LETTRE XXVI
CONJECTURES SUR L'aNTIQUITÉ DU SOL DE l' AS- CENSION , DE l'île de FRANCE , DU CAP DE BOKXE-ESPÉRANCE ET DE l'EUROPE.
Pendant que nos matelots travaillaient à embarijDer les tortues , je fus m'asseoir dans une des car vîtes de ces rochers dont la plaine est couverte : à h vue de ce désordre effroyable, je fis quelque réflexJons.
Si ees mines , me disais-je, étaient celles d'ime
Bernardin.
ville, que de mémoires nous aurions sur ceux qui l'ont bâtie et sur ceux qui l'ont ruinée ! Il n'y a point de colonne en Europe qui n'ait son lustorien.
Pourquoi faut-il que nous , qui savons tant de choses , ne sachions ni d'où nous venons , ni où nous sommes! Tous les savans conviennent de l'origine et delà durée deBabylone, qui n'a plus d'habitans ; et personne n'est d'accord sur la nature et l'antiquité du globe , qui est la patrie de tous les hommes. Les uns le forment par le feu, les autres par l'eau ; ceux-ci par les lois du mouvement , ceux-là par celles de la cristallisation. Les peuples d'occident croient qu'il n'a pas six mille ans, ceux de l'orient disent qu'il est éternel.
Il est probable qu'il n'y aurait qu'un système, si le reste de la terre ressemblait à cette lie. Ces pierres pouces, 'ces collines de cendre, ces rocs fondus qui ont bouillonné comme du mâchefer , prouvent évidemment qu'elle doit son origine à un volcan : mais combien y a-t-il d'années que son explosion s'est faite?
Il me semble que si ce temps était fort reculé , ces monceaux de cendres ne seraient pas en pyramides : la pluie les etU affaissés. Les angles et les contours de ces roches ne seraient pas aigus et tranchans , parce qu'une longue action de l'atmosphère détruit les parties saillantes des corps : des statues de marbre, taillées par les Grecs, sont redevenues à l'air des blocs informes.
Serait-il donc si diflicile de juger de l'ancienneté d'un corps par son dépérissement, puisqu'on juge bien de l'antiquité d'une médaille par sa rouille ? Un vieux rocher n'est-il pas une médaille de la terre frappée par le temps ?
D'ailleurs, si cette île était fort ancienne, ces blocs de pierre qui sont à la sur&ce de la terre s'y seraient ensevelis par leur propre poids; c'est un effet lent , mais sûr de la pesanteur. Les piles de boulets et les canons posés sur le sol des arsenaux s'y enterrent en peu d'années. I^ plupart des monumens de la Grèce et de l'Italie se sont enfoncés au-dessus de leur soubassement. Quelques-uns même ont tout-â-fait disparu.
Si donc je pouvais savoir combien un corps dont la forme et la pesanteur est connue doit mettre de temps à s'enfoncer dans un terrain dont on connaît la résistance, j'aurais un rapport qui me ferait trouver celui que je cherche. Le calcul sera facile quand les expériences seront faites; eu attendant, je puis croire raisonnablement que cette lie est très-moderne.
J'en puis penser autant de l'Ile de France; mais comme ses montagnes pointues ont déjà des croupes, comme ses rochers sont enfoncés au tiers ou
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an quart en terre , et que leurs angles sont uu peu émonssés, je suis persuadé que sa date remonte plusieurs siècles an delà.
Le cap de Bonne-Espérance me parait beaucoup plus ancien. Les rochers qui se sont détachés du sommet des montagnes sont au Cap tout-à-feit en* foncés dans la terre, où on les retrouve en creusant. Les montagnes ont toutes à leur pied des talus fort élevés, formés par les débris de leurs parties supérieures. Ces débris en ont été détachés par une longue action de l'atmosphère; ce qui est si ▼rai , qu'ils sont en plus grande quantité aux endroits où les vents ont coutume de souffler. Je l'ai observé sur la montagne de la Table, dont la partie opposée au vent de sud-est est bien plus en talus que celle qui regarde la ville.
