AUTRES LOIS DE LA NATURE
(le l^unîvers sont composées. Ainsi il aiTÎTe souvent que les effets, loin d*étre les résultats des causes, leur sont opposés. Par exemple, il a phi à la nature de.vélir de blanc plusieurs oiseaux des régions chaudes, tels que Taigretle des Antilles et le perroquet des Moluques appelé cacatoès; mais elle aura donné à leur plumage une disposition qui en afTaiblit la réflexion. Il est même très-remarquable qu'elle a coiffé les lêt^ de ces oiseaux d'aigrettes et de panaches qui les ombragent, parce que, comme nous l'avons observé, la tête est la partie du corps qui a le plus besoin de fraîcheur dans l'économie animale. Telle est notre ' poule huppée , qui vient originairement de Numidie. Je ne crois pas même qu'on trouve ailleurs (|ue dans les pays méridionaux des oiseaux dont la tête soit panachée. S'il y en a quelques-uns au nord, comme les huppes, ils n'y paraissent qu'en été. La plupart de ceux du nord , au contraire , ont le ventre et les pâtes revêtus de palatines formées de duvet semblable à la plus fine des laines. Il y a encore ceci de remarquable sur les oiseaux et les quadrupèdes blancs du midi qui vivent dans une atmosphère chaude; c'est que je crois qu'ils ont tous la peau noire, ce qui suffit pour amortir la réflexion de la couleur dont ils sont re^ vêtus. Robert Knox , en parlant de quek|ues quadrupèdes blancs de l'ile de Ceyian , dit qu'ils ont la peau toute noire. Je me rappelle moi-même avoir v» au port de Lonent un cacatoès tout déplumé à l'estomac, dont la peau était noire comme celle d'un nègre. Quand cet oiseau blanc , avec son bec noir et son estomac noir et nu , dressait son aigrette et battait des ailes, il avait l'air d'un roi des Indes avec sa couronne et son manteau de plumes.
Cette loi des compensations a donc des moyens très- variés, qui détruisent la plupart des lois que nous avons établies en physique ; mais il faut la soumettre elle-même à la convenance générale ; sans quoi, si nous voulions la rendre universeUe, elle nous jetterait à son tour dans l'erreur commune. Elle a fait naître, en géométrie , plusieurs axiomes fort douteux , quoique fort célèbres , tels que celuici : « L'action est égale à la réaction ; » ou cet autre qui en est une conséquence : a L'angle de ré- » flexion est égal à l'angle d'incidence. » Je ne m'arrêterai pas à prouver dans combien de cas ces axiomes-là sont erronés, combien d'actions dans la nature sont sans réactions , combien d'actions ont des réactions inégales , combien d'angles de réflexion sont dérangés par les plans mêmes d'incideoce. Il me suffit de répéter ici ce que nous avons dit plusieurs fois, c'est que la feiblessede
notre esprit et la vanité de notre éducation nous portent sans cesse à généraliser. Celte méthode est la cause de toutes nos erreurs, et peut-être de tous nos vices. La nature donne à chaque être ce qui lui convient dans la convenance la plus parfaite , suivant la latitude pour laquelle il est destiné; et lorscpie les saisons en varient la température , elle en varie aussi les convenances. Ainsi, il y a des convenances qui sont immuables, et d'autres qui sont versatiles.
Souvent la nature emploie des moyens contraires pour produire le même effet. Elle fait du verre avec du feu ; elle en fait avec de l'eau , comme le cristal ; elle en produit encore par ForganisatioD des animaux, tels que certains coquillages qui sont transparens ; elle forme le diamant par des procédés qui nous sont entièrement inconnus. Concluez maintenant de ce qu'une matière e^^t vitrifiée , qu'elle est l'ouvrage du feu , et bâtissez sur cet aperçu le système du monde ! Nous ne pouvons même saisir que des instans harmoniques dans l'existence des êtres. Ce qui est vitrifiable devient calcaire, et ce qui est calcaire se change en verre |)ar l'action du même feu. Tirez donc, de ces simples modifications du règne fossile , des caractères constans,pouren déterminer les classes générales!
