‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 161 sur 213 · PALL · texte numérisé non relu

PALL

« Mais croyez-vous les femmes d'Europe fausses , comme on les représente dans les comédies et dans les livres que vous m'avez prêtés ?

LE VIEILLARD

i> Les femmes sont fausses dans les pays où les hommes sont tyrans. Partout la violence produit la ruse.

PADL.

» Comment peut-on être tyran des femmes?

LE VIEILLARD

» En les mariant sans les consulter; une jeune fille avec un vieillard , une femme sensible avec un homme indifliérent.

PAUL

» Pourquoi ne pas marier ensemble ceux qui se conviennent, les jeunes avec les jeunes, les amans avec les amantes?

LE VIEILLARD

» C'est que la plupart des jeunes gens, en France, n'ont pas assez de fortune pour se marier, et qu'ils n'en acquièrent (pi'en devenant vieux. Jeunes, ils corrompent les femmes de leurs voisins; vieux, ils ne i)euvent fixer l'afTection de leurs épouses. Ils ont trompé étant jeunes; on les trompe à leur tour étant vieux. C'est une des réactions de la justice universelle qui gouverne le monde : un excès y balance toujours un autre excès. Ainsi la plupart des Euro()éens passent leur vie dans ce double désordre; et ce désordre augmente dans une société à mesure que les richesses s'y accu-

mulent sur un moindre nombre de létes. L'état est semblable à im jardin, où les petits arbres ne peuvent venir s'il y en a de trop grands qui tes cmibragcnt; mais il y a cette différence, que la beauté d'un jardin peut résulter d'un petit nombre de grands arbres , et que la prospérité d'an état dépend toujours de la multitude et de Fégalité des sujets , et non pas d'un petit nomln^ de ridies.

PAUL

» Mais, qu'est-il besoin d'être ridie pour se marier ?

LE VIEILLARD

1» Afin de passer ses jours dans rabondanoe, sans rien faire.

PAUL

» Et pourquoi ne pas tra\'ailler ? Je travaille bien, moi!

LE VIEILLARD

» C*est qu'en Europe le travail des mains déshonore : on l'appelle travail mécanique. Celui même de lalN)urer la terre y est le plus méprisé de tous. Un artisan y est bien plus estimé qu'an pa3^n.

PAUL

» Quoi ! l'art qui nourrit les hommes est méprisé en Europe ! Je ne vous comprends pas.

LE VIEILLARD

» Oh ! il n'est pas possible à un homme élevé dans la nature de comprendre les dépravations de la société. On se fait uue idée précise de l'ordre, mais non pas du désonlre. La beauté , la vertu Je l)onheur, ont de^ proportions; la laideur, te vice et le malheur n'en ont point.

PAUL

» Les gens riches sont donc bien beoreax ! Us ne trouvent d'obstacles à rien ; ils peuvent eomUer de plaisirs les objets qu'ils aiment.

LE VIEILLARD

» Ils sont la plupart usés sur tous les plaisirs, par cela même ({u'iLs ne leur coûtent aucunes peines. N'avcz-vous pas éprouvé que le plaisir do repos s'achète par la fatigue; celui de manger , parla faim ; celui de boire , par la soif? Eli iMen ! celui d'aimer et d'être aimé ne s'acquiert que par une multitiKle de privations et de sacrifices. Les richesses ôtent aux riches tous ces plaisirs-là, en prévenant leurs besoins. Joignez à l'ennui qui suit leur satiété, l'orgueil qui nattde leur opulence, et que la moindre privation blesse , lors même que les plus grandes Jouissances ne le flattent plus. Le parfum (le mille roses ne platt qu'un instant; mais la douleur que cause une seule de leurs épines dure long-temps après sa piqûre. Un mal au milieu des plaisirs est pour les riches une épine au milieu des fleurs. Pour les pauvres , an contraire, un

PAUL ET VIRGINIE

5^il

plaisir au milieu des maux est uiie fleur au milieu (les épines : ils en goAlent vivement la jouissance. Tout effet augmente par son contraste. La natiu^ a tout balancé. Quel état, à tout prendre, croyezvous préférable, de n'avoir prescpie rien à espérer et tout à craindre , ou presque rien à craindre et tout à espérer? Le premier état est celui des riches, et le second celui des pauvres. Mais ces extrêmes sont également difficiles à supporter aux hommes , dont le bonheur consiste dans la médiocrité et la vertu.

PAUL

» Qu'entendez-vous par la vertu ?

LE VIEILLARD

» Mon fils ! vous qui soutenez vos parens par vos travaux, vous n'avez pas besoin qu'on vous la définisse. La vertu est un effort fait sur nous-mêmes pour le bien d'autrai , dans l'intention de plaire à Dieu seul.

PAUL

nOh! que Virginie est vertueuse! C'est par vertu qu'elle a voulu être riche, afin d'être bienfaisante. C'est par vertu qu'elle est partie de cette île : la vertu l'y ramènera. »

L'idée de son retour prochain allumant l'imagination de ce jeune homme, toutes ses inquiétudes s'évanouissaient. Virginie n'avait point écrit parce qu'elle allait arriver. Il fallait si peu de temps pour venir d'Europe avec un bon vent! il faisait Ténumération des vaisseaux qui avaient fait ce trajet de quatre mille cinq cents lieues en moms de trois mois. Le vaisseau où elle s'était embarquée n'en mettrait pas plus de deux. Les constructeurs étaient aujourd'hui si savans et les marins si habiles! II parlait des arrangemens qu'il allait faire pour la recevoir, du nouveau logement qu'il allait bâtir, des plaisirs et des surprises qu'il lui ménagerait chaque jour, quand elle serait sa femme. Sa femme!... Cette idée le ravissait. Au moins, mon père , me disait-il , vous ne ferez plus rien que pour votre plaisir. Virginie étant riche, nous aurons beaucoup de noirs qui travaifieront pour noas. Vous serez toujours avec nous, n'ayant d'autre souci que celui de vous amuser et de vous réjouir. Et il allait, hors de lui, porter à sa famille la joie dont il était enivré.

En peu de temps les grandes craintes succèdent aux grandes espérances. Les passions violentes jettent toujours l'ame dans les extrémités opposées. Couvent, dès le lendemain , Paul revenait me voir, accablé de tristesse. Il me disait : « Virginie ne » m'écrit point. Si elle était partie d'Enrope, elle y* m'aurait mandé son départ. Ah ! lesbrnitsqniont » couru d'elle ne sont que trop fondés! Sa tante l'a

» mariée à un grand seigneur, i/amour des ri- » chesses l'a perdue, comme tant d'autres. Dans » ces livres ((ui peignent si bien les femmes, la » vertu n'est qu'un sujet de roman. Si Virginie » avait eu de la vertu, elle n'aurait pas quitté sa y* propre mère et moi. Pendant que je passe ma » vie à penser à elle, elle m'oublie. Je m'afth'ge, » et elle se divertit. Ah! celte pensée me déses- » père. Tout travail me déplaît; toute société m'en- » nuie. Plût à Dieu que la guerre fût déclarée » dans l'Inde ! J'irais y mourir. »

tt Mon fils, lui répondis-je, le courage qui nous » jette dans la mort n'est que le courage d'un ins- D tant. Il est souvent excité par les vains applau- » dissemcns des hommes. Il en est un plus rare et i> plus nécessaire, qui nous fait supporter cliaque » jour, sans témoins et sans éloges, les traverses » de la vie : c'est la patience. Elle s'appuie, non » sur l'opinion d'autrui ou sur l'impulsion de nos » passions, mais sur la volonté de Dieu. La pa- » tience est le courage de la vertu. »

a Ah! s'écria-t-il , je n'ai donc point de vertu î » Tout m'accable et me désespère. — I^ vertu, I) repris-je, toujours égale, constante, invariable, » n'est pas le partage de l'homme. Au milieu de » tant de passions ({ui nous agitent , notre raison se » trouble et s'obscurcit; mais il est des phares où D nous |Kmvons en rallumer le flambeau : ce sont » les lettres.

» Les lettres, mon fils, sont un secours du ciel. » Ce sont des rayons de cette sagesse qui gou- » veme l'univers, (|ue l'homme, inspiré par un art » céleste, a appris à fixer sur la terre. Semblables » aux rayons du soleil, elles éclairent, elles réjouis- » sent, elles échauffent; c'est un feu divin. Comme » le feu, elles approprient toute la nature à notre n usage. Par elles, nous réunissons autour de nous n les choses , les lieux , les hommes et les temps. » Ce sont elles qui nous rappellent aux règles de la

V vie humaine. Elles calment les passions; elles

V répriment les vices; elles excitent les vertus par

V les exemples augustes des gens de bien qu'elles » célèbrent, et dont elles nous présentent les imar> ges toujours honorées. Ce sont des filles du ciel » qui descendent sur la terre pour charmer les » maux du genre humain. Les grands écrivains » qu'elles inspirent ont toujours paru dans les temps n les plus difficiles à supporter à toute société, les » temps de barbarie et ceux de dépravation. Mon » fils, les lettres ont consolé une infinité d'hommes » plus malheureux que vous : Xénoplion, exilé de » sa patrie après y avoir ramené dix mille Grecs; » Scipion l'Africain, lassé des calomnies des Ro- » mains; Luciillus, de leurs brigues; Catinat, de

PAUL ET VIRGINIi:.

» ringralitode de sa coar. Les Crrecs, si ingénieux, » avaient réparti à diacune des Muses qui prési- » dent aux lettres une partie de notre entende- » ment pour le gouverner : nous devons donc leur » donner nos passions à régir, afin qu'elles leur » imposent un joug et un frein. Elles doivent reni- » pHr, par rapport aux puissances de notre anie, » les mêmes fonctions que les Heures qui attelaient 1» et conduisaient les chevaux du Soleil.

» Lisez donc, mon fils. Les sages ({ui ont écrit » avant nous sont des voyageurs qui nous ont pré- » celles dans les sentiers de l'infortune, qui nous » tendent la main et nous invitent à nous joindre » à leur compagnie , lorsque tout nous abandonne. » Un lM)n li\Te est un bon ami. »

a Ah ! s'écriait Paul , je n'avais pas besoin de 0 savoir lire quand Virginie était ici. Elle n'avait » pas plus étudié que moi ; mais quand elle me re- » gantait en m'appelant son ami , il m'était impos- « sible d'avoir du cliagrin. »

« Sans doute , lui disais-je , il n'y a point d'ami » aussi agréable qu'une maîtresse qui nous aime. » Il y a de plus dans la femme une gaieté légère » (|ui dissi[)e la tristesse de l'homme. Ses grâces » font évanouir les noirs fantômes de la réflexion. » Sur son visage sont les doux attraits et la con- » fiance. Quelle joie n'twt rendue plus vive par sa »joie? Quel front ne se déride à son sourire? •> Quelle colère résiste à ses larmes ? Virginie re- » viendra avec plus de philosophie que vous n'en » avez. Elle sera bien sui*prise de ne pas retrouver » le jardin tout-à-fait rétabli , elle qui ne songe 0 qu'à l'embellir, malgré les persécutions de sa » parente , loin de sa mère et de vous. »

L'iilée du retour prochain de Virginie renouvelait le courage de Paul et le ramenait à ses occupations champêtres. Heureux , au milieu de ses peines , de proposer à son travail une fin qui |)laisait à sa passion.

Un matin, au point du jour (c'était le 24 décembre 1744), Paul, en se levant, aperçut un pavillon blanc arboré sur la montagne de la Dé- (rouverte. Ce pavillon était le signalement d'un vaisseau qu'on voyait en mer. Paul courut à la ville pour savoir s'il n'apportait pas des nouvelles de Virginie. Il y resta jusqu'au retour du pilote du port, qui s'était embarqué pour aller le reconnaître , suivant l'usage. Cet homme ne revint que le soir. Il rapporta au gouverneur que le vaisseau signalé était le SainUGéran , du port de sept cents tonneaux , conmiandé par un capitaine appelé M. Aubin; qu'il était à quatre lieues au large, et qu'il ne mouillerait au Port-Louis que le lendemain dans l'après-nwli , si le vent était favorable.

Il n'en faisait point du tout alors. Le pilote reniil au gouverneur les lettres que ce ^-aisseau apportait de France. Il y en avait une pour madame de Lal'our, de l'écriture de Virginie. Paul s'en maà aussitôt, la baisa avec transport, h mit dans ton sein , et courut à l'habitation. Da plus loin qu'il aperçut la famille qui attendait son retour sar le rocher des Adielx, il éleva la lettre en l'air mm pouvoir parier; et aussitôt tout le momie se rassembla chez madame de La Tour pour en entendre la lecture. Virginie mandait à sa mëreqa'efle avait éprouvé beaucoup de mauvais procédés de la part de sa grand'taiite , qui l'avait voiila marier malgré elle , ensuite désliéritée , et enfin renvoyée dans un temps qui ne lui permettait d'arriver à l'Ile de France que dans la saison des onragam; ({u'elle avait essayé en vain île la fléchir en lui représentant ce qu'elle devait à sa mère et aax habitudes du premier âge; qu'elle en avait été traitée de fille insensée , dont la tète était gâtée par les romans ; qu'elle n'était maintenant sensible qu'au bonheur de revoir et d'embrasser sa chère fieunlUe, et qu'elle eût satisfait cet ardent désir dès le jour même, si le capitaine lui eût permis de s'embarquer dans la clialuupe du |Hiote; mais qu'il s*étalloppoeéi son départ à cause de l'éloignement de la terre, et d'une grosse mer qui régnait au Laiige, malgré le calme des vents.

A peine cette lettre fut lue, que toute la famille, transportée de joie , s'écria : a Vii^ie est arrivée! » Maîtres et serviteurs, tous s'embrassèrenl. Madame de La Tour dit à Paul : « Mon fils , allez » prévenir notre voisin de l'arrivée de Vii^nîe. » Aussitôt Domingue alluma un flambeau de bois de ronde, et Paul et lui s'acheminèrent vers mon habitation.

Il pouvait être dix heures du soir. Je venais d'éteindre ma lampe et de me coucher, lorsque j'a- |)erçus, à travers les palissades de ma Gabane, une lumière daas les bois. Bientôt après , j'entendis la voix de Paul qui m'appelait. Je me lève ; et à peine j'étais habillé, qne Paul, hors de lui et tout essoufflé, me saute au cou en me disant : « Al- » Ions , allons , Virgmie estarrivée. Allons au poit; » le vaisseau y mouillera au point du jour. »

Sur-le-champ noas nous mettons en route. Comme nous traversions les bois de la Montaime- Longue , et que nous étions déjà sur le chemin qui mène des Pamplemousses an port, j'entendb quelqu'un mardier derrière nous. Celait un noir qui s'avançait à grands pas. Dèsqu'il nouseotatleintis je lui demandai d'où il venait, et où il allait en si grande liâte. Il me répondit : « Je viens du quar- V tier de Vi\e appelé la Poudre-d'Or : on m'envoie

PAUL ET VIRGINIE

r^ss

» au port avertir le gouverneur qo*un vaisseau de » France est nioutlié sous Pile d'Ambre. Il tire du y> canon pour demander du secours ; car la mer est » liien mauvaise. » Cet homme , ayant ainsi parié, continua sa route sans s'arrêter davantage.

Je dis alors à Paul : « Allons vers le quartier de » la Poudre-Hl'Or, au devant de Virginie ; il n'y a » que trois lieues d*ici. » Nous nous mimes donc en route vers le nord de Tlle. Il faisait une chaleur étonfl^te. La lune était levée : on voyait autour crelle trois grands cercles noirs. Le ciel était d'une obscurité affreuse. On dbtinguait y à la lueur fréquente des éclairs , de longues files de nuages épais , sombres , peu élevés , qui s'entassaient vers le milieu de File , et venaient de la mer avec une grande vitesse , quoiqu'on ne sentit pas le moindre vent à terre. Chemin faisant, nous cràmes entendre rouler le tonnerre ; mais ayant prêté l'oreille attentivement , nous reconnûmes que c'étaient des coups de canon répétés par des échos. Ces coups de canon lointains , joints à l'aspect d'un ciel orageux , me tirent frémir. Je ne pouvais douter qu'ils ne fussent les signaux de détresse d'un vaisseau en perdition. Une demi-heure après , nous n'entendîmes plus tirer du tout; et ce silence me parut encore plus effrayant que le bruit lugubre qui l'avait précédé.

Nous nous hâtions d'avancer sans dire un mot , et sans oser nous conmiuniquer nos inquiétudes. Vers minuit , nous arrivâmes tout en nage sur le bord de la mer, au ({uartier de la Poudre-d'Or. Les Ilots s'y brisaient avec un bniit épouvantable; ils en couvraient les ix)cl)ers et les grèves d'écumes d'un blanc éblouissant et d'étincelles de feu. Malgré les ténèbres , nous distinguâmes , à ces lueurs phosphoriques, les pirogues des pêcheurs, qu'on, avait tirées bien avant sur le sable.

A quelque distance de là , nous vîmes , à l'entrée du bois , un feu autour duquel plusieurs haliitans s'étaient rassemblés. Nous fûmes nous y reposer en attendant le jour. Pendant que nous étions assis auprès de ce feu , un des liabitans nous raconta que , dans lapr^-midi . il avait vu un vaisseau en pleine mer, porté sur l'Ile par les courans; que la nuit l'avait dérobé à sa vue; que deux heures après le coucher du soleil, il l'avait entendu tirer du canon pour appeler du secours ; mais que la mer était si mauvaise , qu'on n'avait pu mettre aucun l)ateau dehors pour aller à lui; que bientôt après, il avait cru a|iercevoir ses fanaux allumés; et que dans ce cas , il craignait que le vaisseau , venu si près du rivage , n'eût passé entre la terre et la petite Ile <r Ambre, prenant celle-ci pour le Goinde-Mire , près duquel irnssent les vaisseaux qui

arrivent au Port-Ix>uis : que si cela était , ce qu'il ne pouvait toutefois affirmer, ce vaisseau était dans le plus grand péril. Un autre habitant prit la fiarole, et nous dit qu'il avait traversé plusieurs fois le canal qui sépare Tile d'Ambre de la côte; qu'il l'avait sondé; que la tenure et le mouillage eu étaient très-bons, et que le vaisseau y était en parfaite sûreté, comme dans le meifieur port. « J'y u mettrais toute ma fortune , ajonta-t-il , et j'y » dormirais au.ssi tranquillement qu'à terre. i» Un troisième habitant dit qu'il était impossible que ce vaisseau entrât dans ce canal, où à peine les chaloupes pouvaient naviguer. Il assura qu'il l'avait vu niouiUer au-delà de TUe d'Ambre; en sorte qtie , si le vent venait à s'élever au matin , il serait le maître de pousser au large ou de gagner le port. D'autres liabitans ouvrirent d'autres opinions. Pendant qu'ils contestaient entre eux , suivant la coutume des créoles oisife , Paul et moi nous gardions un profond silence. Nous restâmes là jusqu'au petit point du jour; mais il faisait trop peu de clarté au ciel pour qu'on pût distinguer aucun objet sur la mer, qui d'ailleurs était couverte de brume : nous n'entrevîmes au large qu'un nuage sombre, qu'on nous dk être l'Ile d'Ambre , située à lui quart de lieue de la côte. On n'apercevait, dans ce jour ténébreux , que la pointe du rivage où nous étions, et quelques pitons des montagnes de l'intérieur de l'Ile , qui apparaissaient de temps en temps au milieu des nuages qui circulaient autour.

Vers les sept heures du matin, nous entendîmes dans les bois un brait de tambours ; c'était le gouverneur, M. de La Bourdonnais, qui arrivait à cheval, suivi d'un détadiement de soldats armés de fusils, et d'un grand nombre d'habitans et de noirs. Il plaça ses soldats sur le rivage , et leur ordonna de faire feu de leurs armes tous à la fois. A peine leur déchai^ fut faite , que nous aperçûmes sur kl mer une lueur, suivie presque aussitôt d'un coup de canon. Nous jugeâmes que le vaisseau était à peu de distance de nous , et nous connûmes tous du côté où nous avions vu son signal. Nous aperçûmes alors, à travers le brouillard, le corps et les vergues d'un grand vaisseau. Nous en étions si près , que , malgré le bruit des flots , nous entendîmes le sifflet du maître qui commandait la manœuvre, et les cris des matelots, qui crièrent trois fois Vive le Roi ! car e'est le eri des Fran- (;ais dans les dangers extrêmes , ainsi que dans les grandes joies ; comme si , dans les dangers ils appelaient leur prince à leur secours , ou comme s'ils voulaient témoigner alors qu'ils sont |>r(Hs à périr pour lui.

