DIALOGUE SECOND
DES FLEURS
LA DAME
J*ai foit des r^es charmans; je me croyais mie reine plus paissante que Sémiramis. Dans chaqoe (dante de mon jardin, j'avais une nation laborieuse, tout occupée à trayaiUer pour moi. Les peuples du nord et ceux du midi vivaient sous mon empire; je voyais les habitans du sapin couvrir leur habitation d'épaisses fourrures, et ceux de Foranger s'habiller à la légère, comme s'ils étaient sous les tropiques.
' LB VOYAGEUR
Je suis charmé que mon système vous plaise ; vous commencez à en être persuadée.
LA DAMB.
Oh! je n'en crois pas un mot. Vos animaux ne ressemblent point à ceux que nous connaissons; U parait qu'ils n'ont aucun des sens les plus communs. Ont-ils le goût, la respiration, la vue, le toucher? Vous parlez bien de leurs actions, mais vous vous gardez de touchera leurs personnes.
LE VOYAGEUR. '
Madame, vous me feites une mauvaise querelle. Doutez-vous que les Romains qui ont bâti l'amphithéâtre de Nîmes n'aient bu , mangé et dormi, quoique les historiens qui parlent de ce monument n'eu fiassent pas mention ?
n y a des choses qui sautent aux yeux. Yoiii eûtes arroser tons les jours votre parterre, et vous demandez si ses habitans boivent! Vous savez qoe quand les plantes manquent d'ahr elles périssent, et vons demandez s'ils respirent ! Voua voyez beaucoup de fleurs se refermer pendant la nuit ■; il y a même des arbres, comme le tamaHnier, dont tontes les feuiUes se reclosent dans les ténèbres : ils sont donc sensibles à la lumière. N'avez-vous ÏMs vu la sensitive se mouvoir et se resserrer dès qu'on la toudie?
LA DAME
J'en ai été bien étonnée. On prétendait que c'était un effet produit par la chalenr de la main; mais
' NoD^ieiileinciit let fleura ae refennoit pendant la nuit, mab il y m a qui Gfaaogmt de oouleun.
je vous assure qu'elle (Usait le même monvement quand on la toudiait avec une canne. '
LE VOYAGEUR
On expliquait de même, par la chaleur, laeontraction des fleurs ; comme si le même effet n'arrivait pas toutes les nuits , quelle que M>it leur température. J'ai vérifié aussi la fausseté de oe raisonnement.
LA DAME
Vous m'avez édiappé, mais je vous rattraperai. Répondez à cette objection : Il n'y a point d'animaux qui Êissent des travaux inutiles pour eux ; cependant les vôtres bâtissent des fleurs qui ne sont qu'un objet d'agrément pour les hommes, de grandes roses qui ne durent qu'un jour et qui ne leur servent à rien.
LE VOYAGEUR
n fout prendre le fil de leur histoire. Lorsque la nation est devenue nombreuse, elle songe à envoyer des colonies au dehors ; on choisit les beaux jours du printemps pour travailler aux praviiiQni des émigrans. On apporte le sncre, le hit et le miel. Ces riches denrées sont déposées dans les bâtimens construits avec un art admirabief. L'actîop du soleil paraît id de la plus grande importance, soit pour perfectionner les vîvtiMr, soit plutôt pour échauffer l'ardeur des mariapsi. fl parait que chez ces peuples on ne Ait patal de détachement an dehors , sans unir cba^necitoyen par le lien le plus puissant qui aoit dans la nature. Nous faisions autrefois la même diose dans nos premiers établissemens ao Msiissipi. On y envoyait des vaisseaux toot diargés de nouveaux mariés.
Les miles élèvent des pistils au sommet desquels ils ae logent dans des poussières dorées; de .là ils ae laissent tomber au fond des fleurs, on les attendent leurs épouses.
n parait que la fleur est l'ouvrage des femmes. Elle est formée avec de riches tentures de pourpre de bien céleste ou de satin blanc. C'est un^ chambre nuptiale d'où s'exhalent les plus doux par* fums. Souvent c'est un vaste temple où se oélèbrentà la fois plusieurs hymens; alorschaque fouifle est un lit, diaque étamine une épouse, et plusieurs fomilles viennent habiter sous le même toit.
Quelquefois les femelles paraissent seules sur un arbre et les mâles sur un autre. Peut-être, dans ces républiques , le sexe le pkis fort subjugue le plus fiiible, et dédaigne de l'associer aux fêtes pobliques, quoiqu'il s'en serve pour les besoins particuliers; à peu près comme les Amazones, qui
* Ub MlOQ. nae pierre ietée et mène le Tcnl foui U teaâttn d'un mouTcnifiit intMeor et apparenl.