J'ai remarqué encore sur la montagne de la Ta. ble des pierres isolées de la grosseur d'un tonneau, dont les angles étaient bien arrondis. Leurs fragmens même n'ont plus d'arêtes vives ; ils forment un gravier blanc et lisse , semblable à des amandes aplaties. Ces pierres sont fort dures, et ressemblent, pour la cpuleur et le grain , à des tablettes de porcelaine usées.
Le dépérissement de ces corps annonce une assez grande antiquité; cependant je n'ai pas trouvé sur la Table que la couche de terre végétale eût plus de deux pouces de profondeur, quoique les plantes y soient communes; en beaucoup d'endroits même le roc est nu. Il n'y a donc pas un grand nombre de siècles que les végétaux y croissent. Toutefois on n'en peut rien conclure , parce que le sommet n'étant ni de sable ni de pierre poreuse, mais une espèce de caillou blanc, poli et dur, les semences des plantes y auront été longtemps portées par les vents avant d'y pouvoir germer.
La couche végétale dans les plaines est beaucoup plus épaisse; mais on n'en pourrait rien conclure pour l'antiquité du sol , parce que quand cette couche y est considérable, elle peut y avoir été apportée des montagnes voisines par les pluies, ou avoir été entraînée plus loin quand elle y est rare.
' S'il existait en Europe une montagne élevée , isolée, et dont le sommet fût aplati comme celui de la Table, sans être comme lui d'une matière contraire à la végétation, on pourrait comparer l'épaisseur de sa terre végétale à celle d'un terrain nouveau et pareillement isolé, par exemple à la croûte de quelques-unes de ces lies qui depuis cent ans se sont formées à Fembouchuire de la Loire.
En attendant l'expérience, je présume que l'Europe est plus ancienne que la terre du Cap, parce que le sommet de ses montagnes a moins d'escar-
pement , que leurs flancs ont une pente plus dooce» et que les rochers qui sont encore à la surface de la terre sont écornés et arrondis.
U ne s'agit point id des rochers qui paraiasent sur le flanc des montagnes que la mer, les torrens on le débordement des rivières ont escarpées, ni des pierres que les pluies mettent à découvert dîans les plaines dont elles entraînent la terre, et encore moins des cailloux des champs que la diarrue couvre et découvre chaque année; mais de œaxqui, par leur masse et leur situation, n'obéissent qu'aux seules lois de la pesanteur. Je n'en ai vu aoGon de cette espèce dans les plaines de la Russie et de la Pologne. La Finlande est pavée de rodiers, mais ils sont d'une conûguration toute différeoie; ce sont des collines et des vallons entiers de roc vif; c'est en quelque sorte la terre qui est pétrifiée. Cependant, comme les sapins croisBent sur les croupes de ces collines, il parait qu'elles sont depuis long-temps à l'air, qui les décompose. Il parait même que, sous une température moins firoîde, cette décomposition se serait acoélâ^ée bien plus vite; mais la neige les met pendant six mois à couvert de l'action de l'atmosphère, et le froid qui durcit la terre retarde l'effet de leur pesanteur.
L'espèce de roche que je cnns propre aux expériences est celle des environs de Fontainebleau. Ce sont de grosses masses de grés, arrondies, détachées les unes des autres. Quelques-unes aont ensevelies dans le sol à moitié ou aux deux tien, d'autres sont empilées à la surfoce, comme ^^^wnit de pierre à bâtir. Ce sont probablement les sommets de quelque montagne pierreuse, qui n'ont pas tout-à-Êût disparu. Il est probable que chaque siècle achève de les enfoncer dans le sol , et qu'il y en avait beaucoup plus il y a deux mille ans. L'action des élémens et de la pesanteur tend à arrondir le globe. Un jour, les montagnes de rEurope auront beaucoup moins de pente; un jour, la mer aura dissous les rochers des côtes où elle se brise aujourd'hui, comme elle a détruit ceux de Carybde et de Scylla.
J'ouvris ensuite un livre d'histoire pour me dissiper. Je tombai sur un endroit où l'auteur dit de quelques familles européennes, que leur origine 9e perd dans la nuit du temps, comme si leun ancêtres étaient nés avant le soleil. H parlait ailleurs des peuples du nord comme des Cabricateurs du genre humain , officina gentium : ce déluge de barbares, dit-il, que le nord ne pouvait plus contenir.
