‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 190 sur 213 · VOEUX POUR LE CLERGÉ · texte numérisé non relu

VOEUX POUR LE CLERGÉ

où il lit élever sous ses princes nationaux de superbes temples où triomphe aujourd'hui une religion ennemie. Un clergé ambitieux appauvrit son peuple , et un peuple pauvre rend tôt ou tard son clergé misérable.

Non-seulement le clergé est lié au peuple par ses intérêts , mais par ses devoirs. Il est l'avocat naturel des malheureux , et obligé de les secourir ile son superflu. La plupail de ses biens lui ont cté légués à ces conditions. J'aurais donc souliaité mie les chefs du clergé eussent été à la tête de leurs troupeaux pour en défendre les intérêts, comme dans les anciens temps de notre monarchie, où les peuples eux-mêmes élisaient leurs pasteurs clans celte intention. Mais , puisque ces anciennes formes si respectables ont changé même dans un corps si attentif à les conserver, je désire au moins <iue le clergé se pénètre dans l'assemblée nationale fies maximes évangéliques qu'il annonce dans les (églises. Je ne parle pas du denier payé à César fiar saint Pierre, de l'ordre même de Jésus; car j'observerai à cette occasion, d'après la question même que Jésus fît à saint Pierre, que ce n'étaient |)as , cliez les Romains , les citoyens qui payaient les impôts , mais les étrangers. En effet , on voit par l'histoire que le peuple romain , loin de payer des impositions , était souvent nourri par des distributions de blé , et par les tributs des provinces conquises. Chez les Turcs, le carache ou tribut ne se paie que par les Grecs. Cet usage me semble assez général en Asie. Jésus parait l'étendre à tous les royaumes du monde, comme fondé sur la justice naturelle. Peut-être au fond n'était-il question que des impositions personnelles, et non des impositions territoriales. Quoi qu'il en soit, comme d'abus en abus le régime fiscal a succédé parmi nous au régime féodal, il est impossible maintenant de subvenir aux besoins de l'état sans les contributions de tous ses membres. La plus grande |)artie de notre clergé a sacrifîé à cet égard ses anciennes prérogatives d'une manière généreuse : cependant l'intérêt de la vérité m'oblige encore à dire qu'il a fait aussi en cela un acte de justice, puisque beaucoup de biens lui ont été donnés autrefois par l'état , ainsi qu'à la noblesse, à la charge même du service militaii*e.

Mais le peuple lui demande aujourd'hui d'autres contributions pour beaucoup de biens qui lui ont été légués par des particuliers, à la cliarge du service encore plus sacré des malheureux. On peut sans doute y comprendre beaucoup de riches commanderies religieuses, destinées jadis au service des lépreux et des hôpitaux. Que le clergé se pénètre donc de celte loi naturelle , la base et la fin

de l'Evangile ; de cette loi qui est la source de toutes les vertus , de la justice , de la charité , de rhumanité, du patriotisme , de la concorde , de la bienséance, de la politesse, et de tout ce qui se fait d'aimable même parmi les gens du monde : « Ne » faites pas à autrui ce (lue vous ne voudriez pas » qu'on vous fit. » Qu'il considère que ce peuple , qui l'a autrefois si richement doté , succombe aujourd'hui sous le poids des unpôts; que les vices contre lesquels il prêche depuis si long-temps ne sont pomt inspirés à l'homme par la nature , mais qu'ils sont des résultats nécessaires de nos institutions politiques ; qu'ils naissent de l'opulence extrême d'un petit nombre de citoyens qui se sont tout approprié, et de l'indigence absolue d'un trèsgrand nombre d'autres qui n'ont plus rien; que d'une part l'opulence produit les voluptueux, les avares , les monopoleurs , les ambitieux qui seuls causent tant de maux ; et que de l'autre l'indigence oblige les fîlles de se prostituer, les mères d'exposer leurs enfans, et qu'elle fait les séditieux, les voleurs , les charlatans , les superstitieux, et cette foule de misérables qui, dépouillés de tout par les premiers , sont forcés de chercher à vivre à leurs dépens.

