‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 162 sur 213 · SIS · texte numérisé non relu

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LA CHAIJMIÈRK INDIENNE.

cœar, si son cœur est simple. La nature y a mis cette loi : Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas que les autres vous fissent. — Il est vrai , reprit le docteur, elle a ré^lé les intérêts dn genre humain sur les nôtres; mais les vérités religieuses , comment les déconvrira-t-on parmi tant de traditions et de cultes qui divisent les nations.' — Dans la nature mème^ répondit le paria; si nous la considérons avec un cœor simple, nom y verrons Diea dans sa pnissanee, son inteffigeflee el sa bonté ; et comme nous sonuiies feibles , ignoet misérables, en voilà assez pour nous engaâ Fadorer , à le prier et à Faimer toute notre sans disputer. »

a Admirablement! répartit l'Anglais. Mais maintenant, dites-moi, quand on a découvert une vérité, faut-il en faire part aux autres hommes? Si vous la publiez , vous serez persécuté par une infinité de gens qui vivent de l'erreur contraire , en assurant que cette erreur même est la vérité , et que tout ce qui tend à la détruire est l'erreur ellemême. — Il faut, répondit le paria , dire la vérité aux hommes qui ont le cœur simple, c'est-à-dire aux gens de bien qui la cherchent , et non aux médians qui la repoussent. La vérité est une perle fine, et lé méchant un crocodile qui ne peut la mettre à ses oreilles, parce qu'il n'en a pas. Si vous jetez une perle à un crocodile, au lieu de s'en parer, il voudra la dévorer ; il se cassera les dents, et de fureur il se jettera sur vous. »

« Il ne me reste qu'une objection à vous faire , dit l'Anglais, c'est qu'il s'ensuit de ce que vous venez de dire , que les hommes sont condamnés à l'erreur, quoique la vérité leur soit nécessaire; car, puisqu'ils persécutent ceux qui la leur disent, quel est le docteur qui osera les instruire? — Celui , répondit le paria , qui persécute lui-même les hommes pour la leur apprendre : le malheur. — Oh ! pour cette fois , homme de la nature , reprit l'Anglais , je crois que vous vous trompez. Le malheur jette les hommes dans la superstition; il abat le cœur et l'esprit. Plus les hommes sont misérables, plus ils sont vils, crédules et rampans. — C'estqu'ils ne sont pas assez malheureux, répartit le paria. Le malheur ressemble à la montagne Noire de Bemt)er, aux extrémités du royaume brûlant de I^hor : tant que vous la montez, vous ne voyez devant vous que de stériles rocliers; mais quand vous êtes au sommet, vous apercevez le ciel sur votre tête , et à vos pieds le royaume de Cachemire. »

a Charmante et juste comparaison! reprit le docteur : chacun , en effet , a dans la vie sa montagne à grimper. I^ vôtre , vertueux solitaire , a

dû être bien rade , car vous êtes élevé pw denos tous les hommes que je connais. Vous avec donc été bien malheureux? Mais, dites-moi d'abord, pourquoi votre caste est-elle si avilie dans rinde, et celle des brames si honorée? Je viens de ciiez le supérieur de la pagode de Jagrenat, qui ne penaepaspInsqiiefleiiîdQleyetqiiise fiiitadoKr comme un dien. —Ceat, répondit le poffii, pwee que les brames dl9eat<|oedn»rQrigin0 ik aont sortis de k tête da itîni !!■■■■ ^itf nm lui sont descendus de ses pieds. Us ijoylMl é^ qu'un jour Brama , en voyageant , demanda A i ger à un paria, qui lui présenta de la diair bnmaine : depuis cette tradition leur caste et honorée, et la nôtre est maudite dans toute l'Inde. Il ne nous est pas permis d'approcher des villes, et tout nalre ou reispoute peut nous tuer, si nous l'approchons seulement à la portée de notre baleine. — Pv saint Georges! s'écria l'Anglais, voilà qui est bien fou et bien injuste ! Comment les brames ont-ils pu persuader une pareille sottise aux Indiens? — En la leur apprenant dès l'enfance^ dit le paria, et en la leur répétant sans cesse : les hommes s'instruisent comme les perroquets. — Infortuné! dit l'Anglais , comment avez-vous dit pour vous tirer de l'abîme de l'infamie où les brames vous avaient jeté en naissant ? Je ne trouve rien de plus désespérant pour un homme que de le rendre vil à ses propres yeux : c'est lui ôter la première des consolations ; car la plus sûre de toutes est celle qu'on trouve à rentrer en soi-même. »

