UNE DAME ET UN VOYAGEUR
LA DAME
Vous m'avez donné, monsieur, des curiosités fort rares. Gomment appelez-vous ces jolis arbres de pierre qui ont des racines, des tiges , des masses de feuilles, et même des fleurs couleur de pêcher, dites-vous? S'ils étaient verts, on les prendrait pour des plantes de nos jardins.
LE VOYAGEUR
Madame , ce sont des madrépores. Rien n'est si
' On peot Yoir danslM Études, une critiqae faite par Tau* leur hû-méme du système développé dans ces Dialogues. Il n'écmit ce badinage que pour prouver combien il est aisé d'^Cafer un prindpe faux d'observations vraies. A. M,
commun dans les mers des Indes. Presque tontes les lies en sont environnées. Ils croissent soos l'eau , et y forment des forêts de plusieurs lieues. On y voit nager des poissons de toutes couleurs comme les oiseaux volent dans nos bois.
LA DAME
Ce doit être un spectacle charmant. Avez- vous apporté desflmitsde ces arbres4à?
LE VOTAGEUR.
Ces plantes ne donnent point de fhiits; ce ne sont point des végétaux : ils sont l'ouvrage de petits animaux qui travaillent en société.
LA DAME
Je ne m'en serais jamais doutée.
LE VOYAGEUR
Il y a quelque chose de plus merveilleux. Vous voyez avec mes madrépores des arbrisseaux qui ont de véritables fouilles, et dont les branches sont flexibles comme le bois : ce sont des lithophytes. Ces lithophytes et ces coraux sont également l'ouvrage de petits animaux marins.
LA DAME
Mais enfln quelle preuve en a-t-on?
LB VOTAGEIJR.
On les a vus avec de bons microscopes. La chimie a fait sur eux quelques expériences toujours un peu douteuses, parce qu'elle ne raisonne que sur ce qu'elle détruit '. Enfin, on a conclu que ces ouvrages si réguliers devaient appartenir à des êtres doués d'un esprit d'ordre et d'intelligence.
Après tout , de petits arbrisseaux ne sont pas plus difficiles à foire que les cellules de cire à à% pans que maçonnent nos abeilles. On a disputé quelque temps; à la fin tout le monde est resté d'accord.
LA DAME
Si tout le inonde le dit, il fout bien le croire. Je ne serai pas seule d*nn avis contraire.
LB VOTAGEUR.
Ah! si j'osais, j'aurais quelque chose de bien plus difficile à vous foire croire.
LA DAME
Osez , monsieur. H y a tant de choses Incom-
* Lorsque la chimie décompose une pèche ou un mekni , elle tronve le mteie résultat Une plante vénéneuse et une plante alimentafare paraissent, dans ses opérations, formées des mêmes élémens. ïi est vrai qu'en brûlant des matières animales, fl s'en exhale une odeur alcaline, qui se retrouve dans la combustion des madrépores; mais nom avons des plantes végétales qui, même sans être détruite», ont le pM et l'odeur de la viande bouillie, de la monte sèche, etc. D'ailleurs, comment imaginer qu'il y ait une différence réelle entre les élémens du végétal et de ranimai , lorsqu'on voit un beeuf ebanger en sa sobsCanoe l'heibe d'un pré?
lia
VOYAGE A L'ILE DE FRANCE
préhensibles où il fout s'en rapporter à ropinkm publique !
LE VOYAGEUR
Malheureusement mon opinion est à moi seul.
LA DAME
Tant mieux, j'aurai le plaisir de la combattre. Quand nous paraissons dans le monde, notre catéchisme est tout fait. Les honmies nous ont prescrit ce que nous devions penser, désirer et faire, .l'aime à rencontrer des gens qui ne sont pas de l'avis des autres : on a le plaisir de détruire une erreur , ou d'adopter une vérité nouvelle. Voyons votre hérésie.
LE VOTAGEDR.
Madame, je crois que les fleurs de votre parterre et les arbres de votre parc sont habités.
LA DAME
Vous croyez aux Hamadryades ? Vraiment votre système est renouvelé des Grecs. Je suisfôchéqu'on ait quitté leur philosophie; elle était plus touchante que la nôtre. J'aimerais à croire que mes lauriers sont autant de Daphnés.
LE VOYAGEUR
Les anciens étaient peut-être aussi ignorons que nous; mais je ne suis ni de leur avis ni de celui des modernes.
LA DAME
Quels sont donc les habitans de nos forêts?
