DU
Le remède .appliqué à la blessure de mon noir l'ayant presque gtiéri , je fixai mou départ à Ta-
VOYAGE A L'ILE DE FRANGE
ftiê Midi. Le hmIbi je me promenai en pirogue CBiPe les réàts et la cACe. L'ean do fond était trè»daire : oo j royait des forêts de madrépores de cinq oo six pieds d'élévation, sembbbles à des arbres : qoeiqoes-Qns avaient des fleurs. Différentes espèees de poissons de tontes cooleurs nageaient dans lents branches : on y voyait serpenter de belles eoqmOes, entre autres une tonne magnifique que le moarement de la pirogue effraya ; elle fut se mcher sous une touffe de corail. J'aurais fiût une riche collection, mab je n'avais ni plongeur ni pinee de fer pour soulever les plantes de ce jardin maritime et pour déraciner ces arbres de pierre. J'en rapportai le rocher appelé l'oreille-de-Midas, le drap-d'or, et quelques gros rouleaux garnis de leur peau veine.
Noos eâmes à dîner deux officiers du Désir qui, eoogointement avec M. Etienne, voulurent m'acoooipagner jusqu'au bras de mer de la Savane , à trois lieoes de Û. Personne n'y demeure, mais il y a quelques cases de paille. Le matin on avait fidt partir d'avance tous les noirs ; après midi je me mis en route et je pris seul les devans. J'arrivai an Poste-Jacotet : c'est un endroit où la mer entre dans les terres en formant une baie de forme ronde. On voit au milieu im petit Uot triangulaire : celte anse est entourée d'une colline qui la clôt oomme un bassin. Elle n'est ouverte qu'à l'entrée, où passe l'eau de la mer, et au fond, où coulent, sor on beau sable , plusieurs ruisseaux qui sortent cfune pièce d'eau douce, où je vis beaucoup de poissons. Autour de cette pièoe<i'eau sont plusieurs monticules qui s'élèvent les ims derrière les autres en amphithéâtre. Ils étaient couronnés de bouquets d'arbres, les uns en pyramide oomme des ifii , les autres en parasol : derrière eux s'élançaient quelques tètes de palmistes, avec leurs longues flèches garnies de panaches. Toute cette niasse de verdure qui s'élève du milieu de la pelouse, se réunit à la forêt et à une branche de montagne qtii •e dirige à la Rivière-Noire. Le murmure des sources, le beau vert des flots marins, le souffle toujours égal des vents, l'odeur parfumée des velootiers, cette plaine si imle , ces hauteurs si bien ombragées, semblaient répandre autour de moi la paix et le bonheur. J'étais fîiché d'être seul : je flbrmais des projets; mais du reste de l'univers je n'eusse voulu que quelques objets aimés pour paster là ma vie.
Je quittai à regret ces beaux lieux. A peine J*a- ▼ais fût deux cents pas, que je vis venir à ma flÉi* contre une troupe de noirs armés de fusils. Je m'avançai vers eux, et je les reconnus pour des noîri de détachement, sorte de maréchaussée de
rUe : ils s'arrêtèrent auprès de moi. L'im d*eux portait dans une calebasse deux petits chiens nooveau-nés; un autre menait une femme attachée par le cou à une oorde de jonc : c'était le butin qu'ils avaient foit sur lui camp de noirs marrons qu'ils venaient de dissiper. Ils en avaient tué un , dont ils me montrèrent le gri-gri , espèce de talisman foit comme un chapelet. La négresse paraissait accablée de douleur. Je l'interrogeai; elle ne me répondit pas. Elle portait sur le dos un sac de vacoa. Je l'ouvris. Hélas ! c'âait mie tète dliomme. Le beau paysage disparut, je ne \is plus qu'une terre abominable '.
Mes compagnons me retrouvèrent comme je descendais par une pente difficile au bras de mer de la Savane. H était nuit , nous nous assîmes sous des arbres dans le Ibnd de l'anse : on alluma des flambeaux et on servit à souper.
