DE LA PROGRESSION
M ËT^tStç^ipn^est une suite de^onsonnanog .ascendantes ou descendant^. Partout où la progression se rencontre , elle produit un grand plaisir, parce qu'elle fait naître dans notre ame le sentiment de l'infini , si conforme à notre nature. JeTiTdijàraîr, êï je ne saurais trop le répéter, les sensations physiques ne nous ravissent qu^en excitant en nous un sentiment intellectuel.
Lorsque les feuilles d'un végétal sont rangées autour de ses branches , dans le même ordre que les branches le sont elles-mêmes autour de la tige , il y a consonnance, comme dans les pins; mais si les branches de ce végétal sont encore disposées entre elles sur des plans semblables, qui aillent en diminuant de grandeur, comme dans les formes pyramidales des sapins, il y a progression : et si ces aiiMres sont disposés eux-mêmes en longues avenues qui dégradent en hauteur et en teintes, comme leurs masses paiticulières, notre plaisir redouble, parce que la progression devient infinie.
Cest par cet instinct de l'infini que nous aimons à voir tout ce qui nous présente quelque progres-
E, comme des pépinières de différens âges, des aux qui fuient à l'horizon sur différeas plans, perspectives qui n'ont point de terme.
Montesquieu remarque cependant que, si la route de Pétersbourg à Moscou est en ligne droite, le voyageur doit y périr d'ennui. Je l'ai parcourue, et je peux assurer qu'il s*en faut de beaucoup qu'elle soit en ligne droite. Mais en l'y supposant, l'ennui du voyageur naîtrait du sentiment même de l'infini , joint à l'idée de fatigue. C'est ce même sentiment, si ravissant quand il se mêle à nos plaisirs, qui nous cause des peines intolérables quand il se joint à nos maux; ce que nous n'éprouvons que trop souvent. Cependant, je crois qu'une perspective sans bornes nous ennuierait à la longue, en nous présentant loujotirs l'infini de la même manière; car notre ame en a non-seulement l'instinct, mats encore celui de l'universa-
lité , c'est-à-dire de toutes les modifications de l'infini.
La nature ne foit point , à notre manière, des perspectives avec une ou deux oonsonnances; mais elle les compose d'une multitude de progressions diverses, en y foisant entrer celles des plans, des grandeurs, des formes, des couleurs, des moiivemens , des âges , des espèces , des groupes , des saisons, des latitudes, et y joignant une infinité deconsonnances tirées des reflets de la lumière, des eaux et des sons. Je suppose qu'elle eût été bornée à planter une avenue de Paris jusqu'à Madrid , avec un seul genre d'arbres, tels que des figuiers. Je doate qu'on s'ennuyât à la parcourir. On y verrait des figuiers qui porteraient des figues appelées des Lalins mamiHanœ ^, parce qu'elles étaient faites comme des mamelles ; d'autres qui en produiraient de toutes rouges, et pas plus grosses qu'une olive, comme celles du mont Ida; d'autres qui en auraient de blanches, de noires; d'autres de couleur de porphyre , et appelées, par cette raison, par les anciens, porphyriUs. On y verrait des figuiers d'Hyrcanie , qui se chargent de phis de deux cents boisseaux de fniits; le figuier ruminai , de l'espèce de celui sous lequel Rénuis et Romiilus furent allaités par une louve; le figuier d'Hercule; enfin les vingt-neuf espèces rapportées par Pline , et bien d'autres inconnues aux Romains et à nous **, Cliacune de ces espèces d'arbres y montrerait des végétaux de diverses grandeurs, déjeunes, de vieux, de solitaires et de groupés, de plantés sur le bord des ruisseaux, d'autres sortant de la fente des rochers. Cliaque arbre présenterait la même variété dans ses fruits exposés sur un seul pied , pour ainsi dire , à difGérentes latitudes, au midi , au notd , à l'orient , au couchant , au soleU, et à l'ombre des feuilles : il y en aurait de verts qui ne commenceraient qu'à poiiKJre,
' Voyez Pline, HUtoire natwelle^ liv. xt, cbap. xviii..
** Les Itotanistes comptent aujourd'hui plus de quatre-vingtdix espèces de figuiers, dont les variétés se multiplient à l'infini. Le nombre de ces variétés s'élève à plusieun centaines dans la Provence seulement Cet arbre offre quelques phénomènes dignes d'exdtrr l'attention. Dans tontes les autres plantes . c'est la fleur qui renferme l'embryon du fruit ; dans le figuier , au contraire, c'est le fruit qui environne ec cache la fleur. Par une autre singularité , ces fruits précèdent les feuilles, et paraissent long-temps avant que la sève ait été mise en mouvement par le retour du printemps. C'est donc , comme l'a trèsbien observé l'abbé Rozier , par la seule force de la sève restée avant l'hiver dans le tronc et dans les branches , que s'opère la végétation d^ premiers fhiits. Les secondes figues naissent au pied du pétiole de la feuille de la saison ; et enfin la feuille, qui pouMe au second renouvellement de la sève, devient la mère nourrice du fruit de l'année suivante. Ainsi le figuier annonce . dans le môme moment , la prévoyance de la nature pour tro» récoltes. (A.-ltf.)
DKS CONTRASTES.
d'autres violeto et crevassés, avec leurs feules pleines de miel. D'un autre côté, on en rencontrerait, sous des latitudes différentes, dans le même degré de maturité que s'ils fussent venus sur le même arbre; ceux qui croissent au nord, dans le fond des vallées, étant quelquefois aussi avancés que ceux qui viennent bien avant dans le midi , sur le liaut des montagnes.
On retrouve ces progressions dans les plus petits ouvrages de la nature , dont elles sont un des plus grands charmes. Elles ne sont l'effet d'aucune loi mécanique. Elles ont été réparties à chaque végétal , pour prolonger la jouissance de ses fruits , suivant les besoins de l'honune. Ainsi, les fruits n(|ueux et rafraichlteans, comme les fruits rotiges, ne paraissent que pendant la saison des chaleurs; d'antres , qui étaient nécessaires pendant l'hiver, par leur farine substantielle et par leurs huiles , comme les marrons et les noix, se conservent une partie de l'année. Mais ceux qui devaient servir aux besoins accidentels des hommes, comme à ceux des voyageurs , restent sur la terre en tout temps. Non-seulement ceux-ci sont revêtus de coques propres à les conserver, mais ils paraissent aux arbres dans toutes les saisons et dans tous les degrés de maturité. Aux Indes , sur les rivages inliabités des lies * , le cocotier porte à la fois douze ou quinze grappes de cocos , dont les uns sont encore dans leurs étuis, d'autres sont en fleurs, d'autres sont noués , d'autres sont déjà pleins de lait , d'autres enfîn sont tout-à-feit mars. Le cocotier est l'arbre des marins. Ce n'est pas la clialeur des tropiques qui lui donne une fécondité si constante et si variée; car les fruits des arbres ont aux Indes , comme dans nos climats , des saisons où ils mûrissent, et après lesquelles on n'en voit plus. Je n'y connais que le cocotier et le bananier qui en portent toute l'année. Celui-ci est, à mon gré, l'arbre le plus utile du monde, parce que ses fniits peuvent servir d'aliment sans aucun apprêt , étant d'un goiU agréable et fort substantiel. Il donne nne grappe ou régime de soixante ou quatre-vingts fruits qui màrissenl tous à la fois ; mais il pousse des rejetons de toutes sortes de grandeurs (|ui en donnent successivement et en tout temps. La progression des fniits du cocotier est dans l'arbre, et celle des fruits du bananier dans le verger. Partout, ce qu'il y a de plus utile est œ qu'il y a de plus commun.
