ARISTIPPE
Sans doute. Je dois aussi à Socrate de ne pas mépriser les jouissances des sens. Ne l'avons-nous pas vu souvent dans les festins ? n'est-il pas toujours simplement, mais proprement vêtu? Après tout, j'ai plus de disciples que vous.
SOCRATE, riant
Il me semble que votre philosophie est comme vos manteaux : celui d'Antisthène est trop court et percé de trous, et celui d'Aristippe est brodé et trop long. Amis, souvenez -vous de l'oracle de Delphes : Rien de trop , ni de trop peu. Bannissons toute espèce de vanité.
PH^BDON.
Pour moi, Socrate, je vous dois plus que la ti« berté et les richesses; je vous dois la poreié de l'ame et du corps. J'ai été bien malheureux dans mon enfonce; maintenant j'ai beaucoup de disd' pies , auxquels je répète vos principales maximes : Abstenez- vous, et supportez,
SOCRATE
Le temps les multipliera , infortuné Phaedon. O mes amis ! n'ai-je pas bien sujet de remercier Dieu de ma mission sur la terre? H m'a planté dans Athènes comme un arbre des forêts aa milieu d'une place publique, pour fourmr de l'onibre à ses citoyens. J'ai poussé des branches vigooreoses à l'orient, au midi , au couchant , au nord ; chacun de vous ensuite a greffé ses divers talens sur ma force. Mon tronc ne vous a fourni que la première sève, et vous l'avez couvert de fleurs et de fmita de différentes odeura et saveurs. Des écoles nombreuses de sages sortiront un jour de mes principes. Amis, vous ne me devez rien ; je n'ai jamais rien écrit; je suis la sage-femme des esprits y je ne suis venu que pour les faire accoucher.
CHiEREPHON.
Que dites-vous , Socrate , vous que l'oracle a déclaré le plus sage des hommes ? Ce fut moi qui l'apportai de Delphes à Athènes. Je passais ma rie au théâtre, agitant, comme la plupart de» Athéniens oisifs, la question : Quel était le plus grand poète , du vieux Sophocle ou du jeune Euripide f je tenais pour le premier, et mon frère Xénocrate pour le second. Cette division d'opinion ne tarda pas à nous brouiller , à tel point que je résolus d'aller à Delphes, et de la faire décider par Torade. Pour donner plus de poids à ma demande, je me fis nommer député par mon parti , qui était plus nombreux que l'autre. Quand je proposai à Forade cette question , void la réponse qui sortît du trépied sacré : O frivoles Athéniens ! pourquoi demandez-vous sans cesse qud est le plus grand poète de Sophocle ou d'Euripide? C'est sans doute le disdple de Socrate , parce que Socrate lui-même est le plus sage des hommes.
SOCRATE
Sans doute, Chacrephon, l'orade ne prononça ainsi que parce que je sais que je ne sais rien. Ce n'était guère la peine de faire un si grand vo3^ge.
CHiEREPHON.
Et quand je ne lui devrais que de m'être lié d'amitié avec Euripide !
SOCRATE
Et où est-il maintenant? que fkit-il?
CHiEREPHON.
Il est à Mégare, où il s'est enfui an raonnen
LA MORT DE SOCRATE
em
d*étre arrêté par rapport à voos. J'ai été le voir il y a un mois; il s'occape à foire une tragédie , dont le sojet est Palamède condamné à mort par la calomnie d'Ulysse : c'est Homère qui Fa fourni. Ce fut un effet de la vengeance d'Ulysse, qui contredisait le fou pour ne pas aller au siège de Troie; il labourait le sable sur le bord de la mer; Palamède se douta que sa folie n'était qu'une ruse , et pour s'en convaincre il met l'enfant Télémaque , encore au maillot, au devant de la charrue de sou père, qui la détourna. Ulysse, découvert par sa prudence , ne put s'exempter d'aller à Troie; mais, pour s'en venger , il 6t enfouir de l'argent dans la tente de Palamède , et l'ayant feit accuser de l'avoir reçu des Troyens pour trahir les Grecs , il le fit lapider par ses propres soldats.
SOCRATE
Je m'en souviens très-bien , Chsrephon.
CHiEREPHON.
Euripide a traité ce sujet avec tout le talent qne vous lui connaissez , et que vous avez pris vousmême le soin de former. Il m'en a lu un fragment, dont j'ai retenu ce vers :
An plus juste des Grecs vous arracbex la rie.
Oui, Socrate, si les Athéniens l'entendaient, ils briseraient vos fers.
SOCRATE
Ils feraient deux fautes, celle de me les avoir donnés au nom des lois , et celle de les rompre malgré les lois ; mais maintenant j'en suis débarrassé. Je vais être libre pour toujours. {ApoUodore se lève, et met en pleurant , aux pieds de Socrate , un paquet caché sous son manteau, en lui disant : O mon maître! Socrate apercevant le paquet:) Que m'apportez-vous là?