LE VOYAGEUR
Ceux qui logeaient dahsles plantes étaient presque tous des infortunés ou des étourdis. L'un avait été tué au palet , l'autre était mort à force de s'aimer lui-même. Ils n'étaient pas plus heureux dans leur nouvelle condition. Un paysan coupait bras et jambes aux sœurs de Phaéton, pour faire un mauvais fagot de peuplier. Mes habitans sont tressages, très-ingénieux, et n*ont rien à risquer.
LA DAME
Je vous vois venir. Voilà une idée prise de vos arbres de mer. Mais , monsieur, je vous avertis que je ne croirai point à vos animaux, que vous ne me les ayez fait voir occupés de leur travail.
LE VOYAGEUR
Madame, vous avez cru ce que je vous ai dit des madrépores, dont personne ne doute.
LA DAME
La chose n'intéresse personne. On s'embarrasse peu de ce qui passe au fond de l'eau ; mais des objets qui sont sous la main, dont tout le monde fait usage, sur lesquels on a une opinion reçue, sont bien diffcrens. Faites-moi voir, et je croirai.
LE VOYAGEUR
Si vous étiez sur le sommet d'une très-haute montagne, et que vous vissiez à vos pieds la ville de
Paris, vous jugeriez que ses clochers, ses mes, ses places si r^lières sont l'ouvrage des honunes, quoique les habitans échappassent i votre vue.
LA DAME
Oh ! qnand on sait une fois qu'une ville est l'ouvrage des hommes, la vue d'une autre ville rappelle la même idée.
LE VOYAGEUR
Eh bien ! puisque nos plantes ressemblent aux madrépores , leurs habitans se ressemblent aussi.
Prouvez-moi qu'elles sont habitées, comme s'il n'y avait pas de mer dans le monde. Les gens qui raisonnent par analogie sont trop à craindre.
LE VOYAGEUR
Vous m'avez invité au combat, et vous m'ôtez le choix des armes.
LA DAME
C'est qu'elles sont trop dangereuses entre les mains des homines. Quand ils n'ont pas de bonnes raisons à nous donner , ils nous citent des autorités, des exemples , et finissent par nous persuader quelque sottise.
LE VOYAGEUR
Mes animaux sont si petits, qu'ils échappent à notre vue. Si j'avais un microscope, je vous ferais voir des animaux vivans dans des feuilles : vous seriez persuadée tout d'un coup.
LA DAME
Oh non! J'en ai vu : j'ai vu même cette poussière si fine qui couvre les ailes des papillons; c'étaient de fort belles plumes. Il ne s'agit pas de prouver qu'il y a des animaux dans le suc des plantes, mais qu'elles sont fabriquées par eux. Il feut prouver qu'un arbre n'est pas un assemblage ingénieux de pompes et de tuyaux, où la sève monte et descend. Vous m'obligez de me servir de toute ma science.
LE VOYAGEUR
Madame , on a piqué dans vos prairies des tronçons de saule , qui ont poussé des racines et des feuilles : si on y avait planté une des pompes de Marly , croyez-vous qu'il y serait venu une niadiine hydraulique?
' Quelle folie ! Chaque partie des arbres est une machine vivante et entière, que l'humidité et la chaleur mettent en mouvement. C'est on ouvrage de la nature , bien supérieur aux nôtres.
LE VOYAGEUR
Toutes les machines de la nature ont une organisation intérieure, qui ne les rend propres qu*à produire un certam effet, et par un endroit particulier. Par exemple , on voit dans l'oreille iia
VOYAGE A L'ILE DÉ FRANCE
Ijrmpan élastique et concave, propre à rendre les sons ; et dans l'ceil des membranes transparentes et convexes , qui rassemblent les rayons de lumière sur la rétine. L'œil est évidemment construit pour voir, et Foreille pour entendre. Jamais un aveugle ne verra par son ouïe , et un sourd n'entendra par sa vue.
LA DAME
Vous vous donnez bien de la peine pour prouver ce qui est évident.
LE VOYAGEUR
Si donc un arbre est une machine, il doit avoir un lien destiné à donner des feuilles, et un autre pour les racines. Les premières viendront toujours à une extrémité, et les chevelus de la racine à l'autre.
n Ciut que je vous aide. Vous pouvez ajouter qu'un bourgeon de feuilles ne donne point de fiiiits : je sais très-bien distinguer les bourgeons à feuilles des bourgeons à fruits.
LE VOYAGEUR
Eh bien! madame, si vous faites replanter vos saules la tête en bas , leurs racines donneront des feuilles.
