‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 71 sur 213 · RÉPONSES AUX OBJECTIONS «XKNTRE I.A PRO- VIDENCE · texte numérisé non relu

RÉPONSES AUX OBJECTIONS «XKNTRE I.A PRO- VIDENCE

nuis OIS DESOSMIKS Dl lÉG!!! \ECSTAL.

La terre est, dit-on, un jardin fort nal onlonné. Des liommes d'esprit, qui n'ont point voyagé, se sont plu à nous la peindre sortant des nains de la nature, comme si lesgéaiis y eus&^it combattu. Ils nous ont représenté ces fleuvw vaguant çà et là, ses marais fongeux, les arbres de st»s forêts renversés, ses campagnes cwiverles île roclies, de ronces et d'éphies, tous ces diemins rendus impraticables, toutes ses cultures devenues l'effort du génie. J'a\tM]e que ses taMeaux, (|uoique pittoresques, m'ont quekjuefois attristé , parct» qu'ils me donnaient de la métiancc de l'Auteur de û nature. On a>*ait beau su|iposer d'ailleurs que rhumme était comblé de ses bienfoits, il avait oublié im de nos premiers besoins, en nt^geant de prendre soin de notre habitation.

Mais, en y réflédiissant, il m'a pani que nonsetdement la nature a>'ait fait un jardin magnifique du monde entier , mais encoi-e qu'elle en a vait, pour ainsi dire, placé plusieurs les uns sur les autres, pour embellir le même sol de ses plus cliarmantes harmonies.

Dans nos climats tempérés, on voit se développer, dès les premiers jours d'avril , au milieu des sombres forêts, les réseaux de hi pervenciie, et ceux de Vanemona uemorosa , qui recouvrent d'un long tapis vert et lustré les mousses et les feuilles dépêchées par l'année précédente. Cependant , à l'orée des bois, on voit d<ja fleurir les prmievèi^es, les violettes et les marguerites , qui bientôt disparaissent en partie, pour faire place, en mai, à l'hyacinthe bleue, à la croisette jaune qui sent le miel, au muguet parfumé, si amié des amans , au genêt doré, au bassinet doré et vernissé, et aux trèfles rouges et blancs, si bien alliés aux graminées. Bientôt les orties blanches et jaunes , les fleurs du fraisier, celles du sceau de Salonion, sont remplacées par les co(iuelicots et les bluets , qui éclosent dans des oppositioas ravissantes ; les ^lantiers épanouissent leurs guirlandes fraldies ei variées, les fraises se colorent, les chèvre- feuilles parfument les aû-s; on voit ensuite les vipérines d'un bleu pourpré, les bouillons blancs avec leurs longues quenouilles de fleurs soufrées et odorantes, les scabieuses liattues des vents, lesansérines, les champignons, et les asclépias qui restent bien avant dans l'hiver, où végètent des mousses de la plus tendre verdure.

Toutes ces fleurs paraissent successivement sur

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la même scène. Le gazon , dont la conleor est uniforme, sert de fond à ce riche tableau. Quand ces plantes ont fleuri et donné leurs graines, la plupart s'enfoncent et se caclient, |H)ur renaître avec d'autres printemps. Il y en a qui durent toute Tannée , comme la pâquerette et le pissenlit; d'autres s*épanouissent pendant cinq jours , après lesquels eUes disparaissent entièrement; ce sont les éphémères de la végétation.

Les agrémcns de nos forêts ne le cèdent pas à ceux de nos champs. Si les bois ne renouvellent point leurs arbres avec les saisons , chaque espèce présente, dans le cours de Tannée, les progrès de la prairie. D'abord les buissons donnent leurs fleurs; les chèvre-feuilles déroulent leur tendre verdure ; l'aubépine parfumée se couronne de nombreux bouquets; les ronces laissent pendre leurs grappes d'un bleu mourant; les merisiers sauvages embaument les airs, et semblent couverts de neige au milieu du printemps ; les néfliers entrouvrent leurs larges fleurs aux extrémités d'un rameau cotonneux; les ormes donnent leurs fruits; les hêtres développent leurs superbes feuillages, et enfîn le chêne majestueux se couvre le dernier de ses feuilles épaisses , qui doivent résister à l'hiver.

Comme dans les vertes prairies les fleurs se détachent du fond par l'éclat de leurs couleurs, de même les rameaux fleuris des arbrisseaux se détachent du feuillage des grands arbres. L'hiver présente de nouveaux accords ; car alors les fruits noirs du troène, la mAre d'un bleu sombre, le fruit de corail de l'églantier, la baie du myrtille , brillent souvent au sein des neiges, et offrent aux petits oiseaux leur nourriture et un asile pendant la saison rigoureuse. Mais comment exprimer les ravis<«antes harmonies des vents qui agitent le sommet des graminées, et changent la prairie en une merde verdure et de fleurs; et celle des forêts, où les chênes antiques agitent leurs sonrunets vénérables; le bouleau , ses feuilles pendantes; et les sombres sapins, leurs longues flèches toujours vertes ? Du sein de ces forêts s'échappent de doux murmures, et s'exhalent mille parfums qui influent sur les qualités de l'air. Le matin, au lever de Tanrore, tout est chargé de gouttes de rosée qui argentent les flancs des collines et les bords des ruisseaux ; tout se meut au gré des vents ; de longs rayons de soleil dorent les cimes des arbres et traversent les forêts. Cependant des êtres d'un autre ordre, des nuées de papillons peints de mille couleurs , volent sans bruit sur les fleurs ; ici l'abeille et le bourdon murmurent ; là des oiseaux font leurs nids ; les airs retentissent de mille chansons d'a-