a Je me suis dit d'abord, reprit le paria : rhistoire du dieu Brama est-elle bien vraie ? il n*y a que les brames, intéressés à se donner une origine céleste, qui la racontent. Ils ont sans doute imaginé qu'un paria avait voulu rendre Brama antlux}pophage , pour se venger des parias qui refusaient de croire à ce qu'ils débitaient de lear sainteté. Après cela je me suis dit : Supposons que ce fait soit vrai; Dieu est juste, il ne peut rendre toute une caste -coupable du crime d'an de ses membres, lorsque la caste n'y a pas participé. Mais en supposant que toute la caste des parias ait pris part à ce crime , leurs descendans n'en ont pas été complices. Dieu ne punit pas plus dans les enfans les fautes de leurs aïeux qu'ils n'ont jamais vus , qu'il ne punirait daas leurs aïeux les fautes de leurs petits-enfans qui ne sont pas encore nés. Mais supposons encore que j'aie part aujourd'hui à la punition d'un paria , perfide envers son dieu , il y a des milliers d'années sans avoir eu part à son crime ; est-ce que quelque chose pourrait subsister haï de Dieu, sans être détruit aussitôt ? Si j'éUût maudit de Dieu , rien de ce que je planterais ne

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réossirait.^nfin je me dis : Je suppose que je sois haï de Dieu , qui me fait du bien , je veux tâcher de me rendre agréable à lui, en faisant, à son exemple , du bien à ceux que je devrais haïr. »

(1 Mais, lui demanda TAnglais, comment faisiezvous pour vivre, étant repoussé de tout le monde? — D'abord, dit Flndien, je me dis : Si tout le monde est ton ennemi , sois à toi-même ton ami. Ton malheur n'est pas au-dessus des forces d'un homme. Quelque grande que soit la pluie, un petit oiseau n'en reçoit qu'une goutte à la fois. J'allais dans les bois et le long des rivières chercher à manger, mais je n'y recueillais le plus souvent que quelque fruit sauvage , et j'avais à craindre les bêtes féroces : ainsi je connus que la nature n'avait presque rien fait pour l'homme seul , et qu'elle avait attaché mon existence à cette même société qui me rejetait de son sein. Je fréquentai alors les champs abandonnés , qui sont en grand nombre dans l'Inde , et j'y rencontrais toujours quelque plante comestible qui avait survécu à la ruine de ses cultivateurs. Je voyageais ainsi de province en province , assuré de trouver partout ma subsistance dans les débris de l'agriculture. Quand je trouvais les semences de quelque végétal utile , je les ressemais en disant : Si ce n'est pas pour moi , ce sera pour d'autres. Je me trouvais moins misérable en voyant que je pouvais faire quelque bien. Il y avait une chose queje desirais passionnément, c'était d'entrer dans quelques villes. J'admirais de loin leurs remparts et leurs tours, le concours prodigieux de barques sur leurs rivières , et de caravanes sur leurs chemins , chaînées de marchandisesquiyabordaientdetousles points de l'horizon; les troupes de gens de guerre qui y venaient moth ter la garde du fond des provinces; les mardies des amliassadeurs avec leurs suites nombreuses ^ qui y arrivaient des royaumes étrangers pour y notifier des événemens heureux, on pour y liire des alliances. Je m'approchais le plus qu'il m'était permis de leurs avenues, contemplant avec étonnement les longues colonnes de poussière que tant de voyageurs y disaient lever, et je tressaillais de désir à ce bruit confus qui sort des grandes villes, et qui , dans les campagnes voisines, ressemble an murmure des flots qui se brisent sur les rivages de la mer. Je me disais : Une congrégation d'hommes de tant d'états différens , qui mettent en commun leur industrie , leurs richesses et leur joie , doit faire d'une ville un séjour de délices. Mais s'il ne m'est pas permis d'en approcher pendant le jour, qui m'empêche d'y entrer pendant la nuit ? Une faible souris, qui a tant d'ennemis , va et vient où elle veut à la faveur des ténèbres; elle passe de la

