LE CAFÉ DE SURATE
il y avait encore des chrétiens abyssins , des Coplites, des Tartares lamas, des Aral)es ismaélites et des Guèbres ou adorateurs du feu. Tous disputaient sur la nature de Dieu et sur son culte, chacun soutenant que la véritable religion n'était que dans son pays.
II y avait là un lettré de la Chine, disciple de Confucius, ({ui voyageait |)0ur son instruction. Il était dans un coin du café, prenant du thé, écoutant tout et ne disant mot. Le douanier turc , s'adressant à lui , lui cria d'une voix forte : Bon Chinois , (|ui (gardez le silence , vous savez que beaucoup de religions ont pénétré à la Chine. Des marchands de votre pays, qui avaient besoin ici de mes services , me Tout dit , en m'assurant que celle de Mahomet était la meilleure. Rendez comme eux justice à la vérité : que peusez-vous de Dieu et de la religion de son propliète ? Il se. fit alors un grand silence dans le café. Le disciple de Confucius, ayant retiré ses mains dans les larges manches de sa robe, et les ayant croisées sur sa poitrine, se recueillit en lui-même, et dit d'une voie douce et posée : Messieurs , si vous me permettez de vous le dire , c'est Tambition qui empêche, en toutes choses , les hommes d'être d'accord ; si vous avez la patience de m'entendre, je vais vous en citer un exemple qui est encore tout frais à ma mémoire. Lorsque je partis de la Chine pour venir à Surate, je m'embarquai sur un vaisseau anglais qui avait fait le tour du monde. Chemin faisant , nous jetâmes l'ancre sur la côte orientale de Sumatra. Sur le midi, étant descendus à terre avec plusieurs gens de l'équipage , nous fûmes nous asseoir sur le bord de la mer, près d'un petit village, sous des cocotiers, à l'ombre desquels se reposaient plusieurs hommes de divers pays. Il y vint un aveugle qui avait perdu la vue à force de contempler le soleil. Il avait eu l'ambitieuse folie d'en comprendre la nature, afin de s'en approprier la lumière. Il avait tenté tous les moyens de ropti({ue, de la chimie, et même de la nécromancie, pour renfermer un de ses rayons dans une l>outeille; n'ayant pu en venir à bout , il disait : La lumière du soleil n'est |K)int un fluide , car elle ne peut être agitée par le vent; ce n'est |K)int un solide, car on ne peut en détaclicr des morceaux ; ce n'est point un feu , car elle ne s'éteint point dans l'eau ; ce n'est point un esprit , puisqu'elle est visible ; ce n*est })oint un corps, puisipion ne peut la manier; ce n'est pas même nu mouvement, pulM|u'elle n'agite pas les cor|)s les plus légers : ce n'est donc rien du tout. Enfin , à force de contempler le soleil et de raisonner sur sa lumière, il en avait perdu les yeux, et qui pis est , la raison. Il croyait que c'était non
pas sa vue, mais le soleil qui n'existait pins dm l'univers. Il avait pour conducteur un nègre qui , ayant fait asseoir son maître à l'ombre d'un cocotier , ramassa par terre un de ses cocos , et se mit à faire un lampion avec sa coque , une mèche avec son caire , et à exprimer de sa noix un peu d!huiJe pour mettre dans son lampion. Pendant que )t nègre s'occupait ainsi , l'aveugle lui dit en soupirant : Il n'y a donc plus de lumière au monde?— Il y a celle du soleil , répondit le nègre. — Qo'eâce que le soleil ? reprit l'aveugle. — Je n'en sais rien , répondit l'Africain, si ce n'est que son lever est le commencement de mes travaux,, et son cou-, dier en est la fin. Sa lumière m'intéresse moins que celle de mon lampion qui m'éclaire dans ma case : sans elle , je ne pourrais vous servir pendant la nuit. Alors, montrant son petit coco, il dit : Voilà mon soleil. A ce propos , un honune do village, qui marchait avec des liéqulUes, se mit i rire : et , croyant que l'aveugle était un aveugle-né, il lui dit : Apprenez (|ue le soleil est un globe de féu qui s'élève tous les jours dans la mer , et qui se couche tous les soirs à l'occident dans les montagnes de Sumatra. C'est ce que vous verriez vousmême ainsi (]ue nous tous , si vous jouissiez de la vue. Un pêcheur prit alors la parole et dit au boiteux : On voit bien que vous n'êtes jamais, sorti de votre village. Si vous aviez des jambes , et que vous eussiez fait le tour de nie de Sumatra « vous sauriez que le soleil ne se couche point dans ses montagnes ^ mais il sort tous les matins de la mer, et il y rentre tous les soirs pour se rafraichii^ c'est ce que je vois tous les jours le long des côtes. Un habitant de la presqu'île de l'Inde dit alors au pèciicur : Comment un homme qui a le sens comuiun peut -il croire que le soleil est un globe de feu, et que chaque jour il sort de la mer , et qu'il y rentre sans s'éteindre? Apprenez donc que le soleil est une deuta ou divinité de mon pays , qu'il parcourt tons les jours le ciel sur un diar , tournant autour de la montagne d'or de Merouwa ; que lors(|u'il s'éclipse , c'est qu'il est englouti par les serpens ragou et kétou , dont il n'est délivré que par les prières des Indiens sur les bords do Gange. C'est une ambition bien folle à un habitant de Sumatra de croire qu'il ne luit que sur l'horizon de son lie; elle ne peut entrer que dans la tête d'un homme (]ui n'a navigué que dans une pirogue. Un lascar , patron d'une barque de commerce qui était à l'ancre, prit alors la parole, et dit : (]'est une ambition encore plus folle de croire que i le soleil préfère l'Inde à tous les pays du monde. I J'ai voyagé dans la mer Rouge, sur les ctkes de I l'Arabie, à Madagascar, aux lies Moluques et aux
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Philippines ; le soleil édaire tous ces pays , ainsi que F Inde. Il ne toame point autour d'une montagne ; mais il se lève dans les lies du Japon , qu'on appelle pour cette raison Jepon ou Gé-puen , naissance du soleil , et il se couche bien loin à Toccident , derrière les Iles d'Angleterre. J'en suis bien siir , car je Tai ouï dire dans mon enfance à mon grand-père , qui avait voyagé jusqu'aux extrémités de la mer. Il allait en dire davantage , lorsqu'un matelot anglais de notre équipage l'interrompit, en disant : Il n*y a point de pays où l'on connaisse inieux le cours du soleil qu'en Angleterre : apprenez donc qu'il ne se lève et ne se couche nulle |)art. Il fait sans cesse le tour du monde ; et j'en suis bien certain , car nous venons de le faire aussi , et nous l'avpns rencontré partout. Alors, prenant un rotm des mains d'un des auditeurs, il traça un cercle sur le sable , tâchant de leur expliquer le cours du soleil d'un tropique à l'autre ; mais , n'en pouvant venir à bout , il prit à témoin de tout ce qu'il voulait dire le pilote de son vaisseau. Ce pilote était un homme sage qui avait entendu toute la dispute sans rien dire ; mais quand il vit que tous les auditeurs gardaient le silence pour l'écouter, il prit alors la parole , et leur dit : « Chacun de vous » trompe les autres et en est trompé. Le soleil ne » tourne point autour de la terre , mais c'est la » terre qui tourne autour de lui, lui présentant » tour à tour, en vingt-quatre heures, les lies du » Japon , des Philippines , les Moluques , Sumatra, » l'Afrique, l'Europe, l'Angleterre et bien d'au- » très pays. Le soleil ne luit point seulement pour » une montagne, une lie, un horizon, une mer,
V ni même pour la terre ; mais il est au centre de » r univers , d'où il éclaire avec elle cinq autres » planètes qui tournent aussi autour de lui, et » dont quelques-unes sont bien (dus grosses que » la terre, et bien plus éloignées qu'elle du soleil.
V Tel est entre autres Saturne, de trente mille » lieues de diamètre, et qui en est à deux œnt v quatre-vingt-cinq millions de lieues de distance. » Je ne parle pas des lunes qui renvoient aux pla* » nètes éloignées du soleil sa lumière , et qui sont » en bon nombre. Chacim de vous aurait une idée » de ces vérités , s'il jetait seulement, la nuit, les » yeux au ciel, et s'il n'avait pas l'ambition de » croire que le soleil ne luit que pour son pays. » Ainsi parla, au grand étonnement de ses auditeurs, le pilote qui avait fait le tour du monde et observé les cieux.
Il en est de même , ajouta le disciple de Confnoius , de Dieu comme du soleil. Chaque homme croit l'avoir à lui seul , dans sa chapelle , on au moins dans son pays. Cliaque peuple croît renfer-
mer dans ses temples celui que l'univers visible ne renferme pas. Cependant , est-il un temple comparable à celui que Dieu lui-même a élevé pour rassembler tous les hommes dans la même communion ? Tous les temples du monde ne sont foits qu'à rimitationde celui de la nature. On trouve, dans la plupart, des lavoirs ou bénitiers , des colonnes, des voûtes, des lampes , des statues, des inscriptions , des livres de la loi , des sacrifices, des autels et des prêtres. Mais dans quel temple y a-t^ il un bénitier aussi vaste que la mer, qui n'est point renfermé dans ime coquille ? d'aussi belles colonnes que les arbres des fbrêts, ou ceux des vergers chargés de fruits ? une voûte aussi élevée que le ciel , et une lampe aussi éclatante que le soleil? Où verra-t-on des statues aussi intéressantes que tant d*étres sensibles qui s'aiment, qui s'entr'aident et qui parlent ? des inscriptions aussi iiir telligibles et pins religieuses que les bienfaits mêmes de la nature ? un livre de la loi aussi universel que l'amour de Dieu fondé sur notre reconnaissance y et que l'amour de nos semblables sur nos propres intérêts? des sacrifices plus toucbans que ceux de nos louanges pour celui qui nous a tout donné, et de nos passions pour ceux avec lesquels nous devons tout partager? enfin un autel aussi saint que le cœur de l'iionune de bien, dont Dieu même est le pontife ? Ainsi plus l'homme étendra loin la puissance de Dieu, plus il approchera de sa connaissance ; et plus il aura d'indulgence pour les hommes, pins il imitera sa bonté. Que celui donc qui jouit de la lumière de Dieu , répandue dans tout l'univers, ne méprise pas le superstitieux qui n'en a[)erçoit qu'un petit rayon dans son idole , ni même l'atliée qui en est tout-à-fait privé , de peur qu'en punition de son orgueil, il ne lui arrive, comme à ce philosophe qui , vonlant s'approprier la lumière du soleil , devint aveugle , et se vit réduit, pour se conduire, à se servir du lampion d'un nègre.
Ainsi parhi le disciple de Confucius; et tous les gens du café qui disputaient sur l'excellence de leurs religions, gardèrent un profond silence.
nif DU CAPi DE SUIATE.
VOYAGE EN SILESIE
Lorsque je revenais de Russie en France, je me trouvais avec un bon nombre de voyageurs de différentes nations, sur le chariot de poste qui mène de Riga à Breslau. Nous étions rangés deux à deux , assis sur des bancs de bois , nos malles sous nos pieds, le ciel sur nos têtes, voyageant jour et nuit^ exposés à tontes les injures de l'air,
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et ne trouvant dans les auberges de la route que du pain noir, de l'eau-de-vie de grain et dncafé.Telle est la manière de voyager en Russie, en Prusse, en Mogne , et dans la plupart des pays du nord. Après avoir traversé, tantôt de grandes forêts de sapins et de bouleaux , tantôt des campagnes sablonneuses , nous entrâmes dans des montagnes couvertes de héires et de chênes , qui séparent la Pologne de la Silésie.
Quoique mes compagnons de voyage sussent le français, langue aujourd'hui universelle en Europe , ils parlaient fort peu. Un matin , au lever de Tanrore , nous nous trouvâmes sur une colline, auprès d'un château situé dans une position charmante. Plusieurs ruisseaux circulaient à travers ses longues avemies de tilleuls , et formaient au bas des lies plantées de vergers au milieu des prairies. Au loin , autant que la vue pouvait s'étendre, nous apercevions les riches campagnes de la Silésie, couvertes de moissons, de vUlages et de maisons de plaisance arrosées par l'Oder, qui les traversait comme un ruban d'argent et d'azur. « Oh li belle vue! s'écria un peintre italien qui allait à Dresde; il me semble voir le Milanais. » Un astronome de l'académie de Berlin se mit à dire : a Voilà de grandes plaines; on pourrait y tracer une longue base, et par ces clochers avoir une belle suite de triangles. » Un baron autrichien souriant dédaigneusement, répondit au géomètre : a Sachez (|ue cette terre est des plus P/obles d'Allemagne ; tous ces clochers que vous voyez lâ-bas en dépendent. — Cela étant , repartit un marchand suisse , les habitans y sont donc serfs. Par ma foi , c'est un pauvre pays. » Un officier hussard prussien , qui fumait sa pipe , la retira gravement de sa bouche , et se mit à dire d'un ton ferme : « Personne ici ne relève que du roi de Prusse. Il a délivré les Silésiens du joug de l'Autriche et de ses nobles. Je me souviens qu'il nous a fait camper ici il y a ((uatre ans. Oh ! les belles campagnes pour donner une bataille! j'établirais mes magasins dans le château , et mon artillerie sur ses terrasses. Je borderais la rivière avec mon infanterie , je mettrais ma cavalerie sur les ailes; et avec trente mille hommes j'attendrais ici toutes les forces de l'empire. Vive Frédéric î » A peine s'était-il remis a fumer, qu'un officier russe prit la parole : « Je ne voudrais pas, dit-il , vivre dans un pays comme la Silésie , ouvert à toutes les armées. Nos cosaques l'ont ravagé dans la dernière guerre, et sans nos troupes réglées qui les contmrenl , ils n'y auraient pas laissé une chaumière debout. C'est encore pis à présent. Les paysans peuvent y plaider contre leurs seigneurs. Les bourgeois y ont même de plus
grands privilèges dans leurs manidpalitës. J^aîme mieux les environs de Moscou. » Un jeune ëlodiant de Leipsiek répondit aux deux officiera : « Messieurs, comment pouvez -vous parler de guerre dans des lieux si cliarmans ? Permettezmoi de vous apprendre que le nom même de Silésie vient de Qimpi Elysii , Champs Élysiens. Il vaut mieux s'écrier avec Virgile :
Lfoori,
Hic ipso tecum ooiuaiiierer sevo.