Souvent aussi la nature se sert du même moyen pour produire des effets tout-à-fait contraires. Par exemple, nous avons vu que pour augmenter la chaleur sur les terres du nord , et pour l'affaiblir sur celles du midi , elle employait des couleurs opposées ; elle y produit les mêmes effets en couvrant les unes et les autres de rochers. Ces rochers sont très-nécessaires à la végétation. J'ai souvent remarqué dans ceux de la Finlande des lisières de verdnre qui bordaient iQir base du côté du midi ; et dans ceux de l'Ile de France , j'ai trouvé ces lîsièrrâ du cdté opposé au soleil.
On peut faire les mêmes obscn'ations dans notre climat : en été, quand tout est sec, on trouve fréquemment de l'herbe verte au pied des murs (|ui regardent le nord ; elle disparaît en hiver, mais alors on en revoit d'autre le long de ceux qui sont exposés au midi. Nous avons déjà remarqué que les zones glaciales et la zone torride réunissaient la plus grande quantité d'eaux, dont les évaporations adoucissent également l'âpreté du cliaud et du froid, avec cette différence que les plus grands lacs sont vers les pôles, et les plus grands fleuves vers la ligne. Il y a , à la vérité , quelques lacs dans Pintérieur de l'Afrique et de l'Amérique ; mais ils s'mt placés dans des atmosphères élevées, au centre (les montagnes , et ne peuvent point se corrompre |)ar l'action de la chaleur; mais les plaines el les
lieux bas sonl arrosés par les plus grands courans d'eaux vives qu'il y ait au monde, tels que le Zaïre, le Sénégal, le Nil, le Méchassipi, TOrénoque, l'Amazone , etc. La nature ne se propose partout que les convenances des êtres. Cette remarque est très-importante dans Tétude de ses ouvrages ; autrement , à la similitude de ses moyens, ou à leur exception, on pourrait douter de la constance de ses lois , au lieu d'en rejeler la majestueuse obscurité sur la multiplicité de ses ressources et sur la profondeur de notre ignorance.
. Celle loi de convenance a été la source de toutes nos découvertes. Ce fut elle qui porta Christophe Colomb en Amérique, parce que, comme dit Herrera *, il pensait , contre l'opinion des anciens , que les cin({ zones devaient être habitées, puisque Dieu n'avait pas fait la ierre pour être déserte. C'est elle qui règle nos idées sur les objets absolument hors de notre examen ; c'est par elle ({ue , quoique nous ignorions s'il y a des hommes dans les planètes , on peut assurer qu'il y a des yeux , parce qu'il y a de la lumière. C'est elle qui a fait naître le sentiment de la justice dans le cœur de tous les hommes , et (|ui leur a dit qu'il y avait un autre ordre de choses après celte vie. Enfin , elle est la plus forte preuve de l'existence de Dieu; œr, au milieu de tant de convenances si ingénieuses, que nos passioas mêmes si inquiètes n'eussent jamais pu en imaginer de semblables, et si nombreuses que chaque jour nous en présente de nouvelles, la première de toutes, qui est la Divinité , doit sans doute exister , puisqu'elle est la convenance générale de toutes les convenances parliculières.
C'est celle-là surtout dont nous cherchons, même involontairement, à reconnaître l'existence IHirtout , et à nous assurer de toutes les manières. Voilà pourquoi les collections les plus nombreuses en histoire naturelle , les galeries de tableaux les plus rares , les jardins remplis des plantes les plus curieuses, les livres les mieux éaits, enfin tout ce qui nous présente les rapports les plus merveilleux de la nature, après nous avoir ravis en admiration , finissent par nous ennuyer. Nous leur préféroas bien souvent une montagne agreste , un rocher raboteux, quelque solitude sauvage, qui pcusse nous offrir des rapports nouveaux et encore plus directs. Souvent , en sorUnt du magnifique Cabinet du roi, nous nous arrêtons machinalement à voir un jardinier creuser dans un champ un trou avec sa bêche , ou un cliarpentier doler avec sa liache une pièce de bois; il semble que nous allions
ÉTUDE OiNZlÈMii:.
voir quelques liaruonies nouvelles sortir du seio de la terre ou des flancs d'un chèue. Nous comptons pour rien celles dont nous venons de jouir, si elles ne nous mènent à d'autres que nous ne connaissons pas. Mais on nous donnerait l'histoire complète des étoiles du firmament et des planètes invisibles qui les euvbx>nnent, nous y apercevrions une foule de plans inénarrables d'intelligence et de bonté , que notre cœur soupirerait encore : sa seule fin est la Divinité même.
