DU CAP. VOYAGE A CONSTANCE ET A LA MONTAGNE DE LA TABLE
Les rues du Cap sont très-bien alignées. Quelques unes sont arrosées de canaux , et la plupart sont plantées de chênes. Il m'était fort agréable de voir ces arbres couverts de feuilles au mois de janvier. La façade des maisons était ombragée de leiu* feuillage ; et les deux côtés de la porte étaient bordés de sièges en brique ou en gazon, où des dames fraîches et vermeilles étaient assises. J'étais ravi de voir enfin une architecture et des physionomies européennes.
Je traversai avec mon guide une partie de la place, et j'entrai chez madame Nedling, grosse Hollandaise foil gaie. Elle prenait le thé au milieu de sept ou huit olYicieri de la flotte , qui fumaient leur pipe. Elle me Gt voir un appartement fort propre , et m'assura que tout ce qui était dans la maison était à mon service.
Quand on a vu une ville hollandaise, on les a toutes vues : de même, chez les habitans, l'ordre d'une maison est celui de toutes les autres. Voici (|uelle était la police de celle de madame Nedling. Il y avait toujours dans la salle de compagnie une table couverte de pêches , de melons , d'abricots , de raisins, de poires, de fromages, de beurre frais, de pain, de vin, de tabac et de pipes. A huit heures, on servait le thé et le café; à midi, un dîner très-abondant en gibier et en |H)isson ; à quatre heures, le thé et le cafc ; à huit , un souper comme le dîner. Ces bonnes gens mangeaient toute la journée.
Le prix de ces pensions n'allait pas autrefois à une demi-piastre , ou cinquante sous de France par jour; mais des marins français, pour se distinguer des autres nations, le mirent à une piastre, et c'est aujourd'hui pour eux leur taux ordinaire.
Ce prix est excessif, vu l'abondance des denrées: il est vrai que ces endroits sont beaucoup plus honnêtes que nos meilleures auberges. Les domestiques de la maison sont à votre disposition; on invite à dîner qui l'on veut; on peut passer quelques jours à la campagne de l'hôte, se servir de sa voiture , tout cela sans payer.
Après dîner , je fus voir le gouverneur , M. de Tolback, vieillard de quatre-vingts ans, que son mf^rite avait placé à la tête de cette colonie depuis
cinquante ans. Il m'Invita à diner pour le lendemain. Il avait appris ma positk», et y parut sensible.
Je fus me promener ensuite au jardin de la Compagnie. Il est divisé en grands carrés arrosés par un ruisseau. Chaque carré est bordé d'one charmille de diêne de vingt pieds de hauteur. Ces palissades mettent les plantes à l'abri du vent, qui est toujours très-violent : ou a même eu la précaution de défendre les jeunes arbres des arenues par des éventails de roseau.
Je vis, dans ce jardm, des plantes de FAsieelde l'Afrique , mais surtout des arbres de l'Europe couverts de fruits, dans une saison où je ne leur avais jamais vu de feuilles.
Je me rappelai qu'un ofGcier de la marine du roi , appelé le vicomte du Chaila, m'avait donné en partant de l'Ile de France une lettre pour M. Berg , secrétaire du conseQ. J'avais cette lettre dans ma poche, n'ayant pas eu le temps de la mettre avec mes autres papiers sur V Indien : je fus saluer M. Berg, et je lui remis la lettrede mon and.
Il me reçut parfaitement bien, et m'offrit sa bourse. Je me servis de son crédit pour les choses dont j'avais un besoin indispensable. Je lui proposai de me faire passer sur un des vaisseaux de l'Inde: six partaient mcessamment pour la Hdlande, et les six autres au commencement de mars.
Il m'assura que la chose était impossible , qu'ils avaient là-dessus des défenses très-expresses de la Compagnie de Hollande. Le gouverneur m'en avait dit autant; il fallut donc 'se résoudre à rester au Cap aussi long-temps qu'il plairait à ma destinée. J'y avais été conduit par un événement imprévu , j'espérais en sortir par un autre.
C'était pour moi une distraction lûen agréable ({u'une société tranquille, un peuple heureux, et une terre abondante en toutes sortes de biens.
Le fils de M. Berg m'invita & vemr à Constance, vignoble fameux situé à quatre lieues de là. Nous fômes coucher à sa campagne , située derrière la montagne de la Table : il y a deux petites lieues de la ville. Nous y arrivâmes par imé très-belle avenue de châtaigners. Nous y vîmes des vignobles près d'être vendangés, des vergers, des bob de chênes, et une abondance extrême de firuits et de légumes.
