LE 29 ET LE
A marée basse je fus me promener sur le bord de la mer : fj trourai le grand buccin et une espèce de Erax-amiral.
Je partîsà six heures du matin. Je passai la première Rmère-Noîre à gué près de la maison; ensoile ayant voulu couper une petite presqu'île convertedîe bois el de pierres, je m'embarrassai dans les herbes, el j'eus beaucoup de peine à retrouver le sentier ; fl me mena sur le rivage, que je côtoyai, la marée étant basse. Sur toute cette plage, il y a beaucoup d'huîtres collées aux roches : Duval , mon nouveau noir, se coupa le pied profondément en niardiant sur leurs écailles : c'était à l'une des deux emboodiures de la petite Rivière -Noire. Noos fîmes halte en cet emhnoit sur les huit heures du matin : je hii fis bassiner sa plaie et boire de re»D-de-vie, ainsi qu'à Gôle. Gomme ils étaient fort cbai^, je pris le parti de Cure deux halles par jour, qid coupassent mes deux courses du inatiaetdu soir, et de leur donner alors quelques rafraidiissemens. Cette légère douceur les remplit de force et de bonne volonté : ils m'eussent volontiers suivi ainsi jusqu'au bout du monde. >
Entre les deux embouchures de la Rivière- Noire, im cerf, poursuivi par des chiens et des cbasaeiurs, vint droit à moi. Il pleurait et bramait; ne poovant pas le sauver et ne voulant pas le tuer, je tirai un de mes coups en Pair. Il fat se jeter à Peau, où les dilens en vinrent à bout . Pline observe que cet animal, pressé par une meute, vient se jeter à la merci de l'honmie. Je m'arrêtai au premier ruisseau qu'on trouve après avoir passé les deux Rivières-Noires : il se jette à la mer vis-à-vis mi petit Ilot, appelé l'Ilot du Tamarin, qui n'est pas sur la carte; on y va à pied à mer basse, et à Ptlot du Morne , où quelquefois Ton met les vaisseaux en quarantaine.
Tavab tout ce qui était nécessaire à mon diner, hors la bonne chère. Je vis passer le long du rivage imt pirogue pleme de pécheurs malabares. Je leur demandai s'il n'avaient pas de poisson ; ils m'envoyèrent im fort beau mulet, dont ils ne voulurent pas d'argent. Je fis mettre ma cuisine au pied d'un tatamaque : j'alliunai du feu ; un de mes noirs fut chercher du bois, l'autre de l'eau, celle de cet endroit étant saumâtre. Je dînai très-bien de mon poisson, et j'en régalai mes gens.
J'observai des blocs de roche ferrugineuse trèsabondante en minéral. Il y a une bande de récifs qui s'étend depuis la Ri vière-Noire jusqu'au morne Brabant, qui est la pointe de Tile, tout-à-foit sous le vent. Il n'y a qu'un passage pour venir à terre derrière le petit Ilot du Tamarin.
A deux beiues après-midi je partis , en mettant plus d'ordre dans ma marche. J'allais foire plus de vingt lieues dans une partie déserte de File, où il n'y a que deux habitans. C'est là que se réfugient les noirs marrons. Je défendis à mes gens de sVcarter : mon chien même , qui me devançait toujours, ne me précédait plus que de quelques pas : à la moindre alerte , il dressait les oreilles et s'arrêtait ; il sentait qu'U n'y avait plus d'hommes. Nous mardiâmes ainsi en bon ordre , en suivant le rivage , qui forme ime infinité de petites anses. A gauche nous longions les bois, où règne la pkis profonde solitude. Ils sont adossés à une chaîne de montagnes peu élevées , dont on voit la dme ; ce terrain n'est pas fort bon^ Nous y vîmes cependant des polchers, ariire venu des Indes, et d'autres preuves qu'on y avait commencé des établissemens. Tavais eu la précaution de prendre quelques bouteilles d'eau ; et je fis bien, car je trouvai les ruisseaux marqués sur le plan absolument desséchés.
J'avais des ûiquiétndes sur la blessure de mon noir qui saignait continuellement; je marchais à petits pas; nous fîmes une halte à quatre heures. Comme la nuit s'approchait, je ne voulus point faire le tour du morne; mais je le coupai dans le bois par l'isthme qui le joint aux autres monta- Çnes. Cet isthme n'est qu'une médiocre colHne. Etant sur cette hauteur, je rencontrai un noir a|>partenant à M. Le Normand , habitant diez lequel j'allais descendre, et dont la maison était à tm quart de lieue. Cet homme nous devança pendant que je m'arrêtais avec plaisir à considérer le spectacle des deux mers. Une maison placée en cet endroit y serait dans une situation diarmante; mais il n'y a pas d'eau. Comme je descendais ce monticule, un noir vint au-devant de mol avec une carafe pleine d'eau fraîche, et m'annonça que l'on m'attendait à la maison. J'y arrivai. C'était ime longue case de palissades couverte de feuilles de latanier. Toute l'habitation consistait en huit noirs, et la Êunille en neuf personnes : le maître et la maltresse, cinq eufons. une jeune parente et un ami. Le mari éuit absent; voilà ce que j'appris avant d'entrer.