J'ai vécu quelque temps dans le nord, où j'ai parcouru plus de huit cents lieues, et je ne me rappelle pas y avoir vu aucun monument ancien.
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lOS
Ccpcartant les sociétés nombreuses laissenl des cncet durables; et, depuis le petit clocher d'un ▼iUage, jusqu'aux pyramides d'£g) pte, toute terre qui lot cultivée porte des témoignages de Tindustrie humaine. Les champs de la Grèce et de Tltalie sont couverts de ruines antiques; pourquoi n'en trouTe-t-on pas en Russie et en Pologne? C'est que les hommes ne se multiplient qu'avec les fruits de la terre; c'est que le noid de l'Europe élaît inculte lorsque le midi était couvert de moi^ SQos, de vignobles et d'oliviers '. Ces peuples, dans l'abondance , élevèrent des autels à tous les biens. Cérès, Pomone, Bacchus, Flore, Paies, les Zéphirs, les N3fmphes, etc., tout ce qui était plaisir fat divinité. La jeune fille offrait des colombes % des guirlandes aux grâces, et priait * dk b» donner un mari fidèle. La religion kfiiii séparée de la nature; et comme la cfc—najmanea était dwnloai les cœurs, la terre, sooa on eld Avorabla, seeHnraild'autds. On vit dans chaque verger le dieu des jardins, Neptune mr tons les rivages, l'Amour dans Ions les bosqoets : les Naïades eurent des grottes, las Mosea te portiques. Minerve des péristyles; l'obélisqiie de Dîne parut dans les taillis, et le temple de Yénos éleva sa coupole au-dessus des forêts.
Mais lorsqu'un habitant de ces belles contrées fat obligé de chercher an nord une nouvelle pairie, lorsqu'il eut pénétré avec sa ftmaiile malheurooae sons l'ourse glacée, dieux! quel fut son effcoi aux approches de l'hiver! Le soleil paraissait à peine au-dessus de l'horizon, son disque était range et ténébreux. Le soufîQe des vents faisait édater le trooc des sapins; les fontaines se figenent, et les fleuves s'étaient arrêtés. Une neige ^MBsse couvrait les prés, les bois et les lacs. Les piaotca, les graines, les sources, tout ce qui soudemia vie était mort On ne pouvait même ni respirer, ni toudier à rien, car la mort était dans rair, et la douleur sortait de tous les corps. Ah ! quand œt infortuné entendit les cris de ses enfans que le dimat dévorait , quand il vit sur leurs joues les tannes se vitrifier, et leurs bras tendus vers lui se roidir... qu'il eut d'horreur de ces retraites fonasles! Osa-tril espérer une postérité de la nature, el des moissons de ces campagnes de fer! Sa main dot frémir d'ouvrir un sol qui tuait ses habitans. n ne lui resta que de joindre sa misère à celle d^matroopean, decherdieraveclui la mousse des arbres, et d'errer sur une terre on le repos coûtait ta rie. Seulement il s'y creusa des tanières, et si
* vofo la note première.
' VofeilaBoleieooode.
dans la suite on vit du sein de ces neiges sortir quelque monument, sans doute ce fut un tombeau.
Il est probable que le nord de l'Europe ne se peupla que lorsque le midi loi-même fut abandonné. Les Grecs, si souvent tourmentés par leurs tyrans, préférèrent enfin la liberté à la beauté du ciel. Une partie d'entre eux tran^rta en Hongrie, en Bohême, en Pologne et en Russie les arts par lesquels l'homme surmonte les élémens, et, seul de tous les animaux , peut vivre dans tous les climats. Depuis la Morée jusqu'à Archangel, sur une largeur de plus de cinq cents lieues, on ne parie que la langue esdavone, dont les mots et les lettres même dérivent du grec. Les nations du nord doivent donc leur origine aux Grecs; elles ont dû rentrer dans la barbarie, en sortir tard , et ne développer leur puissance que sous une bonne législation. Pierre I" a jeté les fondemens de leur grandeur moderne, et aujourd'hui une grande impératrice leur donne des lois dignes de l'Aréopage.