ETUDE ONZIEME
APPLICATION DE QUELQUES LOIS GÉNéftALBS DE LA NATURE AUX PLANTER.
Avant de parler des plantes, nous nous pennettrons quelques réflexions sur le langage de la botanique.
Nous sommes encore si nouveaux dans l'étudié de la nature, que nos langues manquent de tenues pour en exprimer les harmonies les phis communes; cela est si vrai, que quelque exactes que soient les descriptions des plantes, faites parles plus habiles botanistes, il est impossible de les reconnaître dans les campagnes, si on ne les a déjà vues en nature, ou au moins dans im herbier. Ceux qui se croient les plus habiles en botanique n'ont qu'à essayer de peindre sur le papier une plante qu'ils n'auront jamais vue, d'après une description exacte des plus grands maîtres; ils verront a>mbien leur copie s'écartera de l'original. Cependant, des hommes de génie se sont épuisés à donner aux parties des plantes des noms caractéristiques; ils ont même choisi la plupart de ces noms dans la langue grecque , qui a beaucoup d'énergie. Il en est résulté un autre inconvénient; c'est que ces noms , qui sont la plupart composés , ne peuvent se rendre en français : et c'est une des raisons pour lesquelles une grande partie des ouvrages de Limiée est intraduisible. A la vérité , ces expressions savantes et mystérieuses répandent un air vénérable sur l'étude de la botanique; mais la nature n'a pas besoin de ces ressources de l'art des hommes pour s'attirer nos respects, l^a sublimité de ses lois peut se passer de l'emphase et de l'obscurité de nos expressions. Plus on fiorte la lumièic dans son sein, plus ou la trouve admirable.
Après tout, la plu|iarl de ces noms étrangers, employés surtout par le vulgaire des liotanistes , n'expriment pas même les caractères les plus communs des végétaux. Ils emploient , par exemple , fré<|ueminent ces expressions vagues, iuate itihe»te, 9uave olente^ « d'un rouge agréable, d'une odeur suave, » pour caractériser do» Hetirs, sans
DES PLANTES
eiprinwr linaaiioedeleur rouge, ni l'espèce de leur parfoin. Us sont encore plus embarrassés quand ils veulent rendre les couleurs rembrunies des tiges, des racines ou des fruits : atro-rubenie, disent-ils, fiiiro-nfgrefr«nl0, « d'un rouge obscur, d'un roux noircissant. «Quant aux formes des végétaux, c'est encore pis, quoiqu'ils aient fabriqué des mots composés de quatre on cinq mots grecs pour les décrire.
J.-J. Rousseau me communiqua un jour des espèces de caractères algébriques qu'il avait imaginés pour exprimer très-brièvement les couleurs et les formes des végétaux. Les uns représentaient les formes des fleurs; d'autres, celles des feinlles; d'autres, celles des fruits. Il y en avait en cœur, en triangle, en losange, etc. Il n'employait que neuf ou dix de ces signes [lonr former Texpression d'une plante. Il y en avait de placés les uns audessus des autres, avec des chiffres qui exprimaient les genres et les espèces de plantes, en sorte que vous les eussiez pris pour les termes d'une formule algébrique. Quelcfue ingénieuse et expéditive que ftkt cette méthode , il me dit qu'il y avait renoncé , parce qu'eUe ne lui présentait que des squelettes. Ce sentiment convenait à un homme dont le goât était égal au génie , et peut foire réfléchir ceux qui veulent donner des abrégés de toutes choses, surtout des ouvrages de la nature. Cependant , l'idée de Jeau-Jacques mérite d'être perfectionnée, quand elle ne servirait qu'à faire nature un jour im alphal)et propre à exprimer la langue de la nature. Il ne s'agirait que d'y introduire des accens , pour rendre les nuances des couleurs et toutes les modifications des saveurs, des parfums et des formes. Après tout , ces caractères ne pourraient être rendus avec précision , si les qualités de chaque végétal ne sont d'abord déterminées exactement par des paroles: autrement, la langue des botanistes, à laquelle on reproche aujourd'hui de ne parier qu'à l'oreille, ne se forait plus entendre qu'aux yeux.