O Lycoris! c'est ici qu'avec toi je voodrais être dissous par le temps. » A ces mots , pit>iionoéi( avec clialeur, une aimable inardiande de modes de Paris, qne l'ennui du voyage avait endormie, se réveilla , et , à la vue du beau paysage , s'écria à son tour : a Oh le délicieux pays ! il n'y manque que dos Français. Qu'avez-vous à Soupirer? dit-elle à un jeune rabbin qui était à ses côtés. — Voyez, dit le docteur juif, celte montagne là-bas avec sa pointe, elle ressemble au mont Sinaî. »Toot le monde se mit à rire. Mais un vieux ministre luthérien d'Erfurt , en Saxe, fronça le sourdl, et dit en colère : « La SUésie est une terre maudite , puisque la vérité en est bannie. Elle est sons le joug du papisme. Vous verrez , à l'entrée de Breslau , le palais des anciens ducs de Silésie, qui sert aujourd'hui de collège aux jésuites, quoique chassés de toute l'Europe. » Un gros marchand Hollandais, pourvoyeur de l'armée prussienne dans la dernière guerre , lui repartit : « Comment pouvezvous appeler maudite une terre couverte de tant de biens? Le roi de Prusse a fort bien feit de conc]uérir la Silésie ; c'est le plus beau fleuron de sa couronne. J'y aimerais mieux un arpent de jardin (fu'un mille carré dans la Marche sablonneuse de Brandebourg. » Nous arrivâmes, ainsi disputant, à Breslau , où nous mimes pied à terre dans une fort belle auberge. En attendant le dîner, on parla du maître du château. Le ministre saxon assura que c'était un scélérat , qui commandait l'artillerie prussienne au siège de Dresde ; qu'il avait écrasé , avec des bombes empoisonnées, cette malheureuse ville, dont la moitié des maisoas était encore abattue , et qu'il n'avait acquis sa terre que pardes contributions levées en Saxe. Vous vous trompez, répondit le baron ; il ne l'a eue que par son mariage avec une comtesse autrichienne, qui s'est mésalliée en l'épousant. Sa femme est aujourd'hui bien A plaindre : aucim de ses enfans ne pourra entrer dans le^ cliapitres nobles de l'Allemagne, car leur père n'est qu'un officier de fortune. — Ce que vous dites là , reprit le hussard prussien, lui fait honneur, et il en serait comblé aujourd'hui en Prusse, s'il ne l'avait perdu en sortant, à la
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paix , du service da roi. Cest un offider qui ne peut plus se montrer. » L*iiôte, qui fiaûsait mettre le couvert , dit : Messieurs, on voit bien que vous ne connaissez pas le seigneur dont vous parlez; c'est un liorame aimé et considéré de tout le inonde : il n'y a pas un mendiant dans ses domaines. Quoique catholique, il secourt les pauvres passans, de quelque pays et religion qu'ils soient. S'ils sont Saxons il les loge et les nourrit pendant troisjours, en compensation du mal qu'il a été obligé de leur faire pendant la guerre. Il est adoré de sa femme et de ses en&ns. Apprenez, répondit à rhôle le ministre luthérien, qu'il n'y a ni charité ni vertu dans sa communion. Tout son fait est pure hypocrisie , comme les vertus des païens et des papistes. »
Nous avions parmi nous plusieurs catholiques qui allaient élever une terrible dispute, lorsque l'hôte, s'étant mis à la principale place de la table, suivant l'usage de l'Allemagne , fit servir lediner. Alors on garda un profond silence, et chacun se nut à boire et à manger en voyageur. On fit fort bonne chère. On servit an dessert des pédies , des raisins et des melons. L'hôte dit alors à sa femme d'apporter, en attendant le café, quelques bonteilles de vin de Champagne, dont il voulait régaler la compagnie en l'honneur, dit-il , du seigneur du château , auquel il avait des obligations particulières. Les bouteilles étant arrivées, il les posa près de la dame française , en la priant d'en foire les honneurs. La joie parut alors sur tous les visages, et la conversation se ranima. Ma compatriote présenta à l'hôte le premier verre de son vin, en lui disant qu'on était aussi bien traité chez lui que dans les meilleures auberges de Paris , et qu'elle n'avait point connu de Français qui le surpassât en galanterie. L'ofTicier russe convint qu'il y avait plus de fruits à Breslau qu'à Moscou ; il compara la SUésie à la Livoniepour la fertilité, et il ajouta que la liberté des paysans rendait un pays mieux cultivé et leur seigneur plus heureux. L'astronome observa que Moscou était à peu près à la même latitude que Breslau , et "par conséquent susceptible des mêmes productions. L'ofBder hussard dit : « En vérité je trouve que le seigneur du château sur les terres duquel nous avons passé a fort bien foit de quitter le service. Après tout , notre grand Frédéric , après avoir fait glorieusement la guerre , passe une partie de son temps à jardiner et à cultiver lui-même des melons à Sans-Souci. » Tout le monde fut de l'avis du hussard. Le ministre saxon même se mit à dire que la Silésie était une belle et bonne province, que c'était dommage qu'elle fût dans l'erreur; mais qu'il ne doutait pas
que la liberté de conscience étant établie dans les états du roi de Prusse , tous les habitans , et surtout le maître du château , ne se rendissent à la vérité, et n'embrassassent la confession d'Aog»bourg : « car, ajouta-t-il , Dieu ne laisse point une bonne action sans récompense, et c'en est une qu*on ne peut trop louer dans un militaire qui a fait du mal aux gens de mon pays pendant la guerre , de leur foire du bien pendant la paix. » L'Iiôte alors proposa de boire à la santé de ce brave seigneur, ce qui fut exécuté aux applaudissemens de toute la compagnie.
Il n'y eut pas jusqu'au jeune rabbin qui ne voulut trinquer aussi avec elle. U dînait seul et tristement , de ses provisions , dans un coin de la salle, suivant la coutimie des juifs en voyage; il se leva, et vint présenter sa grande tasse de cuir â la dame, qui la lui remplit jusqu'au bord. Il la vida d'un seul trait : alors elle lui dit : a Que vous en semble, docteur? la terre qui produit d'aussi bon vin ne vaut-elle pas bien la terre promise? — Sans doute, madame, répondit-il d'un air riant, surtout quand ce bon vin est versé par d'aussi jolies mains. — Souhaitez donc , lui dit-elle , que votre Messie naisse en France , afin qu'il y rassemble vos tribus de toutes les parties du monde. — Plût à Dieu ! repartit l'Israélite; mais auparavant il fondrait qu'il fit la conquête de l'Europe, où nous sommes presque partout si misérables. U fondrait que ce fût un nouveau Cyrus , qui en forçât les différens peuples de vivre en paix entre eux et avec le genre humain. — Dieu vous entende! s'écrièrent hi plupart des convives.
J'admirais la variété d'opinions de tant de personnes qui disputaient avant de se mettre à table, et qui étaient d'un si parfoit accord lorsqu'elles en sortaient. J*en condus que l'homme était méchant dans le malheur, car c'en est un pour bien des gens d'être à jeun; et qu'il était bon dans le bonheur, car, quand il a bien dîné, il est en paix avec tout le monde, comme le sauvage de Jean- Jacques.
J'en tirai une autre conséquence plus importante , c'est que toutes ces opinions , qui avaient pour la plupart ébranlé la mienne tour à tour, venaient uniquement des éducations différentes de mes compagnons de voyage; et je ne doutai pas que diacun d'eux ne retournât à la sienne quand il serait de sang-froid.
Désirant fixer mon jugement sur les sujets de la conversation, je m'adressai à un voisin qui avait constamment gardé le silence , et m'avait pani d'une humeur toujours égale : « Que pensezvous, lui dis-je, de la Silésie, et du sdgneur du château ? — La Silésie , me répondit-il, est un
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PREAMBULE DE L'AIICADIE.
fort bon pays , puisqu'elle produit des fruits en abondance; et le seigneur du château est un excellent homme, puisqu'il fait du bien à tous les malheureux. Quant à la manière d'en juger, elle diffère dans chaque individu , suivant sa religion , sa nation , son état , son tempérament , son sexe , son âge, la saison de l'aimée , l'heure même du jour, et surtout d'après l'éducation qui donne la première et la dernière teinture à nos jugemens; mais quand on rapporte tout au bonheur du genre humain , on est sûr de juger comme Dieu agit. C'est sur la raison générale de l'univers que nous devons régler nos raisons particulières, conmie nous réglons nos montres sur le soleil. »
Depuis celle conversation, j'ai tâdié déjuger de tout comme ce philosophe; j'ai trouvé même qu'il en était de notre globe et de ses habitans comme de la Silésie : chacun s'en fait une idée d'après son éducation. Les astronomes n'y voient qu'un globe foit en fromage de Hollande, qui tourne autour du soleil avec quelques newtoniens; les militaires , des chami>s de bataille et des grades; les nobles , des terres seigneuriales et des vassaux; \e> prêtres, des communians et des excommuniés ; les marchands, des branches de commerce et de l'argent ; les peintres, des paysages; les épicuriens, des paradis terrestres. Mais le philosophe le considère par ses relations avec les besoins des hommes, et les hommes eux-mêmes par celles qu'ils ont entre eux.
FIN DU VOYAGE l!V SlUsil,
L'ARCADIE
FRAGMENT
SERVANT DE PRÉAMBILE
A L AUCADÏE.
Lorsqu'ils virent qu'après une si fâcheuse
expérience des hommes, je ne soupirais qu'après une vie solitaire; que j'avais des principes dont je ne me départais pas ; que mes opinions sur la nature étaient contraires à leurs systèmes; que je n'étais propre à être ni leur prôneur ni leur protégé; et qu'enfin ils m'avaient brouillé avec mon protecteur, dont ils m'avaient dit souvent du mal pour m'en éloigner, et au(|uel ils faisaient assidûment la cour ; alors ils devinrent mes ennemis. On reproche bien des vices aux grands ; mais j'en ai toujours trouvé davantage dans les petits qui clierdient à leur plaire.
Ceux-ci étaient trop rusés pour ni'attaquer ouvertement auprès d'une personne â laquelle j'avais donné, au milieu même de mes infortunes, fies preuves si désintéressées de mon amitié. Au contraire, ils faisaient devant elle, ainsi que devant moi , de grands éloges de mes principes et de quelques actes faciles de modération qui en avaient été la suite ; mab ils y mettaient tant d'exagération et ils paraissaient si inquiets de l'opinioa (|u'en prendrait le monde, qu'il était aisé de voir ({u'ils ne chercliaient qn'à m'y faire renoncer, et qu'ils ne louaient tant ma patience qoe pour me la faire perdre. Ainsi ils me calomnièrent en Élisant semblant de me louer, et me perdirent de réputation en feignant de me plaindre : comme ces sorcières de Thessalie, dont parle Pline , qui faisaient périr les moissons , les troupeaux et les laboureurs, en disant du liien d'eux.
Je m'éloignai donc de ces hommes artificieux , qui se justifièrent encore à mes dépens, en me foisant passer pour un méfiant , après avoir abusé en tant de manières de ma confiance.
Ce n'est pas que je n'aie à reprendre en mû une sensilûlité trop vive pour la douleur, soit physi(|ue , soit morale. Une seule épine me fSiit plus de mal que l'odeur de cent roses ne me fait de plaisir. 1^ meilleure compagnie me semble mauvaise, si j'y rencontre un important, un envieux, un mé<lisant, un mécliant, im perfide. Je sais bien (pie de fort honnêtes gens vivent tous les jours avec tous ces gens-là, les supportent, les fhttent même et en tirent parti ; mais je sais bien aussi (|ue ces honnêtes gens n'apportent dans la société que le jai*gon du monde, et que moi, j'y mets mon cœur; qu'ils paient les trompeurs de leur propre moimaie, et que moi, je les paie de tout mon avoir, c'est-à-dire de mes sentimens. Quoique mes ennemis m'aient fait passer pour méfiant , la plupart des erreurs de ma vie , surtout à leur égard , sont venues de trop de confiance; et après tont, j'aime mieux qu'ils se plaignent que je me suis méfié d'eux sans raison , que s'ils avaient eu euxmêmes quelque raison de se méfier de moi.
Je clierdiai des amis daas des hommes d'an parti contraire, qui m'avaient témoigné le plus grand désir de m'y attirer quand je n'en étais pas , mais qui, dès que j'en fus, ne firent plus aucun compte de mon prétendu mérite. Quand ils virent que je n'adoptais pas tous leurs préjugés; que je ne cherchais que la vérité; que, ne voulaiit médire ni de leurs ennemis ni des miens, je n'étais propre ni à intriguer ni à cabaler ; qne mes faibles vertus, qu'ils avaient tant exaltées, ne m'avaient mené à rien d'utile , qu'elles ne pouvaient
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nuire à personne ; et quVnfiu je ne tenais plus ni à eux , ni à leurs antagonistes ; ils me négligèrent tout-à-fait et me persécutèrent même à lenr tour. Ainsi j'éprouvai que, daas un siècle faible et corrompu , nos amis ne mesurent leur considération pour nous que sur celle que nous portent leurs propres ennemis, et qu'ils ne nous recherchent qu'autant que nous leur sommes utiles ou à craindre. J'ai vu partout bien des sortes de confédérations , et j'y ai toujours trouvé la même espèce d'hommes. Ils marchent, à la vérité, sous des drapeaux de diverses couleurs ; mais ce sont toujours ceux de l'ambition. Ils n'ont tons qu'un but, celui de dominer. Cependant, l'intérêt de lenr corps excepté , je n'en ai pas rencontré deux dont les opinions ne différassent comme leurs visages. Ce qui fait la joie de l'un, fait le désespoir de l'autre : à l'un , l'évidence parait absurdité ; à Tautre, l'absurdité, évidence. Que dis-je? dans l'exacte étude que j'ai faite des hommes pour y trouver un consolateur, j'ai vu les mieux renommés différer totalement d'eqx-mêmes du matin an soir, à jeun ou après-diner, en particulier on en public. Les livres, même les plus vantés, sont remplis de contradictions. Ainsi, je sentis que les maux de l'ame n'avaient pas moins de systèmes pour leur guérison que ceux du corps, et que c'était bien impnidemment que j'ajoutais l'impéritie des mé- <lecins à mes propres infirmités, puisqu'il y a pins de malades en tous genres tués par les remèdes <|ue par les maladies.
Cependant mes malheurs n'étaient pas encore à leur dernier période. L'ingratitude des hommes dont j'avais le mieux mérité, des chagrins de famille imprévus , l'épuisement total de mon (kible patrimoine dispersé dans des voyages entrepris pour le service de ma patrie , les dettes dont j'étais resté grevé à cette occasion, mes espérances de fortune évanonies, tons ces maux combinés ébranlèrent à la fois ma santé et ma raison. Je fns frappé d'un mal étrange : des feux semblables à ceux des éclairs sillonnaient ma vue. Tons les objets se présentaient à moi doubles et mouvans : comme OEdipe , je voyais deux soleils. Mon coeur n'était pas moins troublé que ma tête. Dans le plus been jour d'été , je ne pouvais traverser la Seine en bateau sans éprouver des anxiétés intolérables , moi qui avais conservé le calme de mon ame dans une tempête du cap de Bonne-Espérance, sur nn vaisseau frappé de la foudre. Si je passais seulement , dans un jardin public, près d'un bassin plein d*eau, j'éprouvais des mouvemens de spasme et d'horreur. Il y avait des inomens où je croyais avoir été mordu , sans le savoir , par quelque chien en-
ragé. Il m'était arrivé bien pis : je l'avais été par la calonmie.
