‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 168 sur 213 · SS · texte numérisé non relu

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L'ARCADIE

A peine Tor-Tir avait achevé ces mots effroyables, qu'un Gaulois assis auprès de moi s'élança jusqu'à moi; c'était Géphas. a O Amasis! ô mon » cher Amasis! s'écria-t-il. O cruels compatriotes ! » vous allez immoler un homme venu des bords » du Nil pour vous apporter les biens les plus pré- » deux de la Grèce et de l'Egypte ? Vous com- « mencerez donc par moi, qui lui en donnai le pre- » Diier désir, et qui le touchai de pillé pour vous , » si cruels envers lui. » En disant ces mots , il me errait dans ses bras et me baignait de ses larmes. Pour moi , je pleurais et je sanglotais , sans pouvoir lui exprimer autrement les témoignages de ma joie. Aussitôt la caverne retentit de murmures et de gémissemens. Les jeunes druides pleurèrent et laissèrent tomber de leurs mains les instrumens de mon sacrifice; car la religion se tut dès que la nature parla. Cependant , pei-sonne de l'assemblée n'osait encore me délivrer des mains des sacrificateurs, lorsque les femmes se jetant au milieu d'eux, m'arrachèrent mes liens, mon bâillon et ma coui-onne funèbre. Ainsi ce fut pour la seconde fois •que je dus la vie aux femmes dans les Gaules.

Le roi, me prenant dans ses bras, me dit : «Quoi! c'est vous, malheureux étranger, que » Céphas regrettait sans cesse ! O dieux ennemis » de ma patrie , ne nous envoyez- vous des bien- •» faiteurs que pour les immoler! v Alors il s'adressa aux chefs des nations, et leur parla avec tant de force des droits de l'humanité, que d'un commun accord ils jurèrent de ne plus réduire à l'esclavage ceux que les tempêtes jetteraient sur leurs côtes , de ne sacrifier à l'avenir aucun homme innocent , et de n'offrir à Mars (|ue le sang des coupables. Tor-Tir, irrité, voulut en vain s'opposer à cette loi : il se retira en menaçant le roi et tous les Gaulois de la vengeance prochaine des dieux.

Cependant le roi , accompagné de mon ami, me conduisit, au milieu des acclamations du peuple, dans sa ville, située dans l'Ile voisine. Jusqu'au moment de notre arrivée dans l'Ile , j'avais été si troublé , que je n'avais été capable d'aucune réflexion. Cliaque espèce de circonstance nouvelle de mon malheur resserrait mon ccrnr et obscurcissait mon esprit. Mais dès que j'eus repris Tusage de mes sens , et que je vins à envisager le péril extrême au<piel je venais d'échapper, je m'évanouis. Oh ! que l'homme est faible dans la joie ! il n'est fort qu'à la douleur. Céphas me fit revenir, à la manière des Gaulois , en m'agitant la tête et en soufflant sur mon visage.

Dès quil vit que j'avais recouvré l'usage de mes iens, il me prit les mains dans les siennes et me

dit : a O mon ami , que vous m'avez coiîté de lar- » mes ! Dès que les tlots de l'Océan , ({ui renver- « sèrent notre vaisseau , nous eurent séparés , je » me trouvai jeté, je ne sais comment; sur la » rive droite de la Seine. Mon premier soin fut de » vous chercher. J'allumai des feux sur le rivage; »je vous appelai; j'engageai plusieurs de mes » compatriotes , accourus à mes cris , de visiter » dans leurs barques les bords du fleuve, pour » voir s'ils ne vous trouveraient pas : tous nossoin& M furent inutiles. Le jour lint et me montra notre » vaisseau renversé , la carène en haut , tout près » du rivage où j'étais. Jamais il ne me vint dans » la pensée que vous eussiez pu aborder sur le ri- » vage opposé . dans le Belgium, ma patrie* Ce ne » fut que le troisième jour, que vous croyant péri, » je me déterminai à y passer pour y voir mes pa- » rens. La plupart étaient morts depuis mon ab- » sence : ceux qui restaient me comblèrent d'ami- V tiés ; mais un frère même ne dédommage pas de » la perte d'un ami. Je retournai presque aiissitôi » de l'autre côté du fleuve. On y déchargeait no- » tre malheureux vaisseau, où rien n'avait péri » que les hommes. Je cherchais votre corps sur le » rivage de la mer et je le redemandais le soir, le D matin et au milieu de la nuit , aux nymphes de » l'Océan, afin de vous élever un tombeau près » de celui d'Héva. J'aurais passé , je crois, ma vie » dans ces vaines recherches , si le roi qui règne » sur les bords de ce fleuve , informé qu'un vais- » seau phénicien avait péri dans ses domaines , » n'en avait réclamé les effets , qui lui apparte- » naient suivant les lois des Gaules. Je fis donc » rassembler tout ce que nous avions apporté de » l'Egypte, jusqu'aux arbres mêmes, qui n'avaient » pas été endommagés par l'eau , et je me rendis » avec ces débris auprès de ce prince. Bénissons » donc la providence des dieux , qui nous a réunis » et qui a rendu vos maux encore plus utiles à ma » patrie que vos présens. Si vous n'eussiez pas fait » naufrage sur nos côtes, on n'y eût pas aboli la » coutume barbare de condamner à l'esclavage » ceux qui y périssent; et si vous n'eussiez pas été » condamné à être sacrifié , je ne vous aurais peut- » être jamais revu , et le sang des innocens fume- » rait encore sur les autels du dieu Mars. »

Ainsi parla Céphas. Pour le roi , il n'oublia rien de ce qui pouvait me faire oublier le souvenir de mes malheurs. Il s'appelait Bardus. Il était déjà avancé en âge, et il portait , comme son peuple, la barbe et les cheveux longs. Son palais était bâti de troncs de sapins, couchés les uns sur les autres. Il n'y avait pour portes " que de grands cuirs de bœuf qui en fermaient les ouvertures. Personnes

