LETTRE U
De Lorient, oe ItJSDvier ITQt.
Lorient est une petite ville de Bretagne^ que le commerce des Indes rend de plus en ploi florls-
VOYAGE A LILE DE FRANCE
SS
Elle eil, eomme toutes les villes oouveliM, régidiàney «lignée et imparfaite : ses Cortifications médioeres. Oa y distingue de beaux magay riiAlel des Ventes qui n'est point fini , une loar qui sert de découTerte, des quais commeneéSy fli de grands emplacemens où l'on n'a point faAtî. EQe est sitnée au fond d'une knie où se jettent k riTÎère de Blavet et celle de Ponscorf, qui disposent beaucoup de vase dans le port. Celte baie on rade est défendue à son entrée, qui est éiroile , par le Port-Louis ou Blavel , dont la citadelle a le déinit d'être trop élevée, ce qui rend ses feux plongeans. Ses flancs, déjà trop étroits, ont des orilknis , dont l'usage n'est a\'antageux que pour la délènse du fossé; or, elle n'en a point d'autre qoe la mer qui baigne le pied de ses remparts.
Le Port-Lods est une ville ancienne et dé^rte. Cest un vienx gentilhonune dans le voisinage &WÊk fiaaiieier. La noblesse demeure au Port- Looia; mais les naarchands, les mousselines, les soiariss, rafgent, les jolies femmes , se trouvent à Lorient. Les roœars y sont les mêmes que dans ks pofts de commeree. Teotes les bourses y enveites: mais oa ne prèle son argent qu'à la ;ceqfH,poarle8 Indes, esta vingt-cinq ou trente pour cent par an. Celui qui emprunte est pins embarrassé que celui qui prête; les profits loni incertains, et les obligations sont sâres. Les lob autorisent ces emprunts par des contrats de grosM , qui donnent aux créraeîers une sorte de propriété sur toute la cargaison du vaisseau , pou voir qui s'étend, pour k plupart des marins, sur toote leur fortune.
Il y a trois vaisseaux prêts à appareiller pour rUe de France: la Digue y le Condé et le Marfats de Ceiitries, Il y en a d'autres en armement, et qoelquesruns en construction. Le bruit des cbarpentiefs, le tintamarre des calfots, l'affluence des étrangers, k mouvement perpétuel des chaloupes en rade, inspirent je ne sais queUe ivresse maritime. L'idée de fortune qui semble acoompa^ gner l'idée des Indes ajoute encore à cette illusion. Vous eroiries être à mille Ueues de Paris. Le peupk dt k campagne ne park plus français; celui de k fik ne connaît d'autre maître que k Compagme. Les bennilés gens s'entretiennent de l'Ile de FraneeetdePondîehéry,Gommes'ilséiaientdansk vokinage. Vous pensez bien que les tracasseries de comptoirs arrivent ici avec les pacotilles de rinde; ear rintérêt divise encore mieux les hommes qu'il ne les nppioehe.
Je fok, etc.
LETTRE IIL
De Lorient, le 20 llévrier f76S.
Nous n'attendons , pour partir, que les vents favorables. Mon passage est arrêté sur le vaisseau le Afarquis de Casiries. C'est un navire de huit cents tonneaux , de cent quarante-six hommes d'é» quipage, chargé de mâtures pour le Bengak. Je viens de voir le lieu qui m'est destiné. C'est un petit réduit en toile dans k grande chambre. U y a quinze passagers : k plupart sont logés dans k sainte-baii)e; c'est le lieu où l'on met les cartouches et une partie des instrumens de l'artillerie. Le mallre canonnier a l'inspection de ce poste, et y loge, ainsi que l'écrivain, l'aumênkr et le chirurgien-major. Au-dessuâ est la grande chambre , qui est l'appartement commun où l'on mange. Le second étage comprend k chambre duccoseil, où communique celle du capitaine. Elle est décorée , au dehors, d'une gakrie; c'est k plus beUe salk du vaisseau. Les chambres des officiers sont à l'entrée, afin qu'ils puissent veiUer aux manœuvres qui se font sur le pont. Le premier pilote et k maître des matelots sont logés avec eux pour les mêmes raisons.
L'équipage loge sous kf gaillards et dans l'entrepont, prison ténébreuse où l'on ne trolt goutte. Les gaillards comprennent k longueur du navire, qui est de niveau avec k grande chambre, lorsqu'il y a un passavant, comme dans celui -d; les cuisines sont sous le gailkrd d'avant, les provisions dans des eompartimens au-dessous, les marchandises dans k cak, k soute aux poudres audessous de la sainte-barbe.