LETTRE XXVn.
OMBBVATIONS SUR l' ASCENSION. DÉPART. AR- RIVÉE EN FRANCE.
Mes réfleadons sur l'Ascension m'avaient mené assez loin ; c'est qu'on jouit des objets agréables, et que les tristes font réfléchir. Aussi l'homme heureux ne raisonne guère; il n'y a que celui qui souffre, qui médite, pour trouver au moins des rapports utiles dans les maux qui l'environnent. U est si vrai que la nature a &it du plaisir le ressort de l'homme, que quand elle n'a pu le placer dans son cceur, elle l'a mis dans sa tête.
Quoique l'Ascension soit sans terre et sans eau, elle ne tient point sur le globe une place inutile. La tortue y trouve, trois mois de l'année , à faire ses pontes loin du bruit. C'est un animal solitaire qui fuit les rivages fréquentés. Un vaisseau qui mouille ici pendant vingt-quatre heures la chasse de la baie pendant plusieurs jours; et s'il tire du canon, eUe ne reparaît pas de plusieurs semaines. Les frégates et les fous ont plus de fomiliarité, parce qu'ils ont moins d'expérience; mais sur les côtes habitées ils choisissent les pics les plus inaccessibles, et ne se laissent point approcher. L'Ascension est pour eux une république : les mœurs primitives s'y conservent, et l'espèce s'y multiplie, parce qu'aucun tyran n'y peut vivre. Sans doute la mère commune des êtres a voulu qu'il existât des saMes stériles au milieu de la mer, des terres désolées, mais protégées par les élémens, comme des
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lîeax de refoge et des asiles sacrés où les animaux pussent goûter des biens qui ne leiu* sont pas moins cliers qu'aux liommes, le repos et la liberté.
Cette Ile a encore sa franchise naturelle, que de si belles contrées ont perdue. Quoique située entre l'Afrique et rAmérique, elle a échappé à l'esclavage qui a flétri ces deux vastes contii^ens. Elle est commune à toutes les nations, et n'appartient à aucune. Il est rare cependant d'y voir mouU- 1er d'autres vaisseaux que des Anglais et des Français, qui s'y arrêtent en revenant des Indes. Les Hollandais, qui relâchent au Cap, n'ont pas besoin de chercher de nouveaux vivres.
L'air de l'Ascension est très-pur. J'y ai couché deux nuits à l'air, saas couverture : j'y ai vu tomber de la pluie, et les nuages s'arrêter au sommet de la Montagne verte, qui ne m'a paru guère plus élevée que Montmartre. C'est sans doute un effet de l'attraction , qui est plus sensible sur la mer que sur la terre.
Lorsqu'on débarque dans cette tle quelque matelot scorbutique , on le couvre de sable , et il éprouve un soulagement très-prompt. Quoique je me portasse bien , je me tins quelque temps les jambes dans cette espèce de bain sec, et j'éprouvai, pendant plusieurs jours, une agitation extraordinaire dans mon sang; je n'en sais pas trop la raison. Je crois cependant que ce sable n'étant formé que de parties calcaires , il aspire sur la peau où il s'attache les humeurs internes; à peu près comme ces pierres absorbantes que l'on pose sur les piqûres des bétes vaiimeuses, en tirent le venin. II serait à souhaiter que quelque habile médecin essayât sur d'autres maladies un remède que le seul instinct a appris aux matelots scorbutiques.
Nous passâmes encore cette nuit à terre. A dix heures du soir, je fus me baigner dans une petite anse, qui est entre la grande et le débarquement. Elle est entourée d'une chaîne de rochers en demicercle. Au fond de cette anse , le sable est élevé de plus de quinze pieds, et va en pente jusqu'à la mer. A l'entrée, il y a plusieurs bancs de rochers à Heur d'eau. La mer, qui était fort agitée, s'y brisait avec un bruit terrible, et venait se développer bien avant dans la petite baie. Je me tenais accroché aux angles des rochers, et les vagues en roulant venaient me passer quelquefois jusque sur la tête.