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n'y faisait la garde , car il n'avait rien à craindre de ses sujets; mais il avait employé toute son industrie pour forlifier sa ville contre les ennemis du dehors. Il l'avait entourée de murs fails de troncs d'arbres entremêlés de mottes de gazon ; avec des tours de pierre aux angles et aux portes. Il y avait an haut de ces tours des sentinelles qui veillaient jour et nuit. Le roi Bardus avait eu cetle lie de la nymphe Lutetia, sa mère, dont elle portait le nomj Elle n'était d'abord couverte que d'arbres , et Bardus n'avait pas un seul sujet. Il s'occupait à tordre , sur le bord de son lie, des câbles d'êcorce de tilleul , et à creuser des aunes pour en faire des bateaux. Il vendait les ouvrages de ses mains aux mariniers qui descendaient ou remontaient la Seine. Pendant qu'il travaillait , il chantait les avantages de Tindustrie et du commerce, qui lient tous les hommes. Les bateliers s'arrêtaient souvent pour écouter ses chansons. Ils les répétaient et les répandaient dans tontes les Gaules, où elles étaient connues sous le nom de vers bardes. Bientôt il vint des gens s'établir dans son île, pour l'entendre chanter et pour y vivre avec plus de sûreté. Ses richesses s'accrurent avec ses sujets. L'Ile .se couvrit de maisons, les forêts voisines se défrichèrent, et des troupeaux nombreux peuplèrent bientôt les deux rivages voisins. C'est ainsi que ce bon roi s'était formé un empire sans violence. Mais lorsque son lie n'était pas encore entourée de murs, et qu'il songeait déjà à en foire le centre du commerce dans toutes les Gaules , la guerre pensa en exterminer les habitans.

Un jour, un grand nombre de guerriers qui remontaient la Sehie en canots d'êcorce d'orme débarquèrent sur son rivage septentrional , tout visà-vis de Lutétia. Ils avaient à leur tête le iarle Carnut, troisième fils de Tendal, prince du nord. Camut venait de ravager toutes les côtes de la mer IlyperI)orée, où il avait jeté l'épouvante et la désolation. Il était favorisé en secret, dans les Gaa« les , par les druides , qui , commeitous lesliommes faibles, inclinent toujours pour ceux qui se rendent redoutables. Dès que Camut eut mis pied à terre, il vint trouver le roi Bardus, et lui dit : (( Combattons, toi et moi, à la tête de nos gner* » riers : le plus faible obéira au plus fort; car la » première loi de la nature est que tout cède à la » force. » Le roi Bardus lui répondit : a O Car-r » nut ! s'il ne s'agissait que d'exposer ma vie pour » défendre mon peuple, je le ferais très-volontiers ; » mais je n'exposerais pas la vie de mon peuple , V (^uand il s'agirait de sauver la mienne. C'est la » bonté , et non la force , qui doit choisir les rois, w 1^ bonté seule gouverne le monde, et elle enn

» ploie , pour le gouverner , l'intelligence et la » force qui lui sont subordonnées, comme toutes » les puissances de l'univers. Vaillant fils de Ten- » dal , puisque tu veux gouverner les hommes , » voyons qui de toi ou de moi est le plus capable » de leur faire du bien. Voilà de pauvres Gaulois » tout nus. Sans reproche , je les ai plusieurs fois » vêtus et nourris , en me refusant à moi-même » des habits et des alimens. Voyons si tu sauras » ftourvoir à leurs besoins, d

Camut accepta le défi. C'était en automne. Il fut à la chasse avec ses guerriers ; il tua beaucoup de chevreuils , de cerfs , de sangliers et d'élans. Il donna ensuite, avec la chair de ces animaux , un grand festin à tout le peuple de Lutétia , et vêtit de leurs peaux ceux des habitaas qui étaient nus. Le roi Bardus lui dit : « Fils de Tendal , tu es un y> grand chasseur : tu nourriras le peuple dans la » saison de la chasse; mais au printemps et en été, » il mourra de faim. Pour moi, avec mes blés, la y> laine de mes brebis et le lait de mes troupeaux , » je puis l'entretenir toute l'année. »

Camut ne répondit rien; mais il resta campé avec ses guerriers sur le bord du fleuve, sans vouloir se retirer.

Bardus, voyant son obstination , fut le trouvera son tour, et lui proposa un antre défi. « La valeur, » lui dit-il , convient à un chef de guerre , mais la » patience est encore plus nécessaire aux rois. » Puisque tu veux régner, voyons qui de nous » deux portera le plus long-temps cette longue so- » live. » C'était le tronc d'un chêne de trente ans. Camut le prit sur son dos; mais impatient, il le jeta promptement par terre. Bardus le chargea sur ses épaules, 'et le porta, sans remuer, jusqu'après le coucher du soleil, et bien avant dans la nuit.

Cependant , Camut et ses guerriers ne s'en allaient point. Ils passèrent ainsi tout l'hiver, occupés de la chasse. Le printemps venu, ils menaçaient de détraire une ville naissante, qui refusait de leur ol)éir; et ils étaient d'autant plus à craindre, qu'ils manquaient alors de nourriture. Bardus ne savait comment s'en défaire, car ils étaient les plus forts. £n vain il consultait les plus anciens de son peuple ; personne ne pouvait lui donner de conseils. Enfin , il exposa son embarras à sa mère Lutétia , qui était fort âgée , mais qui avait un grand sens.

Lutétia lui dit : « Mon fils, vous savez quantité » d'histoires anciennes et curieuses que je vous ai » apprises dès votre enfance : vous excellez à les » chanter : défiez le fils de Tendal aux chansons. »

Bardus fut trouver Camut et lui dit : « Fils de D Tendal , il ne suffit pas à un roi de nourrir ses » sujets et d'être ferme et constant dans les tra-

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» vaux ; il doit savoir bannir de leur pensée les opi- » nions qui les rendent malheureux , car ce sont » les opinions qui font agir les hommes et qui les 1* rendent bons ou méchans. Voyons qui de toi on » de moi régnera sur leurs esprits. Ce ne fut point » par des combats qu'Hercule se fit suivre dans les » Gaules ; mais par des chants divins qui sortaient » de sa bouche comme des chaînes d'or, enchal- » liaient les oreilles de ceux qui l'écoutaient et les » forçaient à le suivre. »

Carnut accepta avec joie ce troisième défi. Il chanta les combats des dieux du nord sur les glaces ; k's tempêtes de Niorder sur les mers; les ruses de Vidar dans les airs ; les ravages de Thor sur la terre, et Tempire de Hoder dans les enfers. Il y joignit le récit de ses propres victoires; et ses chants firent passer une grande fureur dans le cœur de ses guerriers, qui paraissaient prêts à tout détruire.

Pour le roi Bardns , voici ce qu'il dianta : tt Je cliante l'aube du matin; les premiers rayons r> de l'aurore qui ont lui sur les Gaules , empire » de Pluton ; les bienfaits de Cérès et le malheur » de l'en&nt Lois. Ecoutez mes chants, esprits » des fleuves , et répétez-les aux esprits des mon- » tagnes bleues.

