LE CAFÉ DE SURATE
Il y avait à Surate an café où beaucoup d'étrangers s*asstinblaient l'après-midi. Un jour il y vint lin seidre persan , ou docteur de la loi , qui avait écrit toute sa vie sur la théologie , et qui ne croyait plus en Dieu. Qu'est-ce que Dieu ? disait-il; d'où vient-il ? qu'est-ce qui l'a créé ? où est-il? Si c'était un corps, on le verrait : si c'était un esprit, il serait intelligent et juste; il ne permettrait pas qu'il y eût des malheureux sur la terre. Moi- même , après avoir tant travaillé pour son senice , je serais pontife à Ispahan , et je n'aurais pas été forcé de m'enfuir de la Perse après avoir cherché à éclairer les hommes. Il n'y a donc point de Dieu. Ainsi le docteur, égaré par son ambition, à force de raisonner sur la première raison de toutes choses , était venu à perdre la sienne, et à croire que c'était non sa propre intelligence qui n'existait plus, mais celle qui gouverne l'univers. Il avait pour esclave un Cafre presque nu , qu'il laissa à la porte du café. Pour lui , il fut se coucher sur un sofii , et il prit une tasse de coquenar ou d'opium. Lorsc]ue cette boisson comment à échauffer son cerceau , il adressa la parole à son esclave , qui était assis sur une pierre au soleil, occupé à chasser les mouches qui le dévoraient , et lui dit : Misérable noir ! crois-tu qu'il y ait un Dieu ? — Qui peut en douter ? lui répondit le Cafre. En disant ces mots, le Cafre tira d'un lambeau de pagne qui lui ceignait les reins , un petit marmouset de bois, et dit : Voilà le Dieu qui m*a protégé depuis que je suis au monde; il est fait d'une branche de l'arbre fétiche de mon pays. Tous les gens du café ne forent lias moins surpris de la réponse de Fesdave que de la question de son maître.
Alors un brame liaussant les épaules, dit au nègre : Pauvre imbécile ! comment ! tu portes ton dieu dans ta ceinture ! Apprends qu'il n'y a point d'autre dieu que Brama , qui a créé le monde, et dont les temples sont sur les bords du Gange. Les brames sont ses seuls prêtres , et c'est par sa protection particulière qu'ils subsistent depuis cent \ingt mille ans, malgré toutes les. révolutioQS de
l'Inde. Aussitôt un courtier juif prit la parole , et dit : Comment les brames peuvent-ils croire que Dieu n'a de temples que dans l'Inde, et qu'il n'existe que pour leur caste? Il n'y a d'autre Dieu que celui d'Abraham, qui n'a d'autre peuple que celui d'Israèl. Il le conserve quoique dispersé par toute la terre , jusqu'à ce qu'il Tait rassemblé à Jérusalem pour lui donner l'empire des nations, lorsqu'il y aura relevé son temple, jadis la merveille de l'univers. En disant ces mots , l'Israélite versa quelques larmes. Il allait parler encore lorsqu'un Italien en robe bleue lui dit en colère : Vous faites Dieu injuste , en disant qu'il n'aime que le peuple d'Israèl. Il l'a rejeté depuis plus de dix-sept cents ans comme vous en pouvez juger par sa dispersion même. H appelle aujourd'hui tous les liommes dans l'église romaine , hors laquelle il n'y a point de salut. Un ministre protestant , de la mission danoise de Trinquebar, répondit en pâlissant an missionnabe catholique : Comment pouvezvous restreindre le salut des hommes à votre communion idolâtre ? apprenez qu'il o'y aura de sauvés que ceux qui , suivant l'Evangile, adorent Dieu en esprit et en vérité , sous la loi de Jésus. Alors un Turc, officier de la douane de Surate, qui fumait sa pipe, dit aux deux chrétiens d'un air grave : Padres , comment pouvez-vous borner la connaissance de Dieu à vos églises ? la loi de Jésus a été abolie depuis l'arrivée de Mahomet, le paraclet prédit par Jésus lui-même le verbe de Dieu. Votre religion ne subsiste plus que dans quelque.^ royaumes , et c'est sur ses ruines que la nôtre s'est élevée dans la plus belle portion de l'Europe , de l'Afrique, de l'Asie et de ses lies. Elle est aujourd'hui assise sur le trône du Mogol, et se répand jusque dans la Chine, ce pays de lumières. Vous reconnaissez vous-même la réprobation des Juifs à leur humiliation ; reconnaissez donc la mission du propliète à ses victoires. Il n'y aura de sauvés que les amis de Mahomet et d'Omar : car pour ceux qui suivent Ali, ce sont des infidèles. A ces mots, le seidre qui était de Perse, où le peuple suit la secte d'Ali , se mit à sourire ; mais il s'éle^'a une grande (|uerelle dans le café , à cause de tous les étrangers I ({ui étaient de diverses religions, et parmi lesquels