‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 33 sur 213 · DE FRANCE · texte numérisé non relu

DE FRANCE

Nous avons ici le rosier, qui multiplie si aisément qu'on en fait des haies. Sa fleur n'est ni si touffue , ni si odorante que la nôtre;)! y en a plusieurs variétés , entre autres une petite espèce de Chine, qui fleuiît toute l'année. Lesjasmms d'Espagne et de France s'y sont bien naturalisés ; je parlerai de ceux d'Asie à leur article. Il y a * des grenadiers à fleur double et à fruit; mais ceux-ci rapportent peu. Le myrte n'y vient pas si beau qu'en Provence.

Voilà tous les arbrisseaux d'Europe. Ceux d'Asie, d'Afrique et d'Amérique sont: le cassis, dont la feuille est découpée ; ce cassis ne ressemble point au nôtre : c'est un grand arbrisseau qui se couvre de fleur? jaunes , odorantes , semblables à de petites houppes : elles donnent un haricot dont la graine sert à teindre en noir. Comme il est épineux , on en fait de bonnes haies.

La foulsapalte , mot indien qui signifie ptnr de

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Go

tordonnier: sa flear, frottée sur le cuir, le teint en noir. Cet arbrisseau a un feuillage d'un beau vert, plus large que celui du charme, au milieu duquel iMÎUent ses fleurs, semblables à de gros œillets d'un rouge foncé : on en fait des channilles. Il y en a plusieurs variétés.

La poincillade, originaire d'Amérique , est une espèce de ronce qui porte des girandoles de fleurs jaunes et rouges , d'où sortent des aigrettes couleur de feu. Cette fleur est très-belle , mais elle passe vite; elle donne un haricot. Sa feuille est divisée comme celle des arbrisseaux légumineux.

Le jalap donne des fleurs en entonnoir, d'un rouge cramoisi, qui ne s'ouvrent que la nuit. Elles ont une odeur de tubéreuse : j'en ai vu de deux espèces.

La vigne de Madagascar est une liane dont on Eût des berceaux; elle donne une fleur jaune. Ses feuilles cotonnées paraissent couvertes de farine. Il y a plusieurs autres espèces de lianes à fleur dans les jardins; mais j'en ignore les noms.

Le mougris est un jasmin dont la feuille ressemble à celle de l'oranger. Il y en a à fleur double et simple ; son odeur est très-agréable.

Le frangipanier est un jasmin d'une autre espèce : cet arbrisseau croit de la forme d'un bois de cerf; de l'extrémité de ses cornichons sortent des bouquets de longues feuilles , au centre desquelles se trouvent de grandes fleurs blanches en entoniy)ir, d'une odeur charmante.

Le lilas des Indes vient et meurt fort vite ; sa feuille est découpée et d'un beau vert. Il se charge de grappes de fleurs d'une odeur assez douce, qui se changent eji graines. Cet arbrisseau s'élève à la hauteur d'un arbre; son port est agréable; son vert est plus beau, mais sa fleur est moins belle que celle de notre lilas, qui n'y vient point. Celui de Perse y réussit peu. Il y a des lauriers-thyms, des lauriers-roses, et le citronnier -galet , dont on fait des haies; son fruit est rond, petit et très-acide. Le palma-christi croît partout; son huile est un vermifuge.

Le poivrier est une liane qui s'accroche comme le lierre : il végète bien, mais ne donne pas de fruit. On ne sait pas si l'arbrisseau du thé, qu'on y a apporté de la Chine, s'y plaira, ainsi que le rotin, d'un usage aussi universel aux Indes que l'osier en Europe.

Le cotonnier vient dans les lieux les plus secs, en arbrissean. Il porte une jolie fleur jaune, à laquelle succède une gousse qui contient sa bourre. On ne récolte pas son coton , faute de moulins pour l'éplucher : d'ailleurs on n'en fiit pas commerce. Sa graine T^t venir le lait aux nourrices.

La canne à sucre y mûrit bien; les habitans en font une liqueur appelée flangourin , qui ne vaut pas grand'chose. Il n'y a qu'une sucrerie dans l'Ile.