mour. Les notes monotones dn coucou et de la tourterelle servent de base aux ravissans ooncerts du rossignol, et aux accords vifs et gais de la buvette. La prairie a aussi ses oiseaux ; les cailles qui couvent sous les heriies, les alouettes, qui s'élèvent vers le ciel , au-dessus de leurs nids. On entend de tous côtés les accens maternels; oo respire l'amour dans les vallons , dans les bois , dans les prés. Oh! qu'il est doux alors de quitter les cités, qui ne retentissent que du bruit des marteaux des ouvriers et de celui des loni-des charrettes , ou des carrosses qui menacent l'homme de pied , pour errer dans les bois, sur les collines, au fond des vallons , sur des pelouses plus douces que les tapis de la Savonnerie, et qu'embellissent chaque jour de nouvelles fleurs et de nouveaux par- Àims!

Mais si nous considérons la nature dans les antres climats, nous verrons que les inondations des fleuves, telles que celles de l'Amazone, de l'Orénoqtie , et de quantité d'autres, sont périodiques : elles fument les terres qu'elles submergent. On sait d'ailleurs que les bords de ces fleuves étaient peuplés de nations, avant les établissemens des Européens : elles tiraient beaucoup d'utilité de leurs débordemens , soit par l'abondance des pêches, soit par les engrais de leurs champs. Loin de les considérer comme des convulsions de la nature, elles les regardaient conune des bénédictions du ciel , ainsi que les Egyptiens considéraient les inondations du Nil. Etait-ce donc un spectacle si déplaisant pour elles , de voir leurs profondes forêu coupées de longues allées d'eau qu'elles pouvaient parcourir sans peine , en tous sens , dans leurs pirogues, et dont elles recueillaient les fruits avec la plus grande facilité? Quelques peuplades même, comme celles de l'Orénoque, déterminées par ces avantages , avaient pris l'usage étrange d'habiter le sommet des arbres , et de chercher sous leur feuillage, comme les oiseaux, des logemens, des vivres et des forteresses. Quoi qu'il en soit, la plupart d'entre elles n'habitaient que les bords des fleuves, et les préféraient aux vastes déserts qui les environnaient, et qui n'étaient point exposés aux inondations.

Nous ne voyons Tordre que là où nous voyons notre blé. L'habitude où nous sommes de resserrer dans des digues le canal de nos rivières, de sabler nos grands chemins , d'aligner les allées de nos jardins, de tracer leurs bassins au cordeau, d'équarrir nos parterres, et même nos arbres, nous accoutume à considérer tout ce qui s'écarte de notre équerre comme livré à la confusion. Mais c'est dans les lieux où nous avons mis la main que

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ToQ voii souTent nn véritable désoi-dre. Notis faisons jaillir des jets d'eau sur des monlagnes ; nous plantons des peupliers et des tilleuls sur des rochers ; nous mettons des vignobles dans des vallées, et des prairies sur des collines. Pour peu que ces travaux soient négligés, tous ces petits niveUemens sont bientôt confondus sous le niveau général des continens , et toutes ces cultures humaines disparaissent sous celles de la nature. Les pièces d*eau se changent en marais , les murs de charmilles se hérissent, tous les berceaux s'obstruent, toutes les avenues se ferment : les végétaux naturels à chaque sol déclarent la guerre aux végétaux étrangers; les chardons étoiles et les vigoureux verbascum étouffent sous leurs larges feuilles les gazons anglais; des foules épaisses de graminées et de trèfles se réunissent autour des arbres de Judée ; les ronces de chien y grimpent avec leurs crochets, comme si elles y montaient à l'assaut; des touffes d'orties s'emparent de l'urne des naïades , et des forêts de roseaux , des forges de Vulcain ; des plaques verdâtres de mnium rongent les visages des Vénus, sans respecter leur beauté. Les arbres même' assiègent le château ; les cerisiers sauvages , les ormes, les érables montent sur ses com^ ' blés, enfoncent leurs longs pivots dans ses frontons élevés, et dominent enfin sur ses coupoles orgueilleuses. Les ruines d'un parc ne sont pas moins dignes des réflexions du sage que celles des empires : elles montrent également combien le pouvoir de l'homme est feible , quand il lutte contre celui de la nature.

Je n'ai pas eu le bonheur, comme les premiers marins qui découvrirent des tles inhabitées , de voir des terres sortir, pour ainsi dire, de ses mains ; mais j'en ai vu des portions assez peu altérées , pour être persuadé que rien alors ne devait égaler leurs beautés virginales. Elles ont influé sur les premières relations qui en ont été faites, et elles y ont répandu une fraîcheur, un coloris, et je ue sais quelle grâce naïve qui les distinguera tou* jours avantageusement, malgré leur simplické, des descriptions savantes qu*on en a faites dans les derniers temps. Cest à l'influence de ces premiers aspects que j'attribue les grands talens des piemiers écrivains qui ont i^rié de la nature, et l'entboosiasme sublime dont Homère et Orphée ont rempli leurs poésies. Parmi les modernes, l'historien de ramiral Anson, Cook, Banks, Solander, et quelques autres , nous ont décrit plusieurs de ces sites naturels dans les Iles de Tinian, de Masso, de Joan-Fernandez et de Tafti, qui ont ravi tous les gens de goût, quoique ces iles eussent été dégradées en partie par les Indiens et par les Espagnols.