Les productions de nos blés et de nos vignes présentent des dispositions encore plus merveilleuses ; car , quoique l'épi de blé ait plusieurs fa-
• Voyez Franroi» PyrarU , Voyage aux Maldires,
ces, ses grains mûrissent dans le même temps, par la mobilité de sa paille , qui les présente à tous les aspects du soleil. La vigne ne croit ni en buisson , ni en arbre, mais en espalier; et quoique ses grains soient en forme de grappes , leur transparence les rend propres à être pénétrés partout des rayons du soleil. La nature oblige ainsi les hommes, par la maturité spontanée de ses fruits , destinés au soutien général de la vie humaine, de se réunir pour en faire ensemble les récolles et les vendanges. On peut regarder les blés et les vignes comme les plus puissans liens des sociétés. Aussi Cérèset Bacchus ont-ils été adorés dans ranlicpiilé comme les premiers législateurs du genre humain. Les poètes ancieiLs leur en donnent souvent ré|Mthèle. Un Indien , sous ^n bananier et Fon cocotier , peut se passer de son voisûi. C'est , je crois , par cette raison , plutôt que par celle du climat , qui y est si doux , qu'il y a aux grandes Indes si peu de républiques , et tant degouvernemens fondés sur la force. Un homme n*y peut infltier sur le champ d'autndque par ses ravages; mais l'Européen, qui voitjaunir ses nK)issons et noircir tous SCS raisins à la fois, se liâte d'appeler au secours de sa Cécolte non-seulement ses voisins , mais les passaas. "hvk reste, la nature, en refusant à nos blés et à nos vignes de produire leurs fruits toute l'année, a donné aux farines et aux vins qu'on en tire de se garder des siècles.
Toutes les lois de la nature sont dirigées vers nos besoins : non-seulement celles qui sont faites évidemment pour notre commodité , mais d'autres y conviennent souvent, d'autant mieux (fu'elles semblent s'en écarter davantage.
DES CONTRASTES
Les contrastes diffèrent des contraires, en ce que reux-ci n'agissent que dans un seul point , et ceux-là dans leur ensemble. Un objet n'a qu'un contraire , mais il peut avoir plusieurs contrastes. Le blanc est le contraire du noir; mais il contraste avec le bien , le vert, le rouge, et plusieurs autres couleurs.
La nature, pour distinguer les harmonies, les consonnances et les progressions des corps les unes des antres, les fait contraster. Cette loi est d'autant moins observée, qu'elle est plus commune. Nous fbulons aux pieds les plus grandes et les plus admirables vérités sans y faire attention.
Tons les naturalistes regardent les couleurs des corps comme de simples accidens , et la plupart d'entre eux considèrent leurs formes mêmes conmie l'effet de quelque attraction , incubation , cristallisation , etc. Tons les jours on fait des livres pour
ÉTUDE DIXIÈME
étendre y par des analogies, les efTeU mécaniques de ces lois anx diverses productions de la nature ; mais si elles ont en effet tant de puissance , pourquoi le soleil , cet agent universel , n'a-t-il pas rempli les cieux, les eaux, les terres, les forêts , les campagnes , et toutes les créatures sur lesquelles il a tant d'influence , des effets uniformes et monotones de sa lumière ? Tous ces objets devraient nous paraître, comme elle, blancs ou jaunes, et ne se distinguer les uns des autres que par leurs ombres. Un paysage ne devrait nous présenter d'au^ très effets que ceuxd'un camaïeu ou d'une estampe. Les latitudes, dit-on , en varient les couleurs; mais si les latitudes ont ce pouvoir, pourquoi les productions du même climat et du même champ n'ont-^ elles pas toutes ta même* teinte? Pourquoi les quadrupèdes , qui naissent et vivent dans les prés , ne font-ils pas des petits (|ui soient verts comme Therbe qui les nourrit?
La nature ne s'est pas contentée d'établir des liarmonies particulières dans cliaque espèce d'êtres pour les caractériser; mais afin qu'elles ne se confondent pas enti-e elles, elle les fait contraster. Nous verrons , dans l'Etude suivante , par quelle raison particulière elle a donné aux herbes la couleur verte, préférablement à toute autre couleur. Elle a fait en général les herbes verles |K)ur les détacher de terre; ensuite elle a donné la couleur de la terre aux animaux qui vivent sur l'herbe, pour les distinguer à leur tour du fond qu'ils ha-, bitent. On peut remarquer ce contraste général dans les quadrupèdes herbivoi*es, tels que les animaux domestiques, les bêtes fauves des forêts, et dans tous les oiseaux granivores qui vivent sur l'herbe ou dans les feuillages des arbres , comme la poule, la perdrix , la caille, l'alouette, le moineau, etc., qui ont des couleurs terreuses parce qu'ils vivent sur la verdure. Mais ceux , au contraire, qui vivent sur des fonds rembrunis, ont des couleurs brillantes, comme les mésanges bleuâtres et les piverts, qui grimpent sur l'écorce des arbres pour y chercher des insectes, etc.
La nature oppose partout la couleur de l'anmial à celle du fond où il vit. Cette loi admirable est universelle. J'en rapporterai ici quelques exemples, pour mettre le lecteur sur la voie de ces ravissantes harmonies, dont il trouvera des preuves dans tous les climats. On voit sur les rivages des Indes un grand et bel oiseau blanc et couleur de feu , appelé flamant, non parce qu'il est de Flandre, mais du vieux mol français //ainbaiif, parce qu'il parait de loin comme une flamme ^. Il liabite ordinairement
* On trouvait aiilrerois les flamans sur tontes les cotes de TEuropo ; mais la main dcslrnctive de rhoninie les en a chas*
les lagunes et les marais salans, dans les eaux desquels il fait son nid , en y élevant à un pied de profondeur un petit tertre de vase d'xin pied et demi de hauteur. Il fait un trou au sommet de ce petit tertre; il y pond deux œufs, et il les couve debout, les pieds dans l'eau , à l'aide de ses longues jambes. Quand plusieurs de ces oiseaux sont sur leurs nids, au milieu d'une lagune, on les prendrait de loin pour les flammes d'un incendie qui sortent du sein des eaux. D'autres oiseaux présentent des contrastes d'un autre genre sur les mêmes rivages. Le pélican ou g.and-gosier est un oiseau blanc et brun, qui a un large sac au-dessous de son bec , qui est très-long. II va tous les matins remplir son sac de poisson; et quand sa pêche eiÉ^faite, il se perche sur quelque pointe de nicher à fleur d'eau , où il sellent immobile jus(|u'au soir, dit le père Ou Tertre '*^ , « comme tout triste , la tête penchée par le » poids de son long bec, et les yeux fixés sur la » mer agitée, sans branler non plus que s'il était » de marbre. » On distingue, souvent sur les grèves rembrunies de ces mers, des aigrettes blânclies comme la nei^ , et , dans les plaines azurées du ciel, le pai/f^-eii-cuf d'un blanc jargenté, qui les traverse à perte de vue : il est quelquefois glacé de rose , avec les deux longues plumes de sa queue couleur de feu , comme celui de la mer du Sud.
