ET LES JOURNAUX
tt, «le.; quant aox autres , je n'ai point trop à m'en plaindre.
MON AMI
Gomment ! pas même de ceux qui traitent de romans vos ÉtudeSy où vous avez employé trente ans d'observations ?
MOI
Plût à Dieu qu'ils fussent persuadés que mes Études sont des romans, comme Paul et Virginie! les romans sont les livres les plus agréables , les plus universellement lus, et les plus utiles. Ils gou- Tement le monde. Voyez V Iliade et Y Odyssée , dont les héros, les dieux, les événemens sont près que tous de l'invention d'Homère ; voyez combien de souverains, de peuples, de religions, en ont tiré leur origine, leurs lois et leur culte. De nos jours mêm« , quel empire <% poète exerce encore sur nos académies , nos arts libéraux, nos théâtres ! Cest le dieu de la littérature de l'Europe.
MON AMI
Je vous avoue que je suis fort dégoûté de la nôtre. Je ne veux plus courir dans une carrière où des études pénibles vous attendent à l'entrée, l'envie et la calomnie au milieu , des persécutions et rinfortnne à la fin.
MOI
Quoi! n'auriez-vous cultivé les lettres que dans la vaine espérance d'être honoré des honmies pendant votre vie? Rappelez-vous Homère.
MON AMI
Qui voudrait cultiver les muses sans cette perspective de gloire qu'elles prolongent au loin sur notre horizon? Elle consola sans doute Homère pendant sa vie. Voyez comme elle s'est étendue après sa mort.
MOI
Sans doute la gloire acquise par les lettres est la plus durable. Ce n'est même qu'à sa faveur que les autres genres de gloire parviennent à la postérité. Mais les monumens qui l'y traasmettent n'ont pas l'esprit de vie comme ceux de la nature. Ils mot de rinvention des hommes , et par conséquent caducs et misérables comme eux. Qu'est-ce qu'un livre, après tout ? il est pour l'ordinaire conçu par la vanité ; ensuite il est écrit avec une plume d'oie, au moyen d'une liqueur noire extraite de la galle d'un insecte, sur du papier fait de chiffon ramassé an coin des rues. On l'imprime ensuite avec du noir de fumée. Voilà les matériaux dont l'honmie, parvenu à la civilisation , fabrique ses titres à l'immortalité. Il en compose ses archives, il y renferme l'histoire des nations, leurs traités, leurs lois ^ et tout ce qu'il conçoit de plus sacré et de plus digne de foi. Mais, qn'arrive-t-il? A peine l'ouvrage pa-
rait au jour, que les journalistes se hâtent d'en rendre compte. S'Us en disent du mal , le public le tourne en ridicule; s'ils le louent, des contrefac^ leurs s'en emparent. Il ne reste bientôt plus à l'auteur que le droit frivole de propriété, que les lois ne lui peuvent assurer pendant sa vie , et dont elles dépouillent ses enfans peu d'années après sa mort.
Que se proposait-il donc dans sa pénible carrière? de plaire aux hommes, à des êtres qui , comme le dit Marc-Aurèle, se déplaisent à euxmêmes dix fois le jour. Oh ! mon ami , un homme de lettres doit se proposer un but plus sublime dans le cours de sa vie : c'est d'y chercher la vérité. Comme la lumière est la vie des corps, dont elle développe avec le temps toutes les £M;ultés, la vérité est la vie de l'ame, qui lui doit pareillement les siennes. Quel plus noble emploi que de la répandre dans un monde encore plus rempli d'erreurs et de préjugés , que la terre n'est couverte des ombres de la nuit et de celle même du jour ?
Le philosophe doit extirper les erreurs du sein des esprils pour y faire germer la vérité , comme un laboureur extirpe les ronces de la terre pour y planter des chênes. Si de noires épines en ont épuisé tous les sucs , si le sol est plein de roches , son rude travail n'est pas perdu : ses nerfis en acquièrent de nouvelles forces.
MON AMI
Je travaillerai aussi pour la vérité sans tant de fatigues. Je me ferai journaliste. Je m'assiérai au rang de mes juges.
MOI
Pourriez-vous vous abaisser à servir les haines d'autrui? N'en doutez pas, il y a des hommes qui n'asphrent qu'au retour de la barbarie. Us se réjouissent de voir les gens de lettres en guerre. Ils excitent entre eux des querelles pour les livrer au mépris pubUc. S'ils le pouvaient, ils crèveraient les yeux au genre humain : ils le priveraient de la lumière comme de la vérité , pour le mieux as^ servir.
MON AMI
Dieu me préserve d'être jamais de leur nombre ! Je ferai le journal des journaux. Les auteurs fournissent aux journalistes la plupart des idées et des tirades dont ils remplissent leurs feuilles; les journalistes me fourniront à leur tour la malignité dont j'aurai besoin. Je tournerai contre eux leurs propres flèches, et je m'attirerai bientôt tous leurs lecteurs.
MOI
Si jamais vous entreprenez des feuilles périodiques , dites-les dignes d'une ame généreuse et des
EXTRAIT DU PRÉAMBULE
hautes destinées où s'élève ia France. Encooragez, à leur naissance , les talens timides, en vons rappelant les faibles débnts de Corneille, de Racine et de Fontenelle. Préparez au siècle nouveau des artistes , des poètes , des historiens. Ce n'est point de héros qu'il manque , c'est d'écrivains capables de les célébrer. N'insérez dans vos feuilles que ce qui méritera les souvenirs de la postérité. Mettez-y les découvertes du génie et les actes de vertu en tout genre. Ne craignez pas que vos jeunes talens fléchissent sous de si nobles fardeaux : ils n'en prendront qu'un vol plus assuré ; et la reconnaissance des races futures suffira pour lesren- ^Ire illustres. Vos feuilles deviendront pour la France ce que sont depuis tant de siècles pour la Chine les annales de son empire.
