher. Elle l'accepta en souriant, et ils sortirent ensemble de la case. L'air était frais et sonore. Des fumées blanches s'élevaient sur les croupes de la montagne, sillonnée çà et là de l'écume des torrens qui tarissaient de tous côtés. Pour le jardin , il était tout bouleversé par d'affreux ravins; la plupart des arbres fruitiers avaient leurs racines en haut; de grands amas de sable couvraient les
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lisières des prairies , et avaienft comblé le bain de Virginie. Cependanl les deux cocotiers étaient debout et bien verdoyans. Mais i< n'y avait plus aux environs , ni gazons, ni berceaux . ni oiseaux , excepté quekjues ben<^alis qui, sur Ja pointe des rochers voisins, déploraient, par des chants plaintifs, la perte de leurs petits.
A la vue de cette désolation, Virginie dit à Paul : <i Vous aviez apporté ici des oiseaux, Touragan les » a tués. Vous aviez planté ce jardin, il est détniil. » Tout périt sur la terre; il n*y a que le ciel qui ne » change point. » Paul lui répondit : « Que ne » puis-je vous donner quelque chose du ciel ! mais » je ne possède rien, même sur la terre. » Virginie reprit en rougissant : « Vous avez à vous le » portrait de saint Paul. » A peine eut-elle parlé , qu'il com-ut le chercher dans la case de sa mère. Ce portrait était une petite miniature , représentant l'erraite Paul. Marguerite y avait une grande dévotion. Elle l'avait porté long-temps suspendu à son cou , étant fille; ensuite, devenue mère, elle Tavait mis à celui de son enfant. Il était même arrivé qu'étant enceinte de lui , et délaissée de tout le monde, à force de contempler l'image de ce bienheureux solitaire , son fruit en avait contracté quelque ressemblance; ce qui l'avait décidée à lui en faire porter le nom , et à lui donner pour patron un saint qui avait passé sa vie loin des hommes , qui l'avaient elle-même abusée , puis abandonnée. Virginie , en recevant ce petit portrait des mains de Paul , lui dit d'un ton ému : « Mon frère, il ne » me sera jamais enlevé tant que je vivrai , et je » n'oublierai jamais que tu m'as donné la seule » chosfe que tu possèdes au monde. » A ce ton d'amitié , à ce retour inespéré de familiarité et de tendresse, Paul voulut l'embrasser; mais, aussi légère qu'un oiseau , elle lui échappa , et le laissa hors de lui , ne concevant rien à une conduite si extraordinaire.
Ce|)endant Marguerite disait à madame de La Tour : u Pourquoi ne marions-nous pas nos en- » fans? ILs ont l'un pour l'autre une passion ex- » trénic , dont mon lils ne s'aperçoit pas encore. » Lorsque la nature lui aura parlé , en vain nous » veillons sur eux ; tout est à craindre. » Madame de [Ji Tour lui répondit : « Ils sont trop jeunes et » trop pauvres. Quel chagrin pour nous , si Virn ginie mettait au monde des enfans malheureux , » ((u'elle n'aurait peut-être pas la force d'élever î » Ton noir Domingue est bien cassé ; Marie est » infirme. Moi-même, chère amie, depuis quinze » ans je me sens fort affaiblie. On vieillit promp- « tement dans les payscliauds, et encore plus vite » dans le chagrin. Paul est notre unique es|}érance.
» Attendons (|ue l'âge ait fonné son tempéfament, » et qu'il puisse nous soutenir par son travail. A » présent, tu le sais, nous n'avons guère qnele » nécessaire de chaque jour. Mais , en disant pas- » ser Paul dans l'Inde pour un peu de temps, le » commerce lui fournira de quoi acheter quelques » esclaves; et , à son retour ici , nous le marieram » à Virginie ; car je crois que personne ne peot » rendre ma chère fiUe aussi heureuse que ton Ois » Paul. Nous en parlerons à notre voisin. »
£n effet, ces dames me consultèrent , et Je fos de leur avis, a Les mers de l'Inde sont belles , leur p dis'je. En prenant ime saison fiivorable poor pas- » ser d'Ici aux Indes, c'est un voyage de six se- » maines au plus, et d'autant de temps poor en » revenir. Nous ferons dans notre quartier ok » pacotille à Paul; car j'ai des voisins qui l'ainient » beaucoup. Quand nous ne lui donnerions que do » coton brut, dont nous ne faisons aacan osage, » faute de moulins pour l'éplocher; du bois d'é- » bène, si commun ici qu'il sert au cbaufbge, et » qudques résmes qui se perdent dans nos bob; » tout cela se vend assez bien aux Indes, et no» » est fort inutile ici. n
Je me cliargeai de demander à M. de La Bourdonnais une permission d'embarquement pour ce voyage, et, avant tout, je voulus en prévenir Paul. Mais quel fut mon étonnement, lorsque ce jeune homme me dit avec un bon sens fbrt andessus de son âge : a Pourquoi voulez-Yons que je » quitte ma famille , pour je ne sais quel projet de » fortune ? Y a-t-il un commerce au m<mde plus » avantageux que la culture d'un champ qui rend » quelquefois cinquante et cent pour un ? Si nom » voulons faire le commerce, ne pouvons-nous pas » le faire en portant notre superflu d'ici à la ville, » sans que j'aille courir aux Indes ? Nos mères me » disent que Domingue est vieux et cassé; mais » moi, je suis jeune, et je me renforce chaque » jour. Il n'a (|u'à leur arriver pendant mon ab- » sence quelque accident , surtout à Virginie, qui » est déjà souffrante. Oh non, non ! je ne saurais » me résoudre à les quitter. »
Sa réponse me jeta dans un grand embarras ; car madame de La Tour ne m'avait pas caché Télit de Virginie , et le désir qu'elle avait de gagner qiiel(|ues années sur l'âge de ces jeimes gens en l» éloignant l'un de l'autre. C'étaient des motib qoe je n'osais même faire soupçonne!* à Paul.
Sur ces entrefaites, un vaisseau arrivé de France apporta à madame de La Tour une lettre de sa tante. La crainte de la mort, sans laqtielle Itn cœurs durs ne seraient jamais sensibles , Tavait frappée. Elle sortait d'nne grande maladie d^
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iiérée en langueur, et que Tàge rendait incurable. ËUe mandait à sa nièce de repasser en France ; ou , si sa santé ne lui permettait pas de faire un si long voyage, elle lui enjoignait d*y envoyer Virginie , à laquelle elle destinait une bonne éducation , un parti à la cour, et la donation de tous ses biens. Elle attachait, disait-elle, le retour de ses bontés à l'exécution de ses ordres.
A peine cette lettre fut lue dans la famille, qu'elle y répandit la consternation. Domîngne et Marie se mirent à pleurer. Paul , inunobUe d'étonnement , paraissait prêt à se mettre en colère. Virginie, les yeux fixés sur sa mère, n'osait proférer un mot. a Pourriez - vous nous quitter » maintenant, dit Marguerite à madame de La » Tour. — Non, mon amie; non, mes enfans, » reprit madame de La Tour ; je ne vous quitterai
V point. J'ai vécu avec vous, et c'est avec vous que » je veux mourir. Je n'ai connu le bonheur que » dans votre amitié. Si ma santé est dérangée, » d'anciens chagrins en sont la cause. J'ai été bles- » sée an cœur par la dureté de mes parens et par » la perte de mon cher époux. Mais, depuis, j'ai » goûté plus de consolation et de félicité avec vous, » sous ces pauvres cabanes , que jamais les riches- » ses de ma famille ne m'en ont foit même espérer » dans ma patrie. »
A ce discours , des larmes de joie coulèrent de tous les yçux. Paul , serrant madame de La Tour dans ses bras, lui dit : a Je ne vous quitterai pas 0 non plus. Je n'irai point aux Indes. Nous tra- » vaillerons tons pour vous, chère maman; rien
V ne vous manquera jamais avec nous. » Mais, de toute la société, la personne qui témoigna le moins de joie, et qui y fut la plus sensible, fut Virginie. Elle parut le reste du jour d'une gaieté douce, et le retour de sa tranquillité mit le comble à la satis&ction générale.