Souvent plus le fond est triste, [Ans l'animal qui y vit est revêtu de couleurs brillantes. Nous n'avons peut-être point en Europe d'insectes qui en aient de plus riches que le scarabée stercotaire , et que la mouche qui porte le même nom. Celle-ci est plus éclatante que l'or et l'acier poli ; l'autre , d'une forme hémisphérique , est d'un beau bleu de pourpre ; et afin que son contraste fût complet, il exliale une forte et agréable odeur de musc.
La nature semble quelquefois s'écarter de cette loi , mais c'est par d'auti'es raisons de convenance : car c'est là qu'elle ramène tous ses plans. Ainsi, après avoir fait contraster, avec les fonds où ils vivent, les animaux qui pouvaient écliapper à tous les dangers par leur force et par leur légèreté , elle y a confondu ceux qui sont d'une lenteur ou d'une
ses, et ils nliabitent plus que dans les déserts de rAfrique et de l'Améritiue. Ces oiseaux singuliers ont été très-bien peints par le voyageur Dampier ; ils vivent en société , et se rangent au nombre de deux ou trois cents sur une seule ligne, de manière qu'à quelque distance ils offrent l'aspect d'une armée en bataille. Lorsqu'ils vont à la |)êche , ils établissent une sentinelle qui veille pour toute la troupe , et qui , à la plus faible apparence de danger, jette un cri d'alarme, assez semblaUe au bruit d'une trompette. LonMpi'ils s'envolent aux rayons du soleil, leur plumage étincelle comme des charbons embrasés. (A. -M.) ' HUloirt des Antilles,
DES CONTRASTES
fàûÀent qui les livrerait à b discrétion de Jeurs «nneiiiis. Le limaçon , dont la marche est si lente , est de la couleur de Fécoroe des arbres qu'il ronge, ou de la muraille où il se réfugie. Les poissons plats, qui nagent Ibrt mal , comme les turbots , les carrelets, les plies, les limandes, les soles, etc., qui sont à peu près taillés comme des planches , parce qu*ib étaient destinés à vivre sédentairement au-dessus des fonds de la mer, sont de la couleur des sables où ils cherchent leur vie , étant picfuetés comme eux de gris, de jaune, de noir, de rouge et de bnm. A la vérité , ils ne sont colorés ainsi que d'un c6té; mais ils ont tellement le sentiment de cette ressemblance, que quand ils se trouvent enfermés dans les palis établis sur les grèves, et qu'ils voient la marée près de se retirer, ils enfouissent leurs ailerons dans le sable en attendant la marée suivante , et ne présentent à la vue de riiomme que leur côté trompeur. II est si ressemblant avec le fond où ils se cachent, qu'il serait impossible aux pécheurs de les en distinguer , s'ils n'avaient des faucilles avec lesquelles ils tracent des rayures en tout sens sur la snrfoce du terrain , {NHur en avoir au moins le tact s'ils ne peuvent en avoûr la vue. C'est ce que je leur ai vu faire plus d'une fois, encore plus émerveillé de la ruse de ces poissons que de celle des pédieurs. Les raies , au contraire , qui sont des poissons plats qui nagent mal aussi , mais qui sont carnivores , sont mstrbrées de blanc et de brun , afin d'être aperçues de loin par les autres poissons; et pour qu'elles ne fussent pas dévorées à leur tour par leurs ennemis, qui sont fort alertes, comme les chiens de mer, ou par leurs propres oompagn&i, qui sont très-voraces, elles sont revêtues de pointes épineuses , surtout à la partie postérieure de leur corps , comme à la queue, qui est la plus exposée aux attaques lorsqu'elles fuient. La nature a mis à la fois, dans la couleur des animaux qui ne sont pas nuisibles , des contrastes avec le fond où ils vivent, et des oonsoonanoes avec celui qui en est voisin; et elle leur a donné l'instinct d'en fure alternativement usage, suivant les bonnes ou les mauvaises fortunes qui se présentent. On peut remarquer ces convenances merveilleuses dans la plupart de nos petits oiseaux , dont le vol est faible et de peu de durée. L'alouette grise cherche sa vie dans l'herbe des champs. Estelle effrayée, elle se coule entre deux mottes de terre , où elle devient mvisible. Elle est si tranquille dans ce poste , qu'elle n'en part souvent que quand le chasseur a le pied dessus. Autant en foit la perdrix. Je ne doute pas que ces oiseaux sans défiense n'aient le sentiment de ces contrastes et de ces convenances de couleur, car je l'ai observé
Bernardin.
même dans les insectes. Au mok de mars dernier, je vis sur le bord de la rivière des Gobelins un papillon couleur de brique qui se reposait , les ailes étendues , sur une touffe d'herbes. Je m'approchai de lui, et il s'envola. Il fut s'abattre, à quelques pas de distance , sur la terre qui en cet endroit était de sa couleur. Je m'approchai de lui une seconde fois : il prit encore sa volée, et fut se réfugier sur une semblable lisière de terrain. Enfin, je ne pusjaraais l'obligera se reposer sur l'herbe, quoique je l'essayasse souvent , et que les espaces de terre qui se trouvaient entre les touffes de gazon fussent étroits, et en petit nombre. Au reste, cet instinct étonnant est bien évident dans le caméléon. Cette espèce de lézard , qui a une marche très-lente , en est dédommagé par l'incompréhensible faculté de se teindre quand il lui plaît de la couleur du fond qui l'environne. Avec cet avantage , il écliappe à la vue de ses ennemis , qui l'auraient bientôt atteint à la course» Cette fiM;ulté est dans sa volonté , car sa peau n'est pas un miroir. Il ne réfléchit que la couleur des objets , et non leur forme. Ce qu'il y a encore de remarquable en ceci , et de bien confirmé par les naturalistes, qui n'^i donnent pas la raison , c'est qu'il f irend toutes les couleurs, comme le brun, le gris, le jaune, et surtout le vert qui est sa couleur fbvorite, mais jamais le rouge '^. On a mis des caméléons pendant des semaines entières dans des draps d'écariate , sans qu'ils en aient pris la moindre nuance. La nature semble leur avoir refusé cette teinte éclatante, parce qu'elle ne pouvait servir qu'à les faire apercevoir de plus loin , et que d'ailleurs elle n'est celle d'aucun fond , ni dans les terres, ni dans les végétaux où ils passent leur vie.
Mais , dans l'âge de la feiblesse et de l'inexpérience , la nature confond la couleur des animaux innocens avec celle des fonds qu'ils habitent , sans leur donner le choix de l'alternative. Les petits des pigeons et de la plupart des oiseaux granivores
* I/obeenration a diMipé toutes ces erreurs , qui sont ceUei de l'antiquité. Le caméléon prend , il est rrai , diverses nuances , mais elles ne sont pas déterminées par les objets environnans. Son épiderme est transparent, sa peau est jaune, et son sang d'un bleu violet Ibrt vif. C'est ainsi que la plus légère agitation le fait passer par toutes les teintes du gris . du vert , dujaune^du bleu, du violet, et du brun rougeâtre. Cette espèce de léiard habite sur les arbres , où il reste confondu avec le Ceuillage, sa couleur habituelle étant d'un beau vert. Cette couleur est un des moyens que la nature lui a donnés pour échapper à ses ennemis, car il jouit aussi de la faculté singulière de s'enfler et de se remplir d'air , au point de les effrayer en doublant son diamètre.
Les voyageurs assurent que les Indiea^ se plaisent à voir les caméléons autour de leurs demeures ; ces petits animanx les délivrent des hisedes qui les tourmentent. (A.-M.)