Le cafier est l'arbre ou l'arbrb^seau le plus utile de l'Ile. C'est une espèce de jasmin. Sa fleur est blanche; ses feuilles, d'un beau vert, sont opposées, et de la forme de celles du laurier. Son fruit est une olive rouge comme une cerise, qui se sépare en deux fèves. On les plante à sept pieds et demi de distance ; on les étôte à six pieds de hauteur. Il ne dure que sept ans : à trois aas il est dans son rapport. On évalue le produit annuel de chaque arbre à une livre de graines. Un noir peut en cultiver par an un millier de pieds, indépendamment des grams nécessaires à sa subsistance. L'Ile ne produit pas encore assez de café pour sa consommation. Les habitans prétendent qu'il suit en qualité celui de Moka.

Parmi les arbres d'Europe, le pin , le sapin et le chêne y végètent jusqu'à une hauteur médiocre; après quoi ils dépérissent.

J'y ai vu aussi des cerisiers, des abricotiers, dos néfliers, des pommiers , des poiriers, des oliviers, des mûriei-s; mais sans fruits, quoique quelquesuns donnent des fleurs. Le flguier y rapporte des fruits médiocres, la vigne n'y réussit pas en échalas ; elle donne en treille des grappes , dont il ne mûrit qu'une partie ' à la fois, comme celles des jardins d'Alcinoûs; ce qui ne vaut rien pour la vendange. Lepécherdonne assez de fruits, d'unbon goût , mais qui ne sont jamais fondans. Il y a un pou blanc qui les détruit.

Ces arbres sont ici dans une sève perpétuelle ; peut-être serait-il avantageux de les enfouir en terre pour arrêter leur végétation. H faudrait essayer de les préser\'cr de la chaleur, comme on les garantit du froid dans le nord de l'Allemagne. Ces arbres d'Europe quittent ici leurs feuilles dans la saison froide, qui est voire été; cependant la chaleur et l'humidité sont égales à celles de vos printemps : il y a donc quelque cause mconnue de la végétation.

Les arbres étrangers de simple agrément sont le laurier, qui s'y plaît, ainsi que l'agati de plus sieurs sortes , dont la feuille est découpée , et qui donne des grappes de fleurs blanches papillonacées , auxquelles succèdent de longues gousses légumineuses. Les Chinois le représentent souvent dans leurs paysages.

* En Europe, les fruits du même arbre arrivent presque ensemble à leur maturilé : ici c'est tout le contraire; ils niArissent tous successivement, ce qui varie singulièrement le goAl des mêmes fnuts cneillis sur le m^e arbre.

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Le poldier vient de F Inde. Son feuiUage est touffu ; sa feuille est en cœur. Il ne sert qn'à donner de Tombre. Il donne un fruit utile, de la nature du bois et de la forme d'une nèfle.

Lo bambou ressemble de loin à nos saules. Cest un roseau qui s'élève aussi liant que les plus (i^rauds arbres, et qui jette des branches garnies de feidlles comme celles de l'olivier : on en (ait de l)elles avenues, que le vent fait murmurer saas cesse. Il croit vite, et on peut employer ses cannes aux mêmes usages que les branches d'osier. Il y a beaucoup de toiles des Indes où ce roseau est assez mal figuré.

Les arbres fruitiers sont : l'attier, dont la fleur triangulaire , formée d'une substance solide, a un goi^tde pistache; son fruit ressemble à une pomme de pin : quand il est mûr, il est rempli d'une crème blanche sucrée, et d'une odeur de fleur d'orange. Il est plein de pépins noirs. L'atte est fort agréable , mais on s'en lasse bien vite. Il échauffe et donne des maux de gorge.

Le manguier est un fort bel arbre : les Indiens le représentent souvent sur leurs étofTes de soie. Il se couvre de superbes girandoles de fleurs , comme le marronnier d'Inde. Il leur succède quantité de fruits de la forme d'une très-grosse prune aplatie , couverte d'un cuir d'une odeur de térébenthine. Ce fruit a un goût vineux et agréable ; et, son odeur à )>art, il pourrait le disputer en bonté à nos bons fruits d'Europe. Il ne fait jamais de mal. On pourrait, je crois, en tirer une boisson saine et agréable. Il a l'inconvénient d'être chargé de fruits dans le temps des ouragans, qui en font tomber la plus grande partie.