Le lendemain , au lever du soleil , comme ils venaient de faire tous ensemble, suivant leur coutume, la prière du matin qui précédait le déjeuner, Domingue les avertit qu'un monsienr à cheval , suivi de deux esclaves , s'avançait vers l'iiabitation. C'était M. de La Bourdonnais. Il entra dans la case, où toute la famille était à table. Virginie venait de servir, suivant l'usage du pays, du café et du riz cuit à l'eau. Elle y avait joint des patates cliaudes et des bananes fraîches. Il y avait \)om toute vaisselle des moitiés de calebasses, et pour linge des feuilles de bananier. Le gouverneur témoigna d'abord quelque élonnement de la |)auvreté de cette demeure. Ensuite , s'adressant à madame de La Tour, il lui dit que les affaires générales l'empé* cbaieut quelquefois de songer aux particulièi^es.;
mais qu'elle avait bien des droits sur lui. « Vous » avez, ajouta-t-il, madame, une tante de qualité » et fort riche à Paris , qui vous réserve sa fortune, » et vous attend auprès d'elle. » Madame de La Tour répondit au gouverneur que sa santé altérée ne lui permettait pas d'entreprendre un si long voyage. « Au moins, reprit M. de La Bour- » donnais, pour mademoiselle votre fille, si jeune » et si aimable, vous ne sauriez, sans injustice, la » |>river d'ime si grande succession. Je ne vous » cache pas que votre tante a employé l'autorité » pour la faii-e venir auprès d'elle. Les bureaux » m'ont écrit à ce sujet d'user, s'il le fallait, de » mon pouvoir; mais ne l'exerçant que pour ren- » dre heureux les liabitans de celte colonie , j'at- » tends de votre volonté seule un sacrifice de quel- » ques années , d'où dépend l'établissement de » votre fille et le bien-être de toute votre vie. » Pourquoi vient-on aux lies ? n'est-ce pas pour y » faire fortune? N'est-il pas bien plus agréable de » l'aller retrouver dans sa patrie? »
En disant ces mois , il posa sur la tabie un gros sac de piastres que portait un de ses noirs. «Voilà, » ajouta-t-il, ce qui est destiné aux préparatifs de » voyage de mademoiselle votre fille, de la part de » votre (anle. » Ensuite il finit par reprocher avec bonté à madame de La Tour de ne s'être pas adressée à lui dans ses besoins , en la louant cependaui de son noble courage. Paul aussitôt prit la parole, et dit au gouverneur : a Monsieur, ma. » mère s'est adressée à vous, et vous l'avez mal » reçue. >- Avez-vous un autre enlant, madame? » dit M. de La Bourdonnais à madame de L» » Tour. — Non , monsienr, reprit-elle; celui-ci est » le fils de mon amie, mais lui et Virginie nous. » sont communs, et également chers. — Jeune » lionune, dit le gouverneur à Paul, quand vous » anrez acquis l'expérience du monde y vous con- » naîtrez le malheur des gens en place ; vous sau- » rez combien il est facile de les prévenir, combien » aisément ils donnent au vice intrigant ce qui » appartient an mérite qui se cache. »
M. de La Bourdonnais, invité par madame de La Tour, s'assit à table auprès d'elle. Il déjeuna, à la manière des créoles, avec du café mêlé avec du riz cuit à l'eau. Il fut charmé de l'ordre et de la propreté de la petite case , de l'union de ces deux familles charmantes, et du zèle même de leurs vieux domestiques, a II n'y a , dit-il, ici que des V meubles de bois; mais on .y trouve des visages v sereins et des ocetira d'or. « Paul , charmé de la popularité du gouverneur, lui dit : « Je désire être » votre ami, car vous êtes un honnête homme. » M. de La Bonrdonnais reçut avec plaisir cette
PAUL ET VIRGINIE
marqae de cordiaKié insulaire. Il embrassa Panl en lui serrant la main , et l'assura qu'il pouvait compter sur sou amilic.
Après déjeuner, il prit madame de [.a Tour en particulier, et lui dit qu'il se présentait une occasion prochaine d'euvoyer sa fille en France sur un Taisseau prêt à partir; qu'il la recommanderait à une dame de ses parentes (\u\ y était passagère ; qu'il fallait bien se garder d'abandonner une fortune immense pour une satisfaction de quelques années, a Votre tante, ajouta-t-ii en s'en allant, ne » peut pas traîner plus de deux ans : ses amis me » l'ont mandé. Songez-y bien, i^ fortune ne vient » pas tous les jours. Consultez - vous. Tous les » gens de bon sens seront de mon avis. » Elle lui répondit « que ne désirant désormais d'autre bonn heur dans le monde que celui de sa fille, elle » laisserait son départ pour la France entièrement » à sa disposition. »
Madame de La Tour n'était pas f^hée de trouver une occasion de séparer pour quelque temps Virginie et Paul , en procurant un jour leur bonheur mutuel. Elle prit donc sa tille à part et lui dit : « Mon enfknt, nos domestiques sont vieux; Paul » est bien jeune ; Marguerite vient sur l'âge; je » suis déjà infirme : si j'allais mourir, que devien- » driez-vous , sans fortune , au milieu de ces dé- » serts? Vous resteriez donc seule, n'ayant péril sonne qui puisse vous être d'un grand secours, 1» et obligée, pour vivre, de travailler sans cesse à » la terre comme une mercenaire. Cette idée me » pénètre de douleur, n Virginie lui répondit : « Dieu nous a condamnés au travail. Vous m'avez » appris à travailler, et à le bénir chaque jour. » Jusqu'à présent il ne nous a pas abandonnés ; il » ne nous abandonnera point encore. Sa proWi> dence veille particulièrement sur les malhen- » reux. Vous me l'avez dit tant de fois, ma mère! » Je Tie saurais me résoudre à vous quitter. » Madame de La Tour, émue , reprit : a Je n'ai d'autre » projet que de te rendre heureuse, et de te ma- » rier un jour avec Paul , qui n'est point ion » frère. Songe maintenant que sa fortune dépend » de toi. n
Une jeune fille qui aune croit que tout le monde l'ignore. Elle met sur ses yeux le voile qu'elle a sur son cœur; mais quand il est soulevé par une main amie, alors les peines secrètes de sou amour s'échappent comme par une barrière ouverte, et les doux épancbemens de la confiance succèdent aux réserves et aux mystères dont elle s'environnait. Virginie, sensible aux nouveaux témoignages de Iwnté de sa mère, lui raconta quels avaient été ses combats , qui n'ai'aient eu d'autre témoin que
Dieu seul; qu'elle voyait les seooon de sa providence dansMiui d'une mère tendre qui approuvait son Inclination , et qui la dirigerari pur set cmseils; que maintenant, appuyée de «m support, tout l'engageait k rester auprès d'elle, m» inquiétude pour le pr&ent, et sans crainte pour l'avenir.
Madame de Là Tour voyant que sa confidence avait produit un effet contraire à celui qu'elle en attendait, lui dit : « Mon enfant, je ne veux point » te contraindre; délibère à ton aise, mais cache » ton amour à Paul. Quand le cœur d'une fille cet » pris, son amant n'a plus rien k lui demander. »
Vers le soir, comme elle était seule avec Virginie , il entra chez elle un grand homme Yétud'one soutane bleue. C'était un ecclésiastique missioBnaire de l'Ile , et confesseur de madame de La Tour et de Virginie. Il était envoyé par le gouverneur, a Mes eu fans, dit-il en entrant, Dieo ,» soit loué! vous voilà riches. Vous pourrez éooa- » ter votre bon cœur, faire du bien aux pauvres. » Je sais ce que vous a dit M. de La Bourdonnais, » et ce que vous lui avez répondu. Bonne maman, » votre santé vous oblige de rester ici; mais vous, » jeune demoiselle, vous n'avez pomt d'excuse. Il » faut obéir à la Providence, à nos vieux parens, » même injustes. C'est un sacrifice; mais c'est » l'ordre de Dieu. U s'est dévoué pour nous; il )» faut, à son exemple, se dévoner pour le bien de » sa famille. Votre voyage en Fiance aura une fia » heureuse. Ne voulez-vous pas bien y aller, ma i> chère demoiselle? »
Virginie , les yeux baissés , lui répondit en tremblant : « Si c'est l'ordre de Dieu , je ne m'oppose » à rien. Que la volonté de Dieu soit ùate ! » ditelle en pleurant.
Le missionnaire sortit, et fut rendre cumpceau gouverneur du succès de sa oonunission. Cependant madame de l.a Tour m'envoya prier par Domingue de passer chez die , pour ine consulter sur le départ de Virginie. Je ne fus point du tout d'avis qu'on la laissât partir. Je tiens pour principes certains du bonheur (|u'il faut préférer les avantages de la nature à tous ceux de la fbrtuiie , et que nous ne devons point aller clierdier bore de nous ce que nous pouvons trouver chez nous. J'étends ces maximes à tout, sans exception. Mais ({ue- pouvaient mes conseils de modération contre ; les illusions d'une grande fortune, et mes raisons I naturelles contre les préjugés du monde et une ! autorité sacrée pour madame de La Tour? Cette dame ne me consulta donc que par bienséance, et elle ne délibéra plus depuis la décision de son confesseur. Marguerite même, qui, malgré les avan-
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Uiges qu'elle espérait pour 8on (ils de la fortune de Vir^uiey s'était opposée fortement à son départ, ne fit plus d'objections. Pour Paul, qui ignorait le parti auquel on se déterminait, étonné des cour versations secrètes de madame de La Tour et de sa fiUe , il s'abandonnait à une tristesse sombre. « On trame quelque chose contre moi , dit-il , » puisqu'on se cache de moi. »
Cependant le bruit s'étant répandu dans l'Ile qoe la fortune avait visité ces rochers, on y vit grimper des marchands de toute espèce. Ils déployèrent, au milieu de ces pauvres cabanes, les plus riches étoffes de l'Inde : de superbes basins de Goudelour, des mouchoirs de Paliacate et de Mazulipatan , des mousselines de Daca , unies , rayées, brodées, transparentes comme le jour; des baftas de Surate d'un si beau blanc, des diittes de toutes couleurs et des plus rares , à fond sablé et à rameaux verts. Ils déroulèrent de magnifiques étoffes de soie de la Chine, des lampas découpés à jour, des damas d'un blanc satiné, d'autres d'un vert de prairie, d*autres d'un rouge à éblouir; des taffetas roses, des satins à pleine main , des pékins moelleux comme le drap, des nankins blancs et jaunes, et jusqu'à des pagnes de Madagascar.