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ÉTUDE DIXIÈME
«ont hérissés de poils verdAli-es , semblables aux inousses de leurs nids. Les chenilles sont aveugles, et sont de la nuance des feuilles et des écorces qu'elles rompent. Les jeunes fruitH même, qui ne sont pas encore revéros d'épines , de ciiirs , de pulpes amères ou de coques dures qui protègent leurs semences, sont, pendant le temps de leur développement , veris comme les feuilles qui les avoisinent. Quelques embryons, à la vérité, comme ceux de certaines poires , sont roux ou bruns; mais ils sont alors de la couleur de Técorce de l'arbre où ils sont attachés. Quand ces fruits ont leurs semences enfermées dans des pépins ou des noyaux , et qu'elles sont hors de danger, ils changent de couleur. Ils deviennent jaunes, bleus , dorés, rouges, noirs, et donnent au^ végétaux qui les portent leurs contrastes naturels. Il est très-remarquable que tout fruit qui change de couleur a sa semence mi^re. Les insectes ayant quitté de même les robes de l'enfance , et livrés à leur propre expérience , se répandent dans le monde pour en multiplier les hannonies, avec les panires et les instincts que leur a donnés la nature. C'est alors que des nuées de papillons, qui dans l'état de chenille se confondaient avec la venlure des planles, viennent opposer les couleurs et les formes de leurs ailes à celles des fleurs , le rouge au bleu , le blanc au rouge, des antennes à des étaroines, et des franges à des corolles. J'en ai un jour admiré UD, dont les ailes étaient aznrées et parsemées de points couleur d'aurore, qui se reposait au sein d'une rose épanouie. Il semblait disputer avec elle de beauté. H eût été difficile de dire lequel en méritait mieux le prix , du papillon ou de la fleur ; mais en voyant la rose couronnée d'ailes de lapis , et le papillon azuré posé dans une coupe de carmin , il était aisé de voir que leur charmant contraste ajoutait à leur mutuelle beauté.
La nature n'emploie point ces convenances et ces contrastes agréables dans les animaux nuisibles, ni même dans les végétaux dangereux. De quelque genre que soient les bêtes carnassières ou venimeuses, elles forment , à tout âge et partout où elles sont , des opposhions dures et heurtées. L'ours blanc du nord s'annonce sur les neiges par des gémissemens sourds , par la noirceur de son museau et de ses griffes, et par une gueule et des yeux couleur de sang. Les bêtes féroces qui cherchent leur proie au milieu des ténèbres, ou dans l'obscurité des forêts, préviennent de leurs approches par des rngissemens, des eris lamentables, des yeux enflammés , des odeurs urineuses ou fétides. Le crocodile, en embuscade sur les grèves des fleuves de l'Asie , où il parait comme un tronc
d'arbre renversé , exhale an loin me Ibrte odeur de musc. Le serpent à sonnette, caché dans les prairies de l'Américpie , ftiit bruire sous l'herbe ses sinistres grelots. Les insectes même qui font la guerre aux autres sont revêtus de coalears âtres, durement opposées, où le noir surtout domine, et se heurte avec le blanc on le jaune. Le bourdon, indépendamment de son sombre mnrmure , s'annonce par la noirceur de son eoroelet et de son gros ventre, hérissé de poils (leinves. Il parait au milieu des fleurs comme un charbon de feu à demi éteint. La guêpe Carnivore est jaune et bardée de noir comme le tigre. Mais l'ulÛe abeille est de la nuance des étamiiies et du^iond des calices des fleurs , où elle fait d'innoccMM moissons.
Les plantes vénéneuses offrent, oonmie les animaux nuisibles , d'affrenx contrastes par les couleurs menrtries de leurs fleurs, où le noir, le gros bleu et le violet enfumé sont en opposition tranchée avec des nuances tendres; par des odeurs nauséabondes et virulentes; par des feuillages hérissés, teints d'un vert noir, et heorté de blanc en dessous : tels sont les aconits. Je ne connais point de plante qui ail un aussi hideux aspect que celles de cette famille, et entre autres le napel, qui est le végétal le plus vénéneux de nos dimats. Je ne sais si les embryons de leurs fruits ne présentent pas , dès les premiers faistans de leur développeraent ; des oppositions dures qui amionoent leurs caractères mallaisans : si cela est , Us ont encore cette ressemblance commune avec les petits des bêtes féroces.
Les animaux qui vivent sur denx fonds différens portent denx contrastes dans lenre couleurs. Ainsi, par exemple, le martin-pécheur , qui vole le long des rivières, est à la fois cooleur de musc et glacé d'azur; en sorte qu'il se détadie des rivages rembrunis par sa couleur azurée, et de l'azur des eaux par sa couleur de musc Le canard , qui barbolie sur les mêmes rivages, a le corps teint d'une couleur cendrée , et la tête et le oou de fai verdure de l'émeraude; de manière qu'il se distingue par&itement, par la couleur grise de son coqis , de la verdure des nymphiea et des roseaux parmi lesquels il vogue, et par la verdure de sa tête et de son cou, des vases noires dans lesquelles, par un autre contraste fort étonnant, il ne salit jamab son plumage. Les mêmes contrastes de oonlenra se rencontrent dans le pivert , qui vit sur les troncs des arbres, le long desquels il grimpe pour cherdier des insectes sons leurs écorces. Cet oisean est coloré à la fois de bnm et de vert ; en sorte que quoiqu'il vive, pour ainsi dire, à l'ombre, on l'aperçoit cependant toujours sur le tronc des arbres ;
DES CONTRASTES
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ear il se détache de leurs sombres écorces par la partie de son pluiuage qui est d'un vert brillant, et de la yerdure de leurs mousses et de leurs lichens, par la couleur de ses plumes, qui sont brunes. La nature oppose donc les couleurs de cliaque animal à celles du fond qu'il habite; et ce qui confirme la vérité de cette grande loi, c'est que la plupart des oiseaux' qi^i ne vivent que sur un seul fond n*ont qu'une seule couleur, qui contraste fortement avec celle de ce fond. Ainsi, les oiseaux qui vivent sur le fond azuré des cieux , au haut des airs, ou sur celui des eaux, au milieu des lacs, sont, pour l'ordinaire, de couleur blanclie, celle de toutes les couleurs qui tranche le plus fortement mur le bleu , et est iir conséquent la plus propre à les faire apercevoir de loin. Tels sont , entre les tropiques, le paîlle-en-cul, oiseau d'im blanc satiné, qui vole au haut des airs; les aigrettes, les mauves, les goélands qui planent à la sur&ce des mers azurées, et les cygnes qui voguent en flottes au milieu des lacs du nord. Il y en a d'autres aussi qui, pour contraster avec ceux-là, se détachent du ciel ou des eaux par des couleurs noires ou rembrunies : tels sont, par exemple, le corbeau de nos climats , qui s'aperçoit de si loin dans le ciel , sur la blancheur des nuages; plusieurs oiseaux de marine bruns et noirâtres, comme la frégate. des tropiques , qui se joue dans le ciel au milieu des tempêtes; le taille-mer ou fauchet, oiseau de marine, qui rase de ses ailes sombres , taillées en faux , la surface blanche des flots écumeux de la mer.