Je souliaite donc que le clergé vienne au secours des mallieureux, et pourvoie d'abord au besoin de ses propres membres, en sorte qu'il n'y ait pas un seul ecclésiastique qui n'ait décemment de quoi vivre. Un simple vicaire de village ne doit pas manquer du nécessaire , dès que les évêques ont du superflu. Ainsi il me semble juste que l'assemblée nationale emploie les revenus des riches abbayes , fondées autrefois par la nation , en distributions faites dans tout le royaume par les assemblées provinciales aux indigens de tout pays et de toute communion , au connu et à l'inconnu , à l'exemple de l'homme de Samarie; parce que k charité de l'Evangile doit s'étendre à toutes les religions, et l'hospitalité française à tous les peuples.

n est nécessaire que le clergé abolisse dans son sein ces étrangers et honteux établissemens que n'ont jamais connus les Grecs, ni les Romains, ni les Barbares, je veux dire les couvens qui servent en France de maisons de force et de correction. Ces lieux de douleur, où des moines se chargent, pour de l'argent, des vengeances de l'état et des familles , sont répartis en grand nombre dans tout le royaume , et ils sont si odieux qu'ils ont flétri même les noms des saints qu'on a osé leur donner pour patroa^i. Il y en a où l'on voit des cages de fer , invention du cruel Louis XI. La plupart ont des réputations si infamantes par lenrs punitions ,

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f|irun jeune homme ou une jeune fille y sont plus ilésihonorés que s'ils avaient été euferniés dans des prisons publiques. Ainsi des religieux et des religieuses ne rougissent pas de faire les viles fonctions de geôliers et de bourreaux pour se former des revenus considérables ! N'est-il pas bien étrange que des personnes consacrées à Dieu, qui prêchent par état l'humanité, la consolation et le pardon des injures, se soient faites les agcns de la cruauté, de l'infamie et de la vengeance pour acquérir des richesses , et que d'un autre côté les peuples aient vu s'élever ces maisons plus cruelles et plus déslionorantes que la Bastille, sans apercevoir la contradiction qu'il y avait entre la doctrine et la conduite de ceux qui les établissaient? C'est à l'état , el non à des religieux, à punir ceux qui troublent l'eut.

Je désire encore (]ue le clergé, ayant contribué par son superflu à détruire l'indigence , source de tant de vices particuliers , combatte par son éloquence l'ambition, cette autre source des vices privés et publics ; qu'il en proscrive les premières leçons dans nos écoles, où elle s'est introduite sous le nom d'émulation , et arme dès l'enfluice les citoyens les uns contre les autres, en inspirant à chaque enfant d'être le premier ; que les prédicateurs de rÉvangile sévissent, au nom de Dieu, contre l'ambition des rois de l'Europe, qui résulte de l'éducation ambitieuse qu'ils font doimer à leurs sujets , et qui , après avoir causé les malheurs de leurs peuples, fait encore ceux du genre humain ; (lue ces saints ministres de la paix attaffuent les lois sacrilèges de la guerre ; ({u'its cessent euxmêmes de décorer nos temples dédiés à la charité avec des drapeaux obtenus [)ar le sang des nations; ((u'ils s'opposent de tous leurs moyens à l'esclavage des nègres, qui sont nos frères par les lois de la nature etde la religion; qu'ils s'abstiennent debénirles vaisseaux ({ui vont a la traite de ces infortunés, ainsi que les étendards autour desquels se rassemblent nos sanguinaires soldats; qu'ils refusent leur ministère à tou( ce qui contribue au malheur des hommes; qu'ils répondent aux puissancesqui voudraient les contraindre à consacrer les instrumens de leur politique , ce que la religieuse Théano répondit au peuple d'Atliènes, qui voulait l'obliger de proférer des malédictions contre Alcibiade, coupable cependant d'avoir profané les mystères de Ccrès : « Je suis religieuse pour prier et bénir, non [tas i> pour détester et maudire. » Que nos prêtres di* sent donc aux puissances ambitieuses : « Nous » n'avons pas été envoyés pour exciter les homt> mes aux fureurs de la guerre, mais à la concorde, y^ à l'amour et à la paix ; pour bénir des vaisseaux