Depuis le niomeiil oit le Saint-Géran aperrul i\uc nous étions à portée de le secourir, il ne cessa de tirer le canon de trois minutes en trois niinu- Ics. M. de La Bourdonnais lit alkuiKM- de grands feux de distance en distance sur la ^rève , el envoya chez tous les habitans du voisinage chercher des vivres , des planches , des câbles et des tonneaux vides. On en vit arriver bientôt une foule, accom- |ia^née do leurs noirs chargés de provisions et d*ap:rès(|ui venaient des habitai ions de la Poudre-d'Or, duquarlier de FhKjneet de la rivière du Ueinpart. lin des plus anciens de ces habitans s*approclia du f^ouverncur et lut dit : « Monsieur, on a entendu » toute la nuit des bruits sourds dans la montagne. » Dans les \ms , les feuilles des arbres remuent » sans qu'il fasse de vent, l^s oiseaux de marine >» se réfugient à terre : certainement tous ces sin gnes aimonccnl un ouragan. — Eh bien ! mes )» amis , ré[M)ndit le gouverneur, nous y sommes '» pré[Kirés , et sûrement le vaisseau Test aussi. »

En effet, timt présageait l'arrivée pi-ochaine d'un ouragan. Les nuages qu'on distinguait au zénith étaient à leur centre d'un noir affreux et cuivrés sur leurs boitls. L'air retentissait des cris des fiaille-en-cuLs, des frégates, des cou[)eurs-d'eau et d'une nuiltitude d'oiseaux de marine /qui , malgré rol)scurité de l'atmosphère , venaient de tous les points de riiorizon chercher des retraites dans l'Ile.

Vers les neuf heures du malin, on entendit du côté de la nier des bruits é(M)uvantabIes, comme si des tori-ens d'eau , mêlés à des tonnerres , eussent nmlé du haut des montagnes. Tout le monde s'écria : (c Voilà l'ouragan ! » et dans l'instant un tourbill(»n affreux de vent enleva la bnmic qui (rouvrait Pile d'Ambre et son canal, /.r Sahii-lirtan |wrut alors à «lécouvert , avec son iKwit chargé de monde , ses vergues el ses mâts amenés sur le tillac , son pavillon en berne , quatre câbles sur son «ivant, et un de retenue sur son arrière. Il était UMHiillé entre l'Ile d'Ambre et la terre , en deçà de la ceinture de récifs qui entoure l'ile de Trance, et qu'il avait franchie par un endroit où jamais vaisseau n'avait |>a.ssé avant lui. Il présentait son avant aux llois (]ui venaient de la pleine mer, et à chaque lame d'eau <|ui s'engageait dans le canal, sa proue se soulevait tout entière , de sorte (pi'on en voyait la carène en l'air ; mais dans ce mouvement , sa poufie venant à plonger, disparaissait à la vue jusqu'au couronnement , conmie si elle eût été submergée. Dans cette [M»sition où le vent et la mer le étaient à terre , il lui était également impossible de >'en aller par où il était venu , ou , en coupant ses câbles, d'échouer sin* le rivage, dont il était w'*-

paré par de hauts-fonds semés de récife. Cliaque lame qui venait se briser sur hi côte , s'avançait en mugissant jus(|u'au fond des anses , et y jetait des galets à plus de cinquante pieds dans les terres; puis, venant à se retirer, elle déoooYraii une grande partie du lit du rivage ,dout elle roulait les cailloux avec un bruit rauque et affreux. La nier, soulevée par le vent, grossissait à chaque instant.» et tout le canal compris entre cette lie et llle ! d'Ambre, n'était ({u'une vaste nappe d'écumes blanches, creusées de vagues noires et profondes. Ces écumes s'amassaient dans le fond des anses, a plus de six pieds de hauteur, et le vent qui en balayait la surface les portait par dessus l'escarpement du rivage à [)hLs d'une demi-lieue dans les terres. A leurs flocons blancs et iiuiombrables qui étaient citasses horizontalement jusqu'au pied des montagnes , on eût dit d'une neige qui sortait de la mer. L'horizon offrait tous les signes d'une longue tempête; Ja mer y paraissait confondue avec le ciel. Il s'en détachait sans cesse des nuages d'une forme horrible ,(|ui traversaient le zénith avec la vitesse des oiseaux, tandis que d'autres y paraissaient innnobiles comme de grands rochers. Ou n'apercevait aucmie (larlie azurée du lirmameiU; une lueur olivâtre et blafarde éclairait seule tous les objets de la terre , de la mer et des cietix.

Dans les balancemens du vaisseau, ce qu'iNi craignait arriva. Les cilbles de son avant roni|Nrent ; el conmie il n'était plus retenu que |ar une seule ansière , il fut jeté sur les rochers, à une demi-encàblure du rivage. Ce ne fut qu*uu cri de douleur parmi nous. Paul allait s'élanctT à la luei , lors(|ue je le saisis [lar le bras, a >lon liLs , lui dis- » je, voulez-vous |»érir? — Que j'aille à son sec<Hirs, w s'écria -t-il , ou (|ueje meure! w Comme le déses{H)ir lui ôtail la rals4)n , pour prévenir sa [K*rte , Domingne et moi nous lui attachâmes à la ceinture une longue corde dont nous saisîmes les extrémités. Paul alors s'avança vers le Saiut-Oh'an , laiitôl nageant , tantôt marchant sur les récifs. Qiid- ; quefois il avait l'espoir de Taliorder; car la nier, j dans ses mouvemens irréguliers , laissait le vais- ; seau [irescpie a sec , de manière qu'on en eût [lu j l'aire le t(»ur à pied : mais bientôt après , revenant ' sur se^ |>as avec une nouvelle furie , elle le couvrait j d'énormes voûtes d*eau (pii soulevaient tout Taj vaut de sa carène, el rejetaient bien loin sur le rii vage le malheureux Paul , les jambes en sang, la î IMitrine metu*trie , et à demi noyé. A fieine ce ; jeune homme avait-il repris l'usage de ses sens, I qu'il se relevait et retournait avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau , que la mer cependant eu- ! n'ouvrait |>ar d'horribles secousses. Tout F^ui-

PAUL ET VIRGINIE

page désespérant alors de son salut, se précipitait en roule à la nier, sur des vergues, des plandies , des cages à poules, des tables et des tonneaux. On vit alors un objet digne d'une étemelle pitié : une jeime demoiselle parut dans la galerie de la poupe ilu Saini-Géran , tendant les bras vers celui qui faisait tant d'efforts pour la joindre. C'était Virginie. Elle avait reconnu son amant à son intrépidité. I^ vue de cette aimable personne , exposée à un si terrible danger, nous remplit de douleur et de désespoir. Pour Virginie, d'un port noble et assuré, elle faisait des signes de la main, comme nous disant un étemel adieu. Tous les matelots s'étaient jetés à la mer. Il n'en restait plus qu'un sur le pont, qui était tout nu et neneux comme Hercule. Il s'approdiade Virginie avec respect : nous le vîmes se jeter à genoux, et s'efforcer même de lui ôter ses habits; mais elle, le repoussant avec dignité , détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt ces cris redoublés : a Sauvez-la , sauvez-la ; » ne la quittez pas ! d Mais dans ce moment, une montagne d'eau d'une effroyable grandeur s'engouffra entre l'île d'Ambre et la côte , et s'avança en mgissant vers le vaisseau, qu'elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écumans. A cette terrible vue , le matelot s'élança seul à la mer ; et Vii^inie voyant la mort inévitable , posa une main sur ses liabits , l'autre sur son cœur, et levant en haut des yeux sereins, parat un ange qui prend son vol vers les cieux.

O jour affreux ! hélas ! tout fut englouti. La lame jeta bien avant dans les terres une partie des spectateurs, qu'un mouvement d'humanité avait portés à s'avancer vers Virginie, ainsi que le matelot qui l'avait voulu sauvera la nage. Cet homme, échappé à une mort pres(ine certaine, s'agenouilla sur le sable en disant : a O mon Dieu! vous m'avez » sauvé la vie ; mais je l'aurais donnéede bon cœur » pour celte digne demoiselle qui n'a jamais voulu » se déshabiller comme moi. » Domingue et moi , nous retirâmes des flots le malheureux Paul sans connaissance , rendant le sang par la bouche et par les oreilles. Le gouvemeur le fit mettre entre les mains des chirurgiens; et nous cherchâmes, de notre côté, le long du rivage, si la mer n'y apporterait point le corps de Virginie; mais le vent ayant tourné subitement, comme il arrive dans les ouragans, nous eûmes le cliagrin de penser (|ue nous ne pourrions pas même rendre à cette fille infortunée les devoirs de la sépulture. Nous nous éloignâmes de ce lieu , accablés de constemalion, tous l'esprit frappé d'une seule perte, dans ini naufrage oii un grand nombre de personnes avaient |)éri , la plupart doutant , d'après une fin i

aussi funeste d'une fille si vertueuse, qu'il existât une Providence; car il y a des maux si terribles et si peu mérités, que l'espérance même du sage en est ébranlée.

Cependant on avait mis Paul, qui commençait à reprendre ses sens, dans une maison voisine , jusqu'à ce qu'il fiU en état d'être transporté à son habitation. Pour moi ,je m'en revins avec Domingue, afin (le préparer la mère de Virginie et son amie à ce désastreux événement. Quand nous fûmes à l'entrée du vallon de la rivière des Lataniers , des noirs nous dirent (]ue la mer jetait beaucoup de débris du vaisseau dans la baie vis-â-vis. Nous y descendîmes; et un des premiers objets que j'aperçus sur le rivage fut le corps de Virginie; elle était à moitié couverte <Ie sable, dans l'attitude où nous l'avions vue périr; ses traits n'étaient point sensiblement altérés; ses yeux étaient fermés; mais la sérénité éuit encore sur son front ; seulement les pâles violettes de la mort se confondaient sur ses joues avec les roses de la pudeur. Une de ses mains était sur ses habits; et l'autre, qu'elle appuyait sur son cœur, était fortement fermée et raidie; j'en dégageai avec |K'ine une petite botte; mais quelle fut ma surprise, lorsque je vis que c'était le portrait de Paul, qu'elle lui avait promis de ne jamais abandonner tant qu'elle vivrait! A cette dernière manjue de la constance et de l'amour de cette fille infortunée ,, je pleurai amèrement. Pour Domingue, Use frappait la poitrine et perçait l'air de ses cris douloureux. Nous portâmes le corps de Virginie dans une cabane de pêcheurs, où nous le donnâmes à garder à de pauvres femmes malabares, qui prir rent soin de le laver.

Pendant qu'elles s'occupaient à ce triste ofQce , nous montâmes en tremblant à l'habitation ; iioils y trouvâmes madame de La Tour et Marguerite en prières, en attendant des nouvelles du vaisseau. Dès que madame de La Tour m'aperçut, elle s'écria : « Où est ma flUe , ma clière fille , mon en- » fant?» Ne pouvant douter de son malheur à mon silence et à mes larmes, elle fut saisie toutà-coup d'étouffemens et d'angoisses douloureuses; sa voix ne faisait plus entendre que des soupirs et des sanglots. Pour Marguerite , elle s'écria : « Où » est mon fils ? Je ne vois point mon fils ! » et elle s'évanouit. Nous connûmes à elle, et, l'ayant fait revenir, je l'assurai que Paul était vivant , et que le gouvemeur en faisait prendre soin ; elle ne reprit ses sens que pour s'occuper de son amie, qui tombait de temps en temps dans de longs évanouissemens. Madame de La Tour passa toute la nuit dwns ces craelles souffrances; et par leurs

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PAUL ET VIRGINIE

langues périodes, j*ai jugé qu'aucune douleur n'était égale à la douleur maternelle. QuaiKl elle recouvrait la connaissance , elle tournait des reganls fixes et mornes vers le ciel. En vain son amie et moi nous lui pressions les mains dans les nôtres , en vain nous rappelions par les noms les plus tendres; elle paraissait insensible à ces témoignages de notre ancienne afTection , et il ne sortait de sa poitrine oppressée que de sourds gémLssemens.

Dès le matin , on apporta Paul couché <lans un palanquin ; il avait repris l'usage <le ses sens ; mais il ne pouvait proférer une parole. Son entrevue avec sa mère et madame de La Tour, que j'avais d'abord redoutée , produisit un meilleur effet que tous les soins que j'avais pris jusqu'alors. Un rayon de consolation parut sur le visage de ces deux malheureuses mères; elles se mirent l'une et l'autre auprès de lui , le saisirent dans leurs bras , le baisèrent; et leurs lannes, qui avaient été suspendues jusqu'alors par l'excès de leur chagrin , commencèrent à couler. Paul y mêla bientôt les siennes. 1^ nature s'étant ainsi soulagée dans ces trois infortunés, un long assoupissement succéda à IT'tat convulsif de leur douleur, et leur procura un repos léthargique , semblable , à la vérité , à celui <le la mort.

M. de La Bourdonnais m'envoya avertir secrètement que le corps de Virginie avait clé apporté à la ville par son ordre , et que ilc là on allait le transférer à l'église des Pamplemousses. Je descendis aussitôt au Port-Louis, où je trouvai des liabitans de tous les quartiers, rassemblés pour assistera ses funérailles, comme si l'Ile eôt |)enlu en elle ce qu'elle avait <le phis cher. Dans le |)ort , les vaisseaux avaient leurs vergues croisées, leurs [)avillons en berne, et tiraient du canon pr longs inter\'alles. Des grenadiers ouvraient la marche du convoi; ils |)ortaient leurs fusils baissée; leurs tambours , couverts de longs crêpes , ne faisaient entendre que des sons lugubres, et on voyait l'abattement (leinldans les traits de ces guerriers, (]ui avaient tant de fois affronté la mort dans les eoui- Itats saas changer de visauje. Huit jeunes demoiselles des plus considérables de l'île , vêtues de blanc, et tenant des palmes à la main , |)ortaient le corps de leur vertueuse compagne, couvert de fleurs. Un chœur de petits enfaus le suivait en chantant des hymnes; après eux venait tout ce ({ue Pile avait de plus distingué dans ses habitans et dans son état -major, à la suite dmfuel marchait le gouverneur, suivi de la foule du piniple.

Voilà ce (jue l'administration avaitordonné, pour rendre quelques honneurs à In vertu «le Virginie. Mais quand son roqis fut arrivt' au pied de cette

montagne , à la vue de ces mêmes criimes doot elle avait fait si long-temps le boniietir, et que a mort remplissait maintenant de désespoir « touleb pompe funèbre fut dérangée, les hymnes et les cliants cessèrent ; on n'entendit pins dans la pteine (|ue des soupirs et des sanglots; on vit nccourir alors des troupes de jeunes filles des liabilatkns voisines, pour faire toudier au cercueil de Mrginie des mouchoirs , des diapelets et des couronnes de fleurs, en l'invoquant comme une sainte. Les mères demandaient à Dieu une ûlle oonune elle; les garçons , des amantes aussi constantes ; les pauvres, une amie aussi tendre; les esclaves, nue maîtresse aussi bonne.

Lorstju'elle fut arrivée au lieu de sa sépuHore, des négresses de Madagascar et des Cafres de Mozambique déposèrent autour d'elle des panière de fruits , et suspendirent des pièces d'étoÀes aux arbres voisins, suivant l'usage de leurs pays; des Indiennes du Bengale et de la ctite Malabare ap- [)ortèrent des Ciiges pleines d'oiseaux, auxquels elles donnèrent la liberté sur son corps : tant la perte d'un objet aimable intéresse Imites les natiims! et tant est grand le pouvoir de la vertu malheureuse, puisqu'elle réunit toutes les religioa<i autour de son toml)eau !

Il fallut mettre des gardes au|>n*s de sa fosse, et en écarter t;uelques filles de pauvres habitans « qui voulaient s'y jeter à toute force, disant qu'elles n'avaient plus de (X)ns4)lation à es(iérer dans le monde , et <|u'il ne leur restait qu'à mourir avec celle qui était leur uni(|ue bienfaitrice.

On l'enterra près de l'église des PanipleuHutss(^, sur sou côté <KTidental , au pied d'une loufTe de iKimlxMis , où , en venant à la messe av(>c sa mère et IMarguerite, elle aûnait à se refiuser , assise à côté de celui qu'elle ap|)elait alors son frère.

Au retour de cette pouqie fcuièbre, M. de 1^ Tiourdonnais monta ici , suivi d'une partie de son nombreux cortège. Il ofTrit à madanie de {jk Tour et à son amie tous les secours qui dtfpendaient dt* lui. Il s'exprima en |)eu de mots , mais avec imligiiation , contre sa tante dénaturi'e; et s'appnidiant de Paul . il lui dit t<uil ce (|u'il crut propiv à le consoler. « Je desirais, lui dit-il , votre l)onlieur H » celui de votre famille : Dieu m'en est témoin. » Mon ami , il faut aller en France; je vous y fe- » rai avoir du service. Dans votre absence, j'aurai » soin de votre mère comme de la mienne. » El en même temps, il lui présenta la main; mais Paul relira la sienne, et détourna la tète piuir ne le pas voir.

