‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 30 sur 213 · MŒURS DES HABITANS BLANCS · texte numérisé non relu

MŒURS DES HABITANS BLANCS

L'Ile de France était déserte lorsque Mascarenlias la découvrit. Les premiers Français qui s'y établirent furent quelques cultivateurs de Bourbon. Ils y apportèrent une grande simplicité de mœurs, de la bonne foi, l'amour de l'hospitalité, et même de l'indifTérence pour les richesses. M. de La Bourdonnais, qui est, en quelque sorte, le fondateur de cette colonie, y amena des ouvriers, bonne espèce d'hommes, et quelques mauvais sujets que leurs parens y avaient fiiit passer ; il les força d'être utiles.

Lorsqu'il eut rendu cette Ile intéressante par ses travaux , et qu'on la crut propre à devenir l'entrepôt du commerce de l'Inde, il y vint des gens de tout état.

D'abord des employés de la Compagnie. Comme les premiers emplois de l'Ile étaient exercés par eux , ils y vécurent à peu pi-ès comme les nobles à Venise. Ils joignirent à ces mœurs aristocratiques un peu de cet esprit financier qui efEarooche tant l'agriculteur. Tous les moyens d'établissement étaient entre leurs mains. Ils avaient à la fois la police, l'administration et les magasins. Quelquesuns faisaient défriclier et bâtir, et ils revendaient leurs travaux assez cher à ceux qui cherchaient fortune. Ou cria contre eux , mais ils étaient tout puissans.

II s'y établit des marins de la Compagnie , qui depuis long- temps ne peuvent pas concevoir que les dangers et la peine du commerce des Indes soient pour eux , tandis que les honneurs et le profit sont pour d'autres. Cet établissement , voisin des Indes, faisant naître de grandes espérances , ils s'y arrêtèrent; ils étaient mécontens avant de s'y établir, ils le furent encore après.

Il y vint des officiers militaires de la Compagnie. C'étaient de braves gens , dont plusieurs avaient de la naissance. Ils ne pouvaient pas s'imaginer qu'un militaire piit s'abaisser à aller prendre l'ordre d'un homme qui quelquefois avait été garçon de comptoir : passe pour en recevoir sa paie. Ils n'aimaient pas les marins , qui sont trop décisifs : en se fiiisant habitans, ils ne cliangèrent point d'esprit, et ne firent pas fortune.

Quelques régimens du roi y relâchèrent, et même y séjournèrent. Des ofliciers, séduits par la beauté du ciel et par l'amour du repos, s'y fixèrent Tout ployait sous le nom de la Compagnie. Ce n'était plus de ces distinctions de garnison qoi flattent tant l'officier subalterne : chacun avait là ses prétentions; on les regardait presque comme des

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étrangers. Ce furent de grandes clameurs au nom

du TX>Î.

n y était venu des missionnaires de Saint-Lalare, qui avaient gouverné paisiblement les hommes simples (|ui s*étaient les premiers établis; mais quaund ils virent que la société, en s*aug> mentant, se divisait , ils s'en tinrent à leurs fonctions curiales et à quelques bonnes habitations : ib n*allaient chez les autres que quand ils y étaient apfidés.

B y passa quelques marchands avec un peu d'argent. Dans une ile sans commerce , ils augmentèrent les abus d'un agio qu'ils y trouvèrent établi, et se livrèrent à de petits monopoles. Il ne tardèrent pas 4 se rendre odieux à ces différentes classes d'hommes, qui ne pouvaient se souffrir : on les désigna sous le nom de Banians ; c'est comme qui dirait Juife. D'un antre côté, ils affectèrent de mépriser les distinctions particulières de chaque habitant, prétendant qu'après avoir passé la ligne , tout le monde était à peu près égal.

Enfin la dernière guerre de l'Inde y jeta, comme une écume, des banqueroutiers, des libertins ruinés, des fripons, des scélérats, qui, chassés de FEurope par leurs crimes , et de l'Asie par nos malbenrs, tentèrent d'y rétablir leur fortune sur la raine publique. A leur arrivée, les mécontentemens généraux et particuliers augmentèrent j toutes les réputations furent flétries avec un art d'Asie inconnu à nos calomniateurs; il n'y eut plus de femme diaste ni d'homme hoiméte; toute confiance fut étemte, toute estime détruite. Ils par\'iiirent ainsi à décrier tout le monde, pour mettre tout le monde à leur niveau.