Bernardin.

Je n'ai vu que des pays fréquentés par les Européens et désolés par la guerre ou par l'esclavage; mais je me rappellerai toujours avec plaisir deux de ces sites , l'un en-deçà du tropique du Capricorne , l'autre au-delà du 60^ degré nord. Malgré mon insuffisance, je vais -essayer d'en tracer une esquisse , afin de donner au moins une idée de la manière dont la nature dispose ses plans dans de«f climats aussi opposés.

Le premier était une partie alors inhabitée de rile de France , de quatorze lieues d'étendue , qui m'en parut la plus belle portion, quoique les noira marrons^ qui s'y réfugient, y eussent coupé; sur les rivages de la mer, des lataniers avec lesquels ils fabriquent des ajoupa, et dans les montagnes, des palmistes dont ils mangent les sommités , et des lianes dont ils font des filets pour la pèche. Ils dégradent aussi les bords dès ruisseaux en y fouillant les ognons des nymphsa, dont ils vivent, et ceux mêmes de la mer, dont ils mangent sans exception toutes les espèces de coquillages, qu'ils laissent çà et là sur les rivages par grands amas brûlés. Malgré ces désordres, cette portion de l'Ile avait conservé des traits de son antique beauté. Elle est exposée au vent perpétuel du sud-est, qui empêche les forêts qui la couvrent de s'étendre jusqu'au bord de la mer ; mais une large lisière de gazon d'un beau vert gris, qui l'environne , en facilite la communication tout autour, et s'harmonie , d'un côté, avec la verdure des bois , et de l'autre avec l'azur des flots. La vue se trouve ainsi partagée en deux aspects , l'un terrestre et l'autre maritime. Celui de la terre présente des collines qui fuient les unes derrière les autres en amphithéâtre, et dont les çontoiu^ , couverts d'arbres en pyramides , se profilent avec majesté sur la voûte des deux. Audessus de ces forêts , s'élève comme une seconde forêt de palmistes, qui balancent au-dessus des vallées solitaires leurs longues colonnes couronnées d'un panache de palmes et surmontées d'une lance. Les montagnes de l'intérieur présentent au loin des plateaux de rochers garnis de grands arbres, et de lianes pendantes qui flottent comme des draperies au gré des vents. Elles sont surmontées de hauts pitons , autour desquels se rassemblent sans cesse des nuées pluvieusies ; et lorsque les rayons du soleil les éclairent , on voit les couleurs de l'arc-enciel se peindre sur leurs escarpemens , et les eaux I desplniescouler sur leurs flancs bruns, en nappes brillantes de cristal ou en longs filets d'argent. Aucun obstacle n'empêche de parcourir les bords qui tapissent leurs flancs et leurs bases ; car les ruisseaux qui descendent des montagnes présentent, le long de leurs rives, des lisières de sable, ou d«

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\erges plateaux de rodies qu'ils ont dépouillés de leurs terres. De plus , ils fraient un libre passage depuis leurs sources jusqu'à leurs embouchures , en détruisant les arbres qui croîtraient dans leurs lits, et en fertilisant ceux qui naissent sur leurs bords ; et ils ménagent au-dessus d'eux , dans tout leur cours, de grandes voûtes de verdure qui fuient en perspective , et qu'on aperçoit des Iwrds de la mer. Des lianes s'entrelacent dans les cintres de ces voûtes , assurent leurs arcades contre les vents, et les décorent de la manière la plus agréable , en opposant à leiu^ feuillages d'autres feuillages , et à leur verdure des guirlandes de fleurs brillantes ou de gousses colorées. Si quelque arbre tombe de vétusté , la nature , qui hâte partout la destruction de tous les êtres inutiles , couvre son tronc de capillaires du plus beau vert , et d'agarics ondes de jaune , d'aurore et de pourpre , qui se nourrissent de ses débris. Du côté de la mer, le gazon qui termine rUe est parsemé çà et là de bosquets de lataniers dont les palmes, faites en éventail et attachées à des queues souples , rayonnent en l'air comme des soleils de verdure. Ceslataniers s'avancent jusque dans la mer sur les caps de File , avec les oiseaux de terre qui les habitent , tandis que de petites baies , où nagent une multitude d'oiseaux de marine , et qui sont , pour ainsi dire , pavées de madrépores couleur de fleur de pécher, de roches noires couvertes de nérites couleur de rose , et de toutes sortes de coquillages, pénètrent dans l'Ile, et réfléchissent, comme des mirwrs, tous les objets de la terre et des cieux. Vous croiriez y voir les oiseaux vder dans l'eau et les poissons nager dans les arbres, et vous diriez du mariage de la Terre et de l'Océan, qui entrelacent et confondent leurs domaines. Dans la plupart même des lies inhabitées, situées entre les tropiques, on a trouvé, lorsqu'on en a feit la découveite , les bancs de sable qui les environnent remplis de tortues qui y venaient foire leur ponte, et de flamans couleur de rose qui ressemblent, sur leurs nids , à des brandons de feu. Elles étaient encore bordées de mangliers couverts d'huîtres, qui opposaient leurs feuillages flottans à la violence des flots, et de cocotiers diargés de fruits , qui s'avançant jusque dans la mer, le long des récifs, présentaient aux navigateurs l'aspect d'une ville avec ses remparts et ses avenues, et leur annonçaient de loin les asiles qui leur étaient préparés par le dieu des mers. Ces divers genres de beauté ont dû être communs à l'ile de France oonune à beaucoup d'autres tles, et ils auront sans doute été détruits par les besoins des prenoders marins qui y ont abordé. Tel esl le tableau bien imparfait d'un pays