» de guerre, des vaisseaux négriers, des régimens; » mais , à l'exemple de Jésus , des enfons y des » noces et des mariages. »

Ainsi le clergé français, en s' intéressant an sort des malheureux , se rendra cher aux hommes de toutes les nations. Il verra renaître dans le cœur des peuples son empire religieux, comme dans les premiers temps où il lenr annonça TÉvangile, et fit au nom du Dieu de la paix trembler les tyrans.

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Puisse cette noblesse qui , dans des siècles barbares , donna au peuple des exemples d'héroisme en temps de guerre et d'urbanité en temps de paix , lui en donner de toutes les vertus patrioti- (|ues dans un siècle éclairé ! Je désire non-seulement qu'elle marche comme autrefois à la tête de ses guerriers pour le défendre contre les ennemis du dehors , et qu'elle en prot^ les faibles contre les ennemis du dedans, comme du temps des anciens chevaliers ; mais que, s'élevant à la grandeur romaine, elle adopte dans son sein les familles plébéiennes qui s'illustreront par la vertu : ainsi les Caton et les Scipion furent adoptés par des familles patriciennes. Puisse-t-elle encore, à Fexeœple de la noblesse romaine , se lier avec le peuple par les liens du mariage ! Auguste , au milieu de sa gloire, donna en mariage Julie , sa Glle unique, au plébéien Agrippa ; et Tibère sur le trône , Drusille, sa petite-fille et fille de Germanicus, à Lucius Cassius , « de race plébéienne , antique et honorable , » dit Tacite. Nos rois eux-mêmes ont contracté plusieurs fois de pareils mariages. Henri IV, qui se piquait d'être le premier gentilhomme de son royaume , épousa Marie de Médicis,qui descendait d'une famille d'anciens négocians, de Florence. A la vérité la noblesse se rapproche aujourd'hui du peuple par des alliances plébéiennes; mais si elles étaient plus fréquentes, et si elles n'avaient pas seulement la fortune pour objet , on ne verrait pas tant de filles nobles languir dans le célibat.

Partout où le peuple est méprisé, la noblesse est malheureuse. C'est le ressentiment du peuple qui entretient parmi elle l'esprit des guerres civiles el des duels. Voyez les discordes étemelles de la noblesse polonaise ; voyez les anciennes factions de» barons d'Angleterre avant (pie la liberté eiU rapproché d'eux leur peuple ; et celles de nos prince*^ etde nos ducs avant Louis XIV, qui, par son despotisme, mit à peu près tous ses sujets de niveau -

Partout où le peu|>le est mépi-isé, la noblesse esf

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de peu de oonsidération. Là où H est serf, elle est domestique. Voyez la Pologne, où les laquais et jusqu'aux moindres serviteurs des grandes maisons sont de l'ordre des nobles. Quel gentilhomme français ne préfère aujourd'hui le service du peuple dans notre gouvernement monarchique, au service d'un grand , comme du temps du régime féodal ? Qui n'aimerait mieux mille fois être un noble anglais vivant avec ses fermiers, et balançant dans la chambre des pairs , on même dans celle des communes, les intérêts de sa nation et les destinées du monde, que d'être un naire de l'Inde , qu'un homme du peuple n'ose toucher sous peine de mort , mais qui lui-même est obligé de sacrifier sa conscience et sa vie an caprice du despote qui le soudoie !

O noues qui voulez élever votre ordre , élevez l'ordre du peuple! Ce fut la grandeur du peuple romain qui fit la grandeur du sénat romain. Plus un piédestal est haut , plus sa colonne est élevée : plus la colonne est liée avec le piédestal, plus elle est solide.

