‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 32 sur 213 · AGRICULTURE, HERBES, LEGUMES ET FLEURS APPORTÉS DANS L'ÎLE · texte numérisé non relu

AGRICULTURE, HERBES, LEGUMES ET FLEURS APPORTÉS DANS L'ÎLE

Le gouvernement a fait apporter la plupart des plantes, des arbres et des animaux que je vais décrire. Quelques habitans y ont contribué , entre autres MM. de Cossigny, Poivre , Hermans et Le Juge. J'eusse désiré savoir le nom des autres , afin de leur rendre l'honneur qu'ils méritent. Le don d'une plante uUle fae parait plus précieux que la découverte d'une mine d'or, et un monument plus durable qu'une pyramide.

Voici dans quel ordre je les dispose. 1° Les plantes qui se reproduisent d'elles-mêmes , et qui se sont comme naturalisées dans la campagne; 2® celles qu'on cultive dans la campagne; 3^ les herbes des jardins potagers ; 4° celles des jardins à fleurs. Je suivrai le même plan pour les arbrisseaux et les arbres. De ceux que je connais, je n'en omettrai aucun. On ne doit pas dédaigner de décrire ce que la nature n'a pas dédaigné de former.

i** Plantes sauvages.

On trouve dans quelques plaines voisines de la ville une espèce d'indigo, que je crois étranger à rUe. On n'en tire aucun parti.

Le pourpier croit dans les lieux sablonneux ; il peut être naturel au pays : je serais assez porté à le croire, en ce qu'il est de la famille des plantes grasses. La nature parait avoir destiné cette classe , qui croît dans les lieux les plus arides , à feciliter d'autres végétations.

Le cresson se trouve dans tous les ruisseaux. On l'a apporté il y a dix ans. La dent-de-lion ou pissenlit et l'absinthe croissent volontiers dans les décombres et sur les terres remuées; mais surtout la inolène y étale ses larges feuilles cotonnées, et y élève sa girandole de fleurs jaunes à une hauteur extraordinaire.

La squine (qui n'est pas la plante de Chine de ce nom) est un gramen de la grandeur des plus beaux seigles. Elle s'étend chaque jour en étouffant les autres herbes. Elle a le défout d'être coriace lorsqu'elle est sèche. Il faudrait la couper avant sa maturité. Elle n'est verte que dnq mois de l'année ; ensuite on y met le feu » malgré les ordon-

nances. Ces incendies brûlent et dessècfaenC les lisières des bois.

L'herbe blanche (ainsi nommée de la couleur de sa fleur ) a été apportée comme un bon fourrage. Aucun anUnal n'en peut manger. Sa graine ressemble à celle du cerfeuil; elle se multiplie si vite , qu elle est devenue un des fléaux de Fagriculture.

Labrette, dont le nom, en langue indienne^ signifie uii« feuille bonne à manger y est une espèce de morelie. Il y en a de deux sortes; Fane appelée bretie de Madagascar : sa feuille est on peu épineuse, mais douce au goût; (fest un aliment purgatif. L'autre , d'un usage plus commun, se sert sur les tables comme les épinards. Cesi le seul mets à la discrétion des noirs ; il crok partout : l'eau où cette feuille a bouilli est fbrt amère ; ils y trempent leur manioc et ils y mêlait leurs larmes.

2® Plantes que l'on cultive à la campagne.

Le manioc, dont on distingue une seconde espèce appelée camaignoc. Il vient dans les lieux les plus secs, sou suc a perdu sa qualité vénéneuse : c'est une sorte d'arbrisseau dont la feuille est palmée conmie celle du chanvre. Sa racine est grosse et longue comme le bras; on la râpe, et , sans la presser , on en foit des gâteaux fort lourds. On en donne trois livres par jour à chaque nègre pour toute nourriture. Ce végétal se multiplie aisément. M. de La Bourdonnais l'a fiait venir d'Amérique. C'est une plante fort utile, en ce qu'elle est à l'abri des ouragans, et qu'elle assure la subsistance des nègres. Les chiens n'en veulent pomt.

Le maïs, ou blé turc, y vient très-beau : c'est un grain précieux ; il rapporte beaucoup, et ne se garde qu'un an , parce que les mites s'y mettent. On devrait encourager en Europe la culture d'un blé qu'on qc peut emmagasmer. Il sert à nourrir les noû^, les poules et les bestiaux. Observez que quelques habitans font de grands éloges du mal& et du manioc , mais ils n'en mangent point. J'ai ai vu présenter de petits gâteaux au dessert. Quand il y a beaucoup de sucre, de forine de froment et de jaunes d'œiifis, ils sont assez bons.