cabane du pauvre dans le palais des roLs. Ponr jouir de la vie , il lui suffît de la lumière des étoiles; pourquoi me feut-il celle du soleil ? C'était aux environs de Delhi que je faisais ces réflexions ; elles m'enhardirent au point que j'entrai dans la ville avec la nuit : j'y pénétrai par la porte de Lahor. D'abord je parcounis une longue rue solitaire, formée , à droite et à gauche , de maisons boitlées de terrasses, portées par des arcades, où sont les boutiques des marchands. De distance à autre, je rencontrai de grands caravansérails bien fermés et dévastes bazars ou marchés, où régnait le plos grand sUence. En approchant de l'intérieur de la ville , je traversai le superbe quartier des omrahs, rempli de palais et de jardins situés le long de la Gemna. Tout y retentissait du bruit des instnimens et des chansons des bayadères , qui dansaioit sur les bords du fleuve à la lueur des flambean. Je me présentai à la porte d'un jardin pour joirir d'un si doux spectacle , mais j'en fus repoussé pMr des esclaves , qui en chassaient les nméraMes à coups de bâton. En m'éloignant da quartier des grands , je passai près de plosieurs pagodes de ma religion , où un grand nombre dlnlbrtunés , prosternés à terre, se livraient aax larmes. Je me hâtai de fnir à la vne de ces roonumens de la superstition et de la terreur. Plus loin les voix perçantes des mollahs, qni annonçaient du haut des airs les heures de la mût, m'apprirent que j'étais au pied des minarets d'une mosquée. Près de là étaient les factoreries des Européens avec leurs pavillons , et des gardiens qui criaient sans cesse kaber-dar! prenez garde à vous ! Je côtoyai ensuite un grand bâtnnent , que je reconnus pour une prison an brait des chaînes et auxgémissemens qui en sortaient. J'entendis bientôt les cris de la douleur dans un vaste hôpital , d'où Ton sortait des chariots pleins de cadavres. Chemin faisant je rencontrai des voleurs qui fuyaient le long des rues , des patrouilles de gardes qui couraient après eux ; des groupes de mendians qui , malgré les coups de rotin , sollicitaient aux portes du palais quelques débris de leurs festins ; et partout des femmes qui se prostituaient publiquement pour avoir de quoi vivre. Enfin , après une longue marche dans la même rue, je parvins à une place immense, qni entoure la forteresse liabitée par le grand-mogol. Elle était couverte de tentes des rajahs ou nababs de sa garde, et de leurs escadrons, distingués les uns des autres par des flambeaux , des étendards et de longues cannes terminées par des queues de vaches du Thibet. Un large fossé plein d'eau et hérissé d'artillerie foulait, comme la place , le tour de la forteresse. Je considérais, à la clarté des fenx

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de la garde, les tours du château qui s'élevaient jusqu'aux nues, et la longueur de ses rempartsqui se perdaient dans l'horizon. J'aurais bien voulu y pénétrer, mais de grands korahs, ou fouets, suspendus à des poteaux, ra'ôtèrent même le desirde mettre le pied dans la place. Je me tins donc à une de ses extrémités , auprès de quelques nègres esclaves, qui me permirent de me reposer auprès d'un feu autour duquel ils étaient assis. De là je considérai avec admiration le fialais impérial , et je me dis : C'est donc ici que demeure le plus heureux des hommes? c'est pour son obéissance, que tant de religions prêchent; pour sa gloire, que tant d'ambassadeurs arrivent ; pour ses trésors , que tant de provinces s'épuisent ; pour ses voluptés, que tant de caravanes voyagent ; et pour sa sAreté , que tant d'hommes armés veillent en silence!

» Pendant que je faisais ces réflexions, de grands cris de joie se firent entendre dans toute la place , et je vis passer huit chameaux décorés de banderoles. J'appris qu'ils étaient cliai^ de têtes de rebelles , que les généraux du Mogol lui envoyaient delà province du Décan, où un de ses fils , qu'il en avait nommé gouverneur, lui feisait la guerre depuis trois ans. Un peu après arriva, à bride abattue , un courrier monté sur un dromadaire; il venait annoncer la perte d'une ville frontière de llnde, par la trahison d'un de sescommandans qui l'avait livrée au roi de Perse. A peine ce courrier était passé , qu'un autre , envoyé par le gouverneur du Bengale , vint apporter la nouvelle que des Européens, auxquels l'empereur avait accordé, pour le bien du commerce, un comptoir à l'embouchure du Gange, y avaient bâti une forteresse , et s'y étaient emparés de la navigation du fleuve. Quelques momens après l'arrivée de ces deux courriers , on vit sortir du château un officier à la tète d'un détachement des gardes. Le Mogol lui avait ordonné d'aller dans le quartier des omrahs , et d'en amener trois des principaux , chargés de chaines , accusés d'être d'intelligence avec les ennemis de l'état. Il avait fait arrêter la veille un mollah , qui faisait dans ses sermons l'éloge du roi de Perse , et disait hautement que l'empereur des Indes était infidèle, parce que , contre la loi de Mahomet , il buvait du vin. Enfin , on assurait qu'il venait de faire étrangler et jeter dans la Gemna une de ses femmes et deux capitaines de sa garde , convaincus d'avoir trempé dans la rébellion de son fils. Pendant que je réfléchissais sur ces tragiques événemens, une longue colonne de feu s'éleva tout à coup des cuisines du sérail : ses tourbillons de fumée se confondaient avec les nuages, et sa lueur ronj?e éclai-

