DÉPART DU CAP; DESCRIPTION DE L' ASCENSION
Le 2 mars, à deux heures après midi, nous appareillâmes avec six vaisseaux de la flotte de Batavia; les six autres étaient partis il y avait quinze jours. Nous sortîmes par la deuxième ouverture de la baie, laissant l'Ile Robenà gauche. Nous dépassâmes bien vite les navires hollandais ; ils vont de compagnie jusqu'à la hauteur des Açores , où deux vaisseaux de guerre de leur nation les attendent pour les convoyer jusqu'en HoUande.
Les marins regardent le Cap comme le tiers du chemin de l'Ile de France en Europe; ils comptent un autre tiers du Cap au passage de la ligne inclusivement; le troisième est pour le reste de la route.
Huit jours après notre départ , pendant que nous étions sur le pont après diner dans une parfaite sécurité , on vit sortir une grande flamme de la cheminée de la cuisine; elle s'élevait jusqu'à la liauteur de l'écoute de misaine. Tout le monde courut sur l'avant. Ce ne fut qu'une terreur panique : un cuisinier maladroit avait répandu des graisses dans le foyer de sa cuisine. On conta à ce sujet que le feu ayant pris à la misaine du vaisseau le**"^, tonte la voilure de l'avant fut enflammée daas un instant. Les officiers et l'équipage avaient perdu
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la télé , el vinrenl en tiitiuilte avertir le capilaiiie. Il sortit de sa chambre, et leur dit froidemetit : Mesaniis, ce n'est rien; il n*y a qu'à arriver. En effet , la flamme, poussée eu avant par le vent arrière y s'amortit dès qu'il n'y eutplus de toile. Cet homme de sang-froid s'ap|)elait M. de Sunille. C'était un capitaine de la Compagnie, du plus grand mérite.
Nous eûmes constamment le vent du sud-est, et ane belle mer jusqu'à l'Ascension. Le 20 mars , nous étions par sa latitude, qui est do huit degrés sud, mais nous avions trop pris de l'est. Nous liV mes obligés de courir en longitude, notre intention étant d'y mouiller pour y |)écher de la tortue.
Ije 22 au matin, nous en eûmes la vue. On aperçoit cette lie de dix lieues, «pioiqu'elle n'ait guère qu'une lieue et demie de diamètre. On y distingue un morne pointu, appelé la Montagne verte. 1^ reste de Tile est formé de collines noires et rousses, et les parties des rochers vobiines de Limer étaient toutes blanches de la iicnte des oLscaux.
En approchant , le paysage devient bien plus affreux. Nous longeihnes la côte pour arriver au mouillage , qui est dans le nord-ouest. Nous aperçûmes, au pied de ces mornes noirs , comme les raines d'une ville immense. Ce sont des rochers fondus, qui ont coulé d'un ancien volcan; ils se sont nipandus dans la plaine et jusqu'à la mer , soiLs des formes très-bizarrès. Tout le rivage dans cette partie en est f(»rmé. Ce sont des pyramides, des grottes, des demi-voûtes , des culs-de-lampe; les flots se brisent contre ces anfractuosités : tantôt ils les couvrent et forment en retombant des nappes d'écume, tantôt trouvant des plateaux élevés, i)ercés de trous, ils les frappent en dessous, et jaillissent au-dessus en longs jets «l'eau ou en aigrettes. Ces rivages , noirs et blancs, étaient couverts d'oiseaux marins. Quantité de frégates nous entourèrent, et volaient dans nos manœuvres , où on les prenait à la main.
Nous mouillâmes le soir à l'entrée de la grande aase. Je descendis dans le canot avec les gens destinés à la pêche de la tortue. Le débarquement est au pied d'une masse de rochers que l'on aperçoit du mouillage à l'extrémité de l'anse sur la droite. Nous descendîmes sur un gros sable très-beau. Il est blanc, mêlé de grains rouges, jaunes, et de toutes les couleurs, comme ces grains d'anis appelés niignonelte. A quel(|ues pas de là , nous trouvâmes une petite grotte dans laquelle est une bouteille, ou les vaisseaux qui fiassent mettent des lettres. On casse la lH»uteille pour les lire, après quoi on les remet dans une autre.
Nous avançâmes environ cinquante pas, en pre-
nant sur la gauche derrière les roehen. Ù y i iâ une petite plaine, dont le sol se brisait sous nos pieds, comme s'il eût été glacé. J'y goûtai : c'était du sel , ce qui me parut étrange, n'y ayant pas d'apparence que la mer vienne jusque-là.