Madame de La Tour voulut que sa fille achetât tout ce qui lui ferait plaisir ; elle veilla seulement sur le prix et les qualités des marchandises , de peur que les marchands ne la trompassent. Virginie choisit tout ce qu'elle crut être agréaUe à sa mère, à Marguerite et à fHHi fils.« Ced, disait-elle, » était bon pour des meubles, cela pour l'usage » de Marie et de Domingue. » Enfin, le sac de piastres était employé, qu'elle n'avait pas encore songé à ses besoins. Il fellait lui foire son partage sur les présens qu'elle avait dii^triboés à la société.
Paul, pénétré de douleur à la vue de ces dons de la fortune qui lui présageaient le départ de Vilenie , s'en Vint quelques jours après chez moi. Il me dit, d'un air accablé : « Ma sœur s'en va; » elle feK déjà les apprêts de son voyage. Passez » chez nous , je vous prie. Employez, votre crédit » sur l'esprit de sa mère et de la mienne , pour la » retenh". » Je me rendis aux instances de Paul, quoique bien persuadé que mes représentations seraient sans effet.
Si Virginie m'avait paru charmante eu toile bleue du Bengale , avec un mouchoir rouge autour de sa tète, ce fut encore tout autre chose quand je la vis parée à la manière des dames de ce pays. Elle était vêtue de mousseline blanche , doublée de taffetas rose. Sa taille légère et élevée se dessinaii
parfaitement sous son corset ; et ses cheveux blonds, tressés à double tresse, accompagnaient admirablement sa tète virgmale. Ses beaux yeux bleus étaient remplis de mélancolie; et son cceur, agité par une passion combattue, donnait à son teint une couleur animée, et à sa voix des sons pleins d'émotion. Le contraste même de sa pamre élégante, qu'elle semblait porter malgré elle, rendait sa langueur encore plus touchante. Personne ne pouvait la voir ni l'entendre sans se sentir ému. La tristesse de Paul en augmenta. Marguerite, affligée de la situation de son fils, lui dit en particulier : « Pourquoi , mon fils , te nourrir de feusses » espérances, qui rendent les privations encore » plus amères? il est temps que je te découvre le » secret de ta vie et de la mienne. Mademoisdle » de La Tour appartient , par sa mère, à une pa- » rente riche et de grande condition : pour toi, tu » n'es que le fils d'une pauvre paysanne , et qui pis » est, tu es bâtard. »
Ce mot de bâtard étonna beaucoup Paul. Il ne l'avait jamais oui prononcer; il en demanda la si gnification à sa mère , qui lui répondit : « Tu n'as » point eu de père légitime. Lorsque j'étais fiUe , » l'amour me fit commettre une Hiiblesse dont tu » as été le fruit. Ma fiinte t'a privé de ta femille » paternelle; et mon repentir, de ta Himille ma- » temeUe. Infortuné, tu n'a d'antres parens que » mol seufe dans le monde ! » Et elle se mit à répandre des kirmes. Paul, la serrant dans ses bras , lui dit : « O ma mère ! puisque je n'ai d'autres « parens que vous dans le monde , je vous en ai- » merai davantage. Mais quel secret venez-vous de » me révéler ! Je vois maintenant ki raison qui » ékHgne de moi mademoiselle de La Tour depuis 9 deux mois , et qui ki décide aujourd'hui à partir. » Ah! sans doute elle me méprise ! »
Cependant , l'heure du souper étant venue , on se mit à table , oà chacun des convives, agité de passions différentes, mangea peu et ne parla point. Virginie en sortit ki première, et fut s'asseoir an Heu où nous sommes. Paul la soivit bientôt après, et vint se mettre auprès d'elle. L'un et l'autre gardèrent qQek]ne temps un profond silence. Il feisah une de ces nuits défideuses , si communes entre les tropiques, et dont le plus habile pinceau ne rendrait pas la beauté. La lune paraissait an milles du firmament, entourée d'un rideau de nuages que ses rayons dissipiient par degrés. Sa lumière se répandait insensiblement sur les montagnes de rile et sur ksurs pitons, qui brillaient d'un vert argenté. Les vents retenaient leurs haleines. On entendait dans les bois, au fond des vallées , au haut des rochers, de petits cris-, de doux murmures
PAUL ET VIRGINIE
d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids, réjouis par la clarté de la nuit et la tranquillité de l'air. Tous, jusqu'aux insectes, bruissaient sous rherl)c. Les étoiles ctincelaient au ciel , et se réfléchissaient au sein de la mer, qui répétait leurs imalg^es tremblantes. Virginie parcourait avec des regards distraits son vaste et sombre horizon , distingué du rivage de File par les feux rouges des pêcheurs. Elle aperçut , à l'entrée du port, une lumière et une ombre : c'était le fanal et le corps du vaisseau où elle devait s'embarquer pour l'Europe , et qui , prêt à se mettre à la voile , attendait à l'ancre la lin du calme. A cette vue elle se troubla, et détourna la tête pour que Paul ne la vit pas pleurer.
Madame de La Tour, Marguerite et moi, nous étions assis à quelques pas de là sous des bananiers ; et dans le silence de la nuit, nous entendîmes distinctement leur conversation , que je n'ai pas oubliée.
Paul lui dit : « Mademoiselle, vous partez, dit- » on , dans trois jours. Vous ne craignez pas de
» vous exposer aux dangers de la mer de la
» mer dont vous êtes si effravée! — Il faut, i*é- » pondit Virginie, que j'obéisse à mes parens, à » mon devoir. — Vous nous quittez , reprit Paul, » pour une parente éloignée , que vous n'avez ja- » mais vue ! — Hélas ! dit Virginie , je voulais resn ter ici toute ma vie ; ma mère ne l'a pas voulu. » Mon confesseur m'a dit que la volonté de Dieu » était que je partisse; que la vie était une épreu- » ve Oh! c'est une épreuve bien dure ! »
» Quoi ! repartit Paul , tant de raisons vous ont » décidée, et aucune ne vous a retenue! Ah ! il en » est encore que vous ne me dites ])ds. La richesse » a de grands attraits. Vous trouverez bientôt, )> dans un nouveau monde , à qui donner le nom » de frère, que vous ne me donnez plus. Vous le » choisirez, ce frère, parmi des gens dignes de » vous par une naissance et une fortune que je ne » pnis vous offrir. Mais, pour être plus heureuse , » où voulez-vous aller? Dans quelle terre aborde- » rez-YOUs , qui soit plus chère que celle où vous D êtes née? Où formerez-voius une société plus ai- » mable que celle qui vous aime? Comment vivrez- » vous sans les caresses de votre mère, auxquelles » vous êtes si accoutumée? Que deviendra-t-elle w elle-même, déjà sur l'âge, lorsqu'elle ne vous » verra plus à ses côtes , à la table , dans la maison , » à la promenade où elle s'appuyait sur vous ? Que y» deviendra la mienne , qui vous chérit autant » qu'elle? Que leur dirai-je à Tune et à l'autre, » quand je les verrai pleurer de votre absence? » Cruelle ! je 'ne vous parle point de moi : mais
» que deviendrai-je moi-même, quand le matin i> je ne vous verrai plus avec nous , et que la nuit » viendra sans nous réunir; quand j'apercevrai ces » deux palmiers plantés à notre naissance, et à » long-temps témoins de notre amitié mutuelle! )> Ah! puisqu'un nouveau sort te touche, que ta » cherches d'autres pays que ton pays natal , d'an- M très biens que ceux de mes travaux , laisse-moi » t'accompagner sur le vaisseau où tu pars. Je te » rassurerai dans les tempêtes , qui te donnent » tant d'effroi sur la terre. Je reposerai ta tête sur » mon sein ; je réchaufferai ton cœur contre mon » cœur; et en France, où tu vas chercher de la » fortune et de la grandeur , je te servirai comme » ton esclave. Heureux de ton seul bonheur, dans » ces hôtels où je te verrai servie et adorée, je » serai encore assez riche et assez noble pour te » faire le plus grand des sacrifices , en mourant i » tes pieds. »
Les sanglots étouffèrent sa voix, et nous entendîmes aussitôt celle de Virginie qui lui disait ces
mots entrecoupés de soupirs «C'est pour toi
» que je pars, pour toi, que j'ai vu chaque
» jour courbé par le travail pour nourrir deux la- » milles infirmes. Si je me suis prêtée à l'occasiou » de devenir riche , c'est pour te rendre mille fois u le bien que tu nous a fait. £^t-il une fortune di- » gne de ton amitié? Que me dis-tu de ta nais- » sauce ! Ah , s'il m'était encore possible de me » donner un frère , en choisirais-je un autre que » toi ? O Paul ! ô Paul ! tu m'es beaucoup plus » cher qu'un frère ! Combien m'en a-t-il coûte » pour te repousser loin de moi ! Je voidais que tu » m'aidasses à me séparer de moi-même , jusqu'à » ce (|ue le Ciel put bénir notre union. Maintenant » je reste, je pars , je vis, je meurs; fais de moi M ce que tu veux. Fille sans vertu ! j'ai pu résister » à tes caresses, et je ne puis soutenir ta douleur.»