En parcourant cette carrière, que vons indique l'amour de la patrie, étendez de temps en temps vos regards sur les autres parties du monde : votre journal renfermera un jour les archives du genre humain.
Mon jeune ami se leva, me serra la main et se retira plein d'émotion.
FIN DU DULOOOI.
EXTRAIT DU PRÉAMBULE
DB L'BDmON in-QUAITO
DE PAUL ET VIRGINIE
Ce petit ouvrage n'est qu'un délassement de mes Études de la Nature^ et l'application que j'ai faite de ses lois au bonheur de deux familles malheureuses. Il fut publié en 1786, et l'accueil qu'il reçut à sa naissance surpassa mon attente : on en fit des romances , des idylles, et plusieurs pièces de théâtre. Un grand nombre de mères firent porter à leur enfans les noms de Paul et de Virginie ; enfin, la réputation de cette pastorale s'étendit dans tonte l'Europe, et elle fut successivement traduite en anglais, en italien, en allemand, en hollandais, en polonais , en russe et en espagnol. Sans doute, j'ai obligation de ce succès unanime , chez des nations d'opinions si différentes, aux femmes, qui , par tout pays, ramènent de tous leurs moyens les hoDunes aux lois de la nature. Elles m'en ont donné une preuve évidente, en ce que la plupart de ces traductions ont été faites par des dames ou des demoiselles. J'ai été enchanté , je l'avoue , de voir mesenfensadoptifs revêtus de costumes étrangers par des mains maternelles ou virginales; et sans doute ils lui sont redevables d'une réputation
I qui semble s'étendre , dès à présent, vers la pos- ! térité.
Plusieurs personnes m'ont questionné sur le sujet de cet ouvrage. « Ce vieillard, m'ont-elles dit, » vous a-t-il en effet raconté cette histoire ? avez- 1» vous vu les lieux que vous avez décrits? Yirgî- » nie a-t-elle péri d'une manière aussi déplorable ? » comment une fille peut-elle se résoudre à quitter » la vie plutôt que ses habits ? »
Je leur ai répondu : L'homme ressemble à un enfant. Donnez une rose à un enfont : d'abord il en jouit , bientôt il veut la connaître. Il en examine les feuilles , puis il les détache l'une après l'autre; et quand il en connaît FensemUe, il n'a plus de rose. Télémaque , Clarisse , et tant d'autres sujets qui nous portent à la vertu , ou qui nous font verser des larmes , sont-ils vrais?
Au fond , je suis persuadé que ces personnes m'ont feit ces questions plutôt par un sentiment d'humanité que de curiosité. Elles étaient fichées que deux amans si tendres et si heureux eussent foit une fin si funeste.
ma à Dieu qu'il m'eût été libre de tracer à la vertu une carrière par&ite de bonheur sur la terre ! Mais, je le répète, j'ai décrit des sites réels; des mœurs dont on trouverait peut-être encore aujourd'hui des modèles dans quelques parties solitaires de l'Ile de France, ou de l'Ile de Bourbon qui en est voisine, et une catastrophe bien certaine, dont je puis produire, même à Paris, des témoignages irrécusables.
Un jour, étant au Jardin du Roi, une dame d'une figure très-intéressante, accompagnée de son mari, ayant su de M. JeanThonin, chef de ce jardin, que j'étais l'auteur de Paul et Virginie y m'aborda pour me dire : « Ah ! Monsieur, que » vous m'avez fait passer nue nuit terrible ! Je n'ai » cessé de gémir et de fondre en larmes. La per- » sonne dont vous avez décrit la fin malheureuse » avec tant de vérité, dans le naufrage du Saint- » Géran , était ma parente. Je suis créole de Bour- » bon. » J'appris ensuite de M. Jean Thouin que cette dame était l'épouse de M. de Bonneuil , .premier valet de chambre de Monsieur. Cette dame, depuis, a bien voulu me permettre de publier ici son témoigni^ sur la vérité de cette catastrophe, dont elle m'a rapporté des circonstances capables d'ajouter beaucoup à l'intérêt qu'inspirent la mort de cette sublime victime de la pudeur, et celle de son amant infortuné.
D'autres personnes ayant témoigné le désir qne je 4isse connaître avec quelques détails la vie de M. de La Bourdonnais , mes relations avec sa famille m'ont mis à même de les satisfaire.
DE PAUL KT VIRGINIK
a Sa principale verlu était rhamanité. Les inoiiumens qu*il a établis à TUe de France sont garans de celle vérité »
En effet, j'ai vu dans cette lie, où j*ai servi comme ingénieur du Koi, non-seulement des batteries et des redoutes qu*il avait placées aux lieux les plus convenables , mais des magasins et des lidpîtaux très-bien distribués. On lui doit surtout un aqueduc de plus de trois quarts de lieue, par lequel il a amené les eaux de la petite rivière jusqu'au Port-Louis, où, avant lui, il n'y en avait pas de potable. Tout ce que j'ai vu dans cette lie de plus utile et de mieux exécuté était son ouvrage.