U est très-remarquable que les Romains n'aceordèrent les plus illustres marques de distinction qu'i ceux de leurs citoyens qui avaient bien mérité du peuple. « La couronne civique, dit Pline , » était plus honorable et donnait plus de privilèges » qne les couronnes murale, obsidionale et navale, » parce qu'il y a plus de gloire à sauver un citoyen » qu'à prendre des villes et à gagner des batailles. »

Ces marques d'illustration , réservées aux seuls serviteurs du peuple, furent, du temps de la république , les vraies causes de la grandeur du sénat romain, paix^ qu'on ne sert un pei>ple que par des vertus; mais elles le devinrent de sa décadence, lorsque, du temps des empereurs, elles ne furent doonées qu'à ceux qui avaient bien mérité de la cour, parce qu'on ne sert les courtisans qu'avec des vices.

Puisque nous vivons dans un siècle où les membres du corps politique ont encore des parties saines, sous un chef semblable à Marc-Aurèle, je me sens entraîné à souhaiter que nous nous rapprochions en quelque sorte des anciens Romains. Je désirerais ^nc, pour lier la noblesse au peuple, et le peuple à la noblesse, qu'on créât un ordre de chevalerie, à l'imitation de la couronne civique. Cet ordre serait donné à tout citoyen qui aurait bien mérité du peuple, dans quelque genre que ce pût être. Il conférerait des privil^es honorables , tels que le droit de séance aux assemblées des villages , des villes , des provinces , et même à l'assemblée nationale. Ils auraient en certains jours de l'année le priviléjçe d'entrer chez le roi, et en tout

temps chez les ministres , avec la prérogative d'y présenter des requêtes pour tous les hommes qui seraient dignes, par leurs vertus, de l'attention du gouvernement. La marque de cet ordre serait une couronne de chêne , brodée sur la poitrine , avec cette légende : Pour le peuple. L'assemblée nationale pourrait seule présenter au roi les citoyens qu'elle jugerait dignes de cette illustration, qui ne pourrait être accordée et conférée que par sa majesté elle-même en personne.

Cet ordre du peuple serait la noblesse personnelle pour ceux qui ne seraient pas nés nobles; car il n'y aurait plus à l'avenir d'anoblissement liéréditaire, l'expérience de tous les temps et de tons les pays ayant appris que la vertu et le vice ne se transmettent point avec le sang.

Quant aux nobles d'origine, ils conserveraien pour leurs descendans leurs anciennes prérogatives; mais ils acquerraient, par cette nouvelle illustration, le pouvoir d'adopter un plébéien décoré do même ordre; et dans ce cas seulement , la noblesse deviendrait héréditaire dans l'adopté. Ainsi la noblesse deviendrait chère au peuple , puisqu'il trouverait en elle seule le moyen de perpétuer son élévation; et le peuple deviendrait cher à la noblesse, puisqu'elle ne trouverait qu'en lui le moyen de s'illustrer, et de conserver de grands noms prêts à s'éteindre. Si vous y joignez les alliances contractées par des mariages, nos patriciens et nos plébéiens se trouveraient rapprochés, non par les liens de l'argent, mais par ceux de la nature et de la vertu. Tels sont mes vœux pour que le peuple s'élève vers la noblesse sans orgueil , et que la noblesse descende vers le peuple sans bassesse.

D'un autre côté, comme cette même noblesse a quantité de parens que leur pauvreté confond avec les dernières classes du peuple , ainsi que je l'ai vu fréqnenmient dans nos provinces, surtout en Bretagne, il est nécessaire de loi ouvrir des moyens de subsistance. Je suis persuadé que c'est dans cette intention qu'a été fait, il y a quelques années l'article de l'ordonnance du département de la guerre, qui réserve aux seuls gentilshommes les places d'officiers dans les régimens. Mais des genlilsliommes nés dans le sein de l'indigence ne peuvent jamais feire les fonctions d'un officier; car ce grade exige parmi nous, surtout aujourd'hui, une éducation et des lumières qu'on ne peut acc]uérir sans la fortune.