LA DAME
J'imagine , monsieur , que vous ne seriez pas assez hardi pour me citer des Êiits douteux.
LE VOYAGEUR
Celui-ci est très-certain. Croyez-vous que si on renversait la Samaritaine dans la rivière, il monterait beaucoup d'eau dans son réservoir ?
LA DAME
Je n'ai rien à dire : on ne s'attend pas à une expérience folle.... Mais peut-être diaque partie change d'usage en changeant de position.
LE VOYAGEUR
Toutes ces lois, 'composées et variables, ne ressemblent point à celles de la nature : elles sont simples et constantes. Dans toutes les machines que l'homme a examinées, chaque partie a son etki qu'on ne peut changer en un autre. Qu'un animal reste couché toute la vie, il ne lui viendra point de pâtes sur le dos.
LA DAME
Si le ^t du saule renversé est vrai , comment l'expliquez-vous ? Voyons votre système : après tout, j'aime mieux l'attaquer que de défendre le mien. La défense n'est pas aisée, et les liommes nous chargent toujours du rôle le plus diCBcile.
LE VOYAGEUR
Je pense, madame, qu'un arbre est une république. Lorsqu'on a planté le long de ce ruisseau des branches de saule, les petits animaux qui y
étaient renfermés se sont portés au plus pressé. On a laissé tous les accessoires. Les feniHes ont été abandonnées et sont tombées. Les uns se sont occupés à clore la brèche qu'on avait faite à leur habitation , en la fermant par un bouriet. Les autres ont poussé en terre des galeries souterraines, pour diercher des vivres et des matériaux propres à la communauté. S'ils ont rencontré un rocher, ils se sont détournés, ou ils l'ont environné de leur ouvrage, pour en faire un point d'appui. Dans quelques espèces, comme ceux du chêne, ils ont coutume d'enfoncer un long pivot qui soutient toute l'habitation. Chaque nation à sa manière. L'une bâtit sur pilotis, comme les Vénitiens; l'autre, sur la surÊice de la terre, comme les Sauvages élèvent leurs cabanes.
Quand le désordre a été réparé, on a cherché à multiplier les vivres. Il parait que diez ces petits républicains la population est fort prompte, parce que la subsistance est fort aisée. Ils vivent d'huiles et de sels volatils, dont l'air et la terre sont remplis. Pour saisir ceux qui sont dans l'air, ils ont imaginé de faire ce que font les matelots sur les vaisseaux où ils manquent d'eau douce ; quand il pleut, ils étendent des voiles : de même, ils se sont empressés de déployer les feuilles conune autant de surfeces. Pour empêcher le vent d'emporter leurs tentes, ils les ont attadiées sur un point d'appui , à l'extrémité d'une queue souple et élastique, ce qui est très-bien imaginé.
Les uns montent par le tronc avec des gouttes de liqueur, les autres redescendent par l'écorce avec les alimens superflus. Vous jugez bien que si on renverse leur ouvrage, comme dans l'expérience du saule, mes architectes ne perdront pas la tête : c'est comme si vous renversiez une ruche.
LA DAME
On pourrait expliquer cela par une sève qui monte et descend d'elle-même , et qui prend dans les conduits de l'arbre une forme constante, comme l'or qui passe à la filière.
LE VOYAGEUR
Si la sève formait les feuilles, elle formerait également les fleurs et les fruits. Mais dans un sauvageon enté, les fruits de l'ente sont bons, tandis que ceux du pied ne changent point de nature. Si la sève qui a monté par le tronc de l'ente , et qui est redescendue par son écorce, avait acquis quelque qualité , elle se découvrirait dans les fruits du sauvageon. Pourquoi cela n'arrive-t-il pas?
LA DAME
C'est à vous à tous défendre.
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LE VOTAGBUR.
Les animaux du sanyageon apportent des matériaux pour fermer la brèche; ceux de Fente les firennent à mesure qu'ils arrivent : ils en Ikfariquent des fruits excellens, tandis que les autres n'en font rien qui vaille. La matière est la même, les conduits sont communs , mais les ouvriers sont difSérens.
LA DAME
Si les ariMres étaient peuplés d'animaux, Hiiver les ferait tous mourir; car vous ne me pas qu'ils ont des fourrures eomme lca(
LB yOTASBSm.
ns ont en l»^prt—i«drimiluppu fan» maiaoBs àmpUÊmn éMÊn fort épaisses. Let unes tÊÊL womçÊeB comme des cuirs, les autres Men 4dies et semblables à une grosse croûte. Personne n'est assez malavisé pour se loger dans cette enceinte extérieure. Les arbres du nord, comme le sapin et le bouleau , ont jusqu'à trois écorces différentes.