Le lendemain , nous continuâmes notre route à Constance: c'est un coteau qui regarde le nord ( qui est ici le côté du soleil à midi). En approchant, nous traversâmes un bois d'arbres d'argent ; cet arbre ressemble ù nos pins, et sa feuille à celle de nos saules. Elle est revêtue d'im duvet blanc très-éclatant.
VOYAGE A LILE DE FRANCE
Celle forël parail argentée. Lorsque les vents IV giteut et qoe le solefl l'édaire, chaque feaiUe brille comme une lame de métal. Nous passâmes sous ces nroeanx si riches et si trompeurs, pour voir des YÎgnes moins éclatantes, mais bien plus utiles.
Une grande allée de vieux chênes nous conduisit au vignoble de Constance. On voit sur le frontispice de la maison une mauvaise peinture de la Constance 9 grande fille assez laide , qui s'appuie stir une colonne. Je croyais que c'était une figure allégorique de la vertu hollandaise : mais on me «Ut qoe (tétait le portrait d'une demoiselle Constan- Ua , fille d'un gouverneur du Cap. Il avait fait bâtir celte maison avec de larges fossés , comme un château fort. Il se proposait d'en élever les étages, mais des ordres d'Europe en arrêtèrent la construction.
Noos trouvâmes le maître de la maison fumant fa pipe, en robe de chambre. Il nous mena dans sa cave, et nous fit goûter de son vin. Il était dans de petits tonneaux appelés alverames, contenant quatre-vingt-dix pintes, rangés dans un souterrain fort propre. Il en restait une trentaine. Sa vigne , année commune, en produit deux cents. Il vend le vin rouge 35 piastres l'alverame, et 30 le vin bianc. Ce bien lui appartient en propre. Il est seulement obligé d'en réser>'er un peu pour la Compagnie, qui le lui paie : voilà ce qu'il nous dit.
Après avoir goûté son vin , nous fûmes dans son vigmiUe. Le raisin muscat que je goûtai me parut par&itement semblable au vin qoe je venais de boire. Les vignes n'ont point d'échalas, et les grappes sont peu élevées sur le sol. On les laisse mûrir jusqu'à ce que les grains soient à moitié confits par le soleil. Nous goûtâmes une autre espèce de raisins fort doux , qui ne sont pas muscats. On en tire un vin aussi cher, qui est un excellent cordial.
La qualité du vin de Constance vient de son terroir. On a planté des mêmes ceps, à la même exposition, àunquart de lieue de là, dans un endroit appelé le Ba»<]onstance : il y a dégénéré. J'en ai goûté. Le prix, ainsi que le goût, en est trèsinférieor : on ne le vend que i 2 piastres l'alverame; des fripons du Cap en attrapent quelquefois les étrangers.
Auprès du Wgnoble est un jardin immense; j'y vb la plupart de nos arbres fruitiers en haies et en charmilles , chargés de fruits. Ces fruits sont un peo inférieurs aux nôtres quant au goût, excepté le raisin, que je préférerais. I^s oliviers ne s'y plai- 9iCiit pas.
Nous trouvâmes au retour de la promenade un ample déjeuner; l'hôtesse nous combla d'amitiés;
elle descendait d'un Fraiiçab réfugie , elle paraissait ravie de voir un lionime de son pays. Le mari et la femme me montrèrent devant la maison un gros chêne creux dans lequel ils dînaient quelquefois. Ils étaient unis connue Philémon et Baucis, et ils paraissaient aussi heureux , si ce n'est que le mari a^-ait la goutte, et que la femme pleurait quand on parlait de la France.
Depuis Constance jusqu'au Cap, on voyage dans une plaine inculte couverte d'arbrisseaux et de plantes. Nous nous arrêtâmes à Neuhausen, jardin de la Compagnie, distribué comme celui de la ville, mais plus fertile. Toute cette partie n'est pas exposée au vent comme le territoire du Cap, où il élèvel ant de poussière, que la filupartdes maisons ont de doubles châssis aux fenêtres pour s'en garantir. Le soir, nous arrivâmes à la ville.
A quelques jours de là, mon hôte, M. Nedling, m'engagea à venir à sa campagne , située auprès de celle de M. Berg. Nous partîmes dans sa voiture, attelée de six chevaux. Nous y passâmes plusieurs jours dans un repos délicieux. La terre était jonchée de pêches, de poires et d*oranges, (pie personne ne recueillait; les promenades étaient ombragées des plus beaux arbres. J'y mesurai un chêne de onze pieds de circonférence : on prétend (|ue c'est le plus ancien qu'il y ait dans le pa) s.