Le bananier vient partout. Il n'a point de bois : ce n'est qu'une touffe de feuilles qui s'élèvent en colonne, et qui s'épanouissent au sommet en larges bandes d'un beau vert satiné. Au bout d'un an, il sort du sommet une longue grappe toute hérissée de fruits de la forme d*un concombre; deux de ces régimes font la charge d'un noir : ce fruit, qui est pâteux, est d'un goût agréable et fort nourrissant ; les noirs l'aiment beaucoup. On leur en donne an jour de l'an pour leurs étrennes, et ils comptent leurs tristes années par le nombre de fêtes bananes. Des 61s du bananier on peut foire de la toile. La forme de ses feuilles semblables à des ceintures de soie, la longueur de sa grappe qui descend à la hauteur d'un homme, et dont l'extrémité violette ressemble à une tête de serpent, peuvent lui avoir fait donner le nom de figuier d'Adam. Ce fruit dure toute l'année : il y en a de beaucoup d'espèces ; les uns de la grosseur d'une prune , d'autres de la longueur du bras.

Le gogavier ressemble assez au fiéflier. Sa fleur est blanche. Son fruit a toujours une odeur de punaise; il est astringent. C'est le seul des fruits de ce pays où j'aie trouvé des vers.

Le jam-rose est un arbre qui donne un bel ombrage. Il s'élève peu ; ses fruits ont l'odeur d'un twuton de rose ; ils sont d'un goût un peu sucré et insipide.

Le papayer est une espèce de figuier sans branches. Il croit vite, et s'élève comme une colonne, avec un chapiteau de larges feuilles. De son tronc sortent ses fruits , semblables à de petits melons « d'une saveur médiocre : leurs grains ont le goût de cresson. Le tronc de cet arlire est d'une substance de navet. Le papayer femelle ne porte que des fleurs ; elles sont d'une forme et d'une odeur aussi agréables que celles du chèvre-feuille.

Le badamier semble avoir été formé pour donner de l'ombrage. Il s'élève comme une heUe pyramide , formée de plusieurs étages bien séparés les uns des autres : on pourrait dans leurs intervalles construire des cabinets charmans; son feuillage est beau. Il donne quelques amandes d'assez bon goût.

L'avocat est un assez bel arbre. Il donne une poire qui renferme un gros noyau. La sul)stance de ce fruit est semblable à du beurre. Quand on l'assaisonne avec le sucre et le jus de citron , il n'est pas mauvais. Il échauffe.

Le jacq est un arbre d'un beau feuillage , qui donne un fruit monstrueux. Il est de la grosseur d'une longue citrouille; sa peau est d'un beau vert , et toute chagrinée. Il est rempli de graias dont on mange l'enveloppe , qui est une pellicule blanche, gluante et sucrée. Il a une odeur empestée de fromage pourri. Ce fniit est aphrodisiaque ' : j'ai vu des femmes qui l'aimaient passionnément.

Le tamarinier porte une belle tête; ses feuilles sont opposées sur une côte, et se ferment la nuit , comme la plupart des plantes légumineuses. Sa gousse donne un mucilage dont on fait d'excellente limonade. Il s'est perpétué dans les bois.

Il y a plusieurs espèces d'orangers, entre autres une qui donne une orange appelée mandarine , grosse comme une pomme d'api. Une grosse espèce de pamplemousse , orange à chair rouge , d'un goût médiocœ. Un citronnier qui donne de très-gros fruits avec peu de suc.

On y a planté le cocotier, sorte de palmier qui se plait dans le sable. C'est un des arbres les plus utiles du commerce des Indes; cependant il ne

' On Mit qu'Aphrodite f*«t on des nonnB de Vf^nas.