» Cérès venait de chercher par toute la terre sa » fille Proserpine. Elle retournait dans la Sicile où 1) elle était adorée. Elle traversait les Gaules sau- » vages, leurs montagnes sans chemins, leurs val- » lées désertes et leurs sombres forêts, lorsqu'elle » se trouva arrêtée par les eaux de la Seine , sa » nymphe , cliangée en fleuve.

» Sur la rive opposée de la Seine, se baignait i> alors un bel enfant aux cheveux blonds , appelé » Loîs. Il aimait à nager dans ses eaux transpa- » rentes , et à courir tout nu sur ses pelouses so- » litaires. Dès qu'il aperçut une femme , il fut se » cacher sous une touffe de roseaux.

» Mon l)el enfant , lui cria Cérès en soupirant , » venez à moi , mon bel enfant ! A la voix d'une n femme affiigée , Loîs sort des roseaux. Il met » en rougissant sa peau d'agneau , suspendue à un » saule. Il traverse la Seine sur un banc de sable , » et, présentant la main à Cérès, il lui montre un » chemin au milieu des eaux.

» Cérès , ayant passé le fleuve, donne à l'enfant » Loîs un gâteau , une gerbe d'épis et un baiser ; » puis lui apprend comment le pain se fait avec le » blé , et comment le blé vient dans les champs. » Grand merci , belle étrangère , lui dit Loîs , je n vais porter à ma mère vos leçons et vos doux » présens.

» La mère de Loîs fartage avec son enfant et son

» époux le gitean et le baiser. Le père, ravi , cul- » tive un champ, sème le blé. Bientôt la terre se » couvre d'une moisson dorée, et le bniit se ré- » pand dans les Gaules qu'une déesse a apporté » une plante céleste aux Gaulois.

» Près de là vivait un druide. Il avait l'inspec- » tion des forêts. Il distribuait aux Gaulois , pour » leur nourriture, les faines des hêtres et les glands » des chênes. Quand il vit une terre labourée et » une moisson : Que deviendra ma puissance, dk- » il , si les honunes vivent de froment ?

» Il appelle Lofs. Mon bel ami, lui dit-^fl, ou » étiez- vous quand vous vîtes l'étrangère aux beaux » épis ? Lofs , sans malice , le conduit sur les bords » de la Seine. J'étais, dit-il, sous ce saule argenté; » je courais sur ces blanches marguerites; je fus » me cacher sous ces roseaux, car j'étais nu. Le » traître druide sourit : il saisit Lois et le noie au » fond des eaux.

» La mère de Lois ne revoit plus son fils. Elle » s'en va dans les bois et s'écrie : Où êtes- vous , » Loîs, Lofs, mon cher enfant! Les seuls échos w répètent Loîs , Loîs , mon cher enfent ! Elle court » tout éperdue le long de la Seine. Elle aperçoit » sur son rivage une blancheur : Il n'est pas loin , » dit-elle : voilà ses fleurs chéries , voilà ses blan- » ches marguerites. Hélas! c'était Loîs, Lc^ son » cher enfant !

» Elle pleure, elle gémit, elle soupire; elle prend » dans ses bras tremblaas le corps glacé de Ix)îs ; » elle veut le ranimer contre son cœur : mais le » cœur de la mère ne peut plus réchauffer le corps » du fils, et le corps du fils glace déjà le cœur de la » mère : elle est près de mourir. Le druide, mon- » té sur un roc voisin, s'applaudit de sa vengeance. » Les dieux ne viennent pas toujours à la voix » des malheureux ; mais aux cris d'une mère al- » fligée, Cérès apparut. I^îs, dit-elle, sois la plus » belle fleur des Gaules. Aussitôt, les joues pâles » de Loîs se développent en calice plus blanc que » la neige , ses ctieveux blonds se changent en fH- » lets d'or. Une odeur suave s'en exhale. Sa taille » légère s'élève vers le ciel; mais sa tête se pendie )) encore sur les l)ord$ du fleuve qu'il a chéri. Ijâs » devient lis.

» I^ prêtre de Pluton voit ce prodige et n'en est » point touché. Il lève vers les dieux supérieurs un » visage et des yeux irrités. Il blasphème , il mei> nace Cérès ; il allait porter sur elle une main » impie, lorsqu'elle lui cria : Tyran cruel et dur, » demeure.

)> A la voix de la déesse il reste immobile. Mais » le roc ému s'entr'ouvre ; les jambes du druide » s'y enfoncent ; son visage barbu et enflammé de

L'ARCAUIË.

)» colère se dresse vers le ciel en pinceau de pour- » pre , et les vétemens qui couvraient ses bras » meurtriers se hérissent d'épines. Le druide de- » vient chardon.

» Toi , dit la déesse des blés , qui voulais nourrir u les hommes comme les bétes, deviens toi-même » la pâture des animaux. Sois Tennemi des mois- » sons après ta mort , comme tu le fus pendant ta » vie. Pour (ot, belle fleur de Lois, sois Tome- » ment de la Seine, et que dans la main de ses » rois , ta fleur victorieuse l'emporte un jour sur » le fi^ui des druides.

» Braves suivans de Camut, venez habiter ma » ville. La fleur de Lois parfume mes jardins ; de » jeunes filles chantent jour et nuit son aventure » dans mes champs. Cliacun s'y livre à un travail » facile et gai ; et mes greniers, aimés de Cérès , » rompent sous l'abondance des blés. »

A, peine Bardus avait fini de chanter, que les guerriers du nord , qui mouraient de feim , abandonnèrent le fils de Tendal , et se firent babitans de Lutétia. <t Oh ! me disait souvent ce bon roi , w que n'ai- je ici quelque fameux chantre de la o Grèce ou de l'Egypte , pour policer l'esprit de » mes sujets ! Rien n'adoucit le cœur des hommes » comme de beaux chants. Quand on sait faire des » vers et de belles Actions , on n'a pas besoin de » sceptre pour régner. »

Il me mena voir avec Céphas le lieu où il avait fait planter les arlires et les graines réchappes de notre naufrage. C'était sur les flancs d'une colline exposée au midi. Je fus pénétré de joie qnand je vis les arbres que nous avions apportés pleins de suc et de vigueur. Je reconnus d'abord l'arbre aux coings de Crète , à ses fruits cotonneux et odorans; le noyer de Jupiter, d'un vert lustré; ravelinter, le figuier, le peuplier , le poirier du mont Ida, avec ses fruits en pyramide : tous ces arbres venaient de nie de Crète. Il y avait encore des vignes de Thasos et de jeunes châtaigniers de l'Ile de Sardaigne. Je voyais un grand pays dans un petit jardin. Il y avait, parmi ces végétaux, quelques plantes qui étaient mes compatriotes, entre autres le chanvre et le lin. C'étaient celles qui plaisaient le pins au roi, à cause de leur utilité. Il avait admiré lesu)iles qu'on en faisait en Egypte, plus durables et plus souples que les peaux dont s'habillaient la plupart des Gaulois. Le roi prenait plaisir â arroser lui-même ces plantes et à en ôter les mauvaises herbes. Déjà le chanvre , d'un beau vert , portait toutes ses têtes égales â la hauteur d'un homme , et le lin en fleur couvrait la terre d'un nuage d'azur.