Pour moi . je restai dans l'ikibitalion de mes amies infi)rl nuées, |Miur leur «lonner aipsi qu*à

PAUL ET VIRGINIE

Paul tous ies secours dont j'étais capaMe. Au bout de trois semaines , Paul fut en étal de marcher ; mais son chagrin paraissait augmenter à mesure que son corps reprenait des forces. Il était insensible à tout ; ses regards étaient éteints , et il ne répondait rien à toutes les questions qu'on pouvait lui Taire. Madame de La Tour, qui était mourante, lui disait souvent : a Mon fils, tant qae je » vous verrai, je croirai voir ma chère Virginie, » A ce nom de Virginie, il tressaillait et s'éloignait d'elle, malgré les invitations de sa mère qui le rappelait auprès de son amie. Il allait seul se retirer dans le jardin , et s'asseyait au pied du cocotier de Vii^inie, les yeux fixés sur sa fontaine. Le chirurgien du gouverneur , qui avait pris le plus grand soin de lui et de ces dames, uoils dit que, pour le tirer de sa noire mélancolie , il fallait lui laisser faire tout ce qu'il lui plairait, sans le contrarier en rien ; qu'il n'y avait que ce seul moyen de vaincre le silence auquel il s'obstinaiL

Je résolus de suivre son conseil. Dès que Paul sentit ses forces un peu rétablies , le premier usage <iu'il en fit fut de s'éloigner de l'habitation. Comme je ne le |)erdais pas de vue, je me mis en marche après lui , et je dis à Doniingue de prendre des vivres , et de nous accompagner. A mesure que ce jeune homme descendait cette montagne , sa joie et ses forces semblaient rt;nallre. Il prit d'abord le chemin des Pamplemousses; et quand il fut auprès de l'église, dans l'allée des bambous, il s'en fut droit au lieu m il vit de la terre fraîchement remuée : là , il s'agenouilla , et, levant les yeux au ciel, il fit une longue prière. Sa démarclie me parut delK)n augure pour le retour de sa raison, puisque cette mar>iue de confiance envers l'Être suprême faisait voir (|ue son ame commençait à reprendre ses fonctions naturelles. Domingue et moi, nous nous mimes A genoux à son exemple, et nous priâmes avec lui. Ensuite il se leva et prit sa route vers le nord de l'île , sans faire beaucoup d'attention à nous. Conmie je savais (lu'il ignorait non-seulement où on avait déposé le corps de Virginie , mais même s'il avait été retiré de la nier, je lui demandai pourquoi il avait été prier Dieu au pied de ces baml)ous; il me répondit : « Nous y »> avons été si souvent ! »

Il continua sa route jusrprà l'entrée de la forêt , où la nuit nous surprit. Là, je l'engageai par mon exemple à prendre ({uelque nouiTilure; ensuite nous dormîmes sur Hiérbe , au pied d'un arlvre. Le lendemain, je crus qu'il se déterminerait à revenir sur ses pas. En effet , il regarda quelque terni» dans la plaine l'église des Pamplemousses avec ses longues avenues de iKimbous , et il fit (pielques

mouvemens comme pour y retourner ; mais il s'enfonça brusquement dans la forêt, en dirigeant tou- . jours sa route vers le nord. Je pénétrai son intention, et je m'efforçai en vain de l'en distraire. Nous arrivâmes sur le milieu du jour au quartier de la Pondre-d'Or. Il descendit précipitamment au bord de la mer, vis-à-vis du lieu où avait péri le Saiiii-Géran. A la vue de l'Ile d'Ambre, et de son canal alors uni comme un miroir , il s*écria : a Vir- )> ginie ! 6 ma chère Virginie ! » et aussitôt il tomba en défaillance. Domingue et moi nous le portâmes dans l'intérieur de la forêt , où nous le fîmes revenir avec bien de la |)eine. Dès qu'il eut repris ses sens, il voulut retourner sur les bords de la mer; mais l'ayant supplié de ne pas renouveler sa douleur et la nôtre par de m cruels ressouvenirs, il prit une autre direction. Enfin, pendant huit jours, il se rendit dans tous les lieux où il s'était trouvé avec la compagne de son enfance. Il parcourut le sentier par où elle avait été demander la grâce de l'esclave de la Rivière-Noire; il revit ensuite les bords de la rivière des Trois-Mamelles, où elle s'assit ne pouvant plus marcher, et la partie du bois où elle s'était égarée. Tous les lieux qui lui rappelaient les in(|uiéiudes , les jeux , les repas , la bienfaisance de sa bien-aimée; la rivière de la Montagne-Longue, ma (letite maison, la cascade voisine, le papayer qu'elle avait planté « les pelouses où elle aimait à courir, les carrefours de la forêt où elle se plaisait à chanter, firent tour à tour couler ses larmes; et les mêmes échos qui avaient retenti tant de fois de leurs cris de joie comnnins , ne répétaient plus maintenant (]ue ces mots douloureux : « Virginie ! ô ma chère Virginie ! »

Dans cette vie sauvage et vagalH)nde, ses yeux se cavèrent , son teint jaunit, et sa santé s'altéra de plus en plus. Persuadé que le sentiment de nos maux redouble par le souvenir de nos plaisirs , et que les passions s'accroissent dans la solitnde , je résolus d'éloigner mon infortuné ami des lieux qui lui rap|)elaient le souvenir de sa perte, et de le transférer dans quelque endroit de file où il y eût beaucoup de dissipation. Pour cet effet , je le conduisis sur les lianteurs habitées du (piartier de Williams , où il n'avait jamais été. L'agriculture et le commerce répandaient dans celle [»artie de l'Ile beaucoup de mouvement et de variété. Il y avait des troupes de charpentiers qui équarrissaient des lM)is, et d'autres qui les sciaient en planches; des voitures allaient et venaient le long de ses diemins; de grands troupeaux de bœufs et de chevaux y paissaient dans de vastes pâturages , et la cam|)agne y était parsemée il'habitations. L'élévation <]u sol y permettait en plusieurs lieux la cul-

PAUL ET VIRGINIE

ture de pliisietirs espèces de végétaux de FEarope. On y voyait çà et là des nioissoas de blé dans la plaine , des tapis de fraisiers dans les éclaircis des iiois , et des liaies de rosiers le long des routes. La fralclieur de l'air , en donnant de la tension aux nerfs y y était même favorable à la santé des blancs. De ces hauteurs situées vers le milieu de l'Ile, et entourées de grands bois , on n'apercevait ni la mer, ni le Port-Louis , ni l'église des Pamplemousses , ni rien qui pût rappeler à Paul le souvenir de Virginie. Les montagnes niOmes qui présentent différentes branches du c(Hé du Port-Louis , n'offrent plus, du côté des |>laines de Williams, (pi'un long promontoire en ligne droite et perpendiculaire, d'où s'élèvent plusieurs longues pyramides de rochers où se rassemblent les nuages.

Ce fut donc dans ces plaines que je conduisis Paul. Je le tenais sans cesse en action , marchant avec lui au soleil et à la pluie , de jour et <le nuit, l'égarant exprès dans les l>uis, les défrichés, les cliamps, afin de distraire son esprit par la fatigue ilèson corjK , et de donner le cliange à ses réflexions par l'ignorance du lieu où nous étions et du chemin que nous avions [leitlu. Mais l'ame d'un amant retrouve partout les traces de l'objet aimé. La nuit et le jour, le calme des solitudes et le bruit des habitations, le temps mémequiem|K)rtetant de souvenirs, ri(*. ne peut l'en écarter. Comme l'aiguille touchée de l'aimant, elle a beau êlre agitée, dès qu'elle rentre dans son repos , elle se tourne vere le pôle qui l'attire. Quand je demandais à Paul, égaré au milieu des plaines de Williams : a Où » irons-nous, mamtenant? » il se tournait vers le non! , et me disait : « Voilà nos montagnes ; re- » tournons-y. »

Je vis bien que tous les moyens que je tentais [win* le distraire étaient inutiles, etqu'il ne me restait craiilre ressource que d'allatiuer sa passion en elle-même , en y employant toutes les forces de ma faible raison. Je lui répondis donc : « Oui, voilà » les montagnes où demeurait votre chère Virgi- » nie, et voilà le [wrtrail que vous lui aviez donné, et >' qu'en mourant elle portait sur son cœur, dont les » derniers mouvemens ont encore été pour vous. » Je présentai alors à Paul le petit port raiKju'il avait donné à A'^irginie au Inml de la fontaine des cocotiers. A celte vue, une joie funeste parut dans ses regards. Il saisit avidement ce portrait de ses faibles mains, et le [lorta sur sa lN)uche. Alors sa poitrine s'oppressa, et dans ses yeux à demi sanglans, des larmes s'arrêtèrent sans |)ouvoir couler.

Je lui dis : o Mon (ils , écoutez-moi , qui suis vo- >' Irc ami, qui ai été celui de Virginie, et qid, au

» milieu de vos espérances, al soavent tâché de » fortifier votre raison contre les aocidens iinpré- » vus de la vie. Que déplorez-vous avec Caot d'a- » mertume ? Est-ce votre malheur? est-ce celai de » Virginie?

» Votre malheur ? Oui , sans doute , il est grand. » Vous avez perdu la plus aimable des filles, qui i> aurait été la plus digne des fenmies. Elle avait » sacrifié ses intérêts aux vôtres, et vous avait pré- » féré à la fortune, comme la seule récompense » digne de sa vertu. Mais que savez- vous si l'objet » de qui vous deviez attendre un bonheur si pur » n'eût [las été i^our vous la source d'une infinité » de peines? Elle était sans bien, et déshéritée; » vous n'aviez désormais à partager avec elle que » votre seul travail. Revenue plus délicate par son » éducation, et plus courageuse par son mallieur » même , vous l'auriez vue cliaqne jour succoui- » ber , en s'eiïorçant de partager vos fatigues. » Quand elle vous aurait donné des enfons , ses pei- » nés et les vôtres auraient augmenté , par la dif- » ficullé de soutenir seule avec vous de vieux pa- » rens et une famille naissante.

» Vous me direz : Le gouverneur nous aurait » aidés. Que savez-vous si , dans une colonie qui » change si souvent d'administrateurs , vous aurez )> souvent des La Bourdonnais ? s'il ne viendra fias » ici des chefs sans mœurs et sans morale? si, » pour obtenir quelque misérable secours, votre » épouse n'eût (uis été obligée de leur faire sa » cour? Ou elle eût été faible, et vous eussiez été » à plaindre; ou elle eût été sage, et vous fussiez » resté pauvre : heureux si , à cause de sa beauté » et de sa vertu , vous n'eussiez pas été persécuté » par ceux mêmes de qui vous espériez de la pro- » leclion î

0 II me fût resté, me direz-vous, le bonheur, » indéi>endant de la fortune, de protéger l'objet » aimé qui s'attache à nous à proportion de sa fai- » blesse même ; de le consoler par mes profires in- » quiétudes; de le réjouir de ma tristesse, et d'ac- » croître notre amour de nos pehies mutuelles. » Sans doute la vertu et l'amour jouissent de ces » plaisirs amers. Mais elle n'est plus ; et il vous » reste ce qu'après vous elle a le plus aimé, sa » mère et la vôtre, que votre douleur inconsolable » conduira au tombeau. Mettez votre boidieur à » les aider , comme elle l'y avait mis elle-même. » Mon lih» , la bienfaisance est le bonheur de la

V veitu ; il n'y en a \mi\i de plus assuré et de plus » gi and sur la terre. Les projets de plaisirs , de

V repos, de délices, d'abondance, de gloire, ne » sont point faits |M)ur l'homme, faible, voyageur » et passager. N'oyez comme un [tas vers la fur-

PAUL ET VIRGINIE

Xîi)

>• Uine nous a précipités tous d'abime en abime. » N'mis vous y ôles opposé , il esl vrai ; mais qui » n'eût pas cru que le voyage de Virginie devait se » lerniiner par son bonheur et par le vôtre? Les » invitations d'une parente riclie et âgée, les con- » s(mIs d'un sage gouverneur , les applaudlsseraens » d'une colonie , les exhortations et l'autorité d*un » prêtre, ont décidé du malheur de Virginie. Ainsi » nous courons à notre perte , trompés par la pni- » dence même de ceux qui nous gouvernent. Il )> eût mieux valu sans doute ne pas les croire, ni » se fier à la voix et aux espérances d'un monde » trompeur; mais enfin, de tant d'hommes que )> nous voyons si occupés dans ces plaines , de tant » d'autres (|ui vont cliercher la fortune aux Indes, » ou qui, sans sortir de chez eux , jouissent en re- ^) |M)s en Eunipe, des travaux de ceux-ci, il n'y » eu a aucun qui ne soit destiné à perdre un jour » <'e qu'il cliérit le plus, grandeurs, foitune, » fennue, enfans, amis. La plupai*t auront à join- M dre à leur jierte le souvenir de leur propre im- » [M-udence. Ponr vous, en rentrant en vous-même, » vous n'avez rien à vous reprocher. Vous avez été » fidèle à votre foi. Vous avez eu, ùl la fleur de la » jeunesse , la pnidence d'un sage , en ne vous écar- » tant \)as du sentiment de la nature. Vos vues >» seules étaient légitimes, parce qu'elles étaient î» pures , simples , désintéressées, et (pie vous aviez » sur Virginie des droits sacrés qu'aucune fortune » ne pouvait l)alanccr. Vous l'avez peitlue; et ce » n'est ni votre imprudence , ni votre avarice , ni » votre fausse sagesse qui vous l'ont fait perdre; » mais Dieu même , qui a employé les passions » d'aulrui pour vous ôter l'objet de votre amour; » Oieu , de ipii vous tenez tout , qui voit tout ce » qui vous convient , et dont la sagesse ne vous » laisse aucun lieu au repentir et au désespoir qui » marchent à la suite des maux dont nous avons » été la cause.

» Voilà ce (pie vous pouvez vous dire dans votre » infortune : Je ne l'aifias méritée. Est-ce donc le » malheur de Virginie, sa fin , son état présent , » (|ue vous déplorez ? Elle a subi le sort réservé à » la naissance , à la beauté et aux empires mêmes. » 1^ vie de l'homme , avec tous ses projets , s'élève » comme une petite tour dont la mort est le cou- » ronnement. En naissant , elle était condamnée è » mourir. Heureuse d'avoir dénoué les liens de la » vie avant sa mère, avant la vôtre, avant vous, » c'est-à-dire, de n'être pas morte plusieurs fois » avant la dernière !

» La mort, mon fils, vsi un bien |)Our tous les » honunes ; elle est la unît de ce jour inquiet qu'on i> apf»ellc la vie. C'est dans le sommeil de la mort

» que reposent pour jamais les maladies , les doii- » leurs, les chagrins, les craintes, qui agitent sans » cesse les malheureux \ivans. Examine/ les liomi> mes qui paraissent les plus lieureux : vous veri> rez qu'ils ont acheté leur prétendu Ixinheur bien i> clièrement; la considération publique, \vkr des » maux domesti(]ues ; la foilune , par la perte de V la santé; le plaisir si rare d'être aimé, par des » sacrifices continuels : et souvent , à la fui d'une » vie sacrifiée aux intérêts d'autrui, ils ne voient » autour d'eux que des amis faux et des parens in- » grals. Mais Virginie a été heureuse jusqu'au » dernier moment. Elle l'a été avec nous iiar les » biens de la nature ; loin de nous , par ceux de la » vertu : et même dans le moment terrible où » nous l'avons vue périr, elle ('tait encore heu- » reuse ; car soit qu'elle jetât les yeux sur une co- » lonie entière, à qui elle causait une désolation » universelle, ou sur vous, qui couriez avec taiit » d'intrépidité à son secours , elle a vu combien » elle nous était chère à tous. Elle s'est fortifiée » contre l'avenir , par le souvenir de l'innocence » de sa vie; et elle a reçu alors le prix que le Ciel » réserve à la vertu , un courage supérieur au » danger. Elle a présenté à la mort un visage » serein.

» Mon fils , Dieu donne à la vertu tous les évé- » nemens de la vie à supporter, pour faire voir » qu'elle seule peut en foire usage , et y trouver » du bontieur et de la gloire. Quand il lui résene » une réputation illustre , il l'élève sur un grand u théâtre , et la met aux prises avec la mort; alors » son courage sert d'exemple , et le souvenir de » ses mallieurs reçoit à jamais un tribut de larmes » de la postérité. Voilà le monument immortel (pii » lui est n'servé sur une terre où tout passe , et oii » la mémoire même de la f)hq»art des rois e^t bien- » tôt ensevelie dans un éternel oubli.

» Mais Virginie existe encore. Mon fils, voyez » que tout change sur la terre , et que rien ne s'y » perd. Aucun art humain ne pourrait anéantir la » plus petite particule de matière ; et ce (pii fut rai- » sonnable, sensible, aimant, vertueux , religieux , » aurait péri , lorsque les élémens dont il était re- » vêtu sont indestructibles! Ah ! si Virginie a été » heureuse avec nous , elle l'est maintenant bien » davantage. Il y a un Dieu , mon fils : toute la x> nature l'annonce ; je n'ai pas besoin de vous le n pnniver. Il n'y a(|ue la méchanceté des hommt's » (fui leur fasse nier une justice (|u'ils craignent. )> Son sentiment est dans votre c(rur , ainsi (pie ses )> ouvrages sont sous vos yeux. Croyez- vous donc » (pi'il laisse Virginie sans récom[)ense ? Cr(»yez- » vous (pie cette même puissance , qui avait revêtu

StëO

PAUL ET VIRGIME.

» celte ame si iioble d'une forme si lielle où vous » seotiez un an divio , n aurait |m la tirer des » flots ? que celui (pii a arrangé le bonheur actuel » des hommes par des lois que vous ne connaissez » pas, ne puisse en préparer un autre à Virginie » |iar des lois ({ui vous sont également inconnues ? » Quand nous étions dans le néant, si nous eus- » sions été capables de penser , aurions-nous pu » nous former une idée de notre existence ? Et D maintenant (|ue nous sommes dans cette exis- » tence ténébreuse et fugitive , pouvons-nous pré- » voir ce qu'il y a au delà de la mort , par où nous n en devons sortir? Dieu a-t-il l)esoin, comme i>rhomme, du petit glube de notre terre pour » servir de théâtre à son intelligence et à sa bonté; v et n*a-t-il pu pro[>ager la vie humaine que dans » les champs de la mort ? Il n'y a pas dans l'Océan » une seule goutte d'eau qui ne soit pleine d'êtres » vivans qui ressortissent à nous ; et il n'existerait i> rien pour nous parmi tant d'astres qui roulent » sur nos têtes ! Quoi ! il n'y aurait d'intelligence » su|)r6me et de bonté divine précisément que là » où nous sommes ! et dans ces globes rayonnans » et innombrables, dans ces champs infinis de lu )» mière qui les environnent , (}ue ni les orages ni nies nuits n'obscurcissent jamais, il n*y aurait » qu'un espace vain et un néant étemel ! Si nous, » qui ne nous sommes rien donné , osions assigner » des bornes à la puissance de laquelle nous av<ms » tout reçu, nous pourrions croire que nous som- » mes ici sur les limites de son enqûre , où la vie » se débat avec la mort , et l'innocence avec la » tyrannie !

» SaiLs doute, il est (]uelque [)art un lieu (»ù lu » vertu reçoit sa réc<)nii)ensi^ Virginie niaintennut n est heureuse. Ah ! si du séjour des anges elle » pouvait se communi(|uer à vous, elle vous <lirait, D coninie dans ses adieux : O Paul ! la vie n'est » qu'une épreuve. J'ai été trouvée fidèle aux lois n de la nature, de l'amour et de la vertu. J'ai tr<i- » versé les mers pour olK'ir à mes parens; j'ai re- » nonce aux richesses pour conserver ma foi; et j'ai w mieux aimé penlre la vie que de violer la pu- )> deur. I^ Ciel a trouvé ma carrière sunisamment » remplie. J'ai échap|)é pour toujours à la pau- » vreté , à la calomnie, aux tempêtes, au s[)ectacle » des douleurs d'autrui. Aucun des maux qui ef- » fraient les hommes ne peut plus désormais m'at- » teindre ; et vous me plaignez ! Je suis pure et » inaltérable conmie une particule de lumière ; et » vous me rap|)elez dans la nuit de la vie ! 0 Paul ! » ô mon ami ! souviens- toi de ces jours de Ixin- » heur où dès le matin nous gonticuis la volupté )> des cieux , se levant avec le soleil sur \q^ pilons

» <]e ces radiers , et se nfpandant avee ses rayons » au sein de nos forêts. Nous éprouvions un ravis- » sèment dont nous ne pouvions comprendre la n cause. Dans nos souhaits innocens, nous desî- » rions être tout vue, pour jouir des rîclies rou- » leurs de l'aurore; tout odorat, pour sentir ks » parfimis de nos plantes; tout ouïe , pour enten- » dre les concerts de nos oiseaux ; tout cœur, pour » reconnaître ces bienfaits. Maintenant à la source » de la lieauté d'où découle tout ce qui est agréable » sur la terre, mon ame voit, goûte, entend, » touche immédiatement ce qu'elle ne poavait sen- » tir alors que |)ar de faibles organes. Ah ! quelle » langue pourrait décrire ces rivages d'un orient » éternel, que j'iiabite (lour toujours? Tout ce rt (pi'une puissance infinie et une bonté céleste ont » pu créer pour consoler un être malheurenx ; tout » ce que Tamitié d'une infinité d'êtres, réjouis de » la même félicité, peut mettre dliamionie dans )> des transports communs, nous l'éprouvons sans y^ mélange. Soutiens donc l'épreuve qui l'est don- » née , afin d'accn>(tre le bonlieur de ta Virginie » par des amours qui n'auront plus de terme, par » un hymen dont les flambeaux ne pourront plus «s'éteindre. IJk, j'apaiserai tes regrets; là,j'es- » suicrai tes larmes. O mon ami ! mcm jenne » époux ! élève Ion ame vers l'infini , fiour sup- » |K»r!er des peines d'un moment. »

Mil propre émotion mil fui à mon discours. Pour Paul , me reganlant fixement , il s'écria : « Elle » n'est plus! elle n'est plus! » et une longue faiblesse succéda à ces douloureuses paroles. Ensuite, revenant à lui , il dit : a Puistpie la mort est un » bien , et (|ue Virginie est heureuse , je veux » aussi mourir [lour me rejoindre à Virginie. » Ainsi mes motifs de consolation ne senirent qu'à nourrir son déses|H)ir. J'étais comme un homme qui veut sauver son ami coulant à fond an milieu (l'un fleuve sans vouloir nager. 1^ douleur l'avait submergé. Hélas! les malheurs du premier âge pré|Kirenl l'homme à entrer dans la vie; et Paul n'en avait jamais éprouvé.