Je me rappelle avoir vu un jour, en basse Normandie, un pauvre genlilhonune qui gagnait sa vie à faire des lions d'argile. Pour dire la vérité , ces lions ne ressemblaient guère à des lions; mais enfin ils indiquaient dans leur auteur un sentiment

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noble que la pauvreté n'avait point aballu. Ce sentiment même se propageait au loin par son ouvrage. Quand un gentilliomme du canton un peu aisé avait mis une couple de ces lions sur deux pilastres de terre et de cailloux, à droite et à gaudie de sa barrière, il appelait, à Timitation des princes, sa bassecour une cour dMionneur.

J'aime à voir un bonime , et surtout un gentilhomme , trouver en lui-même des ressources contre rinjustice du sort, et, comme un sapin sur un roclier , s'élever et se maintenir droit malgré les 'temï)étes.

Un art, quelque petit qu'il soit, est, dans l'opulence, une distraction contre les passions et l'ennui ; mais dans Tindigencc, c'est une ressource omtre le l)esoin. La religion, chez les Turcs, feit un devoir même au sultan de savoir un métier et de si'en occuper. Je sais bien qu'un gentilhomme peut exercer un art libéral; mais pourquoi pas un art mécanique? Un art libéral ne sert guère que le luxe, et exige des talens enfans des passions : un art mécani(|ue est nécessaire aux besoins des liommes , et ne demande que de la patience, compagne de la vertu. A la vérité, un noble chez nous peut foire du verre sans déroger; mais paun]uoi pas de la poterie ? En voici , je crois, la raison : comme depub long-temps nous ne portons de respect qu'à la fortune , nous avons anobli tous les états qui y mènciit , ou qui ne sentent qu'à son luxe ; or comme le verre était fort rare dans son origine, il ne servait ((u'aux gens riclies : il fut donc permis à un genlilliomme d'être verrier. C'est encore par la même raison tju'il lui est loisible d'être de la com< pjguic des Indes , fermier-général , acteur de l'Opéra : comme si un gentilhomme en sabots pouvait par\'enir à ces brillans emplois! On lui permet, à la vérité, de placer se.s enfans à l'Ecole militaire; mais cette institution de Louis XV, destinée uniquement à la pauvre noblesse, n'est guère une ressource pour elle aujourd'hui, parce qu*elle lui est souvent enlevée par des familles riches de sou oixlre, ou même de Tordre plébéien , et que d'ailleurs elle est insuffisante.

Il me semble donc nécessaire de permettre aux IMiuvres gentilshommes l'exercice de toutes les professions; car si la noblesse consiste à être utile à la patrie , toutes les professions , et les plus communes surtout, remplissent cet objet. Ce ne sont ni les arts, ni les métiers, qui peuvent dégrader riionime ; ce sont les vices. On a vu dans tous les temps des hommes illustres par des vertus patriotiques sortir de toutes les conditions. Agathocle, vaitH|ueur de la Sicile, était lils d'un potier; le rhan'*elier Olivier, cl'im métlecin; le maréchal Fa-

bert , d'un libraire ; Franklin , le libérateur de l'Amérique anglaise, d'un im[)rimenr, et a été imprimeur lui-même. Christophe Colomb , avant de découvrir le Nouveau-Monde, gagnait sa vie à fiûre des cartes de géograpliîe. Il n'y a si [letit état qui ne puisse nourrir un grand homme.

En permettant à \b noblesse d'exen^r, sans déroger, tous les arts de la paix , un royaume ne pourra tomber en léthargie par l'oisiveté de ses nobles, lorsqu'ils sont ridies, comme aujourd'hui en Espagne , en Portugal et en Italie ; ni en convuknon [lar leur esprit militaire, lorsqu'ils sont pauvres, comme autrefois chez nous et chez la plupart des fieuples de l'Europe.