On peut donc inférer de ces exemples, que dès qu'un aniin^ n'a qu'ime seule teinte , il n'habite qu'un seul site ; et quand il réunit en lui le contraste de deux teintes opposées, qu'il vit sur deux fonds , dont les couleurs mêmes sont déterminées par celle du plumage ou du poil de l'animal. Cependant , il ne faut pas rendre cette loi trop générale , mais y faii*e entrer les exceptions que la sage nature a établies pour la conservation même des animaux, telles que de les blanchir a». général au nord , dans les hivers et sur les hautes montagnes, pour les préserver de l'excès du froid en les revêtant de la couleur qui réfléchit le plus la chaleur; et de les rembrunir au midi, dans les ardeurs de l'été et sur les plages sablonneuses , pour les abriter des effets de la chaleur en les peignant de couleurs négatives. Ce qui prouve évidemment que ces grands effets d'harmonie ne sont point des résultats mécaniques de l'influence des corps qui environnent les animaux , ou des appréhensions de leurs mères sur les tendres organes de leurs f(rtiL«, ou de l'action des rayoas du soleil sur
leurs plumes, comme souvent notre physique a cru les expliquer , c'est que parmi ce nombre presque infini d'oiseaux qui passent leur vie au haut des airs ou à la surface des mers , dont les couleurs sont azurées, il n'y a pas un seul oiseau bleu ; et qu'au contraire plusieurs oiseaux qui vivent entre les tropiques , au sein des noirs rochers ou à Tombre de< sombres forOLs , sont de la couleur d'azur : tels sont la poule de Batavia qui est toute hleue, le pigeon hollandais de Tlle de France , etc.
Nous pouvons tirer de ces observations une autre conséquence aussi importante; c'est que toutes ces harmonies sont faites pour l'homme. Un oiseau bleu sur le fond du ciel ou à la surfece des eaux échapperait à notre vue. La nature d'ailleurs n'a réservé les couleurs agréables et riches que pour les oiseaux qui vivent dans notre voisinage. Cela est si vrai que, quoique le soleD agisse entre les tropiques avec toute l'énergie de ses rayons sur les oiseaux de la pleine mer, il n'y en a aucun dont le plumage soit revêtu de belles couleurs ; tandis que ceux qui habitent les rivages des mers et des fleuves en ont souvent de magnifiques. Le flamant, grand oiseau qui vit dans les lagunes des mers ■ji([ridionales, a son plumage blanc lavé de carifîh. Le toucan des mêmes grèves a un énorme bec da rouge le plus vif; et lorsqu'il le retire du sein des sables humides où il cherche sa pâture , on dirait qu'il vient d'y pêcher nn tronçon de corail. Il y a une autre espèce de toucan dont le ber est blanc et noir, aossi poli^pe s'il était d'ébène et d'ivoire. La pintade an plmnage maillé, les paons, les canards, les martins-pêchenrs , et une foule d'autres oiseaux riverains, embellissent, par l'émail de leurs coulenrs , les bords des fleuves de l'Asie et de T Afrique. Mais on ne voit rien qui leur soit comparable dans le plumage de ceux qui habitent la pleine mer , quoiqu'ils soient encore plus exposés aux influences du soleil.
C'est par une suite de ces eonTenanoes avec l'homme que la nature a donné aux oiseaux qui vivent loin de lui des cris aigus, rauques et perçans , mais qui sont aussi propres que leurs couleurs tranchantes à les hm apercevoir de loin au milieu de leurs sites sauvages ; elle a donné , au contraire , des sons doux et des voix hannonieuses aux petits oiseaux qui habitent nos bosquets et qui s'établissent dans nos habitations , afin qu'ils en augmentassent les agrémens, autant par la beauté de leur ramage que parcelle de leur coloris. Nous le répétons, afin de confirmer la vérité des principes d'harmonie que nous posons ; c'est que la nature a établi un ordre de beauté si réel dans le plumage et le chant des oiseaux, qu'elle n'en a
DES CONTKASTES.
revêtu que les oiseaux dont la vie était , en quelque sorte, innocente par rap[)ort à rhomme, comme ceux qui sont granivores , ou qui vivent d'insectes ; et elle Ta refusé aux oiseaux de proie et à la plupart de ceux de marine, qui ont, pour l'ordinaire, des couleurs terreuses et des cris désagréables *.
Tous les règnes de la nature se présentent à rtiomme avec les mêmes convenances, jusque dans les abimes de l'Océan. Les poissons qui se repaissent de chair, comme toute la classe des cartilagineux , tels que les roussettes , les chiens de mer, les requins, les pantoufliers, les raies, les polypes, etc., ont des couleurs et des formes déplaisantes. Les poissons qui vivent en pleine mer ont des cou- Jeurs marbrées de blanc, de noir, de brun, qui les
* Le chant est un attrilHil des obeaux : seuls entre tous les animaux, ib modulent et varient le son de leurs toîx; mais cette (acultéa été modifiée suivant les monirsdechaque espèce, et suivant les lieux qu'elle habite. Ijn oiseaux aquatiques ont une voix grave et retentissante , qui , dans les temps de calme, contraste avec le murmure des eaux, et qui, dans les Jours de tempête , se (ait encore entendre à travers le mugissement des vagues. Ou devine, à leurs cris, que la nature les destinait k vivre au milieu d'un élément bruyant; tandis que les petits oiseaux qui habitent les bocages ont une voix mélodieuse qui semble faite pour le calme qui les environne. Ils annoofiiBBt les beaux jours , et les beaux Jours cessent avec leurs chansons. Dans eus espèces innocentes, c'est le mAle qui chante , et sa compagne reste muette » mais il ne chante que pour lui plaire. Chaque fois qu'elle apporte le brin d'herbe dont elle tt*csse son rdd, il la suit en modulant les plus doux accords; sTI ne partage pas son traTafl , il Tencourage , et il ne cesse de chanter que lorsque aetpÉHi ont essayé leurs ailes. Chez les oiseaux de proie, au coatnlre, le mâle et la femeUe ont une voix également sinistre, dont le» sons ne changent Jamais; habitans des rochers et des forêts , ils les font retentir de leurs cris de guerre : les entendre, c'est presque les voir, c'est prcMentir leurs dispositions cmelles. Non-seulement des chants mélodieux ne se seraient point accordés avec la liérodté de leur histiuct , mais ils n'auraient pu être entendus aux sommets des montagnes et à travers les précipices , ni exprimer les chasses, les dangers et les rapines de ces tyrans de l'air.
£ette précaution de U nature est confirmée par leslkits les plus curieux. Par exemple, b voix des oiseaux qui ne changent pas de climats reste tci^ours la même ; telle est celle du rougegorge , qui, pendant la saison des neiges , s'approche des chaomières et réjooit l'homme de ses chansons; tandis que la voix du rossignol et des autres oiseaax voyageurs s'éteint et se modifie suivant les. lieux qu'ils doivent hal)iicr. On a remarqué depuis long-teinpj que leurs concerts cessaient en même temps <pie leur» amours; mais on aurait pu remarquer aussi qocr l'interruption de ces chants était une admirable prévoyiuice de la nature. A l'époque où ces oiseaux vont traverser les mers orageuses , ils frappent tout à coup les airs de cris aigres . perrans, et semblables à ceux de l'oiseau des orages. Habitans des tempêtes, ils ne s'expriment plus comme les habitans des bocages : ce sont des voyageurs qui apprennent une langue nouvelle, qui doit être entendue au milieu du hniit des vents et des flots ; et , sans cette inspiration soudaine, ils n'auraient pu ni s'apitelrr, ni se reconnaltro. ni se guider vers le mornle qui 1rs attend, ' i A.-M.)