Ce qu'il y a de certain, c'est que mon mal ne me prenait que dans la société des hommes. U m'était impossible de rester dans un appartement ou il y avait du monde, surtout si les portes en étaient fermées. Je ne pouvais même traverser une allée de jardin public où se trouvaient plusieurs personnes rassemblées. Dès qu'elles jetaient les yeux sur moi, je les croyais occupées à en médire; elles avaient beau m'étre inconnues, je me rappdab que j'avais été calomnié par mes propres amis, et pour les actions les plus honnêtes de ma vie. Lorsque j'étais seul, mon mal se dissipait; il se calmait encore dans les lieux où je ne voyais que des enfans. J'allais , pour cet effet, m'asseoir assez sonvent sur les buis du fer-à- cheval aux Tuileries « pour voir des enlans se jouer, sur les gazons du parterre , avec de jeimes chiens qui couraient après eux. C'étaient là mes spectacles et mes tournois. Leur innocence me réconciliait avec l'espèce hnmaine , bien mieux que tout l'esprit de nos drames et que les sentences de nos philosophes ; mais à la vue de quelque promeneur d«uis mon voisinage , je me sentais tout agité , et je m'éloignais. Je me disais sonvent : Je n'ai cherché qu'à bien mériter des liommes; pourquoi est-ce que je me trouble à leur vue ? En vain j'appelais la raison à mon secours : ma raison ne pouvait rien contre un mal qui lui était ses propres forces '. Les efforts mêmes qu'elle Élisait pour le surmonter l'affaiblissaient encore , parce qu'elles les employait contre elle-même; il ne lui fallait pas de combats, mais du repos.
A hi vérité , la médecine m'offrit des secours ; elle m'apprit que le fbyer de mon mal était dans les nerfis. Je le sentais bien mieux qu'elle ne pouvait me le définir. Mais quand je n'aurais pas été trop pauvre pour exécuter ses onlonnances , j'étais trop expérimenté pour y croire. Trois hommes, à ma connaissance, tourmentés du même mal , périrent en peu de temps de trois remèdes différens et soi-disant spécifiques pour la guérison du mal de nerEs. Le premier, par les bains et les saignées ; le second , par l'usage de l'opium ; et le troisième , par celui de Téther. Ces deux derniers étaient deux fiimeux médecins ' de la Faculté de Paris , tous deux renommés par leurs écrits sur la médecine , et particulièrement sur les maladies du genre nerveux.
J'éprourais de nouveau , mais cette fois (>ar l'expérience d'autrui , combien je m'étais fait illusion en attendant des hommes la guérison de mes maux; combien vaines étaient leurs opinions et
rm
PRÉAMBULE D£ UARCADIE.
leurs doctrines; et combien j'avais été inseasé, dans tous les temps de ma vie, de me rendre misérable en chercliant à les rendre heureux , et de me détordre moi-même pour redresser les antres.
Cependant je tirai de la multitude de mes infortunes un ^rand motif de résignation. En comparant les biens et les maux dont nos jours si rapides étaient mélangés , j*enlre>is une grande vérilé bien peu connue; c'est qu'il n'y a rien de haïssable dans la nature, et que son Auteur nous ayant mis dans ime carrière où nous devons nécessairement mourir, il nous a donné autant de raisons d'aimer la mort que d'aimer la vie.
Toutes les iMranches de notre vie en sont mortelles comme le tronc. Nos fortunes, nos réputations , nos amitiés, nos amours , tous les objets de nos affections les plus chères, périssent plus d'une fois avant nous ; et si les destinées les plus heureuses se manifestaient avec tous les malheurs qui les ont accompagnées, elles nous paraîtraient comme ces chênes qui embellissent la terre de leurs vastes rameaux , mais qui en élèvent vers le ciel encore de plus grands, que la foudre a frappés.
Pour moi , feible arbrisseau brisé partant d'orages, il ne me restait plus rien à perdre. Voyant , de plus, que désormais je n'avais nen à espérer ni des autres ni de moi-même , je m'abandonnai à Dieu seul , et je lui promis de ne jamais rien attendre d'essentiel à mon bonheur d'aucun homme en particulier, à quelque extrémité que je me trouvasse réduit , et dans quelque genre que ce pût être.
Ma confiance fut agréable à celui que jamais on n'implore en vain. Le premier fruit de ma résignation fut le soulagement de mes maux. Me^ anxiétés se calmèrent dès que je n*y résistai plus. Bientôt il m'échut, sans la moindre soliicitaliou , par le crédit d'une personne que je ne connaissais pas \ et dans le département d'un ministère auquel je n'avais jamais été utUe, un secoui-s annuel du roi. Comme Virgile, j'eus part au pain d'Auguste. C'était un bienfait médi(x;re, annuel, incertain, dépendant de la volonté d'un minisire fort sujet lui-même aux révolutions, du caprice des intermédiaires et de la malignité de mes eimemis, qui pouvaient m'en priver tôt ou tard par leurs intrigues ; mais après y avoir un peu réflcclii, je trouvai que la Providence me traitait précisément comme le genre humain , auquel elle ne donne, depuis l'origine du monde, dans la récolte des moissons, qu'une subsistance annuelle, incertaine, portée par des herbes sans cesse battues des vents , et exposée aux déprédations des
oiseaux et des iasectes ; mais elle me distingiuiît bien avantageusement de la plupart des hommes, en ce que ma récolte ne me coûtait ni sueurs ni travaux , et qu'elle me laissait l'exercice fiiem de ma liberté.
Le premier usage que j'en fis fut de m'éloigiier des hommes trompeurs que je n'avais plus booin de solliciter. Dès que je ne les vis plus, mon ame se calma. La solitude est une grande montagne d'où ils paraissent bien petits. La solitode m'éuit cependant contraire , en ce qu'elle porte trop à la méditation. Ce fut à Jean-Jacques Rousseau que je dus le retour de ma santé. J'avais lu dans ses immortels écrits , entre autres vérités natnreUes , que rhonune est fait pour travailler, et non pour méditer. Jusqu'alors j'avais exercé mon ame et reposé mon corps ; je changeai de régime ; j'exerçai le corps et je reposai l'ame. Je renonçai à b plupart des li\Tes. Je jetai les yeux sur les ouvrages de la nature, qui parlait à tous mes sens un langage que ni le temps ni les nations ne peuvent altérer. Mon histoire et mes journaux étaient les herbes des champs et des prairies. Ce n'étaient pas mes pensées qui allaient péniblement A elle, comme dans les systèmes des lionmies, mais lairs pensées (pii venaient paisiblement à moi, sous mille formes agréables. J'y étudiais , sans etfwX , les lois de cette sagesse universelle qui m'environnait dès le 1)erceau, et à laquelle je n'avais jamais donné ((u'une attention frivole. J'en suivais les traces dans toutes les parties du monde, par la lecture des livres de voyages. Ce furent les seuls des livres modernes pour lesquels je conservai du goût, parce qu'ils me transportaient dans d'autres sociétés que celle où j'étais malheureux, et surtout parce qu'ils me parlaient des divers ouvrages de la nature.
Je connus, par leur moyen, qu'il y avait dans chaque partie de la terre une portion de bonheur pour tous les honunes, dont presque partout ils étaient privés ; et qu'en état de guerre dans notre ordre politique, qui les divise, ils étaient en état de (»aix dans Tordre de la nature , qui les invite à se rapprocher. Ces consolantes méditations me ramenèrent insensiblement à mes anciens pnijets de félicité publi(iue , non {)as pour les exécuter moimênie, comme autrefois, mais au moins pour eu faire un tableau intéressant. La simple spéculation d'un bonheur gi'néral sufîisait maintenant à mon bonheur |)articulier. Je pensais aussi que mes plans imaginaires pourraient ini jour se réaliser par des hommes plus heureux. Ce désir redoublait en nini à la vue des malheureux dont nos sociétés sont composées. Je sentais, surtout par mes propres
PRÉAMBULE
privations , la nécessité d*iui ordre politique conforme à l'ordre naturel Enfin, j'en composai un d'après l'instinct et les besoins de mon propre cœur.
A portée, par mes voyages, et plus encore par la lecture de ceux d'autrui , de choisir à la surface du globe un site propre à tracer le plan d'une société heureuse, je le plaçai au sein de l'Amérique méridionale , sur les rivages riches et déserts de l'Amazone.
Je m'étendis , en imagination , au sein de ses vastes forêts. J'y bâtis des forts, j'y défrichai des terres , je les couvris d'abondantes moissons et de vergers cliargés de toutes sortes de fruits étrangère à l'Europe. J'y offris des asiles aux hommes de toutes les nations , dont j'avais connu des individus malheureux. Il y avait des Hollandais et des Suisses sans territoire dans leur patrie, et des Russes sans moyens pour s'établir dans leurs vastes solitudes ; des Anglais las des convulsions de leur liberté populaire, et des Italiens , de la léthargie de leurs gouvememens aristocratiques ; des Prussiens y de leur despotisme militaire, et des Polonais, de leur anarchie républicaine; des Espagnols, de l'intolérance de leurs opinions , et des Français , de l'inconstance des leurs ; des chevaliers de Malte et des Algériens, des paysans boémiens, polonais, russes, franc-comtois, bas-bretons, échappés à la tyrannie de leurs propres compatriotes; des esclaves nègres , fugitifs de nos colonies barbares ; des protecteurs et des protégés de toutes les nations ; des gens de cour, de robe , de lettres, de guerre , de commerce, de finance, tous infortunés tourmentés des maladies des opinions européennes , africaines et asiatiques, tous, pour la plupart, cherchant à s'opprimer mutueUement, et réagissant les uns sur les autres par la violence ou la ruse , l'impiété ou la superstition. Ils abjuraient les préjugés nationaux qui les avaient rendus, dès la naissance, les ennemis des autres hommes; et surtout celui qui est la source de toutes les haines du genre humain , et que l'Europe inspire , dès la mamelle, à chacun de ses enfiuis, le désir d'être le premier. Ils adoptaient, sous la protection immédiate de l'Auteur de la nature, des principes de tolérance universelle; et, par cet acte de justice générale, ils rentraient, sans obstacles, dans l'exercice libre de leur caractère particulier. Le Hollandais y portait l'agriculture et le commerce jusqu'au sein des marais ; le Suisse, jusqu'au sommet des rochers; et le Russe, habile à manier la hache, jusqu'au centre des plus épaisses forêts ; l'Anglais s'y livrait à la navigation et aux arts utiles qui font la force des sociétés; l'Italien , aux arts libéraux
DE LARCADIE. 5ÎI5
qui les font fleurir; le Prussien, aux exercices mi- Utaires; le Polonais, à ceux de l'équitation; l'Espagnol solitaire , aux talens qui demandent de la constance ; le Français , à ceux qui rendent la vie agréable , et à l'instinct sociable qui le rend propre à être le lien de toutes les nations. Tous ces hommes, d'opinions si différentes, se comnumiciuaient par la tolérance ce que leur caractère a de meîU leur, et temfjéraienl les défauts des uns par les. excès des autres. Il en résultait , pour l'éducation, les lois et les habitudes , un ensemble d'arts , de talens , de vertus et de principes religieux , qui n'en formait qu'un seul peuple , propre à exister au dedans dans une harmonie parfaite, à résister au dehors aux conquérans, et à s'amalgamer avec tout le reste du genre humain.
Je jetai donc sur le papier toutes les éludes que j'avais faites à ce sujet ; mais lors(]ue je voulus les rassembler, pour me donner à moi-même et aux autres une idée d'une république dirigée suivant les lois de la nature, je vis qu'avec tout mon travail , je ne ferais jamais illusion à aucun esprit raisonnable.
A la vérité, Platon dans son Atlantide, Xénophon dans sa Cyropédie , Fénelon dans son Télémaque , ont peint le bonheur de plusieurs socii te s politiques qui n'ont peut-être jamais existé ; mais en liant leurs fictions à des traditions historl(jues , et les reléguant dans des siècles reculés , ils leur ont donné assez de vraisemblance pour qu'un lecteur indulgent croie véritables des récits qu'il n'est plus à portée de vérifier. Il n'en était pas de même de mon ouvrage. J'y supposai , de nos jours , et dans une partie du monde connu , l'existence d'un peuple considérable , formé presque en entier des débris malheureux des nations européennes , parvenu tout à coup au plus liant degré de félicité; et ce rare phénomène, si digne au moins de la curiosité de l'Europe, cessait de faire illusion dès qu'il était certain qu'il n'existait pas. D'ailleurs , le peu de théorie que je m'étais procurée sur un pays si différent du nôtre , et si superficiellement décrit par nos voyageurs , n'aurait fourni à mes tableaux qu'un coloris faux et des traits indécis.
J'abandonnai donc mon vaisseau politique, quoique j'y eusse travaillé plusieurs années avec constance. Semblable au canot de Robinson , je le laissai dans la forêt on je l'avais dégrossi , faute de pouvoir le remuer et le faire voguer sur la mer des opinions humaines.
En vain mon imagination fit le tour du globe. An milieu de tant de sites offerts au bonheur des hommes par la nature , je n'y trouvai pas seulement de quoi asseoir l'illusion d'un peuple heureux
ma
PRÉAMBULE DE LAKCADIE.
suivant ses lois; car ni la république de Saint-Panl près du Brésil , formée de brigands qui faisaient la guerre à tout le monde ; ni Tévangélitiue société de Guillaume Penn , dans TAmérique septentrionale , qui ne se défend seulement pas contre ses ennemis; ni les conventuelles rédemptions Mes jésuites daas le Parajij^uay ; ni les voluptueux insulaires de la mer du Sud , qui , au milieu de leurs plaisirs , sacriHent des hommes % ne me paraissaient propres à représenter un peuple usant , dans Tétat de nature, de toutes ses facultés physiques et morales.
D'ailleurs, quoitiue ces peuplades m'offrissent des images de républiiiue, la première n'était qu'une anarchie; la seconde, une simple société protégée {lar l'état où elle était renfermée; et les deux autres ne formaient que des aristocraties héréditaires, où une classe particulière de citoyens, s'étant réservé jus(|u'au pouvoir de disposer de la subsistance nationale, tenait le peuple dans un état constant de tutelle, sans qu'il put jamais sortir de la classe des néof>hytes ou des toutous ^.
Mon ame , mécontente des siècles présens , prit son vol vers les siècles anciens, et se reposa d'abord sur les peuples de TArcadie.
Cette |H)rtion heureuse de la Grèce m'offrit des climats et des sites semblables à ceux qui sont épars dans le reste de l'Europe. J'en |H>uvais faire au moins des tableaux variés et vraisemblables. Elle était remplie de montagnes fort élevées, dont quelques-unes, comme celle de Phoé, couvertes de neige toute l'année , la rendaient semblable à la Suisse : d^un autre côté , ses marais , tels que celui de Stymphale, la faisaient ressembler, dans cette partie de son territoire , à la Hollande. Ses végétaux et ses animaux étaient les mêmes que ceux qui sont répandus sur le sol de l'Italie , de la France et du nord de rEuroi)e. Il y avait des oliviers , des vignes, des pommiers, des blés, des pâturages; des forêts de chênes, de pins et de sapins; des bœufs, des chevaux, des moutons , des chèvres ,
des loups Les occupât ions des A rcadiens étaient
les mêmes que celles de nos paysans. Il y avait parmi eux des laboureurs , des bergers , des vignerons, des chasseurs. Mais, ce qui ne ressemble pas aux nôtres , ils étaient fort belliqueux au dehors et fort paisibles au dedans. Dès que leur état était menacé de la guerre , ils se présentaient d'euxmêmes pour le défendre , chacun à ses dé|)ens. Il y avait un grand nombre d'Arcadiens parmi les dix mille Grecs qui firent , sous Xénophon , cette retraite fameuse de la Perse. Ils étaient fort religieux ; car la plupart des dieux de la Grèce étaient nés dans leur pays : Mercure, au mont Cyllène; Ju-
piter, au mont Lycée; Pan, an nfiont Ménale, ou, selon d'antres, dans les forêts du mont Ljoêe, où il était particulièrement honoré. C'était dans TArcadie qu'Hercule avait exercé ses plus grands travaux.
