EN MARS
Nous sortîmes le 3, à onze heures et im quart du matin. Le vent était au nord-est, la marée pas assez haute; peu s'en fallut que nous ne toucliassions sur un rocher à droite dans la pasM". Quand nous firmes par le travers de l'Ile de Groîs ^ nous mimes en panne pour attendre quelques passagers et officiers. Un seul rejoignit le vaisseau , dans le temps que nous mettions en route.
Le 4, le temps fut assez beau ; sur le soir cependant la mer grossit et le vent augmenta.
Le 5, il s'éleva un très-gros temps. Le vaUseau était en route sous ses deux basses voiles. J'étais très-fatigué du mal de mer. A dix heures et demie du matin, étant sur mon lit, j'éprouvai une forte secousse. Quelqu'un cria qtie le vaisseau venait de toucher. Je montai sur te pont , où je vis tout le monde consterné. Une lame, venant de tribord, avait enlevé à la mer la yole ou petite chaloupe , le maître des matelots et trois hommes. Un seul d'entre eux resta accroché dans les haubans du grand mât, d'où on le tira, l'épaule et la main fracassées. Il fut impossible de sauver les autres, que l'on ne revit plus.
Ce malheur vint de la faute du vaisseau , qui gouvernait mal. Sa poupe était trop renflée dans l'eau, ce qui détruisait l'action du gouvernail. I^e mauvais temps dura tout le jour, et l'agitation du vaisseau fit périr presque toutes nos volailles. J'avais un chien qui ne cessa de haleter de malaise. Les seuls animaux que j'y vis insensibles furent des moineaux et des serins , accoutumés à un mouvement perpétuel. On porte ces oiseaux aux Indes par ccnîosité.
Je fus très-incommodé, ainsi que les autres passagers. Il n'y a point de remède contre ce mal , qui excite des vomisseineas affreux. Il est utile
VOYAGE A L'ILE DE FRANCE
cependint de prendre quelques nourritures sèches, et softoot des fruits acides.
Le 6, le temps se mit au beau. On pria Dieu pour ces pauvres matelots. Le maître était un fort bomièle homme. On répara le désirdre de la veQIe. La lame , en tombant sur le vaisseau , avait brisé la poutre qui borde le cailldiotis, quoiqu'elle eût dix pouces de diamètre. Elle enfonça une des épontilles ou supports du gaillard d'avant dans le pont inférieur, et en rompît une des traverses.
Le 7, nous nous estimions par le travers du cap Finistère, on les coups de vent sont fréquens et la mer grosse , ainsi qu'à tous les caps.
Le 8 , belle mer et bon vent. Nous viines voler des mancbes-de- velours , oiseaux marins blancs, dont les ailes sont bordées de noir.
Le 9 elle 10, l'air me parut .sensiblement plus chaud ei le ciel plus inléressaiit. Nous approchons des Iles FùrtHnées, s'il est vrai que le ciel ait mis le bonheur dans quelque lie.
Le 11 , le vent calma; la mer était couverte de bonnets-flamands, espèce de mucilage organisé, de la forme d'une toque, ayant un mouvement de progression. Le matin , nous vîmes un vaisseau.
Le 12 et le 13, on (il quelques réglemens de piiliee. n fût décidé que cliaqne passager n'aurait qa*une bouteille d'eau par jour. Le repas du matin fut fixé à dix heures , et consistait en viandes Mlées et en légumes secs. Celui du soir, à quatre lieures, était un peu meilleur. Ou éteignait tous les feux passé huit heui-es.
Le 14, on avait compté voir l'ile Madère ; mais nous étions trop dérivés à l'ouest; il fil calme tout le jour. Nous vîmes deux oiseaux de la grosseur d*un pigeon, d'une couleur brune, volant vers Toiiest à la hauteur des mâts : nous les primes pour des oiseaux de terre , ce qui semblait nous indif|uer qu'il y avait quelque lie sur notre gauche. Ces signes sont importans, mais les marins ont «les observations peu sûres sur les oiseaux. Fis confondent presque toutes les espèces des côtes de l'Europe, sous le nom de mauves et de goélands. Le 15, le calme continua : cependant vers la nuit nous eûmes un peu de vent. Un brigantin anglais passa près de nous dans l'après-rpidi , et lions salua de son pavillon.