Voici ce que j'ai à proposer sur un objet anssi intéressant , et qui se conciliera avec les principes généraux que nous poserons ensuite. Le peu que j'en dirai pourra servira s'exprimer, non-seulement dans la botanique et dans l'étude des autres sciences naturelles , mais^dans tous les arts , où nous manquons à chaque instant de termes pour rendre les nuances et les formes des objets.
Quoique nous n'ayons que le s^ul terme de blanc pour exprimer la couleur blanche, la nature nous en présente de bien des sortes. La peinture sur ce point est anssi aride que là langue.
Tàl oui raconter qu'un fomenx peintre d'Italie st trouva un jour fort embarrassé pour peindre
dans un tableau trois figures lialiillées de blane; il s'agissait de donner de l'effet à ces figures vétoes uniformément, et de tirer des nuances de la couleur la plus simple et la moins composée de toutes. Il jugeait la chose impossible, lorsqu'en passant dans un marché au blé, il aperçut l'effet qu'il cherchait. C'était un groupe formé par trois meuniers, dont l'un était sous un arbre, le second dans la demi-teinte de l'ombre de cet arbre , et le troisième aux rayons du soleil ; en sorte que, quoiqu'ils fussent tous trois habillés de blanc, ils se détachaient fort bien les uns des autres. Il peignit donc un arbre an milieu des trois personnages de son tableau ; et en éclairant l'un d'eux des rayons du soleil, et couvrant les deux autres des différentes teintes de Fombre , il trouva le moyen de donner différentes nuances à la blancheur de leurs vétemens. Au fond, c'était éluder la difBcohé plutôt que la résoudre. C'est , en effet , ce qoe font les peintres en pareil cas. Ils diversifient leurs blancs par des ombres , des demi-teintes et des reflets ; mais ces blancs ne sont pas purs , et sont toujours altérés de jaune, de bleu , de vert , ou de gris. \ja nature en emploie de plusieurs espèces, sans en corrompre la pureté , en les pointillant , les chagrinant, les rayant ou les vernissant, etc.. Ainsi , les l)lancs du lis , de la marguerite, <In muguet, du narcisse, de l'anemona nemoi*<rsa, de l'hyacinthe,' sont différens les uns des auires. Le blanc de la marguerite a quelque chose de celui de la' cornette d'une bergère ; celui de l'hyacinthe tient de l'ivoire ; et celui du lis, demi transparent et cristallin y ressemble à de la pflte de porcelaine. Je crois donc qu'on peut rapporter tous les blancs prodoits par la nature ou par les arts à ceux des pétales de nos fleurs. On aurait ainsi dans les végétaux une échelle des nuances du blanc le plus pur.
On peut se procurer de même toutes les nuances pares et imaginables du jaune, du rouge et du bieu^ d'après les fleure des jonquilles, des safrans, des bassinets des prés, des roses , des coquelicots, des bluets des blés , des pieds d'alouette , etc. On peut trouver également parmi nos fleurs toutes les nuances composées , telles que celles des violettes et des digitales pourprées, qui sont formées des différentes harmonies du rouge et du bien. La seule couleur composée du bien et du jaune, qui Ibrme le vert des herbes, est si variée dans nos campagnes, qne chaque plante len a, pour ainsi dire, sa nuance particulière. Je ne doate pas que la nature n'ait étalé avec autant de diversité les autres oouleiu*s de sa palette daas le sein des fleurs on sur la peau des fniils. Elle y emploie quekpiefois
KTUDE ONZIÈME.
des teintes fort différentes sans les confondre ; mais elle les pose les unes sur les autres, eu sorte qu*elles font la gorge de pigeon ; tels sont les beaux pluches qui garnissent la corolle de l'anémone : ailleurs elle en glace la superficie, comme certaines mousses à fond vert qui sont glacées de pourpre ; elle en velouté d'autres, comme les pensées; elle saupoudre des fruits de fleur de farine, comme la prune pourprée de monsieur; ou elle les revêt d'un duvet léger pour adoucir leur vennillon, comme la pêche ; ou elle lisse leur peau , et donne a leurs couleurs l'éclat le plus vif ,, comme au ronge de la pomme de calville.
