SUR LES VOYAGEURS ET LES VOYAGES
Il est d'usage de chercher au commenoement d'un livre à captiver la bienveillance d'on lectenr, qui souvent ne lit point la préfi9u:e. Il vaut mieox. ce me semble , attendre à la fin , an moment on il est prêt à porter son jugement. Il est impossible alors que le lecteur échappe , et ne hase pas attention aux excuses de l'auteur. Voici les miennes.
J'ai feit cet ouvrage aussi bien qu'il m'a été possible , et rien ne m'a manqqé pour lui donner tonte la perfection dont je suis capable. S'il est mal bit « ce n'est donc pas ma fkute ; car on n'a tort de mal taire que quand on peut foire mieux.
S'il y a des dé&uts dans le style, je serai trèsaise qu'on les relève : je m'en corrigerai. Depuis dix ans que je suis hors de ma patrie , j'oublie ma langue , et j'ai observé qu'il est souvent pins utile de bien parier que de bien penser , et même que de bien agir.
Mes conjectures et mes idées sur la nature sont des matériaux que je destine à un édifice considérable. En attendant que je poisse Télever, je les livre â la critique. Les bonnes censures sont comme ces dégels qui dissolvent les pierres tendres et durcissent les pierres de taille. Il ne me resterait qu'une bonne observation , quej^en ferais usage. On dit qu'un saint commença avec un seul moellon un bâtiment qui est devenu une magnifique abbaye. Il fit ce rouracle avec le t^nps ei la patience; mais je pourrais bien avoir perdn l'on et l'autre.
C'est assez parler de moi , passons à des étjeis plus importans.
Il est assez singulier qu'il n'y ait eu aucun voyage publié par ceux de nos écrivains qui se sont rendus les plus célèbres dans la littératore et la
VOYAGE A L'ILE DE FRANCE
philosophie. Il noos manqoe on inodèle dans un genre si intéressant , et il noos manquera longtemps, puisque MM. de Voltaire, d'Alembert, de BoffoQ et Rousseau ne nous Font pas donné. Montaigne et Montesquieu avaient écrit leurs voyages, qu'ils n'ont pas fait paraître. On ne peut pas dire qu'ils aient jugé sufGsamment connus les pays de TEurope on ils avaient été, puisqu'ils ont donné tant d'observations neuves sur nos mœurs» qui nous sont si fomilières. Je crois que ce genre, si peo traité , est rempli de grandes difficultés. Il faut des connaissances universelles, de l'ordre dans le plan , de la chaleur dans le style , de la sincérité ; et il faut parler de tout. Si quelque sujet est omis, Fouvrage est imparfait; si tout est dit, on est diffus et rintérét cesse.
Nous avons cependant des voyageurs estimables. Addisson me parait au premier rang; par malheur il n'est pas Français : Chardin a de la philosophie et des longueurs : l'abbé de Choisy sauve au lecteur les ennuis de la navigation ; il n'est qu'agréable : Tonmefort décrit savamment les monumens et les plantes de l'Archipel ; mais on voudrait voir un homme plus sensible sur les mines de la Grèce : La Hontan spécule et s'égare quelquefois dans les solitodes du Canada : Léry peint très-naïvement les mœurs des Brésiliens et ses aventures pcrson* neUes. De ces difTérens génies on en composerait un excellent ; mais chacun n'a que le sien; témoin ce marin qui écrivit sur un journal a qu'U avait 9 passé à quatre lieues de Ténériffe, dont les bail bilans lui parurent fort af^les. »
Il y a des voyageurs qui n ont qu'un objet , celui de r^ercher les monumens, les statues, les inscriptions, les médailles, etc. S'ils rencontrent quelque savant distingué, ils le prient d'inscrire MMi nom et une sentence sur leur album. Quoique cet usage soit louable, il conviendrait mieux, ce me semble, de s'enquérir des traits de probité, de vertu, de grandeur d'ame et du plus honnête homme de chaque lieu : un bon exemple vaut bien une belle maxime. Si j'eusse écrit mes voyages du nord , on eût vu sur mes tablettes les noms de Dolgorouki» de Munich , du palatîïi de Russie Czartorinski, de Duval, de Taubenheim, etc. J'aurais parlé aussi des monumens, surtput de ceux qui servent à l'utilité publique, comme l'arsenal de Beriin, le corps des Cadets de Pétersbourg , etc. Quant aux antiquités, j'avoue qu'elles me donnent des idées tristes. Je ne vois dans un arc de triomphe qu'une preuve de la faiblesse d'un homme : l'arc est resté, et le vaincjueur a disparu.