Pendant que nous nous livrions, Céphas et moi.

au plaisir d'avoir feit du bien , nous apprîmes que les Bretons , fiers de leurs derniers succès , non contens de disputer aux Gaulois l'empire de la met qui les sépare , se préparaient à les aUaquer par terre et â remonter la Seine, afin de porter le fer et le feu jusqu'au milieu de leur pays. Ils étaient partis , dans un nombre prodigieux de barques , d'un promontoire de leur Ile , qui n'est séparé du continent que par un petit détroit. Ils côtoyaient le rivage des Gaules et ils étaient prêts d'entrer dans la Seine , dont ils savent franchir les dangers en se mettant dans des anses à l'abri des fureurs de Neptune. L'invasion des Bretons fut sue dans toutes les Gaules , au moment oîi ils commencèrent â l'exécuter; car les Gaulois allument des feux sur les montagnes, et, par le nombre de ces feux et l'épaisseur de leur fumée , ils donnent des avis qui volent plus promptement que les oiseaux.

A la nouvelle du départ des Bretons, les troupe.^ oonfëdérées des Gaules se mirent en route pour défendre l'embouchure de la Seine. EUes marchaient jsons les enseignes de leurs diefs : c'étaient des peaux de loup, d'ours, de vautour, d'aigle ou de quelque autre animal malfaisant , suspendues au bout d'une gaule. Celle du roi Bardus et de son Ile était la figure d'un vaisseau, symbole du commerce. Céphas et moi, nous accompagnâmes le roi dans cette expédition. En peu de jours , toutes les troupes gauloises se rassemblèrent sur le bord de la mer.

Trois avis furent ouverts pour la défense de son rivage. Le premier fût d'y enfoncer des pieux pour empêcher les Bretons de débarquer, ce qui était d'une facile exécution, attendu que nous étions en grand nombre et que la forêt était voisine. Le deuxième fut de les combattre au moment où ils débarqueraient. Le troisième , de ne pas exposer les troupes â découvert à la descente des ennemis, mais de les attaquer lorsqu'ayant mis pied à terre, ils s'engageraient dans les bois et les vallées. Aucun de ces avis ne fut suivi; car la discorde était parmi les che6 des Gaulois. Tous voulaient commander , et aucun d'eux n'était disposé à obéir. Pendant qu'ils délibéraient, l'ennemi parut, et il débarqua au moment où ils se mettaient en ordre.

Nous étions perdus sans Céphas. Avant l'arrivée des Bretons , il avait conseillé au roi Bardus de diviser en deux sa troupe, composée des babitans de Lutétia, et de se mettre en embuscade avec la meilleure partie dans les bois qui couvraient le revers de la montagne d'Héva; tandis que lui Céphas combattrait les enneniis avec l'autre partie, jointe au reste des Gaulois. Je priai Céphas de détacher I de sa divbion les jeunes gens , qui brûlaient ,

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comme moi , d'en venir aux mains , et de m'en donner le commandement. Je ne crains point les dangers, lui disais-je; j'ai passé par toutes les épreuves que les prêtres de Thèbes font subir aux initiés > et je n'ai point eu peur. Céphas balança quelques momens. Enfm , il me confîa les jeunes gens de sa troupe, en leur recommandant, ainsi qu'à moi , de ne pas s'écarter de sa division.

L'ennemi cependant mit pied à terre. A sa vue , beaucoup de Gaulois s'avancèrent vers lui, en jetant de grands cris; mais comme ils l'attaquaient par petites troupes , ils en furent aisément repoussés; et il aurait été impossible d'en rallier un seul, s'ils n'étaient venus se remettre en ordre derrière nous. Nousaperçi^mes bientôt les Bretons qui marchaient pour nous attaquer. Les jeunes gens que je commandais s'ébranlèrent alors , et nous marchâmes aux Bretons sans nous embarrasser si le reste des Gaulois nous suivait. Quand nous fûmes à la portée du trait, nous vimes que les ennemis ne formaient qu'une seule colonne, longue, grosse et épaisse , qui s'avançait vers nous à petits pas , tandis que leurs barques se liâtaieul d'entrer dans le fleuve pour nous prendre à revers. Je l'avoue, je fus ébranlé à la vue de cette multitude de barbares demi-nus , peints de rouge et de bleu , qui marchaient en silence dans le plus grand ordre. Mais lorsqu'il sortit tout à coup de cette colonne silencieuse des nuées de dards, de flèches , de cailloux et de balles de plomb , qui renversèrent plusieurs d'entre nous en les perçant de part en part, alors mes compagnons prirent la fuite. J'allais oublier moi-même que j'avais l'exemple à leur donner, lorsque je vis Céplias à mes côtés ; il était suivi de toute l'armée. « Invoquons Hercule, me dit-il, » et chargeons. » La présence de mon ami me rendit tout mon courage. Je restai à mon poste , et nous chargeâmes , les piques baissées. Le premier ennemi que je rencontrai fut un habitant des lies Hébrides. Il était d'une taille gigantesque. L'aspect de ses armes inspirait l'horreur ; ses épaules et sa tête étaient couvertes d'une peau de raie épineuse; il portait au cou un collier de mâchoii es d'hommes, et il avait pour lance le tronc d'un jeuue sapin , armé d'une dent de baleine, a Que demandes-tu â tt Hercule ? me dit-il. Le voici qui vient à toi. » En même temps, il me porta un coup de son énorme lance avec tant de furie , que , si elle m'eiU atteint, elle m*eût cloué à terre, où elle centra bien avant. Pendant qu'il s'efforçait de la ramener à lui, je lui perçai la gorge de Tépieu dont j'étais armé : il en soilit aussitôt un jet de sang noir et épais , et ce Breton tomlia en mordant la terre et en blasphémant les dieux.