Ce qui embarrasse le plus les naturalistes dans la dénomination des couleurs , ce sont celles qui sont rembrunies, ou plutôt c'est ce qui ne les embarrasse guère; car ils se tirent d'affaire avec Jes expressions vagues et indécises de noirâtre, de gris, de couleur de cendre, de brun, qu'ils cxprîment à la vérité en mots grecs ou latins. Mais ces mots ne servent souvent qu'à altérer leurs images, en ne représentant rien du tout ; car que veulent dire, de bonne foi, ces mots atro-purpurenie , fusco-nigrescenie , etc., qu'ils emploient si souvent ?
On peut faire des milliers de teintes très-différentes , aux(|uelles ces expressions générales pourront convenir. Comme c^ nuances peu éclatantes sont en effet très-composées , il est fort difficile de les caractériser avec les expressions de notre nomenclature ordinaire. Mais on peut en venir aisément à bout en les rapportant aux diverses couleurs de nos végétaux domestiques. J'ai remarqué dans les écorces de nos arbres et de nos arbrisseaux, dans les capsules et les coques de leurs fruits , ainsi que dans les feuilles mortes , une variété incroyable de ces nuances ternes et sombres, depuis le jaune jtiscpi'au noir, avec tous les mélanges et accidens des autres couleurs. Ainsi , au lieu de dire en latin un jaune noircissant, ou une couleur cendrée, [)our déterminer (|nelque nuance particulière de couleur dans les arts ou dans la nature , on dirait un jaune de couleur de noix sèche , ou un gris d'écoroe de hêtre. Ces expressions seraient d'autant plus exactes, que la nature emploie invariablement ces sortes de teintes dans les végétaux , comme des caractères déterminans et des signes de maturité , de vigueur ou de dépérissement, et que nos paysans reconnaissent les diverses espèces de bois de nos forêts à la simple inspection de leurs écorces. Ainsi , non-seulement la botanique, mais tous les arts, pourraient trouver dans les végétaux un dictionnaire inépuisable de couleurs constantes • qui ne serait point embar-
rassé de mots composés, barbareael techiùquen, mais qui présenterait sans cesse de nouvelles images. Il en résulterait beaucoup d'agrément pour nos livres de sciences , qui s'embelliraient de comparaisons et d'expressions tirées du règne le pitis aimable de la nature. C'est à quoi n'ont pas manqué les grands poètes ^e l'antiquité , qui ont rapporté la plupart des événemens de la vie humaine. C'est ainsi qu'Homère compare les générations rapides des faibles mortels aux feuilles qui tombent dans une forêt à la tin de l'automne; la fraîcheur de la beauté , à celle de la rose, et la pâleur dont se couvre le visage d'un jeune liomme blesse à mort daas les combats., ainsi que raétitude de sa tête penchée , à la couleur et à la flétrissure d'un lis dont la racine a été coupée par la charrue. Mais nous ne savons que répéter les expressions des liommes de génie, sans oser suivre leurs pas. Il y a plus, c'est que la plupart des naturalistes regardent les couleurs mêmes des végétaux comme de simples accidens. Nous verrons bientôt combien leur erreur est grande ^ et combien ils se sont écartés des plans sublimes de la nature , en suivant leurs méthodes mécaniques.