A ces mots , Paul la saisit dans ses bras ; et la tenant étroitement serrée , il s'écria d'une voix terrible : a Je pars avec elle, rien ne pourra m'en » détacher. » Nous courûmes tous à lui. Madame de La 1 our lui dit : « Mon fils, si vous nous quit- » tez , qu'allons-nous devenir ? »
Il répéta en tremblant ces mots : a Mon fils
» mon fils Vous ma mère ! lui dit-il , vous qui
u séparez le frère d'avec la sœur ! Tous deux nous » avons sucé votre lait ; tous deux élevés sur vos » genoux , nous avons appris de vous à nous ai- » mer ; tous deux , nous nous le sonunes dit mille » fois : et maintenant vous l'éloignez de moi! » Vous l'envoyez en Europe , dans ce pays barbare » qui vous a refusé un asile, et chez des parens » cruels qui vous ont vous-même abandonnée !
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» Vous me direz : Vous o'avez plus de droits sur » elle; elle n'esl pas votre sœur. Elle est tout pour » moi , ma richesse , ma famille , ma naissance , u tout mon bien. Je n*en connais plus d'autre. » Nous n'avons eu qu'un (oit, qu'un berceau; » nous n'aurons qu'un tombeau. Si elle part, il » faut que je la suive. Le gouverneur m'en empé- » chera? M'empêchera- t-il de me jeter ù la mer? » Je la suivrai à la nage. La mer ne saurait m'étre » plus funeste que la terre. Ne pouvant vivre ici » près d'elle , au moins je mourrai sous ses yeux , » loin de vous. Mère barbare! femme sans pitié! » Puisse cet océan où vous l'exposez ne jamais » vous la rendre ! Puissent ses flots vous rapporter » mon corps, et le roulant avec le sien parmi les » cailloux de ces rivages, vous donner, par la » perte de vos deux en&ns , un sujet éternel de » douleur ! »
A ces mots, je le saisis dans mes bras; car le désespoir lui ôtait la raison. Ses yeux étincelaient; la sueur coulait à grosses gouttes sur son visage en feu ; ses genoux tremblaient, et je sentais dans sa poitrine brûlante son cœur battre à coups redoublés.
Virginie effrayée lui dit : a O mon ami ! j'atteste » les plaisirs de notre premier âge , tes maux , les » miens, et tout ce (|ui doit lier à jamais deux in- » fortunés, si je reste , de ne vivre que pour tm; si » je pars, de revenir un jour pour être à toi. Je » vous prends à témoin , vous tous qui avez élevé » mon enfance, qui disposez de ma vie, et qui » voyez mes larmes. Je le jure par ce Ciel qui » m'entend , par celte mer que je dois traverser, » par l'air que je respire, et que je n'ai jamais » souillé du mensonge. »
Comme le soleil fond et précipite un rocher de ^lace du sommet des Apennins, ainsi tomba la colère impétueuse de ce jeune homme à la voix de l'objet aimé. Sa tête altière était baissée, et un torrent de pleurs coulait de ses yeux. Sa mère , mêlant ses larmes aux siennes, le tenait embrassé sans pouvoir parler, madame de La Tour, hors d'elle, me dit : « Je n'y puis tenir; mon ame est » déchirée. Ce malheureux voyage n'aura pas » lieu. Mon voisin , tâchez d'emmener mon fils. Il » y a huit jours (]ue personne ici n'a dormi. »
Je dis à Paul : a Mon ami , votre sœur restera. » Demam nous en parlerons au gouverneur; lais- » sez reposer votre famille , et venez passer cette » nuit chez moi. Il est tard, il est minuit; la croix » du sud est droite sur l'iiorizon. »
Il se laissa emmener sans rien dire , et après une nuit fort agitée, il se leva au point du jour, et s'en retourna à son habitation.
Mais qn'est-il besoin de vous continuer plat long-temps le récit de cette histoire ? Il n'y a jar mais qu'un côté agréable à connaître dans la vie humaine. Semblable au globe sur lequel nous tournons , notre révolution rapide n'est que d'un jour , et une partie de ce jour ne peut recevoir la lumière que l'autre ne soit livrée aux ténèbres.
« Mon père, lui dis-je, je vous en conjure, ache- » vez de me raconter ce que vous avez commencé V d'une manière si touchante. Les images du bon- » heur nous plaisent, mais celles du malheur noc» » instruisent. Que devint, je vous prie, l'infortaiié » Paul? »
Le premier objet que vit Paul , en retournant à l'habitation, fut la négresse Marie, qui, monlée sur un rocher, regardait vers la pleine mer. U lui cria du plus loin qu'il l'aperçut : « Où est Virgl- » nie ? » Marie tourna la tête vers son jeune maître, et se mit à pleurer. Paul , hors de lui , revint sur ses pas, et courut au port. H y apprit que Virginie s'était embarquée au point du jour , que son vaisseau avait mis à la voile aussitôt, et qu'on ne le voyait plus. Il revint à l'habitation, qu'il traversa sans parler à personne.
Quoique cette enceinte de rochers paraisse derrière nous presque perpendiculaire, ces plateaux verts, qui en divisent la hauteur, sont autant d'étages par lesquels on parvient, au moyen de quelques sentiers difSciles , jusqu'au pied de oe cône de rochers incliné et inacce^ible, qu'on appelle le Pouce. A la base de oe rocher est une esplanade couverte de grands arbres, mais si élevée et si escarpée , qu'elle est comme une grande forêt dans l'air , environnée de précipices effroyables. Les nuages, que le sommet du Pouce attire sans cesse autour de lui, y entretiennent plusieurs ruisseaux, qui tombent à une si grande profondeur au fond de la vallée située au revers de cette montagne , que de cette hauteur on n'entend point le bruit de leur chute. De ce lieu, on voit une grande partie de l'Ile avec ses mornes surmontes de leurs pitons , entre autres Pieter-booth et les Trois- Mamelles, avec leurs vallons remplis de forêts; puis la pleine mer, et l'Ile de Bourbon , qui est à quarante lieues de là vers l'occident. Ce fut de cette élévation que Paul aperçut le vaisseau qui emmenait Virginie. Il le vit à plus de dix lieues au large, comme un point noir au milieu de l'Océan. Il resta une partie du jour tout occupé à le considérer : il était déjà dispani , qu'il croyait le voir encore; et quand il fut perdu dans la vapeur de l'horizon , il s'assit dans ce lieu sauvage , toujours battu des vents qui y agitent sans cesse les sommets des palmistes et des tatamaques. Ltniri^
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murinive toard et mugissant ressemble au bruit lointain des orgues , et inspire une profonde mélancolie. Ge Ait là que je trouvai Paul, la t6te appuyée contre le rodier, et les yeux fixés vers la terra. Je maitèais après lui depuis le lever du soleil : j'eas beaucoup de peine à le déterminer à descendre et à revoir sa fiimille. Je le ramenai cependant à son habitation ; et son premier mou- ¥enient, en revoyant madame de La Tour, fut de se plaindre amèrement qu'elle l'avait trompé. Bladame de La Tour nous dit que le vait s'étant levé vers les trois heures du matin , le vaisseau étant au moment d'appareiller , le gouverneur , suivi d'une partie de son étal-major et du missionnaire , était venu cherdier Virginie en palanquin; et que malgré ses propres raisons, ses Jarmes el celles de Marguerite , tout le monde criant que c^était poor leur bien à tous , ils avaient emmené sa fille à demi mourante. « Au moins, répondit » Paul , si je lui avals figiit mes adieux, je serais » tranquille à présent. Je lui aurais dit : Vii^ie, » n pendant le temps que noos avons vécu ensem- » hle, il m'est échappé quelque parole qui vous ait » offensée, avant de me quitter pour jamais, dites- » MM que vous me le pardonnez. Je lui aurais dit: 9 PnitqQe je ne suis plus destiné à vous revoir, » idieo, ma chère Virginie ! adieu! Vivez loin de » moi , contente et heureuse ! » Et comme il vit qne sa mère et madame de La Tour pleuraient : « Cherchez maintenant , leur dit-il , quelqu'autre » que moi qui essaie vos larmes ! » Puis il s'éloigna d'elles en gémissant, et se mit à errer çà et là dans l'habitation. Il en parcourait tous les endroits qui avaient été les phis chers à Virginie. Il disait à ses chèvres et à leura petits dievreaux, qui le suivaient en hélant : a Que me demandez- « voQB ? vous ne reverrez plus avec moi celle qui » vous donnait à manger dans sa main. » U fut au Repos de Virginie; et, à la vue des oiseaux qui voltigeaient autour, il s'écria : « Pauvres oiseaux! V vous n'irez plus au devant de celle qui était vo- • tre bonne nourrice. » En voyant Fidèle qui flairait çà et là, et marchait devant lui en quêtant , il soupira, et lui dit: a Oh! tu ne la retrouveras plus » jamais. » Enfin, il fut s'asseoir sur le rocher où il lui avait parlé la veille, et, à l'aspect de la mère oii il avait vu disparaître le vaisseau qui l'avait emmenée , il pleura abondamment.