rait les tours de la forteresse, ses foatés, la plaee, les minarets des mosquées, et s'étendait jusqu'à l'horizon. Aussitôt les grosses timbales de cuivre, et les kamas ou grands hautbois de la garde soonèrent l'alarme avec un bruit épouvantable : ces escadrons de cavalerie se répandh^ntdans la ville, enfonçant les portes des maisons voisines da château , et forçant, à grands coups de korahs , leurs habitans de courir au feu. J'éprouvai aussi moimême combien le voisinage des grands est dangereux aux petits. Les grands sont comme le feu, qui bn1le même ceux qui lui jettent de l'enoens, s'ils s'en approciient de trop 'près. Je voulus m'échapper, mais toutes les avenues de la place étaient fermées. Il m'eût été impossible d'en sortir , si, par la providence de Dieu, le côté où je m^étais mis n'eilt été celui du sérail. Comme les eunuques en déménageaient les femmes sur des éléphans, ils facilitèrent mon évasion; car, si partout les gardes obligeaient, à coups de fouet*, les hommes de venir au secours du château, les éléphans, à coups de trompe , les forçaient de s'en éloigner. Ainsi, tantôt poursuivi par les uns, tantôt repoussé par les autres , je sortis de cet affreux chaos ; et , à la clarté de l'incendie , je gagnai l'autre extrémité du feubourg, où, sous des huttes, loin des grands, le peuple reposait en paix de ses travaux. Ce fut là que je commençai à respirer. Je me dis : J'ai dooc vu une ville ! j'ai vu la demeure des maîtres des nations! Oh ! de combien de maîtres ne sont-ils pas eux-mêmes les esclaves ! Ils obéissent, jusque dans le temps du repos, aux voluptés, à l'ambition, à la superstition , à l'avarice : ils ont à craindre, même dans le sommeil , une foule d'êtres miséraUes et malfaisans, dont ils sont entourés, des voleurs, desmemlians, des courtisanes, des incendiaires , et jusqu'à leurs soldats , leurs grands et leurs prêtres. Que doit-ce être d'une ville pendant le jour, si elle est ainsi troublée pondant la nuit ? Les maux de l'homme croissent avec ses jouissances : combien l'empereur, qui les réunit toutes , n'est-il pas à plaindre ! Il a à redouter les guerres civiles et étrangères , et les objets même qui font sa consolation et sa défense , ses généraux , ses gardes, ses mollahs, ses femmes et ses en fans. Les fossés de sa forteresse ne sauraient arrêter les fantômes de la superstition; ni ses éléphans bien dressés reponsser loin de lui les noirs soucis. Pour moi , je ne crains rien de tout cela , aucun tyran n'a d'empire ni sur mon corps ni sur mon ame. Je puis servir Dieu suivant ma conscience, et je n'ai rien à redouter d'aucun homme , si je ne me tourmente moi-même : en vérité, un paria est moins malheureux qu'un empereur. En disant ces mots, les

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lannesme vinreitlaux yeux,et, tombant, à genoux, je remerciai le ciel qui , pour m'apprendre à supporter mes maux , m'en avait montré de plus intolérables que les miens.

» Depuis ce temps , je n*aî fréquenté dans Delhi que les faubourgs. De là , je voyais les étoiles éclairer les habitations des hommes et se confondre avec leurs feux, comme si le ciel et la ville n'eussent fait qu'un même domaine. Quand la lune venait éclairer ce paysage, j'y apercevais d'autres couleurs que celles du jour. J'admirais les tours, les maisons et les arbres , à la fois argentés et couverts de crêpes , qui se reflétaient au loin dans les eaux de Gemna. Je parcourais en liberté de grands quartiers solitaires et silencieux , et il me semblait alors que toute la ville était à moi. Cependant Thu* manité m'y aurait refusé une poignée de riz, tant la religion m'y avait rendu odieux ! Ne ponvant donc trouver à vivre parmi les vivans , j'en cherchais parmi les morts; j'allais dans les cimetières manger sur les tombeaux les mets offerts par la piété des parens. C'était dans ces lieux que j'aimais à réfléchir. Je me disais : C'est ici la ville de la paix ; ici ont disparu la puissance et l'orgueil ; l'innocence et la vertu sont en sûreté : ici sont mortes toutes les craintes de la vie , même celle de mourir : c'est ici rhôtellerie où pour toujours le charretier a dételé , et où le paria repose. Dans ces pensées, je trouvai la mort désirable, et je venais à mépriser la terre. Je considérais l'orient , d'où sortait à chaque instant une multitude d'étoiles. Quoique leurs destins me fussent inconnus, je sentais qu'ils étaient liés avec ceux des hommes , et que la nature , qui a fait ressortir à leurs besoins tant d'objets qu'ils ne voient pas, y avait au moins attaché ceux qu elle offrait à leur vue. Mon ame s'élevait donc dans le lirmament avec les astres ; et , lorsque l'aurore venait joindre à leurs douces et étemelles clartés ses teintes de rose, je me croyais aux portes du ciel. Mais dès que ses fenx doraient les sommets des pagodes, je disparaissais comme une ombre; j'allais, loin des hommes, me reposer dans les champs au pied d'un arbre , où je m'endormais au chant des oiseaux. »