A ces sentimens de patriotisme et de religion , les A rcadiens mêlaient celui de Tamoar, qaî a enfîn prévalu comme Vidée principale que ce peuple nous a laissée de lui. Car les institutions politiques et religieuses varient dans cliaque pays avec les siècles, et lui sont particulières; mais les lois de la nature sont de tous temps et intéressent toutes les nations. Il est donc arrivé que les poètes anciens et modernes ont représenté les A rcadiens comme un peuple de bergers amoureux qui excellaient dans la poésie et la musique , lesquelles sont par tout pays les principaux langages de l'amour. Virgile, surtout, parle fréquemment de leurs talens et de leur félicité. Dans sa dixième églogiie, qui respire la plus douce mélancolie, il introduit ainsi Gallus, fils de Pollion, qui invite les peuples d'Arcadie à déplorer avec lui la perte de sa niaUresse Lycoris :
Cantabitis , Arcades , inquit , Montibiis hxc vestri» : soli cantare periti , Arcades. O mihi tum quam roolliter ossa quiescant , Vcjitra meos olim si flstula dicat amores! Atque utinam ex voliis uniu. vestrique faissnn Aut custos gregis, aiit inalurx viuitor uvx !
t Arcadiens , dit-il, vous chanterez mfs regrets sur vos mon-
> tagnes ; vous seuis, Arcadiens, êtes habiles k dianter. Oh! vque mes os reposeront mollement, si un jour voaflAtes
> soupirent mes amours ! Et plût aux dieux que J'eusse été • l'un de vous ! plAt aux dieux que j'eusse gardé voa troa- B peaux , ou vendangé vos raisins ! >
Gallus, fils d'un consul romain dans le siècle d'Auguste, trouve le sort des peuples de TArcadie si doux, qu'il n'ose désirer d'être parmi eux un berger maître d'un troupeau, ou un habitant propriétaire d'une vigne, mais seulement un simple gardien de troupeaux : Cusios gregis : ou un de ces hommes qu'on loue en passant pour fouler la grappe lorsqu'elle est mârè : Maturœ tfinitor uvœ,
Virgile est plein de ces nuances délicates de sentiment, qui disparaissent dans les traductions , et surtout dans les miennes.
Quoique les Arcadiens passassent une bonne partie de leur vie à chanter et à faire l'amour, Virgile ne les représente {^as comme des hommes efféminés. Au contraire, il leur assigne des mœurs simples et un caractère particulier de force, de piété et de vertu , confirmé par tous les historiens qui ont parlé d'eux. Il leur fait même jouer un rôle fort important dans l'origine de l'empire romain :
PRÉAMBULE DE LARCADIE.
car lorsclue Enée remonta le Tibre pour cherelier des alliés parmi les peuples qui habitaient les rivages de ce fleuve, il trouva , à l'endroit où il débarqua , une petite ville appelée Pallantée , du nom de Pallas, fils d'Evandre, roi des Arcadiens, qui l'avait bâtie. Cette ville fut depuis renfermée dans l'enceinte de la ville de Rome , à laquelle elle servit de première forteresse. C'est pourquoi Virgile appelle le roi Evandre fondateur de la forteresse romaine :
Rex Eyandnis, Romanx conditor arcis.
^NEiD. Jib. Tilt . V. 3lS.
Je me sens entraîner par le désir d'insérer ici quelques morceaux de V Enéide , qui ont un rapport direct aux mœurs des Arcadiens, et qui montrent en même temps leur influence sur celles du peuple romain. Je sais bien que je traduirai mai ces morceaux; mais la l3elle poésie de Virgile dé^ dommagera le lecteur de ma mauvaise prose. Celte digression , d'ailleurs, n'est point étrangère à Teii^ semble de mon ouvrage. J'y produirai plusieurs exemples des grands effets que font naître les con^ sonnances et les contrastes, que j'ai regardés , dans mes Etudes précéilentes, comme les premiers mobiles de la nature. Nous verrons qu'à son exemple Virgile en est rempli , et qu'ils sont les causes uni" ques de l'harmonie de son style et de la magie de ses tableaux.
D'abord , Enée , par l'ordre du dieu du Tibre qui lui était apparu en songe , vient solliciter l'alliance d'Évandre \ionr s'établir en Italie. Il lui fait valoir l'ancienne origine de leurs familles , qui sortaient d'Atlas, l'ime par Electre, l'autre par Maîa. Evandre ne répond rien sur cette généalogie; mais à la vue d'Enée, il se rappelle avec joie les traits, la voix et les paroles d'Anchise, qu'il a reçu chez lui dans les murs de Phénée, lorsque ce prince , venant à Salamtne avec Priam qui allait voir sa sœur Hésione , passa jusque dans les froi* des montagnes d'Arcadie :
ut te , fortissime TeuCfum , Accipio agno9CO(|ue libens ! ut verlM parentù Et vocem Ancliisae magni vultnmque recordor! Nain memini Hesionx visentan régna sororis I..aomedontiaden Priamum . Salamina petentem , Protenus Arcadia^ gHidos invuere fines*
^NBio. , lib. fin, Y. l54-iœ.
Evandre était alors à la fleur de l'âge; il brillait du désir de joindre sa main à celle d'Anchise : dextra conjungere dexiram. Il se ressouvient des témoignages d'amitié qu'il en reçut, et de ses préseiLs , panni lesquels étaient deux freins d'or^ qu'il a donnés à son fils Pallas , sans doute ccmiroe les
Bernardin.
symboles de la prudence si nécessaire à un jeune prince :
Frxnaque bina meus qu« nunc habet aurea Pallas. Et il ajoute aussitôt :
Ergo et quam petitis juncta est mitii fœdrrc dextra : Et lux cum primum terris se crastina rf^ldet , Auxilio kctos dimltlam, opibusque javabo.
JiliYEiD. . lib. VIII . ?, 168-474»
> Ma main a donc scelle dès ce temps-là l'alliance que vous
* me demandez aujourd'hui : demain , dès que les premiers
■ rayoa9 de l'aurore i)araUront s'ir la terre, je vous renver-
■ rai plein de joie avec le secours que vous desirez, et je vous
* aiderai de tous mes moyens. *
Aiasi Rvandre, quoique Grec, et par conséquent ennemi naturel des Troyens , donne du secours à Enée , par le seul souvenir de l'amitié qu'il a portée à Anchise son liôte. L'hospitalité qu'il a exercée autrefois envers le père le détermine à aider le fils.
n n'est pas inutile d'observer ici, à la louange de Virgile et de ses héros , que toutes les fois qu'Enée , dans ses malheurs, est obligé de recourir à des étrangers , il ne manque pas de leur rappeler ou la gloire de Troie, ou d'anciennes alliances de famille , ou quelque raison politique propre à les intéresser; mais ceux qui lui rendent service s'y déterminent toujours par des raisons de vertu. Quand la tempête le jette à Carthage , Didon se décide à lui offrir uii asile, par un sentiment encore plus sublime que le souvenir de quelque hospitalité particulière, si sacrée d'ailleurs chez les anciens : c'est par l'intérêt général que l'on doit aux mal* heureux. Pour en rendre l'effet plus touchant et plus noble, elle s'en applique le besoin, et ne feit jaillir de son cœur, sur le roi des Troyens, que le même degré de pitié qu'elle demande pour ellemême. Elle lui dit :
Me qnoque per roultos srniills fortuna labores Jactalam bac demnm volnit consistent terra. Non ignara mali, miseris succurrere disco.
iENBlD., lib. I, T. 62S-630.
« Et moi anssl , une Ibrtune s<»nblable à la vdtre m ayant k jetée dans beaucoup de dangers, m*a enfin permis de me * fixer sur ces rivages. Instruite par le malheur , j'ai appris k > secourir les malheureux. >
Partout Virgile préfère les raisons naturelles aux raisons politiques, et l'intérêt du genre humain à l'intérêt national. Voilà pourquoi son poème, quoique foit à la gloire des Romains , intéresse les hommes de tons les pays et de tous les siècles.
Pour revenir au roi Evandre , il était occupé à offiir un sacrifiée à Hercule, à la tète de sa colonie d'Arcidiens, lorsque Enée mit pied à terre. Après
im
PRÉAMBULE DE LARCADIE.
avoir engagé le roi des Troyens et ceiix qui raccompagnaient à prendre part au l)anquet sacré que «on arrivée avait interrompu , il rinslmit de l'origine de ce sacrifice, par l'histoire qu'il lui raconte du brigand Cacus , mis à mort par Hercule dans une caverne voisûie du mont Aventin. 11 lui fait une peinture terrible du combat du fils de Jupiter avec ce monstre, qui vomissait des flammes; ensuite il ajoute :
E\ illo celebrati» bonos, lxU(iue ininorm Servaverc diem ; priraas<iuc Potitius auctor. Et domus llcrculei castes Pinaria sacri , liane araiii liico staluit , qiix niaxlma Nempor Vicetur noliis, et erit ((iia? maxinia seinfier. Quarc agite, ojuvenes, taiitanun in munere laudiiui. Cingite Trunde comas , et pociila {torgitc dextris ; Coniniunemque vocate dciiin . et date vina volentes. Dixorat; llerculea bicolor cum populus umbra Velavit(|iic coma? . foliiâ(|iic ionexa pependit; Et sacer iniplevit dextram scyphus. Ocius omnes In mensam Iseti libant , divos<iiie [irecantur. Devexo interea propior fil vesper olympo : Jamqne sacordotefl, primusque Potitius, ihant PeUiiiiis in morem cincti, flammasqae ferebant. Instaurant epulas , et mens» grata sccunda; Dona fenint , cumnlantiiuc oneratis lancibus aras. Tum Salii ad cantus , incensa allaria circum , Poptileis adsunt evincti tctnpora ramis.
.E^UD. , lib. VIII, V. 26B-288.
c Depuis ce temps , nous céfébnms tous les ans cette TiHe, » et les peuples en perpétuent la mémoire arec Joie. Potitius
* en est le premier instituteur ; et la famille des Pinarieus, à
> qui ap[»artieiit le soin du culte d'Hercule , a élevé, au milieu ■ de ce bois , cet autel auquel nous avons donné le surnom
* de très-grand , et qui sera en effet , dans tous les temps , le
> plus grand des autels. Maintenant donc, 0 jeunesse trojrenue !
> un récompense d'un si grand service . couronnez vas têtes
* de feuillages, prenez les coupes en main , invoquez un dieu
> qui vous sera commun avec nous, et faites avec Joie des li- B batioas en son honneur. U dit , et une couronne de peuplier
* consacrée à Hercule ceignit son front, et l'ombragea de son
* feuillage de deux couleurs. Il prit à la main la coupe sacrée.
* Aussitôt tous s'empressèrent de faire des libations sur la
> table, et d'invoquer les dieux. Cependant, l'étoile du soir al- » lait paraître, et le ciel achevait sa révolution. Déjà les pré-
> très, ayant Potitius à leur tctc , s'avançaient ceints de peaux .
> suivant la coutume, et portant des flambeaux. Us recommen-
> cent le lianquet : ils présentent sur de nouvelles tables un » dessert agréable, et ils chargent les autels de bassins rem- » plkH d'offrandes. Alors les Saliens, la tétc oourounée de » peuplier, viennent chanter autoiu: de l'autel où fiunc l'ai- » cens. B
Tout ce que Virgile vient de raconter ici n'est point une fiction poétique, mais une véritable tradition de l'histoire romaine. Selon ::Tite-Live, liv. l"^ Potitius et Pinarius étaient les chefs de deux familles illustres chez les Romains. Évandre les instruisit et les chargea de t'administrttion du culte d'Hercule. Leurs descendans jouirennà Rome de ce sacerdoce, jusqu'à la censure d'Appiiis Claudiiis. L'autel d'Hercule, y4ra Maxima , était à
Rome entre le moot Aventin et le mont Palatin , dans la place appelée Forum Boarhun. Les Salieni étaient des prêtres de Mars institoés par Noma, nu nombre de douze. YirgUe suppose, suivant quelques commentateurs, qu'ils existaient déjà do temps du roi Evandre, et qu'ils chantaient dans lei sacrifices d'Hercule. Mais il y a apparence que Virgile a suivi encore ici la tradition historique, lui qui a recueilli, avec une sorte de rdigion, jusqu'aux moindres augureset aux prédictions les plu frivoles , auxquelles il attache la plus grande importance dès qu'elles regardent la fondation de l'empire romain.
Rome devait donc aux Arcadiens ses principaai usages religieux. Elle leur en devait encore de plus intéressans pour l'humanité; car Plalarque dérive une des étymologies du nom des patriciens établis par Romulus , du mot patroctntum , « qni vaut » autant à dire comme patronage on protectioo; » diKiuel mot on use eucore aujourd'hui en h » niesme signification, à cause que Tun de ceux V (]ui suivirent Evandre en Italie s'appelait Pa- M tron , lequel , estant homme secourable et qui » support oit les pauvres et les petits , donna soo w nom à cet oflice d'humanité. »
Le sacrifice et le banquet d'Evandre se terminent par un hymne à Hercule. Je ne pois m'empêclier de l'insérer ici , afin de faire voir que le même peuple qui chantait si mélodieusement les amours des l)ergers savait aussi bien célébrer les vertus des héros ; et que le même poète qui , dans ses églogues, fait résonner si doucement le chalumeau champêtre , fait retentir aussi vigoureusement la trompette épique :
llic juvenum chorus , iUe senom , qui carmiiK Uudes llerculeas et facta feront : ut prima novercaB Munstra manu geminoiM{ue premcns dinerit angne*: Ut bello egregias idem dt^jeccrit niiies, Trojanupie . Œchaliamque ; ut dnros mille labore» Rege sub Euryslheo. tatis Jnnonis iniqua? , Pertiilerit. Tu nubigenas , invicie, biinembfes. I lylapumque Pholumque manu , ta Cretia macU» Trodigia, et vastimi Ncmea sub rupe Iconem. Te Siygii trenmere lanis, te janitor Orci Ossa super rccubans antro s^nesa crucyto. Ner te ullx faciès . non terroit ipse Typbonit . Arduus, arma tenons; non te ratioob (^iQmteni LernKiis turlia capilura circumst^Uaiiguis. Salve , vera Jovis proies, decu» addite divii s ICt non et tua dexter adi pede sacra secundo. Talia carminihus célébrant : super onmia Cad Speluncain adjiciuut , spiranteniquc ignibus ipsum. Consonat omne nemus strcpitu . coOesque rendUnit.
iENBlD. , lib. vni , f . 287-503.
• Ici est im chœur de jennes gens , U de vieUUnb, qni &» • Ittbrent par leurs chants la gloire et les acUons dUerculc: > conmient de ses mains il (Houfb deux seipens , prvmrn 1* monstres ipie lut suscitait sa mar^tr^; oommrnt tt saonera
PRÉAMBULE DE L'ARCADIE
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3 drax villes bmeiiges, Troie et ŒdiaKe: conneat, aoas te
• roi Euryslhée , par les ordres de l'implacable Jimon , il sup>
• porta mille pénibles travaux. C'est vous, invincible héros,
> qui domptâtes llylée et PhoUus . ces centaures sortis d'une
> nue ; c'est vous qui avez massacré les monstres de l'Ile de
• Crète , et un lion énorme au pied de la roche de Némée. » Vous fîtes trembler les lacs du Styx, et le portier de l'Orcus,
• couché dans son antre sauvant sur des os à demi rongés.