Je préfère un cep de vigne à une colonne, et j'aimerais mieux avoir enrichi ma patrie d'une
seule plante alimentaire, que du bouclier d'argent de Scipion.
A force de nous naturaliser avec lès arts, la nature nous devient étrangère ; nous sommes même si artificiels, que nous appelons les objets naturels des curiosités y et que nous cherchons les preuves de la Divinité dans des livres. On ne trouve dans ces livres (la révélation à part) que des réflexions vagues et des indications giénérales de l'ordre universel : cependant, pour montrer l'intelligence d'un artiste , il ne suffît pas d'indiquer son ouvrage, il fout le décomposer. La nature offt% des rapports si ingénieux , des intentions si bienveillantes , des scènes muettes si expressives et si peu aperçues, que qui pourrait en présenter un fai- » ble tableau à l'homme le plus inattentif, le ferait s'écrier : « Il y a quelqu'un ici ! »
L'art de rendre la nature est si nouveau , que les termes même n'en sont pas inventés. Essayez de faire la description d'une montagne de manière à la &ire reconnaître : quand vous aurez parlé de la base, des flancs et du sommet, vous aurez tout dit. Mais que de variété dans ces formes bombées , arrondies, allongées, aplaties, cavéés , etc. ! vous ne trouvez que des périphrases : c'est la même difficulté pour les plaines et les vaUons. Qu'on ait à décrire un palais , ce n'est plus le même embarras. On le rapporte à qn on à plusieurs des cinq ordres ; on le subdivise en soubassement, en corps principal, en entablement; et, dans chacune de ces masses, depuis le socle jusqu'à la corniche, il n'y a pas une moulure qui n'ait son nom.
n n'est donc pas étonnant que les voyageurs rendent si mal les objets naturels. S'ils vous dépeignent un pays, vous y voyez des villes, des fleuves et des montagnes; mais leurs descriptions sont arides comme des cartes de géographie : l'Indoustan ressemble à l'Europe ; la physionomie n'y est (tas. Parlent-ils d'une plante, ils en détaillent bien les fleurs, les feuilles, l'écorce, les racines; mais son port, son ensemble, son él^ance, sa rudesse ou sa grâce, c'est ce qu'aucun ne rend. Cependant la ressemblance d'un objet dépend de l'harnlonie de toutes ses parties, et vous auriez la mesure de tous les muscles d'un homme , que vous n'auriez pas son portrait.
Si les voyageurs, en rendant la nature, pèchent par défaut d'expressions , ils pèchent encore par excès de conjectures. J'ai cru fort long-temps, sur la foi des relations, que l'homme sauvage pouvait vivre dans les bois. Je n''ai pas trouvé nn seul fruit bon à manger dans ceux de Tlie de France; je lés ai goûtés tons, au risque de m'empoisooiHIr. Il y avait quelques graines d'un goût passable en
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petite quanlité ; et dans certaines saisons , on a en e&l pas ramassé pour le déjeuner d'un singe. Il n'y a que l'ognon dangcrenx d'une espèce de tiyaiphtta , encore croIl-Q sous l'ean dans la terre, et il n'est pas vraisemblable que Tboinme naturel l'eiU deviné là. Je crus au Cap que l'iiomme avait été mieux servi; j'y vis des buissons couverts de gros artichauts couleur de chair, qui étaient d'une dpretc insupportable. Dans les bois de la France et lie l'AIIeniagne, on ne trouve de mangeable que les falnès du liCire ci les Truils du cliâlai^ier , encore ce n'est que dans une conrie saison. On assure, il est vrai, que. dans ÏSiSX d'or des Gaules, nos ancêtres vivaient de gland ; mais le gland de nos dithies constipe. Il n'y a que celui du cMne vert qu'un puissedigtirer. Il est très-rare en France, et ii n'est commun qu'en Italie d'où nous est venue aussi cette tradition. Un peu d'iibtoire naturelle servirait ù écrire l'histoue des hommes.