Ses talens militaires n'étaient pas moindres que ses vertus et ses talens d'administrateur. Nommé goavenieur des iles de France et de Bourbon , il liattit , avec neuf vaisseaux , l'escadre de l'amiral Pe^lon, qui cnHsait sur la côte de Coromandel avec des forces très-supérieures. Après cette victoire, il fut aussitôt assiéger Madras , n'ayant pour tonte amée de débarquement que dix-buit cents iMMumes , tant blancs que noirs. Après avoir pris éette métropole du commerce des Anglais dans rinde, il retourna en France. Des divisions s'étaient élevées entre lui et M. Dupleix, gouverneur de Pondicbéry. Aussitôt après son arrivée dans sa patrie , il fut accusé d'avoir tourné à son profit les ricliesses de sa conquête , et en conséquence il fut rois à la Bastille sans antre examen. On lui opposait 9 comme principal témoin de ce délit , un simple soldat. Cet homme assnrait, snr la foi du serment, qu'après la prise de Madras, étant en fiMsUon sur un des bastions de cette place, il av^t m , la nuit , des clialoupes embarquer quantité de caisses et de ballots sur le vaisseau de M. de La Boardonnais. Cette calomnie était appuyée, à Pmris, du crédit d'une foule d'hommes jaloux, qui n'avalent jamais été aux Indes, mais qui , par tout pays, sont toujours prêts à détniire la gloire d'au- Imi. Le vainqueur infortuné de Madras assnrait qu'il était impossible qu'on eût vu , du bastion indiqué par le soldat, cette embarcation, quand même elle aurait eu lieu. Mais il fallait le prouver; et , suivant la tyrannie exercée alors envers les prisonniers d'état, on lui avait ôté tout moyen de défense. Il s'en procura de toute espèce par des procédés fort simples, qui donneront une idée des ressources de son génie. Il fit d'abord une lame de canif avec nn sou marqué , aiguisé sur le pavé, et en tailla des rameaux de buts , sans doute dLstribnés aux prisonniers aux fêtes de Pâques. Il en flt an compas et nne plume. Il suppléa au papier par des mouchoirs blancs, enduits de riz bonilli, pnis sédiés au soleil. Il fabriqua de Fencre avec de
l'eau et de la paille bri^lée. Il lui fallait surtout des couleurs pour tracer le plan et la carte des environs de Madras : il composa du jaune avec du café , et du vert avec des liards chargés de verl-de-gris , vi bouillis. Je tiens tous ces détails de sa tendre fille, qui consen-e encore avec respect ces monnmens du génie qui reiMlit la fiberté à son père. Ainsi muni de canif, de compas, de règle, de plume , de papier , d'encre , et de couleurs de son invention, il traça , de ressouvenir, le plan de sa conquête, écrivit son mémoire justificatif, et y démontra évidemment que l'accusateur qu'on lui opposait était un hux témoin, qui n'avait pu voir , du bastion où II avait été posté, ni le vaisseau commandant, ni même l'escadre. Il remit secrètement ces moyens de défense à l'homme de loi qui lui servait de conseil. Celui-ci les porta à ses juges. Ce fut im conp de lumière pour eux. On le fit donc sortir de la Bastille , après trois ans de prison, n languit encore trois ans après sa sortie , accablé de diagrin de voir tonte sa fortune dissipée , et de n'avoir recueilfi de tant de services importans que des calomnies et des persécutions. H fut sans doute plus touché de l'ingratitnde du gouvernement que de la jalousie triomphante de ses ennemis. Jamais ils ne purent abattre sa franchise et son courage, même dans sa prison. Parmi le grand nombre d'accusateurs qui y vinrent déposer contre lui , un directenr de la compagnie des Indes crut lui faire une objection sans réponse, en lui demandant comment il avait si bien feit ses affoires, et si mal celles de la compagnie. « C'est , lui répondit La » Bourdonnais, que j'ai toujours fait mes affaires » d'après mes lumières , et celles de la compagnie » d'après ses instructions. »
Bernard- Françf>is Mahé de 1^ Bourdonnais naquit à Saint- Malo en 1699 , et est mort en 1 75 i, i^ d'environ cinquante-cinq ans. O vous qui vous occupez du bonheur des hommes, n'en attendez point de récompense pendant votre vie. La postérité seule peut vous rendre justice. C'est ce qui est enfin arrivé au vainqueur de Madras et au fondateur de la colonie de l'Ile de France. Joseph Dupleix , son rival de gloire et de fortune dans Tlnde, et le |)lus cruel de ses persécuteurs , mourut peu de temps après lui , ayant , par nne juste réaction de la Providaice, éprouvé une destinée semblable dans les dernières années de sa vie. Le gouvernement donna â la veuve de M. de La Bourdonnais une pension de 2,400 livres , et honora de ses regrets la mémoire de cet liomme illustre ; enfin , sa respectable fille me mande aujourd'hui que les habitans de l'Ile de France riennent , de leur propre monvement, de Ini foire à elle-même une
EXTRAIT DU PRÉAMBULE
pension , en mémoire des services qu'ils ont reçus de son père.
Je crois qu'aucun de mes lecteurs ne Iroavera mauvais que je me sois un peu écarté de mon sujet , pour rendre quelque hcHnroa<^ aux vertus d'un grand homme mallieureux , à celles de sa digne [itie et d'une colonie reconnaissante.
Je suis vieux. Ma navigation est déjà avancée ; mais si la Providence , qui a dirigé ma faible nacelle au milieu de tant d'orages , retarde encore de quelques années mon arrivée au port, je les emploierai à rassembler d'autres études. Les fleurs tardives de mon printemps promettent encore quelques fruits pour mon automne. Si les rayons d'une aurore orageuse ont foit édore les premiers, les feux d'un paisible coucliant mûriront les derniers. J'ai décrit le bonheur passager de deux enfans élevés au sein de la nature, par des mènes infortunée; j'essaierai de peindre le bonheur durable d'un peuple ramené à ses lois étemelles par des révolutions.
Espérons de nos malheurs passés noire félicité à venir. Ce n'est que par des révolutions que l'intelligence divine elle-même développe ses ouvrages, et les conduit de perfections en perfeciioas.
Elle n'a point renfermé dans un petit gland le chêne robuste couvert de son vaste feuillage. Elle n'y a déposé que le genne fragile de ses premiers élémens. IVIais elle ordonne aux eaux du ciel et de la terre de le nourrir; aux rochers, de recevoir dans leurs flancs ses racines profondes; aux tempêtes, de les raffermir par leurs secousses; au soleil , de les féconder; aux saisons, de couvrir tour à tour ses bras noueux de verdure , de fleurs et de fruits; aux années , de corroborer son tronc par de nouveaux cylindres , de l'élever au-de<isus des forêts, et d'en faire un momument durable pour les animaux et pour les hommes.