> Aucun monstre ne put vous eflDrayer, non pas même le » géant Typhée , accourant sur vous les armes à la main. » Vous n'éprouvâtes aucun trouble lorsque le serpent horri-
• ble de Leme vous entoura de ses cent tètes. Nous tous sa-
• hions, digne fils de Jupiter, nourel ornement des cteux :
• favorable à nos vcrax, abaissez-Toos vers ooos et vers nos
• sacrifices.
• Tels sont les sujets de leurs cantiques : ils y j^jootent sur- » tout l'horrible caverne de Cacns , et Cacos lui-ménie vomis- » sant des feux. Toute la forêt retentit du brait de leurs chants. » et les collines en répètent au loin les concerts. »
Voilà des diants dignes des fortes poitrines des Arcadiens : ne semble-t-il pas les entendre rouler dans les échos des bois et des collines?
Consonat omne nemus strepitu , coDesqne resnltant.
Virgile exprime toajoars les consonnances naturelles. Elles redoublent les effets de ses tableaux, et y fout passer le sentiment sublime de Tinfini. Les consonnances sont en poésie ce que les reflets sont en peintm^.
Cet hymne peut aller de pair avec les plus belles odes d'Horace. Il a, quoiqu'en vers alexandrins réguliers, la tonmure et le mouvement des compositions lyriques, surtout dans ses transitions.
Evandre raconte ensuite à Enée Fhistoire des antiquités du pays, à commencer par Satome, qui, détrdné par Jupiter, s'y retira, et y fH régner Tâge d^oT, Il lui apprend que le Tibre, appelé anciennement Albula, avait pris le nom de Tibre du géant Tibris, qui fit la conquête des rivages de ce fleuve. Il hii montre Tautel et la porte appelée depuis Carmeulale par les Romains, en Thonneur de la nymphe Carmente sa mère, par ks avis de laquelle il était venu s'établir dans ce lieu , après avoir été chassé de TArcadie, sa patrie. Il lui avait fait voir un grand bois dont Romulns fit depuis on «isile, et, an pied d'un rocher, la grotte de Pta Lnpercal, ainsi nommée, lui dit-il, à l'exemple de ceUe des Arcadiens, du mont Lycée.
Nec non et sacri monstrat nemus Argileti , Testaturqne locum . et lethum doœt hospitis Argi. Hinc ad Tarpeiam sedem et CapitoHa dudt . Aurea nunc, olfan syhrestribus borrida domis. Jam tnm relligio pavidos terrebat agrestes Dh'a loci ; jam tum sylvam saxumque tremebant HocnemoB, hune, inquit, frondosoTerticecoileBi, Quis dens, incertum est, habitat deus : Arcades Ipsum Crednnt se vîdisse Jovem , com sirpe nigranlero .ivgida concuteret dextra, nimbosque deret Ilapc duo prseterea difâecUs oppida mnris ,
Reiiqiiias vetenimque vides moniubenta % ironim : liane Janus |Niter , banc Satumus condidit arcem ; Janiculum huic. illi fuerat Saturnia nomen.
M^EMD. , lib. Tiii , T. 345-338.
t II lui montre encore le bois sacré d'Argilète. Il raconte b
> mort de son hAte Argus , et il prend le lieu à témoin de son
> mnocence. De là, il le conduit à la roche appelée depais
* Tarpéienne , et ensuite Capitoie , où l'or brille maintenant ,
> mais qui n'était alors qu'une montagne hérissée de buissons » et d'épines. Déjà le respect de ce lieu remplissait d'une » sainte frayeur les habitans d'alentour; ils ne regsotlaient qu'en
* tremblant le rocher et sa Ibrét. Un dien, dit Brandre , ha-
* bite cette forêt et cette cime ombragée d'un sombre feidlU^es » Quelestcedieu?onrignore.Les Arcadiens croient y avoir
■ vu souvent Jupiter lui-même agiter de sa main toute puis- » santé sa noire égide, et s'environner de tempêtes. Voyez
■ encore là-bas ces deux villes dont les murs sont renvciaés : » ce sont les monumens de deux anciens rois. Celle-d fut bé-
> tie par Janus, et celle-là par Saturne ; l'ime s'appelle Jani-
■ cule , et l'autre Satiimie. »
Voilà les prineipaux monumens de Rome , ainsi que les premiers établissemens religieux , dus aux Arcadiens. Les Romains célébraient les Saturnales au mois de décembre. Pendant ces fêtes, les maîtres et les esclaves s'asseyaient à la même table, et ces derniers avaient la liberté de dire et de faire tout ce qu'ils voulaient, en mémoire de l'ancienne égalité des hommes qui régnait du temps de Saturne. L'autel et la porte Carmentale ont subsisté long- temps à Rome, ainsi que la grotte de Pan Lnpercal, qoi était sons le mont Palatin.
Virgile oppose , en grand maître , là nistidté des anciens sites qui environnaient la petite ville arcadienne de PaUantée, à k magnificence de ces mêmes lieux renfermés dans Rome; et leur autel champêtre , avec leurs traditions vénérables et religieuses sous Evandre, aux temples dorés d'une ville où l'on ne croyait phn à rien sons Auguste.
n y a encore ici un antre contraste moral qui feit plus d'effet que tous les contrastes [rfiysiques , et qui peint admirablenient la simplicité et la bonne foi dn bon roi d'Arcadîe. Cest lorsque ce prince se justifie, sans sujet, de la mort de son hdte Argus, et qu'il prend à témoin de son innocence le bois qn'y hri a consacré. Cet Aiiga8,oa cet Argien, était venn loger chez lui dans le dessem de le tuer; mais ayant été découvert, il fîit condamné à mort. Evandre lui fit dresser un tombeau , et il proteste id qnll n'a point violé à son égard les droits sacrés de l'hospitalité. La piété de ce bon roi, et la protestation qu'il fiiit de son innocence à l'égard d'an étranger criminel envers lui, et condamné justement par les lois, contrastent merveiUeosement avec les proscriptions illégales d'hôtes, de parens, d'amis, de patrons, dont Rome avait été le théâtre depuis nn siècle, et dont aucun citoyen n'avait jamais en ni scrapule ni remords.
PRÉAMBULE DE L'ARC ADIE
Le qnartier d'Argilète sVtcndait dans Rome le lonffdu Tibre. Janiciile avait été iiâtie sur le mont Janicule, et Salunite sur le rodier apfielé ile(Miis Tarpéien,etensuile Capitole, siège de la demeure de Jupiter. Celte ancienne tradition que Jnpifer rassemblait souvent les nuaf^es sur la cime de ce rocher couvert d'une forêt, el qu'il y agitait sa noire c^gide, confirme ce que j'ai dit dans mes Etudes précédentes, de l'attraction l)ydrauli(|ue des sommets des montagnes et de leurs fortes, qui sont les sources des fleuves. Il en était de même de celui de l'Olympe, souvent entouré de nuages, où les Grecs avaient fixé la demeure des dieux. Dans les siècles d'ignorance, les sentimens religieux ex[»liquaient les effets pliysiipies : dans des siècles de lumières, les effets physicpies ramènent à des sentimens religieux. Dans tous les tem|)s la nature parle à l'homme le même langage , dans des dialectes différens.
Virgile achève le contraste des anciens momimens de Rome par la peinture de la demeure pauvre el simple du bon roi Evandre , dans le lieu même où l'on bâtit depuis tant de magnifiques palais :
Talibus inter se dictis, ad lecta sul}iliaut
Pauperis Evandrl , passiinque armenta videbant
Romanoque foro et lautis mugire Carinis,
Ut ventum ad sedes ; Uaec , inquil, liinina victor
Alcidessutiiît; bxc Uluni regia cepit.
Aude, hospes. couleniucre opes, et le quotiue dignum
Finge deo ; rebnsque veni non aspcr egenis.
Dixit . cl angusti siibtcr fasligia tecti
Ingentem iEnean duxil, stratis({ue locavit
Sffultum fotiis et pelle Libyslidls untx.
.^.'«EiD. , 11b. vin . V. 5:)»<%8.
■ Pendant ces enlreUens , ils s'approcbaient de riiiimble » toit d'Évandre; ils voyaient rà et là des troupeaui de bœufs » errer dans le lieu où est ai^ourd'bui le magnifique ({uarlier « des Carènet , et ils les entendaient mugir dans la place où » l'on harangua depuis le peuple romain. Dès qu'ils furent t arrivés à la petite maison d'Evandre : Voici, lui dit ce prince,
* la porte par où Âlcide victorieux est entré; voici le palais » royal qui l'a reçu. Mon hôte, osez, comme lui, mépriser k les richesses; montrez- vous, comme lui . digne flls d'un dieu, » et approdiez sans répugnance de notre pauvre demeure. » Il dit, et il introduit le roi des Troycns sous son humble
• toit. Il le place sur un lit de feuillage, couvert de la peau h d'une ourse de Libye. *
On voit qu'ici Virgile est pénétré de la simpli* cité des mœurs arcadiennes, et que c'est avec plaisir qu'il fait mugir les troupeaux d'Evandre dans le Forum Romanum^ et qu'il les fait paitre dans le superbe quartier des Carènes, ainsi appelé parce que Pompée y avait fait bâtir un palais orné de proues de vaisseaux en bronze. Ce coiiiraste champêtre est du plus agréable effet. Certainement l'auteur des Églagues s'est ressou-
venu en cet endroit de son clialnmean. MaînTenant il va quitter la trompette et prendre la flâle. Il va opposer au terrible tableau (in combat de Cacus, à Thymne d'Hercule, aux traditions religieuses des monumens romains, et aux mcrory aiLstères d'Evandre , l'épisode le pliis voluptueax de tout son ouvraf^e. C'est celui de Vénus, qui vient demander a Vulcain des amies pour Enét:
Nox mit, et fuscis tellurem amplecUtur ali^ At Venus haud animo neiiuidiiuam exterrita nialer, I^urentunuiue roinis et duro mota tumuitu, Vulcanum alloquitur, thalamoque base conju^ aum» Incipit, et diciis divinum admirai amcirem : Ihmi l>ello Argolici vastabanl Pergania regcs Débita , casurasque inimîcU ignibus arces . Non ulhim auxilium misoris, non arma rogavi Artis o{)isque tux; nec te. carissime co^jux , Incassumve tuos volui exercera labores ; Quamvis et Priami deberem plurima natis , Et durum /Kncx fle^issem ssrpe laliomn.
Nunc, Jovis imperiis, Rutulomm consUlit <>mr Eri^ft cadem supplex venio, et sanclum mihi numea Arma rogo genilrix itato. Te filia Nerei , Te |K>tuit lacrjinis litbonia flectere coujux. Ads[iice qui coeant populi, quip niœiiia dausis Fernim aciiant poriLs in me excidiumque meorunu Diverat; et niveis bine atqne bine diva lacertis Ciinctantem amplexu moUi fovel : Ule repente Accepit solitain tlammam, notusque mcdullas lutravit calor , et Ial)ofacta pcr ossa cuc4irrit : Non secus attju" olim tonitni cum nipta cnnuo» Ignea rima micaiis perrurrit luroine iiiinbot. Sensit i;cta <i(>lis el forixur conscia coi^ux. Tum pati-r a'icnio fjtur deviclus amc»rc : Quid causas prlisex alto? fiducia orsstt Quo tibi, diva, mei? simHissi cura fkit»pt, Tum quo(pie tas nobis Tcucros armare fiiissel; Nec pater oiuniiK>t<>ns Tn)jam nec Cata vetaliant Stare , decomiiue alios Priamum superesse por onno». Et nunc, si iN'Ilaro paras, atifue bax: Uhi mens esC, (}t]i(l(inid in art(> mca pos^nun promittere cara^. Quod fieri ferro liquidove polest electro. Quantum ignés auinuetiue valent : alK»i:ite prccaado Viribiis indubitare tuis. Ea vcrita locutu«. 0])tatos dédit ampleius, placidumque pcli\it Coi^jugis infusus gremio per membra sopornn.
.€IIEID.., lib. VIII , V. 309-40fw
« La nuit vient, el couvre la terre de «en sombrrs ail<^ Ce- » pendant Vt^nns, dont le ccrur maternel est étfr»yé des nieiu- B ces des Laureutlns et des terribles pn^paraUb de la guerrr.
> s'adresse à Vulcain ; et , couchée sur le lit dVir de «m épuav
> elle ranime toute sa ttrndrcsse par ces paroles divines : Tan- » dis que les n»is de la rin>ce ravageaient les environs «le IVr-
* gamc et ses n^mparts destinés à périr par de» (eux ennemie. » je n'implorai point votre Mrcours pour un peuple mattiro' » reux ; je ne vous demandai point d'armes de votre nuin. » Non, cher époux , je ne voulus point emplofer en vain vus
> divins travaux, quoique je dusse lieauuoup aux enfaosik
> Priam , et que le sort cniel d'Bnée m'eût tait souvent verar
* des pleurs. Maintenant, par les ordres de Jupiter, tt csl mit
* les frontières des Hulules. Toii^ours aussi inquiète. Je vioii « à vous, comme suppliante, implorer voire protection , qui
> m'est sacrée. Une mère vous demande des armes pour uo » fils. l.a fille de Nérée et l'épouse de Tithoo ont pu yoq» tU^
PREAMBULE DE LARCADIE.
chir i^ar leurs larmes. Voyei combien de peuples se liguent, quelles villes redoutaltles ferment leurs portes et aiguisent le fer contre moi , et [K)ur la destruction des miens. > Elle dit; et, comme il lialance, la déesse presse çà et là autour de lui ses bras blancs a)mme la neige , et le réchauRè d'un doux embrassenicnl. Aussitôt Vulcain sent renaître son anleur aaxHitiunée ; un Teu (|u'il connaît le pénètre, et court jusque dans la moelle de ses os. Ainsi un éclair brille dans la nuée fendue par le tonnerre, et jwrcourt de ses rul»ans de feu les nuages épars daas la région de l'air. Sou éjwuse, qui connaît le |)Ouvoir de ses charmes, s'aperroil avec joie du succès de sa ruse. Alors, le père des arts, subju^ié par les feux d'un amour étemel , lui adresse ces mots : Pounpjoi cherclier si loin tant de raisonxPQuoi î ma déesse , avez-vous perdu toute confiance en moi? Si un semlilaMe soin vous eftt autrefois occuiîée, il nous étiit permis de fain? des armes pour les Troyens. Ni Jupiter avec toute sa puissance . ni les destins n'auraient pas empêché que Troie ne (dt encore delioul . et que Priam ne régnât dix autres années. Si maintenant vous vous préparez à la guerre, si tel est votre plaisir , tout ce c|ue mon art peut vous promettre de soin, tout ce qui peut se fabriquer avec te fer, les métaux les plus rares, li*s souOlets et les feux , vous devez l'allendrc de moi. Cesse/ , en me priant, de douter de votre empire. Ayantditces mots, il donne À son épouse les embrasxemens (lu'elle attend, et, couché sur son sein, il s'abandonne tout entier aux charmes d'an paisible sommeil. *
Virjjile emploie tmijoiirs les convenances parmi Ifs conl restes. Il choisit le temps de la nuit pour inlioduire Yéims auprès de Vulcain, parce que c'est la nuit (pie la puissance de Vénus est la plus grande. Je n'ai pu faire sentir dans ma faiJ)Ie traduction les grâces du langage de la déesse de la l>eauté. Il y a dans ses paroles un mélange charmant d'élégance, de négligence, de llnesse et de timidité. Je ne m'arrêterai qu'à quel(|ues traits de son caractère, qui me paraissent les plus faciles à saisir. D'abord, elle appuie beaucoup sur les oblii;ations qu'elle avait aux enfaiis de Priam. La prm- ('i|)ale, et je crois la seule, était la pomme que IVu'is, fils de Priam, lui avait adjugée au préjn- <iice de Minerve cl de Jimon. Mais cette pomme, <|ui l'avait déclarée la plus belle, et qui de plus iivait humilié ses rivales, était be^vucoup db (HosEs |)our Vénus; aussi l'appelle-t-elle pfiiiima; et elle en étend la reconnaissance nonseulement à Paris, mais à tous les enfaus de Priam :
Quamvis et Priami dcberem plurima natis.