« Homme sensible et infortuné , dit TÂnglais , votre récit est bien touchant : croyez-moi, la plupart des villes ne méritent d'être vues que la nuit. Après tout, la nature a des beautés nocturnes qui ne sont pas les moins touchantes ; un poète fameux de mon pays n'en a pas cclrbré d'autres. Mais dites-moi, comment enfln avez -vous fait pour vous rendre heureux à la lumière du jour? »

(c C'était déjà beaucoup d'être heureux la nuit, reprit l'Indien; la nature ressemble à une l)elle fem-

Bernardin.

me qui , pendant le jour, ne montre au vulgaire que la beauté de son visage , et qui , pendant la nuit , en dévoile de secrètes à son amant. Mais si la solitude a ses jouissances, elle a ses privations; elle parait à l'infortuné un port tranquille , d*où il voit s'écouler les passions des autres hommes sans en être ébranlé; mais, pendant qu'il se félicite de son immobilité , le temps l'entraine lui-même. On ne jette point l'ancre dans le fleuve de la vie; il emporte également celui qui lutte contre son cours et celui qui s'y abandonne, le sage comme l'insensé; et tous deux arrivent à la fln de leurs jours, l'un après en avoir abusé, et l'autre sans en avoir joui. Je ne voulais pas être plus sage que la nature, ni trouver mon bonheur hors des lois qu'elle a prescrites à l'honune. Je desirais surtout un ami à qui je pusse commimiquer mes plaisirs et mes peines. Je le cherchai long-temps parmi mes égaux; mais je n'y vis que des envieux. Cependant j'en trouvai un sensible , reconnaissant , Adèle et inaccessible aux préjugés : à la vérité , ce n'était pas dans mon espèce, mais dans celle des animaux; c'était ce chien que vous voyez. On l'avait exposé, tout petit , au coin d'une rue, où il était près de mourir de faim. Il me toucha de compassion ; je l'élevai : il s'attacha à moi , et je m'en fis un compagnon inséparable. Ce n'était pas assez : il me fallait un ami plus nialheureux qu'un chien , qui connût tons les maux de la société humaine et qui m'aidât à les supporter; qui ne désirât que les biens de la nature, et avec qui je pusse en jouir. Ce n'est qu'eu s'entrelaçant que deux arbrisseaux résistent à l'orage. La Providence combla mes désirs en me donnant une bonne femme. Ce fut à la source de mes malheurs que je trouvai celle de mon bonheur. Une nuit qoe j'étais au cimetière des brames, j'aperçus, au clair de la lune , une jeune bramine à demi couverte de son voile jaune. A l'aspect d'une femme du sang de mes tyrans, je reculai d'horreur ; mais je m'en rapnnchai de compassion , en voyant le soin dont elleJait occupée. Elle mettait à manger sur un tertre qui couvrait les cendres de sa mère brûlée depuis peu , toute vive , avec le corps de son père, suivant l'usage de sa caste ; elle y brûlait de l'encens, pour appeler son ombre. Les larmes me vinrent aux yeux, en voyant une personne plus infortunée que moi. Je me dis : Hélas! je suis lié des liens de l'infamie , mais tu l'es de ceux de la gloire. Au mcHUS je vis tranquille an fond de mon précipice; et toi , toujours tremblante sur les bords du tien. Le même destin qui t'a enlevé ta mère, te menace aussi de t'enlever un jour. Tu n'as reçu qu'une vie , et tu dois mourir de deux morts : si ta propre mort ne te fait des-