Nos historiens ne voient jamais que les résultats de nos maux , parce «lu'ils ne les attribuent qu'à la politique ; les causes morales qni les occasionent leur échappent toigonrs : c'est qu'ils ne s'occupent i}ne de la fortune des rois, et que les intérêts du genre humain leur sont indifféreiis. Ils ratiportent les guerres perpétuelles de l'Europe à l'ambition de i^es princes , et ils ont raison ; mais il est trèsimportant de remarquer que l'ambition des princes, et les guerres tant intérieures qu'extérieures qui en ont été la suite, ont eu pour première cause dans chaque état l'ambition des nobles, qni, étant en grand nombre, et n'ayant d'autre moyen de subsister que la profession militaire, portèrent leurs princes à \b guerre et aux conquêtes, afin d'avoir |K)ur eux-mêmes des grades , des pensions et des gouvememens. L'opinion des rois ne se forme que des opinions de leurs courtisans. Ainsi , dans les pays où le clergé est nombreux et pauvre , il en est résulté [tar les controverses quantité de guerres spirituelles qui ont fait également le malheur des |)euples,mais qui ont donné, à ceux qui les ont entreprises et soutenues, des bonnets de docteur, des bénéfices, des évêchés et des diapeaux de cardinal. Aujourd'hui que les puissances de l'Europe, éclairées par leurs intérêts pécuniaires, portent leur ambition vers le commerce, ce ne sont point les corps du clergé et de la noblesse qui nous attirent des querelles nationales ; ce sont les corps du commerce. Combien de guerres ont été excitées jusqu'aux extrémités du monde par les compagnies européennes des Indes, de l'Assiento, des Moluqucs, des Philippines, de Guinée, du Sénégal, de la mer du Sud , de la l»aie d'Iludson , etc. ! La dernière guerre qui a mis en armes l'Angleterre, la lYance, l'Espagne, le Portugal, la Hollande, le cap de Bonne-Espérance, les Indes orientales, les deux Amériques, et qui a achevé le déficit de nos finances, lequel nécessite aujourd'hui nos étatsgénéraux , doit son origine à la compagnie an-

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frtaise de la Chine , qui voulail obliger les babitans de Boston de payer un impôt sur le thé. Ainsi les derniers orages qui ont troublé le repos du monde sont sortis d*une tbéière.

Ce sont les corps dont l'ambition se combine avec celle de notre éducation, qui nous rendent si mobiles , nous auti^ Européens. Ce sont les corps qui perdent la patrie, en rapportant la patrie à enxniémes, et en privant le peuple de ses relations naturelles. Ce qui perd les sciences dans un pays, c'est lorsque des compagnies de docteurs s'mter- |N>sent entre le peuple et les lumières, ainsi qu'il est arrivé en EsfNigne, en Italie et chez nous. Ce qui perd l'agriculture et le commerce, c'est lorsque des compagnies de monopoleurs se mettent entre le peuple et les récoltes ou les manufactures. Ce qui penl les tinances, c'est lorsque des compagnies d'agioteurs se mettent entre le peuple et le trésor royal. Ce qui perd une monarchie, c'est lorsqu'un corps de nobles se met entre le peuple et son monarque, comme en Pologne. Ce qui perd une religion , c'est lorsqu'un corps de prêtres se met entre le peuple et Dieu , comme chez les Grecs du bas Empire, et ailleurs. Enfin ce qui feit la ruine et le malheur du genre humain, c'est lorsqu'une patrie elle-même , intolérante comme les corps qui la composent , se met entre les autres patries, et veut avoir à elle seule la science, le commerce, la puissance et la raison de tout l'univers.