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sert guère qu'à donner de mauvaL«e huile et de mauvais câbles. On prélend qu'à Pondichéry clia< que Gocolîer rapporte une pislole par an. Des voyageurs font de grands éloges de son fruit; mais notre lin donnera toujours de plus belle toile que sa bourre , nos Tins seront toujours préférés à sa liqoenr ^ et nos simples noisettes à sa grosse noix.

Le cocotier se plait tellement près de Feau salée, qu'on met du sel dans le trou où Ton plante son fruit, pour faciliter le développement du germe. Le coco parait destiné à flotter dans la mer par une bourre qui Taide à surnager, et par la dureté de sa coque , impénétrable à T humidité. Elle ne s'ouvre pas par une suture , conune nos noix; mais le germe sort par un des trois petits trous que la nature a ménagés à son extrémité, après les avoir recouverts d'une pellicule. On a trouvé des cocotiers sur le bord de la mer, daas des Iles désertes , et jusque sur les bancs de sable. Ce palmier est l'arbre des rivages méridionaux, commele sapin est l'arbre du Nonl, et le dattier celui des montagnes bnMées de la Palestine.

Je ne crois pas me tromper en disant que le coco a été fait pour flotter, et pour germer ensuite daas les sables ; chaque graine a sa manière de se ressemer qui lui est propre; mais cet examen me mènerait trop loin. Peut-être l'entreprendrai-je un joar, et ce sera avec grand plaisir. L'étude de la nature dédommage de celle des hommes; elle nous fait voir partout l'intelligence de concert avec la bonté. Mais s'il était possible en cela de se tromper encore, si tout ce qui environne l'homme était fait pour l'égarer, au moins choisissoas nos erreurs , et préférons celles qui consolent.

Quant à ceux qui croient que la nature, en élevant si haut le fniit lourd du cocotier, s'est fort écartée de la loi qui fait ramper la citrouille , ils ne font pas attention que le cocotier n'a qu'une petite tête qui donne fort peu d'ombre : on n'y va point , comme sons les chênes, chercher l'ombrage et la fraîcheur. Pourquoi ne pas observer plutôt qu'aux Indes comme en Europe les arbres fruitiers qui donnent des fruits mous sont d'une hauteur médiocre, afin qu'ils puissent tomber à terre sans se briser; qu'au contraire, ceux qui portent des fniits durs , comme le coco , la châtaigne , le gland , la noix, sont fort élevés, parce que leurs fruits en tombant n'ont rien à risquer? D'ailleurs les arbres feuilles des Indes donnent , comme en Europe, de l'ombre sans danger. Il y en a qui donnent de trè»-gros fruits, comme le jacq; mais alors ils les portent attachés au tronc , et à la portée de la inain : ainsi la nature, que l'homme aoeused'imprudence,a ménagé à la fois son abri et sa nourriture.

Depuis pen on a découvert un crabe qui loge au pied des cocotiers. La nature lui a donné une lon« gue pâte terminée par un ongle. Elle lui sert à tirer la substance du fruit par ses trous. Il n'a point de grosses pinces comme les autres crabes : elles lui seraient inutiles. Cet animal se trouve sur l'Ile de Palmes , au nord de Madagascar , découverte en 1769 par le naufrage du vaisseau iHeureur, qui y périt en allant au Bengale. Ce crabe servit de nourriture à l'équipage.

On vient de trouver à l'Ile Séchelles un palmier qui porte des cocos doubles, dont quelques-uns pèsent [lins de quarante livres. Les Indiens lui attribuent des vertus merveilleuses. Ils le crovaient une production de la mer, parce que les courans en jetaient quelquefois sur la côte Malabre; ils l'appelaient coco marin. Ce fniit, dépouillé de sa bourre % mulieris corporis bifurcationem cum naiurd et pilis reprœseniat. Sa feuille, faite en éventail, peut couvrir la moitié d'une case. Comme tout est compensé, l'arbre qui donne cet énorme coco en rapporte au plus trois ou quatre : le cocotier ordinaire porte des grappes où il y en a plus de trente. J'ai goûté de l'un et l'autre fruit, qui m'ont paru avoir la même saveur. On a planté à l'Ile de France des cocos marins qui commencent à germer.