On ap[N)rtadu bois, la marmite, et la voile du canot , sur laquelle nos matelots se couchèrent en attendant la nuit. Ce n'est que sur les huit heures du soir que les tortues montent au rivage. Nos gens se reposaient tranquillement, lorsque l'un d'eux se leva en sursaut, en criant : En mort! voici un mort !... En effet, à une petite croix élevée sur un monceau de sable, nous vîmes qu'on y avait enterré quelqu'un. Cet homme s'était couché dessus saas y penser; aucun de nos matelots ne voulut rester là davantage : il follut , pour leiv complaire , avancer cent |MIS plus loin.
1^ lune se leva, el vint éclairer cette solitude. Sa lumière , qui rend les sites agréables plus touchans, remiait celui-cJ plus effroyable. Nous étions au pied d'un morne noir , au liant duquel on distinguait une grande croix que des marins y ont plantée. Devant nous la plaine était couverte de rochers, d'où s'élevaient une infinité de pointes de la liauteurd'un homme. La lune foLsait briller leurs sommets, blanchis de la fiente des oiseau». Ces tètes blanches sur ces corps noirs, dont les uns étaient debout et les autres inclinés, paraissaient comme des spectres errans sur des tomlieaux. Le plus profond silence n^gnait sur cette terre désolée; de temps à autre on entendait seulement le bruit de la mer sur la côte, ou le cri vague de quelque frégate, effrayée d'y voir des habitans.
Nous fûmes dans la grande anse attendre la tortue. Noas étions couchés sur le ventre, dans le plus grand silence. Au moindre bruit cet animal se retire. Enfln nous en vîmes sortir trois des flots ; on les distinguait comme des masses noires qui grimpaient lentement sur le sable du rivage. Nous courûmes à la première; mais notre impatience nous la fit manquer. Elle redescendit la pente, et se mit à la nage. La seconde était plus avancée, et ne put retourner sur ses pas. Nous la jetâmes sur le dos. Dans le reste de la nuit , et dans la même anse , nous en tournâmes plus de cinquante, dont quelques-unes pesaient cinq cents livres.
Le rivage était tout creusé de trous où elles pondent jusqu'à trois cents œufs, qu'elles recouvrent de sable , où le soleil les fait éclore. On tua une tortue , et on en fit du liouillon ; après quoi je fus me coucher dans la grotte où l'on met les lettres , afîn de jouir de l'abri du rocher, du bruit de la mer et de la mollesse du sable. J'avais chargé on matelot d'y porter mon sac de nuit; mais jamais
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il n*osa passer seul devant le lien où il avait va un tiomine enterré. Il n*y a rien à la fois de si liardi et de si superstitieux que les matelots.
Je dormis avec grand plaisir. A mon réveil , je troovai un scorpion et des cancrelas à l'entrée de ma caTerne. Je ne vis aux environs d'autres herbes qu'une espèce de thithymale. Son suc était bheiLX et très-acre : l'herbe et les animaux étaient d^nes du pays.
Je montai sur le flanc d'un des mornes , dont le »1 retentissait sous mes pieds. C'était une véritable cendre rousse et salée; c'est peut-être delà que provient la petite saline où nous avions passé la naît. Un fou vint s'abattre à quelques pas de moi. Je lui présentai ma canne; il la saisit de son bec sans prendre son vol. Ces oiseaux se laissaient prendre à la main, ainsi que toutes les espèces qui n'ont pas éprouvé la société de l'homme; ce qui prouve ip^U y a une sorte de bonté et de confiance naturelle à toutes les créatures envers les animaux ((a'îls ne croient pas mal&isans. Les oiseaux n'ont pis peur des bœufs.
Nos matelots tuèrent beaucoup de frégates pour kor enlever une petite portion de graisse qu'elles QDl vers le cou. Ils croient que c'est un spécifiipie . eoDtre la goutte, parce que cet oiseau est fort lé- 9r; mais la nature qui a attaché ce mal à notre ■Impérance n'en a pas mis le remède dans notre enauté.
Sur les dix heures du matin, la chaloupe vint emhwqoer les tortues. Comme la lame était grosse , dk mouilla an large, et avec une corde placée à terre cnvi-et-vient, elle les tira à elle l'une après l'autre. , Cette manoeuvre nous occupa toute la journée. ; Le soir, on remit à la mer les tortues qui nous teient inutiles. Quand elles sont long-temps sur le dos, les yeux leur deviennent rouges comme des cerises , et leur sortent de la tête. Il y en avait pioneors sur le rivage, que d'autres vaisseaux avaient laissé mourir dans cette situation. C'est une iv^ligence cruelle.