LETTRE XX
DÉPART DE BOtIRBON. ARRIVEE AU CAP.
Nous sortîmes à dix heures du soir de la baie de Saint-Paul; la mer y est plus calme et le mouillage plus sûr qu'à Saint-Denis, dont la rade est gâtée par une quantité prodigieuse d'ancres abandonnées par les vaisseaux. Leurs câbles s'y coupent fort promptement: cependant les marins préfèrent Saint-Denis.
Dans un coup de vent du large on œ peut sortir de la baie de Saint-Paul ; et si im vaisseau était jeté en côte , tout l'équipage périrait, la mer brisant sur un sable fort élevé.
Le 23, nous perdîmes Bourbon de vue; les services que nous avions reçus de monsieur et de mademoiselle de Crémon pendant notre séjour, les vaits fiivorables, une bonne table, et la société d'un capitaine très-honnête, M. de Rosbos, nous disposaient au plaisir de retrouver VlHdien.
Nous plaignions les passagère de ce vaisseau, qui avaient eu à éprouver le mauvais temps et la disette de vi\Tes.
On compte neuf cents lieues de Bourbon au Cap; le 6 janvier 1771 , nous vîmes le matin la pointe de Natal, à dix lieues devant nous; nous comptions dans trois jours être à bord de rindien» Nous avions eu jusqu'à ce jour vent arrière; il fit calme le soir, et une chaleur étoufihnte. A minuit le del était très-enflammé d'édain, et l'horiion couvert partout de grands nuages redoublés; la mer étincelait de poissons qui s'agitaient autour du vaisseau.
A trois heures de nuit , le vent contraire s'éleva de l'ouest avec tant de violence, qu'il nous obligea de mettre à la cape sous la misaine. La tenpête jeta à bord un petit oiseau semblable à une mésange. L'arrivée des oiseaux de terre sur les vaisseaux est toujours signe d'un trèa-maa^'ais temps, car c'est une preuve que le foyer de la tempête est fort avant dans les terres.
Le troisième jour du coup de vent , nous nous aperçâmes que notre mât de misaine avait flkit un effort à quatre pieds au-dessus du gaiflard ; on terra la voile, on relia le mât de cordages et de pièce» de bois, et noiui tînmes la cape sous la grande voile.
VOYAGE A L'ILE DE FRANCE
La meréuit monstraeuse, et nous cachait Thorizon ; oo fbt fort surpris de voir , à une portée de canon, on vaisseau hollandais manœuvrant comme nous : il fut impossible de lui parler. Le cinquième jour, le vent s'apana; on examina notre mât de misaine, qui se trouva absolument rompu. Cet accident nous fit redoubler de vœux pour l'arrivée au Cap.
Le gros temps nous avait fait perdre du chemin, suivant l'oniiitBire; il succéda du calme qui nous fit perdre du temps.
L« 12, nous retrouvâmes le vaisseau hollandais, et noas lui parlâmes. Il eut la précaution de ne se laisser apprDcber que ses mèches allumées et ses canons détapés : il venait de Batavia , il allait au Cap.
Enfin , le 16 janvier, nous eûmes l'après-midi la vue do Cap à tribord ; nous louvoyâmes toute la nuit. Le il au matin, il s'éleva une brise très-vioknte; le ciel éuit couvert d'une brume épaisse qui nous cachait absolument la terre ; nous allions maiiqner Feutrée de la baie , lorsque nous aperçâmes par notre travers, dans une édaircie, un coin de h montagne de la Table; alors nous serrâmes le vent , et vers midi nous nous trouvâmes près de U cdie, qui est très-élevée. Elle est absolument dépooîDée d'arbres ; sa partie supérieure est à pic , formée de couches de rochers parallèles; le pied est arrondi en croupe. Elle ressemble à d'anciennes murailles de fortifications avec leurs talus.
Noos longeâmes la terre; À midi, nous nous trouvâmes derrière la montagne du Lion , qui , de laio, ressemble à un lion en repos. Sa tète est détachée, et formée d'un gros rocher dont les assises représentent la crinière. Le corps est composé de croupes de diflërentes collines. De la tète du Lion, on signale les vaisseaux par un pavillon.