Comme letu^ espérances ne se fondaient que sur le changement d'administration, ils vinrent enfin à bout de dégoûter la Compagnie , qui céda au roi en 1 765 une colonie si orageuse et si dispendieuse.

Ponr cette Ibis on cnit que la paix et Tordre allaient r^er dans l'Ile; mais ou n'avait fait qu'ajoater de nouveaux levains à la fermentation.

D y débarqua un grand nombre de protégés de Pians, pour faire fortune dans une lie inculte et sans commerce, où il n'y avait que du papier pour tonte monnaie. Ce fut des méconteus d'une autre

Une partie des habitans, qui restaient attachés à la Compagnie par reconnaissance, virent avec peine l'administration royale. L'autre portion , qui amt compté sur les laveurs du nouveau gouveraenienty voyant qu'il ne s'occupait que de plans économiques, fut d'autant plus aigrie qu'elle avait C!>pcré plus long-temps.

A ces nouveaux schismes se joignirent les dissensions de plusieurs corps qui, en France même, ne peuvent se concilier dans la marine du roi, la plume et l'épée; et enfin l'esprit de chacun des corps militaires et d'administration, lequel n'étant point, comme en Europe , dissipé par les plaishrs ou par les affaires générales, s'isole, et se nourrit de ses propres inquiétudes.

La discorile règne dans toutes les classes, et a banni de cette lie l'amour de la société , qui semble devoir régner parmi des Français exilés au milieu des mers, aux extrémités du monde. Tous sont niécontens , tous voudraient faire fortune et s'en aller bien vite. A les entendre, chacun s'en va l'année prochaine. Il y en a qui depuis trente ans tiennent ce langage.

L'officier qui arrive d'Europe y perd bientôt l'émulation militaire. Pour l'ordinaire il a peu d'argent, et il manque de tout : sa case n'a point de meubles; les vivres sont très-cliers en détail; il se trouve seul consommateur entre l'habitant et le marchand, qui renchérissent à l'envi. U fait d'abord contre eux une guerre défensive; il achète en gros; il songe à profiter des occasions, car les marcliandises haussent au double après le départ des vaisseaux. Le voilà occupé à saisir tous les moyens d'acheter à bon marché. Quand il commence à jouir des fruits de son économie, il pense qu'il est expatrié pour un temps illimité , dans un pays pauvre : l'oisiveté, le défaut de société, l'appât du conunerce , l'engagent à £iire par intérêt ce qu'il avait fait par nécessité. H y a sans doute des exceptions, et je les citerais avec plaisir, si elles n'étaient pas un peu nombreuses. M. de Steenhovre, le commandant, y donne l'exemple de toutes les vertus.

Les soldats fournissent beaucoup d'ouvriers , car la chaleur permet aux blancs d'y travailler en plein air. On n'a pas tiré d'eux , pour le bien de cette colonie , un parti avantageux. Souvent , dans les recrues qu'on envoie d'Europe , il se trouve des misérables, coupables des plus grands crimes. Je ne conçois pas la politique d'imaginer que ceux qui troublent une société ancienne peuvent servir à en faire fleurir une nouvelle. Souvent le désespoir prend ces malheureux; il s'assassinent enlKe eux à coups de baïonnette.

Quoique les marms nç fossent qu'idler et venir , ils ne laissent pas d'influer beaucoup sur les mœurs de cette colonie, Leur politique est de se plaindre des lieux d'où ils sont partis , et de ceux où ils arrivent. A les entendre , le bon temps est passé, ils sont toujours ruinés : ils ont acheté fort cher et vendu à perte. La vérité est qu'ils croient n'avoir

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foit aucun bénéfice, s'ils n'ont vendu à cent cinquante pour cent : la barrique de vin de Bordeaux coûte jusqu'à cinq cents livres; le reste à proportion. On ne croirait jamais que les marchandises de TEurope se paient plus ici qu'aux Indes, et celles des Indes plus qu'en Europe. Les marins sont fort considérés des habitans , parce qu'ils en ont besoin. Leurs murmures, leurs allées et venues perpétuelles, donnent à cette Ue quelque chose des mœurs d'une auberge.

De tant d'hommes de différens états résulte un peuple de différentes nations qui se haïssent trèscordialement. On n'y estime que la fausseté. Pour y désigner un homme d'esprit, on dit : C'est un homme fln. C'est un éloge qui ne convient qu'à des renards. La finesse est un vice, et malheur à la société où il devient une qualité estimable! D*un autre côté, on n'y aime point les gens méfians. Cela paraît se contredire ; mais c'est qu'il n'y a rien à gagner avec des gens qui sont sur leurs gardes. Le méfiant déconcerte les fripons et les repousse. Ils se rassemblent auprès de l'homme fin : ils l'aident à faire des dopes.