Le 16, au lever du soleil, nous vîmes l'Ile de palme devant nous; à gauche, l'Ile de Ténériffe avec son pic , qui a la forme d'un dôme surmonté d'une pyramide. Ces lies furent couvertes de brume tout le jour, et la nuit d'éclairs et d'orages, j^pedacle qui effraya les premiers marins qui les décomrirent de nos temps. On sait que les Romains en avaient oui parler, |Hiis(|iie Sertorius
voulut s'y retirer. I.es Cartliaginois qui trafiquaient en Afrique les connaissaient. L'historien Juba en compte cinq, et en feit une description détaillée : il en appelle ime l'Ile de Neige, parce que , dit-il, elle s'y conserve toute l'année. Nous vîmes, en effet, le pic couvert de neige, quoique l'air fût chaud. Ces lies sont, dit-on, les débris de cette grande lie Atlantide dont parle Platon. A la profondeur des ravins dont leurs montagnes sont creusées , on peut croire que ce sont les débris de cette terre originelle, bouleversée par un événement dont la tradition s'est conservée chez tous les peuples. Selon Juba, l'Ile Canarie prit ^oh nom de la grandeur des chiens qu'on y élevait. Les Espagnols, à qui elles apparliemient, en tirent d'excellente malvoisie.
Les 17, 18 et 19, nous [tassâmes au milieu des ^ lies , laissant Ténériiïe à gauche et Palme à dn)ite; Gomère nous resta à l'est. Je dessinai la vue de ces lies, qui sont sillonnées de ravins très-profonds, entre autres l'Ile de Palme.
Nous vîmes un poisson volant. Une huppe vint se reposer sur notre vaisseau, et prit son vol à l'ouest : eik était d'iiq rouge couleur d'orange . ses ailes et son aigrette marbrées de blanc et de noir, son btc noir comme l'ébèneet un peu recourbé.
Le 20 , nous laissâmes l'Ile de Fer à l'ouest , et nous perdhnes de vue toutes ces lies. La vue de ces terres, situées sous un beau climat, nous inspira bien des vœux inutiles. Nous comparions le repos, l'abondance , l'imion et les plaisirs de ces insulaires, à noire vie inquiète et agitée. Peut-être , en nous voyant passer, quel(|ue malheureux Canarien , sur un rocher brûlé , faisait des vœux pour être à Lord d'un vaisseau qui cinglait à pleines voiles vers les Indes orientales.
Le 21 , nous vîmes une hirondelle de terre , eusuite tm requin. Tant que nous fAmes dans lé parage de ces Iles , nous eûmes du ealme le jour , et le vent ne s'élevait qu'au soir.
Le 22, la chaleur fut si forte, qu'elle fit casser une quantité de bouteilles de vin de Champagne , quoiqu'elles fussent encaissées dans du sel : c'est une pacotUle que font beaucoup d'ofRciers pour les Indes; chaque bouteille s'y vend nne pistole. Cette inondation qui pénétrait tout, détruisit des laitues et du cresson que j'avais semés dans du coton inouilk^ , où CCS plantes croissent à merveille : ceUe liqueur salée était si corrosive, qu'elle gâta absolument ceux de mes papiers qui en fiirent mouillés. Le 23 , nous eûmes grand frais; la mer me parut 2:rise et verdatre, comme sur les hauts-fonds : on prétend qu'on trouve la sonde à plus de quatrevingts lieues de la côte d'Afrique, qui est peu éle.
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vée dans ces parages^ Noas vîmes un vaisseau foisant route au Sénégal.
Le 24 y nous trouvâuies les vents alizés ou de nord-est ; le vaisseau roulait beaucoup.
Le 25 et le 26, beau temps et bon vent; nous dépassâmes la latitude des îles du cap Vert, que nous ne vîmes point : elles sont aux Portugais. On y trouve des rafralchissemens; mais le premier de tous, Teau, s'y foit difficilement. Nous vîmes des poissons volans et une hirondelle de terre. On s'aperçut que le blé siu'rasin s'échauffait dans la soute^ an point de n'y pouvoir supporter la main; on le nait à l'air. Il est arrivé que des vaisseaux se sont embrasés par de pareils aocidens. Il y eut en i 760 UD vaisseau anglais chargé de clianvre, qui brûla dans la mer Baltique. Le chanvre s'était enflammé de lui-même. J'en vis les débris sur les côtes de l'Ile de Bornholm.
Le 27 , on dressa une tente de l'avant à l'arrière, pour préserver l'équipage de la chaleur. Nous vîmes des galères, espèce de mucilage vivant.
Les 28 et 29 , nous vîmes des poissons volans et une quantité considérable de thons.
Le 30, on se pré[iani à la pêche, et nous primes dix thons, dont le moindre pesait soixante livres : nous vîmes un requin. La chaleur augmentait, et l'équipage souffrait impatiemment la soif.
Le 34 , on prit une bonite; des matelots altérés percèrent et ouvrirent pendant la nuit les jarres de plusieurs passagers, qui par là se trouvèrent, comme les gens de l'équipage, réduils à une pinte d'eau par jour.