Je ne vis dans toute la maison qi^irne seule pièce ; au milieu, la cuisine; à ime extrémité» les magasins et les logemens des domestigiies; à l'autre bout, le lit coDjii^ , couvert d'une toile sur hk
VOYAGE A L'ILE DE FRANCE
qœUe one poule oomrait aes ceafii; tout le lit y des omardi; dô pigeons sous la feoiUée, et trois gros diiensàla porte. Aux parois étaient accrochés tons les meubles qui serrent au ménage on au travail des champs. Je fus véritablement surpris de trouver dans ce mauvais logement une dame très-jolie. Elle était Française, née d'une femille honnête, ainsi que son mari. Ils étaient venus, il y avait plusieurs années, chercher fortune; ils avaient quitté leurs parens, leurs amis, leur patrie, pour passer leurs jours dans un lieu sauvage , où Ton ne voyait que la mer et les escarpemens affreux du morne Brabant : mais Tair de contentement et de bonté de cette jeune mère de famille semblait rendre heureux tout ce qui l'approchait. Elle allaitait un de ses enfons ; les quatre autres étaient rangés autour d'elle , gais et conlens.
La nuit venue , ou servit avec propreté tout ce que l'habitation fournissait. Ce souper me parut fort agréable. Je ne pouvais me lasser de voir ces pigeons voler autour de la table, ces dièvres qui jouaient avec les enfans, et tant d'animaux réunis autour de oette famille charmante. Leurs jeux paisibles, la solitude du lieu , le bruit de la mer, me donnaient une image de ces premiers temps où les filles de Noé, descendues sur une terre nouvelle, firent encore part aux espèces douces et familières, du toit, de la table et du lit.
Après souper, on me conduisit coucher à deux cents pas de là, à un petit pavillon en bois que l'on venait de bâtir. La porte n'était pas encore mise , j'ai fermai l'ouverture avec les planches dont on devait la faire. Je mis mes armes en état; car cet endroit est environné de noirs marrons. Il y a quelques années que quarante d'entre eux s'étaient retirés sur le morne , où ils avaient f^it des {dantations: on voulut les forcer; mais plutôt que de se rendre, ils se précipitèrent tous dans la mer.
Le maître de la maison étant revenu pendant la nuit, il m'engagea à différer mon départ jusqu'à Taprès-midi : il voulait m'accompagner une partie du chemin. Il n'y avait que trois petites lieues de là à Belle-Ombre, dernière habitation où je devais coudidr, Conune mon noir était blessé , la jeune dame voulnt elle-même lui préparer un remède pour ton mal. Elle fit sur le feu <une espèce de baome samaritain, avee de la térébenthine, du sucre, du. vin et de l'huile. Après l'avoir foit panser, Je le fis partir d'avance avec son camarade. A trois heures après dîner je pria congé de cette demeure hospitalière, et de cette femme aimable et
vertueuse. Noua nous mimes en rame, ioii UMri et moi; c'éuit un homme très-roliiiile : il tnSX fe visage, lesbraset les jambes brâlés du aoleiL Luimême travaillait à la terre , à abattre les arbres , à les cbarier ; mais il ne souffrait, disait-il , que du mal que se donnait sa femme pour élever sa hmille : elle s'était encore depuis peu chargée d'un orphelin. Il ne me conta que ses peineç , car il vit bien que je sentais son bonheur.
Nous passâmes un ruisseau près de la maison, et nous marchâmes sur la pelouse jusqu'à la pointe da GoraU. Dans cet endroit la mer pénètre dans File entre deux chaînes de rochers à pic : il but suivre oette chaîne, en marchant par des sentiers rompus et en s'accrochant aux pierres. Le phn difficile est de l'autre côté de l'anse, en doublant la pointe appelée le Cap. J'y vis passer des noirs; ils se collaient contre les flancs du roc; s'ils eussent fait cm faux pas, ils tombaient à la mer. Dans les gros temps ce passage est impraticable ; la mer s'y engouffre et y brise d'une manière effroyable. En calme , les petits vaisseaux entrent dans Tanse, au fond de laquelle ils chargent du bois. Heureusement il s'y trouva le Désir, senau du roi : il nous prêta sa chaloupe pour passer le détroit. M. Le Normand me conduisit de l'autre côté , el noua nous dîmes adieu en nous embrassant cordiilement.
J'arrivai en trois heures de marche sur une pelouse continuelle , au delà de la pointe de Saint- Martin. Souvent j'allais sur le sable, et quelquefois sur ce gazon fin qui croit par flocons épais comme la mousse. Dans cet endroit je trouvai une pirogue, où M. Etienne, associé à l'habitatiott de Belle^ Ombre, m'attendait. Nous fàmes en peu de temps rendus à sa maison , située à l'entrée de la rivière des Citronniers. On construisait sur la rive gauche un vaisseau de deux cents tonneaux.
'Tyepuis M. Le Normand , toute cette partie est d'une fraîcheur et d'une verdure charmantes : c'est une savane sans roche , entre la mer et les bois , qui sont très-beaux.
Avant de passer le Cap, on remarque un gros banc de corail, élevé de plus de quinze pieds. C'est une espèce de récif que la mer a abaîidomié : il règne au pied une longue flaque d'eau , dont on pourrait f^ire un bassin pour de petits vaisseaux. Depuis le morne Brabant, il y a au large une ceinture de brisàns, où il n'y a de passage que via-àvis les rivières.