Le 3 février, mon hôte proposa à quelques Hollandais d'aller sur Tableberg, montagne escarpée au pied de laquelle la ville parait située. Je me mis de la partie. Nous partîmes à pied , à deux heures après minuit. H faisait un très-beau clair de lune. Nous laissâmes à droite un ruisseau qui vient de la montagne, et nous dirigeâmes notre route ù une ouverture qui est au milieu , et qui ne parail de la ville que comme une lézarde à une grande muraille. Chemin faisant, nous entendîmes hurler des loups , et nous tirâmes (pielques coups de fusil en l'air pour les. écarter. Le sentier est rude jusqu'au pied de l'escarpement de la montagne, mais il le devient ensuite bien davantage. Cette fente qui parait dans la Table est une séparation oblique qui a plus d'une portée de fusil de largeur à sou entrée inférieure; dans le haut, elle n'a pas deux toises. Ce ravin est une espèce d'escalier très-raide, rempli de sable et de roches roulées. Nous le grimpâmes , ayant à droite et à gauche des escarpe • mens du roc de plus de deux cents pieds de hau teur. Il en sort de grasses masses de pierres loutes prêles à s'ébouler : l'eau suinte des fentes, et y en • trelient une multitude de plantes aromatiques. Nous entendîmes dans ce passage les hurlemens. des baviaas , sorte de gros singe (|ui ressemble îl l'ours.
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Après trois heures et demie de fatigue, nous parvînmes sur la Table. Le soleil se levait de dessus la mer, et ses rayons blanchissaient, A notre droite, les sommets escarpés du Ti^, et de quatre autres chaînes de montagnes, dont la plus éloignée parait la plus élevée. A gauche, un peu derrière nous, nous voyions, comme sur un plan, File des Pingoins, ensuite Constance, la baie de False et la montagne du Lion; devant nous, Tlle Roben. La ville était à nos pieds. Nous en distinguions jusqu'aux plus petites rues. Les vastes carrés du jardin de la Compagnie, avec ses avenues de diènes et ses hautes charmilles, ne paraissaient que des plates-bandes avec leurs bordures en buis; la citadelle ; un petit pentagone grand comme la main, et les vaisseaux des Indes, des coques d'amande. Je sentais déjà quelque orgueil de mon élévation , lorsque je vis des aigles qui planaient à perte de vue au-dessus de ma tête.
Il aurait été impossible , après tout, de n'avoir pas quelque mépris pour de si petits objets , et surtout pour les hommes , qui nous paraissaient comme des founnis, si nous n'ayions pas eu les mêmes besioins. Mais nous avions froid , et nous nous sentions de l'appétit. On alluma du feu , et nous déjeunà^ies. Après déjeuner, nos Hollandais mirent la nappe au bout d'un bâton , pour donner un signal de notre arrivée ; mais ils Tôtèrent une demiheure après , parce qu'on la prendrait , disaient-ils , pour un pavillon français.
Le sommet de Tablebergest un rocher plat, qui me parut avoir une demi-lieue de longueur sur un quart de largeur. C'est une espèce de quartz blanc, revêtu seulement par endroits d'un pouce ou deux de terre noire végétale, mêlée de sable et de gravier blanc. Nous trouvâmes quelques petites flaques d'eau formées par les nuages, qui s'y arrê- ^nt souvent.
Les couches de cette montagne sont parallèles^ je n'y ai trouvé aucun fossile. Le roc inférieur est une espèce de grès qui , à l'air , se décompose en sable. Il y en a des morceaux qui ressemblent à des ^norceaux de pain avec leur croûte.
Quoique le sol du sommet n'ait presque aucune profondeur, il y avait une quantité prodigieuse de plantes.
J'y recueillis dix espèces d'immortelles, de petits myrtes, une fougère d'ime odeur de thé, une fleur semblable à l'impériale d'un beau ponceau , et plusieurs autres dont j'ignore les noms. J'y trouvai une plante dont la fleur est rouge et sans odeur; on la prendrait pour une tubéreuse; chaque tige a c(eax on M^ feuilles tournées en cornet et contenant nn peu d^eau. La plus singulière de toutes,
parce qu'elle ne ressemble à aocan ▼égéCal que j'aie vu, est une fleur ronde en rose, de la grandeur d'un louis, tout-à-fait plate. Cette fleur brille des plus jolies couleurs; elle n'a ni tiges ni feuiUes; die crollen quantité sur le gravier , où elle ne tient que par des filets impereeptibles. Quand on la manie , on ne trouve qu'ui^ substanoe glairease.