distinguent au sein des flots azurés ; tels sont (es baleines, les souffleurs, les marsouins, etc. Mais c'est parmi ceux qui habitent les rivages rembrunis , et surtout dans le nombre de ceux qu'on appelle saxatiles,[>arce qu'ils vivent dans les rochers, qu'on en trouve dont la peau et les écailles surpassent par leur éclat celui des plus riches peintures, surtout quand ils sont vivans. C'est ainsi que des légions de maquereaux et de harengs font élince- 1er d'argent et d'azur les grèves sqitentrionales de l'Europe. C'est autour des noirs rochers qui bordent les mers des tropiques qu'on pèche le poisson qu'on appelle le capitaine. Quoiqu'il varie de coulein's suivant les latitudes , il suffit , pour donner une idée de sa beauté , de raj^rter la description que fait François Cauche * de celui qu'on pèdie sur le rivage de Madagascar; il dit que ce poisson, qui se plaît dans les rochers , est rayé en losanges; que ses écailles sont de couleur d'or pâle , et que son dos est coloré et surglacé de laque qui tire en divers endroits sur le vermeil. Sa nageoûre dorsale et sa queue sont ondées d'azur qui se délave en vert à leurs extrémités. C'est aussi au pied des mêmes rochers qu'on trouve le magnifique poisson appelé la sarde, et par les Brésiliens accara pinima , dont Marcgrave a donné la figure dans son iV livre , chap. vi. Ce beau poisson a à la fois des écailles argentées et dorées, traversées de la tête à la queue de lignes noires, qui relèvent ad> mirablement leur éclat. Le même auteur décrit encore plusieurs espèces de lunes qui fréquentent les mêmes lieux. Pour moi, je me suis amusé, sur les rocliei-s de l'Ile de l'Ascension, à examiner pendant des heuresentièresdeslunes qui se jouaient au milieu des flots tumultueux qui Tiennent sans cesse s'y briser. Ces poissons, dont les espèces sont variées , ont la fonne arrondie et quelquefois échancrée de Fastre de la nuit , dont ils portent le nom; ils sont de plus, comme lui, de couleur d'argent poli. Ces poissons semblent iàits potu* tromper le pêcheur de toute manière, car ils ont le ventre rayé de raies noires en losanges , ce qui les fiiit paraître comme s'ils étaient pris dans un filet ; ils semblent à chaque instant sur le point d'être jetés au rivage par le mouvement des flots où ils se jouent ; ils ont de plus la bouche si petite, qu'ils rongent souvent l'appât sans se prendre à l'hameçon; et leur peau sans écailles , comme celle de la roussette , est si dure , qu'on manque souvent de les harponner avec le trident dont les pointes sont le mieux acérées. François Cauche dit même f|u'tMi a beaucoup de peine à entamer leur
• T'oyez François Caiirlie , Belalionâr Madagascar.
DES CONTRASTES
peau avec le couleau le mieux affilé. C'est sur les mêmes rivages de rAscension que Tod trouve la murène, espèce d'anguille de rocher très-bonne à manger, dont la peau est parsemée de fleurs dorées. On peut dire, en général, que chaque rocher de la mer est fréquenté par une foule de pois- >ons dont les couleurs sont les plus éclatantes; tels que les dorades, les perroquets, les zèbres, les rougets , et une multitude d'autres dont les classes mêmes nous sont inconnues. Plus les rochers et les écueiis d'une mer sont multipliés , phis les espèces de poissons saxatiles y sont variées. Voilà pourquoi les Iles Maldives, qui sont en si grand nombre , foumissenf^ à elles seules , une multitude prodigieuse de poissons de couleurs et de formes très-différentes, dont la plupart sont encore inconnues à nos ichthyologistes.
Toutes les fois donc que l'on voit un poisson brillant, on peut assurer qu'il habite le rivage; et au contraire, qu'il vit en pleine eau s'il est de couleur sombre. C'est ce qu'on peut vérifier dans nos rivières mêmes. L'éperlan argenté, ei l'ablette dont les écailles servent à faire de fausses perles, se jouent sur les grèves de la Seine; tandis que l'anguille, de couleur sombre d'ardoise, se plaît au milieu et au fond de son canal. Cependant il ne Êiut pas trop généraliser ces lois. T^ nature ^coqim^
nous y^y^)fi^ dit^ lesjamène toutes à. la CQnyenance toêtres et à la jouissance de l'homme. Ainsi, par exemple, quoi(|ue lés poissons dé nvage aient eu général des couleurs éclatantes, il y en a cependant parmi eux plusieurs espèces qui sont constamment rembrunies. Tels sont , non-seulement ceux qui nagent mal , comme les soles , les turbots, etc. ; mais ceux qui habitent quelques parties des rivages qui ont des couleurs gaies. Ainsi la tortue qui paît au fond de la mer des herbes vertes, ou qui se traîne la nuit sur les sables blancs pour y déposer ses œufs, est de couleur sombre; ainsi le lamentin, qui entre dans le canal des fleuves' de l'Amérique pour paître sans sortir de reanfhcrbe' de leurs rivages, se détache de leur verdure par la couleur rembrunie de sa peau.
Les poissons saxatiles, qui trouvent aisément leur sûreté dans les roches par leur légèreté à nager , ou par la facilité d'y trouver des retraites dans leurs parties caverneuses, ou de s'y défendre de leurs ennemis par des armures , ont tous des couleurs vives et éclatantes, excepté les cartilagineux : tels sont les crabes couleur de sang, les langoustes et les homards azurés et pourprés, enire autres celui auquel Rondelet a donné le nom (le Tliétis à cause de sa beauté; les oursius violets à bagi||l|es et à pointes, les néritcs contournées
en rubans roses et gris, et une multitude d*autres. Il est très-remarquable que tous les poissons à coquilles, qui marchent et voyagent, et qui, par conséquent, peuvent choisir leurs asiles, sont dans leur genre ceux qui ont de plus riches couleurs : telles sont les nérites dont je viens de parler ; les porcelaines, semblables à du marbre poli; les olives, nuancées comme du velours de trois on quatre couleurs ; les harpes , qui ont les riches teintes des plus belles tulipes; les tomies, maillées comme des ailes de perdrix , qui se promènent à l'ombre des madrépores, et toutes les familles des univalves, qui s'enfoncent dans le sable pour s'y mettre à l'abri. Les bivalves , comme le manteau-ducal , couleur d'écarlate et d'orange, et une foule d'autres, coquillages voyageurs , sont empieiots des couleurs. les plus vives , et forment avec les différens fonds de la mer des harmonies secondaires totalement inconnues ; mais ceux qui ne naviguent pas, comme sont la plupart des huîtres dés mers méridionales, (|ui sont souvent adhérentes aux roclies mêmes; ou ceux qui sont perpétuellement à l'ancre dans les détroits , comme les moules et les pinne^ marines attachées aux cailloux par des fils ; ou cet'lx qui se reposent au sein des madrépores , tels quelesarclies-de-Noé; ou ceux qui sont tout-àfait plongés au sein des rocs calcaires, comme les (lails de la Méditerranée ; ou ceux qui , immobUes par leur poids , (pii surpasse quelquefois celui de plusieurs quintaux, pavent^ surfoce des récifs, comme la tuilée des Moluqùes; et les gros uni valves, tels que les burgos, etc.; ou enfin ceux qui , je crois , sont aveugles , tels que les lépas qui s'attachent en formant le vide sur la surfece luisante des rochers; toutes ces espèces de coqnillages sont de la couleur des fonds qu'ils habitent, afin d'être moins aperçus de leurs eimemis.