On ne trouve dans les (bréts do nord qne les piinimesde sapin, dont les écureuilss'accomniodent fort bien; il est Ibrt douteux que les hommes pussent eu vivre. La nature aurait traité bien mal le roi des animaux, puisque la table est mise pour tons, excepté ponr lui, si elle ne loi avait pas donné une raison universelle qoi lireparli de tout, et la sociabilité, sans laquelle ses forces ne sauraient servir sa raison. Ainsi, d'une seule observation naturelle on peut prouver, 1" que le plus slupide des paysans est supérieur au [dus intelligent des animaux , qu'on ne dressera jamais à semer et ù lalmurer de lui-même; 2" que l'homme est né pour la société , hors de laquelle il ne pourrait vivre; 3" qne la société doit, âson tour, à tons ses membres, une subsistance qu'ils ne peuvent attendre que d'elle.
Les voyageure piclicnt encore par un autre excès; ils mettent presijue toujours le bonheur hors de leur patrie. Ils font des descriptions si agréables des pays éurangers , qu'on en est toute la vie de mauvaise humeur contre le sien.
Si je l'oM dire , la nature parait avoir tout compensé ; et je ne sais lequel est préférable d' un climat très-chaud ou d'tui climat très-froid. Celui-ci est plus sain; d'ailleurs, le froid est une douletir dont on peut se garantir, et la clialeiir une incommodité qu'on ne saurait éviter. Pendant six mois , J'ai vu le paysage blanc à Pétersbourg; pendant six mois, je l'ai vu noir à l'Ile de France; joignez-y les insectes si dévorans, les ouragans qui renversent tout, el choisissez. Il est vrai qu'aux Indes, les arlres mit toujours des feuilles, que les vergers ■ipportcnl sans être grcrfés, et que les oiseaux wil tie belles couleurs.
Mail J'iimo mieoi aoln! lutuR , >'iH trniu, iKHAcun.DMiCTcrdnni Un rowignol qu'on perroquet, LcMnUmoitqae le caquet; El mAme Je pi^fere aii»K L'udnir de 11 r«e«l du Uirm A l'ambre que la main da Hore neoieille aux rlvn du Dialin.
On doit compter aussi ponr on fnai inconvénient le spectacle d'une société m ~ que la vue d'un seul miséraUe pent a le bonheur. l'eut-on penser sans frémir que rAfiiqne, l'Amérique et presque toute l'Ane amt dans l'esclavage? Dansl'Indouslan, oo ne bha^ te peuple qu'à coups de rotin , de sorte qu'on en a appelé le t^lon le roi des ludet; en Chine même , ce pays si vanté, la plupart des panitiont de simple police sont corporelles. Chez rvMS. les lois ont on peu plus respe(^ les hommes. D'ailleurs, quelque ruderi que soient nos climats, la nature la plus sauvage m'y plaît toujours par un cma. Il est des sitesioucliansjusquedanslesrochersdela pauvre Finlande. J'y ai vu des élés plus beaux que ceux des tropiques, des jours sans nuits, des lacs si rouverts de cygnes, de canards, de bécasses, de pluviei's, etc., qu'on eill dit qne les oiseaux de toutes les rivières s'y étaient rendus pour j bin leurs nids. Des flancs des rochers tout brillans de mousses pourprées, et des tapis rouges du kioucia ' , s'élevaient de grands bouleaiix dont les feuillages verts, souples et odorans se mariaieni aux pyramides sombres des sapins, et odraient à la fuis des retraites â l'amour et à la pbilosopliie. Au fond d'un petit vallon, sur une liàèrede pré, loin de l'envie, était l'Iiéritage d'un bon gentilhomme dont lien ne troublait le repos que le broit d'un torrent que l'ccil voyait avec plaisb- bondir et écumer sur la croupe noire d'une roche voisine. Il est vrai qu'eu hiver la verdure et les oiseaux disparaissent. l.e vent, la neige, le grésil, les frimas , entourent et secouent la petite maison; mak l'hospitalité est dedans. On se visite de quinze lieues, et l'arrivée d'un ami est una (ête de huit jours : on boit au bruit des cors et des timbales la santé du convive, des princes et des dames*. Les vieillards, auprès du poêle, fument et parient des anciennes guerres; les gardons , en boites , dan-
' Plante rampante d'un beau vert, dml ta leuOe ■ »— nJiiii t cdle du liai). Elle donne un petil frnil rooge qol cH os ■>■ ti«corbulique.