Pour Enée , son (ils naturel , quoiqu'il soit ici Tuhjet imi(]ue de sa démarche , elle ne parle que «les larmes qu'elle a versées sur ses malheurs, et encore elle n'y emploie qu'un seul vers. Elle ne le nomme qu'une fois, et le désigne dans le vers suivant avec tant d'amphibologie , (|u*on pourrait rap[H)rter à Priam ce qu'elle dit d'Énée , tant elle craint de ré[iéter le nom du Gis d'Audiise devant son époux! Quant à Vulcain , elle le flatte , le
supplie, l'implore, l'amadoue. Elle appelle sod savoir-faire « sa sainte protection, » sanctum uumen. Mais lorsqu'elle en vient au point princi^ {)al, l'armure d'Enée, elle s'exprime en quatre mots , littéralement : « Des armes , je vous prie ; » une mère pour un fils : » y4rma rogo genitrix iiaio. Elle ne dit pas : a Pour son fils ; » elle s'exprime en général, pour éviter des explications trop particulières. Comme le pas est glissant , elle s'appuie de l'exemple de deux honnêtes femmes , (le Thétis et de l'Aurore, qui avaient obtenu de Vulcain des armes pour leurs fils : la première pour Achille , la seconde pour Meuinon. A la vérité, les enfaus de ces déesses étaient légitimes, mais ils étaient mortels comme Enée . ce (pii suffit pour le moment. Elle essaie ensuite d'alarmer son époux , par rapport à elle-même. Elle lui fait entendre qu'elle court aussi de grands risques, tt Une foule de peuples , lui dit-elle , et des villes » formidables aiguisent le fer contre moi. » Vulcahi est ébranlé , mais il balance : elle le décide par un coup de maître ; elle l'entoure de ses beaux bras , elle l'embrasse. Qu'un autre rende , s'il le f»eut, Cunctaniem amplexu molli focet,.. , Sensit Iwta do/ts .... et surtout, formœ conscia, que je n'ai point rendu.
La réponse de Vulcain présente des convenances parfaites avec la situation où l'ont mis les caresses de Vénus.
Virgile lui donne d'abord le titre de père :
Tum pater «temo fator devictus amore.
J'ai traduit ce mot de pater par père des arts, mais improprement. Cette épithète conviendrait mieux à Apollon qu'à Vulcain : il signifie loi le bon Vulcain. Virgile emploie souvent le mot de fjère comme synonyme de bon. Il l'applique fréquemment à Énée , et à Jupiter même : Paier Aîlneas , " Pater omnipoteus. \je caractère principal d'un père étant la bonté, il qualifie de ce nom son héros et le souverain des dieux. Ici le mot de père signifie , dans le sens le plus littéral , bon homme ; car Vulcain parle et agit avec beaucoup de bonhomie. Mais le mot de père , isolé, n'est pas assez r(.'levé dans notre langue , où il emporte la même signification d'une manière triviale. Le peuple l'adresse familièrement anx vieillards et aux bonnes gens.
Des commentateurs ont observé que , dans cea mots:
Fiducla cessit
QiioUbi,diva.mei?
il y avait un renversement de oonslniction gram-
PRÉAMBULE DE LAUCAME.
maticale; et ils n'oiit pas maniiué de rallribuer à utie licence poétique. Ilsn'onlpas vu que le désordre du langage de Vulcain venail de celui de sa léte ; el que non-seulement Virgile le faisait manquer aux règles de la grammaire , mais à celles du sens commun , lorsqu'il lui fait dire que si un semblable soin eût occupé autrefois Vénus, il lui eût été permis de faire des armes pour les Troyens ; ({ue Jupiter et les destins n'empêchaient point que Troie ne subsistât, et que Priam ne régnât dix autres amices :
Similis m cura biissct.
Tum quoque Cas nobis Tcucros armare fuisset. Nec pater omnipolenfl Trojam . iiec fata vetabaut stare. decemque alios Priamum superesse per annos.
11 était clair que le destin avait décidé que Troie périrait dans la onzième année de son siège . et que sa volonté s'était manifestée par plusieurs oracles et augures, entre autres par le présage d'un serpent qui avait dévoré dix petits oiseaux dans leur nid , avec leur mère. Il y a dans le discours de Vulcain beaucoup de forfanterie , ()Our ne pas dire quelque chose de pis ; car il donne à entendre que ce sont les armes qu'il aurait faites par l'ordre de Vénus qui auraient rompu les ordres du destin et ceux de Jupiter même, auquel il ajoute l'épithète de tout puissant, conmie par une espèce de défi. Remarquez encore , en passant, la rime de ces deux fins de vers , où le même mol est répété deux fois de suite sans nécessité :
si cura fuisset , arniare fuisset
Vulcain , enivré d'amour, ne sait ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait. Il déraisonne dans son langage , dans ses pensées el dans ses actions, puisqu'il se détermine à faii*e des armes niagnifitjiies pour le fils naturel de son infidèle épouse. Il est vrai (|u*il se garde bien de le nommer. Elle n'a prononcé son nom qu'une seule fois, par discrétion; et lui le tait , par jalousie. C'est à Vénus seule qu'il rend sen'ice. Il semble croire que c'est elle qui va se battre : a Si vous vous préparez à la guerre , lui V dit-il, si tel est votre plaisir : »
Si l)ellare paras . atquc haro libi meus est.
Le désordre total de sa persomie tennine celui de son discours. Embrasé des feux de l'aniom* dans les bras de Vénus, il se fond comme un métal :
Corvjugis Infusus grcniio.
dieu des forges de Lemoos. Enfin, il perd tout sentiment :
Plackkiiiiqiie petivit Per menuhra soporem.
Remarquez la justesse de cette consonnance métaphorique, infiisus , (( fondu, » si convenable au
Sopor veut dire ici beaucoup plus que somiiieiL Il présente encore une consonnance de TéCat des métaux après leur fusion, une stagnation parfaite.
Mais pour affaiblir ce que ce tableau a de licencieux el de contraire aux mœurs conjugales, le sage Virgile oppose inunédiatement après , à la déesse de la volupté qui demande à son mari des armes pour son fils naturel , une mère de famille chaste et pauvre , occupée des arts de liinenre pour élever ses petits enfens ; et il applique cette image touchante aux mêmes heures de la nuit, pour présenter un nouveau contraste des différens usages que font du même temps le vice et la vertu :
liidc ubi prima quies, mediojam noctis aboct» Curriculo , expolerat sommmi ; cam femina priuuim , Cui tolerare colo vitam tenuique minerra ImpoMtum, cinerem et sopitos suscitât ignet, Noctem addens operi , famuLMque ad lumioa luosu Exercet penso, castum utsenrare cubile Coqjugis , et possit parvos educere natos.
JEUVUi. , lib. f Ul , f . 407-415.
« Vulcain avait à peine goûté le premier loaiiiieil, et la rniit, » sur son char, n'avait encore parcouru que la moitié de sa * carrit^rc : c'était le temps auquel une femme qui , pour » soutenir sa vie , n*a d'autre ressource que ses fiiseaux et une V faible industrie dans les arts de Minerve, écarte la cendre » de sou loyer , en rallume les chartions . pour ckmner au tr»- > vail le reste de la imit, et distribuer de longues tdcbes à se» » servantes qu'elle occupe k la lueiur d'une lampe« afin que Ir » besoin ne la force pas de manquer à la loi conjugale, et » ({u'elle puisse élever ses petits enlans. •
Virgile tire encore de nouveaux et sublimes contrastes des humbles occupations de celle mère de famille vertueuse. Il oppose tout de suite à sa faible industrie, « iemii minervay » Ting^âiieux Vulcain; à ses charbons qu'elle rallume, « sopiias ignés y » le cratère toujours enflammé d'un volcan; ù ses servantes auxquelles elle distribue des pelolons de laine, « loiigo exercet jmisoy v les Cyciopes forgeant un foudre pour Jupiter, un char pour Mars, une égide pour Minerve, et qui, à l'ordre lie leur maître , (]uittent leurs célestes ouvrages |MHir faire Tarmure d'Enée , sur le bouclier duquel devaient être gravés les principaux événeuiens de l'empire romain :
llaud secus ignipoteiis , iiec tempore segmor illo . Mollibus e straUs opéra ad Cabrilia surgiL liiitula Sicanium juxta latus .ËoUamqne F.rJKitnr Lipareu, funianlibusanluasaxis; onarn sulHer specus et Cyclopum cxesa caimiiv» Antra Aiinxà lonant, validiquc inaidibiH ictus AudiU referiml gmiilum, slriduntqiie cavernts
PRÉAMBULE DE L'ARC ADIEl
stricturse chalybuin . etfornacibus ignis anhelat : Valcani donius. et Vulcania nomine lellus. Hoc lune ignipoteiis ccelo descendit ab alto. Fernim exercebant vasto Cyclopes in antro, Brontesque . Sleropesque . et nudas inembra Pyracinou. His infurmatum manibus, jam parte polita , Fulmea erat, toto Genitor qux plurimacœlo D^icît in terras , pars iniperfecta manebat. Très irabrb torti radios , très nubis a(iuosx Addidcrant, rutiii très ignis, et alitis Anstri. Fulgoi*es nunc t^rificos, sonitumque, inetuni(|uc, Miscebant operl, flammisque sequacibus iras. Parte alia Marti cumimque rotasque volucres Instabant, quibus ille viros, quibus excitai urbes : iEgidaque horriferam , tur))ata^ PaOadis arma , Certatim squamis scrpenlum auroquepoliliant , Connexosque angues , ipsamque in pectore div:e Gorgona , desecto vertentcm lumina collo. Tollite cuncta . inquit , cœptosque auferle labore* , y£tnsi Cyclopes, et hue advertite menteni. Arma acri tacienda viro : nunc viribus usus , Nunc manibus rapidis , omni nunc arte magistra : Pnecipitatc moras. Nec plura eflatus : et illi Ociiis iucubuere omnes , pariterqiie laborem Sortiti : fhiit ses rivis , aurique metallmn ; Vulnitictisquc chalybs vasta fbmace Uqnescil. Ingéniera clypeum informant, nnumoomia contra Tela Latinonira ; scptenosquc orbibus orbes Impediunt : alii ventosis follibus auras Accipiunt, redduntque; alii stridcntia tingunt i£ra lacu : gémit imposifis incudilms antrum. Illi inter sese multa vi brachia tollunt In numerum , versantque tenaci forcipe massam.
vE:«EiD.. lib. VIII, V. 414-455.
< Alors le dieu du feu , aussi diligent , sort de sa couche voluptueuse pour veiller aux travaux qui loi sont commandés.
• Entre les côtes de Sicile et de Lipari, une des Koliennes^ s'élève une Ile formée de rochers escarpés, toi^ours fumans , sous lesqnels sont les cavernes des Cyclopes , aussi bruyantes et aussi enflammées que les antres et les cheminées de l'Etna. Elles retentissent sans cesse dn gémissement des enclumes sous les coups des marteaux , du péUUement de l'acier qui étincelle , cl du bruit pesant des soufflets qui animent les feux dans leurs fourneaux. Cette île est la demeure de Vulcaln , et s'appelle Vulcanie. Ce fîit dans ces souterrains que le dieu du feu descendit do ciel. Les cyclopes Brontès, stéropes et Pyi*acmon, les membres uus. battaient alors le fer au milieu d'une vaste carême. Ils tenaient dans leurs mains un foudre à demi formé. C'était nn de ces foudres que Jupiter lance souvent des cieux sur la terre. Une partie était finie , et l'autre était encore impartaite. Ils y avaient mis trois rayons de gréie , trois d'une pluie orageuse, trois d'un feu éblouissant, et trois d'un vent impétueux : ils joutaient alors à leur ouvrage d'épouvantables éclairs, des éclats, la peur, ki colère céleste, et les flammes qui la suivent. D'un autre côté, l'on se hâtait de forger un char à Blars . avec des roues rapides , dont le bruit alarme les honunes et les villes. D'autres Cyclopes , pour armer Pailas dans les combats, polissaient à l'envi une égide horrible , hérissée d'écailles de serpent en or ; et pour couvrir le sein de la déesse , une cherelore de serpens , avec la tète de Gorgone séparée dn oou , et Jetmt des regards affreux.
• Enfans de l'Etna . Cyclopes, leur dit Vulcain , cessez tous ces travaux , transportez-les ailleurs , et faites attention A ce que je vais vous dire. Il s'agit d'armer nn liomine rcdou-
» table. C'est ici qu'il faut la force des bras, la diligence des » mains et l'art des plus grands maîtres : ne perdez pas un
• moment. Il dit ; aussitôt tous se mettent eu besogne, et se
> partagent le travail. L'airain et l'or coulent par ruisseaux ;
> l'acier le plus pur se fond dans une vaste fournaise : ils en » forment un bouclier énorme , capable de résister seul k » tous les traits des Latins. Ils couvrent sa circouférence de » sept autres lames de métal. Les uns font mouvoir les souf-
• flcts , les autres trempent l'airain qui siffle au fond des eaux;
• l'antre retentit des coups dont gémissent les enclumes. « Tour à tour ils élèvent les bras avec de grands edbrts , et
> tour à tour les laissent retomber sur la masse embrasée que » tournent en tous sens de mordantes tenailles. >
On croit voir travailler ces énormes enfans de TËtna , et entendre le bruit de leurs lourds marteaux, tant riiarmonie des vers de Virgile est imitai ive !
La composition du foudre mérite attention. Elle est pleine de génie , c'est-à-dire , d'observations neuves de la nature. Virgile y fait entrer et contraster les quatre élémens a la fois : la terre et Feau , le feu et Tair :
Très imbris torti radios, très nubis aquoso; Addiderant, rutiii très ignis, et alitis Auslri.
A la vérité, il n'y a pas de terre proprement dite; mais il donne de la solidité à l'eau pour en tenir lieu, ires imbris torii radios, mot à mot, a trois rayons de pluie torse, » pour dire de la grêle. Cette expression métaphorique est ingénieuse : elle suppose que les Cyclopes ont tordu des gouttes de pluie pour en fiiire des grains de grêle. Remarquez aussi la convenance de l'expression alitis ^usiriy «l'Auster ailé : » l'Auster est le vent du midi; c'est lui qui amène presque toujours les tonnerres en Europe.