Il est encore très-digne d'obsenation que , quoique plusieurs de ces cociuillages sédentaires soient revêtus de peaux rembrunies et velues, comme ceux qu'on appelle cornets et rouleaux , ou d'une pellicule noire de la nuance des galets on ils s'attachent , comme les moules de Magellan , ou enduits d'un tartre couleur de vase, comme les lé- |)as etlesburgos, ils ont sous leurs sombres surtouls des nacres et des teintes dont la beauté efface souvent celle des cocpiillages qui ont les couleurs apparentes les plus brillantes. Ainsi le lépas de Magellan , dépouillé de son tartre par le moyen du vinaigre, présente la coupe la plus riche, nuancée des couleurs de la plus belle écaille de tortue , et mélangée d'un or rembruni qu'oit y aperçoit à travers un \eniis chatoyant» La grande moule de Magellan cache de même sotis une peau noire les
iK«
ÉTUDE DIXIÈME
nuances orientales de Taurore. On ne peut attribuer, comme aux coquilles de l'Inde , de 8t ravii^ santés couleurs à Faction du soleil sur ces coquillages revôtus de tartres et de [teaux , et qui vivent d'ailleurs dans un climat brumeux abandonné, une grande partie de Tannée, aux sombres hivers et aux longues tempêtes. On peut dire que la nature n'a voilé leur beauté que pour la consen'er à l'homme , et qu'elle ne les a placés sur les bords des rivages, où la mer les nettoie en les roulant, que ponr les mettre à sa portée. Ainsi , par un contraste admirable , elle place les coquilles les plus brillantes dans les lieux les plus dévastés par les élémens; et, par un autre contraste non moins étonnant , elle pressente aux pauvres Patagons des cuillers et descoapes dont l'éclat l'emporte, sans contredit, sur la]^us riche vaisselle des peuples pokioés.
On peut inférer de ceci que les poissons et les coquillages qui ont deux couleurs opposées vivent sur deux fonds différeus , ainsi que nous l'avons dit des oiseaux , et que ceux qui n'ont qu'une couleur ne fréquentent qu'un seul fond. Je me rappelle , en effet , qu'en faisant le tour de l'Ile de France à pied , sur le bord de la mer, j'y trouvai des nérites à fond gris cendré et à ruban rouge, tantôt sur des roches brunes , tantôt sur des madrépores blancs à fleurs couleur de pécher ; elles contrastaient de la manière la plus agréable, et paraissaient , au fond des eaux , sur les plantes marines, comme leurs fruits. J'y trouvai aussi des porcelaines toutes blanches à bouche couleur de rose, et renflées comme des œufs, dont elles portent le nom; mais il me serait difflcile de dire maintenant si elles étaient collées aux rochers bruns ou aia madrépores blancs. On trouve pareillement sur les côtes de Normandie, au pays de Caux, deax sortes de rochers, l'un de marne blanche qui se détache des folaises; l'autre formé de bisets noirs qui sont amalgamés avec celui-ci. Or, je n'y ai vu en général que deux sortes de limaçons de mer, appelés vignots, dont une, qui est fbrt commune et que l'on mange, est toute noire, et l'autre est blanche avec la bouche lavée de rouge. De dire maintenant si les limaçons blancs s'attachent aux rodies Uanclies , et les limaçons noirs aux roches noires, ou si c'est tout le contraire, c'est ce que je ne peux affirmer, parce que je ne l'ai pas observé. Mais, soit qu'ils forment avec ces roches des consonnances ou des contrastes, il est bien smguher que , comme il n'y a que deux espèces de roches y il n'y aie que deux espèces de limaçons. Je serais porté à croire que les limaçons noirs se c.*ollent de préférence aux roches noires ; car j'ai
remarqué qu'à l'Ile de France il n'y a ni limaçoni noirs ni moules noires , parce qu'U n'y a pas dans la mer de cailloux précisément de cette couleur, et que je suis bien sâr que les moules sont toujours de la couleur du fond sur lequel elles vivent : celles de l'Ile de France sont brunes. D'un autre côté , il n'en faudrait pas conclure que ces coquillages doivent leurs nuances aux rochers qu'ils sucent ; car il s'ensuivrait que les rochers du détroit de Magellan , qui donnent des moules et des lépas si riclies en couleurs, seraient pétris de nacre, d'opales et d'améthystes; d'ailleurs, chaque rodie nourrit des coquillages de couleur fort différente. On trouve au pied des rochers du pays de Caux , chargés de vignots noirs, des homards azurés, des crabes marbrés de rouge et de brun , et des légions de moules d'un bleu noir, avec des lépas d'un gris cendré. Tous ces coquillages vivans forment les liarmonies les plus agréables avec une multitude de plantes marines qui tapissent ces rochers blancs et noirs par leurs couleurs pourprées, grises, couleur de rouille, brunes et vertes, et par la variété de leurs formes et de leurs agrégations en feuilles de chêne, en houppes découpées, en guirlandes, en festons et en longs cordons, que les flots agitent de toutes les manières. En vérité , il n'y a point de peintre qui pôt composer de semblables groupes , quand il les imagnierait à plaisir. Beaucoup de ces harmonies marines me sont échappées, car je les croyais alors des cfTets du hasard. Je les voyais , je les admirais , et je ne les obsen'ais i>as: je soupçonnais cependant, dès ce temps-là, que le plaisir que leur ensemble me donnait tenait à quelque loi (|ui m'était Inconnue. J'en ai dit assez pour faire voir combien les naturalistes ont mutilé la plus belle portion de l'histoire naturelle , en rapportant , comme ils font la plupart, des descriptions isolées d'animaux et de plantes, sans rien dire de la saison et du lieu où ils les trouvent. Ils leur ont ôté, par celte négligence, tonte leur beauté; car il n'y a point d'animal m de plante dont le point harmonique ne soit fixé à certain site, à certaine heure du jour ou de la nuit, au lever, au coucher du soleil, aux phases de la lune et aux tempêtes même , sans les autres contrastes et convenances qui résuhent de ceux-là.
Je suis si persuadé de l'existence de toutes ces harmonies , que je ne doute pas qu'en voyant la couleur d'un animal , on ne puisse déterminer à peu près celle du fond qu'il habite , et qu'en suivant ces indications on ne parvienne à foii-e des découvertes très-curieuses. Par exemple , on n'a point encore trouvé sur aucun rivage la corne d'ammon , ce fossile si commnn et d'une ÏJfftMtseur
DES CONTRASTES
si coïKjidérable dans nos carrières. Je pense qu'il fouilrait diercher oe coquillage rembruni dans les lieux marins herbus, tels que sont ceux où paissent les tortues de mer. Je ne crois pas qu'on se soit encore avl<«é dedrasruer ces fonds, à cause de fal)ondance des plantes marines qui y croissent, et l^arce qu'ils sont souvent à une grande profondeur, et fort éloignés des côtes : tels sont ceux qui sont aux environs du cap Vert, ou, selon d'autres, vers la Floride, et qui, dans certaines saisons, laissent flotter leurs herbes en si grande quantité, que la mer en est couverte dans des espaces de trente et quarante lieues, de sorte que les vaisseaux ont bien de la peine à y naviguer. Si on trouve les co< quillages les plus brillaiis sur les fonds sombres , on doit trouver un coquillage sombre sur âes fonds verts.