On peut rapprocher de même les odeurs et les saveurs de toute espèce et de tout pays, de celles des plantes de nos janiins et de nos campagnes. La renoncule de nos prés a l'acrimonie du poivre de Java. La racine de la caryophyllata ou benoîte, et les fleurs de nos œillets, ont l'odeur du girofle d'Amboine. Pour les saveurs et odeurs composées, on peut les rapfiorter à des odeurs et saveurs simples, dont la nature a mis les élémens dans tous les climats, et qu'elle a réunis dans la classe des végétaux. Je connais une espèce de morelle que mangent les Indiens, qui, étant cuite, a le goôt de la viande de bosuf. Ils l'appellent hrette. Nous avons parmi les becs-de-gme une espèce dont la feuille a l'odeur du gigot de mouton rôti. Le muscari, espèce de petite hyacinthe qui croit dans nos buissons, au commencement du printemps, a ime odeur très-foi;te de prune. Ses f>etites fleurs monopétales d'un bleu tendre, sans lèvres ni découpures , ont aussi la forme de ce fniit *. C'est
* La nature offre une multitude de consonnanccs sembla- Me»; maifl leur but et leur utilité nous sont encore inconnus. J'ai trouvé aux environs de Paris un rosier éj^antler {rota rubiginosa. Lin.) dont tes feuilles, k sept folioles, ovales, couvertes de poinLs résineux couleur de rouille , ont une odeur très-forte de pomme de reinette. Par une espèce de compensation . la nature . en donnant un parfhro aux feuilles , en a refusé un 4 la fleur. Je regrcUe de n'avoir pn faire quelques expériences sur les propriétés des feuilles de œC arbuste singulier : mais Je suis convaincu qu'elles doivent offnr une boisson anssl agréable que salutaire. Le rosier églantier odorant croit spoiitinément dans les terrains, incultrs sur les
DES PLANTKS.
ia»>
piir des rapiirodieiiieiis de relie ualure cpie T Anglais Dampîer et le père Du Tertre noiis oiil donné, à mon |Brré« les notions les plus justes des fruits et des fleurs qui croissent entre les ln>piques. j en les rapportant à des fleurs et des fruits de nos dimats. Ilampier, par exeni|ile , pour décrire la banane, la compare, dépouillée de sa peau épaisse et à cinq pans, à une grrosse saucisse ; sa substance et sa couleur, à celle du beurre frais en hiver ; son goût, à un mélange de pomme et de poire de bonchrétien , qui fond dans la bouche, comme une marmelade. Quand ce voyageur vous parle de qnelque bon fniit des Indes, il vous fait venir Teau à la boodie. U a un jugement naturel supérieur à la fois aux roécliodes des sa\'ans et aux préjugi^ du peuple. Par exemple, U soutient avec raison, contre Topinion commune des marins, que le plantin ou banane est le roi des fruils, sans en excepter le coco. Il nous apprend que c'est aussi l'opinion des Espagnols, et qu'une multitude de familles vivent, entre les tropiques, de ce fruit ^^gréable, sain et nourrissant , qui dure toute l'année, et qui ne demande aucun apprêt. Le père Du Tertre ^' n'est pas moins heureux et moins juste dans ses descriptions botaniques. Ces deux voyageurs vous donnent tout d'un coup, avec des similitudes triviales, une idée précise d*un végétal étranger, que vous ne trouverez point dans les noms grecs de nos plus habiles botanû^tes. Cette manière de décrire la nature par des images et des sensations communes est méprisée de nos savans; mais je la regarde comme la seule qui puisse faire des tableaux ressemblans , ei comme le vrai caractère du génie. Quand ou l'a , on peut peindre tous les objets naturels, et se passer de méthodes; et quand on ne l'a pas, on ne fait que des phrases.
Disons maintenant quekpie chose de la forme des végétaux ; c'est ici que la langue de la botanique, et même celles des autres arts, sont fort stériles. La géométrie, qui s'en est particulièrement occupée, n'a guère calculé qu'une douzaine de courbes régulières , qui ne sont connues que d'un petit nombre de savans; et la nature en emploie dans les seules formes des fleurs une multitude infinie: nous en indiquerons bientôt quelques usages. Ce n'est pas que je veuille foire d'une étude pleine d'agrément une science transcendante, et digne seulement des Newtons. Comme la nature a mis, je pense, ainsi que les couleurs, les saveurs et les parfums , tous les modèles de fonnes dans les feuilles, les fleurs et les fruits de tous les climats , soit
bords de l'Oise. Je l'ai également retrouvé dans les montagnes de l'Auvergne et dans les Pyrénées. (.A.-M.)