dont les anciens philoaoplies jugeaient le dimat inhabitable , et dont les philosophes modernes regardent le sol comme une écume de l'Océan ou dos volcans.

Le second lieu agreste que j'ai vu était dans la Finlande russe, lorsque j'étais employé, en 1764, à la visite de ses places avec les généraux du corps du génie, dans lequel je servals. Nous voyagions entre la Suède et la Russie, dans des pays si peu fréquentés, que les sapins avaient poussé dans le grand chemin de démarcation qui sépare leur territoire. Il était impossible d'y passer en voiture, et il follut y envoyer des paysans pour les couper, afln que nos équipages pussent nous suivre. Cependant nous pouvions pénétrer partout à pied, et souvent à dieval, quoiqu'il nous £dlût visiter les détours , les sommets et les plus petits recoins d'uu grand nombre de rochers, pour en examiner les défenses naturelles , et que la Finlande en soit si couverte que les anciens géographes lui ont donné le surnom deLapidosa. Non-seulement ces rochers y sont répandus en grands blocs à la surface de la terre, mais les vallces et les collines tout entières y sont, en beaucoup d'endroits, formées d'une seule pièce de roc vif. Ce roc est un granit tendre qui s'exfolie, et dont les débris fertilisent les plantes , en même temps que ses grandes masses les abritent contre les vents du noixl , et réflédiissent sur elles les rayons du soleil par leurs courbures et par les particules de mica dont il est rempli. Les fonds de ces vallées étaient tapissés de longues lisières de prairies qui focilitent partout la communication. Aux endroits où elles étaient de roc tout pur, comme à leur naissance , elles étaient couvertes d'une plante appelée klouhva, qui se ylàli sur les rochers. Elle sort de leurs fentes, et ne s'clève guère à plus d'un pied et demi de hauteur; mais elle trace de tous côtés, et s'étend fort loin. Ses feuilles et sa verdure ressemblent à celles du buis , et ses rameaux sont parsemés de fruits rouges , bons à manger, semblables à des fraises. Des sapins , des bouleaux et des sorbiers , végétaient à merveille sur les flancs de ces collines , quoique souvent ils y trouvassent à peine assez de terre pour y enfoncer leurs racines. Les sommets de la plupart de ces collines de roc étaient arrondis en forme de calotte , et rendus tout luisans par des eaux qui suintaient à travers de longues fêlures qui les sillonnaient. Plusieurs de ces calottes étaient toutes nues, et si glissantes, qu'à peine pouvait-on y marcher. Elles étaient couronnées, tout autour, d'une large ceinture de mousses d'un vert d'émeraude , d'où sortaient çà et là une multitude infinie de champignons de toutes les formes et de toutes les

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oottleim. Il y en arail de Êiils oomme de gros étuis, oonienr d'écarlale, piquetés de points bUnc$ ; d^autrès, de oonlenr (Torange, formés en païamb; d'aotres, jaones comme da safran , et allongés comme des cfuCi. Il y en aTait do pins beau blane, et si bien tonraés en rond y qo*on les eût pris poor des dames d'ÎToire. Ges mousses et ces champignons se répandaient le long des filets d'eau qui coudes sommets de ces collines de roc , s'étenen longs rayons jusqu'à travers les bois dont leors flancs étaient couverts, et venaient border leurs lisières en se confondant avec une multitude de fraisiers et de framboisiers. La nature, pour dédommager ce pavs de la rareté des fleurs apparentes qu'il produit en petit nombre, en a donné les parfums à plusieurs plantes , telles cpi'au calamns aromaticus , au bouleau , qui exliale au printemps une forte odeur de rose, et au sapin, dont les pommes sont odorantes. Elle a répandu de même les conleors les plus agréables et les plus brillantes des fleurs sur k» végétations les plus communes , telles qae sur les 6Vnes du mélèze , qui sont d'un beau violet , sur les baies écartâtes du sorbier, sur les mousses, les champignons, et même sur les choux-raves. Voici ce que dit , à l'occasion de ces derniers végétaux, l'exact Corneille Le Bruyn, dans son royale à Archanqel^ : « Pendant le sé- » jour que nous finies (chez les Samoîè<ies) , on » nous apporta plusieurs sortes de navets de diffé- » rentes couleurs, d'une beauté surprenante. Il y » en avait de violets , comme les prunes parmi » nons; de gris, de blancs et de jaunâtres, tous » tracés d'un rouge semblable au vermillon ou à la » plos belle laque, et aussi agréables à la vue qu'un » irillet. J'en peignis quelques-uns à Teau sur du » papier, et en envoyai en Hollande , dans une » Im^ remplie de sable sec , à un de mes amis , » amateur de ces sortes de curiosités. Je portai » ceux que j'avais peints à Archangel , où l'on ne ' » pouvait croire qu'ils fussent d'après nature , jus- » qu'à ce que j'eusse produit les navets mêmes : » marque qu'on n'y fait guère d'attention à ce que » la native y peut former de rare et de curieux. » Je pense que ces navets sont des choux-raves, dont les raves croissent au-dessus de la terre. Du moins je le présume par le dessin même qu'en donne Corneille Le Bruyn , et parce que j'en ai vu de pareils en Finlande ; ils ont un goût supérieur k celui de nos choux, et semblable à celui des culs d'arCâchaut. J'ai rapporté ces témoignages d'un peintre , et d*nn peintre hollandais , Fur la beauté de ces couleins, pour délrufa^ le préjugé où Ton