Cependant nous le suivions pas à pas, craignant quelque suite funeste de l'agitation de son esprit. Sa mère et madame de La Tour le priaient, par les termes les plus tendres , de ne pas augmenter leur douleur par son désespoir. Enfin, celle-ci ^ parvint à le calmer en lui prodiguant les noms
les plus propres à réveiHer ses espérances. Elle l'appelnt son fils, son cher fils, son gendre, celui à qui elle destinait sa fille. Elle l'engagea à rentrer dans la maison , et à y prendre quelque peu de nourriture. Il se mit à table avec nous, auprès de la place où se mettait la compagne de son enfance : et, comme si elle feût encore occupée, il lui adressait la parole, et loi présentait les mets qu'il savait lui être les plus agréables; mais dès qu'il s'apercevait de son erreur, il se mettait à pleurer. Les jours suivans , il recueillit tout ce qui avait été à son usage particulier , les derniers bouquets qu'elle avait portés , une tasse de coco où elle avait coutume de boire; et, comme si ces resstes de son amie eussent été les choses du monde les plus précieuses, il les baisait et les mettait dans son sein. L'ambre ne répand pas un parfum aussi doux que les objets toucha |iar l'objet que l'on aime. Enfin, voyant que ses regrets augmentaient ceux de sa mère et de madame de La Tour, et que les besoins de la lamille demandaient un travail continuel, il se mit, avec l'aide de Domingue, à réparer le jardin.
Bientôt ce jeune homme, indifférent comme un créole pour tout ce qui se passe dans le monde, me pria de lui apprendre à lire et à écrire, afin qu'il pût entretenir une correspondance avec Virginie. II voulut ensuite s'instniire dans bi géograpliie, pour se faire une idée du pays où elle débarquerait, el dans l'histoire, pour connaître les mœurs de la société où elle allait vivre. Ainsi il s'était perfectionné dans l'agriculture et dans l'art de disposer avec agrément le terrain le plus irrégulier , par le sentiment de l'amour. Sans doute , c'est aux jouissances que se propose cette passion ardente et inquiète, que les hommes doivent la plupart des sciences et des arts; et c'est de ses privations qu'est née la (iliilosophie, qui apprend à se consoler de tout. Aipsi la nature, ayant foit Tamonr le lien de tons les êtres, l'a rendu le premier mobile de nos sociétés , et l'instigateur de nos lumières et de nos plaisirs.
Paul ne trouva pas beaucoup de goût dans l'étude de la géograpliie, qui, an lieu de nous décrire la nature de diaque pays, ne nous en présente que les divisions politiques. L'histoire, et surtout Thisloire moderne , ne l'intéressa guère davantage. Il n'y voyait que des malheurs généraux et périodi- (|ues , dont il n'apercevait pas les causes ; des guerres sans sujet el sans objet; des intrigues obscures ; des nalions sans caractère , et des princes sans humanité. Il préférait à cette lecture celle des romans , qui , s'occupant davantage des sentimens et des intérêts des hommes, lui offraient
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quelqnefois des sitnations pareilles à la sienne. Aiis8i, aucun livre ne lui lit autant de plaisir qœ le Télcmaque, par ses tableaux de la vie champêtre et des passions naturelles au cœur humain. Il en lisait à sa mère et à madame de La Tour les endroits qui l'affectaient davanta^ : alors, ému par de touchaas ressouveuirs, sa voix s'étouffait, et les larmes coulaient de ses yeux. Il semblait trouver dans Virginie la dignité et la sagesse d'Antiope, avec les malheurs et la tendresse d'Eucharis. D'un autre côté , il fut tout bouleversé par la lectin*e de nos romans à la mode , pleins de mœurs et de maximes licencieuses ; et quand il sut que ces romans renfermaient une peinture véritable des sociétés de l'Europe , il craignit , non -sans quelque apparence de raison, que Virginie ne vint à s'y corrompre et à l'oublier.
En effet, plus d'un an et demi s'était écoulé sans que madame de La Tour eût des nouvelles de sa tante et de sa fille : seulement, elle avait appris , par une voie étrangère , que celle-ci était arrivée heureusement en France. Enfin , elle reçut , par un vaisseau qui allait aux Indes , im paquet , et une lettre écrite de la propre main de Slrginie. Malgré la circonspection de son aimable et indulgente fille , elle jugea qu'elle était fort malheureuse. Celle lettre peignait si bien sa situation et son caractère , que je l'ai retenue presque mot pour mot.
tt TRÈS-CHÈRE ET BIEN-AIMÉE MAMAN,
a Je VOUS ai déjà écrit plusieurs lettres de mon » écriture ; et comme je n'en ai pas eu de réponse, n j'ai lieu de craindre qu'elles ne vous soient point » parvenues. J'espère mieux de celie-ci, par les » précautions que j'ai prises pour vous donner de » mes nouvelles, et pour recevoir des vôtres.
» J'ai versé bien des larmes depuis notre sépa- » ration , moi qui n'avais presque jamais pleuré « que sur les maux d'autrui ! Ma grand'tante fût » bien surprise à mon arrivée , lorsque , m'ayant » questionnée sur mes talens , je lui dis que je ne » savais ni lire ni écrire. Elle me demanda qn'est- » ce que j'avais donc appris depuis que j'étais au » monde ; et quand je lui eus répondu que c'était » à avoir soin d'un ménage et à faire votre vo- » tre volonté , elle me dit que j'avais reçu Tédu- » cation d'une servante. Elle me mit, dès le len- » demain , en pension dans une grande abbaye » auprès de Paris, où j'ai des maîtres de toute es- » pèce : ils m'enseignent , entre autres choses , )> l'histoire, la géographie, la grammaire, la ma- » thématique , et à monter achevai; mais j'ai de » si faibles dispositions pour toutes ces sciences \
1» que je ne profiterai pas beanooap avec ces mes- » sieurs. Je sens que je suis ime pauvre créature n qui ai peu d'esprit , comme ils le font entendre. » Cependant, les bontés de ma tante ne se refhH- » dissent point. Elle me donne des robes nouvelles » à chaque saison. Elle a mis près de moi deux » femmes de chambre , qui sont aussi bien parées » que de grandes dames. Elle m'a fait prendre le » titre de comtesse ; mais elle m'a foit quitter » mon nom de La Tour, qui m'était aussi cher » qn'à vous-même, par tout ce que vous m'avez » raconté des peines que mon père avait souffertes » pour vous épouser. Elle a remplacé votre nom » de femme par celui de votre fomille, qui m'est » encore cher cependant , parce qu'il a été voire » nom de fille. Me voyant dans une situation aussi » brillante , je l'ai supfriiée de vous envoyer quel- » qnes secours. Conunent vous rendre sa réponse? » mais vous m'avez recommandé de vous dire » toujours la vérité. Elle m'a donc répondu que » peu ne vous servirait à rien , et que dans la vie n simple que vous menez , beaucoup vous embar- » rasserait. J'ai cherché d'abord à vous donner de » mes nouvelles par une main étrangère, au défont » de la mienne. Mais n'ayant , à mon arrivée id, » personne en qui je pusse prendre confiance, je » me suis appliquée nuit et jour à apprendre à lire » et à écrire : Dieu m'a foit la gràoe d'en venir à » bout en peu de temps. J'ai chargé de l'envoi de » mes premières lettres les dames qui sont autour » moi ; j'ai lieu de croire qu'elles les ont remises » à ma grand'tante. Cette fois j'ai eu recours à » une pensionnaire de mes amies : c'est sous son 9 adresse d-jointe que je vous prie de lUre passer « vos réponses. Ma grand'tante m'a interdit tonte » correspondance au dehors, qui pourrait, selon 9 elle , mettre obstacle aux grandes vues qu'die a n gur moi. Il n'y a qu'elle qui pause me voir à la » grille, ainsi qu'un vieux seigneur de ses amis, » qui a , dit-elle, beaucoup de goât pour ma périt sonne. Pour dh*e la vérité , je n'en ai point du » tout pour lui , quand même j'en pourrais pren- » dre pour quelqu'un.