Cependant nos troupes ^ réunies en uif seul eorps, ciaient aux prises avec la colonne des ennemis. Les massues frappaient les massues, les boucliers poussaient les boucliers, les lances se croisaient avec les lances. Ainsi deux fiers taureaux se dispatent l'empire des prairies : leurs cornes sont entrelacées; leurs fronts se heurtent, ils se poussent eu mugissant; et soit qu'ils reculent ou qu'ils avancent, ces deux rivaux ne se séparent point. Ainsi nous combattions corps à corps. Cependant cette colonne, qui nous surpassait en nombre, nous accablait de son \md& , lorsque le roi Bardas la vint chai^r en queue , à la tête de ses soldats qui jetaient de grands cris. Aussitôt une ttrreur panique saisit ces barbares qui avaient cm nous envelopper et qui l'étaient eux-mêmes. Ils abandonnèrent leurs rangs et s'enfuirent vers les bords de la mer, pour regagner leurs barques qui étaient loin de là. On en fit alors un grand massacre et on en prit beaucoup de prisonniers.

Après la bataille , je dis à Céphas : Les Gaulois doivent la victoire au conseil que vous avez donné au roi; pour moi , je vous dois l'honneur. J'avais demandé un poste que je ne connaissais pas. Il feUait y donner l'exemple, et j'en étais incapable, lorsque votre présence m'a rassuré. Je croyais que les initiations de l'Egypte m'avaient fortifié contre tous les dangers , mais il est aisé d'être brave dan» un péril dont on est si^r de sortir. Céplias me répondit : a O Amasis ! il y a plus de force à avouer » ses fautes , qu'il n'y a de faiblesse à les commef- » tre. C'est Hercule qui nous a donné la victoire; » mais après lui , c'est la surprise qui a ôté le cou* » rage à nos ennemis , et qui avait ébranlé le v6- » tre. La valeur militaire s'apprend par l'exercice, » comme toutes !es autres vertus. Nous devons , 0 en tout temps » nous méfier de nous-mêmes. En » vain nous nous appuyons sur notre expérience ; » nous ne devons compter que sur les secours des » dieux. Pendant que nous nous cuirassons d'un » côté , la fortune nous frappe de l'autre. La seule » confiance dans les dieux couvre un homme tout » entier. »

On consacra à Hercule une |)artie des dépouilles des Bretons. Les druides voulaient qu'on brûlât les ennemis prisonniers , parce que ceux-ci en usent de même à l'égard des Gaulois qu'ils ont pris dans les l)atailles. Mais je me présentai dans l'assemblée des Gaulois , et je leur dis : <( O peuples ! vous » voyez par mon exemple si les dieux approuvent » les sacrifices humains. Ils ont remis la victoire » dans vos mains généreuses : les souillerez-vous » dans le sang des malheureux ? N'y a-t-il pas eu » assez de sang versé dans la fureur du combat ?

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1» En répandrez-vous maintenant sans colère et y> dans la joie du triomphe ? Vos ennemis immolent n leurs prisonniers : surpassez-les en générosité , » comme vous les surpassez en courage. » Les iarles et tous les guerriers applaudirent à mes paroles. Ils décidèrent que les prisonniers de guerre seraient désormais réduits à Tesclavage.

Je fus donc cause qu'on abolit la loi qui les condamnait au feu. C'était aussi à mon occasion qu'on avait abrogé la coutume de sacrifier des innocens a Mars et de réduire les naufragés en servitude. Ainsi, je fus trois fois utile aux hommes dans les Gaules; une fois par mes succès , et deux fois par mes malheurs : tant il est vrai que les dieux tirent le bien du mal quand il leur plait !

Nous revînmes à Lutétia , comblés par les peuples d'honneurs et d'applaudissemens. Le premier soin du roi , à son arrivée, fut de nous mener voir son jardin. J.a plupart de nos arbres étaient en ra|>port. Il admira d'abord comment la nature avait préservé leurs fruits de l'attaque des oiseaux. La châtaigne, encore en lait, était couverte de cuir et d'une coque épineuse. Le noix tendre était protégée par une dure coquille et par un brou amer. Les fruits mous étaient défendus avant leur maturité par leur âpreté , leur acidité ou leur verdeur. Ceux qui étaient mûrs, invitaient à les cueillir. Les abricots dorés, les péclies veloutées et les coings cotonneux exhalaient les plus doux parfums. Les rameaux du prunier étaient couverts de fruits violets, saupoudrés de poudre blanche. Les grappes, dcja vermeilles, pendaient à la vigne ; et sur les larges feuilles du figuier, ta figue entr'ouverte laissait couler son suc en gouttes de miel et de cristal. « On voit bien, dit le roi, que ces fruits sont » des présens des dieux. Ils ne sont pas , comme » les semences des arbres de nos forêts, à une hau- » teur où on ne puisse atteindre". Ils sont à la » portée de la main. Leurs riantes couleurs appelr> lent les yeux, leurs doux parfums l'odorat, et ils » semblent formés pour la bouche, par leur forme » et leur rondeur. » Mais quand ce bon ix>i en eut savouré le goût : a O vrai présent de Jupiter! dit- » il; aucun mets préparé par l'homme ne leur est » comparable : ils surpassent en douceur le miel D et la crème. O mes chers amis ! mes respectables n hôtes ! vous m'avez donné plus que mon royaume: » vous avez apporté dans les Gaules sauvages une » portion de la délicieuse Egypte. Je préfère on » seul de ces aibres à toutes les mlne^ d'etain qui y> rendent les Bretons si riches et si fiers. »

Il fit appeler les principaux hab.tansde la cité, et il voulut que cliacun d'eux goûtât de ces fruits merveilleux. Il leur recommanda d'en conserver

précieusement les semences et de les mettre en terre dans leur saison. A la joie de ce bon roi et de son peuples je sentis que le plus grand plaisir de l'homme était de faire du bien à ses semblables. Céphas me dit : a II est temps de montrer à mes » compatriotes l'usage des arts de l'Egypte. J'ai » sauvé du vaisseau naufragé la plupart de nos ma- » chines, mais jusqu'ici elles sont restées inutiles, » sans que j'osasse même les regarder ; car elles » me rappelaient trop vivement le souvenir de » votre perte. Voici le moment de nous en servir. » Ces fromens sont mûrs ; cette chenevière et ces » lins ne tarderont pas à l'être. »

Quand on eut recueilli ces plantes nous apprîmes au roi et à son peuple T usage des moulins pour réduire le blé en farine, et les divers apprêts qu'on donne à la pâte pour en faire du pain ", Avant notre arrivée , les Gaulois mondaient le blé , l'avoine et l'orge de leurs écorces, en les battant avec des pilons de bois dans des troncs d'arbres creusés, et ils se contentaient de faire bouillir ces grains pour leur nourriture. Nous leur montrâmes ensuite à faire rouir le chanvre dans l'eau , pour le séparer de son chaume , à le sécher, à le briser, à le teiller, à le peigner, à le fîler et à tordre ensemble plusieurs de ces fils pour en faire des cordes. Noos leur fîmes voir comme ces cordes, par leur force et leur souplesse, deviennent propres â être les nerfs de toutes les machines. Nous leur enseignâmes â tendre les fils du lin sur des métiers, pour en faire de la toile au moyen de la navette ; et comment ces doux travaux font passer aux jeunes filles les longues noits de l'hiver dans l'innocence et dans la joie.