Le 24 au matin , la barre se trouva très-grosse. La Digue mit son pavillon , et nous fit signal de départ. Il n'était plus possible à la chaloupe de mettre -â terre au lieu ordinaire du débarquement. Elle fut prendre dans la baie une douzaine de tor-
tues qu'on avait réservées, et revint ensuite mouiller un grappin à une demi-|M)rtée de fuifl du lieu où nous étions. Les matelots les plus vigoureux se mirent tout nus; et profitant de l'instant où la lame quittait le rivage, ils portaient en courant les effets et les passagers.
Tamis hst remarquer à l'ofScier qu'elle était suffisamment chargée. Il restait vingt hommes à terre, il y en avait autant sur son bord. Il voulut épargner au canot un second voyage : on continua d'embarquer. Sur ces entrefaites , une lame monstrueuse, soulevant la chaloupe, fit casser son grappin, et lu jeta sur le sable. Huit ou dix liommes qui étaient dans l'eau jusqu'à la ceinture pensèrent en êUre écrasés. Si elle était venue en travers, elle était perdue : heureusement elle s'échoua sur l'arrière. Deux ou trois vagues consécutives la matèrent presciue debout; et, dans ce mouvement , elle embarqua de son avant une grande quantité d'eau : la frayeur prit à plusieurs passagers qui étaient dessus , ils se jetèrent à la mer et pensèrent se noyer; enfin, tous nos matelots réunis fiûsant effort tous à la fois , parvinrent à la remettre à flot.
Le canot revint quelque temps après embarquer ce qui était resté; peu s'en fallut que le même accident ne lui arrivât.
Si ce double malheur fût survenu, nous eussions été fort à plaindre : le vaisseau eût continué sa route, et nous n'eussions trouvé ni eau ni bois dans cette lie. On prétend cependant qu'il se trouve quelques flaques d'eau dans les rochers au pied de la Montagne verte. On assure qu'il y a aussi des cabris fort maigres, qui y vivent d'une espèce de cliiendent. On y avait p4anté des cocotiers, qui n'y ont pas réussi. Il est probable que ces cabris afÊamés en auront mangé les germes.
J'observai à l'Ascension que la partie du sud-est était toute formée de laves, et celle du nord-ouest de collines de cendres, d'où je conclus que les vents étaient au sud-est lorsque ce volcan sortit de la mer, et qu'ils soufflaient lentement, sans quoi ils auraient dispersé les cendres de ces mornes au lieu de les rassembler. J'en présumai aussi que le foyer des volcans n'était point allumé par les révolutions de l'atmosphère , et que les orages de la terre étaient indépendaus de ceux de l'air.
Ils paraîtraient plutôt dépendre des eaux. De tous les volcans que je connais, il n'y en a pas un qui ne soit dans le voisinage de la mer, on d'un grand lac. J'ai fait autrefois cette observation en cherchant à expliquer leur cause. Elle fut le résultat de mon opinion, qui pourrait être bonne, puisqu'elle est confirmée par la nature.
• J'ai trouvé sur les rochers de l'Ascension l'i
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ICKi
pèee d'haiUv appelée la feuille. Le sable, comme je Tai dit, if est formé que de débrisde madrépores et de coqoiUes, dans lesquels je recoraiosqoelqaes pétoncles, de petits boccins et le mantean-docal. Noos primes an pied des rodierSy des requins et des bourses de tontes les couleurs. îl y a aussi des carangnes, et entre autres des morènes, espèce de serpent marin qu'on dit être un excellent poisson; ses arêtes sont Menés.
Nous appareillâmes le même jour 24 mars, ^ cinq heures du soir. Nous vécûmes de tortues près d'un mois. On les conserva vivantes tout ce tempslà, en les mettant tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos, et on les arrosait d'eau de mer plusieurs fois par jour.
La chair de tortue est une bonne nourriture, mais on s'en lasse bien vite. Celte chair est toujours dure, et les œu& sont d'un goût très-médiocre.