Void cinq plantes entières qui affectent dans leur configuration une ressemblance avec une seule partie de ce qui est commun aux autres : 4** le nostoc, qui n'est qu'une sève: 2f* unchevetu qui croit sur les orties , et qui ressemble aux flamens d'une racine; 3" le lichen, semblable à une feuille: 4^ la fleur isolée de Tableberg; S"" la trufife d'Europe, qui est un fruit. Je pourrais y joindre la racine de la grotte de l'Ue de France, si ce n'était pa&le seul exemple que j'aie à apporter.
Je serais très-disposé à croire qne la nature a suivi le même plan dans les animaux. J'en connais plusieurs, surtout des marins, qui ressemblent, pour la forme, à des membres d'animaux.
J'arrivai, en me promenant , à l'extrémité de la Table : de là je saluai l'océan Atlantique ; car ou n'est plus dans la mer des Indes après avoir doublé le Cap. Je rendis hommage à la mémoire de Vasco (le Gama , qui osa le premier doubler ce promonloire des tempêtes. Il eût mérité qne les marins de toutes les nations y eussent placé sa statue, et j'y eusse fiiit volontiers une libation de vin de Constance pour sa patience héroïque. Il est douteux cependant que Gama soit le premier navigateur qui ait ouvert cette route au commerce des Indes. Pline rapporte qu'Hannon fit le tour depuis la mer d'Espagne jusqu'en Arabie , comme on peut le voir , ilit-il, dans les Mémoires de ce voyage qu'il a laissés par écrit. Cornélius Nepos dit avoir vu un capitaine de navire qui, fuyant la colère du roi Lathyrus , vint de la mer Rouge en Espagne. Long-temps auparavant, Cœlius Antipater assurait qu'il a\'ait connu un marchand espagnol qui allait par mer trafiquer jusqu'en Ethiopie.
Quoi qu'il en soit, le Cap, si redouté des marins par sa mer orageuse , est une grande montagne située à 16 lieues d'ici, et qui a donné son nom à cette viUe , malgré son éloignement. Elle termine la pointe la plus méridionale de l'Afrique. Elle est dans les traités un point de démarcation : au-delà, les prises navales sont encore légitimes plusieurs mois après que les princes sont d'accord en Europe. Elle a vu souvent la paix à sa droite et la guerre à sa gauche entre les mêmes pavUlons; mais elle les a vus plus souvent se réunir dans ses rades et y être en bonne intdligence , lorsque la discorde trou b!ait les deux hémisphères. J'admirais cet heureux
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rivage que jamais la guerre ii*a désolé , et qui est habité par un peuple utile à tous les autres par les ressources de son économie et l'étendue de son commerce. Ce n*est pas le dimat qui fait les hommes. Cette nation sage et paisible ne doit point ses moeurs à son territoire : la piraterie, les guerres civiles agitent les régences d'Alger, de Maroc, de Tripoli; et les Hollandais ont porté Fagriculture et la concorde à l'autre extrémité de l'Afrique.
J'amusais ma promenade par ces réflexions si douces, et si rares à faire dans aucun lieu de la terre : mais la chaleur du soleil m'obligea de cliercber un abri. Il n'y en a point d'autre qu'à l'entrée (lu ravin. J'y trouvai mes camarades auprès d'une petite source où ils se reposaient. Comme ils s'en* nuyaient, on décida le retour. Il était midi. Nous derândlmes, quelques-uns se laissant glisser assis, d'autres accroupis sur les mains et sur les pieds. Les rochers et les sables s'échappaient dessous nos pas, le soleil était presque à pic, et ses rayons, réflédiis par les rochers collatéraux, faisaient éprouver une dialeur insupportable. Souvent nous quittioDs le sentier, et courions nous cacher à l'ombre pour respirer sons quelque pointe de roc. Les genoux me manquaient; j'étais accablé de soif. Nous arrivâmes vers le soir à la ville. Madame Nedling nous attendait. Les rafralchissemens étaient prêts ; c'était de la limonade, où Ton avait mis de la muscade et du vin. Nous en bûmes sans danger. Je fus me coucher. Jamais voyage ne me fit tant de plaisir , et jamais le repos ne me parut si agréable.
Je suis, etc.
Aq Cap , ce 6 février 1771 .