* Ton. s, p. SI.

est que ce n*est qu'aux Indes qiir le soleil colore ; magnifiquement les végétaux^. Mais rien n'égale, à mon avis, le beau vert des plantes du nord, au printemps. Ty ai souvent admiré celui des bouleaux , des gazons , et des mousses, dont qnelques-unes sont glacées de violet et de pourpre. Les sombres sapins même se festonnent alors du vert le plus tendre; et , lorsqu'ils viennent à jeter, de l'extrémité de leurs rameaux, des touffes jaunes d'étamines , ils paraissent comme de vastes pyramides toutes chargées de lampioas. Nous ne trouvions nul obstacle à marcher dans leurs forêts. Quelquefois nous y rencontrions des bouleaux ren versés et tout vermoulus; mais eu mettant les pieds sur leur écorce, die nous supportait comme un cuir épais. Le bois de ces bouleaux pourrit fort vite , et leur écorce , qu'aucime humidité ne peut corrompre, est entraînée, .à la fonte des neiges, dans les lacs, sur lesquels elle surnage tout d'une pièce. Quant aux sapins, lorsqu'ils tombent, l'humidité et les mousses les détruisent en fort peu de temps. Ce pays est entrecoupé de grands lacs qui présentent partout de nouveaux moyens de communication en pénétrant par leurs longs golfes dans les terres, et ofhrent un nouveau genre de beauté en réfléchissant dans leurs eaux tranquilles les orifices des vallées, les collines moussues , et les sapins inclinés sur les promontoires de leurs rivages.

Il serait difficile de rendre le bon accueil que nous recevions dans les habitations solitaires de ces lieux. Leurs maîtres s'efforçaient, par toutes sortes de moyens, de nous y retenir plusieurs jours. Ils envoyaient , à dix et quinze lieues de là, inviter leurs amis et leurs parens pour nous tenir compagnie. Les jours et les nuits se passaient en danses et eu festins. Dans les villes, les principaux

* Ces faits sont appayés par une obsenration trèsHsingulière que je rapporterai ici, quoique je l*aie (^a consignée dans un autre ouTrage. Le savant M. Patrin , qui voyagea sept ans dans les déserts de la Sibérie , ne racontait januis sans enthonsiasme qu'un- jour, en descendant les sommets glacés du mont AltaT, oomme il était parvenu an dernier gradin qui domine une plaine arrogée par le fleuve de l'Ob, Il l^t frappé du spectacle le plus mj^estueux qu'il eAt jamais vu. H quittait des rochers arides, aussi anciens que le monde; il était encore environné des frimas et des neiges de l'hiver i tout à coup une plaine inmiense s'ouvre devant lui ; elle ret> pléiidit des couleurs les plus vives; trois espôces de végétaux en couvrent la surface, oo n'y voit point de verdure ; c'est la fleur pourpre de l'iris de Sibérie qui forme le fond de ce lapis magnifique; il est brodé, dans toute son étendue , avec des groupes dliémérocales à fleurs d'or, et d'aaémonei A fleors de narcisse, d'un éclat argenté. Nulle ooUine ne borne cette ricbe plaine ; efle se déroule juaqu'A l*boriioD , et semble unir le ciel et la terre par ses guirlandes éclatantes.

habitans nous traitaient tour à tour. C'est au milieu de ces fêtes hospitalières que nous aTons [larcouru les villes de la pauvre Finlande, Wibourg, Wilmanstrad, Frédériksham, Nislot, etc. Le château de celle dernière est situé sur un rocher , au dégoi^inent du lac Kiemen , qui l'environne de deux cataractes. De ses plates-formes, on aperçoit la vaste étendue de ce lac. Nous dînâmes dans une de ses quatre tours, dans une petite chambre éclairée par des fenêtres qui ressemblaient à des meurtrières. C'était la même chambre où vécut longtemps rinforluné Ivan , qui descendit du trône de Russie à Tâçe de deux ans et demi. Mais ce n'est pas ici le lieu de m'étendre sur l'influence que les idées morales peuvent répandre sur les paysages.