Noos repassâmes la ligue avec des calmes et quelques orages. Les courons portaient sensiblement an nord : il y a apparence que c'étaient des contre -courans du courant général du nord. Plus d'une fois ils nous firent faire, sans vent, dix lieues en vingt-quatre lieures. Le 28 avril , nous vîmes une éclipse de lune , dont le milieu à onze heures de nuit; nous étions par le 32' degré de latitude nord. Nous éprouvâmes à cette hauteur plusieurs jours de calme. On prétend que ces calmes sont comme autant de limites entre différens règnes de vents. Depuis le 28' degré nord jusqu'au 32', nous troavâmes la mer couverte d'une plante marine appelée grappe-de-raisin : elle était remplie de petits crabes et de frai de poisson. Cest peut-être un moyen dont la nature se sert pour peupler les rivages des lies d'animaux qui ne pourraient s'y transporter autrement; les poissons des côtes ne se rencontrent jamais en pleine mer.
Nous avions vu avec une grande joie l'étoile polaire reparaître sur l'horizon; et chaque nuit nous la voyions s'élever avec un nouveau plaisir. Cette vue me rendait les promenades de nuit très-agréa- Ues. Un soir, à dix heures, comme je me promenais sur le gaillard d'arrière , je vis le contre-maître parier avec lieaucoup d'agitation à l'oflîcier de quart. Celui-ci fit alliuner une lanterne , et le suivit sur le gaillard d'avant. Je m'y acheminai comme eux. Nous ne fûmes pas peu étonnés de voir sortir de l'écoutille un torrent de fumée noire et épaisse. Les matelots de quart étaient couchés tranquillement sur une voile en avant dn mât de misaine, et quand on lèsent appelés, ils furent saisis de frayeur. J^s plus hardis descendirent par l'écootillc avec la lanterne, en criant que nous étions perdus. Nous
nous occupâmes à cherdier des seaux de tous côtés, mais nous n'en trouvâmes pas un seuL Les ans voulaient sonner la docîie pour appeler tout le monde, d'autres voulaient faire jouer la pompe de Favant pour en porter l'eau, à tout hasard , dans l'entrepont.
Nous étions tous rangés , la tête laissée , autour de l'écoutille, en attendant notre arrêt. La fumée redoublait, et nous vîmes même briller de la flanune. Dans le moment, une voix sortit de cet abîme, et nous dit que c'était le feu' qui avait pris à du |x)is qu'on avait mis sédier dans le four. Cet instant d'inquiétude nous parut un siècle. Triste condition des marins! au milieu du plus beam temps, dans la sécurité la plus parfoite, au moment de revoir la patrie, un misérable accident pouvait nous faire périr du genre de mort le plus effroyable.
Le i6 mai, on exerça les matelots à tirer au blanc, sur une bouteille suspendue à l'extrémité de la grande vergue : on essaya les canons; nous en avions cinq. Cet exercice militaire se disait dans la crainte d'être attaqués par les Saltins. Heureusement nous n'en vîmes point. Nous avions de si mauvais fusils , qu'à la première dédiarge l'un d'eux creva près de moi , dans la main d'un matelot , et le blessa dangereusement.
Le i 7 , j'aperçus en plein midi , sur la mer, une longue bande verdâtre dirigée nord et sud. Elle était immobile ; elle avait près d'une demi-lieue de longueur. Le vaisseau passa à son extrémité sud : la mer n'y était point liouleuse. J'appelai le capitaine , qui jugea , ainsi que ses ofllciers , que c'était un haut fond : il n'est pas niarf[ué sur les cartes. Nous étions par la hauteur des Açores.
Le 20 mai , nous trouvâmes im vaisseau anglais allant en Amérique. Il nous apprit que nous étions par les 23 degrés de longitude , ce qui nous mettait i40 lieues plus â l'ouest que nous ne croyions.
Le 22 mai, par les 46 degrés 45 mimites-de latitude nord , nous cnlmes voir un récif où la mer brisait. Comme il feisait calme, on mit le canot à la mer. C'était un banc d*écunie formé par des lits de marée. Deux heures après , nous trouvâmes un mât de hune garni de tous ses agrès. On crut le reconnaître pour appartenir à un vaisseau anglais que la tempête avait obligé de couper ses mâts. Nous l'embarquâmes avec plaisir , car nous manquions de Yms à brûler, et , qui pis est , de vivres. Depuis huit jours on ne faisait plus qu'un repas en vingt-quatre heures.