Il en est de même de notre globe ; il n'est pas sorti de ses mains tel que nous le voyons aujourd'hui. Elle a chargé les siècles de le rouler daas les cieux , et de le développer dans des périodes qui nous sont inconnues. Elle le créa d'abord dans la région des ténèbres et des hivers , enseveli sous un vaste océan de glaces , comme un enfant dans l'anmios au sein maternel. Bientôt son centre et ses pôles furent aimantés de diverses attractions, par le soleil qui [)arut à son orient. Ses eaux, échauffées dans cette partie de son équateur, s'élevèrent en bninies épaisses dans l'atmosphère, dilaté par la chaleur; les vents les voiturèrent dans les airs, les pôles encore gelés les attirèrent, et les fixèrent, en nouveaux océans de glaces, aux extrémités de son axe, qu'ils tinrent en équilibre par
leurs mobiles contre-poids. Devenu pi» léget à son orient, il éleva son ocddeot , encore inimebile de froid et plus pesant , vers le soleil qui l'attirait. Alon il circula sur lui-même , en balançant seg pâles. dans le cercle de l'année , autour de l'astre qui ha donnait le mouvement et la vie. Bientôt, à la aorfoce de ses mers fluides, demi épaiaées par les mers aériennes et glaciales qui en étaient aoities, apparurent les sommets graniteux de ses cootineoi et de ses lies, comme les premiers oasemeiis de son squelette.
Peu à peu ses eanx marines, satnrées de faimière et de sels , étendirent autour d'eux leurs alluvions, et les transformèrent en vastes couches de roches calcaires, comme les eanx aérienoes se diangent en bois dans les végétaux , et la sève dei végétaux en sang, en chair dans les animaux. Ainsi se formèrent dans la région des tempêtes les rochers et les dnrs minéraux ; ces ossemens et ces nerfs de la terre, où devaient s'attacher, comme des muscles, les vastes croupes des montagnes, et qni de^'aient supporter le poids do continens. Leurs fondemens caverneux , et eneoie mal assis, en paraissante la lumière, se nOetmirent par des tremblemens; et de leurs affrenses collisions, des tourbillons de fîimée s'élevèreat à la surfece des mers, qui annoncèrent les pr^ miers volcans dont les feux devaient les épurer.
D'autres bouleversemens préparèrent d'autres organisations. Le globe , surdiargé sur ses pôles de deux océans de glace de poids méganx, et versatile, les présenta tour à tour au soleil ; et tour à tour de vastes courans en sortirent , qui labourèrent, cliacun pendant six mois, ses deux liémisplières. Celui du nord creusa d'abord les contours de cet immense canal où l'Atlantique, semblable à un fleuve, renferme aujourd'hui ses eaux, et les verse, deux fois par jour, entre l'ancien et le nouveau monde. Celui du sud, au contraire, descendant d'un seul glacier, placé au sein du vaste océan de son hémisphère, et faisant équilibre avec la plus grande partie des continens opposés, versa, une seule fois par jour, sur leurs rivages, ses flots divergens daas le même temps et du même côté que le soleil en embrasait le pôle de ses rayons. Les torrens demiglacés, qui s'en précipitèrent, découpèrent alors les côtes de l'ancien monde en nombreux archipels, en vastes baies, et en longs promontoires.
Le globe est un vaisseau céleste, sphériqne, sans proue et saas poupe, propre à vogner, en tous sens , dans toute l'étendue des deux. Le soleil en est l'aimant et le cœur; l'océan est le sang dont la circulation le rend mobile. L'astre du jour
DE PAUL ET VIRGIME
tn opère la sysloie el la diastole, le flux el le reflux, par sa présence elson absence, par le jour et la ouït, par Tété et l'hiver, par les mers fluides et glaciales. Les pôles du globe diangeo) avec les siècles , par les divenes pondérations de ses océans glacés. U a été un temps où ceux qu'il a aujoord'iiui dans notre méridien étaient dans notre éqnateor; où nos zones torrides étaient prqjttées dans nos zonfs tempéréfs et glaciales , et ceUes-d dans nos torrides; où les hivers régnaient sur d'autres contrées, et où les mers glacées s'échappaient de leur empire par d'autres canaux. Il en est de même de toutes les planètes. Leurs sphères, diversement inclinées vers le soleil , sont entre les mains de la Providence comme ces cylindres de nmsiqnedont il suffit de relever ou d'abaittier les axes de quelques degrés pour en changer Ions les concerts.
Ce ne fut sans doute que qnand elle Tent fait passer, si j'ose dire, par les périodes successives de l'enfonce , de Fadolescenoe, de la puberté, qu'elle créa tour à tour les végétaux, les animaux et les hommes; comme elle fait produire successivement à un arbre, après certaine période d'années, des feuilles, des fleurs et des fhiits. Mais ce fut dans les temps où le globe élevait à peine quelques portions de ses conUnens à la snrfiîice des mers^ que les torrens de ses pôles couverts de glace , et ceux de ses montagnes les plus élevées, creosèreot, en se prédpilant, les nombreux amphitliéà* très que le soleil devait éclairer de divers aspects , sous les mêmes latitudes. Us excavèrent ces vallées vastes et profondes , où errent aujourd'hui d'innombrables troupeaux. Ils escarpèrent les cimes aériemies de ces ruchers qui font le charme de noa perspectives. Les tempêtes de Tatmosphère ajoutèrent à leur beauté. Elles transportèrent dans les airs les premières semences des forêts qtd croissent sur leurs inaccessibles plateaux.