En cet endroit le vent nous manqua , parce que le Ljoo noos mettait à l'abri ; il fallait, pour entrer dans la baie, passer entre l'Ile Roboi, que nous fojioos à gauche devant nous, et une langue de lenne appelée 2a Pointe aux Patâus^ qui se trouve 10 pied du Uon. Nous en étions i deux portées de canon, et notre impatience redoublait ; c'est de là qoe Ton aperçoit les vaisseaux en rade, et l'Indien n'en devait pas être le moins remarquable.
Enfin , la marée nous avançant peu À peu , nous vlnet, des hunes, se développer successivement dooze vaisseaux qui étaient au mouillage ; mais aocon d'eux ne portait le pavillon français : c'était la flotte de Batavia.
Noos jetâmes l'ancre à l'entrée de la baie ; à trois heores après midi, le capitaine du port vint à bord, Pi noos assura que V Indien n'avait point pani.
Nous voyions au fond de la baie la montagne de hi Table, la terre la plus élevée de toute cette côte. Sa^parUe supérieure est de niveau, et escarpée de tous côtés comme un autel; la ville est au pied, sur le bord de la baie. Il s'amasse souvent , sur la Table, une brume épaisse, entassée et blanche comme la neige. Les Hollandais disent alors que la nappe est mise. Le commandant de la rade hisse son pavillon; c'est un signal aux vaisseaux de se tenir sur leurs gardes, et une d^ense aux chaloupes de mettre en mer. Il descend de cette nappe des tourbillons de vent mêlé de brouillard , semblables à de longs flocons de laine. La terre est obscurcie de nuages de sable , et souvent les vaisseaux sont contraintsd'appareiiler. Danscette saison cette brise ne s'élève guère que sur les dix heures du malin, et dure jusqu'au soir. Les marms aiment beaucoup la terre du Cap, mais ils en craignent la rade, qui est encore plus dangereuse depuis le mois d'avril jusqu'en septembre.
En 1722, toute la flotte des Indes y péril à l'ancre, à Texceplion de deux vaisseaux. Depuis ce temps , il n'est plus permis à aucun Hollandais d'y mouiller au-delà du 6 mars. Ils vont à Falsebaye, où ils sont à l'abri.
On avait essayé de joindre la Pointe aux Pendus à l'Ile Roben , pour foire de la rade on port qui n'eût qu'une ouverture; mais on a foit des travaux iuutiles.
Je comptais descendre le soir même, la brise m'en empêcha.
De grand matin, la Normande alla mouiller plus près de la ville. Elle est formée de maisons blanclies bien alignées , qui ressemblent de loin à de petits châteaux de cartes.
Au lever du soleil, trois chaloupes joliment pemtes nous abordèrent. Elles étaient envoyées par des bourgeois , qui nous invitaient à descendre chez eux pour y loger. Je descendis dans la chaloupe d'un Allemand, qui m'assura que, pour mon argent, je serais très-bien chez M. Nedling, aidede-camp de la bourgeoisie.
En traversant la rade , je réfléchissais à l'embarras singulier où j'allais me trouver, sans liabits, sans argent, sans connaissances, chez des Hollandais, à l'extrémité de l'Afrique ; mais je fus distrait de mes réflexions par un spectacle nouveau . Nous passions auprès de quantité de veaux marins couchés sans inquiétude sur des paquets de goémon flottant, semblable à ces longues trompes avec lesquelles les bergers rappellent leurs troupeaux; des pingoins nageaient tranquillement à la portée de nos rames , les oiseaux marins venaient se reposer sur les dudoupes , et je vb même , en descendant
ao VOYAGE A L'ILE DE FRANCE.
Miir le sable, deux pélicans qui joaaient avec un gros dogue, et lui prenaient la tête dans leur large bec. Je concevais une bonne opinion d'une terre dont le rivage était hospitalier, même aux animaux.
Au Cap, ce ao Janvier |77l.
LETTRE XXL