» Je vis au milieu de l'éclat de la fortune , et je » ne puis disposer d'un sou. On dit que si j'avais » de l'argent, cela tirerait à conséquence. Mes » robes même appartiennent à mes femmes de » chambre , qui se les disputent avant que je les )» aie quittées. Au sein des richesses , je suis bien » plus pauvre que je ne l'étais auprès de vous; car » je n'ai rien à donner. Lorsque j'ai vu que les » grands talens que l'on m'enseignait ne me pro- » curaient pas la f^ilité de faire le plus petit bien, » j'ai eu recours à mon aiguille, dont heureuse^
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» menl vous m'avez appris à foire usage. Je vous >• envoie donc plusieurs paires de bas de ma façon, w pour vous et maman Marguerite , un bonnet » pour Domiiigue , et un de mes mouchoirs rou- « ges pour Marie. Je joins k ce paquet des fiépins » et des noyaux de fruits de mes collations , avec » des graines de toutes sortes d'arbres, que j'ai » recueillies, à mes heures de récréation , dans le » parc de l'abbaye. J'y ai ajouté aussi des semen- » ces de violettes , de marguerites , de bassinets , >» de coquelicots, de bluets, de scabieuses, que j'ai ». ramassées dans les champs. Il y a dans 1^ praî- » ries de ce pays de plus belles fleurs que dans les » nôtres ; mais personne ne s'en soucie. Je suis » sûre que vous et maman Marguerite serez plus » contentes de ce sac de graines que du sac de » piastres qui a été la cause de notre séparation et » de mes larmes. Ce sera une grande joie pour » moi , si vous avez un jour la satisfaction de voir » des pommiers croître auprès de nos bananiers , » et des hêtres mêler leur feuillage à ceux de nos » cocotiers. Vous vous croirez dans la Normandie » que vous aimez tant
» Vous m'avez enjoint de vous mander mes « joies et mes peines. Je n'ai plus de joie loin de » vous : pour mes peines, je les adoucis en pensant » que je suis dans un poste où vous m'avez mise » par la volonté de Dieu. Mais le plus grand cha- » grin que j'y éprouve est que personne ne m'y » parle ici de vous, et que je n'en puis parler à » persomie. Mes femmes de chambre, ou plutôt )» celles de ma grand'tante , car elles sont plus » à elles qu'à moi , me disent, lorsque je dierche » à amener la conversation sur des objets qui me » sont si chers : Mademoiselle, sou venez- vous que » vous êtes Française , et que vous devez oublier » le pays des sauvages. Ah ! je m'oublierais plutôt » moi-même que d'oublier le lieu. où je suis née » et où vous vivez î C'est ce pays-ci qui est pour » moi un pays de sauvages; car j'y vis seule , » n'ayant personne à qui je puisse faire part de » l'amour que vous portera jusqu'au tombeau ,
« Très-chère et bien-ainiée maman ,
« Votre obéissante et tendre fille , « Virginie de La Tour. «
« Je recommande ù vos Ix)ntés Marie et Domin- » gue, qui ont pris tant de soin de mou enfance : » caressez pour moi Fidèle, qui m'a retrouvée dans n les lx>is. »
Paul fut bien étonné de ce ({ue Virginie ne |)arlait pas du tout de lui, elle qiii n'avait pas oublié
dans ses ressouTemrs le chien delà oiaîaoo; mais il ne savait pas que, quelque loBgoe que soit b lettre d'une femme , elle n'y met jaisaî» n pensée la plus chère qu'à la fin.
Dans un posi-scriptum, Virginie recDranaodait particulièrement à Paul deux espèce» de graines; celles de violettes et de scabîeuse». Elle hii donnait quelques instructions sur les caradères de ces plantes, et sur les lieux les plu» propres à les semer. « La violette, lui mandait-eUe, produit » une petite fleur d'un violet foncé , qui aime à se o cacher sous les buissons; mais son charmani par- » fum l'y fait bientôt découvrir. » Elle lui enjoignait de la semer sur le bord de la footaine , au pied de son cocotier, a La scabieuse, ajoutait-elle, » donne une jolie fleur d'un bleu mourant , el à » fond noir piqueté de blanc. On la croirait en » deuil. On l'appelle aussi, pour cette raison, fleur » de veuve. Elle se plait dans les lieux âpres et » battus des vents. » Elle le priait de la semer sur le rocher où elle lui avait parié la nuit, la dernière fois , et de donner à ce rodier, pour l'amour d'elle,, le nom de Rocher des Adieux.
Elle avait renfermé ces semences dans une petite bourse dont le tissu était fort simple, mais qui parut sans prix à Paul lorsqu'il y aperçut un P ci un V entrelacés , et formés de cheveux qu'il reconnut , à leur beauté , pour être ceux de Virginie. Jjk lettre de cette sensible et vertueuse demoiselle fit verser des larmes à toute la Êunille. Sa mère lui répondit, au nom de la société, de rester ou de revenir à son gré , l'assurant qu'ils avaient tous perdu la meilleure partie de leur bonheur depuis son départ , et que pour elle en particulier , elle en était inconsolable.
Paul lui écrivit une lettre fort longue, où il l'assurait qu'il allait rendre le jardin digne d'elle, et y mêler les plantes de l'Europe à celles de l'Afrique, ainsi qu'elle avait entrelacé leurs noms dans son ouvrage. U lui envoyait des fruits des cocotiers de sa fontaine , parvenus à une maturité parÊdte. Il n'y joignait, disait-il , aucune autre semence de nie, alin que le désir d'en revoir les productions la déterminât à y revenir promptement. Il la suppliait de se rendre au plus tôt aux vœux ardens de leur famille et aux siens particuliers, puisqu'il ne |)euvait désonnais goûter aucune joie loin d'elle.
Paul sema avec le plus grand soin les graines européennes, el surtout celles de violettes et de scabieuses, dont les fleurs semblaient avoir (|uel> que analogie avec le caractère et la situation de Virginie, qui les lui avait si particulièrement recommandées; mais, soit qu'elles eussent été éventées dans le trajet , soit plutôt que le climat de cet te
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partie tle TAfriqne ne lenr 90ît pas ftivorable, il n'en germa qn*un petit nombre, qui ne put venir à sa perfection.
Cependant l'envie , qui va même au devant du lionheur des hommes , surtout dans les colonies Françaises , répandit dans l'Ile des bruits qui donnaient beaucoup d'inquiétude à Paul. Les ^ens du vaisseau qui avait apporté la lettre de Virginie nssuraienl qu'elle était sur le point de se marier : ils nommaient le seigneur de la cour qui devait Tépouser; quelques-uns même disaient que la cliose était faite, et qu'ils en avaient été témoins. D'abord Paul méprisa des nouvelles apportées par im vaisseau de commerce , qui en répand souvent de fausses sur les lieux de son passage. Mais comme plusieurs habitans de l'ile , par une pitié perfide, s'empressaient de le plaindre de cet événement, il commença à y ajouter quelque croyance. D'ailleurs, dans quelques-uns des romans qu'il avait lus , il voyait la trahison traitée de plaisante-' rie; et comme il savait que ces livres renfermaient des peintures assez fidèles des mœurs de l'Europe, il craignit que la fille de madame de La Tour ne vint à s'y corrompre , et à oublier ses anciens engagemens. Ses lumières le rendaient déjamalheui-eux. Ce qui acheva d'augmenter ses craintes, c'est (pie plusieurs vaisseaux d'Europe arrivèrent id depuis, dans l'espace de six mois, sans qu'aucun d'eux apportât des nouvelles de Virginie.
Cet infortuné jeune homme, livré à toutes les agitations de son cœur, venait me voir souvent, |)0ur conGrmer ou pour bannir ses inquiétudes par mon expérience du monde.
Je demeure , comme je vous l'ai dit, à une lieue et demie d'ici, sur les bords d'une petite rivière qui coule le long de la Montagne-Longue. Cest là que je passe ma vie seul , sans femme , sans enfiuis et sans esclaves.
Après le rare bonheur de trouver une compagne qui nous soit bien assortie, l'état le moins malheureux de la vie est sans doute de vivre seul. Tout homme qui a eu beaucoup à se plaindre des hommes cherche la solitude. Il est même très-remarquable que tous les peuples malheureux par leivs opinions, leurs mœurs ou leurs gouvememens, ont produit des classes nombreuses de citoyens entièrement dévoués à la solitude et au célibat. Tels ont été les Egyptiens dans leur décadence, les Grecs du Bas-Empire; et tels sont de nos jours les Indiens, les Chinois , les Grecs modernes, les Italiens, et la plupart des peuples orientaux et mériilionaux de l'Europe. La solitude ramène en partie riiomme au bonheur naturel , en éloignant de lui le mallieur social. Au milieu de nos sociétés divi-
sées par tant de préjugés , l'ame est dans une agitation continuelle ; elle roule sans cesse en ellemême mille opinions turbulentes et contradictoires, dont les membres d'une société ambitieuse et misérable cherchent à se subjuguer les uns les autres. Mais dans la solitude elle dépose ces illusions étrangères qui la troublent; elle reprend le sentiment simple d'elle-même, de la nature et de son auteur. Ainsi l'eau bourbeuse d'un torrent qui rav-age les campagnes, venant à se répandœ dans quelque petit bassin écarté de son cours, dépose ses vases au fond de son lit , reprend sa première limpidité, et, redevenue transparente, réfléchit, avec ses propres rivages , la verdure de la terre et la lumière des cieux. La solitude rétablit aussi bien les harmonies du corps que celles de l'ame. C'est dans la classe des solitaires que se trouvent les hommes qui poussent le plus loin la carrière de la vie; tels sont les brames de l'Inde. Enfin, je la crois si nécessaire au bonheur dans le monde même , qu'il me paraît impossible d'y goûter un plaisir durable de quelque sentiment que ce soit, ou de régler sa conduite sur quelque principe stable , si l'on ne se fait une solitude intérieure d'où notre opinion sorte rarement , et où celle d'autmi n'entre jamais. Je ne veux pas dire toutefois que l'homme doive vivre absolument seul : il est lié avec tout le genre humain par ses besoins; il doit donc ses travaux aux hommes; il se doit aussi an reste de la nature. Mais, comme Dieu a donné à chacun de nous des oi^anes parfaitement assortis aux élémens du globe où nous vivons , des pieds pour le sol , des poumons pour l'air, des yeux pour la lumière , sans que nous puissions intervertir l'usage de ces sens , il s'est r^rvé pour lui seul , qui est l'auteur de la vie, le cœur qui en est le principal organe.