Ce fut l'Océan qui, de siècle en siècle, épuisant ses eaux par d'innombrables productions , éleva , en s'abaissant , les sommets de ses lies prinûtires ; et , en reculant ses bords , les plaça an sein des contmens. Ce soqt leurs antiques pyramides qui couronnent à diverses hauteurs les chaînes des montagnes. Les unes sont couvertes de verdure; d'autres sont toutes nues comme au jour de leur naissance ; d'autres, toujours entourées de neiges et de glaces, semblent au niveau des pôles; d'autres vomissent des tourbillons épais de flammes sulfureuses et bitumineuses , et paraissent avoir leur fondement au niveau des mers qui les alimentent. Les pics de TénérifTe et de l'Etna réomssent ce double empire , et, du sein des gfaices et des kia, versent au loin l'abondance et la fécondité.
Tontes ces pyramides aériennes , dont la plupart s'élèvent au-dessus de la moyenne région de Pair, ont pour bases les coq» marins qui entourèrem leurs premiers berceaux. Tontes attirent anjourdlni autour d'elles les i^peurs et les orages de l'atmosplière. Tantôt elles s^en couvrent comme d'un voile , et disparaissent à la vue; tantôt elles découvrent la tête, on les flancs de leurs longs obélisques. Si le soleil alors les frappe de ses rayons, il les colore d'or et de pourpre, et répand sur leurs robes mobiles toutes les couleurs de Tareen-dd. Elles apparaissent, an sein des tonnerres, comme des divinités bîen&iîsantes; les croupes qui les supportent deviennent autant de raamefles qui répandent de toutes parts des pluies fiécondaiites ; les cavernes profondes de leurs flancs sont des urnes d'où elles versent les fleuves qui fertilisent les campagnes jusqu'aux bords de l'Océan leur père, et invitent les navigateurs à aborder sur ces mêmes rivages daot elles étaient l'épouvante dans les temfis de leur origine.
Chaque sîède diminue Tempire de rOoéan tenw pétnenx, et accroît odui de la terre paisible : voyez seulement les collines qni bordent de part et d'autre nof vallées; elles portent à leurs contours sail> lans les empreintes des dégradations des fleuves qui rempUssûent jadb de leurs eaux tout l'intervaOe qui les sépare. Le soi même des vattées et de leurs couches borixontales, ainsi que les coquiUages floviatiles, disséminés dans toute sa largeur, attestent qu'il a été fbrmé sous les eaux. Mais jetez les yeux sur les terres les plus élevées de notre hémisphère : Fantique Scandinavie , séparée autrefois de la Norwége et du continent par de bniyans détroits qni communiquaient de la mer Glaciale à la mer Baltique, a cessé d'être une lie : j'almarché moi-même dans le fond de leurs bassins de granit. La mer Baltique, où j'ai navigué, baisse d'un ponce tous les quarante ans : on voit des diminutions semblables dans les mers de l'hémisphère austral. La Nouvelle-IIolhuide , dont les montagnes escarpées s'élèvent au-dessus des nuages, étend aujourd'hui ses flancs sablonneux audessus des flots; elle montre déjà au sein de ses marais saumâtres des colonies florissantes d'Enropéens, jadis les fléaux de leur patrie : dans toutes les mers, des fbules d'Ues naissantes et de rochers à demi submergés soulèvent, à travers les vagues irritées, leurs têtes noires couronnées de fuctis, de glaïeuls et de varechs. A leurs couleurs brunes et empourprées , à leurs bruits confus et rauques, aux nappes d'écume qui bouillonnent autour d'eux, on dirait de vieux tritons qni se disputent avec fureor de jeunes néréides. Un jour, ces
EXTRAIT DU PRÉAMBULE
ccucils, si redoutables aux marins, offriront des asiles aux bergères ; après de nombreuses tempêtes, le détroit qui sépare T Angleterre de la France se changera en guérets. Après d'interminables guerres, les Anglais et les Français verront leurs intérêts réunis comme leur territoire.
Il en sera de même du genre humain. Dieu Ta desliné à jouir de ses bienfaits par tout le globe. Il en a fait nn petit monde où il a renfenné tous les désirs et les besoins des êtres sensibles. Il Ta formé comme nn seul lionime , qu'il fait d'abord passer par l'enfance, entouré d'une nuit d'ignorance et de préjugés , mais dont il aimante la tête de la lumière de la raison, et le cœur de l'instinct de la vertu , afin qu'il puisse gouverner ses passions et se diriger vers ses facultés divines, comme le globe qu'il habite se dirige autour du soleil. Il voulut que ces dons célestes ne se développassent dans les nations , comme dans les individus , que par lear expérience et celle de leurs semblables. Il voulut même que les intérêts du genre humain ne se composassent un jour que des intérêts de chaque homme. Ainsi, diaque peuple a eu une enfonce imbécile, une adolescence crédule , et une jeunesse sans frein. Lisez seulement les histoires de notre Europe : vous la voyez tour à tour coaverte de Gaulois, de Grecs, de Romains, de Cimbres, de Goths, deVisigoths, de Vandales, d'Alains, de Francs, de Normands, etc., qui s'exterminent les uns après les autres , et la ravagent comme les flots d'une mer débordée. L'histoire de chacun de ces peufrfes ne IMTésente qu'une suite non interrompue de guerres, comme si Thoinine ne venait au monde que pour détruire son semblable. Ces tem|)s anciens, si vantés pour leur innocence et leurs vertus héroïques , ne soQt que des temps de crimes et d'erreurs , dont la plupart, pour notre bonheur, n'existent plus. L'absurde idolâtrie, la magie, les sorts, les oradcs, le culte des démons, les sacrifices humains , l'anthropophagie , les guerres permanentes , les incendies, les famines, l'esclavage, la polygamie , l'inceste , la mutilation des hommes , les droits de naufrage, les droits d'aubaine, etc. , désolaient alors nos malheureuses contrées, et sont relégués «tijourd'hui sur les côtes de l' A fritine inhospitalière, ou dans les sombres forêts de l'Amérique. Il en est de même de plusieurs maladies du cor|)s aussi communes que celles de l'ame , telles c|ue les fiestes innombrables, les lèpres, la ladrerie, les obsessions ou convulsions, etc. Que dire des mensonges religieux qui illustraient des forfaits, et (Consacraient des origines absurdes et criminelles encore révérées de nos jours ? Que de héros qu'on nous fait admirer dans nos écoles , qui n'étaient an
fond que des scélérats; le féroce AdiUle, Ulysse le perfide, Agamemnon le parricide , la femSle entière d' A trée , et tant d'autres anssi criminels, qni se prétendaient descendus des dieux et des déesses , le plus souvent changés en bêtes! Il semble que le monde moral ait roulé autrefois , comme le physi- (|ue , sur d'autres piUes. Cependant les bienftîtears du genre humain s'élevèrent de stècle en siède. Hercule, Esculape, Orphée, Linus, Gonfudns, Lockman, Lycurgue, Solon, Pytbagore, Socrate, Platon, etc., civilisent |)eu à peu ces hordes de barbares. Ils déposent parmi enx les élémens de la concorde, des lois, de l'industrie, de religions plus humaines. Ils apparaissent dans les sièdes passés au-dessus de leurs nations , comme des sources inépuisables de sagesse , de lumière et de Te^ tus, qui ont circulé jusqu'à nous, de génération en générations; semblables à ces fleuves descendus des sommets aériens des montagnes lointaines , qui traversent, depuis des siècles, des rodiers, ûs» marais , des sables , pour venir féconder nos plaines et nos vallons.