Les plantes ne sont donc pas jetées au hasard sur la terre; et, quoiqu'on n'ait encore rien dit sur leur ordonnance en général dans les divers climats, cette simple esquisse suffit pour faire voir qu'il y a de l'ordre dans leur ensemble. Si nous examinons de même, superficiellement, leur développement, leur attitude et leur grandeur, nous verrons qu'il y a autant d'harmonie dans l'agrégation de leurs parties , que dans celle de leurs espèces. Elles ne peuvent en aucune manière être considérées comme des productions mécaniques du chaud et du froid, de la sécheresse et de l'humidité. Les systèiaes de nos, sciences nous ont ramenés précisément aux opinions qui jetèrent les peuples barbares daiis l'idolâtrie , comme si la fin de nos lumières devait être le commencement et le retour de nos ténèbres. Voici ce que leur reproche Fauteur du livre de la Sagesse: a Aut ignem, aut » spiritum , aut citatum âerem , aut gyrum stella- » mm , aut nimiam aquam , aut solem et lunam , » rectores orbis terrarum deo^ putaverunt*^. Ils se n sont imaginé que le feu , ou le vent, ou l'air le » plus subtil , ou l'influence des étoiles , ou la mer, » ou le soleil et la lune , régissaient la terre , et en » étaient les dieux. »

Toutes ces causes physiques réunies n'ont pas ordonné le port d'une seule mousse. Pour nous en convaincre, commençons par examiner la circulation des plantes. On a posé, comme un prindpe certain , que leurs sèves montaient par leur bois et redescendaient par leurs éoorces. Je n'opposerai aux expériences qu'on en a rapportées, qu'un grand marronnier des Tuileries, voisin de la terrasse des Feuillans, qui, depuis plus de vingt ans, n'a point d'écorce autour de son pied , et qui cependant est plein de vigueur. Plusieurs ormes des boulevards sont dans le même cas. D'un autre

* SapUntiœ» cap. xiu , v. 2.

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cdté , ou voit de vieux saules caverneux qui n'ont point du tout de bois. D'ailleurs, oonunent peat-on appliquer ce principe à la végétation d'une moitltude de plantes, dont les unes n'ont que des tubes, et d'autres n'ont point du tout d'écorce, et ne sont revêtues que de pellicules sèches ? •

Il n'y a pas plus de vérité à supposer qu'elles s'élèvent en ligne perpendiculaire, et qu'elles sont déterminées à cette dilution par l'action des colonnes de l'air. Quelques-unes , à la vérité , la suivent, comme le sapin, l'épi de blé, le roseau; mais un bien plus grand nombre s'en écarte, tels que les volubiles, les vignes , les lianes, les haricots, etc.... D'autres montent verticalement, et, étant parvenues à une certaine hauteur , en plein air, sans éprouver aucun obstacle, se fourdient en plusieurs tiges, et étendent borizontalefiient leurs branches, comme les pommiers; ou les inclinent vers la terre , comme les sapins; ou les creusent en foi-me de coupe , comme les sassaftas; ou les arrondissent en tête de champignon , conune les pins; ou les dressent en obélisque, comme les peupliers; ou les tournent en laine de quenouille, comme les cyprès; ou les laissent flotter au gré des vents, comme les bouleaux. Toutes ces attitudes se voient sous le même rumb de vent. Il y en a même qui adoptent des formes auxquelles l'art des jardiniers aurait bien de la peine à les assujétir. Tel est le badamier des Indes , qui croit en pyramide , comme le sapin, et la porte divisée par étages, comme un roi d'échecs. Il y a des plantes très-vigoureuses, qui, loin de suivre la ligne verticale, s'en écartent au moment même où elles sortent de la lerre. Telle est la fausse patate des Indes , qui aime à se traîner sur le sable des rivages des pays chauds , dont elle couvre des arpens entiers ; tel est encore le rotin de la Chine , qui croit souvent aux mêmes endroits. Ces plantes ne rampent point par feiblesse. Les scions du rotin sont si forts , qu'on en fait, à la Chine , des câbles pour les vaisseaux ; et, lorsqu'ils sont sur la terre, les cerfs s'y prennent tout vivans , sans poavoir s'en dépêtrer. Cç sont des filets dressés par la nature. Je ne finirais pas, si je voulais parcourir ici les différens ports des végétaux; ce que j'en ai dit sulTit pour montrer qu'il n'y en a aucun qui soit dirigé par la colonne verticale de l'air. On a été induit à cette erreur, parce qu'on a supposé qn'ib cherchaient le plus grand volume d'air , et celte erreur de physique en a produit une autre en géométrie; car, dans cette supposition, ils devraient se jeter tous à l'horizon, parce que la colonne d'air y est beaucoup plus considérable qu'au zénith. Il faut de même supprimer les conséquences qu'on

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m a Urées, et qa'oa a posées comme des principes de jurisprudeiice pour le partage des terres, dans des liyres vantés de mathématiques , tel que celuici , « qu'il ne croit pas plus de bois ni plus d'herbes « sur la pente d'une montagne , qu'il n'en crol- » trait sur sa base. » Il n'y a pas de bilcheron ni de Iknear qui ne vous démontre le contraire par l'expérience.