Je passe donc mes jours loin des hommes , que j'ai voulu servir, et qui m'ont persécuté. Après avoir parcouru une grande partie de l'Europe et quelques cantons de l'Amérique et de l'Afrique , je me suis fixé dans celte lie peu habitée , séduit par sa douce température et par ses solitudes. Une cabane que j'ai bâtie dans la forêt au pied d'tm arbre, un petit champ défriché de mes mains , ime rivière qui coule devant ma porte , suffisent à mes besoins et à mes plaisirs. Je joins à ces jouissances celle de quelques bons livres, qui m'apprennent à devenir meilteur. Ils font encore servir à mon bonheur le monde même que j'ai quitté : ils me présentent des tableaux des passions qui en rendent les habitans si misérables ; et, par la comparaison que je fieiis de leur sort au mien, ils me font jouir d'un bonheur négatif. Comme un homme sauvé
PAUL ET VIRGINIE
do naufrage sur iin rocher, je contemple de ma sditode les orages qni frémissent dans le reste du monde. Mon repos même redouble par le bruit lointain de la tempête. Depuis que les hommes ne sont plus sur mon chemin, et que je ne suis plus sur le leur, je ne les hais plus ; je les plains. Si je rencontre quelque infortuné, je tâche de venir à son secours par mes conseils, conome un passant , snr le bord d'un torrent , tend la main à un malheoreux qui s'y noie. Mais je n'ai guère trouvé que l'innocence attentive à ma voix. La nature appelle en vain à elle le reste des liommes; chacun d'eux se fait d'elle une image qu'il revêt de ses propres passions. Il poursuit toute sa vie ce vain fontôme qui l'égaré, et il se plaint ensuite ao Ciel de l'erreur qu'il s'est formée lui-même. Parmi un grand nombre d'infortunés que j'ai qoelquefois essayé de ramener à la nature, je n'en ai pas trouvé un seul qui ne fût enivré de ses propres misères. Ils m'écoutaient d'abord avec attention, dans l'espérance que je les aiderais à acquérir de la gloire on de la fortune; mais, voyant que je ne voulais leur apprendre qu'à s'en passer, ils me trouvaient moi-même misérable de ne pas courir après leur malheureux bonheur ; ils blâmaient ma vie solitaire ; ils prétendaient qu'eux seuls étaient utiles aux hommes, et ils s'efforçaient de m'entratner dans leur tourbillon. Mais si je me communique â tont le monde , je ne me livre à personne. Souvent il me suffit de moi pour me servir de leçon à moimême. Je repasse dans le calme présent les agitations passées de ma propre vie, auxquelles j*ai donné tant de prix : 1^ protections , la fortune , la réputation , les voluptés et les opinions qui se combattent par toute la terre. Je compare tant d'hommes que j'ai vus se disputer avec fureur ces chimères , et qui ne sont plus , aux flots de ma rivière qui se brisent, en écumant, contre les rochers de son lit , et disparaissent pour ne revenir jamais. Pour moi , je me laisse entraîner en paix au fleuve du temps vers l'océan de l'avenir, qui n'a plus de rivages; et , par le spectacle des harmonies actuelles de la nature , je m'élève vers son Auteur , et j'espère dans un antre monde de plus heureux destins.
Quoiqu'on n'aperçoive pas de mon ermitage, sttné au milieu d'une forêt , cette multitude d'objets que nous présente l'élévation du lieu où nous sommes, il s'y trouve des dispositions intéressantes , surtout pour un homme qui , comme moi , aime mieux rentrer en lui-même que s'étendre au dehore. La rivière qui coule devant ma porte passe en ligne droite à travers les bois, en sorte qu'elle me présente un long canal ombragé d'arbres de
tontes sortes de feuillages : il y a des latamaqucs, des bob d'ébène , et de ceux qu'on appelle id bms de ponmie, bois d'olive et bois de cannelle; des bosquets de palmistes élèvent çà et là leurs étonnes nues et longues de plus de cent pieds, sormontées à leurs sommets d'un bouquet de palmes, et paraissent au-dessus des antres arbres comme une forêt plantée sur une autre forêt. U s'y joint des lianes de divers feuillages qui, s'enlaçant d'un arbre à l'autre, forment ici de» arcades de fleurs, là de longues courtines de verdure. Des odeon aromatiques sortent de la plupart de ces arbres, et leurs parfums ont tant d'inlloenoe snr les vêle^ mens mêmes, qn'on sent id un homme qui a traversé une forêt, quelques heures après qu'il en est sorti. Dans la saison on ils donnent leurs fleiuis , vous les diriez à demi-couverts de neige. A la flo de l'été, plusieure espèces d'oiseaux étrapgen viennent, par un instinct incompréhenâible, déréglons inconnues, au-delà des vastes mera, récolter les graines des végétaux de cette Ile, et opposent l'éclat de leura conleurs à la verdure desarbres rembrunie par le soleil. Telles sont, entre antres, diverses espèces de pemidies , et les pigeons bleus appelés id pigeons hollandais. Les singes , habitans dth miciliés de ces forêts , se jouent dans leura sombres rameaux, dont ils se détachent par leur poil gris et verdâtre, et leur face toute noire; quelques-uns s'y suspendent par la queue, et se balancent en l'air; d'autres sautent de branche en branche, portant leura petits dans leura bras. Jamais le fusil meurtrier n'y a effrayé ces paisibles enfens de la nature. On n'y entend que des cris de joie, des gazouillemens et des ramages inconnus de quelques oiseaux des terres australes , que répètent au loin les échos de ces forêts. La rivière , qui coule en bouillonnant sur un Ut de roche , à travera les arbres, réfléchit çà et là dans ses eaux limpides leurs masses vénérables de verdure et d'ombre, amsi que les jeux de leura heureux habitans : à mille pas de là , die se précipite de différens étages de rocher, et forme, à sa diute , une nappe d'eau unie comme le cristal, qui se brise, en tombant, en bouillons d'écume. Mille bruits confus sortent de ces eaux tumultueuses; et , disperaés par les vents dans la forêt , tantôt ils fuient au loin, tantôt ils se rapprochent tous à la fois, et assourdissent comme les sons des cloches d'une cathédrale. L'air, sans cesse renouvelé par le mouvement des eaux , entretient sur les bords de cette rivière , malgré les ardeure de l'été, une verdure et une fraîcheur qu'on trouve rare* ment dans cette lie, sur le liaut même des montagnes.
A quelque distance de là est un rodier assez
PAUL ET VIRGINIE
éloigné de la cascade pour qu'on n'y soil pas étourdi du bruit de ses eaux , et qui en est assez voisin pour y jouir de leur vue , de leur fraîcheur et de leur murmure. Nous allions quelquefois, dans les grandes chaleurs, dtner à Tombre de ce rodier, madame de La Tour, Marguerite, Virginie , Paul et moi. Comme Virgnie dirigeait tou* jours au bien d'autrui ses actions les plus communes, elle ne mangeait pas un fruit à la campagne qu'elle n'en mit en terre les noyaux ou les pépins. « Il en viendra, disait-elle, des arbres qui donne- » ront leurs fruits à quelque voyageur, ou au moins » à un oiseau. » Un jour donc qu'elle avait mangé une papaye au pied de ce rocher, elle y planta les semences de ce fruit. Bientôt après, il y crut plusieurs papayers, parmi lesquels il y en avait un femelle, c'est-à-dire qui porte des fruits. Cet arbre n'était pas si haut que le genou de Vhrginie à son départ; mais comme il croit vite, deux ans après il avait vingt pieds de hauteur, et son tronc était entouré, dans sa partie supérieure, de plusieurs rangs de fruits mûrs. Paul, s'étant renda par hasard dans ce lieu, fut rempli de joie en voyant ce grand arbre sorti d'une petite graine qu'il avait vu planter par son amie; et, en même temps , il fut saisi d'une tristesse profonde par ce témoignage de sa longue absence. Les objets que nous voyons habituellement ne nous font pas apercevoir de la rapidité de notre vie; ils vieillissent avec nous d'une vieillesse insensible : mais ce sont ceux que nous revoyons tout à coup, après les avoir perdus quelques années de vue , qui nous avertissent de la vitesse avec laquelle s'écoule le fleuve de nos jours. Paul fut aussi surpris et aussi troublé à la vue de ce grand papayer chargé de fruits, qu'un voyageur l'est, après une longue absence de son pays, de n'y plus retrouver ses contemporains, et d'y voir leurs en&ns, qu'il avait laissés à la mamelle, devenus eux-mêmes pères de famille. Tantôt il voulait l'abattre, parce qu'il lui rendait trop sensible la longueur du temps qui s'était écoulé depuis le départ de Virginie; tantôt, le considérant comme un monument de sa bienfaisance, il baisait son tronc, et lui adressait des paroles pleines d'amour et de regrets* O arbre, dont la postérité existe encore dans nos bois, je vous ai vu moi-même avec plus d'intérêt et de vénération que les arcs de triomphe des Romains ! Puisse la nature, qui détruit chaque jour les monumens de l'ambition des rois, multiplier dans nos forêts ceux de la bien&isance d'une jeone et pauvre fille !
