‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 46 sur 213 · SUITE DE MON JOURNAL AU CAP · texte numérisé non relu

SUITE DE MON JOURNAL AU CAP

Je fus invité par M. Serrurier, premier ministre des églises , à aller voir la 1)ibliolliè(|ne. C*e$t

un édifice fort propre. J'y remarquai sarioot beancoup de livres de théologie qui n'y ont jamais occasioné de disputes, car les Hdlandais ne les lisent pas. A l'extrémité du jardin de la Compagnie, il y a une ménagerie où l'on voit une grande quantité d'oiseaux. Les pélicans que j'avais vus sur le rivage, à mon arrivée, étaient les commensaux de cette maison; mais on les en avait chassés , parce (|u'ils mangeaient les petits canards. Ils allaient, le jour , pèclier dans la rade, et revenaient coodier le soir à terre.

Le 10 février, on signala un navire français; c'était rMliance , un de ceux que l'ouragan avait forcés d'appareiller de Bourbon. Il avait perdu son artimon dans la tempête. Il ne put nous donner aucune nouvelle de f Indien. Il prit quelques vi- >Tes, et continua sa route pour l'Am^ique , sans réparer la perte de son mât. Les Hollandais en ont de grandes provisions qu'ils conservent en les enterrant dans le sable , mais ils les vendent fort cher. I^ mât de misaine de la Normande lui coûta miUe cais.

Le il , la Digue y flûte du roi , partie de l'Ile de France il y avait un mois, vint relâcher pour faire quelques provisions. Je connaissais le capitaine , M. Le Fer. Il me dît qu'il ne serait pas plus de huit jours au mouillage, et que de là il ferait route pour Lorient. Je ne comptais plus revoir V Indien ni mes effets; cette occasion me parut favorable; je résolus d'en profiter.

Je lis part de ma résolution â M. Bei^ et â M. de Tolback : ils me réitérèrent l'un et l'autre l'offre de leur bourse. Un soir, soupantchez le gouverneur , on parla du vin de Constance. M. de Tolback bm demanda si je n'en emportais pas en Europe. Je lui répondis naturellement que le désordre arrivé dans mon économie ne me permettait pas de bm cette emplette, à laquelle j'avais destiné une somme pour en foire présent à une personne à qui j'étais fort attaché. Il me dit qu'il voulait me tirer de cet embarras en me donnant une alverame de vin rouge ou blanc, ou toutes les deux à la fois si cela me fetsait plaisir. Je lui répondis qu'une seule snfflsait , et que je la présenterais de sa part â celui auquel je la destinais, a Non, ,dit-il, c'est vous à » qui je la donne, afin que vous vous souveniez de » mpi. Je ne vous demande , pour toute reconnais- » sance, que de m'écrire votre arrivée.» Il me l'envoya le lendemain. M. Bei^ , de son côté, à qui j'avais beaucoup parlé des honnêtetés que j'avais reçues de monsieur et de mademoiselle de Crémon , me dit qu'il se chargeait de ma reconnaissance, et qu'il leur enverrait de ma part vingt-qua- Ire bouteilles de vin de Constance.

VOYAGE A LILE DE FRANCE

Dans une situation où je manquais de font, je trouTais mon sort lieurenx d'avoir rencontré parmi des étrangers des hommes si obligeans.

J'arrêtai avec le capitaine de la Digue mon passage en France, à raison de six cents livides. Il devait partir quelques jours après. J'usai avec beaucoup de circonspection du crédit de M. Berg. Je me fis faire un habit uni et un peu de Unge ; c'était là tout l'équipage d'un officier qui revenait des Indes orientales : non-seulement j'avais perdu tous mes eflets , mais je me trouvais endetté de plus de quatorze cents livres.

A peine j'avais fait mes arrangemens , que le ^-aisseau Vuifricain vint mouiller au Cap; il venait y chercher des vivres ; il était parti de l'Ile de France vers la mi-janvier. Il nous apportait des nouvelles de V Indien : voici ce que nous en apprîmes.

Ce malheureux vaisseau avait perdu tous ses mâts dans la tempête ; et après avoir tenu la mer plus d'un mois, il était enfin retourné à l'Ile de France en si mauvais état qu'on l'avait désarmé. Il avait reçu des coups de mer par ses hauts , qui avaient mouillé une partie de sa cargaison, et inondé la sainte-barbe an point que les malles des passagers y flottaient. Un honnête homme, appelé M. de Moncherat , m'écrivait qu'il s'était chargé de visiter les miennes à leur arrivée, et qu'à l'exception de ce qui était dans ma chambre , il y avait eu peu de dommage.

On nous raconta un événement bien étrange arrivé sur Vlndien. Entre les mauvais sujets qui Tiennent à l'Ile de France, on y avait fait passer un homme de bonne maison, appelé M. de ***. Il avait aiJHwsiné en France son beau-frère. Dans la traversée y il eut une querelle avec le subrécargne de son vaisseau. En arrivant à terre , en plein jour ^ sor la place publique, sans antre formalité, il le perça de son épée, et lui en rompit la lame dans le eorps. Il s'enfuit dans les bois, d'où on le ramena en prison. Son procès fut fiiit, et il allait être condamné au supplice, lorsqu'on fit la nuit un trou an mnr de sa prison , par où il s'évada.

Cet événement était arrivé deux mois avant mon départ.

Pendant la tempête qu'essuya V Indien ^ le mât de misaine rompit, et tomba à la mer. On se hâtait d'en couper les cordages, lorsqu'on vit au milieu des lames un matelot accroché à la hune de ce mât flottant, n criait : Sauvez-moi ! sauvez-moi , je suis *^*. En effet, c'était ce misérable. Au retour de Vlndien à l'Ile de France, on le fit encore évader. M. de Tolback disait à ce sujet : « Qui doit » être pendu ne peut pas se noyer, n

On n'avait reçnancune nouvellede VAmiHè^ qui avait probablement péri.

Ce fut pour moi un grand bonheur de recevoir mes effets à la veille de mon départ, et de n'être plus sur Vlndien, qui probablement resterait longtemps à l'Ile de France.

La Digue différa son départ jusqu'au 2 mars. Je payai toute ma dépense avec mes lettres de cliange sur le trésor des colonies, à six mois de vue, et j'y perdis vingt-deux pour cent d'escompte.

Je pris congé du gouverneur et de M. Berg, qui me donna beaucoup de curiosités naturelles. Je lui avais fait part de quelques-unes des miennes. Mademoiselle Berg me donna trois perruches à tête grise, grosses conune des moineaux; elles venaient de Madagascar. Mon hôtesse me fit une provision de fruits, et me souhaita en pleurant, ainsi que sa famille , un heureux voyage.

Je quittai à regret de si bonnes gens, et ces jardins d'arbres fruitiers d'Europe, que je laissais an mois de mars chargés de fruit. J'avais cependant un grand plaisir à imaginer que j'allais les retrouver couverts de fleurs en £uro|)e, et que dans un an j'aurais eu deux étés sans hiver; mais ce qui vaut encore mieux que les beaux pays et les douces saisons, j'allais revoir ma patrie et mes amis.

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