Je le ramenai à son habitation. J'y trouvai sa mère et madame de La Tour dans un état de langueur qui avait encore augmenté. Marguerite était la plus alKitlue. Les caractères vifs, sur lesquels glissent les i)eines légères, sont ceux qui résistent le moins aux grands cliagrins.

Elle me dit : « O mon bon voisin! il m'a seni- » blé, cette nuit, voir Virginie vêtue de blanc, au I) milieu de bocages vi de janlins délicieux. Elle •> m'a dit : Je jouis d'un lK)nlieur digne d'envie. » Ensuite , elle s'est a|)pi'och(''e de Paul d'un air » riant . et la enlevé avec elle. Comme je m'cflor-

PAl L ET

v> çais lie relenir iiion fils, j*aisenli que je quîllab >» inoi-niénie la terre, et qiie je le suivais avec un » plaisir inexprimable. Alors j*ai voulu dire adieu V à mon amie; aussitôt je fai vue qui nous suivait » avec Marie et Domingue. Mais ce que je trouve » encore de plus étrange , c'est que madame de La » Tour a (ait , cette même nuit, un songe accom- » pagué des mêmes circoustances. »

Je lui répondis : « Mon amie , je crois que rien >» n'arrive dans le monde sans la permission de » Dieu. Les songes annoncent queiqtiefois la vé> » rite. »>

Madame de La Tour me fil le récit d'un songe h»ut-à-fait semblable , qu'elle avait eu cette même luiit. Je n*avais jamais remarqué dans ces deux dames aucun pendiant à la superstition; je fus donc frappé de la concordance de leur songe, et je ne doutai pas en moi-même qu'il ne vint à se réaliser. Celte opinion , que la vérité se présente quelquefois à nous pendant le sommeil, est répandue chez lous les peuples de la terre. T^es plus grands hommes de l'antiquité y ont ajouté foi ; entre antres, Alexandre, César, les ScipioiLs, les deux Calons et Brulus, qui n'étaient pas des esprits faibles. L'ancien et le nouveau Testament nous fournissent quanlité d'exemples de songes qui se sont réalisés. Pour moi, je n'ai besoin à cet ^ard <|uc de ma propre expérience : et j'ai éprouvé pins d'une fois que les songes sont des avertissemens que nous donne quelque intelligence qui s'intéresse à nous. Que si l'on veut combattre ou déf^dre avec des raisonnemens des choses qui surpassent la lumière de la raison humaine, c'est ce ciui n'est pas possible. Cependant, si la raison de l'homme n'est qu'une image de celle de Dieu , puisque l'homme a bien le pouvoir de foire pan'eiiir ses intentions jusqu'au bout du monde par des moyens secrets et cachés , pourquoi l'intelligence (|ni gouverne l'univers n'en emploierait-elle pas de semblables pour la même Gn? Un ami console son ami par une lettre qui traverse une mtiltitude de royaumes, circule au milieu des haines des nations, et vient apporter de la joie et de l'espérance à un seul homme ; pourquoi le souverain protecteur de l'innocence ne peul-il venir , par quelque voie secrète , au secours d'une ame vertneuse qui ne met sa confiance qu'en lui seul? A-t-il besoin d'employer quelque signe extérieur pour exécuter sa volonté, lui qui agit sans cesse dans tous ses ouvrages par un travail intérieur?

Pourquoi douter des songes? La vie, remplie de tant de projets passagers et vains, est-elle autre chose qu'un songe?

Quoi qu'il en soit, celui de mes amies inforlu-

VIRGINIE. mi

nées se réalisa bientôt. Paul nioonil deux mois après la mort de sa clière Vilenie, dont il prononçait sans cesse le nom. Marguerite vit vem'r sa fin huit jours après celle de son fils, avec une joie qu'il n'est donné qu'à la vertu d'éprou\'er. Elle fit les plus tendres adieux à madame de La Tour , dans Tespérance, lui dit-elle, d'une douce et éternelle réunion. La mort est le plus grand des biens, ajouta-l-elle; on doit la désirer. 8i la vie est une punition , on doit en souhaiter la fin ; si c'est une épreuve, on doit la demamler courte. »

Le gouvernement prit soin de Domingue et de Marie , qui n'étaient plus en état de servir , et qui ne survécurent (tas long-temps à leurs maîtresses. Pour le pauvre Fidèle , il était mort de langueur à peu yrès dans le même temps que son maître.

J'amenai chez moi madame de 1^ Tour , qui se soutenait au milieu de si graiules pertes avec une grandeur d'ame incroyable. Elle avait consolé Paul et Marguerite jusqu'au dernier instant , comme si elle n'avait eu que leur malheur à supporter. Quand elle ne les vil plus , elle m'en parlait , chaque jour , comme d'amis chéris qui étaient dans le voisinage. Cependant, elle ne leur survécut que d'un mois. Quant à sa tante, loin de lui reproclier ses maux , elle priait Dieu de les lui pardonner, et d'apaiser les troubles affre4ix «l'esprit où nous apprimes qu'elle était tombée immédiatement après qu'elle eut renvoyé Virginie avec tant d'inhumanité.

Cette parente dénaturée ne porta pas loin la punition de sa dureté. J'ap|»ris, par l'arrivée successive de plusieurs vaisseaux , qu'elle était agitée de vapeurs qui lui rendaient la vie et la mort également insupportables. Tantôt elle se reprocliait la fin prématurée de sa charmante petite-nièce , et la perte de sa mère qui s'en était suivie. Tantôt elle s'applaudissait d'avoir repoussé loin d'elle denx malheuretises qtii, disait-elle, avaient dêslionoré sa maison par la bassesse de leurs inclinations. Quelquefois , se mettant en fureur à la vue de ce grand nombre de misérables dont Paris est rempli : tt Que n'envoie-t-on, s ecriait-elie, ces fainéans « périr dans nos colonies ? i» Elle ajoutait que les idées d'humanité , de vertu , de religion , adoptées par lous les peuples , n'étaient <]ue des inventions de la politique de leurs princes. Puis, se jetant tout à coup dans une extrémité opposée , elle s'abandonnait à des terreurs superstitieuses qui la remplissaient de frayeurs mortelles. Elle courait porter d'abondantes aumônes à de riches moines qui la dirigeaient, les suppliant d'apaiser la Divinité par le sacrifice de sa fortune : conune si des biens qu'elle avait refusés aux malheureux pouvaient plaire au père des hommes! Souvent son

PAUL ET VIRGINIE

ima^nalion lui représentait des canipas:ne.s de feu, des montagnes ardentes , où des spectres hideux erraient en rappelant  f»rands cris. Elle se jetait aux pieds de ses directeurs, et elle imaginait contre elle-même des tortures et des supplices ; car le ciel , le juste ciel , envoie aux âmes cruelles des religions effroyables.

Ainsi elle passa plusieurs années, tour-à-tour athée et superstitieuse , ayant également en horreur la mort et la vie. Mais ce qui acheva la On d'une si déplorable existence , fut le sujet meute auquel elle avait sacrifié les scntimens de la nature. Elle eut le chagrin de voir que sa fortune Itasserait, après elle, à des parens qn'olle haïssait. Elle cherclia donc à en aliéner la meilleure partie; mais ceux-ci , profilant des accès de va))eurs aux- (piels elle éUiit sujette , la firent enfermer comme folle, et mettre ses biens en direction. Ainsi ses ricliesses mêmes achevèrent sa perte; et comme elles avaient endurci le cœur de celle (pii les possédait, elles dénaturèrent de même le cœur <le ceux qui les desiraient. Elle mounit donc, et, ce qui est le comble du malheur, avec assez d'usas^e de sa raison pour connaître qu'elle était dépouillée et méprisée [lar les mêmes personnes dont l'opinion l'avait dirigée toute sa vie.

On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux , son ami Paul, et autour d'eux leurs tendres mères et leur fidèles serviteurs. On n'a point élevé de marbres sur leurs humbles tertres, ni gravé d'inscriptions à leurs vertus; mais leur mémoire est restée ineffaçable dans le cœur de ceux qu'ils ont obligés. Leurs ombres n'ont pas besoin de l'éclat qu'ils ont fui pendant leur vie; mais si elles s'intéressent encore à ce (|ui se passe snr la terre, sans doute elles aiment à errer sous les loils de chaume qu'habite la vertu laborieuse; à consoler la pauvreté mécontente de son sort, k

nourrir dans les jeunes amans une flamme dural>le, le goi1t des biens naturels, l'amour dn travail et la crainte des richesses.

La voix du peuple , qui se tait sur les monumeas élevés à la gloire des rois, a donné à quelques parties de cette Ile des noms qui éteniiseront la perte de Virginie. On voit pi-ès de Tile d'Ambre, au milieu des écueils,un lieuappelé la Passe du Sai5T- GÉRAN , du nom de ce vaisseau qui y péril en la ramenant d'Europe. L'extrémité de cette longue pointe de terre que vous apercevez à trois lieues d'ici, à demi couverte des flots de la mer, que le Saini'Géran ne put doubler , la veille de Fourag<m, pour entrer dans le port, s'appelle le Cj^ Malheureux ; et voici devant nous, au bont de ce vallon , la Baie du Tombeau , où Virginie fut trouvée ensevelie dans le sable; comme si la mer eût voulu rapporter son corps à sa famille, et rendre les derniers devoirs à sa pudeur sur les mêmes rivages qu'elle avait honorés de son innocence.

Jeunes gens si tendrement unis! mères infortunées! dière famille! ces bois qui vous donnaient leurs ombrages, ces fontaines qui coulaient pour vous , ces coteaux où vous reposiez ensemble, déplorent encore votre perte. Nul, depuis vous, n*a osé cultiver cette terre désolée , ni relever ces humbles cabanes. Vos chèvres sont devenues sauvages : vos vergers sont détruits; vos oiseaux sont enfuis, et on n'entend plus que les cris des éper^iers qui volent en rond au haut de ce bassin de rochers. Pour moi , depuis «{ue je ne vous vois plus , je suis comme un ami qui n'a plus d'amis , connue un père qui a perdu ses enfans, comme un voyageur qui erre sur la terre , où je suis resté seul. »

En disant ces mots , ce bon vieillanl s'éloigna en versant des larmes ; et les mieimes avaient oonlé plus d'une fois pendant ce funeste récit.

Fl\ DE PAL^L et VIRGINIE.

LA CHAUMIÈRE INDIEINNE.

AVANT-PROPOS

Voici an petit conte indien qni renferme plus de Tentés que bien des histoires. Je l'avaif destiné à auf^men- IcT la relation d'un voyage à Tîle de France , pnhlié en 1773, et que je me propose de faire réimprimer a?cc di>s additions. Comme j'y parie dos indiens qui sont dans celte Ile, j'avais voola y joindre an lableaa des roœan de ceux qui sont dans Tlnde , diaprés des notes asseï intéressantes que je m'étais procurées. J'en avais donc formé un épisode , que j'avais lié à une anecdote historique qui en fait le commencement. C*est à roœaskm d'une compagnie de savans anglais, envoyés, il y a une trentaine d'années, dans diverses parties du monde, |)Our y recueillir des lumières sur plusiears objets des sciences ; j'y parie d'un d'entre eux , qifi vint aux Indes pour concourir aux progrès de la vérité. Mais comme cet épisode formait un hors d*Œovre dam mon ouvrage» l'ai jugé à propos de le puMier séparément.

Je proteste ici que je n'ai eu aocmie intention de jeter quelque ridicule sur les académies , quoique j'aie beaacmp à m'en plaindre, non par rapport à ma personne, mais à cause des intérêts de vérité ', qu'elles persécutent souvent quand elle contrarie leurs systèmes. Je sois d'ailleurs trop redevable h plusieors savans anglais qm , j^ns me connaître, et par le seul amomr des scîeoees, ont honoré mes Etudes de la Natnre de leurs plus glorieux suffrages, qu'ils n'ont pas craint de publier, comme on peut le voir, entre antres , dans un extrait de leurs journaux , rapporté par le Moniteur framçais , le 9 lévrier 1 790. Le caractère que j'ai donné à un de leun confrères est une preuve non équivoque de mon estone pour eux. Certainement j'ai dû regarder coamie oœ démarche qui mérite toute la reeonnaisBance de leur nation , d'avoir cherché à imporier des hamères des pays étrangers en Angleferre, aioy que je eonsidèiie celle d'en avoir exporté d'Angleterre dans des pays sauvaces , par les voyages de Cook et de Banks , comme digne de toute oril<* du genre bnmaio. La picmièic a été imitée depuis par le Daoeaiarck , et la seooode par la Frmce ' ; mais toutes deux bieo anlbenreoMnieal, puiH|ne de douae savans voyageurs danois 3 n'eu eà revenu qu'un seul dans sa pairie, et que Foo n*a aoeaue nouvelle des deux vaiswanx de gonre fiançaiB enpioyés à cette omsion dlnmnMwêé et ciimmindés par flnfar- (oné 4e La Pryrouv. Ce n'est doue pont 11

' Voyez U wÂf: ftrrmàtTf. â la fia de l4i OboaMârrr.

en elle-même que je bUme ; mais j'ai voulu faire voir que les corps savaus, par leur ambition, leur jalousie et leurs préjugés , ne servent que trop souvent d'olwtacles à ses progrès.

Je me suis proposé un Iwt encore plus utile , c'est de remédier aux maux dont l'Immanité est atlligée aux Indes. Ma devise est de secourir Ick malheureux ; et j'étends ce sentiment à tous les hommes. Si la philosophie est venue autrefois des Indes en Europe, pourquoi ne retournerait-elle pas aujourd'hui de l'Europe civilisée aux Indes devenues barbares à leur tour? Il vient de se formera Calontta une société de savans anglais qui détruiront peut-être un jour les préjugés de l'Inde, et par ce bienAiit compenseront les maux qu'y ont apportés les guerres et le commerce des Européens. Pour moi , qui nlnfloe sur rien, afin de donner plus de faveur et de grâces à mes argumens, j'ai tiché de les revêtir de celle d'un conte. C'est avec des contes qu'on rend partout les hommes attentils à la vérité.

Nous sommes tons d'Atbéne en œ point ; et uoi-méme , Au moment que Je bis cette DKjraillé ,

Si Peau-d'Ane m'était conté.

J'y prendrais on plaisir extrême.

La VoxTktfiE, liv. vin . (afi. 4.

On a dit avec plus d'esprit que de raison que la Cible était née dans les pays despotiques de l'Orient , et qu'on y avait voilé la vérité afin qu'eUe pût s'approcher des tyrans. Mais je demande si un sultan ne se trouverait pas pins offensé de se voir peint sous l'emblème d'un chat-buant ou d'un léopard , que d'après nature ; et si des vérités de réflexion ne le Messeraient pas |iour le moins autant que des férilés directes ? Thomas Rhoé, ambassadeur d'Angleterre auprèsde Sâtm-Sdiab, empr reur du Mogiri, rapporte qu' ce prince trèMlespotiqne ayant bit ouvrir deiant lui des coffres qui arrivaient d'Angleterre, afin d'y preodre qockpief préMns qui lui étaient destinés, fut liMt surpris d'y trouver un tableau représentant un Satyre qu'une Vénus menait par le nei. «Il sloiagina, dit-il , que cette peinture était bile en «dérision des peuples de l'Asie; qu'ils y étaient figurés • ptr le .Satyre noir et cornu, comme étant d'une raêiw » CMBpleiion , et que te Vénus qui menait le Salvre par >leBex,repréwataitlegrBnd empire que les fefluîies X de ce pa)s4i oot sur les hommes. »

Thomas Rboé, * qui ce laMeau était adreaé, eut bieo de te peine à tu détruire reflet dans Tesprit do Mogol, eo loi doooant OK idée de oos fiiiles. Il rv^ cwnmaiide* cette oceaôon bien exprenterot aoxdl-

rm

AVANT-PUOPOS.

rpdieurs de la compagnie des ludes , en Angleterre , de n'envoyer k l'avenir aucune peintun* alli^orique aux Indes, iNirceque les princes, dit-il, y sont trés-soupçonneux. C'est en effist le earaclëre des de8|M>t4*s. Je crois donc ({ue nuUe part les fables n'rmt <^t<^ imaginées pour eux , si ce n'est pour les flatter.

£n génc^ral , le goût |M)ur les fabli*s est ré{>andu par toute la terre , mais bien plus daas \vs |)ays libres ({ue dans les despotiques. Les peuples sauvages fondent leurs traditioiLs sur des fables : il n'y a |K)int de pays où ell<>s aient été plus commune que dans la (;rèee, où tous les objets de la nature, di^ la politique, et di; la religion n'étaient que des natals de quelipies niétaniorpboses. Il n'y avait guère de fàniille illastn> qui n'eût quek|ue animal au nond)n> do ses ancèliis , et (|ui ne comptât panni ses couNiiis ou ms c^msincs des taureaux , des cygnes , des rossignols , des tourien-lles , des corneilles ou des pi(w. On |)eut oli'^ner que les Anglais , dans leur littérature , ont un goût |)artic4diei' (Mur l'allégorie , quoique la véiité puisse se dinn'hez eux f(»rt librement. Les Asiati(|ues ont été dans le même cas du tiMU)» d'Ésop(> et d(* Lokiiuni ; mais on ne trouve plus aujourd'bui chez eux de fabulistes, quoique leur pays Miit rempli de sultaas.

(ja sont l«>s {leuples Ick plas rappnwhés de la nature , et par eons(H|Ui>nt les plu.s libres , qui ont le plus aimé à orner la vérité de failles : c'tst par un effet de l'amour d(> la vérité , qui (st le M>ntiment dis lois de la nature. I^ vérité est la lumiéiie de l'anH* , e4HnnM> la lumién' pbysi(pie est la vérité di*s cor|is. L'oih> et l'autre réunies donnent la sciena* de ce qui (»sl : celle-ci éclaire l(*s objets , celle-là nous en montre les convenanci's; et eoiiiiiie, daii^ le princiiH*, toute luniidn* lirt* son origine du s<»leil, touti* \érité tire la siemie de Dieu , dont cet astit; est la plus stMisible image. Peu d'homnu*s peuvent sup[)orter la lumière pun^ du soleil, (/est à cause de la faiblesM' de nos yeux que la nature noiLs a dimné des paupières |M)nr les voiler au dogré qui mms convient; qu'elle a planté la terre de forêts , dont les feuillages verLs nous offrent des ombrages d(Hi\ et transparens ; et qu'elle réfiand dans les cieux des vapeurs et dis nuages, {Nuir affaiblir les rayons trop vifs de l'astre du jour. l\*u d'hommes aussi peuvent saisir les vérités purement métaphysi(|ues. C'eut à cause d<^ la faiMi'sse de notre intelligence que la nature nous a donné l'ignorance |N>ur s, rvir de |)aupière à notre ame : c'est par son nioven que l'ame s'ouvre par degrés à la vérité , qu'elle n'en admet que ce qu'elle en peut supi)ort<T , qu'elle s'entoure de fa- Mes , qui sont comme autant de berceaux à l'ombn* desquels elle la contemple ; et lors(|u'elle v(*ut s'élever jusqu'à la l)i\inité même , elle la voile d'allégories et de mystères {lour en soutenir l'éclat.