Nous leur apprîmes l'usage de la tarière , de l'herminette, du rabot et de la scie inventée par l'ingénieox Dédale; comment ces outils donnent à l'homme de nouvelles mains et façonnent à son osage une multitude d'arbres dont les bois se peident dans les forêts. Nous leur enseignâmes à tirer de leurs troncs noueux de grosses vis et de lourds pressoirs, propres â exprimer le jus d'une infinité de fruits et à extraire des huiles des plus durs noyaux. Ils ne recueillirent pas beaucoup de raisin de nos vignes; mais nous leur donnâmes on grand désir d'en multiplier les ceps , non-seulement par l'excellence de leurs fruits , mais en leur Élisant goûter des vins de Crète et de l'Ile de Tlia- SOS, qoe nous avions sauvés dans des urnes.

Après leur avoir montré l'usage d'une infinité de biens que la nature a placés sur la terre â la vue de l'honmie, nous leur apprtmes à découvrir ceux qu'elle a mis sous ses pieds : conmient on peut trouver de l'eau dans les lieux les plus éloignés des

LARCADIË.

fleuves, aa moyen des puits inventés par Danaûs; de quelle manière on découvre les métaux ensevelis dans le sein de la terre; comment, après les avoir fait fondre en lingots, on les forge sur l'enclume pour les diviser en tables et en lames; comment, par des travaux plus faciles, Targile se façonne , sur la roue du potier, en figures et en vases de toutes les formes. Nous les surprimes bien davantage, en leur montrant des bouteilles de verre faites avec du sable et des cailloux. Ils étaient ravis d'étonnement de voir la liqueur qu'elles renfermaient se manifester à la vue et échapper à la main. Mais , quand nous leur lûmes les livres de Mercure Trismégiste , qui traitent des ails libéraux et des sciences naturelles, ce fut alors que leur admiration n'eut plus de bornes. D'alK)rd ils ne pouvaient comprendre que la parole pût sortir d'un livre muet , et que les pensées des premiers Egyptiens eussent pu se transmettre jusqu'à eux sur des feuilles fragiles de papyrus. Quand ils entendirent ensuite le récit de nos découvertes, qu'ils virent les prodiges de la mécanique , qui remue avec de petits leviers les plus lourds fardeaux , et ceux de la géométrie, qui mesure des distances inaccessibles, ils étaient hors d'eux-mêmes. Les merveilles de la chimie et de la magie , les divers phénomènes de la physique , les faisaient passer de ravissement en ravissement. Mais, lorsque nous leur eûmes prédit une éclipse de lune, qu'ils regardaient avant notre arrivée comme une défaillance accidentelle de cette planète , et qu'ils virent, au moment ({ue nous leur indiquâmes , l'astre de la nuit s'obscurcir dans un ciel serein, ils tombèrent à nos pieds en disant : a Certainement vous êtes des dieux ! » Omfi , ce jeune druide qui avait paru si sensible à mes malheurs, assistait à toutes nos instructions. Il nous dit : (( A vos lumières et à vos bienfaits , » je suis tenté de vous prendre pour quelques-uns » des dieux supérieurs ; mais aux maux que vous » avez soufferts, je vois que vous n'êtes que des » hommes comme nous. Sans doute vous avez V trouvé quelque moyen de monter dam^ le ciel ; » ou les liabitans du ciel sont descendus dans l'heu- » reuse Egypte pour vous communiquer tant de » biens et tant de lumières. Vos sciences et vos » arts surpassent notre intelligence et ne peuvent » être ({ue les effets d'un pouvoir divin. Vous êtes T» les enfans chéris des dieux supérieurs : pour » nous, Jupiter nous a abandonnés aux dieux in- » femaux. Notre pays est couvert de stériles forêts » habitées par des génies mallaisans, qui sèment » notre vie de discordes, de guerres civiles, de » terreurs , d'ignorances et d'opinions malheureu- 0 ses. Notre sort est mille fois plus déplorable que

» celui des bêtes qui, vôloeSy logées et nourries » par la nature , suivent leur instinct suis s'égirer » et ne craignent point les enfers, m

« Les dieux, lui répondit Céphas, n'ont été in- » justes envers aucun pays, ni à l'égard d'aucun » homme. Chaque pays a des biens qui loi sont par- » ticulicrs , et qui servent à entretenir la commoni- » cation entre tous les peuples par des échanges » réciproques. \jk Gaule a des métaux que l'É- » gypte n'a pas! ses forêts sont plus belles; ses » troupeaux ont plus de lait et ses brebis plus de » toison. Mais, dans quelque lieu que l'homme ha- » bite, son partage est toujours fort supérieur à » celui des bêtes, parce qu'il a une raison qui se » développe à proportion des obstacles qu'elle sur* » monte; qu'il peut, seul des animaux, appliquer » à son usage des moyens auxquels rien ne peut » résister, tels que le feu. Ainsi Jupiter lui a donné » l'empire sur la terre , en éclairant sa raison de » l'intelligence même de la nature , et en ne con- » fiant qu'à lui l'élément qui en est le premier » moteur. »

Céphas parla ensuite à Omfi et aux Gaulois des récompenses réservées dans un autre monde à la vertu et à la bienfaisance, et des punitions destinées au vice et à la tyrannie; de la métempsycose et des autres mystères de la religion de l'Egypte, autant qu'il est permis à un étranger de les connaître. Les Gaulois , consolés par des discours et par nos présens, nous appelaient leurs bien£uteurs, leurs pères, les vrais interprètes des dieux. Le roi Bardas nous dit : a Je ne veux adorer que » Jupiter. Puisque Jupiter aime les hommes, il » doit proléger particulièrement les rois , qui sont » chargés du bonheur des nations. Je veux aussi r> honorer Isis , qui 'a apporté ses bienfaits sur la » terre , afin qu'elle présente au roi des dieux les » vœux de mon peuple. » En même temps il ordonna qu'on élevât un temple *^ à Isis à quelque distance de la ville, au milieu de la forêt; qu'on y plaçât sa statue avec l'enfant Orus dans ses bras, telle que nous l'avions apportée dans le vaisseau ; qu'elle fi^t servie avec toutes les cérémonies de l'Egypte; que ses prêtresses, vêtues de lin, l'honorassent nuit et jour par des chants et par une vie pure qui approche l'homme des dieux.