C'était donc au pied de ce papayer que j'étais sAr de rencontrer Paul, quand il venait dans mon
quartier. Un jour, je l'y trouvai accablé de mélancolie; et j'eus avec lui une conversation que je vais vous rapporter, si je ne vous suis point trop ennuyeux par mes longues digressions, pardonnables à mon âge et à mes dernières amitiés. Je vous la raconterai en forme de dialogue, afin que vous jugiez du bon sens naturel de ce jeune îiomme; et il vous sera aisé de faire la différence des interlocuteurs, par le sens de ses questions et de mes réponses. Il me dit :
a Je suis bien chagrin. Mademoiselle de La Tour est partie depuis deux ans et deux mois; et depuis huit mois et demi , elle ne nous a pas donné de ses nouvelles. Elle est riche; je suis pauvre : elle m'a oublié. J'ai envie de m'embarquer; j'irai en France, j'y servirai le roi, j'y ferai fortune, et la grand'tante de mademoiselle de La Tour me donnera sa petite-nièce en mariage, quand je serai devenu un grand seigneur.
LB VIEILLARD
» o mon ami ! ne m'avez-vous pas dit que vous n'aviez pas de naissance?
PAUL
» Ma mère me l'a dit ; car, pour moi , je ne sais ce que c'est que la naissance. Je ne me suis jamais aperçu que j'en eusse moins qu'un autre , ni que les autres en eussent plus que moi.
LE VIEILLARD
» Le défout de naissance vous ferme en France le chemin des grands emplois. U y a plus, vous ne pouvez même être admis dans aucun corps distingué.
PAUL
» Vous m'avez dit plusieurs fois qu'une des causes de la grandeur de la France était que le moindre sujet pouvait y parvenir à tout, et vous m'avez cité beaucoup d'hommes célèbres qui, sortis de petits états , avaient foit honneur à leur patrie. Vous vouliez donc tromper mon courage ?
LE VIEILLARD
» Mon fils, jamais je ne l'abattrai. Je vous ai dit la vérité sur les temps passés; mais les choses sont bien changées à présent : tout est devenu vénal en France; tout y est aujourd'hui le patrimoine d'un petit nombre de flunilles, ou le partage des corps. Le roi est un soleil que les grands et les corps environnent oonmie des nuages ; il est presque impossible qu'un de ses rayons tombe sur vous. Autrefois, dans une administration moins compliquée , on a vu ces phénomènes. Alors les talens et le mérite se sont dévdoppés de toutes parts, comme des terres nouvelles qui , venant à être délridiées , produisent avec tout leur suc. Mais les grands roi», qui savent connaître les hommes et les dioisir, sont
PAUL ET VIRGINIE
rares. Le vulgaire des rois De se laisse aller qu'aux imputions des grands et des corps qui les environnent.
PAUL
» Mais je trouverai peut-être un de ces grands qui me protégera ?
LE VIEILLARD
» Pour être protégé des grands, il faut sen'ir leur ambition ou leurs plaisirs. Vous n'y réussirez jamais , car vous êtes sans naissance , et vous avez de la probité.
PAUL
» Mais je ferai des actions si courageuses , je serai si fidèle à ma parole, si exact dans mes devoirs, si zélé et si constant dans mon amitié , que je mériterai d'être adopté par quelqu'un d'eux, comme j'ai vu que cela se pratiquait dans les histoires anciennes que vous m'avez fait lire.
LE VIEILLARD
» O mon ami ! chez les Grecs et chez les Romains, même dans leur décadence, les grands avaient du respect pour la vertu ; mais nous avons une foule d'hommes célèbres en tout genre , sortis des classes du peuple , et je n'en sache pas un seul qui ait été adopté par une grande maison. La vertu, sans nos roLs, serait condamnée en France à être éternellement plébéienne. Comme je vous l'ai dit, ils la mettent quelquefois en honneur, lorsqu'ils l'aperçoivent; mais, aujourd'hui, les distinctions qui lui étaient réservées ne s'accordent plus que pour de l'argent.
PArL.
» Au défaut d'un grand, je chercherai à plaire A un corps. J'épouserai entièrement son esprit et ses opinions ; je m'en ferai aimer.
LE VIEILLARD
» Vous ferez donc comme les autres hommes; vous renoncerez à votre conscience pour parvenir à la fortune ?
» Oh non ! je ne rite.
PAUL
chercherai jamais que la vé-
LE VIEILLARD
» Au lieu de vous faire aimer, vous pourriez bien vous faire haïr. D'ailleurs, les corps s'intéressent fort peu à la découverte de la vérité. Toute opinion est indifférente aux ambitieux, pounu (fu'ils gouvernent.
PAUL
» Que je suis infortuné ! tout me repousse. Je suis condamné à passer ma vie dans un travail ol)scur, loin de Virgbiie !» Et il soupira profondément.
LE VIBiLLAR0.
« Que Dieu soit votre unique patron , et le genre humain votre corps. Soyez constamment attadié à l'un et à l'antre. Les fomilles , les corps , les peiH pies , les rois , ont leurs préjugés et leurs passions; il faut souvent les servir par des vices : Dieu et le genre humain ne nous demandent que des Tertos.
I» Mais pourquoi voulez-vous être distingué du reste des hommes? C'est un sentiment qui n'crt pas naturel, puisque, si chacun l'avait, chacun serait en état de guerre avec son voisin. Contentez-vous de remplir votre devoir dans l'état où la Providence vous a mis; bénissez votre sort, qui vous permet d'avoir une conscience à vous , et qui ne vous oblige pas, comme les grands, de mettre votre bonheur dans l'opinion des petits, et comme les petits de ramper sous les grands pour avoir de quoi vivre. Vous êtes dans un pays et dans une condition où , pour subsister, vous n'avez besoin ni de tromper, ni de flatter, ni de vous avilir, comme font la plupart de ceux qui cherchent la fortune en Europe; où votre état ne voas interdit aucune vertu ; où vous pouvez être impunément bon, vrai, sincère, instruit, patient, tempérant, chaste, indulgent, pieux, sans qu'aucun ridicule vienne flétrir votre sagesse, qui n'est encore qu'en fleur. Le Ciel vous a donné de la liberté, de la santé, une bonne conscience et des amis : les rois, dont vous ambitionnez la faveur, ne sont pas si heureux.
PAUL
» Ah ! il me manque Virginie ! Sans elle , je n'ai rien ; avec elle , j'aurais tout. Elle seule est ma naissance, ma gloire et ma fortune. Mais puisqu'enfla sa parente veut lui donner pour mari un homme d'un grand nom , avec l'étude et des livres on devient savant et célèbre : je m'en vais étudier. J'acquerrai de la science; je servirai utilement ma patrie par mes lumières, sans nuire à personne, et sans en dépendre; je deviendrai fomeux, et ma gloire n'appartiendra qu'à moi.
LE VIEILLARD
» Mon fils, les talens sont encore plus rares que la naissance et que les richesses; et sans doute ib sont de plus grands biens, puisque rien ne peut les ôter, et que partout ils nous concilient l'estime publi(ïue. Mais ils coûtent cher. On ne les acquiert que par des privations en tout genre, par une sensibilité exquise qui nous rend malheureux au dedans, et au dehors par les persécutions de nos contemporains. L'homme de robe n'envie point, en France, la gloire du militaire, ni le miliuirè celle de l'homme de mer; mais tout le monde y traversera votre chemin , parce que tout le monde
PAUL KT VIRGINIE
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s*\ pMtoe d*aviiir «le Fesprit. Voos senrim les hocmuo, dites-vtNis ? Mais celui qui bii produire à un temin une gerbe de blé de plus , leur rend un plus grand seniœ que cdui qui leur donne un livre.