On parla des noirs marrons ; car ils avaient aussi rencontré le détachement où était cette malheureuse qui portait peut-être la tête de son amant ! M. Etienne nous dit qu'il y avait des troupes de deux et trois cents noirs fiigitifi$ aux environs de BeUe-Ombre ; qu'ils élisaient un dief auquel ils obéissaient sous peine de la vie. Il leur est défendu de rien prendre dans les liabitatlons du voisinage, d'aller le long des rivières fréquentées diercher du poisson ou des songes. La nuit ils descendent à la mer pour pêcher; le jour ils forcent des cerfs dans l'intérieur des bois avec des chiens bien dressés. Quand il n'y a qu'une femme dans la troupe , eHe est pour le chef; s'il y en a plusieurs, elles sont communes. Ils tuent, dit-on, les ensuis qui en naissent , afin que leurs cris ne les dénoncent pas. Us s'occupent tous les matins à jeter les sorts pour présager la destinée du jour.
Il nous conta qu'étant à la chasse Tannée précédente, il rencontra un noir marron; que s'étant mis à le poursuivre en l'ajustant , son fusil manqua jusqu'à trois fois. Il allait l'assommer k coups de crosse, lorsque deux négresses sortirent du bois et vinrent en pleurant se jeter à ses pieds. Le noir profita du moment et s'enfuit. Il amena chez lui ces deux généreuses créatures; il nous en avait montré tme le matin.
Nous passâmes la nuit sous des pailloltes.
J'avais remarqué qu'on pouvait foire du Poste - Joootet, cette position si riante, un très-bon port pour de petits vaisseaux , en ôtant du bassin quelques plateaux de conûl. Le bras de mer de la Savane sert aussi aux embarcations des gaulettes. Toute cette partie est la plus beUe portion de
«Cette fiiainii nipiilttiait à ou tMbitantaiipglé M. tftavlv»
VOYAGE A L'ILE DE FRANCE
rtle; cq)eiulant elle esl inculle, parce qu'il est difficile d'y communiquer avec le chef-lien, à cause «les montagnes de rintérieur, et par la difficulté de revenir au vent du port en doublant le morne Brabant.
M. Etienne et M. de Clèzemure, capitaine du Désir, vinrent m'accompagner jusqu'au bord de la rive gaudie de la Savane , qui est encore plus escarpée que la rive droite; en cçt endroit les chiens forcèrent un cerf. Je pris congé d'eux pour faire seul les douze lieues qui restaient, dans un payç où il n'y a plus d'habitans.
J'observai, chemin faisant, que la prairie devenait plus large, les bois plus épais et plus beaux. Les montagnes sont enfoncées dans l'intérieur; on n'en voit que les sommets dans le lointain.
De temps en temps je trouvai quelques ravins. VjU deux heures de marche je passai trois rivières à gué. La seconde, qui est celle des Anguilles, est assez difficile ; son lit est plein de rochers et son courant rapide. Il s'y jette des sources d'eau ferrugineuse qui la couvrent d'une huile couleur de gorge-de-pigeon.
Chemin faisant, je vis un de ces éperviers appelés mangeurs de |K>ules. Il était perché sur un tronc de lalanier; je l'ajustai presque à bout portant, les deux amorces de mon fusil s'embrasèrent et les coups ne partirent pas. L'oiseau resta tranquille, et je le laissai là. Celte petite aventure me fit faire attention à tenir mes armes en meilleur état , en cas d'attaqué des noirs marrons^
Je m'arrêtai sur la rive gauche de la troisième rivière , au bord de la mer, sur des plateaux de rochers ombragés par un veloulier. Mes noirs m'en iirent une espèce de tente, en jetant mon manteau dessus les branches. Ils me firent à dîner, et me péchèrent quelques conques persiques etdespreilles-ile-Midas.