Il y a encore quelques arbres qui ne sont guère que des objets de curiosité , commele dattier, qui donne rarement des fruits ; le palmier qui porte le nom d'araque, et celui qui produit le sagou. Le caneOcier et l'acajou n'y donnent que des fleurs sans fniits. Le cannellier, dont j'ai vu des avenues, ressemble à un grand poirier par son port et son feuillage. Ses petites grappes de fleurs sentent les excrémens; sa cannelle est peu aromatique. Il n'y a qu'un seul cacaotier dans l'Ile; ses fruits ne mûrissent jamais. On doit y apporter le muscadier et le giroflier' : le temps décidera du succès de ces arbres, transplantés des environs de la Ligne au 2C)* degré de latitude.

On y a planté depuis long-temps quelques pieds de ravinesara , espèce de muscadier de Madagascar; des mangoustans et des litchi, qui produisent , dit-on , les meilleurs fruits du monde ; l'arbre de vernis , qui domie une huile qui consene la menuiserie; l'arbre de suif, dont les graines sont enduites d'une espèce de cire; un arbre de Chine, qui donne de petits citrons en grappe semblables é des raisins; l'arbre d'argent du Cap;

' Je ne traduirai point ce passage. Pourquoi la langue française est-elle plus réservée que la lan^e laline? sommes-nous, plus chastes que les Romains?

• Je les ai vus arriver en 1770.

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enfin le bois de teck , presque aussi bon que le cht^ne pour la construction des vaisseaux. La plupart de ces arbres y v(!gètent difficilement.

La température de cette lie me parait trop froide pour les arbres d'Asie et trop chaude pour ceux d'Europe. Pline obsene que l'influence du ciel est plus nécessaire que les qualités de la teite à la culture des arbres. Il dit que de son temps on voyait en Ilalie des poivriers et des cannelliers, et en Lydie des arbres d'encens; mais ils ne faisaient qu'y végéter. Je crois cependant qu'on pourrait naturaliser dans les provinces méridionales de France le café , qui se plaît dans les lieux frais et tempérés. Ces essais coiîteux ne peuvent guère être faits que par des princes : mais aussi l'acquisition d'une plante nouvelle est une conrpiête douce et humaine dont toute la nation profite. A quoi ont servi tant de guerres au dehors et au dedans de notre continent? Que nous importe aujourd'hui que Mithridate ait été vaincu par les Romains, et Montézume par les Espagnols ? Sans quelques fruits , l'Europe n'aurait qu'à pleurer sur des trophées inutiles; mais des peuples entiers vivent en Allemagne des pommes de terre venues de l'Amérique , et nos belles dames mangent des cerises qu'elles doivent à Lucullus. Le dessert a coûté cher ; mais ce sont nos pères qui l'ont payé. Soyons plus sages , rassemblons les biens que la nature a dispersés , et commençons par les nôtres.

Si jamais je travaille pour mon bonheur , je veux faire un jardin comme les Chinois. Ils choisissent un terrain sur le bord d'un niisseau; ils préfèrent le plus irrégulier, celui où il y a de vieux arbres , de grosses roches , quelques monticules. Ils l'entourent d'une enceinte de rocs bruts, avec leurs cavités et leurs pointes : ces rocs sont posés les uns sur les autres, de manière que les assises ne paraissent point. Il en sort des touffes de scolopendre, des lianes à fleurs bleues et pourpres, des lisières de mousses de toutes les couleurs. Un filet d'eau circule parmi ces végétaux, d'où il s'échappe en gouttes ou en glacis. La vie et la fraîcheur sont répandues sur cet enclos, qui n'est chez nous qu'une muraille aride.

S'il se trouve quelque enfoncement sur le terrain, on en fait une pièce d'eau. On y met des poissons , on la lx)rde de gazon et on l'environne d'arbres. On se garde bien de rien niveler ou aligner; point de maçonnerie apparente : la main des hommes coiTompt la simplicité de la nature.

La plaine est entremêlée de touffes de fleurs, de lisière de prairies, d'où s'élèvent quelques arbres fruitiers. Les flancs de la colline sont tapissés de groupes d'arbrisseaux a fniits ou à fleurs , et le

liant est couronné d'arbres bien toaffaSy sous lesquels est le toit du maître.

