DIXIÈME
Bonne-Espérance, qui les rejette vers le sud. il» éprouvent , avant de se rendre au cap Hom , de nouveaux obstacles, par le courant du pôle austral qui traverse alors leur cours, et par le changement de mousson qui en détruit totalement la cause au bout de six mois. Ainsi , il n'y a pas un seul courant, soit oriental, soit septentrional, qui parcoure seulement le quart du globe dans la même direction. D'ailleurs la division des parties du monde en deux est tellement nécessaire à sou liarmonie générale, que si le canal de l'océan Atlantique qui les sépare n'existait pas, ou qu'il fut rempli en partie, comme on suppose qu'il l'était autrefois par la grande lie Atlantide *j tons les fleuves orientaux de l'Amérique et tous les occidentaux de l'Europe tariraient, puisque ces fleuves ne doivent leurs eaux qu'aux nuages qui éma^ nent de la mer. De plus, le soleil n'éclairant, de notre côté, qu'un hémisphère terrestre dont les méditerranées disparaîtraient, le brûlerait de ses rayons; tandis que n'échauŒant, de l'autre, qu'un hémisphère maritime dont la plupart des Iles seraient submergées, parce que le volume de cette mer augmenterait par la soustraction de la nôtre ^ il y élèverait une multitude de vapeurs en pure perte.
Il parait que c'est par ces considérations que la nature n'a point placé dans la zone tonide la plus grande longueur des continens, mais seulement la largeur moyenne de l'Amérique et de l'Afrique, parce que l'action du soleil y aurait été trop vive. Elle y a mis, au contraire , le plus long diamètre de la mer du Sud , et la plus grande largeur de l'océan Atlantique, et elle y a rassemblé la plus grande quantité d'fles qui exbte. De plus, elle a placé dans la largeur des continens qu'elle y a prolongés , les plus grands courans d'eaux vives qu'il y ait au monde, qui sortent tous de montagnes à glace; tels que le Sénégal et le Nil, qui viennent des monts de la Lune en Afrique; l'Amazone et rOrénoque , qui ont leurs sources dans les Cordillères de l'Amérique. C'est encore par cette raison qu'elle a multiplié, dans la zone torride et dans son voisinage, les hautes cliaines de montagnes couvertes de neige , et qu'elle y dirige les vents du pôle nord et du pôle sud , dont participent toujours les vents alises; et il est bien remarquable que plusieurs des grands fleuves qui y coulent ne sont pas situés précisément sous la ligne, mais dans des lieux de la zone torride qui sont plus chauds que la ligne même. Ainsi, le Sénégal
* Ile fahuleiise imaginée par Platon , pour représenter allégonquement le gouvernement d'Athènes, comme plusieura savans l'ont prouvé, (A,4I.)
DES CONSONNANCES
roule ses eaux dàits le voisinage du Zara ou Désert , qui esl la partie la plus brillante de rAftique, au témoignage de tous les voyageurs.
On entrevoit donc la nécessité de deux continens, qui servent mutuellement de frein aux monvemens de TOcéan. U est impossible de concevoir que la nature ait pu les disposer autrement qu'en en étendant un en longitude et l'autre en latitude, afin que les oourans opposés de leurs mers pussent se balancer, et qu'il en résultât une tiarmonie convenable à leurs rivages et aux lies renfermées dans leurs bassins. Si vous supposez ces deux contineus projetés en aimeaux d'orient en occident, sous les deux zones tempérées , la circulation de la mer, renfermée entre deux , sera , conmie nous l'avons vu, trop accélérée par l'action constante du vent d'est. Il n'y aura plus de communication maritime de la ligne aux pôles , partant point d'effusions glaciales dans cette mer, ni de marées, ni de rafraîchissement et de renouvellement de ses eaux. Si vous supposez, au contraire, ces detix continens allant tous deux du nord au midi, comme l'Amérique, il n'y aura plus dans l'Océan de courant oriental ; les deux moitiés de chaque mer viendront se rencontrer au milieu de leur canal , et leurs effusions polaires s'y heurteront avec une quantité de mouvement dont les effiisions glaciales qui se précipitent des Alpes ne nous donnent que de faibles idées , malgré leurs ravages. Mais par les courans alternatifs et opposés de nos mers, les effusions glaciales de notre pôle vont rafraîchir, en été , l'Afrique , le Brésil et les parties méridionJes de l'Asie, en passant au-delà du cap de Bonne- Espérance , par la mousson qui porte alors vers l'orient le cours de l'Océan ; et , pendant notre hiver, les effusions du pôle sud vont vers l'occident modérer, sur les mêmes rivages, l'action du soleil, qui y est toujours constante. Par ces deux mouvemens en spirale et rétrogrades des mers, semblables à ceux du soleil dans les cieux, il n'y a pas une goutte d'eau qui ne puisse faire le tour du globe , s'évaporer sous la ligne , se réduire en pluie dans le continent, et se geler sous le pôle. Ces correspondances universelles sont d'autant plus dignes de remarque, qu'elles entrent dans tous les plans de la nature , et se trouvent dans le reste de ses ouvrages.