APOLLODORE , pleurant.
Un bel habit que je vous prie de mettre tout présentement.
SOCRATE , riant.
O bon Apollodore ! pensez-vous que celui que je poite aujourd'hui m'ait été propre à vivre, et ne me soit pas propre à mourir? Remportez donc votre dernier présent. Mais vous me faites souvenir qu'il est temps de laver mon corps, afin de n'en point donner la peine, après ma mort, aux femmes chargées de ce dernier office. {Il se lève : ses amis se jettent à ses pieds en critmi i O Socrate ! à mon père ! Ils lui embrassent les genoux en sou^ pirant et pleurant, Socrate , debout , d'un air fâché :] Qu'entends-je?que vois-je? des gémissemens, des larmes! Amis faibles, c'est donc là le fruit des discours que nous avons tenus si souvent! Nos paroles n'ont-ellcs été que de vains sons
pour amuser nos loisirs ? Gomment ! ces préeepics des sages , les exemples des grands hommes sur le mépris de la vie , auxquels nous avons joint si souvent nos réflexions, ne sont-ils plus d'aucun usage lorsqu'il feut mourir ? Les principes de la sagesse ne sont pas de brillans sophismes , semblables à ce» armes dorées et argentées dont on se sert au théâtre pour amuser le peuple par des combats simulés, et qui ne sont d'aucun usage à la guerre : ce sont de véritables armes de l'ame, plus durables et plus solides que les boucliers et les cuirasses de fer et d'acier éprouvés dans les combats à mort. Armonsnous donc de constance et de ibrmeté : la mort s'avance vers nous, marchons vers elle. Je suis voire chef de file , le soin de votre gloire m'est aussi cher qu'à vous. Sans doute, chers amis, c'est votre amitié pour moi qui vous insph*e ces alarmes. Vous me croyez malheureux , parce que je vais mourir; vous connaissez les biens de la vie, et vous savez qu'ils sont surpassés , surtout à mon âge, par de plus grands maux; mais vous ignorez ce qui est au-delà du trépas. Rappelez-vous au moins nos discours sur l'immortalité de l'ame, nos pressentimens tant de fois vérifiés , ainsi que nos songes prophétiques. Joignez-y les exemples de ces grands hommes qui nous ont précédés dans les sentiers de la vertu. Quand ces ressouvenirs ne seraient que comme ces tableaux du printemps et de l'été , que nous suspendons à nos murailles pour nous en rappeler les fleurs et les fruits pendant l'hiver; si cependant on présentait ces tableaux à quelques peuples des contrées boréales , et qu'on y joignit quelques-uns des fruits dont ils n'offrent que les images , et que l'Attique produit en abondance, ne croyez-vous pas qu'ils seraient tentés d'abandonner leur pays stérile pour venir goûter les jouissances du nôtre? Mais si on ajoutait à ces dons quelques amphores de nos bons vins, dont ils se sentissent tout réchauffés au milieu de leurs ^ces , ne doutez pas que plusieurs d'entre eux ne s'abandonnassent au courant de leurs fleuves pour aborder sur nos rivages. Pour moi, placé dès l'enfance dans les âpres montagnes de la vie. Dieu m'a foit la grâce de savourer les fruits des contrées oélesies, et m'y a fortifié du vin de la vertu. J'ai donc dirigé ma navigation vers les régions qui les produisent. Maintenant que ma voile et ma rame sont usées, que ma nacelle coule bas , irai-je me remetue eu mer, et m'exposer à de nouveaux orages? Je touche au port , je n'ai plus à craindre ni les vents tempétueux, ni les écueils où la sagesse même peut échouer , ni les vers de la calomnie et de la superstition , qui rongent dans l'obscurité les plus fbrtes carènes. Calme, paix, repos, mnocence»
LA MORT DE SOC RATE
justice, vérité, protection divine ,j'ai tout à espérer. Félicitez-moi donc de mourir. Pour celui qui cherche lasa^sse, la vie est un bienfait du ciel; mais la mort en est encore un plus grand. Laissez-moi donc puriÛer par un bain ce corps fatigué du voyage.
« Socrate sort , et se retire derrière un escalier 9 dans le fond du cachot. Ses amis se remettent à » leurs places. Ils restent quelque temps dans le » silence; ils conversent ensuite à voix basse. »
ANTISTHÈNE
Quelle force de caractère !
PLATON
Quelle sublimité de sentimens !
CRITON
Quelle tranquillité d*anie ! Quelle obligation ne lai avons-nous pas ! il nous a appris à vivre , il nous apprend encore à mourir.