Il n'y a point d'allées droites qui vous déooavrent tons les objets à la fois, mais des sentiers commodes qui les développent successivement. Ce ne sont point des statues ni des vases inntâes, mais une vigne cliargée de belles grappes , ou des buissons de roses. Quelquefois on lit sur l'éoorce d*on oranger des vers agréables , ou une sentence philosophique sur un vieux ix)cher.

Ce jardin n'est ni un verger, ni un pare, ni an parterre, mais un mélange, semblable à la campagne , de plaines , de bois, de collines, où les objets se font valoir les uns par les autres. Un Chinois ne conçoit pas plus un jardin régulier qu'an axbre éciuarri. Les voyageurs assurent qu'on sort toujours à regret de ces retraites charmantes; pour moi , j'y voudrab encore une compagne aimable , et dans le voisinage un ami comme vous.

Au Port-Louis de l'tle de France, ce 10 Juin 1769. LETTRE XV.

ANIMAUX APPORTÉS A l'IlB DE FRANCE.

On a fait venir ici jusqu'à des poissons étrangers. Le gourami vient de Batavia; c'est un poisson d'eau douce, il passe pour le meilleur de l'Inde : il ressemble au saumon , mais il est plus délieat. On y voit des poissons dorés de la Chine, qui perdent leur beauté en grandissant. Ces deux espèces multiplient assez dans les étangs.

On a essayé, mais sans succès , d'y transporter des grenouilles, qui mangent les œufs que les moustiques déposent sur les eaux stagnantes.

On a fait venir du Cap un oiseau bien plus utile. Les Hollandais l'appellent Vami du jardinier. U est brun, et de la grosseur d'un gros moineau, n vit de vermisseaux , de chenilles et de petits serpens. Non-seulement il les mange, mais il en fait d'amples provisions , en les accrochant aux épines des haies. Je n'en ai vu qu'un ; quoique privé de la liberté, il avait conservé ses mœurs, et suspendait la viande qu'on lui donnait aux barreaux de sa cage.

Un oiseau qui a multiplié prodigieusement dans rUe est le martin, espèce de sansonnet de l'Inde <^ au bec et aux pâtes jaunes. Il ne diffère guère du nôtre que par son plumage, qui est moins moucheté; mais il en a le gazouillement, l'aptitude à parler et les manières mimes; il contrefait les autres oiseaux. Il s'approche familièrement des bestiaux pour les éplucher; mais surtout il fiait une consommation prodigieuse de sauterelles. Les martias sont fou-

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[ i deox. Ib se ranemblent les , an ooodier du loleil , par troupes de plu- «enr* ndUera , bot des art>res qu'ils a iïeclionnent. Aprfea un gaiouiUeinent universel , touie la repufabque s'endort , et an point du jnir ils se disper- Mnt par couples dans les dilTérens quartiers de nie. Cet oiseau ne raut rien à man^; cependant «I en tue quelquefois , malgré les dérenses. Pluurqoe rapporte que l'alouette élait adorée à 1.pm- DM, parce qu'dle vivait d' œufs de sauterelles; mais Doos ne sommes pas des Grecs.

On avait mis dans les bois plusieurs paires de eorbeani pour dtitrtiire les souris et le»i rats. II n'en reate pins que trois miles. Les habitans les ont acCDsés de manger leurs poulets; or, dans celte qoerdle , ils sont juges et parties.

n H']' a pas moyen de dissimuler les désordres dcroisosM du Ctip, espèce de petit tarin, le seul des habiUnt de ees forêts que j'ai entendu chanter. On les avait d'abord apportés par curiosité; maÎB qodqnes-nns s'édiappérent dans les bois , on is ont beaocoap multiplié. Ils vivent aui dépens dn récolles. Le gouvementent a mis leur tête A prii.

DyiDDejoUeméungedont les ailes sont piqne- Wade poioti blancs ; et le cardbial, qui, dans une eer1aiiMsaûoo,ala tète, le cou et le rentre d'un mge vif; le reste du plumage d'un beau gris-defeile. Cesoiseaax viennent du Bengale.

