PRÉFACE
Âiant d'écrire cet Essai , il nous a fiiUu approfondir la uoiragta , le caractère et les mœors de Bernardin de
SâsÊ-Pîerre. Pins de quatre années ont été consacrées
loteélade.
n B'a pw dépendu de nous d'être meiOeur juge et
pkt tabîle historien ; mais il a dépendu de nous d'être
tmsoms vrai , et nous ra?ons toujours été. L'anleor des Études parait ici avec ses faiblesses et sçs
«atn: aimable dans son enfance; inquiet, présomp-
CsoSf amlMtienx dans sa jeunesse; puis mûri par le ■iSiear, et se refaisant borame dans la solitude. Heunai parce qu*il était devenu sage , il éprouvait alors la faite de cette maxime d'un ancien , que lorsque Dieu , pour nos butes, nous abat d'une main, il nous relève dsdem.
La Vie de Bernardin de Saint-Pierre jette un grand ;mr SOT ses ouvrages. Gomme Montaigne, il a étudié Is bommes dans lui-même. Ses fautes lui ont montré lo \kxs de nos institutions » et ses maux lui ont appris aamaitre ceux du genre bumain. 11 a condamné nos edocations de collège, parce qu'elles l'avaient faitamfaÉKus; et il a ticbé, par ses écrits, de ramener son siècle a Dîea et à la nature, parce que là seulement il a trouvé ^boabeor.
Lrs bommes les plus sages reçoivent toujours quelf9<s Impressions des objets qui les environnent. Pénétré dp cette vérité, nous avons cm devoir esquisser quelfUG^oet des sociétés où Bernardin de Saiot-Pierre ne SI, il est vrai , qu'apparaitre. L'aspect du monde a été ?Qar 0005 comme ces fonds de tableaux sur lesquels les pcmtres Umï ressortir leurs flgnres principales.
Qaant aux matériaux de cet Essai, ils sont assez Bomiireax. On sait que l'auteur a disséminé dans ses f-wrages des souvenirs sur les principales époques de sa lie : nous les avons recueillis pour servir de base à no- Ire traTail. Ses manuscrits et les notes informes qu'il staît préparées lorsqu'il conçut le projet d'écrire ses NiiiBoires, nous ont également fourni plusieurs faits
Une correspondance hmnense ^ mise eo ordre pour le même objet , nous a firit connaître les aventures de sa jeunesse. ISous avons eu sous tes yeux les tetties de ses deux frères et de sa sœur, et une grande partie de celtes de Dnval , de Taubenheim , du chevalier de Ghaiot, de M. de La Rocbe , du prince Ddgorouki , du baron de Breteuil, de M. Poivre , de Rulhière, des généraux de Villebols et du Bosquet, et du maréchal Munich. Plusieurs billets de la princesse Marie M nous ont également été remis , avec les lettres écrites par d'Alembert, mademoiselle de Lespinaase, M. et madame Necker, Vernet, Tarcbevêque d'Âix , l'abbé Fauchet, JDads, etc. Cependant, malgré de si nombreux matériaux, une multitude de faits nous eussent échappé, si la veuve de Bernardin de Saint-Pierre n'eût pris soin de les recueillir. Devenue k dix-huit ans , et par son choix , la compagne d'un homme célèbre , elle reçut de te Providence te double mission de le rendre heureux dans cette vie et de le fiiire honorer après sa mort. Mous lui devons tes circonstances les plus touchantes de cet £asai : confidente de toutes les pensées de cet illustre écrivain, il semble lui avoir légué les souvenirs de sa vte entière et son ame pour les exprimer.
Le f I novembre 1830.
Jacques-Henri-Beroardin de Saint-Pierre naquit au Havre le 19 janvier \7S7. Son père, Nicolas de Saint- Pierre, avait te prétention de descendre d*une fiimille noble ; il compteit au nombre de ses aïeux te célèbre Eustacbc de Saint-Pierre , maire de Calais ; et quoiqu'il ne pût donner des preuves bien claires de cette illustration, il ne cessait d'en parler à ses enfans comme d'une gloire appartenant à te famille. Le jeune Henri avait deux frères, Dutailly et Dominique, et une sœur nommée Catherine. Cette dernière éteit spirituelle et jolie , mais vaine et précieuse. Elle reste filte par pruderie , refusant tous les partis qui se présentaient, et s'irritent de l'oubli de ceux qui ne s'empressaient pas de se teire reftiser. Sa mère, qui était une femme de grand
ESSAI SUR LA VIE
sens, Toulat ioutilement tempérer cette vaoité. Catherine persista dans ses dédains , ne voyant rien autour d'elle qui fût digne de son amour. Ce qu'il y a de singulier, c'est que vers Pége de trente ans une révolution inespérée s'opéra dans son esprit : aussi accorte qu'elle avait été revéche , elle semblait ne plus vivre que pour se faire aimer. Ainsi , dans sa jeunesse, elle eut tonte la mauvaise humeur, toute Tacrimonie d'une vieille fille, et sa maturité s'embellit de la douceur et des grâces prévenantes qui dctaAent tant de charme à la jeunesse. Son frère Dutailly, tounnenté comme elle d'une présomptueuse ambition , détestait l'élude , et se moquait philosophiquement du latin , des pédans et du collège. 11 ne cessait de répéter qu'il voulait aller à la cour, et que c'était l'épée , et non le rudiment , à la main , qu'un brave devait faire fortune. Son père n'approuvait que trop ces gentillesses : il croyait y reconnaître les inspirations d'un e^rit supérieur qui dédaigne les routes communes. Dutailly fut militaire ; mais ses prétentions exagérées, l'inconstance de ses projets, la violence de son caractère, nuisirent à son avancement. Toujours malheureux et toujours incorrigible , il devint le fléau de sa i^mille, sa raison se troubla, et il mit fin à ses jours après les expéditions les plus aventureuses.