Déjà sur ces mêmes terres où les dmides brâlaient des hommes , les philosophes les appellent poar les édairer du flambeau de la raison. Les muses dn nord, de l'occident, et surtoot les françaises, planent sur l'Europe , unhisent lears lyres; et y joignant leurs voix mélodieuses , enchaînent par leurs concerts les cœurs de ses babitans. Ce sont elles qni ont brisé en Amérique les fers des noirs enfans de l'A friqne , et défriché ses forêts par des mains libres. Elles en ont exporté une fbnle de jouissances, et elles y ont transporte, de l'Europe et de l'Asie, des cultures et des troupeaux ntiles, de nouveaux végétaux , des habilans plus humains , et des législations évangéliques. O vertuenx Penn, divin Féndon , éloquent Jean> Jacques, vos noms seront un jour plus révérés que ceux des Lycurgue et des Platon ! La superstition n'élève plus chez nous, comme autrefois , de temples à Dieu par la crainte des démons ; la philosophie les a dissipés. Elle montre la terre couverte des bienfaits de la Divinité, et les cieux remplis de ses soleils. Que de découvertes utiles! que d'inventions hardies! que d'établissemens humains, inconnus à l'antl- ({uité ! Ce sont les vertus des grands hommes qni ont fait descendre du ciel sur la terre le flambeau (le la vérité ; hélas ! souvent perséculé«« et fugitives, ces vertus n'ont éclairé le monde qu'après de longues secousses et de nombreuses révolutions.
Mais les femmes ont contribué plus que les philosophes à former et à réformer les nations. Elles ne (lâlirent point , les nuits , à composer de longs
DE PAUL ET VIRGINIE
traités de morale ; elles ne montèrent |joinl dans de» Iribanes [wnr faire tonner les lois. Ce fut dans leurs bras qu'elles firent goAter aux hommes le bonheur d'être tour à tour, dans le cercle de la vie, cnfans h(*ureux, amans fidèles, époux conslans, Itères vertueux. Elles posèrent les premièresbases (les lois naturelles. La première fondatrice d'une société humaine fut une mère de famille. En vain un législateur, un livre à la main , déclara, de la part du ciel , que la nature était odieuse même à sou auteur : elles se montrèrent avec leurs charmes , et le fanati(|ue tomba a leurs pieds.
Ce fut autour d'elles que, dans l'oiigine , les liommes erransse rassemblèrent et se fixèrent. Les fçéograplies et les historiens ne les ont point classées en castes et en tribus. Ils n'en ont poiut fait des port ions de monarchies ou de républiques. Les hommes naissent asiatiques, européens, f^-ançais, anglais; ils sont cultivateurs, marcliands, soldats; mais [>ar tout pays les femmes naissent, vivent et meurent femmes. Elles ont d'autres devoirs, d'autres occupations, d'autres destinées qoe les hommes. Elles sont dûséminées parmi eux pour leor rappeler surtout qu'ib sont hommes, et maintenir, malgré les lois fiolitiques , les lois fondamentales de la nature. Semblables à ces vents harmonies avec les rayons du soleil ou avec leur absence, qui varient les températures des pays qu'ils fécondent en les réchauffant ou les rafraîchissant de leurs haleines ; on ne peut les circonscrire dans aucune carte , ni en faii-e hommage à ancun souverain. Ces vents n'appartiennent qu'à l'almosplière. Ainsi les femmes n'appartiennent qu'an ffente humain. Elles le rappellent sans cesse à l'humanité par leurs sentimens naturels , et même par leurs passions.
C'est par ceue influence qu'elles consentent souvent un peuple depuis son origine jusqu'à ses derniers débris. Voyez ceux qui n'ont plus maintenant ni autels, ni trône, ni capitale, tels que les Guèbres, les Arméniens, les Jnifii, les Maures d'Afrique; ils sont jetés par les siècles et les événemeas , de contrées en contrées ; mais leurs femmes lient encore entre eux les individus par les aimaiis multipliés de filles, de sirars, d'épouses, de mères. Elles les maintiennent par les mêmes k>is qui les ont rassemblés. Leurs hordes errantes sont semblables aux antiques mouumens de leurs empires , qui gisent renversés , malgré les ancres de fer qui en liaient les assises. En vain l'Océan en roule les granits dans ses flots; aucune pierre ne se délite, tant est fort le ciment naturel qui en ron;j^(Mnéra les gi'ains dans la carrière.