D T a trois sortes de perdrix, plus petites que les itocs. Le cri du mile ressemble A celni d'au coq an pen enroué ; elles perdient la nuit sur les arbres, ana doute dans la crainte des rais.

On a mis dans les bois des pintades , et depuis pen le beau faisan de la Chine. On a Uché sur qwli|iKS étangs des oies et des canards sauvages ■■ iyenaaosai de domestiques , entre autres le ca- VMd de Manille qni est très-bean. Il y a des poules (I'Eiinipe;iineeq>èce d'Afrique, dont la peau , la dnîr et les oa sont nùrs ; une petite espèce , de Ohm, dont les coqs sont trÈs-coDrageui. Ils se battent oontre les coqs-d'Inde. Un jour, j'en vis ■a maçier un gras canaid de Hanille ; celni-d Il ftiiiiti[»i iwiiiii ff iiiiiiilininpinimii iiiiiiliii, cl le connait de son ventre et de ses laides pattes ponr rétooflèr. Quoiqu'on eAl tiré plusieurs Tois de cette «bution le coq i demi uKirt, il revenait A lacbaigeaveG une nouvelle fureur.

Brueoop dliabilans tirent de grands revenus de lear poulailler, i cause de la rareté des antres viandes. Lcsiâgeons ; réussissent bien, et c'est le aaeillenr de ions lea volatiles de l'Ile. On y a mit denx eqièces de loarterelles et des lièvres.

O y a danales bois des dièvres sauvages, 'des

BEaNABOlP.

cochons marrons; mais , surtout des cerfo qui avaient tellement multiplié, que des escadres entières en ont fait des proviNOiis. Leur chair est fort bonne, surtout pendant les mois d'avril, mai, juin, juillet et août. On élève quelques troupeaux apprivoisés , mais qui ne multiplient pas.

Dans les quadrupèdes domestiques, il y a des moutons qui y maigrissent et perdent leur laine, des chèvres qui s'y plaisent , des bœufs dont la race vient de Madagascar. Ils portent une grosse loupe sur leur cou. Les vacbes de cette race donnent très-peu de lait; celles d'Europe en rendit davantage , mais leurs veaux y dégénèrent. J'y ai

I vu deux taureaux et deux vacbes de la taille d'un ine; ils venaient du Bengale : cette petite espèce n'a pas réussi.

La viande de boucherie manque souvent ici. On y a pour ressource celle de cochon, qui vaut mieux que celle d'Europe; cependant on ne sau-

I rait en faire de bonnes salaisons ; ce qui rient , je

' crois , do sel qui est trop icre. La femelle de cet animal est sujette dans cette Ile i produire des

I monstres. J'ai vn dans un bocal un petit codion dont )e groiit était alloi^ ooaune U trompe d'tm

Les dievaui n'y sont pas beaux ; ils y sont d'un prix excessif ; im cheval ordinaire codte cent pistoles. Ils dépérissent promptement au port, à cause de la chaleur. On ne les ferre jamais, quoique l'Ile soit pleine de roches. Les mulets y sont rares, les ânes y sont petits et il y en a pen. L'âne serait peut-être l'antmal le plus utile du pays, parce qu'il soulagerait le noir dans ses travaux. On fait porter tous les fardeaux sur la léte des esclaves , ils en sont accaUét.

Depuis quelque temps, on a amené do Cap deux beaux ânes saurages , mile et femelle , de là taille d'un mul^ Ils étaient rayés sor les épaules oonune le zèbre du Cap , dont ils diffifraient cependant. Ces anirnaui , quoique jeunes , étaient indomptables.

Les chats y ont dégénéré ; la plupart sont maigres et efflanqués : les rats ne les craignent guère. Les i^ns valent beaucoup mieux pour cette chasse ; mon Favori s'y est distingué plus d'iiue fois. Je l'ai vu étrangler les plus gros rais de l'hémi^bère austral. Les t^iens perdent à la longue leurs poils et leur odorat. On prétend que jamais ils n'enragent ici.

An Port-Lonn de l'IK de Pnoce, M ISJniOel 17».

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