Nous ne verrions pas la lumière du soIimI , si elle ne s'arrêtait sur des corps ou au moins sur des nuages. Elle nous échappe hors de notre atmosphère , et nous éblouit à SB source. Il en est de mémo de la vérité; nous ce la saisirions pas, si elle ne se fixait sur des événcmeas sensibles, on au moins sur des métaphores et des comp^i- ■ raisons qui la réfléchissent; il lui faut un corps qui la

renvoie. Notre entendement n*a ptuni de prise sur les vérit€« purement métaphysiques ; il est ébloai par œlltv qui émanent (k* la Divinité, et il ne peut saisir celles qui ne reposent |»as sur ses ouvrages. C'est par cette dernière raison que le langage des peuples civilisés ne peint rien , |)an*e (pi'il est plein d*id(«s vagues et d'abstractions , et ({ue C4>lui des peuples simples et naturels est très-expressif, |)arce qu'il est rempli de similitudes et d*imag(«. \jcs premiers sont habitués à se cacher leurs sentimens ; les secimds à les étendre. Mais ooaime souvent les nuages, dispersés sous mille formes fantastiques , dt'iMHUiNisfMit les rayons du sok^'l en teinter |ilu« riches et plus vari(^*s que celles qui colorent les ouvrages réguluM's de la nature ; aiasi les Cables réflécfaiscient la vérité a\ec plus d'étendue que des événemcns réels: elles la ti:aiis|N)r:ent dans tous les règnes ; elks Tapproprienl aux animaux, aux elémeas, et en font jaillir mille retlels. Ainsi ks rayons du soleil se jouent , sans s'éteindre, au fond des eaux , y reflètent les objels de la terre et des cieux , et nvloublent leurs beautés par des conH»nnanci*s.

L'ignorance (*st donc aussi nécessaire à la vérité que l'onibn» l'est à la lumière , puisque c'est des premières que M' fonncnt les harmonies dv notve iotelligeaoe , comme des MM-ondi*s se «imposent celles de notre vue.

Les inoi'allsti*!» , ctunnie je l'ai déjà oliservé dans mes Étutk's, ont pii!sque toujours confondu l'ignctranoe avec l'erreur, l/ignoranci* , à la coiLsidéror seule et sans la vériié, a\w Inipielle elkî a de si douces hamimiiei, est le n'|M)sde notre intelligence ;elkï nous flut outiller les maux [vàfiM^ , iKNis ilissinmle l(>s présens , et mnis cache ceux de ra\enir ; enfin elle est un bien, puisque nous la tenons de la natun>. L'eireur, au (U)ntraire, est Touvrage de riionmie ; elle tst toujours un mal ; c'est une fausse lumière qui luit pour nous i^arer. Je ne puis mieux la conqiarer qu'à la lueur d'un incendie , qui dévore les halNtations qu'elle iH;laire. Il est remarquable qu*il n'y a pas un setd mal moral ou physique qui n'ait pour principe une erreur. Iaîs tyrannies , l'esclavage, les guerres, sont fondés sur des erreiu*s |)oli tiques et même sacrées ; car les tvi'ans, qui les ont répandues pour étaliKr leur puissance, les ont toujours dérivées de la Divinité ou de quelque vertu , afin de les faire respecter des liommef.

Il est cc|>endant bien facile de distinguer Terreur de la vérité. La vérité est une lumière naturelle qui luit d'elle-même par toute la terre , |>arce qu'elle vient de Dieu; Terreur est une lueur artiflcielle qui a liesoin uus cesse d'être islimentée , et qui ne peut jamais être noîverselle, parce qu'elle n'est que Touvrage des hommes. La vériti^ est utile à tous les hommes; Terreur n'est profltable qu'à quelques-uns , et est nuisible à tous, parce que Tintért>t pailiculier est l'ennemi de Tintérèt général , quand il s'en s(!|)are.

Il faut bien prendre garde de confondre la i^ble arec Terreur. La fabk' i^t le voile de la vérité, et Terreur en est le fantôme. Ce fut souvent pour le dissiper que la fabkî fut imaginœ ; ce|)endant, quelque irniooenle qu'elle soit dans sim principe, elle devient dangereuse lorsqu'elle prend le caractère principal de Terreur, c'est-àdire lorsqu'elle tourne au profit parliculitr de quelques

AVANT- PROPOS

hoiDines. Par exemple, il importait peu qu'on eût feit jadis de la lune, sous le nom de Diane, une déesse tonjours vierge , qui présidait à la chasse. Cette allégorie signifiait que la lumière de la lune était favorable aux chasseurs pour tendre des pièges aux hétes féuves et que l'exercice de la chasse détruisait la passion de rameur. Il n'y eut pas un grand mal quand on lui dédia le pin ' dans les forêts ; cet arbre devint un rendex-vous de chasse. 11 n'y eut pas encore un grand mal quand un chasseur, pour s'attirer la prott ction de Diane , y saspendit la tête d'un loup. Mais quand il y mit la peau tout entière, il se trouva des gens qui songèrent à en profiter . ils bâtirent à la déesse une chapelle , où Ton ofTrit non-seulement la peau d'un loup , mais des moutons , afin de préserver des loups le reste du troupeau. Les offrandes s'y multiplièrent h l'occasion de la hure de quelque monstrueux sanglier qui avait bouleversé les vignes , et qui avait mis à ses trousses tous les chiens et toute la jeunesse du voisinage. lies chasseurs y attirèrent les pèlerins, et les pèlerins les marchands. H se forma bientôt un bourg autour de la chapelle, qui parmi tant de gens crédules , ne tarda pas d'avoir ses orades. Comme on y prè^lisait des victoires , les rois y envoyèrent des présens ; alors la chapelle devint un temple, et le bourg une ville qui eut des pontifes, des magistrats, des territoires. Bientôt on leva des impôts sar les peuples , pour lui t>âtir des temples magnifiques comme celui d'Kpbèse ; et comme la crainte a encore plus de pouvoir que la confiance sur Tesprit humain , pour rendre le culte de Diane redoutable, on lui sacrifia des hommes dans la Tauride. Ainsi concourut au malheur des peuples une allégorie imaginée pour leur bonheor, parce qu'elle tourna au profit d'une ville ou d'un temple.

La vérité même est funeste aux hommes quand elle devient le patrimoine d'une tribu. 11 y a certainement bien loin de la tolérance de l'Évangile à l'intolérance de l'inquisition ; et du précepte donné par Jésus à ses apôtres , de secouer de leurs pieds la pousdère des maisons où l'on refusait de les recevoir, et de son indignation lorsqu'ils lui proposèrent d'y faire tomber le feu du del, è la destruction des anciens Indiens de rAmérique et aux bûchers des anto-da-fé.

Il y a à la galerie des Tuileries, à droite en entrant dans le jardin, une colonne ionique, que le oâèbre Blondel, professeur d'arcfaitectnre, montrait comme un modèle à ses élèves : il leur fiiisait observer que toutes celles qui la suivaient, allaient en dimlnoant de pins en plus en beauté. La première , disait-il , est l'ouvrage d'un fomenx sculpteur, et les antres ont été ftdtes successivement par des artistes qui se sont écartés de ses grâces et proportions, à mesure qu'ils s'en éloignaient Celui qui a sculpté la seconde a asseï bien imité la première; mais celui qui a fait la troisième, ne copiait plus que la seconde. Ainsi de copie en copie, la dernière se trouve fort au-dessous de l'original. J'ai comparé bien des fois l'Évangile â cette belle colonne des Tuileries, et les ou^ rages des commentateurs anciens à celles du reste de la galerie. Mais, si on mettait de suite les commentateurs modernes jusqu'à nos jours, qneltes colonnes in-

BEnNARDItV.

formes offriraient leurs volumes! et qui, dans les tempêtes de la vie, oserait s'y appuyer?

Puisque la vérité est un rayon de la lumière céleste, elle luira toujours pour tous les hommes, pourvu qu'on ne mette pas d'impôts sur les fenêtres ; mais dans tous les genres , combien de corps fondés pour la propager, par cela même qu'elle tourne à leur profit, y substituent celledelcurs bougies ou de leurs lanternes! Ils en viennent bientôt, quand ils sont puissans, â persécuter ceux qd la trouvent ; et quand ils ne le sont pas, ils leur opposent une force d'inertie qui les empêche de la répandre : voilà pourquoi ceux qui l'aiment s'éloignent souvent des hommes et des villes. Telle est la vérité que j'ai voulu prouver dans ce petit ouvrage. Heureux si je puis contribuer, dans ma patrie , au bonheur d'un seul infortuné , en peignant aux Indes celui d'un Paria dans sa chaumière.

Ce n'est qu'à vous, auguste assemblée des repréientans de la France, qu'il appartient de ftiire du bien à tous les hommes, en détruisant les obstacles qui s'opposent à la vérité, puisqu'elle est la source de tous les biens, et qu'elle se répand par toute la terre. Rome et Athènes ne défendirent que leur liberté. Les peuples modernes n'ont combattu que pour étendre leur religion et leur commerce. Tous ont opprimé l'univers; vous seule avei défendu ses droits en sacrifiant vos privilèges. Un jour il s'intéressera à votre bonheur, comme vous vous êtes intéressée à ses destins. Puisse le monarque vertueux qui vous a convoquée , et a sanctionné vos laborieux travaux , en partager la gloire à jamais ! Son nom sera immortel comme vos lois. Les peuples anciens ont fixé leur principale époque à cefie qui importait le plus à leurs plaisirs , à leur puissance ou à leur liberté ; les Grecs, si amoureux des fMes , à leurs olympiades ; les Romafais, si patriotes , à la fondation de Rome ; les peuples opprimés, à la naissance de leur religion : mais les peuples que vous rappelés an bonheur auquel la nature les destinait , dateront les droits de l'homme , aussi anciens que le monde , du règne de Lonis XYI.

PRÉAMBULE

Le début de ce petit ouvrage a été marqué par trois Mniesde succès.

Le premier, c'est que , dès qu'il a été publié sous format in-i8, il en a paru plusieurs contrefiîçons au Palais- Royal. C'est sans doute me fiiire beaucoup dlionneur ; ma» aussi c'est me le firira payer assez dier, et tromper le public en lui présentant des éditions flmtives.

Le second succès de la Chaumière indienne est de m'avoir attiré des élo|^ des journalistes les plus distingués, et des lettres plehies dlntérét de beaucoup de mes lecteurs. Rien n'est agréable comme nue amitié nouvelle. Tontes les primeurs plaisent, et surtout ceUes du corar. Qœlqiie sensible que j:y sois , il ne m'est pas possible de les cultiver toutes. Parmi les personnes qui me font l'honneur de rechercher ma correspondance , flyena, et ce ne sont pas toujours des dames, qui, de peur, me disent-éfies, de m'hnportnner, m'éerttent de

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PREAMBULE

petites lettres qui demandent de grandes réponses : le contraire m'arrangerait beaucoup mieux. C'est sans doute la plus douce de mes jouissances , de voir les sen- Umens sortis de mon ame y retourner avec ceux des amis qu'ils m'ont conciliés ; mais c'est une de mes plus grandes peines de ne pouyoir suffire à des relations si intéressantes. Je suis seul, ma santé est mauvaise , et je ne puis écrire que quelques heures de la matinée; j'ai des matériaux considérables à arranger, que je n'ai ni la force ni le temps de mettre en ordre : ma fortune même est un obstacle à mes correspondances, car beaucoup de ces lettres m'arrivent de fort loin sans être affranchies. J'espère que ces considérations , qui me forcent de tant de manières au laconisme ou au silence , me serviront d'excuse auprès de la plupart de mes lecteurs , dont les suffrages d'ailleurs sont la plus agréable récompense de mes travaux.

Le troisième succès de la Chaunûère indienne est d'avoir excité l'envie. Des journalistes m'ont attaqué dans leurs feuilles. Un abbé, déguisé sous le nom d'un Anglais , a prétendu , dans son journal , que sous le nom de brames je voulais tourner nos prêtres en ridicule. A la vérité , il a dit à une dame de ses souscripteurs , qui lui en faisait des reproches , que s'il avait su qu'elle fût de mes amies , il n'aurait pas publié cette lettre : tant il est vrai que c'est l'intérêt et non la vérité qui guide un écrivain mercenaire l

Un journaliste académicien s'est plaint avec amertume d'une note d'avant-propos , où je parie de l'aplatissement des pôles comme d'une erreur. Un autre journaliste du même ordre , n'ayant rien à voir ni à ma religion, ni aux pôles du monde, a senti réveiller sa jalousie naturelle par des succès qu'il n'avait pas préfiarés. N'ayant rien à reprendre dans ma Chaumière indienne , il a attaqué avec amertume mes Principes sur VÉducation, Accoutumé à ne répéter que les idées d'autrui , il ne yeut pas que j'aie les miennes , il me blâme d'interdire l'ambition aux enfens , qu'il veut éleyer, comme lui, avec des hochets académiques. Il trouve mauvais que je leur défende de chercher è être les premiers ; que je substitue , daas leurs jeunes âmes , l'amour de l'humanité à l'amour de soi , l'intérêt général à l'intérêt particulier, et que je les fasse vivre en paix dans Tige de l'innocence , afin de les disposer à la concorde dans celui des passions. Certainement , si j'avais besoin de quelque preuve bien frappante des mauvais effets de l'éducation ancienne pour rendre les hommes jaloux, Injurieux, è grandes prétentions et à petit talent , je ne voudrais pas lui en alléguer d'autre exemple que lui-même.

11 y a des êtres médians sans nécessité. J'ai tu des pies tourner autour des cages des logeons , uniquement pour leur creyer les yeux. Ces oiseaux babillards et malbtgans se salassent de tout ce qui brille , pour le cacher dans leurs trous. J'ai balancé si je ne mettrais pas les détracteurs de mes ouvrages dans le préambule de ma Chaumière, , comme on cloue des pies sur la porte d'un colombier ; mais je me suis ressouvenu de œ précepte de Pythagore : « Ne charge pas tes enflms de ta ven- » geance. » Pensées de ma solitude, filles de la nahire.

vous n'êtes point renfermées dans dea cages, et Feoyie ne pourra yous crever les yeux ; libres comme TOtre mère, vous parcourrez un jour les diverses régions de la terre, vous reposant près des cœurs sensibles , et leur portant, comme des colombes, l'amour et la paix.

En défendant la vérité de mes ennemis, je tairai donc leurs noms, quoique dans leurs journaux ils aient nommé ou désigné le mien. Ces trompettes de différens partis se sont rendus les dispensateurs de la louange et dn blâme ; mais ils ne sont redoutables qu'aux âmes énervées par notre éducation ambitieuse. On ne donne à un homme le pouvoir de nous déshonorer que quand on lui a donné celui de nous honorer. Tout flatteur eà calomniateur. Pour moi , je n'attends mon jugement que de l'opinion publique , c'est à elle à feire jnslioe de ces petits tribunaux qui s'élèvent de leur propre autorité pour lui donner des lois. Elle a détruit des aristocraties qui s'étaient emparées de l'honneor, de la joitiee, de la conscience des peuples : c'est à elle à réfcirroer eelles qui ont envahi les arts, les sdences, les lettres, et les plus nobles facultés de la raison homaioe, le tout» souvent pour le profit d'un entrepreneur qui trafiqnr de leur politique, de leur philosophie et de leur théologie.

Mettant donc è part tout œ qui m'est penoonel, je ne répondrai qu'à quelques objections fliites contre des vérités morales, qui sont les premiers prindpet de l'aroonr que nous devons è Dieu et aux bonunes. Cette r^ionie servira de suite aux Études de la Nature et aux Vœux d'un Solitaire» dans lesquels je me suis particalièrement occupé des Itases fondamentales de li société humaine « relativement à notre nouvelle constitution. Quant aux vérités physiques, d'où dépendent , selon moi , les premières connaissances du globe, je yeux dire rallongement de ses pôles , et la circulation de ses mers qui en découlent tour à tour, je les réserye pour on antre ooyrage, où j'espère, grâces à Dieu, après aroir réfUè les systèmes contraires, ajouter de nonyeUea preuves à ma théorie, et les mettre ayec les anciennes daï» on ordre qui ne laissera rien à désirer.

En attendant, je répondrai à ceux qui m'accusent d'avoir youlu, dans ma Chaumière indienne, flkire la satire de nos prêtres sous le nom de brames , qoe a c'eût été mon intention , j'aurais fhit yoyager le docteur anglais, non chez les brames, mais chei le Dalal-Laoa, l'image yivante du dieu Fo , dont le dergé a une biénrchie , des cérémonies et des dogmes si semblaUes A orax de l'Eglise romaine, que les missionnaires jésoites Grebncr, Desideri, Gerbillon et le P. Horace de la Penna, capucin, qui y ont voyagé, et nous en ont donné des relations, croient que le christianisme y a été aotrefbis prêché. On peut consulter sur ces conformiléa le aeptièor tome de l'Histoire générale de l'abbé Préroat; mais, suivant l'observation même de ce rédacteur, ka usages religieux des prêtres Lamas paratoent beaucoop pluB anciens, puisque Fo on La, le fbndatenr de lenr religion, est né 1026 ans ayant Jésns^^hrist. Je n*ai donc voulu peindre dans les brames que les brames; et c'est ce que sayent tous ceux qui ont été dans l'Iiide, ou fai en ont lu les relations.

préambule;.

11 y a bien plus ; c'est que loin d'avoir foulu attaquer la religion chrétienne , j'ai représenté un homme rempli de son esprit, dans le respectable habitant de la chaumière indienne. Le Paria est l'homme de rÉyangile ; il aime tous les hommes, et il fait du bien même à ses ennemis; il ne se fie qu'à Dieu seul. A la vérité, il n'a point de foi aux livres; en quoi il est fort excusable, puisqu'il ne sait point lire. Mais ce n'était point avec des livres que Jésus, qui n'en a jamais fait, appelait ses apôtres, qui n'était guère plus savans que le Paria ; c'était par sa bonté, sa charité et la sublimité de sa morale, dont les premières lois ne sont point imprimées dans des livres, mais dans le cœur humain, et dont la lumière éelaire,siûvant saint Jean, tout homme venant en ce moade. Jésus n'a rien écrit qu'à l'occasion des docteurs éD Ift loi, qui accusaient la femme adultère. On a suppoié» «iw vnîwmMonflB , que c'étaient leurs propres péekéi; nri^îlcst digne de remarque qu'il ne les éoivit que sar le sibla» 1^ dose tAché, par l'exemple du Paria, et coofiMméoMiil à I» doctrine de Jésus, de rapprocher les infbrtuaét da INea et des hommes , en leur montrant que Dieu a mis dioa Imr propre cœur uDe source de vérités étemelles, oà dMCvn d'eai pût puiser pour ses besoins, et que les mérhiM m peavent troubler. C'est à ce sujet que le Paria , inlerrocé par le docteur anglais s'il feut dire la vérité aux bonnet, répond comme Jésus, qu'il ne (eut pas la dire aux méclwitîtt, se servant d'une similitude semblable, il compara ki fé* rite à une perie fine , et le méchant au crocodile. « 19» » jetez pas, dit Jésus, les peries devant les pourceaux > » de peur qu'ils ne les foulent aux pieds , et que se toar- » nant contre vous, ils ne vous déchirent. » Matth. , cb. 7 , ^. 6. Enfin , c'est aux hommes semblables au Paria, pauvres d'esprit, doux, affiigés, victimes de nnjostioe,diaritables, purs, pacifiques et persécutés, que Jésus a promis les huit béatitudes de la terre et du ciel , quoiqu'ils ne sachent pas lire ; tandis qu'il menace des huit malédictions de Venfèr ceux qui» prenant le nom de docteurs , qu'il interdit à ses disciples , ferment aux hommes le royaume des deux, dévorent les maisons des veuves sous prétexte de leurs prières, courent la mer et la terre pour faire des prosélytes , dispensent des sermens, sacrifient la justice, la miséricorde et la confiance en Dieu à de simples réglemens de discipline , ne nettoient que les dehors de leur coupe, sont semblables à des sépulcres blanchis , et élèvent avec faste des monumens religieux , pour en imposer aux hommes. Matth. , ch. 5 et 23.

Je ne dissimulerai pas qu'en venant au secours des malheureux, suivant la devise de mes écrits, j*al tâché de renverser les tyrans, de quelque espèce qu'ils puissent être. Celle de leurs maximes la plus universeDement répandue est que les enfens sont héritiers des vertus et des vices de leurs pères. Cest ainsi que l'ambition a tendu ses chaînes , non-seulement dans le présent, mais dans le passé et dans l'avenir. Toute tyrannie est fondée sur une erreur souvent consacrée par la religion ; c'est à l'influence prétendue de la naissance que Kont attachés la plupart des maox du genre humain. C'est sur elles que sont fbndés , d'un côté , la haine et le

mépris qui accalilent une foule d'hommes utiles, et même des peuples entiers, l'esclavage des nègres , les persécutions faites aux Juifs , l'ancienne son itude féodale de nos paysans, l'oppression des Guèbres chez les Turcs, Vinfémie des Parias chex les Indiens, etc.... ; et, d'un autre côté , les prérogatives et les respects accordés aux castes nobles et religieuses de l'Asie et de l'Europe, telles que les nalres, les brames, etc.... Cette opinion fait irrévocablement le malheur des hommes, lorsqu'elle se combine avec la religion ; car elle inspire aux uns un orgueil intolérable , en leur persuadant qu'ils sont revêtus d'une origine et d'une puissance célestes , et elle jette les autres dans le désespoir, en les empêchant d'oser lever les yeux vers une divinité implacable dont ils se croient les victimes de père en fils.