Non-seuleiuent les fiennnes réimissenl les liom-
mes entre eux par les liens de la nature , mais encore par ceux de la société. Remplies pour eux des afTectlons les plus tendres, elles les luiissent à celles de la Divhiité , qui en est la source. Elles sont lett premiers et les derniers apôtres de tout culte religieux, qu'elles leur hispirent dès la plus tendre enfance. Elles embellissent tout le cours de leur vie. Ils leur sont redevables de l'invention des arts de première nécessité, et de tous ceux d'agrément. Elles inventèrent le pain , les boissons agréables , les tissus des vêtemens, les filatures, les toiles, etc. Elles amenèrent les premières à leurs pieils les animaux utiles et timides qu'ils effrayaient (lar leurs armes, et qu'elles subjuguèrent |)ar des bienfaits. Elles imaginèrent , pour plaire aux hommes , les cliansons gaies, les danses innocentes , et inspirèrent à leur tour la poésie, la peinture, la sculpture, l'ardiitecture , à ceux d'entre eux (|ui désirèrent conserver d'elles de prédeux ressouvenlrs. Ils sentirent alors se mêler à leurs passions ambitieuses l'héroteme et la pitié. Ils n'avaietU imaginé, au milieu de leurs guerres cruelles et permanentes, que des dieux redoutables : un Jupiter foudroyant, un noir Plutou, im Neptune toujours en courroux, un Mars sanglant, un Mercure voleur, un Bacchus toujours ivre ; mais à la vue de leurs femmes chastes, douces, aimantes, laborieuses, ils conçurent dans les deux des divinités bienfiiisantes. Remplis de reconnaissance pour les compagnes de leur vie, ils leur élevèrent des monomens plus nombreux et plus durables que des temples. Ils domièrent d'abord, dans toutes les langues, des noms féminins à tout ce qu'ils trouvèrent de pkis aimable et de plus doux sur la terre, à leurs diverses patries, à la plupart des rivièiies qui les arrosaient , aux fleura les plus odorantes, aux fruits les plus savoureux , aux oiseaux qui avaient le plus de mélodie.
Mais tout ce qui leur sembla mériter dans la nature des liummages plus éiendu&.par une beauté ou par une utilité supérieure, reçut d'eux des noms de déesses, c'est-à-dire de femmes immortelles. Elles eurent leur séjour dans les cieux, et leur département sur la terre. Ahisi ils féminisèrent et déifièrent la lumière, les étoiles, la nuit, l'aurore. Ils attribuèrent les fontaines aux naïades , les ondes azurées de la mer aux néréides, les prairies à Paies, les forêts aux dryades. Ils distribuèrent de plus grands départemens à des déesses d'un plus haut rang: l'air avec ses nuages majestueux à Junon , la mer paisible à Téthys, la terre et ses riches minéraux à Cybèle , les bêtes fauves à Diane , et les moissons à Cérès. Ils caractérisèrent les puissances de l'ame , source de tontes leurs jouissances , oonmie celles de la nature. Rs Aient des dcesses
EXTRAIT DU PRÉAMBULE
des vartos qui les forlifiaieDt, des grâces qai les rendaient sensibles, des nnises qui les inspiraient, et de la sagesse , mère de toute industrie. Enfin , ib donnèrent à la déesse qui réunissait tons les charmes de la femme le nom de Vénus, plus expressif sans doute que celai d'aucune divinité. Son père fut Saturne ou le Temps, son bereeau l'Ooém ; pour compagnons de sa naissance eOe eut les jeux, les ris, les grâces ; pour époux le dien du feu, pour en&nt l'amour^et pour domaine toute la nature.
En effet, tout objet aimable a sa vénusté, c'est-èdire une portion de cette beauté inefhUe qui engendre les amours. Là plus louchante en est sans doute la sensibilité, cette ame de Tame qui en anime toutes les fiicultés. Ce fut par elle que Vénus subjogi» le dieu indomptaUe de la guerre.
O fenunes, c'est par votre sensilMlité que voos encbdnez les ambitions des hommes ! Partout où vous avez joui de vos droits naturels , vous avez aboli les éducations barinres, Fesdavage , les tortui*es , les mutilations , les croix, les roues, les bûchers, les lapidations, le hacher par morceaux, et tous les supplices cmds de Fantiquité, qui étaient bien moins des punitions d'une justice équitable , que des vengeances d'une politique féroce. Partout vous avec été les premières à honorer de vos larmes les victimes de la tyrannie, et à fidre connaître les remords aux tyrans. Votre pitié naturelle vous donne à la fois l'instinct de l'innocence et celui de la véritable grandeur. C'est vous qui consei*vez et embellissez de vos souvenirs les renommées des cooqoérans magnanimes, dont les vertus généreuses protégèrent les faibles, et siulout votre sexe. Tels ont été les Cyrus, les Alexandre, les Cliarlemagne; sans vous, ils ne nous seraient pas plus reoommandables que les Tamerlan , les Bajazet , les Attila. Mais le sang des nations subjuguées élève en vain de sombres nuages autour de leurs grands isolosses; au souvenir de leurs bienfieiits , vous étendez sur eux des rayons de reconnaissance qui les font briller sur notre horizon de tout l'éclat de la vertu.
Vous êtes les fleurs de la vie. C'est dans votre sein que la nature verse les générations el les premières afTections qui les font éclore. Vous civilisez le genre humain , et vous en rapprochez les peuples bien mieux par des mariages , que la diplomatie par des traités. Vous êtes les âmes de leur industrie et de leur navigation. C'est pour vous procurer de nouvelles jouissances que les puissances marilûiies vont chercher aux Indes les plus douces et les plus ridies productions de la terre et du soleil. Pline dit que déjà de son temps ce commerce se faisait principalement pour vous. Vous
formez entre vous par toute la terre un vasie réaean, dont les fils se correspondent dans le passé , le présent et l'avenir , et se prêtent mutueUemem des foroes. Vous enchakiez de fleurs ce globe, dont les passions cruelles des hommes se disputent Fempire.