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cendre an tuinbeau , celle de ton époux l*y entraînera toute vivante. Je pleurais, et elle plenrait : nos yeux, baisés de lamies, se rencontrèrent, et se ()arlèrent comme ceux des malheureux : elle détourna les siens, s'enveloppa de son voile, et se retira. La nuit suivante, je reviiLs au mOine lieu. Cette fois, elle avait mis une plus grande provision de vivres sur le tombeau de sa mère : elle avait jugé (jue j*en avais besoin ; et comme les brames empoisonnent souvent leurs mets funéraires pour empêcher les fiarias de les manger, pour me rassurer sur Tusage des siens, elle n'y avait apporté que des fruits. Je fus touché de cette marque d'humanité ; et pour lui témoigner le respect que je portais à son offrande filiale , au lieu de prendre ses fruits, j'y joignis des fleurs : c'étaient des pavots, <]ui exprimaient la part que je prenais à sa douleur. La nuit suivante , je vis avec joie qu'elle avait approuvé mon hommage; les pavots étaient arrosés , et elle avait mis un nouveau panier de fruits à (luelque distance du tombeau. La pitié et la reconnaissance m'enhardirent. N'osant lui parler comme |)aria , de peur de la compromettre , j'entrepris , comme homme , de lui expnmer toutes les affections qu'elle faisait naître dans mon ame : suivant l'usage des Indes, j'empruntai , pour me faire entendre , le langage des fleurs; j'ajoutai aux i)avotâ des soucis. La nuit d'après , je retrouvai mes pavots et mes soucis baignés d'eau. I^ nuit suivaute, je devins plus hardi; je joignis aux pavots et aux soucis une fleur de foulsapatte , ({ui sert aux cordonniers à teindre leurs cuirs en noir, comme l'expression d'im amour humble et malheureux. Le lendemain, dès l'aurore, je courus au toml>eau; mais j'y vis la foulsapatte desséchée, parce qu'elle n'avait pas été arrosée. La nuit suivante, j'y mis, en tremblant, une tulipe dont les feuilles rouges et le cœur noir exprimaient les feux dont j'étais bràlé : le lendemain je retrouvai ma tulipe dans l'état de la foulsa[»tte. J'étais accablé de chagrin ; cependant le surlendemain j'y apportai un l)outon de rose avec ses épines , comme le symbole de mes espérances mêlées de beaucoup de craintes. Mais quel fut mou désespoir, quand je vis, aux premiers rayons du jour, mon bouton de rose loin du tombeau ! je crus que je perdrais la raison. Quoi qu'il pût m'en arriver, je résolus de lui parler. La nuit suivante , dès qu'elle parut , je nie jetai à ses pieds ; mais j'y restai tout interdit en lui présentant ma rose. Elle prit la parole , et me dit : a Infortuné ! tu me parles d'amour, et bientôt je ne serai plus. Il faut, à l'exemple de ma mère, que j'accomfKigne au bildier mon époux (|ui vient de mourir : il était vieux , je réiK)usai en-

fant : adieu; retire-toi, et coblie-inoi; dans trou jours, je ne serai qu'un peu de cendre, v En dF sant ces mots, elle soupira. Pour moi , pénétré de douleur, je lui dis : a Malliearense bramine! la mture a rompu les liens que la société vous avait donnés ; achevez de rompre ceux de la sapentition : vous le pouvez en me prenant poor votre époux. — Quoi! reprit-elle en pleorant, j'échapperais à la mort pour vivre avec toi dans l'opprobre! Ah ! si tu m'aimes, laisse-moi monrir. —A Dieu ne plaise , m'écriai-je , que je ne vous tire de vos maux cpie pour vous plonger dans les aàeml Chère bramine, fuyons ensemble an fond des forêts; il vaut encore mietix se 6er aux tigres qu'ans hommes. Mais le ciel, dans qui j'espère , ne nou abandonnera pas. Fuyons : l'amonry la nuit , Ion malheur, ton innocence, tout nous favorise. Hâtons-nous , veuve mfortunée ! déjà ton bûcher se prépare, et ton époux mort t'y appdie. Pauvre liane renversée, appuie-toi sur moi, je serai ton palmier. » Alors elle jeta, en gémissant, on regard sur le tombeau de sa mère , puis vers le dd ; et laissant tomber une de ses nuùns dans la mienne , de l'autre elle prit ma rose. Aussitôt , je la saisis par le bras, et nous nous mimes en route. Je jetai son voile dans le Gange, pour foire cniire à ses parens qu'elle s'y était noyée. Noos marchâmes pendant plusieurs nuits le long du fleuve , nous cacliant le jour dans des rizières. Enfin, nous arrivâmes dans cette contrée que la guerre autrefois a dépeuplée d'iiabitans. Je pénétrai au fond de œ bois , où j'ai bâti cette cabane et planté im petit jardin : nous y vivons très-heureux. Je révère ma femme conune le soleil , et je l'aime comme la lune. Dans cette solitude, nous nous tenons lieu de tout: nous étions méprisés du monde, mais connue nous nous estimons mutuellement, les louanges que je lui doime , ou celles que j'en reçois, nous paraissent plus douces que les applaudissemens d'un peuple. » En disant ces mots, il regardait son enfant dans son berceau , et sa femme qui versait des larmes de joie.