Le poète ose mettre ensuite des sensations métaphysiques sur l'enclume des Cyclopes : meîum , tt la peur ; » tra5 , « des courroux. » Il les amalgame avec la foudre. Ainsi il ébranle à la fois le système physique par le contraste des élémens, et le système moral par la consonnance de Tame et la perspective de la Divinité :
Flammisque sequacibus iras.
11 fait gronder le tonneire, et montre Jupiter dans la nue.
Virgile oppose encore à la tète de Pailas celle de Méduse ; mais c'est nn contraste qui lui est commun avec tous les poètes. En voici un qui lui est particulier : Vulcain oblige les Cyclopes de quitter leurs ouvrages divins , pour s'occuper de l'armure d'on homme. Ainsi il met dans la même balance , d'an cdté , la foudre de Jupiter, le char de Mars, l'égide et la cuirasse de Palias; et de l'autre , les destinées^ l'empire romain, qui doivent être gra-
PRÉAMBULE DE L'ARCADIE
vées sur le bouclier d'un homme. Mais s*il donne la préférence à ce nouvel ouvrage, c'est pour Tamour de Vénus, et non pas pour la gloire d'Enée. Observez que le Dieu jaloux ne nomme point encore ici le (ils d'Ancliise, quoiqu'il y semble forcé. Il se contente de dire vaguement aux Cyclopes : a Anna acri ftU'ienda viro. » L'épithète de « acer » peut se prendre en bonne et mauvaise part. Elle peut signifier mck^liant , dur , et ne peut guère s'appliquer au sensilile Enée, auquel Virgile donne si souvent le sunioui de pieujc.
Enfin Virgile, après le tat)leau tumultueux des forges éoliennes, nous ramène, par un nouveau contraste, à la demeure paisible du bon roi Ëvandre , presque aussi national que la bonne mère de femille et que le dieu du f^u :
llaec pater .Solus properal dum Lcmnius oris , Evandrum ex humili teclo lux suscitai aima, Kt iiiatutiui volucrum 8ub culmine canUis. Consurgit senior, tunicaquc Inducitur artus. Et Tyrrheoa pedura circumdat viucula plantis. Tum lateri aUfuc huroeris Tefçcxum suhligat eusein , Demissa ah Ixva pautberae terga r.>lorquens. Necnon et geraini custodes limine ab alto Pneceduut, gressumque canes comitantar herilem. Hospilis yEneae sedcm et sécréta pcletiat, Sennonum memor et promissi muneris, hero8« Nec minus i£neas se matutinus ageliat.
Filius buic Pallas , iUi cornes ibat Achates,
iENEiD. , lib. VIII , V. 454-466.
« Tandis que te dieu de Lemnos presse sou ouvrage dans 9 ses forges éoliennes , Evandre est réveillé sous son humble 9 toit par les premiers rayons de l'aurore et par le chant ma-
> linal des oiseaux nichés sous le chaume de sa couverture.
• n se lève , malgré sou grand âge. il se revêt d'une tunique ,
> et attache à ses pieds une chaussure tyrrhénienne. Il met
> sur ses épaules un baudrier, d'où pend k son cAlé une il'pée
* d'Arcadie, et il ramène sur sa poitrine une peau de pan^ » thère qui descend de son épaule gauche. l>eux chiens qui 9 gardaient sa porte marchent devant lut , et accompagnent » les pas de leur maître. l\ allait trouver dans l'intérieur de
> sa maison Énée, son hôte , pour s'entretenir avec lui des » secours qu'il lui avait promis la vrille. Énée, non moins
> matinal, s'avanrait aussi vers Évaudre. L'un était accom- 9 pagné de son (ils Pallas, et Tantrc de son lidèle Achate. a
Voici un contraste moral très-intéressant : Le bon roi Evandre, n'ayant pour gardes du corps que deux chiens, qui servaient encore à gar-r der la porte de sa maison , va , dès le point du jour, s'entretenir d'affaires avec son hôte. Ne croyez pas que , sous son toit couvert de chaume , il s'agisse de bagatelles. Il y est question du rétablissement de l'empire de Troie dans la personne d'Enée, ou plutôt de la fondation de l'empire romain. Il s'agit de dissiper une grande confédéral ion de peuples. Pour en venir à bout , le roi Evandre offre à Enée quatre cents cavaliers. A la vérité , ils sont
choisis et commandés par Pallas , son fils unique. J'observerai ici une de ees convcDanoes délicates, par lesquelles Virgile donne de grandes leçons de vertu aux rois, ainsi qu'aux autres liommes, en feignant des actions en apparence indifférenies : c'est la confiance d'Evandre dans son fils. Quoique ce jeune prince ne fài qu'à la fleur de son âge , son père l'amèue à une conférence très-importante, comme son compagnon : Cornes ibat. Il faisait porter son nom à la ville de Pallautée , qu'il avait lui-même foi;dée. Enfin , dans les quatre cents ca- , valiers qu'il promet au roi des Troyens , sous les ordres de Pallas , il y en a deux cents qu'il a choisis dans la fleur de la jeunesse , et deux cents autres que son iils doit mener en son propre nom :
Arcadas buic équités bis centum , robon pobi» Lecla , dabo ; totidemque suo tibi nomlne Pallas.
;E?IEID. , lib. VIII , Y. 5IS-5I9.
Les exemples de confiance paternelle sont rares |)armi les souverains, qui regardent souvent leurs successeurs comme leurs ennemis. Ces traits peignent la bonne foi et la simplicité des mœurs do roi
d'Arcadie.
On pourrait peut-être taxer le roi d'Âreadîed*indifférence [K)ur un flis unique, en ce qu'il l'éloigné de sa persoiuie et l'expose aux dangers de la guerre; mais c'est positivement par une raison oonlFaire cju'il en agit ainsi; c'est |M)ur le former à la vertu,^ eu lui faisant faire ses premières armes sous ui\ héros tel qu'Enée :
liunc tibi pncterea, spes et solatia nostri, Pallanta adjungam. Sub te tolerare luagislro Militiam et grave Martis opus. tua cemere facta, Assucscat , primis et te mirctur ab annis.
vEFIKID. , lib. VIII , V. 31 V5I7;
« J'enverrai de plus avec vous mon fib Pallas . qui est toute
* mon esiiérance et ma consolation. Qu'il s'accoutume, som « un maître tel que vous , à supporter les rudes travaux de > U guerre, à se former sur vos ciplolts, et à vous admirer
• dès ses premières années. »
On peut voir dans le reste de V Enéide le rôle important qu'y joue ce jeune prince. Vir^e en a tiré de grandes beautés : telles sont , entre autres, les tendres adieux que lui fait Evandre; les regrets de ce bon père , siu* ce que sa vieillesse ne lui permet pas de l'accompagner dans les combats ; ensuite, la valeur imprudente de son fils, qui^ oubliant les leçons des deux frems d'AnchIse, s'attaque au redoutable Tuiiius et en reçoit le coup de la mort ; les hauts faits d'armes d'Enée pour venger la mort du fils de son hôte et de soo allié; ses r^rets à la vue du jeune Pallas tué à la fleur de son âge, et le premier jotu* qu'il avaîl
PRÉAMBULE DE LARCADIE.
combattu; enfin, les honneurs qu'il rend à son corps , en l'envoyant à son (lère.
C'est ici qu'on peut remarquer une de ces comparaisons touchantes ' dont Virgile , à l'exemple d'Homère, affaiblit l'horreur de ses tableaux de batailles et en augmente l'effet en y établissant des consonnances avec des êtres d'uu autre ordre. C'est à l'occasion de la beauté du jeune Pallas, dont la mort n'a point encore terni l'éclat.
Qualein virginpo demessutn pollice florem ,
Seu mullis violx. scu laugueutis liyaciiithi ,
Gui nequc fulgor adhuc , necdum sua forma rcccssit;
^on jam mater alittelluM, viresquc ministrat.
y£NElD., lib. XI, V. 68-74.
« Comme une tendre violelle ou une languissante liyacin- » Uie que les doigts d'une jeune fille ont cueillie : ces fleurs » n'ont encore perdu ni leur éclat ni leur forme ; mais on voit » ({uc la terre leur mère ne les soutient plus, et ne leur donne > plus de nourriture. >
Remarquez une autre consonnance avec la mort de Pallas. Pour dire que ces fleurs n'ont point soulTert lorsqu'on les a détacliées de leur tige , Virgile les fait cueillir par la main d'une jeune fille : Vmjiueo demessum pollice; mot à mot : a Moissonnée par le pouce d'une vierge. » Kt il résulte de cette douce image un contraste teirible avec le javelot de Turnus, qui avait cloué le bouclier de Pallas contre sa poitrine, etl'avait tué d'im $eul coup.
Enfin Virgile , après avoir représenté la douleur d'Evandre à la vue du corps de son fils, et le désespoir de ce malheureux père qui implore la ven- ^Tauce d'Euée , tire de la mort même de Pallas la lin de la guerre et de V Enéide; car Turnus, vaincu dans un combat particulier par Ënée , lui cède la victoire , l'empire , la princesse Lavinie , et le .«)Upplie de se contenter de si grands sacrifices; mais le roi des Troyens, sur le point de lui accorder la vie , apercevant le baudrier de Pallas , dont Turnus s'était revêtu après avoir tué ce jeune prince , lui plonge son épée dans le corps, en lui disant : *
, . . . . PaUas te hoc vulnere, PaDas
Immolât, et pœnam acelerato ex sanguine ramit
£nejd., lib.xif, V. 948-949,
t Pallas , c'est PaUas qui t'immole par œ coup, et qui se » venge dans ton sang criminel. >
Ainsi les Arcadiens ont influé de toute nianière sur les monumens historiques , les traditions religieuses, les premières guerres et l'origine de l'empire romain.
On voit que le siècle où je parle des Arcadiens n'est point un siècle fabuleux. Je recueillis donc sur eux et leur pays les douces images que nous en ont laissées les poètes, avec les traditions les plus .
authentiques des historiens , que je trouvai en bon nombre dans le Voyaqe de la Grèce de Pausanias, les OEuvres de Plutarque et la Heiraiie des dix mille de Xénophon ; en sorte que je rassemblai sur l'Arcadie tout ce que la nature a de plus aimable dans nos climats , et Thistoire de plus \Taisemblable dans l'antiquité.
Pendant que je m'occupais de ces agréables recherches , je me trouvai lié personnellement arec J.-J. Rousse.'iu. Nous allions assez souvent nous promener, [lendant l'élé, aux environs de Paris. Sa société me plaisait beaucoup; il n'avait point la vanité de la plupart des gens de letlres, qui veulent toujours occuper les autres de leurs idées; et encore moins celle des gens du monde, qui croient qu'im homme de lettres est fait |)Our les tirer de leur ennui par son babil. 11 ]:)artageait les bénéfices et les charges de la conversation , parlant et laissant parler chacun à son tour; il laissait même aux autres le choix de l'entretien , se réglant à leur mesure avec si peu de prétention, que, parmi ceux qui ne le connaissaient pas , les gens simples lo prenaient pour un homme ordinaire , et les gens du bon ton le regardaient comme bien inférieur à eux ; car, avec ceux-ci , il parlait peu , ou de peu de choses ; il a été quelquefois accusé d'orgueil à cette occasion par les gens du monde, qui taxent de leurs propres vices les hommes libres et sans fortune qui refusent de courber la tète sous leur joug ; mais entre plusieurs traits que je pourrais citer à l'appui de ce que j'ai dit précédemment, que les gens simples. le prenaient pour un homme oixlinaire, en voici un qui convaincra le lecteur de sa modestie habituelle.
Le jour même que nous fûmes dîner chez les ermites du mont Valérien , ainsi que je l'ai rapporté dans une note du tome cinquième de mes Etudes, en revenant l'après-midi à Paris , nous fûmes surpris de la pluie près du bois de Boulogne , vis-à-vb la porte Maillot; nous y entrâmes pour nous mettre à l'abri sous des marronniers qui commençaient à avoir des feuilles , car c'était dans les fêtes de P(l(|ues. Nous trouvâmes sous ces arbres beaucoup de monde qui , comme nous , y cherchait du couvert. Un des garçons du Suisse ayant aperçu Jean- Jacques, s'en vint à lui plein de joie, et loi dit : a Hé bien ! bon lK>mme , d'où venez-vous donc? » il y a un temps infini que nous ne vous avons » vu. » Rousseau lui répondit tranquillement : « C'est que ma femme a été long-temps malade , » et moi-même j'ai été incommodé. — Oh ! mon » pauvre bon homme , reprit ce garçon , vous n'ê- » tes pas bien ici; venez, venez, je vais vous p trouver une place dans la maison.»
PREAMBULE DE L'ARCADIE
£d effet , il s'empressa de nous mener dans une chambre haute , où , malgré la foule , îl nous proaira des chaises , une table , du pain et du vin. Pendant qu'il nous y conduisait , je dis à Jean-Jacques : « Ce garçon nie parait bien Cunilier avec » vous; il ne vous connaît donc point ? — Oh ! si, » me répondit-il, nous nous connaissons depuis » plusieurs années; nousvenionsde tempsentemps » ici, dans la belle saison, ma femme et moi, » manger le soir une côtelette. »
Ce mot de bon homme , dit de si bonne foi par ce garçon d'auberge, qui sans doute prenait depuis long-temps Jean-Jacques pour un homme de quelque état mécanique; sa joie en le revoyant, et son empressement à le servir, me Grent connaître combien le sublime auteur d'£mi/e mettait en effet de bonhomie jusque dans ses moindres actions.
Loin de chercher à briller aux yeux de qui que ce fût , il convenait lui-même , avec un sentiment d'humilité bien rare , et selon moi bien injuste , qu'il n'était pas propre aux grandes conversations. <( Il ne faut, me disait-il un jour, que le plus petit » argument pour me renverser; je n'ai d'esprit » qu'une demi-heure après les autres; je sais ce » qu'il &ut répondre , précisément quand il n'en » est plus temps. »
Cette lenteur de réflexion ne venait pas « d'une » pesanteur maxillaire , » comme le dit, dans le prospectus d'une édition nouvelle des Œuvres de Jean- Jacques, un écrivain d'ailleurs très estimable; mais de son équité naturelle , qui ne lui permettait pas de prononcer sur le moindre sujet sans l'avoir examiné; de son génie, qui le considérait sur toutes ses faces pour le connaître à fond ; et enOn de sa modestie, qui lui interdisait le Ion théâtral et les sentences d'oracles * de nos conversations. Il était au milieu de nos beaux-esprits avec sa simplicité comme une iille avec ses couleurs naturelles , parmi des femmes qlii mettent du blanc et du rouge. Encore moins aurait-il cherché à se donner en spectacle chez les grands; mais dans le téte-à-téte, dans la liberté de l'intimité, et sur les objets qui lui étaient familiers, surtout ceux qui intéressaient le bonheur des hommes, son ame prenait l'essor, ses sentimens devenaient touclians, ses idées profondes, ses images sublimes, et ses discours aussi véhémens que ses écrits.
Mais ce que je trouvais de bien supérieur à son génie, c'était sa probité; il était du petit nombre d'hommes de lettres éprouvés par l'infortime, auxquels on peut sansrisqueconununiquer ses pensées les plus intimes. On n'avait rien à craindre de sa malignité s'il les trouvait mauvaises, ni de son inlidclitc si elles lui semblaient lM)nnes.