VOYAGE A L'ILE DE FRANCE
avaient des esclaves mâles, mais qui ne s'alliaient qa'aax peuples libres.
Sur le palmier, la femelle dresse seule le lit conjugal; si le mâle, dans une forêt éloignée, aperçoit le temple de Tamour , il se laisse aller au gré des vents, sur des poussières que les botanistes appellent fécondantes.
LA DAME
En vérité, monsieur, vous vous laissez aller à votre imagination. De tout ce que vous avez dit , je n'ai feit attention qu'à la forme de la fleur. Vous la croyez propre à réunir la chaleur : c'est une idée nouvelle et qui me plaît : j'aime à croire qu'une rose est un petit réverbère.
LE VOYAGEUR
Observez , je vous prie , que le plan des fleurs est presque toujours circulaire , de quelque forme que soit le fruit. Leurs pétales sont disposés alentour , comme des miroirs plans, spbériques ou elliptiques, propres à réfléchir la chaleur au foyer de leurs courbes : c'est là que doit se former l'embryon qui contient la graine. Les fleurs qui donnent des graines sont simples, parce qu'il eût été inutile de mettre des miroirs derrière d'autres miroirs.
Dans les végétaux dont le suc est visqueux et plus difficile à échauffer, comme les plantes bulbeuses et aquatiques, mes petits géomètres construisent des réverbères contournés en fourneaux; ce sont des portions de cylindres, de larges entonnoirs , ou des cloches. C'est ce que vous pouvez voir dans les lis, les tulipes, les hyacinthes, les jonquilles , les muguets, les narcisses, etc... Ceux qui travaillent dès l'hiver adoptent aussi cette disposition avantageuse, comme on le voit dans les perce-neiges et les primevères.
Ceux qui bâtissent à une exposition découverte, et qui s'élèvent peu \ comme dans la marguerite et le pissenlit, font des miroirs presque plans. Ceux qui sont un peu plus à l'ombre , comme dans les violettes et les fraises, forment des miroirs plus concaves.
Ceux qui travaillent à s'expatrier dans ime saison chaude, découpent la circonférence de la fleur, afin de diminuer son effet; comme on le voit dans les cruciées, les blnets, les œillets, etc... D'autres en chiffonnent les pavillons comme ceux de la grenade et du coquelicot; ou ils cessent d'en présenter le disque au soleil , et naissent à l'abri des feuilles comme dans les papilionacées , dont la
* Les plantes qui s'élèvent peu sont échauffées par le sol même. En beaucoup d'endroits, l'herbe conserve sa verdure toute l'année. Les mou«es fletiriswnt en hiver.
forme ne doit pas réunir les rayons du soleil, mais doit rassembler une dialeur reflétée.
Ils ont encore une industrie : c'est que les fleurs de l'été, qui ont de grands bassins, ne sont attachées qu'à des ligamens très-iaibles; elles défleurissent vite : par exemple le coquelicot, le pavot, les roses de Provence, les fleurs de grenade.
Il y en a, comme les plantes appelées soleils^ qui n'ont que des rayons autour de leur circonférence; mais la fleur est posée sur un pivot flexible, et tous ses habitans sont attentif à la tourner vers le soleil. Ne croiriez-vous pas voir des académiciens qui dirigent vers cet astre un grand nûroir ou un long télescope ?
LA DAME
Mais la couleur des fleurs ne servirait-elle pas encore à l'effet des rayons réfléchis?
LE VOYAGEUR
Je suis charmé , madame , que vous me fournissiez cette observation. Le blanc et le jaune sont , comme vous le savez, les plus favorables : aussi la plupart des fleurs du printemps et de l'automne ne sortent guère de ces teintes légères : avec une clialeur fSûble il ÊiUalt des miroirs fort actifs.
Les fleurs de ces deux saisons, qui ont des réverbères d'un rouge foncé, comme les anémones, les pivoines et quelques tulipes, ont leur centre noir et propre à absorber directement les rayons. Les fleurs d'été ont des couleurs plus foncées et moins propres à réverbérer. On trouve dans cette saison beaucoup de bleu et de rouge ; mais le noir est très-rare, parce qu'il ne réflédiit rien du tout '.
L'élévation des plantes, la grandeur, la couleur et la coupe de leurs fleurs paraissent combinées entre elles. Cette manière nouvelle de les considérer peut exercer la plus sublime géométrie.