Les plantes, dit-on, sont des corps mécaniques. Essayezde foire un corps aussi mince, aussi tendre, anasi fragile que celui d'une feuille, qui résiste des années entières aux vents, aux pluies, à la gelée et au soleil le plus ardent. Un esprit de vie, indépendant de toutes les latitudes , régit les plantes , les conserve et les reproduit. Elles réparent leurs blessures, et elles recouvrent leurs plaies de noorelles écorces. Les pyramides de l'Egypte s'en vont en poudre , et les graminées du temps des Pharaons subsistent encore. Que de tombeaux grecs et romains, dont les pierres étaient ancrées de fer, ont diispani ! Il n'est resté, autour de leurs mines, que les cyprès qui les ombrageaient. C'est le soleil, dit-on, qui donne l'existence aux végétaux, et qui l'entretient. Mais ce grand agent de la nature, tout puissant qu'il est , n'est pas même la cause unique et déterminante de leur développement. Si la chaleur invite la plupart de ceux de nos climats à ouvrir leurs fleurs , elle en oblige d'autres à les fermer : tels sont, dans ceux-ci , la beUe-de-nuit du Pérou, et l'arbre-triste des Moluques , qui ne fleurissent que la nuit. Son éloignement même de notre hémisphèi^ n'y détruit point la puissance de la nature. C'est alors que végètent la plupart des mousses qui tapissent les rochers d'un vert d'émeraude, et que les troncs des arbres se couvrent, dans les lieux humides, de plantes imperceptibles à la vue , appelées mnium et lichen , qui les font paraître au milieu des glaces, comme des colonnes de bronze vert. Ces végétations , an plus fort de l'hiver, détruisent tous nos ralsonnemens sur les effets universels de la dialeur, puisifue des plantes d'une organisation si délicate sembtent avohr besoin pour se développer , de la plus douce température. La chute même des feuilles, que nous regardons conmie un effet de Fabsence du soleil , n'est point occasionée par le firoid. Si les palmiers les conservent toute l'aunée dans le midi, les sapins les gardent, an nord, en tout temps. A la vérité, les bouleaux, les mélèzes et plusieurs autres espèces d'arbres les perdent, dans le nord , à l'entrée de l'hiver ; mais ce dépouillement arrive aussi à d'autres arbres dans le midi. Ce sont 9 dit-on, les résines qui conservent, dans le nord , celles des sapins; mais le mélèze, qui est

résineux , y laisse tomber les siennes; et le filaria, le lierre, l'alateme, et plusieurs autres espèces qui ne le sont point, les gardent chez nous toute l'année. Sans recourir à ces causes mécaniques, dont les effets se contredisent toujours dès qu'on veut les généraliser , pourquoi ne pas reconnaître , dans ces variétés de la végétation, la constance d'une Providence ? Elle a mis , au midi , des arbres toujours verts , et leur a donné un large feuillage pour abriter les animaux de la chaleur. Elle y est encore venue au secours des animaux en les couvrant de robes à poil ras , afm de les vélir à la légère ; et elle a tapissé la terre qu'ils habitent de fougères et de lianes vertes , afîn de les tenir fraîchement. Elle n'a pas oublié les besoins des animaux du nord : elle a donné à ceux-ci pour toits les sapins toujours verts, dont les pyramides hautes et touffues écartent les neiges de leurs pieds, et dont lesr branches sont si garnies de longues mousses grises, qu'à peine on en aperçoit le tronc ; pour litières, les mousses mêmes de la terre , qui y ont en plusieurs endroits plus d'un pied d'épaisseur, et les feuilles molles et sèches de beaucoup d'arbres, qui tombent précisément à l'entrée de la mauvaise saison ; en- 6n, pourprovbions, les fruits de ces mêmes arbres , qui sont alors en pleine maturité. Elle y ajoute çà et là les grappes rouges des sorbiers, qui, brillant au loin sur la blancheur des neiges, invitent les oiseaux à recourir à ces asiles; en sorte que les perdrix , les coqs de bruyère , les oiseaux de neige, (es lièvres, les écureuils, trouvent souvent, à l'abri du même sapin , de quoi se loger, se nourrir et se tenir fort chaudement.

Mais un des plus grands bienfaits de la Providence envers les animaux du nord est de les avoir revêtus de robes fourrées, de poils longs et épais , qui croissent précisément en hiver, et qui tombent en été. Les naturalistes, qui regardent les poils des animaux comme des espèces de végétations, ne manquent pas d'expliquer leurs accroissemens par la chaleur. Ils confirment leur système par l'exemple de la barbe et des cheveux de l'homme , qui croissent rapidement en été. Mais je leur demande pourquoi , dans les pays froids , les chevaux , qui y sont ras en été, se couvrent en hiver d'un poil long et frisé comme la laine des moutons. A cela ils répondent que c'est la chaleur intérieure de leur coips , augmentée par l'action extérieure du froid , qui produit cette merveille. Fort bien. Je pourrais leur objecter que le froid ne produit pas cet effet sur la barbe et sur les cheveux de l'homme, puisqu'il retarde leur accroissement; que de plus , sur les animaux revêtus en hiver par la Providence , les poils sont beaucoup plus longs et plus épais aux

ÉTUDE CINQUIÈME

endroits de leur coq» qui ont le inoins de chaleur naturelle, tels qu'à la queue, qui est très touffue dans les chevaux , les martres , les renards et les loups , et que ces poils sont courts et rares a^x endroits où elle est la phis grande, comme au ventre. Leur dos, leurs oreilles, et souvent même leurs pâtes , sont les parties de leur corps les plus couvertes de poil. Mais je me contente de leur proposer cette dernière objection : la chaleur extérieure et intérieure d'un lion d'Afrique doit être au moins aussi ardente que celle d'un loup de Sibérie ; pourquoi le premier est-il à poil ras , tandis que le second /8t velu jusqu'aux yeux?