dans les arbres, soit dans les lierbes mi lesromnses, OQ poamit rapporter les formes végétales des autres parties du monde à celle< de notre pays qui nous sont le |)lus familières. Ct^ rapprodiemens seraient bien plus intelligibles t|ue ihis mots grecs composés, et manifesteraient de nouvelles relations dans les différentes classes tlu même règne. Ils ne seraient pas moins nécessaires pour exprimer les agrégations des fleurs sur leinrs tiges , iie:« tiges autour de la racine, et les groiqtes des jeimes plantes autour de la |Uanle principale. Nous pouvons dire que les iH>ms de la |klupart de ces agré* galions et dispositions végi'lales sont encore à trouver ; les plus gramls maîtres n\iyanl pas été lieureiix à les caractériser, ou . |)our parler nettement , ne s'en étant pas occupés. Par exemple , lorsque Touniefort ^ parle , dans son A oyage du Levant, d'im héliotn>|)e de Tlle deNaxos, qu'il caractérise aiasi , heliotropum humifnSHm . pore miulmo, semwe magnoy « riiéliotn>pe couché, à fleur très - petite et à grande semence , » il dit « qu'il a ses fleurs disposées en épi finissant en » queue de scorpion. » Il y a dtnix fautes dans ces expressions ; car les fleurs de cet héliotrope, semblables par leur agrt'gation aux fleurs de Théliotrope de nos climats et de celui du Pérou , ne sont point disposées en épi , puisqu'elles sont rangées sur ime tige horizontale et d'un seul cùté, et qu'elles se recourbent en dessous comme la queue d'un limaçon, et non en dessus comme la (|ueu« d'un scorpion. La même inexactitiHte d'image se retrouve dans la description qu'il nous doime do la stachis cretira latifoUa . « la stacliis de (^rète , à larges feuilles. » « Ses fleurs, dit-il, sont dis- » posées par aimeaux. » On ne conçoit pas qu'il veuille faire entendre qu'elles sont disposées comme les divisions d'un roi d'écliecs. C'est ce(>endaiit sous cette forme que les représente le dessm d'Aubriet , son dessinateur. Je ne coimais point en botanique d'expression qui rende ce caractère d'à- ' grégations sphéri(|ues par étages séparer de pleins et de vides , et qui se terminent en pyramide. Bfirbeu du Bourg, qui a beaucoup d'imagination, mais peu d'exactitude, appelle cette fonne « ver- » ticillée , » je ne sais pas pounpioi. Si c'est du mot latin veriejc , tète ou sommet , parce que ces fleurs, ainsi agrégées, forment plusieurs sommets, celte dénomination conviemlrait mieux à plusieui^i autres plantes, et n'exprime point d'ailleurs les vides, les pleins, et la diminution progressive des étages des fleurs de la stachis. Touniefort In fait venir du mot latin veriiciUtut, a C'est, dit-il, un
• Tonmefort, Voyage au T^evant, tomr II.
ÉTUDE ONZIÈME
w petit poids peit;é d'un trou on Ton en^^ le bas » d'un fuseau à filer, afin de le fiiire tourner avec » plus de ^cilité. » C'est aller chercher bien loin une similitude fort imparfaite avec un outil trèspeu connu. Ceci soit dit toutefois sans manqner à Festime que je porte à un homme comme TournefcMt , qui nous a frayé les premiers chemins de la botanique, et qui avait de plus une profonde érudition. Mais on {leut juger, par cette négligence des grands maîtres, combien d'expressions vagues, inexactes et incohérentes remplissent la nomenclature de la botanique , et jettent de l'obscurité dans ses descriptions.
Après tout , me dira-t-on , comment caractériser l'agrégation des fleurs des deux plantes dont nous venons de parler? C'est en les rapportant à des agrégations semblables à relies des plantes de nos climats. Il n'y a en cela aucmie difficulté : ainsi, par exemple, on rapporterait l'assemblage des fleurs de l'héliotrope grec à celui des fleurs de l'héliotrope français et péruvien; et celui des fleurs de la stachis de Crète, à celui des fleurs du marrube ou du poultut. On y ajouterait ensuite les différences en couleur, odeur, saveur, qui en diversifient les espèces. On n'a pas besoin de composer des mots étrangers pour rendre des formes qui nous sont familières. Je défie même de rendre avec des paroles grecques on latines , et avec les périphrases les plus savantes, la simple couleur d'une écorce d'arbre. Mais si vous médites qu'elle ressemble à celle d'un chêne, j'en ai tout d'un coup la nuance.
