‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 209 sur 213 · LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

LA CRITIQUE

de lui que les arts fiidles et germains de médire et de flatter; et quand je lis ensuite, à la fin de ce même feuilleton, l'éloge d'un misérable chariatao, je crois voir un taureau déchiré dans une arène par une meute de chiens qu'il a nourris des fruits de ses labeurs , ainsi que les spectateurs barbares de son supplice, tandis que ces mêmes animaux , dressés à lécher les jarrets d'un âne, terminent cette scène féroce par une course ridicule.

MOI

Le calomniateur est un serpent qui se cadie à l'ombre des lauriers, pour piquer ceux qui s'y ^^ posent. Homère a eu son ZoOe; Vii^e, Bavius et Mœvius; Corneille, un abbé d'Aubignac, etc. La fleur la plus belle a son insecte rongeur.

MON AMI

J'en conviens; mais il n'y a jamais eu chez les anciens d'établissemens littéraires uniquement destinés à déchirer les gens de lettres tons les jours de la vie. Le nombre s'en augmente sans cesse. Il y a déjà plus de journalistes que d'auteurs. Ceux-d abandonnent même leurs laborieux et stériles travaux pour le lucratif métier de raisonner , à tort et à travers, sur ceux d'auimi.

MOI

Vous avez raison. Mais ce genre de littérature a aussi son utilité. Combien de citoyens, occupés de leurs affoires, ne sont pas à portée de savoir ce qui se passe en politique , dans les lettres et dans les arts ! ils trouvent dans les journaux des connaissances tout acquises , qui n'exigent de leur part aucune réflexion. L'ame a besoin de nourriture comme le corps ; et il est remarquable que le nombre des journaux s'est accru, chez nous, i mesure que celui des sermons y a diminué.

MON AMI

Et c'est par cela même que je les trouve dangereux. En donnant des raisonnemens tout faits , ils ôtent la faculté de raisonner et celle d'être juste, par des jugemens dictés souvent par l'esprit de parti. Ils paralysent à la fois les esprits et les consciences. Ceux qui les lisent habituellement s'accoutument à les regarder conmie des oracles. Entrez dans nos cafés, et voyez la quantité de gens qui oublient leurs amis, leur commerce et leur famille, pour se livrer à cette oisive occupation. Qu'en rapportent-ils chez eux? quelque maxime de morale? quelque principe de conduite? non; mais un sarcasme bien mordant , ou une calomnie impudente contre des gens de lettres estimables.

MOI

Au moins vous en excepterez quelques journalistes sensés, tels que le Moniteur , le Publicis-

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