Le froid, que nous regardons comme un des plus grands obstacles de la végétation ^ est aussi nécessaire à certaines plantes , que la chaleur l'est à d'autres.

Si celles du midi ne sauraient croHre au nord , celles du nord ne réussissent pas mieux au midi. Les Hollandais ont fait de vaines tentatives pour élever des sapins au cap de Bonne-Espérance, afin d'avoir des mâtures de vaisseaux , qui se vendent très-cher aux Indes. Plusieurs liabitans ont foit à l'ile de France des essais inutiles pour y fiadre croître la lavande , la marguerite des prés, la violette, et d*autres herbes de nos climats tempérés. Alexandre , qui transplantait lestialions à son gré, ne put jamais venir à bout de tûre venir le lierre de la Grèce dans le territoire de Babylone *, quoiqu'il edi grande envie de jouer aux Indes le personnage de Bacchus avec tout son costume. Je crois cependant qu'on pourrait venir à bout de ces tKansmigrations végétales, en employant, au midi, des glacières pour les plantes du nord, comme on emploie, dans le nord , des poêles pour les plantes du midi. Je ne pense pas qu'il y ait un seul endroit sur le globe où , avec un peu d'industrie , on ne puisse se procurer de la glace comme on s'y procure du sel. Je n'ai trouvé nulle part de température aussi chaude que celle de l'Ile de Malte, quoique j'aie passé deux fois la ligne, et que j'aie vécu à rile de France, où le soleil monte deux fois par an au zénith. Le sol de Malte est formé de collines de pierres blanches, qui réflédiissent les rayons du sfAeW avec tant de force , que la vue en est sensiblement affectée; et quand le vent d'Afrique, appelé sirooo, qui part des sables du Zara pour aller fondre les glaces du nord, vient à passer sur cette Ile, l'air y est aussi chaud que l'haleine d'un fbur. Je me rappelle que , dans ces jours-là , il y avait un Neptune de bronze sur le bord de la mer , dont le métal devenait si brillant, qu'à peine

• Voy« Plutan|ue el Plinf ,

y pouvait tenir la main. Cependant, oo apporit dans l'Ile de la neige du mont Etna , qui cH à Ile lieues de là ; on la conservait pendant des entiers dans des souterrains, sur de la pilUe, et elle ne valait que deux liards la livre; encore y était-elle affermée. Puisqu'on peut avoir de la neige à Malte dans la canicule , je crois qu'on peut s'en procurer dans tous les pays du monde. D'ailleurs la nature , comme nous Tavons vu , a multiplié les montagnes à glaces dans le voisinage des pays chauds. On pourra peut- être me reprocber d'indiquer ici des moyens d'accroître le luxe: mais , puisque le peuple ne vit plus que du luxe des riches, oelui-d peut tourner an moins au pr<afil des sciences naturelles.

Il s'en fout beaucoup que le fhud soit Fcnnenii de toutes les plantes, puisque ce n'est qœ dans le nord que Ton trouve les fbrêts les plus élevées et les plus étendues qu'il y ait sur la terre. Ce n'est qu'au pied des neiges étemelles du mont Liban que le cèdre, le roi des végétaux^ s'élève dans toute sa majesté. Le sapin, qui est après lui l'arbre le plus grand de nos forêts, ne vient à une hauteur prodigieuse que dans tes montagnes à glaces , et dans les climats froids de la Norwège et de la Russie. Pline dit que la plus grande pièce de bois qu'on eût vue à Rome jusqu'à son temps était une poutre de sapm de cent vingt pieds de long, et de deux pieds d'équarrissage aux deux bouts, que Tibère avait fait venir des fhHdes montagnes de la Valteiine du cdté du Piémont , et que Néron employa à son amphithéâtre. « Jugei, dit- » il, quelle devait être la longueur de l'arbre en- » tier , par ce qu'on en avait coupé. » Cependant, comme je crois que Pline parle de pieds romains, qiû sont de la même grandeur que ceux du Rhin , il faut diminuer cette dimension d'un douzième à peu près. Il cite encore te mât de sapin du vaisseau qui apporta d'Egypte l'obélisque que Caligula fit mettre au Vatican; ce mât avait quatre brasses de tour. Je ne sais d'où on l'avait tiré. Pour moi, j'ai vu en Russte des sapins auprès desquels ceux de nos climats tempérés ne sont que des avortons. J'en ai vu, entre autres, deux tronçons, entre Pétersboorg et Moscou, qui surpassaient en grosseur les plus gros mâts de nos vaisseaux de guerre, quoique ceux-ci soient f^its de plusieurs pièces. Ils étaient coupés du même arbre, et servaient de montant à la porte de la basse-cour d'un paysan. Les bateaux qui apportent du lac Ladoga des pn>visions à Pétersboiu^ ne sont guère moins grands que ceux qui remontent de Rouen à Paris. Us sont construits de planches de sapin de deux à trois pouces d'épaisseur, quelquefois de deux pteds de

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