A deux heures après-dlner je me mis en roule , mon fusil en bon état et mes gens en bon oi'dre. Les surprises n'étaient point à craindre : la plame est découverte et les bois assez éloignés. Le sentier était très-beau et sablé. Pour marcher plus à mon aise, et n'être pas obligé de me décliausser au passage de cliaque rivière, je résolus de marcher nu-pieJs, comme les chasseurs du matin '.
' ti'lioinnio civilisé enferme son pied daiu uue chaussure , il est sujet aux cors, (|ue les nègres ne connaissent pas. De toutes les parties de son individu quil immole à son opinion , «r Vst saus doute le sacrifice qui lui coûte le moins. On prétend iiK'tiie (pril y a un plus gx^nd inconvénient à porter perruque , surtoutlorstju'on se fait raser la tête. Ou croit que cette opération est cause des apoplexies si fréquentes aujourd'hui,
Cette façon d'aller est non-seulement la plus naturelle, mais la plus sûre; le pied saisit coiiuiie une main les angles des radiers. Les noirs ont cette partie si exercée, qu'ils s'en servent pour ramasser une épingle à terre. Ce n'est donc pas en vain que la nature divisa ces membres en doigts et les doigts en articulations.
Après avoir fait ces réflexions, je me dédiaussaî et je passai à gué la première rivière ; mais en sortant de l'eau, je reçus un violent oonp de soleil sur les jambes; elles devinrent ranges et enflammées. Au passage de la seconde , je me bkssai à un talon et à un orteil. En mettant mon pied dans l'eau, j'éprouvai à mes blessures une douleur fort vive. Je renonçai à mon projet , fâché d'avoir perdu un des avantages de la constitution humaine, faute d'exercice.
J'arrivai à la rivière du Poste, que je traversai à gué sur le dos de mon noir, à une portée de canon de son embouchure. Elle coule avec grand bruit sur des rochers. Ses eaux sont si transparentes que je distinguais au fond des limaçons noirs à pointes. J'éprouvai dans ce passage une sorte d'horrour. Le soleil était près de se coucher; je ne voulus pas aller |dus loin. Je marcliai sur les pierres le long de la rive gauche, pour gagner une paillotte que j'avais aperçue adossée à un des caps de son emboucliure. Il me fut impossible d'alkr jusque là. Ce n'étaient que des monceaux de roches. Je revins sur mes pas, et jej*epris le sentier qui me mena au haut du ravin au bas duquel elle coule. J'aperçus à main gauche , dans un enfoncement, un petit bouquet détaché de buissons, d'arbres et de lianes, dans lequel on ne pouvait pénétrer. L'idée me vint de m'ouvrir un passage avec une hache, et de me loger au centre comme dans un nid. Ce gtte me paraissait sûr ; mais comme il vint à tomber un peu de pluie Je pensai qu'il vaudrait mieux encore loger sous le plus mauvais toit. Je descendis l'enfoncement jusqu'au ])ord de la mer, et j'eus un grand plaisir ie trouver sur ma droite la paillotte ({ue j'avais aperçue de l'autre rive : c'était un toit de feuilles de lalanier appliqué contre la roche. A droite était le chemin impraticable que j'avais tenté; à gauche le chemin par où J'étais descendu , et devant moi le bord de la mer. Tout me |)arut également disposé pour la sûreté et la commodité; on me fit im Ut d'herbes sèches, et je me couchai. Je fis mettre mes paniers enfilés de leur bâton à droite et à gauche de mon Ut, comme des barrières , un de mes noirs à chaque entrée de
et qui étaient si rares chez les anciens. Je crois mém^que ^liue . qui parle des maladies de son temps , ne fait pas meiiitondeoeUe^à.
VOYAGE A L'ILE DE FRANCE
Tajoupa, mes pistolets sous mon oreiller, mon fusil auprès de moi , et mon chien à mes pieds.
A peine ces dispositions étaient foites, qu'un frisson me saisit. C'est la suite des coups de soleil , qui sont presque toujours suivis de la ûèvre. Mes jambes étaient douloureuses et enflées. On me fit de la limonade; on alluma de la bougie, et je m'occupai à noter des observations sur ma roule, er quelques erreurs sur la carte.