Qesjcontraiaeii jse jrencûatrent même dau&.Jfi$^ sols bnits de la terre , comme je pourrais le déuiônTFéFTvîdemmeht silélemps me le [>ermettait. On peut s'en convaincre en faisant ce seul raisonnement. Si une cause uniforme et niccani(iue avait pixiduit le globe de la terre , il devrait être partout de la même matière et de la même couleur; les collines, les montagnes, les rocliers, les sables , devraient être des amalgames ou des débris les uns des autres; or, c*e8t ce qu'on ne trouve pas dans un canton , même d'une petite étendue. £n général, conune nous l'avons dit, les terres sont blanches au nord, et rembrunies au midi» |K)ur y réfléchir la chaleur dans le premier cas, et Tabsorlter dans le second; mais, malgré ces dispositions générales, vous trouvez dans chaque lieu en IKirliculier la plus grande variété. Vous voyez dans le même canton des montagnes rouges, des roches noires , des terres blanches , des sables jaunes. Leur matière est aussi variée que leur couleur ; il y a des granits , des pierres calcaires , des gy|)ses ou plâtres, et des sables vilrifîables. A l'Ile de France, les roches des montagnes sont noirâtres, les terres des vallées rouges , et les sables du fivage blancs, l^s roches y sont vitriflables, et les sables calcaires. Lorsque j'étais dans cette lie, un
• particuliei' ayant voulu établir une verrerie, il lui arriva le contraire de ce qu'il s'était proposé; car, ayant mis le feu à son fourneau avec beaucoup de
• pompe et d'appareil , le sable dont il comptait faire ; du verre se changea en chaux , et les pierres de i son fourneau se vitrifièrent. Quoiqu'il soit rare de
voir des terres blanches entre les lropi(]ue8, cependant les sables blancs y sont conununs sur les rivages. Il est certain que cette couleur, par son éclat et sa réfraction à l'horizon , fait apercevoir de fort loin le» terres basses, comme l'a fort bien remar-
que Jean-Hugues Linschoten , qui , sans ces vigie;' posées par la nature sur la plupart des côtes som bres et basses de l'Inde , y aurait échoué plusieurs fois. Sur les côtes du pays de Caux , les sables sont gris, mais les falaises sont blanches; avec cela elles sont divisées en bandes noires et horizontales de cailloux, qui y forment des contrastes très-apparens au loin. Il y a des lieux où il se trouve des roches blanches et des terres rouges , comme dans les carrières de pierre de meulière : il en résulte alors des effets très-agréables, surtout avec leurs accessoires naturels en végétaux et en animaux. Je m'écarterais trop si j'entrais dans quelque détail à ce sujet : il me suffit de recommander aux naturalistes d'étuçuer la nature.comme font les grands pgiQtr.e,s, clest-à-dire en réunissant les IiarrïfDnies des trois règnes. Tout liomme qui fbhservera ainsi verra un jour nouveau se répandre sur ses lectures de voyages et d'histoire naturelle, quoique leurs auteurs ne parlent presque jamais de ces contrastes que par hasard et sans s'en douter. Mais on sera soi-même à portée d'en trouver les effets ravissans dans ce qu'on appelle la natui-e brute , c'est-à-dire celle où l'homme n'a point mis la main. Voici un moyen assuré de les reconnaître : c'est que toutes^ ^, les foL<i qu'un objet naturel vous présente un senti- ; ment de plaisir , vous pouvez être certain qu'il j vous offre quelque concert harmonique. ^'
Certainement les animaux et les plantes du même climat n'ont reçu ni du soleil ni des élémens des livrées si variées et si caractéristiques. Il y a mille oliservations nouvelles à faire sur leurs contrastes. Qui ne les a pas vus dans leur lieu naturel n'a point encore connu leur beauté ou leur difibrmité. Non-seulement ils sont en opposition avec les fonds de leurs habitations, mais ils le sont encore entre eux de genre à genre; et il est remar()uable que lorsque ces contrastes sont établis, ils existent dans toutes les parties des deux individus. Nous dirons quelque chose de ceux des plantes dans l'Élude suivante, en effleurant simplement ce ravissant et inépuisable sujet. Ceux des animaux sont encore plus étendus ; ils sont opposés non-seulement en formes et eu allures , mais en instincts; et avec des différences si marquées , ils aiment à se rapprocher les uns des autres dans les mêmes lieux. C'est cette consonnance de gotVs (jui distingue , comme je l'ai dit , les êtres en contraste, de ceux qui sont contraires ou ennemis. Ainsi la mouche et le papillon pompent le nectar des mêmes fleurs; le cheval solipède, la tête au vent et les crins flottans, aime a parcourir d'une ccHirse légère les prairies. où le taureau pesant imprime son pieil fourcliu; l'âne lourd et a)nstanl se
MO
ÉTUDE DIXIÈME
(liait à gravir les rodiers où grimpe la chèvre légère et capricieuse; le diat et le chîeD vivent en paix aux mêmes foyers, lorsque la tyrannie de Phomme n'a pas altéré leur naturel par des traitemens qui excitent entre eux des haines ou des jalousies. Enfin, les contrastes existent, non-seulement dans les ouvrages de la nature en général , ' mais dns chaque individu en particulier, et coni stîtnent, ainsi que les consunnances, l'organisation I des corps. Si vous examinez un de ces corps, de quelque espèce (|u'il soit, vous y remarquerez des formes absolument opposées, et toutefois consoniiantes. C'est ainsi que, dans les animaux, les organes excrétoires contrastent avec ceux de la nutrition. Les longues queues des chevaux et des taureaux sont opposées à la grosseur de leur tète et de leur cou , et suppléent aux mouvemens de ces parties antérieures , trop pesantes pour écarter les insectes de leur corps. Au contraire, la large queue du paon contraste avec la longueur du cou et la petitesse de la tète de ce superhe oiseau. Les proportions des autres animaux présentent des oppositions qui ne sont pas moins harmoniques , ni moins convenables aux besoins de cliaque espèce '~. I . Les harmonies, les consonnances, les progresj < sions et les contrastes doivent donc être comptés l ^ parmi les premiers élémeas de la nature. C'est à eux que nous devons les sentimens d'ordre , de beauté. et de plaisir que nous éprouvons à la vue do ses ouvrages ; commioVest de leur absence que naissent ceux du désordre, de la laideur et de Tennui^ Ils s'étendent également à tous les règnes ; cl. quoique je me sois borné, dans le reste de cet ouvrage, à n'en examiner les eiïets que dans le seul règne végétal, je ne saurais cependant résister au plaisir de les indi(|uer an moins dans la figure humaine. C'est en elle que la nature a rassemblé toutes les expressions liannoniques par excellence. J'en vais tracer une Aiible escpiisse. A la vérité, ce n'en est pas ici le lieu ; et je n'ai même le loisir de mettre en ordre qu'une partie des observations que j'ai rassemblées sur ce vaste et intéressant sujet : mais le peu que j'en dirai suflira pour détruire l'opinion que des honunes trop célèbres. parmi jioiis ont mise en avant > s^^voir, que la beauté humaine était arbitraire. J'ose même me flatter que ces ésislîs mlbirm^ëngâgeront les sages qui aiment la nature et qui cherclient à connaître ses lois, à creuser dans les flancs de cette montagne profonde où la vérité s'est ensevelie. Leurs lumières multipliées les guideront sans |ieine le long de cette mine, dont je n'ai entamé en aveugle que les premiers filons. Elles les conduiront à des veines bien plus riches, puis(]ue, pour amsi dire, au fond d'ime val-
lée et sur les sables d'un petit misseaa , j'ai recoeiUI pour ma part quelqiies grains d'or.