Pendant plusieurs jours le cieJ fut co<ivert à midi, de sorte que nous Ignorions notre latitude.
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Le 28, il s'éleva un très-gros temps : le vaisseau tint la cape sons ses basses voiles. A onze heures da matin, nous aperçûmes un petit navire devant nous. Nous gouvernâmes sur lui , et nous le rangeâmes sous le vent. Il y avait sur son bord sept hommes qui pompaient de toutes leurs forces : i*eau sortait de tous les dalots de son pont. Nous roulions l'un et l'autre panne sur panne, et, dans quelques arrivées, les lames pensèrent le jeter sur nos lisses. Le patron, eu bonnet rouge, nous cria, dans son porte-voix, qu'il était parti de Bordeaux depuis vingt-quatre heures, qu'il allait en Irlande, et il se hâta de s'éloigner. On jugea que c'était un contrebandier, la coutume élant sur mer, comme sur terre, d'avoir mauvaise opinion des gens qui sont en mauvais ordre.
Vers une heure après midi le vent s'apaisa : les nuages se partagèrent en deux longues bandes , et le soleil parut. On appareilla toutes les voiles ; on plaça des matelots en sentinelle sur les barres du perroquet, et on mit le Cap au nord-est pour tâcher d'avoir connaissance de terre avant le soir.
A quatre heures nous vîmes un petit chasse-marée : on le questionna ; il ne put rien nous répondre ; le mauvais temps l'avait mis hors de route. A cinq heures on cria terre l terre à bobard ! Nous courûmes aussitôt siu* le gaillard d'avant; quelques* uns grimpèrent dans les haubans. Nous vîmes distinctement, à l'horizon, des rochers qui blanchissaient : on assura que c'étaient les rochers de Peunemarck. Nous mimes, le soir, en travers, et nous fîmes des bords toute la nuit. Au point du jour , nous aperçûmes la côte à trois lieues devant nous; mais personne ne la reconnaissait. Il foisait calme ; nous brûlions d'impatience d'arriver. Enfin on aperçut une chaloupe : nous la hélâmes; ou nous répondit : Cest un pilote. Quelle joie d'entendre une voix française sortir delà mer ! Cliacun s'empressait , sur les lisses, à voir monter le pilote à bord. Bonjour , mon ami , lui dit le capitaine ; quelle oette terre? Cest Belle- Jle , moti ami, répondit ce bon homme. Aurons-nous du vent ? S'il plait à Dieu , mon ami.
Il avait de gros pains de seigle que nous man-< geâmes de grand appétit, parce qu'il avait été cuit en fVBnce.
Le cahne dura tout le jour; vers le soir le vent fraîchit. L'équipage passa la nuit sur le pont : on fit petites voiles. Le matin nous longeâmes l'Ile de Grois, et nous vînmes au mouillage.
Les commis des fermes, suivant l'usage, montèrent sur le vaisseau ; après quoi une infinité de barques de pécheurs nous abordèrent. On acheta du poisson frais ; on se hâta de préparer im dernier
repas, mais on se levait, on se nttaeyait, oo ne mangeait point; nous ne pouvions nous hMer d'admirer la terre de France.
Je voulais débarquer avec mon équipage: onap. pelait en vain les matelots: ils ne répondaient plus. Ils avaient mis leurs beaux habits : ils étaient saisis d'une joie muette; ils ne disaient moi : qudqQesuns parlaient tout seuls.
Je pris mon parti; j'entrai dans la chambie du capitaine pour lui dire adieu. Il me serra la main, et me dit les larmes aux yeux : J'écris à ma mère.
De tous côtés je ne voyais que des gens émus. J'appcM un pêcheur, et je descendis dans sa barque. En mettant pied à terre , je remerciai Dieo de m'avoir enfin rendu à une vienatorelle.
! LETTRE XXVra ET DERNIÈRE.