Le docteur, en essuyant les siennes, dit à son hôte : tt En vérité , ce qui est en honneur chez les hommes est souvent digne de leur mépris, et ce qui est méprisé d'eux mérite souvent d'en élre honoré. Mais Dieu est juste ; vous êtes mille fois plus heureux dans votre obscurité que le chef des brames de Jagrenat dans toute sa gloire. U est exposé, ainsi que sa caste, à toutes les révolutioi» de la fortune ; c'est sur les brames que tombent ta plupart des fléaux des guerres civiles et étrangères qui désolent votre beau pays depuis tant de siècles : c'est à eux qu'on s'adresse souvent pour avoir

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des contributions forcées, à cause de Pempire qu'ils exercent sur Topinion des peuples. Mais ce qu'il y a de plus cruel pour eux , ils sont les premières victimes de leur religion inhumaine. A force de prêcher Terreur, ils s'en pénètrent eux-mêmes au point de perdre le sentiment de la vérité, de la justice , de l'humanité , de la piété; ils sont liés des chaînes de la superstition dont ils veulent captiver leurs compatriotes; ils sont forcés à chaque instant de se laver, de se purifier et de s'abstenir d'une multitude de jouissances innocentes, enfin, ce qu'on ne peut dire sans horreur, par une suite de leur dogmes barbares, ils voient brûler vives leurs parentes, leurs mères, leurs sœurs et leurs propres filles : ainsi les punit la nature dont ils ont violé les lois. Pour vous, il vous est permis d'être sincère , bon , juste , hospitalier, pieux ; et vous échappez aux coups de la fortime et aux maux de l'opinion par votre htmiiliation même. »

Après cette conversation , le paria prit congé de son hôte pour le laisser reposer, et se retira , avec sa femme et le berceau de son enfant, dans une petite pièce voisine.

Le lendemain, au lever de l'aurore, le docteur fut réveillé par le cliant des oiseaux nichés dans les brandies du Gguier d'Inde, et par les voix du paria et de sa femme , qui faisaient ensemble la pnère du matin. Il se leva, et fut bien âché lorsque, le paria et sa femme ouvrant leur porte pour lui souhaiter le bonjour, il vit qu'il n'y avait pas d'autre lit dans la cabane que le lit conjugal, et qu'ils avaient veillé toute la nuit pour le lui céder. Après qu'ils lui eurent feit le salani , ils se hâtèrent de lui préparer à déjeuner. Pendant ce tempslà , il fut Êdre un tour dans le jardin : il le trouva, ainsi que la cabane, entouré des arcades du figuier d'Inde, si entrelacées, qu'elles formaient une haie impénétrable même à la vue. Il apercevait seulement au-dessus de leur feuillage les flancs rouges du rocher qui flanquait le vallon tout autour de lui : il en sortait une petite source qui arrosait ce jardin planté sans ordre. On y voyait pêle-mêle des mangoustans, des orangers, des cocotiers, des litchis, des durions, des manguiers, des jacquiers, des bananiers et d'autres vitaux, tous chai^ de fleurs ou de fruils. Leurs troncs mêmes en étaient couverts; le bétel serpentait autour du palmier arec, et le poivrier le long de la caime à sucre. L'air était embaimié de leurs parfums. Quoique la plupart des arbres fussent encore dans l'ombre, les premiers rayons de l'aurore éclairaient déjà leurs sommets; on y voyait voltiger des colibris étincelans comme des rubis et des topazes, tandis que des bengalis et des seiisa-soulé , ou