Ces rapprochemens de plantes ont encore ceci de très-utile, qu'ils nous offrent un ensemble de l'objet inconnu , sans lequel nous ne pouvons nous en fermer d'idée déterminée. C'est un des défauts de la botanique , de ne nous présenter les caractères des végétaux que successivement ; elle ne les assemble pas, elle les décompose. Elle les rapporte bien à un ordre classique , mais point à un ordre individuel. Cesl cependant le seul que la faiblesse de notre esprit nous permet de saisir. Nous aimons l'ordre , parce que nous sommes bibles, et que la moindre confusion nous trouble; or, il n'y a point d'ordre plus facile à adopter que celui qui se rapproche d'un ordre qui nous est familier, et que la nature nous présente partout. Essayez de décrire un homme trait par trait , membre par membre; quelque exact que vous soyez , vous ne m'en ferez jamais le portrait : mais si vous le rapportez à quelque personnage connu , si vous mfc dites , par exemple , qu'il a la taille et l'encolure d'un Don Quichotte, un nez de saint Cliarles Borromée, eic, voits me le peindrez en quatre mots.
C'est à l'ensemble d'un objet que les ignorans , c'est-à-dire presque tous les hommes , s'attachent d'abord à le connaître.
n serait donc essentiel d'avoir, en botanique', un alphabet de couleurs, de saveurs, d'odeurs, de formes et d'agrégations , tiré de nos plantes les plus communes. Ces caractères élémentaires nous serviraient à nous exprimer exactement dans toutes les parties de l'histoire naturelle, et à nous présenter des rapports curieux et nouveaux.
En attendant que des hommes f>las savans que nous veuillent s'en occuper, nous allons entrer en matière , malgré l'embarras du langage.
Lorsqu'on voit végéter une multitude de plantes de formes différentes sur le même sol , on est tenté de croire que celles du même climat naissent indifféremment partout. Mais il n'y a que celles qui viennent dans les lieux qui leur ont été particulièrement assignés par la nature , qui y acquièrent toute la perfection dont elles sont susceptibles. Il en est de même des animaux : on élève des chèvres dans des pays de marais , et des canards dans des montagnes ; mais la "chèvre ne parviendra jamais, en Hollande , à la beauté de celle que la nature couvre de soie dans les rochers d'Angora ; ni le canard d'Angora n'aura jamais la taille et les couleurs de celui qui vit dans les canaux de la Hollande.
Si nous jetons un simple coup d'œil sur les plantes, nous verrons qu'elles ont des relations avec les élémens qui les font croître; qu'elles en ont entre elles, loi'squ'elles se groupent les unes avec les autres ; qu'elles en ont avec les animaux qui s'en nourrissent , et enfin avec l'homme, qui est le centre de tous les ouvrages de la création. J'appelle ces relations harmonies , et je les distingue en élémentaires, en végétales, en animales et en humaines. J'établirai , par cette division , un peu d'ordre dans l'examen que nous en allons faire. On peut bien penser que je ne les parconrrai pas en détail : celles d'une seule espèce nous fbumiraient des spéculations que nous n'épuiserions pas dans le cours de la vie; mais je m'arrêterai assez h leurs harmonies générales , pour nous convaincre qu'une intelligence infinie r^e dans cette aimable partie de la création comme dans le reste de l'univers. Nous ferons ainsi Tapplication des lois que nous avons établies précédemment , et nous en entreverrons une multitude d'autres également dignes de nos recherches et de notre admiration. Lecteur, ne soyez point étonné de leur nombre ni de leur étendue; pénétrez-vous bien de cette vérité : Dieu n'a hïe» fait bn vain. Un savant avec sa méthode se trouve arrêté dans la nature à
DES PLANTES
chaqoe pas; an ignorant avec cette clef peut en ouvrir toutes les portes.