' Lm [fuuoeB ion t de en partie» , et H at ^uM qt^MOMS' pa^nanl In homme» 1 la Kuerre , eue* |*Mdgnl k ICH« pbW ■in. Od uc traiive puml alllnm de ploi parii em^ki ik l'aiulliil coi^uiiale. l'f al \u âa tCmoiei de gteéraux qui a*aieiii luiri leon niarii 1 l'aiméedepuli le proalcr^Mlc
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seul aa son d'un fifre oa d'un tambour autour de la jeune Finlandaise en pelisse, qui parait comme Pailas au milieu de la jeunesse de Sparte.
Si les organes y semblent rudes, les cœurs y sont sensibles. On parle d'aimer, de plaire, de la France et de Paris surtout; car Paris est la capitale de toutes les femmes. C'est là que la Russe , la Polonaise et l'Italienne viennent apprendre Tart de ^uremer les hommes avec des rubans et des blondes ; c'est là que règne la Parisienne à l'humear folle, aux grâces toujours nouvelles. Elle voit l'Anglais mettre à ses genoux son or et sa mélancolie, tandis que, du sein des arts, elle prépare en riant la guirlande qui enchaîne par les plaisirs tons les peuples de l'Europe.
Je préférerais Paris à toutes les villes , non pas à cause dé ses fêtes, mais parce que le peuple y est bon , et qu'on y vit en liberté. Que m'importent ses carrosses , ses hôtels , son bruit, sa foule , ses jeux, ses repas, ses visites, ses amitiés si promptes et si vaines? Des plaisirs si nombreux mettent le bonheur en surface et la jouissance en observation. La vie ne doit pas être un spectacle. Ce n'est qu'à la campagne qu'on jouit des biens du cceur , de soi-même, de sa femme , de ses enlans, de ses amis. En tout la campagne me semble préférable aux villes : l'air y est pur, la vue riante, le marcher doux , le vivre facile , les mœurs simples et les hommes meilleurs. Les passions s'y développent sans nuire à personne. Celui qui aime la liberté n'y dépend que du ciel ; l'avare en reçoit des présens toujours renouvelés, le guerrier s'y livre à la cliasse , le voluptueux y place ses jardins, et le philosophe y trouve à méditer sans sortir de chez lui. Où trouvera-t-il un animal plus utile que le bœuf, plus noble que le cheval et plus aimable que le chien ? Apporte-t-on des Indes une plante plus nécessaire que le blé et aussi gracieuse que la vigne?
Je préférerais, de toutes les campagnes, celle de mon pays, non pas parce qu'elle est belle, mais parce que j'y ai été élevé. Il est dans le lieu natal un attrait caché , je ne sais quoi d'attendrissant , qu'aucune fortune ne saurait donner et qu'aucun pays ne peut rendre. Où sont ces jeux du premier âge, ces jours si pleins, sans prévoyance et sans aunertume? La prise d'un oiseau me comblait de joie. Que j'avais de plaisir à caresser une perdrix, à recevoir ses coups de bec , à sentir dans mes mains palpiter son cœur et frissonner ses plumes ! Heorenx qui revoit les lieux où tout fut aimé , où toqC parut aimable, et la prairie, où il courut, et le verger qu'il ravagea ! Plus lieureux qui ne vous a jamais quitté, toit paternel, asile saint! Que de
voyageurs reviennent sans trouver de retraite ! De leurs amis , les nns sont morts , les autres éloignés; une famille est dispersée; des protecteurs... Mais la vie n'est qu'un petit voyage, et l'âge de l'honmie un jour rapide. J'en veux oublier les orages pour ne me ressouvenir que des services , des vertus et de la constance de mes amis. Peut-être ces lettres conserveront leurs noms, et les feront survivreà ma reconnaissance ! Peut-être iront-elles jusqu'à vous bons Hollandais du Cap! Pour toi. Nègre infortuné, qui pleures sur les rochers de Maurice, si ma main , qui ne peut essuyer tes larmes, en foit verser de regret et de repentir à tes tyrans, je n'ai plus rien à demander aux Indes , j'y ai fiiil fortune !
A Pari», ce 4 •'janvier iTT^i.