Toute la côte, depuis le bras de mer de la Savane, est escarpée et inabordable. Les rivières qui s't jettent sont fort encaissées. Il serait impossi- ' ble de faire ce chemin à cheval. On s'opposerait aisément à la marche d'une troupe ennemie, chaque rivière étant un fossé d'une profondeur effrayante. Quant au pays, il m'a paru la plus belle . portion de l'Ile.
Sur le minm't, la riè\Te me quitta , et je m'endormis. A trois heures et demie du matin, mon diien me réveilla , et sortit de l'ajoupa en aboyant de toutes ses forces. J'appelai Côte , et loi dis de se lever. Je sortis avec mes armes; mais je ne vis qu'on ciel bien étoile. Mon noir revint au bout de quelques momens, et me dit qu'il avait entendu siffler deux fois auprès du bois. Je fis rallumer Je feu; j'ordonnai à mes gens de veiller, et je posai Cdte en sentineUe avec mon sabre.
La mer venait briser dans les rochers, presque jusqu'à ma diaumière. Ce fracas , joint à l'obscurité, m'invitait au sommeil; mais je n'étais pas sans inquiétude, j'étais à cinq lieues de toute liabitation : si la fièvre me reprenait, je ne savais où trouver des secours. Les noirs marrons me donnaient peu de crainte : mes deux noirs paraissaient bien déterminés , et j'étais dans un lien où je pou- ^*ais soutenir un siège. Après tout, je me félicitai de ne m'ètre pas campé dans le bosquet.
Dès qu'on put distinguer les objets, je fis boire un verre d'eau-de-vie à mes factionnaires, et je me mis en route : ils commençaient à être bien moins chargés, nos provisions diminuaient chaque jour.
Je partis à cinq heures et demie du matin,. résolu de faire un effort pour arriver à la première habitation d'une seule traite.
A peu de distance nous trouvâmes une petite rivière, et un peu plus loin un ruisseau presque à sec. Après une heure de marche, toute cette belle pelouse qui commence au morne Brabant finit , et l'on entre sur un terrain couvert de rochers comme dans le reste de l'ile. L'herbe cependant en est
plus verte; c'est un gramen à large feuille, trèspropre au pâturage.
Je passai à gué le bras de mer du chalan , ^ur un banc de sable. Il est mal figuré sur le plan. La mer entre profondément dans les terres par un passage étroit, dont je pense qut)n pourrait fjaiire un grand parc pour la pêche, en le barrant de claires-voies.
Je trouvai sur la rive gauche un ajoupa où je me reposai.
A une demi-lieue de là, le sentier se divise en deux ; je pris celui de la gauche , ({ui entre dans les bois; il me conduisit dans un grand diemin fraye de chariots. La vue des ornières qui me désignaient le voisinage de quelque maison considérable, me fit un grand plaisir : j'aime encore mieux voir des pas de dieval que des pas d'honmie. Nous arrivâmes à une habitation dont le maître était absent , ce qui nous fit revenir sur nos pas, et suivre un sentier du bois (]ui nous mena chez un habitant appdé M. Ddaunay. Il était temps d'arriver; je ne pouvais plus me soutenir sur mes jambes qui étaient très-enflées. Il me prêta im dieval pour me rendre à deux lieues de là , à l'iiabitation des prêtres.
Je passai successivement la rivière de la Chaux qui est fort encaissée, et celle des Créoles. A trois quarts de lieue de cette dernière, je traversai en pirogue une des anses du port du sud-est.
Les bords en sont couverts de mangliei's. Tout ce paysage est fort agréable ; il est coupé de coUines couvertes d'habitations. De temps en temps on traverse des bouquets de bois remplis d'orangers. Il était six heures du soir quand j'arrivai chez le frère directeur de Thabitation. On me bassina les jambes d'eau de fleur de sureau , et je me reposai avec grand plaisir.