Voik, en gros. Tordre de notre vaisseau; mais il serait iinpossibk de \'ous en peindre le désordre. On ne sait où passer. Ce soât des caiwes de vin de Champagne, des coffres, des tonneaux, des malles, des matelots qui jurent, des bestkux qui mugissent, des oies et des vokiUes qd piaulent sur les dunettes ; et , comme il fait gros temps, on entend siffler les cordes et gémir les manœuvres, tandis que notre lourd vaisseau se bakbce sur ses câbles. Prés dé nous sont mouillés p^sieurs vaisseaux dont les porte- voix nous assoufdissent : Évite à tribord; largue Vamarre.,,. Fatigué de ce tumulte, je sok descendu d«ns ma chaloupe, et j'ai débarqué au Port-Louis.
Il kisait très-grand vent. Nous avons traversé k ville sans y rencontrer personne. J'ai vu , des murs de k citadelle, l'horizon bien noir, l'Ile de Qrois couverte de brume, la pkine mer fort agitée; au km, de gros vaisseaux à k cape, de pauvres rliasse-marées-à k voile entre deux lames; sur k
VOYAGK A i;iLK DE FRANCE.
rivage, des troupes de femmes transies de froid et de crainte ; une sentinelle à la pointe d'un bastion, tout étonnée de la liardiesse de ces malheurcfox qui pèchent, avec les mauves et les goélands, an milieu de la tempête.
Nous sommes revenus bien boutonnés , bien mouillés , et la main sur nos chapeaux. En traversant Lorient , nous avons vu toute la place couverte de poisson : des raies blanches, violettes, d'autres tout hérissées d'épines; des chiens de mer, des congres monstrueux qui serpentaient sur le pavé; de grands paniers pleins de crabes et de homards; des monceaux d'huîtres, de moules, de pétoncles; des merlus, des soles, des turbots.... enfin une pêche miraculeuse , comme celle des apôtres. '
Ces bonnes gens en ont la bonne foi et la piété : quand on pèche la sardine , im prêtre va avec la première barque, et bénit les eanx. C'est l'amour conjugal des vieux temps: à mesure qu'ils arrivaient, leurs femmes et leurs enfons se pendaient à leurs cous. C'est donc parmi les gens de pehie que l'on trouve encore quelques vertus ; comii)e si l'homme ne conservait des mœurs qu'en vivant toujours entre l'espérance et la crainte.
Cette partie de la côt£ est fort poissonneuse. Les mêmes espèces de poissons y sont, pour la plupart, phis grandes qu'aux autres endroits; mais elles sont inféiieures pour le goôt. On m'a assuré que la pèche de la sardine rapportait quatre millions de revenu à la province. Il est assez singulier qu'il n'y ait point d'écrevisses dans les rivières de Bretagne; ce qui vient peut-être de ce que les eaux n'y sont pas assez vives.
Nous sommes rentrés dans notre auberge , les oreilles tout étourdies ùu bruit et du vent de la mer. Il v avait avec nous deux Parisiens, les sieurs B**** père et fils, qui devaient s'embarquer sur notre vaisseau; ils ont, sans rien dire , fait atteler leur chaise et sont retournés à Paris.
LETTRK FV.
A hord du MarqvAt de Casirits , le 3 mars 1768. à ODxe heures du matin.
Je n^aî que le temps de vous faire mes adieux ; nmis appareillons. Je vous recommande les cinq lettres incluses; il y en a trois pour la Russie, la Prusse et la Pologne. Partout où j'ai voyagé, j'ai laissé quelqu'un que je regrette.
Mais le vaisseau est à pic. J'entends le brnit des sifflets, les hissemens du cabestan, et les matelote qui virent l'ancre. é... Void le dernier coup de cttion. Noos somines soils voiles; je vois fuir le ri-
vage, les remparts et les toite da Port-LouR Adieu , amis plus chers que les tréaonde rinde!... Adieu , forêts du Nord , que je ne revemi plus ! Tendre amitié ! sentiment plus cher qui k aorpassiez î temps d'ivresse et de bonheur qui s'est écoulé comme un songe! adieu... adieo... On ne vK qu'un jour pour mourir toute la vie.
Vous recevrez mon journal, mes lettres et mes regrets. Je vous aimerai toujours... Je ne pais vou» en dire davantage.
Je suis, etc.