Ensuite il voulut apprendre à connaître et à tracer les caractères ioniques. Il fut si frappé de l'utilité de l'écriture , que dans un transport de sa joie , il chanta ces vers :

a Voici des caractères magiques , qui peuvent » évoquer les morts du sem des tombeaux. Ils » nous apprendront ce que nos pères ont pensé il » y a mille ans ; et dans mille ans ils instruûront nos

L'ARCADIE

mo

v> enfons de oe qae nous peiHsoiis aujourd'hni. Il » n'y a point de flèche qui aille aussi luin , ni de » lance aussi forte. Ils atteindraient un homme » retranché an haut d'une montagne; ils pénètrent » dans la tète malgré le casque, et traversent le » cœur malgré la cuirasse. Ils calment les scdi- » tions, ils donnent de sages conseils, ils font ai- » mer, ils consolent, ils fortifient; mais, si quel- » que homme méchant en fait usage , ils produisent » un effet contraire.

» Mon fils, me dit un jour ce bon roi, les lunes » de ton pays sont-elles plus belles que les nôtres? » Te reste-t-il quelque chose à regretter en Egypte? » Tu nous en a apporté ce qu'il y a de meilleur : » les plantes, les arts et les sciences. L'Egypte » toute entière doit être ici pour toi. Reste avec » nous : tu régneras avec moi sur les Gaulois. Je » n'ai d'autre enfant qu'une fille unique qui s'ap- » pelle (k>tlia : je te la donnerai en mariage. Crois- » moi, nn peuple vaut mieux qu'une fomille; et » une bonne femme qu'une patrie. Gotha demeure » dans cette ile là -bas, dont on aperçoit d'Ici les » arbres : car il convient qu'une jeune fille soit éle- » vée loin des hommes, et surtout loin de la cour » des rois. »

Le désir de faire le bonheur d'un peuple suspendit en moi Famour de la patrie. Je consultai Cephas qui approuva les vues du roi. Je priai donc oe prince de me faire conduire an lieu qu'habitait sa fille, afin que, suivant la coutume des Egyptiens, je pusse me rendre agréable à celle qui devait être un jour la comfiagne de mes peines et de mes filaisirs. Le roi chargea une vieille femme, qui venait cloque jour au palais chercher des vivres pour Gotha, de me conduire chez die. Cette vieille me lit embarquer avec elle dans un bateau chargé de profvisions; et. nous laissant aller an coars do fleuve, nous abordâmes en peu de temps dans nie oà demeurait la fiUe du roi Bardns. On appebil cette Ile rOe aux Cygnes, parce que ces otseanx venaient au printemps Ciire leort nids dam les roseaux qui bordaient ses rivages, et qa'en Coot temps ik paissaient Vamstrina polemiUla ** qol y CHMt abondammeirt. Noos mimes pied à terre, et nous aperçûmes la princnse awîse «om des aunes , an milieo d^one peloase toute jaone de fleurs de Fanserina. Elle était entourée rie cygnes, qu'elle appelait à eBe en leur jetant des grains d'avme. Qooiqn'eiie fût à Fombre des arbres . elle sorpav sait ces omanx en bbnfhegr par Féclat de wn teint d de sa robe qni était rfhennine. Ses efie^ Tenx Haieiit do ptm bean noir ; ils éCaieni eeînts , aiosi qne « rrJbrt^ if on mfnn wm^e. Deux fhnqoi Fatoomposnaient à qfieJf|iiie disfaïKe,

vinrentau-devant do nous. L'une atlnclia noire 1»teau aux branches (Fun saule, et l'autre, nie prenant par la main , me conduisit vers sa luattresM*. La jeune princesse me fit asseoir sur FlinrlK*, auprès d'elle; après quoi elle nie présenta de la farine de millet bouillie , un canard nHi sur des écor ces de bouleau , avec du lait de chèvre datts une corne d'élan. Elle attendit ensuite, siins me rien dire, que je m'expliquasse sur le sujet de inn visite.

Quand j'eus goûté , suivant l'usage, aux mets qu'elle m'avait offerts , je lui dis.aO |)elle (^o- » tha ! je desin* devenir le gendre du roi , votre » père; et je viens, de son consentement, savoir » si ma recherche vous sera agréable. »

1^ fille du roi Rardus liaissa les yeux et me répondit : « O étranger ! je suis demandée en ina- » riage par plusieurs iarles qui font tous leitjoursA » mon père de grands présens potir in'oliienir, » mais je n'en ainu; aucun. Ils ne savent que se «battre. Pour toi, je crois, si tu deviens rmm » époux, que tu feras mon bonlieur, puiwjiie lu » fais déjà celui de mon peuple. 'J'u m'apiM-endras » les arts de l'Egypte, et je deviendrai semtilahleâ » la bonne Isis de ton pays, dont on dit tant deliiefi » dans les Gaules. »

Après avoir ainsi parlé, elle reganla mes hatiifs, admira la finesse de leur tisiu , et les fit examiner à ses femmes , qni levaient les mains au ciel fie surprise; elle ajouta ensuite en me regardant : a QaoUine tu viennes d'un pay<( rempli de t/mte 1» sorte de ricliesses etd'imiusirie, il nef^ut fiss » croire que je mam|ue de rien , et que je m'w 1» rooi-m^ne dépounue d'intelligence. Mon ithn*. » m'a élevée dans l'amonr du travail , et il me f^it » vivre dans Fabomlance fie toutes riioses. »

En même temps elle me fit entrer flans vm fialais, oà vingt de ses femmes étaient occufiées A lui plumer des oiseaux de rivière et k lui faire des panires et des robes de lenr filnmage; elle me montra des corbeilles de nattes île jonc Ui»%'i\n , qa'eOe avait eUe-méme tÎMiies; de* vases iVHMhi en quantité ; cent peaox île loop, île martre H de renard , avee ringt peanx d'ours. « Tous ee% liiena, » me dît-elle , t'appartienrlront, si \n m'éfjimses; w mais ee sera k ivmdiiUm ipie tu n'auras fiotnt

• d'antre femme qne moi, que tu ne m'i4»ligenM » point de travailler à la terre , ni iFalierefiereher 9 les peaux des rerU et des brmf* tantun^i^ q$m » In auras toés dans Un ffnHn ; car ce n/mi d^« usa » ges anxqnels les maris asMrj^isvmt leurs Uititntm » dans ce fiay«i, et qni ne me pUi^ent pinni du

• font ; que %\ in t'ennuies %m jour de vivre atee » moi , fil me rtrmfdinti dans eef te \Ut nh Ui 0»

• vcm me eherefieTf it nH mon ptaMf est il#

4fi

(iSO

L'ARCAUIE.