Le blé y croit bien : il ne s'élève pas à une grande hauteur. On le plante par grain, à la main, à cause des rochers : on le coupe avec des couteaux , et on le bat avec des baguettes. H ne se garde guère plus de deux ans. Au rapport de Pline^ en Barbarie et en Espagne on le mettait avec son épi dans des trous en terre, en prenant garde dL'y introdmre de l'air. Yarron dit qu'on le conservait ainsi cinquante ans , et le millet un siècle. Pompée

VOYAGE A UILE DE FRANCE

trouva à Ambracia des fèves gardées de cette manière du temps de Pyrrhus; ce qui foisait près de cent vingt ans. Mais Pline ne veut pas que la terre tsoii cultivée par des forçats ou des esclaves , gui ne font , dit-il , rien qui vaille. Quoique la farine du blé de rile de France ne soit jamais bien blanche , j'en préfère le pain à celui des farines d'Europe, qui s'éventent ou s'échaûfTent toujours dans le voyage.

Le riz , le meilleur et peut-être le plus sain des alîmens, y réussit très-bien. Il se garde plus longtemps que le blé , et rapporte davantage. Il aime les Ûenx humides; il y en a de plus de sept espèces en Asie , dont une croit dans les lieux secs : il serait à souhaiter qu'elle fût cultivée en Europe , à cause de sa fertilité. ^

Le petit mû rapporte dans une abondance prodigieose. On ne le donne guère qu'aux noirs et aux animaux. L'avoine y réussit , mais on en cultive peu. Tout ce qui ne sert qu'au bien-être des esda^ ves et des bétes y est fort négligé.

Le tabac n'y est pas d'une bonne qualité. Il n'y a que les nègres qui eu cultivent pour leur usage.

La fotaque est un gramen à larges feuilles , de la nature d'un petit roseau. On en hh de bonnes prairies artificielles. II vient de Madagascar.

On a essayé , mais sans succès , d'y faire croître le sainfoin , le trèfle , le lin , le chanvre et le houblon.

3"* Plantes potagères.

Viendront, i® celles qui sont utiles par leurs fruits; 2<* par leurs feiûlles ou tiges; 3® par leurs racines ou bulbes.

Vous observerez que b plupart de nos légumes y amenèrent , et que tous les ans ceux qui ont envie d'en avoir de passables font venir des graines de l'Europe ou du cap de Bonne-Espérance. Les petits pois sont coriaces et sans sucre ; les haricots sont durs : il y en a une espèce plus grande et plus tendre, appelée jwi< du Cap: die mériterait d'être connue en France. Une autre espèce de haricot , dont on fiût des tonnelles : on hache sa gousse en vert, el on l'accommode en petits pois; il n'est pas mauvais. La fève de marais y vient assez bien. On fkit des berceaux avec les rameaux d'une fève dont la gousse est longue d'un pied : son grahi est fort gros, on n'en fSùt point usage.

Les artichauts y poussent de grandes feuilles et de petits fhiits. Les cardons y sont toujours coriaoes ; on en f^it des haies , car ils sont fort épineux et s'élèvent très-haut.

Le giraumont est une citrouille rooms grosse que la nôtre, et je crois, s'il est possible, encore

plus Êide. Lt concombre est plus peth , et vient en moindre quantité qu'en Europe. Le melon n'y vaut rien, quoi<iue vanté parce qu'il est rare; la pastèque, ou melon d'eau, est un peu meilleure : le ciel leur est favorable ; mais le sol , qui est tenace « leur est contraire. Il y croit des courges d'une grosseur énorme et d'une utilité préférable : c'est la vaisselle des noii's.

La bringelle ou aubergine de deux espèces; l'une à petit fruit rond et jaune ; sa tige est fort épineuse : elle vient de Aladagascar ; l'autre , que l'on connaît aussi à Paris , est un fruit violet , de la grosseur et de la forme d'une grosse figue. Quand ce fruit est bien assaisonné el bien grillé , il n'est pas mauvais.

Il y a deux sortes de pimens ; celui qui est connu en Europe, et un autre qui est naturel au pays; celui-ci est un arbrisseau dout les fruits sont trèspetits, et brillent comme des grains de corail sur un feuillage du plus beau vert. Les créoles l'emploient dans tous leurs ragoûts. Il n'y a point de poivre si violent ; il brûle les lèvres connue im caustique. On l'appelle piment eiira^é.

L'ananas , le plus beau des fruits, par les mailles de sa cuirasse , par son panache teint en poorpre et par son odeur de violette , n'y mûrit jamais parfaitement. Son suc est très-froid, et dangereux à l'estomao. Son écorce a im goût fort poivré et brûlant; c*esl peut-être un correctif. La nature a mis souvent les contraires dans les mêmes sujets : l'écoree du citron échauffe, son suc rafraîchit; le cuir de la grenade resserre, ses grains relfichent , etc.

Les fraises commencent à se multiplier dans les endroits frais. Elles ont moins de parfum et de sucre que les nôtres ; elles produisent peu , ainsi que le framboisier, dont le fruit a dégénéré. Il y en a une très-belle espèce de Cliine , qui vient de la grosseur des cerises et en abondance ; mais elle n'a ni saveur ni odeur.