cinq -cents -voix, cachés sous l'humide feuillée, faisaient entendre sur leurs nids leurs doux concerts. Le docteur se promenait sous ces cliarmaiis ombrages, loin des pensées savantes et ambitieuses, lorsque le paria vint l'inviter à déjeuner, a Votre jardin est délicieux, dit l'Anglais, je ne lu: trouve d'autre défaut que d'être trop petit; à votre place, j'y ajouterais un boulingrin , et je retendrais dans la forêt. — Seigneur, lui répondit le paria , moins on tient de place , plus on est à couvert. Une feuille sufGt au nid de l'oiseau- mouche. » En disant ces mots, ils entrèrent dans la cabane, où ils trouvèrent dans un coin la femme du paria qui allaitait son enfant : elle avait servi le déjeuner. Après un repas silencieux , le docteur se préparant à partir, l'Indien lui dit : o Mon hôte , les campagnes sont encore inondées des pluies de la nuit , les chemins sont impraticables; passez ce jour avec nous. — Je ne le puis, dit le docteur, j'ai trop de monde avec moi. — Je le vois, reprit le paria , vous avez hâte de quitter le pays des brames pour retourner dans celui des chrétiens, dont la religion Eût vivre tous les hommes en frères. » Le docteur se leva en soupirant. Alors le paria fit un signe â sa fenmie, qui, les yeux baissés et sans parler, présenta au docteur une corbeille de fleurs et de fruits. Le paria, prenant la parole pour elle, dit à l'Anglais : « Seigneur, excusez notre pauvreté; nous n'avons, pour parfumer nos hôtes suivant l'usage de l'Inde , ni ambre gris , ni bois d'aloès; nous n'avons que des fleurs et des fruits; mais j'espère <|ue vous ne mépriserez pas cette petite corbeille remplie par les mains de ma fenmie : il n'y a ni pavois, ni soucis, mais des jasmins, du mougris et des bergamottes, symboles, par la durée de leurs parfums, de notre affection, dont le souvenir nous restera lors même que nous ne nous verrons plus. » Le docteur prit la corbeille, et dit au paria : « Je ne saurais trop reconnaître votre hospitalité, et vous témoigner toute l'estime que je vous fiorte : acceptez cette montre d'or ; elle est de Greenham , le plus fameux horloger de Londres ; on ne la remonte qu'ime fois par an. » Le paria lui répondit : a Seigneur, nous n'avons pas besoin de montre; nous en avons une qui va toujours et qui ne se dérange jamais : c'est le soleil. — Ma montre sonne les heures, ajouta le docteur. -— Nos oiseaux les chantent, repartit le paria. — Au moins, dit le docteur, recevez ces cordons de corail , pour faire des colliers rouges à votre femme et à votre enfant. — Ma femme et mon enfant, répondit l'Indien, ne manqueront jamais de colliers rouges, tant que notre jardin produira des pois d'Angole. — Acceptez donc, dit le docteur,

NOTES

ces pislolets pour vous défendre des voleurs dans votre soliUide. — I^ pauvreté, dit le paria, est un rempart qui éloi^e de nous les voleurs ; Fargent dont vos armes sont garnies suffirait pour les attirer. Au nom de Dieu qui nous protège et le qui nous attendons notre récompense, ne nous enlevez pas le prix de notre hospitalité. — Cependant, reprit l'Anglais, je désirerais que vous consen'assiez quelque chose de moi. — Eh bien , mon hôte, répondit le paria, puisque vous le voulez, j'oserai vous (proposer un échange; donnez-moi >'0tre pipe, et recevez la mienne : lorsque je fumerai dans la vôtre , je me rappellerai qu'un pandect européen n'a pas dédaigné d'accepter l'iiospitalité diez un pauvre paria. » Aussitôt le docteur lui présenta sa pipe de cuir d'Angleterre, dont l'embouchure était d'ambre jaune, et reçut en retour celle du paria , dont le tuyau était de bambou , et le fourneau de terre cuite.

Ensuite il appelai ses gens qui étaient tous morfondus de leur mauvaise nuit passée; et après avoir embrassé le paria , il monta dans son palanquin. La femme du paria , qui pleurait , resta sur la porte de la cabane, tenant son enfant dans ses bras, mais son mari accompagna le docteur jusqu'à la sortie du bois , en le comblant de bénédictions, tt Que Dieu soit votre>écompense, lui disaitil , pour votre bonté envers les malheureux ! que je lui sois en sacrifice pour vous ! qu'il vous ramène heureusement en Angleterre, ce pays desavans et d'amis, qui cherchent la vérité par tout le monde pour le bonlieur des hommes ! Le docteur lui ré|)ondit: «J'ai parcouru la moite du globe, et je n'ai vu partout que l'erreur et la discorde : je n'ai trouvé la vérité et le bonheur que dans votre cabane. » En disant ces mots, ils se séparèrent l'un de l'autre en versant des larmes. Le docteur était déjà bien loin dans la campagne , qu'il voyait encore le bon paria au pied d'un arbre , qui lui faisait signe des mains pour lui dire adieu.

I^ docteur , de retour à Calcutta , s'emliarqua pour Chandemagor, d'où il fit voile pour TAngleten*e. Arrivé à Londres, il remit les quatre-vingtdix ballots de ses manuscrits au président de la Société royale , qui les dé[M)sa au muséum britannique , où les savans et les journalistes s'occupent encore aujourd'hui à en faire i\es traductions, des éloges, des diatribes, des critiques et des pamplets. Quant au docteur, il garda pour lui les tn)is réponses du paria sur la vérité. Il fumait souvent dans sa pipe; et <|uand on le questionnait sur ce qu*il avait appris de plus utile dans ses voyages, il répondait : « Il faut chercher la vérité avec un cœur simple; on ne la trouve que daas la nature ; I

on ne doit la dire qu'aux gens de bien.» A quoi il ajoutait : « On n'est heureux qu'avec une bonne femme. »

nn DB LA Giuuaitai «Dinin.

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