Il est donc bien nécessaire de lier aux intérêts da peuple les intérêts des corps, qui n'en doivent être que les membres, puisqu'ils eu entraînent la ruine lorsqu'ils ont des intérêts particuliers, et qu'au lieu d'être ses véhicules, ils deviennent ses barrières. Il n'est pas moins nécessaire de réformer l'éducation publi(|iie, puisque les corps ne doivent leur esprit ambitietix qu'à l'éducation européenne, qui dit à diaque homme, dès l'enfance : « Sois le premier i» ; et à chaque corps : « Sois le maître. »

Les movens d'illustration et d'anoblissement étant réservés désonnais aux seuls citoyens qui auront bien mérité du peuple , la noblesse et le peuple se trouveront liés par les liens mutuels de la bienveillance, qui doit rapprocher tous les hommes, mais surtout ceux de la même nation.

Ménénius Agrippa rapprocha le peuple romain de son sénat par l'allégorie des membm qui tombèrent en langueur en refusant de travailler pour l'estomac ; mais qu'aurait-il dit , si le sénat romain lui-même s'était séparé de son peuple, et n'eût voulu rien avoir de commun avec kii ? Dans son ingénieux[apologue, le sénat, qui régissait l'empire, pouvait être comparé aux parties précordiales du corps humain; mais parmi nous l'autorité étant

monarchique, la noblesse ne peut être regardée, à plusieurs égards, que comme les mains armées de la nation. Le peu|rfe, du sein duquel sortent les soldats, partage avec elle ce service ; et par ses travaux, ses arts et son industrie , doit se considérer de plus comme les mains laborieuses du corps politique : il en est aussi les yeux , la voix et la tête , puisque c'est de lui que viennent la plupart des savans, des orateurs et des philosophes qui l'édairent , ainsi que des magistrats qui le régissent : enfin il en est le corps proprement dit, puisque les autres corps lui doivent leur existence , n'existent eux-mêmes que pour lui, et ne sont, par rapport à lui, que ce que sont les membres par rapport au corps humain. Dans notre état monarchique , ce n'est point la noblesse qu'on peut comparer au cœur et à l'estomac du corps politique , c'est la royanté; et c'est ce qu'a fort bien senti le judicieux La Fontaine , en nous appliquant l'apologue de Ménénius. Voici comment il peint les fonctions royales et celles du peuple, dans sa faible des Membres et de l'Estomac :

Je devais par la royauté Avoir oommenoé mon onvrage :

A la voir d*im certain cdté , Messer Gaster * en est Timage. 811 a quelque besoin, tout le corps s'en ressent.

De travailler pour loi les membres se lassant , Cliacun d'eu résolut de vivre en gentilhomme , Sans rien bire, alléguant l'exemple de Gaster. U faudrait , disaient-Us, sans nous qu'il vécût d'air. Nous suons , nous peinons comme bétes de somme ; Et pour qui? pour lui seul : nous n'en profitons pas ; Notre soin n'aboutit qu'à loamir ses repas. Chômons, c'est un métier qu'il veut nous taire apprendre . Ainsi dit, ainsi falL Les mains cessent de prendre. Les bras d'agir , les jambes de marcher : Tous dirent 4 Gaster qu'il en alUt chercher. Ce leur fut une erreur dont ils se repenthrnt. Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ; U ne }« fonna plus de nouveau sang au ccnir : Chaque membre en souflirit, les forces se perdirent

Par ce moyen les mutins virent Que celui qu'ils croyaient oisif et paresseux A l'intérêt commun contribuait plus qu'eux. Ceci peut s'appliquer à la grandeur royale. Elle reçoit et donntf , et la chose est égale : Tout travaille pour elle, et réciproquement

Tout Ure d'elle l'aliment.

Elle fait subsister l'artisan de ses peines . Enrichit le marchand , gage le magistrat. Maintient le laboureur, donne paie au soldat, Dbtribue en cent lieux ses grâces souveraines ,

Entretient seule tout Fétat.

Ménénius le sut bien dire.

La commune *' s'allait séparer du sénat :

* Gaster , mot grec qui signifie l'estomac : c'est de lui que ^K'ntsuc gastri(|ue, c'esl-à-dire suc nourricier.

" Commune, mot qui chei now a signifié de tout temps le i p: uple , et (lui a été remplacé , depuis peu , par celui de tiers-

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