O Françaises , c'est pour vous que l'Indienne donne aujourd'hui la transparence an coton et le plus vif édat à la soie! Ce fut pour vous que les filles d'Athènes imaginèrent ces robes commodes et charmantes, « fitvorables à la pudeur et à la beauté, que le sage Fénelon lui-même les trouvait bien préforablesè tous les costumes gênans et orgueilleux de son sîède. La mode vous en a revêtues; et elles ont ajouté à vos gréces naturelles. Mères et nourrices de notre enùuice , quel pouvoir vps charmes n'ajoutent -ils pas à vos vertus î Vous êtes les reines de nos opinions et de notre ordre moral. Vous avez perfectionné nos goûts, nos modes, nos usages , en les simplifiant.
Vous êtes les juges nés de tout ce qui est décent, gracieux, bon, juste, héroiqne. Vous répandez l'influenoe de vos jugeroens dans toute l'Europe, et vous en avez réidu Paris le foyer. C'est dans ses murs, à votre vue, ou par vos souvenirs, que nos soldats s'animent à la défense de la patrie : c'est dans ces mêmes murs-^iue les guerriers étrangers, qui ont porté contre eux des armes malheureuses, viennent en foule, dans les trop courts intervalles de la paix , oublier à vos pieds tous leurs ressentimens.
Notre langue vous doit sa clarté , sa pureté, son élégance, sa douceur, tout ce qu'elle a d'aimable et de naïf. Vous avez inspiré et formé nos plus grands poètes et nos plus fameux orateurs. Vous protégez dans vos cercles l'écrivain solitaire qui a eu le bonheur de vous plaire , et le malheur d'irriter des fections jalouses. A vos regards nMxlestes , aux doux sons de votre voix, le sophiste audacieux se trouble, le fanatique sent qu'il est homme , et l'athée qu'il existe un Dieu. Vos larmes toucliantes éteignent les torches de h superstition, et vos divins sourires dissipeut les froiils argumens du matérialisme.
Ainsi, sur les rivages de Tlslande, après de longs hivers, la reine des mers boréales , la montagne de l'Hécla, couronnéede volcans, vomit des tourbillons de feux et de fumées à travers des pyramides de glace qui semblent menacer les cieux : mais lorsque le globe, au sigue des Gémeaux, achève d'incliner le pôle nord vers le soleil , les vents du printemps ({Qi naissent sous l'empire de l'astre du jour , joignent leurs lièdes haleines à ses rayons ardens. Les flancs de la montagne alors se
DE PAUL ET VIRGINIE
rëcliaufTent , une clialenr souterraine s'étend sous la coupole de glaoe qui la snmionle , et lui refuse bientôt tout son appui. D*aliord ses sommets orgueilleux se précipitent dans ses cratères brûlans, en éteignent les feux , pénètrent dans ses longs souterrains, et jaillissent autour de sa base en hautes gerbes d'eaux noires et bouillantes. Ses fondemens caverneux s'affaissent sur leurs propres piles, glissent et s'écroulent en énormes rochers dans le sein des mers qu'ils menaçaient d'envahir. ]..es bniits affreux de leurs chutes, les sombres murmures de leurs torrens , les rugissemens des phoques et des ours marins qui les habitaient, sont répétés au loin par les échos d'Horrillax et du Vaigalâ. \jes peuples riverains de l'Atlantique voient avec effroi ces glaciers terreux voguer, renversés , le long de leurs rivages. Entraînés par leurs propres courans, sous les formes fantastiques de temples, de châteaux, ils vont rafratdiîr les mers torridiennes , et fonder, dans leurs flots attiédis, desécueilsque l'hiver suivant ne reverra plus. Cependant la montagne apparaît, à travers les iMiimes de ses neiges fondues et les dernières fumées de ses volcans, nue, hideuse, ses collines dégradées, et montrant à découvert ses antiques ossemens. C'est alors que les zépliyrs, qui Font dépouillée du manteau des hivers, la revêtissent de la robe du printemps. Us accourent en foule des zones tempérées , portant sur leurs ailes les semences volatiles des vitaux. Ils tapissent de
mousses , de graminées et de flenrs , ses flancs déchirés et ses plaies profondes. Les oiseaux de la terre et des eaux y déposent leurs nids. En peu d'années , de vastes bosquets de cèdres et de bouleaux sortent de ses cratères éteints. Une nouvelle adolescence la pénètre de toutes les influences du soleil , pendant un jour de plusieurs mois.
Sa beauté même s'accroU de celle des longues nuits du pôle. Quand l'hiver , à la Saveur de leurs ténèbres, y relève son trône, étend sur lui son manteau d'hermine , et prépare à l'Océan de nouvelles révolutions, la lune circule tout autour, et lui renvoie une partie des rayons du soleil qui l'abandonne. L'aurore boréale le couronne de ses feux mobiles et agite autour de lui ses drapeaux lumineux. A ce signal céleste , les rennes fuient vers de moins âpres contrées ; ils aperçoivent, à la lueur de ces clartés tremblantes, l'IIécla au milieu des mers hérissées de glaçons ; et ils viennent, en bramant, chercher dans ses vallées profondes de nouveaux pâturages. Des légions de cygnes tracent autour de sa cime de longues spirales, et , joyeux de descendre sur cette terre hospitalière , font entendre au haut des airs des accens incoimus à nos climats. Les fllles d'Ossian , attentives, suspendent leurs citasses nocturnes pour répéter sur leurs harpes ces concerts mélodieux ; et bientôt de nouveaux Pauls viennent chercher parmi elles de nouvelles Virginies.