Si les armes de la raison m'eussent manqué pour combattre une erreur si injurieuse à Dieu et si funeste aux hommes , j'en eusse trouvé dans les livres mêroei dont des docteurs de mauvaise foi se sont servis pour l'établir parmi nous. Du temps du prophète Ezéchid , les Israélites, accablés de maux, accusaient d'injustice Dieu , qui , selon eux , leur faisait porter la peine des fautes de leurs pères. Ils disaient : c Les pères ont mangé » des raisins verts, et les dents des enflans en sont aga- » cées. » Ezéchiel leur répond au nom de Dieu : c Je » jure par moi-même , dit le Seigneur, que cette para- » bole ne passera plus parmi vous en proverbe dans » Israël , car toutes les âmes sont à moi : l'ame du flb » est à moi comme l'ame du père. Le fils ne portera a point l'iniquité du père, et le père ne portera point » i1»k|aîté du fils. La justice du juste sera sur lui, et >• rfoipiélé de l'impie sera sur lui. » Ezéchiel, ch. 48. V. 2, S» 20. On ne peut rien de plus précis pour prouver rinnoceace natiun^ de l'homme. La même vérité se retrouve dm,r£vangile. Quoique les Juifs fussent alors fortcorroopvs» Jésus regarde leurs enfans comme innocens. H (fit à aea dJadples , qui les repoussaient avec des paroles rodes : « Tihan venir à moi les petits enftins, » et ne les empêches point, car le royaume du ciel ett M pour ceux qui leur ressemblent » Matth. ch. 1 8,^. 46. Il dit ailleurs : c Quiconque reçoit un enfant en mon » nom me reçoit. » Certainement il n*eût pas parlé ainsi des enflins, si les vices des pères les eussent enta- <^ié8.

J*ai foit raisonner le Paria comme le prophète Ezéchiel , et je l'ai fiiit agir comme un disciple de Jésus. L^Évangile n'est que l'expression des lois subi mes de la nature. Quand nous n'aurions pas l'autorité de ce 11? re sacré, nous avons celle de la nature même. Nous voyont tons les joun les enfiins différer essentiellemeut de leurs pères. Si lea qualités morales se transmettaient par la naissance , on verrait des races invariables de Socrates , de Catons , de T>«érons , de Tibères; on plutôt tous les hommes seraient absolument semblables, pui^iulls sortent tous du premier homme.

Cest cependant sur cette opinion si réfutée par Tezpérience,que les aristocraties fondent leurs prérogatives. Dans nos écoles qui ont flatté toutes les tyrannies, on les soutient par des raisonnemens subtils. Tons les hommes, y dit-on, ont été cimtenus de pères en fils

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PRÉAMBULE

dans le premier homme, comme des gobelets renfermés les UDs dans les autres. Lem* naissance n*cst que leur déTCloppement 11 en est de même de tous les êtres organisés. Chaque individu sort de son premier germe , où il était enclos avec toute sa postérité. Le premier gland renfermait tous les chênes de Tunivers. On cite en preuve visible un ognon de tulipe , qui renferme sa fleur déjà toute formée ; et si on n'aperçoit pas , dit-on, dans les semences de cette fleur, une seconde génération de tulipes, c'est que l'œil de l'homme ne peut pas porter plus loin ses observations. Nos docteurs , non contens de resserrer une quantité infinie de matière dans un espace très-petit, étendent avec la même facilité une très-petite portion de matière dans un espace infiniment grand. Si vous metiez, disent-ils , nn grain de carmin dissoudre dans une pinte d*eau , toute cette eau sera colorée de rouge. Si vous la mêlei à l'eau d'un tonneau, chaque goutte d'eau du tonneau aura une portion d'eau carminée. Si vous yidez le tonneau dans un lac, chaque goutte d'eau du lac contiendra une portion de l'eau rougie du tonneau. Enfin, si vous faites écouler le lac dans la mer , chaque goutte d'eau de la mer renfermera une portion de l'eau carminée du lac. Ainsi un grain de carmin s'étend dans tout l'Océan. VoilH comme se prouve , selon eux , la divisibilité de la matière à l'infini , en descendant du grand au petit , et eo remontant du petit au grand. J'ai passé de lieaux jours de ma jeunesse à combattre ces chimères dans nos écoles dites de philosophie. Quand je rejetais Tincomprébeosibilité de ces raisonnemens , on m'objectait l'in • suffisance de ma raison. On m'opposait Pautorité géométrique, en me citant dans les asymptotes de l'hyperbole, deux ligues qui vont toujours s'approchant de la courbe sansjanuiis la rencontrer. Ce n'était qu'un sophisme de plus. Le mal est que, dans cette descendance à Tinfini, on tire des conséquences dangereuses pour le malheur de plusieurs tribus , et surtout pour celui du genre « humain.

J'aurais pu me démontrer In fausseté de ce principe, d'après lïnjustice de ses conséquences , car tout mal a pour racine quelque erreur, comme tout bien émane de quelque vérité. Ainsi Dieu n'est la source de l'intelligence, que parce qu'il est celle de la bonté. Mais il s'agissait moins de régler mon cœur que d'éclairer mon esprit. Il faUait donc le débarrasser des subtilités de l'école. Je ne le croyais pas d'une qualité différente de celui de nos docteurs , qui prétendaient conccToir et expliquer leur mystère : et , puisque je voyais des contradictions où ils assuraient apercevoir l'évidence , j'en concluais que leur raison ou la mienne était dans l'erreur. Pour rectifier en moi cette règle de nos jugemens, je ne l'appliquai pas sur des lois écrites dans des pvres , ces ouvrages des hommes sujets comme moi à se tromper , mais sur les lois de la nature , cet ouvrage de Dieu qui ne s'égare jamais. C'est le sentiment de ses lois qui forme l'évidence , ce nec plt^ ultra delà raison humaine.

D'abord il me parut certain que toute progression infinie descendante devait se terminer à zéro. Je pris pour comparaison une échelle formée de deux montans

inclinés l'un vers l'autre. Il me parut évident que ces deux montans, prolongée du côté où ils se rapprochent» devaient nécessairement se rencontrer, et que la édifions compris entre eux devaient aussi aÛer tonjoan en diminuant, de sorte qu'au point où les deux montans se toucheraient , le dernier échelon se Iroaverait réduit à rien. Je suppose donc que les deux montans représentent le premier mêle et la première femeUe dans chaque espèce d'être , et les échelons les générations descendantes du père et de la mère ; il est dair que ces générations iront en diminuant, poiaque la première renferme la seconde, la seconde la troisième , dc^.. Ainsi la dernière génération enclose dans le père et te mère, conome le dernier échelon compria entre les deux montans de l'échelle , doit, au bout de quelques degrés, se réduire à rien.

Cette démonstration me parut bien autrement «bsible , quand j'eus étudié les lois mêmes de la natnR. J'y vis clairement que si Dieu eût renfermé toutes lei générations de chaque être dans un premier germe , il eût contrevenu aux lois qu'il a établies lui-même pour engendrer successivement les générations , et les rrâdre productives à leur tour. Ces lois sont celles de l'amoar, qui existent pour les hommes , les animaux , les végé> taux , et peut-être pour des êtres d'un antre règne. L'exemple d'un ognon de tulipe, qui renferme sa fleor toute fonnée, en est une preuve. Cette fleur endoce n'est composée que d'embryons floraux, dont ka pétaln ont besom d'être développés par le concours des él^ mens. Ses anthères ou parties mâles ont besoin pareiUeinent de devenir fécondantes par l'action du aoleil, et I(*s stygmatcs du pistU ou parties femelles de la fleur . d'être fécondées parles poussières séminales des anthères, poiu* que les semences enfermées dans l'ovaire puisMnt produire des tulipes. Ainsi toute l'échelle de cette prétendue descendance infinie de tulipes se termine au premier ognon. D'ailleurs la semeoœ de la tulipe n'est pas même un ognon , puisque, pour parvenir à eet état, il fiiut qu'elle soit mise en terre , et que diaque lune la couvre d'une nouvelle couche concentrique , comme les plantes bulbeuses et plusieurs autres racines. En prenant pour exemple un gland, et en suppoomt qu'on puisse y apercevoir un chêne renfermé , certainement on n'y verrait pas les rudimens de ses noueuses radnes, qui doivent percer le lit des rochers, ni ceox de son tronc, ouvrage des siècles, auquel chaque année solaire ajoute un œrcle, comme chaque mois lunaire ajoute nn cercle aux plantes bulbeuses. Il est d'ailleurs imposable que ce chêne embryon porte actueUement des glands : car la génération de ces glands dépend de la fécondation de leurs fieurs mâles et femelles qui n'existent pas encore, puisqu'elles ne paraissent sur l'arbre même qu'après un certain nombre d'années , lorsqu'il est en quelque sorte adulte. Ainsi la prétendue suite infinie de chênes , renfermée dans un premier gland , ae termine tout au plus à un premier chêne embryon. U en est de même des générations successives des hommes. En supposant que le premier de tous ait renfermé un embryon humain , cet embryon a eu besoin du sein maternel pour parvenir à la vie élémentaire , et de dôme H qaa-

PRÉAMBULE

lone ans pour se déveiopper , el former eo luHnëine les molécules séminales qui doÎTent renfermer une seconde génération. L'analomie n'a jamab découTert les molécules séminales dans les enfiu» morts avani l'ége de puberté ; elles n'exisleni donc pas dans le premier embryon , qui a besoin Imméme du concours de deux jicxes pour receroir la vie élémentaire et dérelopper bcs organes. Ainsi la nature n'a pu renfermer toutes les générations de chaque être dans leur premier germe , puiM]ue chaque génération ne peut reœroir l'existence que par l'action combinée d'un père et d'une mère . et qu'elle ne peut la donner i son tour i la génération suivante que par les mêmes moyens. Dire que tous les chênes étaient renfinmés dans le premier gland , el toutes les générations de tous les honmies dans le premier embryon, c'est dire que tous les siècles du monde étaient renlermés dans la première minute. Ainsi un fils n'est pas plus contenu adnellement dans son père , que demain n'est renfermé dans aiqouitrhui, et Tannée prochaine dans l'année présente. Chaque enftat doit son existence au concours d'un mAle et d'une fnneile, comme chaque année doit la sienne an roouTemcnt combiné du soleil et de la terre ; et l'enCuit » oomnae Tannée, ne derient capable d'engendrer qne par one suite périodique de jours et de saisons, que l'astre de la lumière, image de Dieu, produit sooœsBtrement.

C'est cependant en soutenant que tous les hommes étaient renfermés dans leurs ancêtres , que nos écoles ont égaré les esprits pendant des sièdes. Combien de conséquences dangereuses n'a-t-on pas tirées de cette métaphysique pour le malheur des hommes ! car , je le répète , il n'y a point d'erreur qui ne produise de mal , ni de mal qni ne proTJenne de rerreur. Des écrivains ont de plus rendu des firadHes , des tribus , des peuples entiers , infâmes ou iflortres , Ticienx ou fertoeux, uniquement à cause de leur origine; d'autres, et souTcnt les mêmes , ont étendu une proscription universelle sur tout le genre humain , sans s'embarrasser même de se contredire par leurs exceptions. Cependant la nature leur faisait voirque , dans les mêmes flamiUes» il y arail des hommes bons et méobans, eequi ne serait pas arrivé , s'fls avaient tous la même empreinte originelle, conmie des pièces de métal frappées «a même miin : d'ailleurs, si les vices et les vertos se tfMmettaieat, il en serait de même des talens, des arts et des acieaeea. In père savant engendrerait des enftns sarans , eomme on suppose qo*un père vertueux produit un enûoit ? ertueux ; mais l'expérience prouve que les lumières et les erreurs , ainsi que les vertus et les Tiras,, sont les firuits de l'éducation et des habitudes.

Je crois que tous les hommes sont sortis d'un premier homme, mais qn'Qs sont fbrmés sneoessiTeiiient par le concours des deux sexes. La loi merveillease par laquelle on les suppose renfermés les uns dans les autres ne serait , au bout du compte, qu'tuie loi très-mécaniqoe; mais celle qni les produit par rharmonie des amours est une loi divine.

Cest une loi toujours vivante, toujoun aimante, et digne seule de r Auteur de Tunivers. Il a engendré autrefois les genres, il engendre encore les imlvfcias ; H

agit à chaque instant ; il fut intervenir tour à tour les harmonies élémentaires, filiales, végétales, animales, firatemelles, conjugales, maternelles, tributives, nationales, el jusqu'à celles de tout le genre humain, pour former un seul homme. Il fût naître des harmoales physiques, les harmonies morales; des éiémenlaires, les premiers sentimens d'amour et de haine dans les enj fbns ; des fUiale>, leur reconnaissance et leur piété envers leurs parens; des végétales et des animales, rintelligence de la nature et de son Auteur dans les adolescens: des (hitemeUes, le sentiment de l'amitié et de l'égalitié dans les jeunes gens ; des conjugales , la fbi , la constance, la générosité, et toutes les afTections des amans ; des paternelles , l'économie , la prudence , la force et toutes les vertus domestiques qui honorent l'âge viril ; des tribotlfes, l'amour de la gloire qui naît du désir de servir sa semblables; l'amour de la patrie, qui, dans un âge avancé, étend ses affections à toutes les tribus : et des harmonies du genre humain , la pNhmtropie qui embrasse toutes les nations , et qui résulte de l'expérlenra et de la sagesse des vleiBards. Toutes ces harmonies physiques et morales sont encore divisées en actives et en passives , en positives et en négatives; et il résulte de leur aeeord le concert admirable de l'nnivcrB et du genre

Dira-t-on maintenant qu'un homme renferme en loi toute sa postérité? Par la seule harmonie des sexes, chaque génération se trouve modifiée , de manière qne, pour l'ordinaire , les mâles tiennent de la mère et les tnies du père leur caractère et leur physionomie. Ainsi la nature se perpétue en se variant sans cesse. J'ai préaenfé dans mes Études quelques anneaux de la chaîne admirable de ces harmonies; mais si Dieu me donne on jour, loin des viHes, le loisir et la grâce de parcourir ce cerrle d'amours et de vertus, je ferai voir que c'est i ces lois harmoniqoes que doivent se fixer toutes les lois sociales, puisque ce sont celles delà nafnre même. J'espère au moins y attacher celles de l'éducation nationale , car rédncalioB ne doit être qn'un apprentissage de la vie

Noos tenoDs dom le prenrièr germe de nos corps de nos païens, et souvent notre constitution pbysKine, bonne oo mauvaÎBe; nais il n'en est pas de même de notre constituHon morale. Nos âmes nous sont données kmooenteB et pures parce qu'îles viennent de Dieu , et qo'eUes sont à lui seul, coame le dit Eaéctiiei ; c'est i nous, avec son aide, â les conserver bonnes et justes. 11 avait tracé, pour les développer, un cercle d'amours et de vertus : si nous en avons été rejetés par les dépravations de la société, nous y reviendrons en rentrant en nous-mêmes : le bonheur d'un seul homme est fondé sur les mêmes lois qui assnreirt celui du genre humain.

C'est d'après ce sentiment naturel que le Paria se dégage des préjugés de son pays. J'ai regardé souvent eomme un des plus grands malheurs de la condition humaine qne la superstition vint envahir, dès Fenflmoe, une ame innocente , sans qu'efie puisse s'en préserver; mais considérant comûen la superstitieux étaient » par tout pays , opiniâtra , intolérans, durs et cruels, malgré la moyens qoe la nature leur présente

LA CHAUMIÈRE INDIENNE

dam le ooon de la vie pour les ramener à la vérité et à la vertn, j'ai reconnu que la superstition était, comme l'athéisme, une suite de l'ambition, et que, comme lui, die en était la punition. En eiTet, on ne rend point un eofani superstitieux, sans lui inspirer une amlntion positive ou négative de sa religion : on commence d'abord par lui en foire peur ; bientôt il cherche à en effrayer les autres à son tour. Chacun volontiers fait part de l'objet de sa crainte, et garde pour soi celui de ses espérances '. Les religions les plus tyranniques ont toujours fiiit le plus de prosélytes. 11 faut donc préparer mwame innocente avec quelque ?ioe étranger, pour y fiiire mordre la superstition , comme on ronge une laine blanche avec l'alun , pour la teindre en noir. Le Paria , en rentrant en lui-même , se dépouille des préjugés dei brames, et se retrouve tel que la nature l'a ftiit, comme un sauvage qui, en déposant l'habit dont les Européen l'avaient revêtu , échappe à la fois à la vanité qu'ils lui avaient inspirée , et à la servitude où ils voulaient le réduire.

Plubieurj personnes , considérant les erreurs et les terreurs qui se saisissent de nous dès la naissance , et nous enveloppent pendant tout le cours de notre vie , ont désiré , pour en être préservées , la solitude profonde du Paria sous le beau climat de l'Inde ; mais nous en trouverons de plus inaccessibles que les rochers , et déplus douces que les Qguiers des Banians, si nous rentrons en nous-mêmes. Le sort pouvait nous fiiire naître du temps des druides ou sous la tyrannie des brames, ou , ce qui renferme tous les maux , sous la peau d'un noir d'Afrique, livré en Amérique aux fouets et aux opinions des Européens . et adorant jusqu'aux erreurs qui le rendent misérable; dans toutes ces modifications de la misère humaine , nous aurions reçu de la nature, pour contre-poids des maux des sociétés, une ame amie de la vérité. Cherchons donc en noas-mêmes, et dans la nature qui ne nous trompe point, la vérité qui doit nous éclairer. O homme , qui croyez qu'il n'y a dans l'univers d'autre livre que celui où on vous a appris à lire , et d'autre clarté que celle de votre lampe, regardez le livre de la nature et l'astre du jour qui Véclaii'e pour l'instruction de tous les mortels 1 Liseï dans la nature, et vous verrez que toutes les vérités viennent de Dieu , comme toutes les lumières du soleil. Que vous faut-il donc |K)nr les recueillir et les conserver? Un c^ur pur, qui s'ouvre à la vérité et se ferme aux préjugés. La nature vous l'a donné en naissant comme elle vous a donné des yeux pour voir la lumière , et des paupières pour les couvrir.

' Le superstitieux |>assc souvent à l'albc^isnie, car, sespruhabjlités de salut ('tant en très-petit nombre, et celles de damnation étant infinies, il s'ensuit qu'il a beaucoup plus k craindre qu'à espérer, et dans cette inquiétude, il se détermine, À la longue, à ne rien croire du tout. Il aime mieux croire que Dieu n'existe i>as. que de croire (lu'il est un tyran étemel. l/ailiée passe rarement à la supcrittition , par la raiwn qu'un homme ne retomlic point en uiaUnlie quand une fois il est mort. La vraie religion est entre la superstition et l'atliéisme . elle est la santé de l'ame.