Une après-midi donc que nous élkns ù nous reposer au bois de Boulogne , j'amenai la conversation sur un sujet qui me tenait au cccur depuis que j'avais l'usage de ma raison. Nous venions de parler des hommes illustres de Plutarque , de la traduction d'Amyot, ouvrage dont il faisait un cas infini , où on lui avait appris à lire dans l'enfance, et qui, àmonavis, a été le germe de son éloquenoe et de ses vertus antiques ; tant la première éducation a d'influence sur le reste de la vie ! Je lui dis donc :
J'aurais bien voulu voir une histoire de votre façon.
Jean'Jaeqiies.nyù eu bien envie d'écrire celle » de Côme de Médicis '. C'était un simple parti- » culier qui est devenu le souverain de ses cond- » toyens, en les rendant plus heureux; il ne s'est » élevé et maintenu que par des bienfoits. J'avais » fait ({uelques brouillons à ce sujet-là , mais j'yai » renoncé; je n'avais pas de talent pour écrire » l'histoire. »
Pourquoi vous-même , avec tant d'amour pour le bonheur des hommes , n'avez-vous pas tenté de former une république heureuse ? J'ai connu bien des hommes de tous pays et de toutes conditions qui vous auraient suivi.
« Oh ! j'ai trop connu les hommes ! i> Puis me reganlant, après un moment de silence , il ajouta d'un ton demi-fâché : a Je vous ai prié plusieurs a fois de ne me jamais parler de cela. »
Mais pourquoi n'auriez-vous pas fait, avec quelques Européens sans patrie et sans fortune , dans quelque lie inhabitée de la mer du Sud , un établissement semblable à celui que Guillaume Pemi a formé dans l'Amérique septentrionale, au milieu des Sauvages ?
a Quelledifférencede siècle ! on croyait du temps » de Penn ; aujourd'hui on ne croit pins a rien. » Puis , se radoucissant : « J'aurais bien aimé à vivre » dans une société telle que je me la figure, com- » nie un de ses simples membres; mais pour rien » au monde je n'aurais voulu y avoir quelque chai^, » encore moins en être le chef. Je me suis rendu «justice il y a long- temps; j'étais incapable do » plus petit emploi. »
Vous auriez trouvé assez de personnes qoi auraient exécuté vos idées.
« Oh ! je vous en prie , parlons d'autre chose. »
Je me suis avisé d'écrire l'histoire des peuples d'Arcadie. Ce ne sont pas des bergers oisifs comme ceux du Lignon.
Il se mit à sourire. <( A propos des bei^rs du » Lignon , me dit-il, j'ai fait une fois le voyage du » Forez , tout exprès pour voir le pays de Céladon
PRÉAMBULE DE L'ARCADIE
» et d'Astrée, dont d'Urfé nous a foit de si char- » nians tableaux. Au lien de bergers amoureux, » je ne vis , sur les bords du Lignon , que des ma- » réchaux, des forgerons et des taillandiers. »
Comment ! dans im pays si agréable ?
« Ce n'est qu'un pays de forges. Ce fut ce voyage » du Forezquim'ôtamonillusion. Jusqn'àcetemps- » là, il ne se passait point d'année que je ne relusse » VAstrée d'un bout à l'autre ; j'étais familiarisé » avec tous ses personnages. Ainsi la science nous » Ole nos plaisirs. »
Oli ! mes Arcadiens ne ressemblent point à vos forgerons, ni aux bergers imaginaires de d'Urfé, (lui passent les joui-s et les nuits uniquement occupés à faire l'amour, exposés au dedans à toutes les suites de l'oisiveté , et au ddiors , aux invasions des peuples voisins. Les miens exercent tous les arts de la vie champéU-e. Il y a parmi eux des bergers, des laboureurs , des pécheurs, des vignerons; ils ont tiré parti de tous les sites de leur pays, diversifié de montagnes, de plaines, de lacs et de ro< cliers. Leurs mœurs sont patriarcales, comme aux premiers temps du monde. Il n'y a dans leur république ni prêtres , ni soldats , ni esdaves ; car ils sont si religieux, que chaque père de fomille en est le pontife; si belliqueux, que chaque habitant est toujours prêt à défendre sa patrie sans en tirer de solde; et si égaux, qu'il n'y a pas seulement |)armi eux de domestiques. Les enfiîiis y sont élevés à servir leurs parens. On se garde bien de leur inspirer, sous le nom d'émulation, le poison de l'ambition , et de leur apprendre à se surpasser les uns les autres; mais , au contraire , on les exerceà se prévenir par toutes sortes de bons ofGces; à obéir à leurs parens ; à préférer son père, sa mère, son ami, sa maîtresse, à soi-même; et la patrie à tout. Là il n'y a point de querelle entre les jeunes gens, si ce n'est quelques débats entre amans, comme ceux du Devin du f^illage; mais la vertu y appelle souvent les citoyens dans les assemblées du peuple, pour délibérer entre eux de ce qu'il est utile de faire pour le bien public. Ils élisent, à la pluralité des voix , leurs magistrats qui gouvernent Tétat comme une famille, étant chai^gés à la Ibis des fonctions de la paix , de la guerre et de la religion; il résulte une si grande force de leur union, qu'ils ont toujours repoussé toutes les puissances qui ont entrepris sur leur liberté.
On ne voit dans leur pays aucun monument inutile, &stuèux, dégoûtant ou épouvantable; point de colonnades, d'arcs de triomphe, d'hôpitaux ni de prisons ; point d'affreux gibets sur les ooUioes , à l'entrée de leurs bourgs ; mais un |ioat sur un toiTeiit, un iHiits au milieu d'une pbûîue aride, un
bocage d'arbres fruitiers siu- one montagne inculte , autour d'un petit temple dont le péristyle sert d'abri aux voyageurs, annoncent, dans les lieux les plus déserts, l'humanité .d€s habitans. Des inscriptions simples sur l'écorce d'un hêtre , ou sur un rocher brut , conservent à la postérité la mémoire des grands citoyens et le souveuir des bonnes actions. An milieu de ces mœurs bienfeisantes, la religion parle à tous les cœurs un langage inaltérable. Il n'y a pas ime montagne ni un fleuve qui ne soit consacré à un dieu , et qui n'en porte le nom ; pas une fontaine qui n'ait sa naïade; pas une fleur ni un oiseau qui ne soit le résultat de quelque ancienne et touchante métamorphose. Toute la physique y est en sentimens religieux, et toute la religion en monumens de la nature. La mort même, qui empoisonne tant de plaisirs, n'y offre que des perspectives consolantes. Les tombeaux des ancêtres sont au milieu des bocages de myrtes, de cyprès et de sapins. Leurs descendans, dont ils se sont fiait chérir pendant leur vie , viennent , dans leurs plaisirs ou leurs peines , les décorer de fleurs et invoquer leurs mânes , persuadés qu'ils président toujours à leurs destias. Le passé , le présent, l'avenir, lient tous les membres de cette société des chaînons de la loi naturelle, en sorte qu'il est égakmait doux d'y vivre et d'y mourir.
Telle fut l'idée vague qoeje donnai du dessein de mon ouvrage à Jean-Jacques. Il en fut enchanté. Nous en fîmes plus d'une fois , dans nos promenades, le sujet de nos plus douces conversations. 11 imaginait quelquefois des incidens d'une simplicité piquante, dont je tirais parti. Un jour même il m'engagea à en dianger tout le plan, a II faut, me » dit-il , supposer une action principale dans votre » histoire , telle que celle d'uu homme qui voyage > pour connaître les hommes; il en naîtra des évé- » mens variés et agréables ; de plus, il faut oppo- » ser à l'état de nature des peuples d'Arcadie, l'é- » tat de corruption d'un autre peuple, afin de faire » sortir vos tableaux par des contrastes. »
Ce conseil fut pour moi un rayon de lumièrt^ qui en produisit un autre; ce fut , avant tout, d'opposer à ces deux tableaux celui de barbarie d'un troisième peuple, afin de représenter les trois états successifs par où passent la plupart des nations; celui de barbarie, de nature et de corruption. J'eus ainsi une harmonie complète des trois périodes ordinaires aux sociétés humaines.
Pour représenter im état de barbarie, je cboûds la Gaule, comme un pays dont les oommenoemetis en tout genre devaient le plus nous intéresser. IKirce que le premier étal d'un peuple influe sur
PRÉAMBULE DE LARCADIE.
toutes les périodes de sa durée, et se fait sentir jusque dans sa décadence, comme l'éducation que reçoit un homme dès la mamelle influe jus<|ue sur sa décrépitude. 11 semble même qu'à cette tlemière époiiue les habitudes de Tenfance reparaissent avec plus de force que celles du reste de la vie , ainsi que je l'ai observé dans les Études précédentes. Les premières impressions effacent les dernières. Le caractère des nations se forme dès le berceau , ainsi que celui de l'homme. Rome, dans sa décadence , conserva Tespril de domination universelle (|u*elle avait eu dès son origine.
Je trouvai les principaux caractères des mœurs et de la religion des Gaulois tout tracés dans les Cotnmeuiaires de César, dans Plutarque, dans les Aftvurs des Germaius de Tacite, et dans divers traités modernes de la mythologie des peuples du nord. Je reculai plusieurs siècle^ avant Jules César l'état des Gaules, afin d'avoir à peindre un caractère plus maniué de barbarie , et approchant de celui que nous avons trouvé aux peuples sauvages de l'Amérique septentrionale. Je fixai le commencement de la civilisation de nos ancêtres à la destruction de Troie , qui fut aussi l'époque et sans doute la cause de plusieurs grandes révolutions par toute la terre. Les nations qui composent le genre humain, quelque divisées qu'elles paraissent en langages , religions , coutumes et climats , .sont en équilibre entre elles, connue les différentes mers qui composent l'Océan sous diverses lati* tudes. Il ne peut arriver (juelque grand mouvement dans une de ces mers , qu'il ne se communique p!u$ ou moins à chacune des autres; elles tendent toutes à se mettre de niveau. Une nation est encore, par rapport au genre humain, ce qu'un homme est par rap|)ort à sa nation. Si cet honune y meurt , un autre y renaît dans le même temps. De même, si un état se détruit sur la terre, un autre s'y reforme à la même époque. C*est ce que nous avons vu de nos jours , quand la plus grande fiartie de la république de Pologne ayant été démembrée dans le nord de l'Europe, pour être confondue dans les trois états voisins, la Russie , la Prusse et rAutriche, peu de temps après la plus grande partie des colonies anglaises du nord de l'Amérique s'est détachée des trois états d'Angleterre , d'Irlande et d'Ecosse , pour former une républi(iue; et comme il y a eu en Europe une portion de la Pologne qui n'a pas été démembrée, il y a eu de même en Amérique une portion des colonies anglaises qui ne s'est pas séparée de l'Angleterre.
On trouve les mêmes réactions politiques dans tous les [Hiys et dans tous les siècles. Lorsciue l'em-
pire des Grecs fut renversé sur les bords du Pont- Euxin en i 453, celui des Turcs le remplaça au»sitôt; et lorstiue celui de Troie fut détruit en Asie, sous Priam , celui de Rome prit naissance en Italie , sous Enée.
Mais il s'ensuivit de cette ruine totale de Troie beaucoup de petites révolutions dans le reste dn genre humain , et surtout eu Europe.
J'opposai à l'état de barbarie des Gaules celui de corruption de l'Egypte , qui était alors à son plus haut degré de civilisation. C'est à Pépoquedu siège de Troie que plusieurs savans assignent le règne brillant de Sésostris. D'ailleurs, eette opinion, adoptée |)ar Fénelon dans son Têlémaqu&j était une autorité suffisante pour mon ouvrage. Je choisis aussi mon voyageur en Egypte , par le conseil (le Jean-Jacques , d'autant que , dans Tantrquité, beaucoup d'établissemens politiques et religieux ont reflué de l'Egypte dans la Grèce, dans l'Italie, et même directement dans les Gaules, ainsi (pie l'histoire et plusieurs de nos anciens usages en font foi. C'est encore une suite des réactions politiques. Lorsqu'un état est à son dernier degré d'élévation , il est à son premier degré de décadence , parce que les choses humaines commencent à déchoir dès qu'elles ont atteint le faite de leur gi-andeur. C'est alors que les arts, les sciences, les mœurs, les langues, commencent à refluer des états civilisés dans les états bark)ares , ainsi que le démontrent les siècles d'^Vlexandre chez les Grecs, d'Auguste chez les Romains, et de Louis XIV parmi nous.
Ainsi j'eus des oppositions de caractères entre les (raulois, les Arcadiens et les Egy^Miens. Mais l'Arcadie seule m'offrit un grand nombre de contrastes avec le reste de la Grèce encore à deniiliarltare; entre les uueurs loisibles de ses cultivateurs, et les caractères discordans des héros de Pylos, de Mycènes et d'Argos; entre les douces aventures de ses bergères simples et naïves, et les épouvantables catastrophes d'Iphigénie , d^Electre et de Clvtemneslre.
Je renfermai les matériaux de mon ouvrage en douze livres , et j*en lis une espèce de poème épique, non suivant les lois d'Aristote et celles de nos modernes , qui prétendent , d'après lui , qu'un poème épique ne doit contenir qu'une action principale de la vie d'un héros, mais suivant les lois de la nature, et à la manière des Chinois, qui y mettent souvent la vie entière d'un héros, ce qui, à mon gré, satisfait davantage. D'ailleurs, je ne m'éloignai pas pour cela de Texemple d'Homère ; car si je m'écartai du plan de son Iliade ^ je me rapprocliai de celui de son Odyssée.
L'ARCADIE
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Mais pendant que je m'occupais du l)onlieur du j^enre humain , le mien fut trouble par de nouvelles infortunes.
Ma santé et mon expérience ne me permettaient plus de solliciter dans ma patrie les faibles ressources que j'éUis au moment d'y perdre, ni d'en aller chercher au dehors. D'ailleurs, le genre de mes travaux ne pouvait intéresser en ma faveur aucun ministre. Je songeai à en mettre au jour de plus propres à me mériter les bienfaits du gouvernement. Je publiai mes Études de la Nature, J'ose croire y avoir détruit de dangereuses erreurs et démontré d'importantes vérités. Leur succès m'a valu , sans sollicitations, beaucoup de complimens du public, et quelques grâces annuelles de la cour, mais si peu solides, qu'une simple révolution dans un ministère me les a enlevées la plupari, et (avec elles) ce qu'il y a de plus fdcheux d'autres plus considérables dont je jouissais depuis (|uatorze aas. 1^ faveur a fait semblant de me faire du bien. La bienveillance publique a accueilli mon ouvrage avec plus de constance. Je lui dois un peu de calme et de repos. C'est sous son ombre que je fais paraître ce premier livre , intitulé Les Gaules, qui devait servir d'introduction à l'Arcadie. Je n'ai pas eu la satisfaction d'en parler à Jean-Jacques. Ce sujet était trop rude pour nos entretiens. Mais, tout âpre et tout sauvage qu'il est, c'est une gorge de rochers d'où l'on entrevoit le vallon où il s'est quelquefois reposé. i,orsqu'il partit même, sans me dire adieu , pour Ermenonville où il a lini ses jours , je cherchai à me rappeler à lui par l'image de l'Arcadie et le souvenir de nos anciennes conversations , en finissant la lettre que je lui écrivais par ces deux vers de Virgile , où je n'avais changé qu'un mot :
Atque utinam ex voI)m unus , tecumqus hùsaem Aut custos gregis, aut matune vloitor uvael
L'ARCADIE