Il résulterait d'un antre ordre , d'autres inconvéniens, que je laisse chercher au lecteur. Les hypothèses ab ahsurdo sont à la fois amusantes et utiles; elles changent, à la vérité, en caricatures les proportions naturelles ; mais elles ont cela d'avantageux, qu'en nous convaincant de la faiblesse de notre intelligence, elles nous pénètrent de la
sagesse de celle de la nature. Souvenons-nous de la méthode de Socrate : ne perdons point notre temps à répondre aux systèmes qui nous présentent des plans différens de ceux (|ue nous voyons. Tirons-en seulement des conséquences : les admettre , c'est les réfuter.
Je pourrais démontrer encore que la plupart des lies ont elles-mêmes des parties doubles, comme les continens dont nous avons dit ailleurs qu'elles étaient des abrégés, par leurs pitons, leurs montagnes, leurs lacs et leurs fleuves, proportionnés à leur étendue. Beaucoup de celles qui sont dans l'océan Indien ont, pour ainsi dire, deux hémbphères, l'un oriental, l'autre occidental, divisés par des montagnes qui vont du nord au sud; en sorte que quand l'hiver est d'un côté, l'été règne de l'autre, et a'itemativement; telles sont les lies de Java , Sumatra , Bornéo, et la plupart des Philippines et des Moluques; en sorte qu'elles sont évidemment construites pour les deux moussons de la mer où elles sont placées. Si le temps me le permettait , les variétés de leur construction nous offriraient bien des remarques curieuses, qui confirmeraient en particulier ce que j'ai dit en général sur les consonnances du globe. Pour moi , je crois ces principes d'ordre si certains , que je suis persuadé qu'en voyant le plan d'une lie avec l'élévation et la direction de ses montagnes , on peut déterminer sa longitude, sa latitude , et quels sont les vents qui y soufUent le plus régulièrement. Je crois encore qu'avec ces dernières données , on peut, vice versa, tracer le plan et la coupe d'une lie , dans quelque partie de l'Océan que ce soit. J'en excepte cependant les lies fluviatiles, et celles qui, étant tix)p petites, sont réunies en archipels, comme les Maldives, parce que ces lies n'ont pas le centre de tontes leurs convenances en ellesmêmes, mais qu'elles sont ordonnées à des fleuves, à des archipels ou à des continens voisins. On peut s'assurer que je n'avance pomt un paradoxe, en comparant, entre les tropiques, la forme générale des lies qui sont exposées à deux moussons , et celle des lies qui sont sous le vent régulier de l'est. Nous venons de dire que la nature avait donné, en quelque sorte , deux hémisphères aux premières, en les divisant dans le milieu par une chaîne de montagnes qui court nord et sud, afln qu'elles reçussent les influences alternatives des vents d'est et d'ouest, qui y soufflent tour à tour six mois de l'année ; mais dans les lies situées dans la mer du Sud et dans l'océan Atlantique, où le vent d'est souffle toujours du même côté, elle a placé les montagnes à l'extrémité de leur territoire , dans la partie la plus éloignée du
ÉTUDE DIXIÈME
vent, afin que les nibiseaax et les rivières qui se forment des nuages qui sont accumulés par ce vent sur leurs pitons, pussent couler dans toute l'étendue de ces lies.
Je sais bien que j'ai rapporté ailleurs ces dernières oliservations; mais je les présente ici sous un nouveau jour. D'ailleurs, quand je tomberais dans quelques redites, on peui répéter des vérilés nouvelles , et on doit quelque indulgence à la faiblesse de celui qui les auionce.