LA CHAUMIÈRE INDIENNE

Il y a environ trente ans qu'il se forma à Londres une compagnie de savaus anglais, qui entreprit d'aller chercher, dans diverses parties du monde, des lumières sur toutes les sdenoes, aGn d'éclairer les honmies et de les rendre plus heureui. Elle était défrayée par une compagnie de souscripteurs de la même nation, composée de négocians, de lords, d'évéques, d'universités, de la famille royale d'Angleterre, à laquelle se j<Hgnirent quelques souverains du nord de l'Europe. Ces savans étaient au nombre de vingt ; et la Société royale de Londres avait donné à chacun d'eux nn volume contenant l'état des questions dont il devait rapporter les solutions. Ces questions montaient au nombre de trois mille cinq cents. Quoiqu'elles fussent toutes différentes pour chacun de ces docteurs, et convenables au pays où ils devaient voyager; elles étaient toutes liées entre elles, en sorte que la lumière répandue sur Tune devait nécessairement s'étendre sur toutes les autres. Le président de la Société royale, qui les avait rédigées , à l'aide de ses confrères, avait fort bien senti que rédairdssement d'une difficulté dépend souvent de la solution, d'une autre, et celle-ci d'ime précédente ; ce qui mène, dans la recherche de la vérité, bien plus loin qu'on ne pense. Enfin, pour me servir des expressions mêmes employées par le président dans leurs instructions , c'était le plus superl)e édifice encyclopédique qu'aucune nation eût encore éle\'é aux progrès des connaissances humaines ; ce qui prouve bien , ajoutait-il, la nécessité des corps académiques , pour mettre de l'ensemble dans les vérités dispersées par toute la terre.

Chacun de ces savans voyageurs avait , outre son volume de questions à éclaircir, la commission d'acheter, chemin faisant, les plus anciens exemplaires de la Bible et les manuscrits 1^ plus rares en tout genre, ou an mouis de ne rien épargner pour s'en procurer de bonnes copies. Pour cela , leurs souscripteurs leur avaient procuré à tous des lettres de recommandation pour les consuls, ministres et ambassadeurs de la Grande-Bretagne , qu'ils devaient trouver sur leur roule, et, ce qui vaut encore mieux, de bonnes lettres de cliange, endossées par les plus fameux banquiers de Londres.

Le plus savant de ces docteurs, qui savait riiébreu , l'arabe et l'indou , fut envoyé par terre aux Indes orientales , le berceau de tous les arts et de toutes les sciences. Il piît d'abord son chemin par la Hollande, et visita successivement la synagogue d' A msterdam et lesynode de Dordrecht; en France, la Sorbonne et l'Académie des Sciences de Paris ;

LA CHAUMIÈRE INDIENNE

sri

en Italie , quantité d'académies , de mnséani, et de t>ibUothèques, entre autres le muséum de Florence , la bibliothèque de Saint-Marc , à Venise ; et à Rome, celle du Vatican. Etant à Rome, il balança si , avant de se diriger vers l'orient, il irait en Espagne consulter la fomeuse université de Salamanque; mais, dans la crainte de l'inquisition, il aima mieux s'embarquer tout droit pour la Turquie. Il passa donc à Constantinople, où, pour son argent, un effendl le mit à même de feuilleter tous les livres de la mosquée de Sainte-Sophie. De là il fut en Egypte, chez les Cophtes; puis chez les Maronites du mont Liban, les moines du mont Carmel; de là à Sana, en Arabie; ei)9uite à Ispahan, à Kandahar, Delhi, Agra: enfin, après trois ans de course, il arriva sur les bords du Gange, à Bénarès, l'Athènes des Indes, où il conféra avec les brames. Sa coUection d'anciennes éditions, de livres originaux, de mannscrits rares, de copies, d'extraits et d'annotations en tout genre, se trouva alors la plus considérable qu'aucun particulier eût jamais Êdte. Il suffit de dire qu'elle composait quatre-vingt-dix ballots, pesant ensemble neuf mille cinq cent quarante livres, poids de Troye '. Il était sur le point de s'embarquer pour Londres avec une si riche cargaison de lumières , plein de joie d'avoir surpassé les espérances de la Société royale, lorsqu'une réflexion toute simple vint l'accabler de chagrin.

Il pensa qu'après avoir conféré avec les rabbins juifs, les ministres protestans, les surintendans des églises luthériennes, les docteurs catholiques, les ' académiciens de Paris, de la Crusca, des Arcades et de vingt-quatre autres des plus célèbres académies d'Italie, les papas grecs, les molhas turcs, les verbiets arméniens , les seidres et les casys persans , les scheics arabes, les anciens parsis, les pandects indiens, loin d'avoir éclairci auctme des trois mille cinq cents questions de la Société royale , il n'avait contribué qu'à en multiplier les doutes; et, comme elles étaient tontes liées les unes aox autres , y s'ensuivait , au contraire, de ce qu'avait pensé son illustre président, que l'obscurité d'une sohition obscurcissait l'évidence d'une antre, que les vérités les plus claires étaient devenues tout-à-fiût problématiques, et qu'il était même impossible d'en démêler aucune dans ce vaste labyrinthe de réponses et d'autorités contradictoires.

Le docteur en jugeait par un simple aperça. Parmi ces questions, il y en avait à résoudre deox cents sur la théologie des Hébreux; quatre cent

' Le iioids Ue Troye, autrement dit livre de Troye oo troyeiiiie ( eii aDsIais Pound-Tmy ) est de douze oncei , poids «ienuri*.

quatre-vingts sur celle des diverses communions de l'église grecque et de l'église romaine; trois cent douze sur l'ancienne religion des brames; cinq cent huit sur la langue hanscrit on sacrée; trois sur l'état actuel dn peuple indien ; deux cent onze sur le commerce des Anglais aux Indes ; sept cent vmgt-nenf sur les anciens monimiens des lies d'Eléphanta et de Salsette, dans le voisinage de rile de Bombay; cinq sur l'antiquité du monde; six cent soixante-treize sur l'origine de l'ambre gris et sur les propriétés de différentes espèces de bézoards; une sur hi cause non encore examinée du cours de l'Océan indien, qui flue six mois vers l'orient et six mois vers l'occident; et trois cent soixante-dix-huit sur les sources et les mondations périodiques du Gange. A cette occasion, le docteur était invité de recueillir, sur sa route, tout ce qu'il pourrait, touchant les sources et les inondations du Nil, qui occupaient les savans de l'Europe depuis tant de siècles. Mais il jugea cette matière suffisamment débattue, et étrangère d'ailleurs à sa mission. Or, sur chacune des questions proposées par la Société royale, il apportait , l'une dans l'autre , cinq solutions différentes qui , pour les trois mille cinq cents questions, donnaient dix-sept mille cinq cents réponses ; et , en supposant que chacun de ses dixneuf confrères en rapportât autant de son côté, il s'ensuivait que hi Société royale aurait trois cent cinquante mille difficultés à résoudre avant de pouvoir établir aucune vérité sur une base solide. Ainsi, toute leur collection, loin de faire converger chaque proposition vers un centre commun, suivant les termes de leur instruction, les ferait au contraire diverger l'une de l'autre, sans qu'il fût possible de les rapprocher. Une autre réflexion faisait encore plus de peine au docteur; c'est que , quoiqu'il eût employé, dans ses laborieuses reciierches, tout le sang-fkt)id de son pays, et une politesse qui lui était particulière, il s'était fait des ennemis implacables de hi plupart des docteurs avec lesquels il avait argumenté. Que deviendra donc, diâit-il, le repos de mes compatriotes, quand je leur aurai rapporté dans mes «piatre- vingt -dix baUots, au lieu de la vérité, de nouveaux sujets de doutes et de disputes ?

H était au moment de s'embarquer pour l'Angleterre , plein de perplexité et d'ennui , lorsque les brames de Bénarès lui apprirent que le brame supérieur de la fameuse pagode de Jagreuat. ou Jagemat, située sur la côte d'Orixa, au bord de himer, près d'tme des embouchures du Gange , était seul capable de résoudre toutes les questions de \ml Société royale de Londres. C'était en eflet le plus fameux pandect, ou docteur, dont on etîi

LA CIIAUMIÈUE INDIENNE.

jamais oui parler : on venait le consolter de toutes les parties de l'Inde, et de plusieurs royaumesde F Asie. Aussitôt le docteur anglais partit pour Calcutta , et s'adressa au directeur de la eompagnie anglaise des Indes, qui, pour l'honneur de sa nation et la gloire des sciences, lui donna, pour le portera Jagrenat , un palanquin à tendelets de soie cramoisie, à glands d'or, avec deux relais de vigoureux coulis, ou porteurs, de quatre honunes chacun ; deux portefoix ; un porteur d'eau , un porteur de gargoulette, pour le rafraîchir; un porteur de pipe, on porteur d'ombrelle pour le couvrir du soleil le jour; un masalchi, ou porte-flambeau, pour la nuit; un fendeur de bois; deux cuisiniers; deux chameaux et leurs conducteurs , pour porter ses provisions et ses bagages ; deux pions on coureurs, pour l'annoncer; quatre cipayes, ou reispoutes, montés sur des chevaux persans pour l'escorter ; et un porte-étendard, avec son étendard aux armes d'Angleterre. On eût pris le docteur, avec son bel équipage, pour un commis de la compagnie des Indes. Il y avait cependant cette difTérence que le docteur, au lieu d'aller cliercher des préseas, était chargé d'en foire. Comme on ne parait point aux Indes les mains vides devant les personnes constituées en dignité, le directeur lui avait donné , aux frais de sa nation , un beau télescope et un tapis de pied de Perse pour le chef des brames; des chittes superbes pour sa femme, et trois pièces de taffetas de la Chine , rouge , blanche et jaune, i>our faire des échaqies à ses disciples. Les présens chargés sur les chameaux , le docteur se mit en route dans son palanquin , avec le livre de la Société royale.

Chemin faisant, il pensait à la question par laquelle il débuterait avec le clief des brames de Jagrenat , s'il commencerait par une des trois cent soixante-dix-huit qui avaient rapport aux sources et aux inondations du Gange , ou par celle qui regardait le cours alternatif et semi -annuel de la mer des Indes , qui pouvait servir à découvrir les sources et les mouvemens périodiques de l'Océan par tout le globe. Mais , quoique cette question intéressât la physique infiniment plus que toutes celles qui avaient été faites depuis tant de siècles sur les sources et les accroissemens même du Nil , elle n'avait pas encore attiré l'attention des savans de l'Europe. Il préférait donc d'interroger le brame sur l'universalité du déluge, qui a excité tant de disputes; ou , en remontant plus haut, s'il est vrai que le soleil ait changé plusieurs fois son cours , se levant à l'occident et se couchant à l'orient, suivant la tradition des prêtres de l'Egypte, rapportée par Hérodote; et même sur l'époque de la création

de la terre, à laquelle les Indieos dooDcoi plusieurs millions d'années d'antiquité. QuelquelM il trouvait qu'il serait plus utile de le consolter sur la meilleure sorte de gouvernement à donnera une nation , et même sur les droits de l'iiomme, dont il n'y a de code nulle part ; mais ces dernières questions n'étaient pas dans son livre.

Cependant, disait le docteur, avant tout il me semblerait à propos de demander an panded indien par quel moyen on peut trouver la vérité; car si c'est avec la raison, comme j'ai tâché de le &ire jusqu'à présent , la raison varie chez tons les hommes : je dois lui demander aussi on il fout cheidier la vérité; car si c'est dans les livres, ils se contredisent tous : et enlin, s'il fout communiquer la vétité aux hommes; car dès qu'on la leur foit connaître on se brouille avec eux. Voilà trob questions préaialtles auxquelles notre illustre président n'a pas pensé. Si le brame de Jagrenat peut me les résoudre, j'aurai la clef de toutes lessdences, et, ce qui vaut encore mieiUL, je vivrai en paix avec tout le monde.

C'est ainsi que le docteur raisonnait avec luimême. Après dix jours de marche, il arriva sur les bords du golfe du Bengale ; il rencontra sur sa route quantité de gens qui revenaient de Jagrenat, tous encliantés de la science du chef des pandeds qu'ils venaient de consulter. Le onzième jour, au soleil levant , il aperçut la fameuse pagode de Jagrenat, bâtie sur le bord de la mer, qu'elle semblait dominer avec ses grands murs rouges et ses galeries, ses dômes et ses tourelles de marbre blanc. Elle s'élevait au centre de neuf avenues d'arbres toujours verts, qui divergent vers autant de royaumes. Cliacune de ces avenues esl fimnée d'une espèce d'arbre différente, de palmiers arecs, de tecques, de cocotiers, de manguiers, de lataniers, d'arbres de camphre, de bambous, debadaniers, d'arbres de sandal, et se dirige vers Ceylan, Goiconde , l'Arabie , la Perse, le Tlùbet, la Chine, le royaume d'Ava , celui de Siam et les Iles de la mer des Indes. Le docteur arriva â la pagode par l'avenue des bambous qui côtoie le Gange et les Iles enchantées de son emboudmre. Cette pagode, quoique bàlie dans une plaine, est si élevée, que rayant aperçue le matin, il ne put s'y rendre que vers le soir. Il fut véritablement frappé d'admiration quand il considéra de près sa nuignificence et sa grandeur. Ses portes de bronze étincelaientdes rayons du soleil couchant, et les aigles planaient autour de son faite , qui se perdait dans les nues. Elle était entourée de grands basshis de marbre blanc , qui réfléchissaient au fond de leurs eaux transparentes ses dômes, ses galeries et ses portes:

LA CHAUHIÈKF: INDIËMNt;.

tout autour régnaient de fastes cours et des jardins environnés de grands bâtimens où logeaient les brames qui la desservaient.

l.es pions du docteur coururent Tannoncer, et aussitôt une troupe déjeunes bayadères sortit d'un des jardins, et vint au devant de lui en chantant et en dansant au son des tambours de basque. Elles avaient pour colliers des cordons de fleurs de mougris, et pour ceintures des guirlandes de fleurs de frangipanier. Le docteur, entouré de leurs parfums , de leurs danses et de leur musique, s'avança jusqu'à la porte de la pagode, au fond de laquelle il aperçut, à la clarté de plusieurs lampes d'or et d'argent, la statue de Jagrenat, la septième incarnation de Brama, en forme de pyramide, sans pieds et sans mains , qu'il avait perdus en voulant porter le monde pour le saurer '. A ses pieds étaient prosternés, la foce contre terre, des pénitens, dont les uns promettaient, à haute voix , de se faire accrocher, le jour de sa fête, à son char par les épaule^ et les autres, de se faire écraser sous ses rones. Quoique le spectacle de ces fenatiqnes , qui poussaient de profonds gémissemens en prononçant leurs horribles vœux, inspirât une sorte de terreur, le docteur se préparait à entrer dans la pagode , lorsqu'un vieux brame , qui en gardait la porte , l'arrêta, et lui demanda quel était le sujet qui ramenait. Lorsqu'il l'eut appris, il dit an docteur : « Qu'attendu sa qualité de frangui, ou d'impur, il » ne poinait se présenter ni devant Jagrenat , ni » devant son grand-prétre, qu'il n'eAt été lavé trois » fois daa^ un des lavoirs du temple, et qu'il n'eût » rien sur lui qui fût de la dépouille d'aucun ani- » mal , mais surtout ni poil de vache, parce qu'elle » est adorée des brames ; ni poil de porc , parce » qu'U leur est en horreur. — Comment feraî-je » donc? lui répondit le docteur. .T'apporte en pré- » sent, au chef des brames, un tapis de Perse, de » poil de chèvre d'Angora, et des étofVes de la w Chine , qui sont de soie. — Toutes choses , re- » partit le brame, offertes au temple de Jagrenat, » ou à son grand-prétre, sont poriflées par le don » même; mais il n'en peut être ainsi de voshabtl- 1* lemcns. r> Il fallut donc que le docteur ûtât son surtout de laine d'Angleterre, ses souliers de pean de chèvre et son chapeau de castor. Ensuite, h* vieux brame l'ayant lavé trois fois, le revêtit d'une toile de coton couleur de sandal, et le conduisit à rentrée de l'appartement du chef des brames. Le docteur se préparait à y entrer, tenant sons son bras le livre des questions de la Société royale , lorsque son introducteur lui demanda de quelle

' Vfiy^z Kirdipr.

manière ce livre était couvert. Il est relié en veau, répondit le docteur. — Comment ! dit le brame hors de lui, ne vous ai-je pas prévenu que la vache était adorée des brames ? et vous osez vous présenter devant leur chef avec un livre couvert de la peau d'un veau ! Le docteur aurait été obligé d'aller se purifler dans le Gange, s'il n'eût abrégé toute difflculté en présentant quelques pagodes oo pièces d'or à son introducteur. Il laissa donc le li\Te des questions dans son palanquin ; mais il s'en consolait en lui-même, en disant : a Au bont du compte, je n'ai que trois questions à foire à ce docteur indien. Je serai content s'il m'apprend par quel moyen on doit chercher la vérité, où on peut la trouver , et s'il font la communiquer aux hommes. »

Le vieux brame introduisit donc le docteur anglais, revêtu de sa toile de coton, nu-tête et nupieds, chez le grand- prêtre de Jagrenat , dans un vaste salon, soutenu par des colonnes de bois de sandal. Les murs en étaient verts , étant corroyés de stuc mêlé de bouze de vache , si brillant et si poli qu'on pouvait s'y mirer. Le plandier était coo- ▼ert de nattes très-flnes, de six pieds de long sar autant de large. Au fond du salon était une estrade, entourée d'une balustrade de bois d'ébènc; et sur cette estrade, on entrevoyait, à travers vn treilfis de cannes d'Inde vernies en rouge , le vénérable chef des paiidects avec sa barbe Manche , et trois llls de ootoo passés en bandoulière , suivant l'usage des brames. Il était assis sur un tapis jaune, les jambes croisées, dans tm état d'immotîilité si parfaite , qu'il ne remuait pas même les yeux. Quelques-uns de ses disciples chassaient les mouches autour de lui avec des éventails de queue de paon ; d'autres brûlaient dans des cassolettes d'argent des parfums de bois d'aloès; et d'antres jouaient du tympanon sur un mode très-doux. Le reste, en grand nombre, parmi lesquels étaient des laquirs, des joguis et des santons, était rangé sur plusieurs files , des deux côtés de la salle , dans un profond silence , les yeux Oxés en terre , et les bras croisés sur la poitrine.

Le docteur voulut d'abord s'avancer jusqu'au chef des pandects pour lui faire son compliment ; mais son introducteur le retint à neuf nattes de là , en lui disant que les omralis, ou grands seigneum indiens, n'allaient pas plus loin; que les rajahs, ou souverains de l'Inde , ne s'avançaient qiî'à six nattes; les princes , fîls du Mogol , à trois ; et qu'oit n'accordait qu'au Mogol l'honneur d'approcher jusqu'au vénérable dief , pour lui baiser les pieds.

Cependant plusieurs brames apportèrent , jusqu'au pied de Testrade , le télescope, les cliittes ,

LA CHAUMIÈRE INDIENNE

ks pièces de soie et le tapis, qae les gens do docteur avaient déposés à l'entrée de la salle; et le vieux brame y ayant jeté les yeux , sans donner aucune marque d'approbation, on les emporta dans rintérieur des appartemens.

Le docteur anglais allait commencer un fort beau discours en langue indou , lorsque son introducteur le prévint qu'il devait attendre que le grandprêtre l'interrogeât. Il le fit donc asseoir sur ses Ulons, les jambes croisées comme un tailleur, suivant l'usage du pays. Le docteur murmurait en lui-même de tant de formalités; mais que ne faiton pas pour trouver la vérité , après être venu la chercher aux Indes?

Dès que le docteur se fut assis , la musique se tut , et après quelques momens d'un profond silence, le chef des pandects lui fit demander pourquoi il était venu à Jagrenat.

Quoique le grand-prëtre de Jagrenat eut parlé en langage indou assez distinctement pour être entendu d'une partie de l'assemblée, sa parole fut portée par un faquir qui la donna à un autre , et cet autre à un troisième, qui la rendit au docteur. Celui-ci répondit dans la même langue : « Qu'il était venu à Jagrenat consulter le chef des brames, sur sa grande réputation, pour savoir de lui par quel moyen on pourrait connaître la vérité. »

La réponse du docteur fut rapportée au chef des pandects par les mêmes interlocuteurs qui avaient été chargés de la demande. Il en fut ainsi du reste du colloque.

Le vieux chef des pandects , après s'être un peu recueilli, répondit : « La vérité ne se peut connaître que par le moyeu des brames. » Alors toute l'assemblée s'inclina, en admirant la réponse de son chef.