LA DAME
Selon vous , les arbres des pays chauds n'en ont donc point?
LE VOYAGEUR
Us n'ont que des pellicules par où la sève descend; mais je n'y ai jamais vu de ces écorces raboteuses, insensibles et multipliées qui paraissent nécessaires aux arbres des pays froids. Comparez l'oranger au pommier, qui vient cependant dans les climats tempérés.
LA DAME
Vous m'étonnez, mais vous ne me persuadez pas. Si un arbre n'était pas une madiine, il n'aurait pas reçu toutes ses dimensions, comme les maefaines des bètes qui ont chacune une grandeur fixe. Selon vous , un arbre croîtrait toujours. Vos petits animaux étant toujours en action, on verrait des chênes gros conmie des montagnes; un cerisier s'élèverait autant qu'un orme : ce seraient des travaux monstrueux et sans fin , et nous voyons le contraire.
LE VOYAGEUR
A quoi sert l'élévation pour le bonheur? Ces petits animaux ont beaucoup de sagesse ; ils proportionnent toujours la hauteur de leur édifice à sa base. /
En jetant les fondemens de leur habitation , ils trouvent de grands obstacles dans la terre. C'est lé voisinage d'un autre arbre ; ce sont des rochers; c'est, à quelques pieds de profondeur, un mauvais sol. En l'air, rien ne les arrête que la considération de leur propre sûreté. La preuve en est bien forte; c'est que les plantes qui s'accrochent
vont tot^ourscn t'aUflageont sa» s'arrêter, fl y a des lianes aux llea,dotttil ne serait pas ISMâlede trouver les denx bouts. Voyez jusqu'où s'élèvent les haricots qui grimpent , tandis que la fève de marais acquiert à peine trois pieds de hauteur; cependant, ces deux légumes naissent et meurent dans la même année. La fortune de ceux qui rampent parait sûre ; ceux qui s'élèvent d'eux-mêmes sont plus circonspects. Les arbres qui croisseiit sur les montagnes sont peu élevés : ceux de la même espèce qui vienoont* dans des valloa<i reset proioîiid»» n'afant rien à craindre des
beaucoup plus grands.
Je suis persuadé que si la tige d'un versait, dans son élévation, plusieurs terrasses, ses habitans rassurés y enfonceraient des pivots et élèveraient sa tète à une hauteur prodigieuse.
LA DAME
Vous m'assurez cela bien gratuitement. Vous devenez hardi.
LE VOYAGEUR
J'ai vu, aux Indes, les lianes dont je vous parie. J'y ai vu de nos plantes potagères devenir vivaces, et de nos herbes devenir des arbrisseaux. Les Chinois font sur les arilires une expérience curieuse qui prouve pour mon opinion. Ils dioisissent, sur un oranger, une branche avec son firuit; ils la serrent fortement d'un fil de cuivre; ils environnent cet étranglement de terre humide; il s'y forme un bouriet et des racmes : on coupe ce petit artire, et on le sert sur la table avec son gros fruit. Si on l'avait laissé sur pied , n'aurait-il pas formé un second étage d'oranger ?
La preuve donc que les ariires ne sont pas des madiines , c'est qu'ils peuvent toujours croître, et qu'ils n'ont pas une gnûideur déterminée.
LA DAME
Vous n'avez évité un mauvais pas que pour tomber dans un autre. Selon vous, les arbres ne devraient jamais mourir. Un arbre étant une e§pèce de ville dont les fiimilles se perpétuent, on devrait voir des chênes aussi vieux que Paris.
LE VOYAGEUR
Tout a son terme; à la longue les canaux s'obstruent. On prétend que les chênes vivent trots cents ans : trouvez-moi une ville dont les maiaoos aient duré si long-temps sans se renouveler. Les quartiers de Paris qui existaient il y a trois siècles ne subsistent pas plus que les homnoes qui les habitaient : il fiiut en excepter quelques édifices publics.
LA DAME
Trois cents ans font une belle vieillesse; aussi je
VOYAGE A fILE DE FRANCE.
respede beaoeoap les yieux arbres. Je n'ai pas voohi foire abattre ceux de mon parc; ils ont va mes aleox, et ils yerront mes petits-eofans. Cette idée-là me touche. Demain nous continaerons : je ▼ofis donne rendez-voos an milieu de mes fleurs.