» nourrir des cygnes et de dianter les louanges de » la Seine , nympiie de Cérès. »

Je souris en moi-même de ta naïveté de la fille du roi Bardus, et à la Tue de tout ce qu'elle appelait des biens ; mais comme la véritable richesse d'une femme est l'amour du travail , la simplicité, la franchise , la douceur; et qu'il n'y a aucune dot qui soit comparable à ces vertus , je lui répondis : (( O belle Gotha ! le mariage chez les Egyptiens » est une union égale , un partage commun de » biens et de maux. Vous me serez chère comme » la moitié de iiH)i-mèine. » Je lui fis présent alors d'un échoeau de lin, cru et préparé dans les jardins du roi son père. Elle le prit avec joie, et me dit : « Mon ami , je filerai ce lin et j'en ferai » une robe pour le jour de mes noces. » Elle me présenta à son tour ce chien ((ue vous voyez, si couvert de poils qu'à peine on lui voit les yeux. Elle me dit : o Ce chien s'appelle Gallus ; il des- » cend d'une race très-fidèle ; il te suivra partout, » sur la terre , sur la neige et dans l'eau ; il t'ac- » compagnera à la chasse , et même dans les corn- » bats; il te sera en tout temps un fidèle compa- » gnon et un symbole de mon amour. » Comme la fin du jour approchait , elle m'avertit de me retirer, de ne point descendre à Tavenir par le fleuve; mais d'aller par terre le long du rivage, juscfue vis-à-vis de son Ue , où ses femmes viendraient me chercher, afin de cacher notre bonheur aux jaloux. Je pris congé d'elle , et je m'en revins chez moi en formant dans mon esprit mille projets agréaltles.

Un jour que j'allais la voir par un des sentiers

de la forêt, suivant son conseU, je rencontrai un

des principaux iarles, accompagné de quantité de

ses vassaux ; ils étaient armés comme s'ils eussent

été en guerre. Pour moi j'étais sans armes, comme

un homme qui est en paix avec tout le monde, et

qui ne songe (]u'à faire l'amour. Cet iarle s'avança

vers moi d'un air fier, et me dit : « Que viens- tu

» faire dans ce pays de guerriers , avec tes arts de

» femme? prétends-tu nous apprendre à filer le

» lin, et obtenir pour ta récompense la belle Go-

» tha? Je m'appelle Torstan ; j'étais un des com-

» pagnons de Canuil ; je me suik trouvé à vingt-

vdeux combats de mer et à trente duels; j'ai

» combattu trois fols contre Witikind , ce roi fa-

» meux du nord ; je veux porter ta âievelure aux

» pieds du dieu Mars, auquel tu. as échappé,

» et boire dans ton crâne le lait de mes trou-

V peaux. »

Après un discours si brutal, je crus que ce barbare allait m'assassiner; mais, joignant la loyauté à la férocité , il ùta son casque et sa cuirasse , qui

étaient de peau de bœuf, et me présenta deiix épéei nues, en m'en donnant ledioix.

Il était inutile de parier raL*ion à un jaloux et à un furieux. J'invoquai en moi-même Jupiter, le protecteur des étrangers; et , dioisîssant l'épée la plus courte, mais la plus légère, quoiqu'à peine je pusse la manier, nous commençâmes un combat terrible , tandis que ses va&<aux nous envininuaîent comme témoins, en attendant que la terre ruugll du sang de leur chef, ou de celui de leur liôte.

Je songeai d'abord à désarmer mon ennenu, pour épargner sa vie; mais il ne m'en laissa pas le maître; la colère le mettait hors de lui. Le premier coup qu'il voulut me porter lit sauter un grand éclat d'un chêne voisin; j'esquivai l'atteinte de son épée en baissant la tête. Ce mouvemeul redoubla son insolence. « Quand lu t'inclinerais, » me dit-il , jusqu'aux enfers, tu ne saurais m'é- » cliapper. » Alors prenant son épée à deux mains, il se précipita sur moi avec fureur ; mais Jupiter donnant le calme à mes sens, je parai du fort de mou épée le coup dont il voulait m'accaUer, et lui en présentant la pointe, il s'en perça lui-méine bien avant dans la poitrine. Deux ruisseaux ^^e sang sortirent à la fois de sa blessure et de sa boudie ; il tomba sur le dos; ses mains lâchèrent son épée , ses yeux se tournèrent vers le ciel, et il expira. Aussitôt ses vassaux environnèrent son corps en jetant de grands cris ; mais ils me laissèreui aller sans me faire aucim mal ; car il r^çne beaucoup de générosité parmi ces barbares. Je me retirai à la cité en déplorant ma victoire.

Je rendis compte à Cépluis et an roi de ce qui venait de m'arriver. a Ces iarles, dit le roi , me » donnent bien du souci ; ils tyrannisent mon |ieu- » pie. S'il y a quehpie mauvais sujet dans le pays, » ils ne manquent f>as de l'attirer â eux , pour » fortifier leur [>arti. Ils se rendent quelquefois re- » doutables à moi-même ; mais les dniides le sont » encore davantage. Personne ici n'ose rien faire » sans leur aveu. Comment m'y prendre pour af- » faiblir ces deux puissances ? J'ai cru qu'en aug- » mentant celle des iarles , j'opposerais une digue » à celle des druides; mais le contraire est arrivé. » 1^ puissance des druides est augmentée ; il seni- » hie que Tune et Tautre s'accordent pour étendre » leur oppression sur mon peuple, et jusque sur » mes hôtes. O étranger ! me dit-il, vous ne l'avez » que trop éprouvé ! » Puis se tournant vers Céphas : a O mon ami! ajouta-t-il, vous qui avez » accjuis dans vos voyages l'expérience nécessaire » au gouvernement des honuues, donnez quelques » conseils à un roi qui n'est jamais sorti de son » pays. Oh ! je sens quelesroisdevraient voyager. »

L'AUCAUiE.

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