Les é|iinards y sont rares; le cresson des jaitlins, l'oseille , le cerfeuil , le persil , le fenouil , le céleri , portent des tiges filandreuses , et s'y multiplient avec peine. Les poirées, les laitues, les chicorées, les choux-fleurs y sont plus petits et moins tendres que les nôtres : le chou , le plus utile des légumes et qui réussit partout , y vient bien ; la pimprenelle, le pourpier doré, la sauge, y croissent en abondance; mais surtout la capucine, qui s'élève en grands espaliers , et y est une plante vivace.

L'aspei^ y est de la grosseur d'une ficelle; elle y a dégénéré poiur la taille et pour le goût, ainsi que les carottes , les panais , les navets , les salsifis , les radis et les raves, qui sont trop épicés. Il y a

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cepemlatit une espèce de raves de Chine qui y réussit bien. La betterave y vient très-belle, mais très -ligneuse. La pomme de ierre , salauum tuberoswti , n'y est pas plus grosse qu'une noix. Celle des Indes , qu'on appelle cambar, y pèse souvent plus d'une livre. Sa peau est d'un beau violet; au dedans elle est très-blanche et très-Eade : on en donne pour aliment aux noirs. Elle multiplie beaucoup, amsi que la patate, dont quelques espèces sont préférables à nos châtaignes. Le safran est uQft racine qui teint en jaune les ragoûts , ainsi que le pistil de celui d'Europe. Le giugembre y est moins cliaud que celui des Indes. La pistache, qui n'est pas le fruit du pistachiiîr , est une petite amande qui croit en terre , dans une coque ridée. Elle est assez bonne rùtie , mais elle est indigeste. Ou la cultive pour en tirer de l'huile à brûler. Cette plante est une espèce de phénomène en botanique , car il est rare que les végétaux qui donnent des fruits huileux les produisent sous terre.

Les ciboules , les poireaux , les ognons y sont plus petits qu'en France, et même qu'à l'Ile de Botu'bon , qui est dans le voisinage.

4® Plantes d'agrément.

Je vous parlerai d'abord des nôtres, ensuite de celles d'Asie et d'Afrique.

Le réséda, la balsamine, la tubéreuse, le pied- «l'alouette, la grande marguerite de Chine, les «elUets de la petite espèce , s'y plaisent autant qu'eu Europe; les grands œillets et les lis y jettent beaucoup de feuilles , et portent rarement des fleurs. Les anémones, la renoncule, l'œillet et la rose d'Inde, y viennent mal , ainsi que la giroflée et les pavots. Je n'ai point vu d'autres plantes à fleurs d'Europe chez les curieux. Plusieurs se sont donné des soins inutiles pour y faire venir le tliym, la lavande , la marguerite des prés , les violettes si simples et si belles, et le coquelicot, dont l'éearlate l)rille avec l'azur des bluets sur l'or de vos moissons. Heureux Français! un com de vos campagnes est plus magniflque que le plus beau de nos jardins.

En simples plantes à fleurs d'Afrique, je ne connais qu'une belle hnmortelle du Cap , dont les grains sont gros et rouges comme des fraises , et viennent en grappe au sommet d'une tige, et dont les feuilles ressemblent à des morceaux de drap gris; une autre immortelle à fleurs pourpres qui vient partout ; un jonc de la grosseur d'un crin , qui porte un groupe de fleurs blandies et violettes adossées : de loin ce bouquet parait en l'air; il vient du Cap, amsi qu'une sorte de tulipe qui n'a que deq^ feuilles collées contre la terre , qu'elles sera-

bleut saisir; une plante de Cliuie qui se sème d'elle-même, à petites fleurs en rose : chaque tige en donne cinq ou six, toutes variées à la fois, depuis le rouge sang de bœuf jusqu'à la couleur de brique. Aucune de ces fleurs n'a d'odeur; même celles d'Europe la perdent.

Lesaloès s'y plaisent. On pourrait tirer parti de leurs feuilles, dont la sève donne une gonmie médicinale , et dont les flls sont propres à faire de la toile. Ils croissent sur les rochers et dans les lieux brûlés du soleil. Les uns sont tout en feuilles, fortes et épaisses , de la grandeur d'un homme , armées d'un long dard : il s'élève du centre une tige de la hauteur d'un arbre , toute garnie de fleurs, d'où tombent des aloès tout formés. Les autres sont droits conmie de grands cierges à plusieurs pans garnis d'épines très-^igué^: ceux-là sont marbrés, et ressemblent à des serpens qui rampent à terre.

II semble que la nature ait traité les Africains et les Asiatiques en barbai*es , à qui elle a donné des végétaux magniflqueset monstrueux, et qu'elle agisse avec nous comme sivec des êtres amis et sensibles. Oh ! quand pourrai-je respirer le parfum des chèvre-feuilles , me reposer sur ces beaux tapis de lait, de safran et de pourpre que paissent nos heureux troupeaux , et entendre les chansons du laboureur qui salue l'aqrore avec un cœur content et des mams libres !

Au Port-Louis de Ttie de France . ce 29 mai 1769. LETTRE XIV.

ARBRISSEAUX ET ARBRES APPORTÉS A l'ILK

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