On y est d'une insensibilité extrême pour tout ce qui fait le bonheur des âmes honnêtes. Nul goût pour les lettres et les arts. Les sentimens naturels y sont dépravés : on regrette la patrie, à cause de l'Opéra et des filles; souvent ils sont éteints. J'étais un jour à l'enterrement d'un habitant considérable , où personne n'était affligé; j'entendis son beau-frère remarquer qu'on n'avait pas fait la fosse assez profonde.

Cette indifférence s'étend à tout ce qui les envi^ ronne. Les rues et les cours ne sont ni pavées ni plantées d'arbres; les maisons sont des pavillons de bois, que l'on peut aisément transporter sur des rouleaux; il n'y a aux fenêtres ni vitres ni rideaux; à peine y trouve-t-on quelques mauvais meubles.

Les gens oisife se rassemblent sur la place à midi et au soir; là on agiote, on médit, on calomnie. U y a très-peu de gens mariés à la ville. Ceux qui né sont pas riches s'excusent sur la médiocrité de leut fortune; les autres veulent , disent-ils, s'établir en France : mais la facilité de trouver des concubines parmi les négresses en est la véritable raison. D'ailleurs il y a peu de partis avantageux : il est rare de trouver une fille qui apporte dix mille fhuics comptant en mariage.

La plupart des gens mariés vivent sur leurs habitations. Les femmes ne viennent guère à la ville que pour danser ou faire leurs pâqoes. Elles aiment la danse avec passion. Dès qu'il y a un bal , elles arrivent en fDule , voiturées en palanquin.

C'est une espèce de litière, enfilée d'un long bambou , que quatre noirs portent sur leurs éjiauies : quatre autres les suivent pour les relayer. Autant d'enfans , autant de voitures attelées de huit hommes, y compris les relais. Les maris économes s'opposent à ces voyages , qui dérangent les travaux de l'habitation; mais, faute de chemins, il ne peut y avoir de voitures roulantes.

Les femmes ont peu de couleur ; elles sont bien faites, et la plupart jolies. Elles ont naturellement de l'esprit : si leur éducation était moins négligée , leur société serait fort agréable; mais j'en ai connu qui ne savent pas lire. Chacune d'elles pouvant réunir à la ville un grand nombre d'hommes, les maîtresses de maisons se soucient peu de se voir hors le temps du bal. Lorsqu'elles sont rassemblées, elles ne se parlent point. Chacune d'elles apporte quelque prétention secrète, qu'elles tirent de la fbrtune, des emplois ou de la naissance de leurs maris ; d'autres comptent sur leur beauté ou leur jeunesse; une Européenne se croit supérieure à une créole, et celle-ci regarde souvent l'autre comme une aventurière.

Quoi qu'en dise la médisance , je les crois plus vertueuses que les hommes, qui ne les négligent que trop souvent pour des esclaves noires. Celles qui ont de la vertu sont d'autant plus louables qu'elles ne la doivent point à leur éducation. Elles ont à combattre la chaleur du climat, quelquefois l'indifférence de leurs maris , et souvent l'ardeur et la prodigalité des jeunes marins : si l'hynien donc se plaint de quelques infidélités, la feute en est à nous , qui avons porté des mœurs françaises sous le ciel de l'Afrique.

Au reste, elles ont des qualités domestiques très-estimables ; elles sont fort sobres , ne boivent presque jamais qnie de l'eau. Leur propreté est extrême dans leurs habits. Elles sont habillées de mousseline doublée de taffetas couleur de rose. Elles aiment passionnément leurs enf^ns. A peine sont-ils nés, qu'ils courent tout nus dans la maison ; jamais de maillot; on les baigne souvent; ils mangent des fhiits à discrétion; point d'étude, point de chagrin : en peu de temps ils deviennent fbrts et robustes. Le tempérament s'y développe de bonne heure dans les deux sexes; j'y ai vu marier des filles à onze ans.

Cette éducation , qui se rapproche de U nature, leur en laisse toute l'ignorance; mais les vices des négresses qu'ils sucent avec leur lait , et leurs fontaisies , qu'Us exercent avec tyrannie sur les pauvres esclaves, y ajoutent toute la dépravation de la société. Pour remédier à ce mal, les gens aisés font passer de bonne heure leurs enâins en France ^

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