LA DAME
Je suis bien aise que vous donniez à mes fleon un air savant; je croyais qu'elles n'étaient faites que pour plaire. Mais pour(|uoi les fleurs qui mûrissent des graines inutiles sont-elles si belles , tandis que celles du blé, de l'olivier et de la vigne sont si petites ?
LE VOYAGEUR
La nature fait souvent des compensations. Elle a peut-être voulu nous donner le nécessaire anse simplicité , et le superflu avec niagnificenoe.
* Dans les pavots dont la couleur est brune et très-bncée, on remarque ({uc les corolles sont brAlées du soteil avant que la fleur soit tout-à-lait développée.
VOYAGE A L'ILE DE FRANCE
LA DAME
A YOQS entendre, dans les pays très-dutiids les flears doÎTent être fort rares.
LS VOYAGEUR
Entre les tropiques je n'ai vu aucune fleur apparente dans les prairies , quoiqu'on ait essayé d'y foire venir des marguerites, des trèfles, des basinets, etc. La plupart même de celles d*Europe n'y réusNssent pas dans les jardins. De grands réverbères donnent trop de cbaleiir.
LÀ DAME
Aucun voyageur n'avait encore dit cda. Ces prairies doiveot êtro bieB tristes. Les arbres de ces pays ne doivent donc pas porter de fleurs?
LE VOYAGEUR
Paidonnez-moL Sans fleurs il n'y a pas de graines.
Quand les arbres^des Indes sont bien feuilles , les fleurs naissent à l'abri des feuilles. Leur circonférence n'est jamais bien entière, comme vous pouvez le voir dans celle des fleurs d'oranger et de citronnier.
Quand les arbres ont peu de feuilles , comme «ne espèce appelée agaii^ et lès familles des palmiers , telles que les dattiers , cocotiers , lataniers , palmistes, etc. , leurs fleurs naissent en grappes pendantes. Dans cette situation renversée elles ne sauraient être brûlées par un soleil trop ardent; il ne s'y rassemble qu'une chaleur réfléchie. Les arbres de nos climats qui donnent des grappes de fleurs les portent droites , comme le troène, la vigne, le lilas,etc.
Il me semble que les petits animaux des Indes ont plus d'esprit que ceux d'Europe.
LE VOYAGEUR
Us ont des besoins contraires. Dans nos climats il leur Êuit de la chaleur : aussi les nôtres bâtissait les fleurs avant les feuiUes, et les ouvrent à découvert aux preœiera jours du printemps , comme on le voit dans les amandiers, pêchers, abricotiers, cerisien, poiriers, pruniers, coudriers, et même dans les ormes et les saules. Leur forme est ordinairement en rose, ce qui donne des formes de miroir bien concaves et bien circulaires.
Dans les pays du Nord ils bâtissent des fleurs solides, forônées de diatons et d'écaillés. Elles sont nmgées sur.des cônes . comme sur des espaliers. Les fleurs et les parois qui les appuient sont édiauffées à la fois par le soleil. Celles des sapins et des boideaux en seraient brûlées dans les pays chauds; aussi ces arbres n'y peuvent-ils eroitre.
Enfin , une preuve bien forte que les pétales des
fleurs servent à échauffer l'embryon où est la graine, c'est qu'on ne les trouve pas sur les fleurs mâles qui naissent sur des arbres séparés ; ces parties n'y seraient d'aucune utilité. *
LA DAME
Voilà qui est admirable, de quelque façon que cela arrive. Il me semble que je pourrais faire mûrir ici du café, en mettant des réverbères autour des fleurs. Il me semble qu'à l'inspection de la fleur, on peut juger si l'arbre qui la donne résistera à un climat ardent. Je croirais bien que les papilionacées peuvent y réussir, parce qu'elles sont renversées.
LE VOYAGEUR
Vous avez raisorl , madame; les fleurs de beaucoup d'arbres et d'arbrisseaux de l'Inde ont cette forme; beaucoup donnent des fruits légumineux , ce qui est très-rare en Europe. Ici les fruits semblent chercher le soleil; là ils semblent l'éviter. La plupart naissent au tronc, ou pendent à des grappes.
LA DAME
Vous ne m'échapperez pas de tout le jour , vous viendrez dîner avec moi : nous raisonnerons sur les fruits an dessert. Je ne puis pas fournir à votre système cme meilleure bibliothèque. Vous tirerez parti des livres d'une manière ou d'autre.
DULOGUE TROISIÈME.