« Ou faut-il chercher la vérité? reprit assez vivement le docteur anglais. — Toute vérité , répondit le vieux docteur indien, est renfermée dans les quatre beths, écrits il y a cent vingt mille ans dans la langue hanscrit, dont les seuls brames ont l'intelligence. »

A CCS mots, tout le salon retentit d'applaudissemens.

Le docteur, reprenant son sang-froid , dit au grand-prêtre de Jagrenat : a Puis<|ue Dieu a renfermé la vérité dans des livres dont l'intelligence n'est réservée qu'aux brames, il s'ensuit donc que Dieu en a interdit la connaissance à la plupart des hommes, qui ignorent même s'il existe des brames : or, si cela était. Dieu ne serait pas juste. »

« Brama l'a voulu ainsi, reprit le grand-prêtre. On ne peut rien opposer ù la volonté de Brama. » Les applaudissemens de l'assemblée redoublèrent.

Dès qu'ils se furent apaisés, l'Anglais proposa n troisième question : a Fautril communiquer U vérité aux hommes? 1»

« Souvent, dit le vieux paudect, c'est prudence de la cacher à tout le monde , mais c'est an devoir de la dire aux brames. »

a Comment ! s'écria le docteur anglais en colère, il feut dire la vérité aux brames , qui ne la disent à personne ! En vérité y les brames sont bien injustes. »

A ces mots , il se Gt un tumulte épouvantable dans l'assemblée. Elle avait entendu sans murmurer taxer Dieu d'injustice; mais il n'en fut pas de même quand elle s'entendit appliquer ce re^codbt. Les pandects, les foquirs, les santons, les jognis, les brames et leurs disciples, voulaient ai^giunenter tous à la fois contre le docteur anglais; mais le grand-prêtre de Jagrenat fit cesser le bruit en frappant des mains, et disant d'une voix très-distincte : a Les brames ne disputent point comme les docteurs de l'Europe. » Alors s'étant levé, il se retira aux acclamations de toute l'assemblée, qui murmurait hautement contre le docteur, et lui aurait peut-être fait un mauvais parti sans la crainte des Anglais, dont le crédit est tout-puissant sur les bords du Gange. Le docteur étant sorti du salon, son introducteur lui dit : « Notre très-vénérable père vous aurait foit présenter, suivant l'usage, le sorbet, le bétel et les parfums, mais vous l'avez âché. — Ce serait à moi à me fâcher, reprit le docteur, d'avoir pris tant de peines inutiles. Mais de quoi donc votre chef a-t-il à se plaindre ? — Comment, reprit l'introducteur, vous voulez disputer contre lui! Ne savez-vous pas qu'il est l'oracle des Indes , et que chacune de ses paroles est un rayon d'intelligence? — Je ne m'en serais jamais douté, » dit le docteur, en prenant son surtout , ses souliers et son chapeau. Le temps était à l'orage, et la nuit s'approcliait; il demanda à la passer dans un des logemens de la pagode , mais on lui refusa d'y couclier, à cause qu'il était frangui. Comme la cérémonie l'avait fort altéré, il demanda à boire. On lui apporta de l'eau dans une gargoulette; mais dès qu'il y eut bu , on la cassa, parce que, comme frangui, il l'avait souillée en buvant à même. Alors le docteur, très-piqué, appela ses gens prosternés en adoration sur les degrés de la pagode , et étant remonté dans son palanquin , il se remit en route par l'allée des bambous , le long de la mer, à l'entrée de la nuit, et sous un ciel couvert de nuages. Chemin foisant , il se disait à lui-même : Le proverbe indien est bien vrai : tout £uro|iéen ({ui vient aux Indes gagne de la fiatience , s'il n'en a pas; et il la perd s'il

LA CHAUMIÈRE INDIENNE

en a. Pour moi, j'ai perdu la mienne. G)mmenl ! je ne pourrai savoir par quel moyen on peut trouver la vérité , où il fout la cherclier, et s'il faut la communiquer aux Iionuues! L'homme est donc condanwé par toute la terre et aux erreurs et aux disputes : c*était bien la peine de venir aux Indes consulter les brames!

Pendant que le docteur raisonnait ainsi dans son palanquin, il survint un de ces ouragans qu'on appelle aux Indes un tiphon. Le vent venait de la mer, et foisait refluer les eaux du Gange, les brin sait en écume contre les lies de son embouchure. Il enlevait de leurs rivages des colonnes de sable , et de leurs forêts des nuées de feuilles, qu'il emportait péle-méle à travers le fleuve et les campagnes, jusqu'au liaut des airs. Quelquefois il s'engouffrait dans l'allée des bambous , et quoique ces roseaux indiens fussent aussi élevés que les plus grands arbres, il les agitait comme Therbe des prairies. On voyait, à travers les tourbillons de poussière et de feuilles, leur longue avenue tout ondoyante, dont une partie se renversait à droite et à gauche jusqu'à terre, tandis que l'autre se relevait en gémissant. Les gens du docteur, dans la crainte d'en être écrasés, ou d'être submergés par les eaux du Gange qui débordaient déjà leurs rivages, prirent leur chemin à travers les champs, en se dirigeant au hasard vers les liauteurs voisines. Cependant, la nuit vint; et ils marcliaient depuis trois heures dans l'obscurité la plus profonde, ne sachant où ils allaient, lorsqu'un éclair, fendant les nues et blancliissant tout l'horizon, leur fit voir bien loin sur leur droite la pagode de Jagrenat , les îles du Gange , la mer agitée , et tout près , devant eux, un petit vallon et un bois entre deux collines. Ils coururent s'y réfugier, et déjà le tonnerre faisait entendre ses lugubres roulemens, lorsqu'ils arrivèrent à l'entrée du vallon. Il était flanqué de rochers, et rempli de vieux arbres d'une grosseur prodigieuse. Quoique la tempête courbât leurs cimes avec d'horribles mugisse mens , leurs troncs monstrueux étaient mébranlables comme les rochers qui les environnaient. Cette portion de forêt antique paraissait l'asile du repos , mais il était difficile d'y pénétrer. Des rotins, qui serpentaient à son orée, couvraient le pied de ces arbres, et des lianes qui s'enlaçaient d'un tronc à l'autre, ne présentaient de tous côtés qu'un rempart de feuillages où paraissaient quelc|ues cavernes de verdure, mais qui n'avaient |K)int d'issue. Cependant les reispoutes s'y étant ouvert im passage avec leurs sabres, tous les gens de la suite y entrèrent avec le palanquin. Ils s'y croyaient à l'abri de l'orage, lorsque la |iluie qui

tombait à verse forma autour d'eux miUe torrens. Dans cette perplexité , ils aperçurent sous les arbres, dans le lieu le plus étroit du vallon, une lumière et une cabane. Le masalchl y courut pour allumer son flambeau; mais il revint un peu après hors d'haleine, criant : a N'approchez pas d'ici , il y a un paria ! » Aussitôt la troupe effrayée cria : a Un paria ! im paria ! » Le docteur, croyant que c'était un animal féroce, mit la main sur ses pistolets, tt Qu'est-ce qu'un paria .^ demanda-t-il à son porte-flambeau. — C'est, lui répondit celuici, un homme qui n'a ni foi ni loi. — C'est , ajouta le chef des reispoutes, un Indien de caste si infâme, qu'il est permis de le tuer si on en est seulement touché. Si nous entrons chez lui , nous ne pouvons, de neuf lunes, mettre le pied dans aucune pagode, et pour nous purifier, il faudra nous baigner neuf fois dans le Gange , et nous faire laver autant de fois, de la tête aux pieds, d'urine de vache, par la main d'un brame. » Tous les Indiens s'écrièrent : a Nous n'entrerons point chez un paria. — Comment , dit le docteur à son porte-flambeau , avez-vous su que votre compatriote était un paria, c'est-à-dire sans foi ni loi ? — C'est, répondit le porte-flambeau , que lorsque j'ai ouveit sa cabane , j'ai vu qu'il était couché avec son diien sur la même natte que sa femme , à laquelle il présentait à boire dans une corne de vache. « Tous les gens de la suite du docteur répétèrent : Nous n'entrerons point chez un paria. — Restez ici si vous voulez, leur dit l'Anglais; pour moi toutes les castes de l'Inde me sont égales , lorsqu'il s'agit de me mettre à l'abri de la pluie. »

En disant ces mots, il sauta en bas de son palanquin, et prenant sous son bras son livre de questions avec son sac de nuit, et à la mam ses pistolets et sa pipe , il s'en vint tout seul à la porte de la cabane. A peine il y eut frappé, qu'un homme d'une physionomie fort douce vint lui en ouvrir la porte, et s'éloigna de lui aussitôt, en lui disant : « Seigneur, je ne suis qu'un pauvre paria , qui ne suis pas digne de vous recevoir; mais si \ous jugez à propos de vous mettre à l'abri diez moi , vous m'honorerez beaucoup. — Mon frère , lui répondit l'Anglais, j'accepte de bon cœur votre hospitalité. » Cependant le paria sortit avec une torche à la main, une charge de bob sec sur son dos , et un panier plein de cocos et de bananes sous son bras ; il s'approcha des gens de la suite du docteur, qui étaient à quelque distance de là sous un arbre , et leur dit : « Puisque vous ne voulez pas nie faire l'honneur d'entrer chez moi , voilà des fruits enveloppés de leurs écorces que vous pouvez manger sans être souillés, et voilà du feu pour

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vous séclier et vous préscner des tigres. Que Dieu vous consen-e ! » Il rentra aussitôt dans sa cabane , et dit au docteur : a Seigneur, je vous le répète, je ne suis qu'un malheureux |)aria; mais, comme à votre teint blanc et à vos lial)its je vois que vous n'êtes pas Indien, j'espère que vous n'aurez pas de répugnance pour les aliniens que vous présentera votre fmuvre serviteur. » En même temps il mit à terre, sur ime natte, des mangues, des pommes de crème , des ignames , des patates cuites sous la cendre , des bananes grillées , et un pot de riz accommodé au sucre et au lait de coco ; après quoi il se retira sur sa natte, auprès de sa femme et de son enfant , endormi près d'elle dans un berceau. « Homme vertueux, lui dit l'Anglais, vous valez beaucoup mieux que moi , puisque vous faites du bien à ceux qui vous méprisent. Si vous ne m'honorez de votre présence sur cette même natte , je croirai que vous me prenez moi-même pour un homme méchant , et je sors à l'instant de votre cabane , dussé-je être noyé par la pluie , ou dévoré par les tigres. »

Le paria vint s'asseoir sur la même natte que son hôte, et ils se mirent tous deux à manger. Cependant le docteur jouissait du plaisir d'être en siVeté au milieu de la tempête. La cabane était inébranlable : outre qu'elle était dans le plus étroit du vallon, elle était Ixltiesous un arbre de war ou figuier des banians , dont les branches , qui poussent des paquets de racines à leurs extrémités, forment autant d'arcades qui appuient le tronc principal. Le feuillage de cet arbre était si épais, qu'il n'y passait pas une goutte de pluie; et quoique l'ouragan fit entendre ses terribles rugissemens entremêlés des éclats de la foudre, la fumée du foyer qui sortait par le milieu du toit, et la lumière de la lampe n'étaient [Kis même agitées. Le docteur admirait autour de lui le cahne de l'Indien et de sa femme , encore plus profond que celui des élémens. I^ur enfant, noir et poli comme l'ébène , donnait dans son berceau ; sa mère le l)erçait avec son pied, tandis qu'elle s'amusait à lui faire un collier avec des |K)is d'angolcs rouges et noirs. Le père jetait alternativement sur l'un et sur l'autre des regards pleins de tendresse. Enfin, jusqu'au chien prenait part au bonheur commun ; couché avec un chat auprès du feu , il entr'ouvrait de temps en temps les yeux, et soufurait en regardant son maître.

Dès que l'Anglais eut cessé de manger, le paria lui présenta un charbon de feu pour allumer sa pipe, et ayant pareillement allumé la sienne, il fit un signe à sa femme, (|ui apporta sur la natte deux tasses de coco et une grande calebasse pleine de punch, qu'elle avait préparé, pendant le souper.

avec de l'eau , de l'arrack , du jus de citron et do jus de canne de sucre.

Pendant qu'ils fumaient et buvaient ahemativement, le docteur dit à l'Indien : « Je ygos crois on des honmies les plus heureiuc que j'aie jamais rencontrés, et par conséquent un des plus sages. Per* mettez-moi de vous faire quelques questions. Comment êtes-vous si tranquille au milieu d'un si terrible orage? Vous n'êtes cependant à coorert que par un arbre, et les arbres attirent la foudre. Jamais , répondit le paria , la fbudre n'est tombée sur un figuier des banians.-^yoilà qui est fort curieux, reprit le docteur; c'est sans doote parce que cet arbre a une électricité négative comme le laorier. — Je ne vous comprends pas, repartit le paria; mais ma femme croit que c'est parce que le dieu Brama se mit un jour à l'abri sous son feuillage : pour moi, je pense que Dieu, dans ces climats orageux, ayant donné au figuier des banians un feuillage fort épais et des arcades, pour y mettre les hommes à l'abri de l'orage , il ne permet pas qu'ils y soient atteints do tonnerre. — Voire réponse est bien religieuse, repartit le docteur. Ainsi c'est votre confiance en Dieu qui vous tranquillise. La conscience rassure mieux que la science. Dites-moi, je vous prie , de quelle secte vous êtes; car vous n'êtes d'aucune de celles des Indes , puisque aucun Indien ne veut communiquer avec vous. Dans la liste des castes savantes (|ue je devais consulter sur ma roule , je n'y ai point trouvé celle des parias. Dans quel canton de l'Inde est votre pagode? — Partout, répondit le paria : ma pagode c*est la nature ; j'adore son Auteur au lever du soleil, et je le bénis àson coudier. Instruit par le malheur, jamais je ne refuse mon secours à un plus malheureux que moi. Je tâche de rendre heureux ma femme , mon en&nt , et même mon chat et mon chien. J'attends la mort à la fin de ma vie, comme un doux sommeil à la fin du jour. — Dans quel livre avez-vous puisé ces principes? demanda le docteur. — Dans la nature, répondit l'Indien; je n'en connais pas d'autre. — Ah! c'est un grand livre, dit l'Anglais: mais qui vous a appris â y lire? — Le malheur, reprit le paria : étant d'une caste réputée infSime dans mon pays, ne pouvant être Indien , je me suis (ni homme ; repoussé par la société, je me suis réfugié dans la nature. — Mais dans votre solitude vous avez au moins quelques livres? reprit le doctemr. — Pa» un seul , dit le paria; je ne sais même ni lire ni écrire. — Vous vous êtes épargné bien des doutes, dît le docteur en se frottant le front. Pour moi, j'ai été envoyé d'Angleterre, ma patrie, pour cherdier la vérité chez les savans de quantité de nations^

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aiin d*édairer les hommes et de les rendre plus lieureox; mais après bien des recherdies vaines, et des disputes fort graves, j'ai conclu que la recherche de la vérité était une folie, parce que quand on la trouverait, on ne saurait à qui la dire sans se faire beaucoup d'ennemis. Parlez-moi sincèrement, ne pensez-vous pas comme moi? — Quoique je ne sois qu'un ignorant , répondit le paria , puisque vous me permettez de dire mon avis, je pense que tout honmie est obligé de chercher la vérité pour son propre bonheur; autrement, il sera avare, ambitieux, superstitieux, méchant, anthropophage même, suivant les préjugés ou les intérêts de ceux qui l'auront élevé. »

Le docteur, qui pensait toujours aux trois que»* tions qu'il avait proposées au dief des pandects, fut ravi de la réponse du paria, a Puisque vous croyez, lui dit-il, que tout homme est obligé de dierdier la vérité , dites-moi donc d'abord de quel moyen on doit se servir pour la trouver; car nos sens nous trompent , et notre raison nous égare encore davantage.La raison diffère presque chez tons les hommes ; elle n'est,' je crois, au fond, que l'intérêt particulier de chacun d'eux : voilà pourquoi elle est si variable par toute la terre. Il n'y a pas deux religions, deux nations, deux tribus, deux fomiUes, que dis-je ? il n'y a pas deux hommes qui pensent de la même manière. Avec quel sens donc doit-on cherclier la vérité , si celui de l'intelligence n'y peut servir? — Je crois, répondit le paria, que c'est avec un cœur simple. Les sens et l'esprit peuvent se tromper, mais un cœur simple, encore qu'il puisse être trompé, ne trompe jamais. »

« Votre réponse est profonde , dit le docteur. U faut d^abord chercher la vérité avec son cœur, et non avec son esprit. Les hommes sentent tous de la même manière, et ils raisonnent différemment, parce que les principes de la vérité sont dans la nature , et que les conséquences qu'ils en tirent sont dans leurs intérêts. C'est donc avec un cœor simple qu'on doit chercher la vérité; car un cœur simple n'a jamais feint d'entendre ce qn'il n'entendait pas, et de croire ce qu'il ne croyait pas. Il n'aide point à se tromper, ni à tromper ensuite les autres: ainsi un cœur simple, loin d'être fiiible comme ceux de la plupart des hommes séduits par leurs intérêts, est fort, et tel qu'il convient pour chercher la vérité et pour la garder. — Vous avez développé mon idée bien mieux que je n'aurais fait, reprit le paria. La vérité est comme la rosée du ciel ; pour la conserver pure, il faut la recueillir dans un vase pur. »

a C'est fort bien dit, homme sincère, reprit l'Anglais; mais le plus difficile reste à trouver. Où (^ut-

il trouver la vérité? Un cœur simple dépend de nous, mais la vérité dépend des autres hommes. Où la trouvera-t-on , si ceux (pii nous environnent sont séduits par leurs préjugés, ou corrompus par leurs intérêts, comme ils sont pour la plupart ? J'ai voyagé chez lieaucoup de peuples; j'ai fouillé leurs bibliothèques, j'ai consulté leurs docteurs, et je n'ai trouvé partout que contradictions , doutes et opinions mille fois plus variées que leurs langages. Si donc on ne trouve pas la vérité dans les plus célèbi*es dépôts des connaissances humaines , où fandi-a-t-il l'aller chercher? à quoi servira d'avoir un cœur simple parmi des hommes qui ont l'esprit faux et le cœur corrompu ? — La vérité me serait suspecte, répondit le paria, si elle ne venait à moi que par le moyen des hommes: ce n'est point parmi eux qu'il &ut la chercher, c'est dans la nature. La nature est la source de tout ce qui existe; son langage n'est point inhitelligible et variable, comme celui des hommes et de leurs livres. Les hommes font des livres, mais la nature fait des choses. Fonder la vérité sur un livre , c'est comme si on la fondait sur un tableau , ou sur une statue , qui ne peut intéresser qu'un pays, et que le temps altère chaque jour. Tout livre est Fart d'un homme, mais la nature est l'art de Dieu. »

a Vous avez bien raison, reprit le docteur, la nature est la source des vérités naturelles; mais où est, par exemple, la source des vérités historiques, si ce n'est dans les livres ? comment donc s'assurer aujourd'hui de la vérité d'un fait arrivé il y a deux mule ans ? Ceux qui nous l'ont transmis étaient-ils sans préjugés, sans esprit de parti ? avaient-ils un cœur simple? D'ailleurs, les livres mêmes qui nous le transmettent n'ont-ils pas besoin de copistes , d'imprimeurs, de commentateurs, de traducteurs; et tous ces gens-là n'altèrent-ils pas plus ou moins la vérité? comme vous le dites fort bien, un livre n'est que l'art d'un homme. Il faut donc renoncer à toute vérité historique, puisqu'elle ne peut nous parvenir que par le moyen des hommes, sujets à l'erreur. — Qu'importe à notre bonheur, dit l'Indien, l'histoire des choses passées? L'histoh-e de ce qui est, est l'histoire de ce qui a été et de ce qui sera.

a Fort bien, dit l'Anglais ; mais vous conviendrez que les vérités morales sont nécessaires an bonheur dn genre humain. Comment donc les trouver dans la nature ? Les animaux s'y font la guerre , s'entretuent et se dévorent; les élémens mêmes combattent contre les élémens : les hommes en agiront-ils de même entre eux ? — Oh ? non, répondit le bon paria; mais chaque homme trouvera la règle de sa conduite dans son propre

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