Dominique , le plus jeune de tons, avait un caractère modeste, des goûts simples et modérés. Il entra de bonne heure dans la marine, où il acquit l'estime générale. Devenu capitaine de vaisseau, il fit plusieurs voyages de long cours, puis il se retira à la campagne 9 après avoir obtenu la main de mademoiselle de Grain, ville, charmante personne, à la perte de laquelle nous verrons qu'il ne put survivre.
Quant au jeune Henri, l'ainé de tous, il réunissait A lui seul les défauts et les qualités de ses deux frères , la vanité de sa sœur^ et une imagination brillante qui environna d'illusions toutes les époques de sa vie. Dès sa plus tendre jeunesse , ses lectures le jetèrent dans les rêveries d'un monde idéal où il se créa une existence et des habitudes solitaires. Toutes ses sensations devenaient aussitôt des passions. L'injustice le révoltait , elle pouvait même égarer un moment sou cœur, mais il ne fallait qu'une émotion tendre pour le ramener. Élevé dans les principes de la plus ardente piété, il disait souvent, en se rappelant ses premières impressions, qu'il serait devenu méchant si sa confiance en Dieu n'avait redoublé à mesure qu'il apprenait à se méfier des hommes. Ce sentiment donnait une telle énergie à son ame, que dans son enfonce, quand il se croyait victime d'une injustice, sa consolation était de songer que Dieu lit au fond des cœurs, et qu'il voyait la pureté du sien. Un jour il assistait à la toilette de sa mère, en se réjouissant de l'accompagner à la promenade ; tout à coup il fut accusé d'une foute assez grave par une bonne fille nommée Marie Talbot, dont, malgré cette aventure , il conserva toujours le plus touchant souTenir. Il avait alors près de neuf ans, et il était fort doux à cet ége. Encouragé par son innocence, il se défendit d'abord avec assez de tranquillité; mais comme toutes les apparences étaient contre Ini , et qu'on refusait de croire à sa justification , il finit par s'emporter jusqu^à donner un démenti à sa
bonne. Madame de Saint-Pierre, étonnée d'une vÎTacilc qu'elle ne lui avait point encore vue , cnit devoir le punir en le privant de la promenade ; et comme il ne cessait de l'importuner par ses larmes et ses protestations , elle prit le parti de s'en dél)arrasser en l'enfermant seul dans une chambre. Trompé dans l'attente d'un plaisir, condamné pour une foute dont il n'était pas coupable, tout son être se révolta contre l'injustice de sa mère. Dans cette extrémité, il se mit à prier avec une confiance si ardente, avec des élans de cœur si passionnés, qu'il lui semblait à tout moment que le ciel allait faire éclater son innocence par quelque grand miracle. Cependant l'heuro de la promenade s'écoulait, et le miracle ne s'opérait pas. Alors le désespoir s'emparo du pauvre pri • sonnier; il murmure contre la Providence, il accuse sa justice, et bientôt, dans sa sagesse profonde, il décide qu'il n'y a pas de Dieu. Assis auprès de cette porte que ses prières n'avaient pu faire tomber, il s'abîmait dans cette pensée avec une incroyable amertume, lorsque le soleil, perçant les nuages qui dès le matin attristaient Talmosphère, un de ses rayons vint frapper la croisée que le petit incrédule contemplait avec tant de tristesse. A la vue de cette clarté si ^ive et si pure, il sentit tout son corps frissonner, et s'élançant vers la fenêtre par uu mouvement involontairo , il s'écria avec l'accent de l'enthousiasme : « Oh ! il y a un Dieu \ » puis il tomba à genoux et fondit en larmes.
Cette anecdote dévoile Tame entière de l'auteur des Études. Ce qu'il fut dans son enfance , il le fut toute sa vie. Jamais les beautés de la nature ne le trouvèrent insensible ; elles éveillèrent ses premières émotions , eIlGu< . inspirèrent ses dernières pensées. Sa mère lui avait dit un jour que si chaque homme prenait sa gerbe de blé sur la terre, il n'y en aurait pas assez pour tout le monde, et tous deux en avaient conclu sagement que Dieu multipiijii t le blé dans les greniers. Plus tard, lorsqu'il eut étudii^ cette multitude de phénomènes que la science décrit sans les comprendre, la réflexion de sa mère rétonnail moins que le pouvoir donné à un grain de blé de produire plusieurs épis, et de renfermer la vie qui doit animer pendant des siècles tontes les moissons à venir. Cette pensée était enrore une suite des études de son enfanco. Dèsl'âgede huitanson lui faisait cultiver un petit jardin où chaque jour il allait épier le développement de ses plaatations, cherchant à deviner comment une grosse tige, des bouquets de fleurs, des grappes de fruits savoureux, pouvaient sortir d'une graine frêle et aride. Mais les animaux surtout attiraient son affection, étonnaient son intelligence. Ayant accompagné son père dans un petit voyage à Rouen, celui-ci s'arrêta devant les flèches de la cathédrale dont il ne pouvait se lasser d'admirer la hauteur et la légèreté ; le jeune Henri levait aussi les yeux vers la cime des tours ; mais c'était pour admirer le vol des hirondelles qui y faisaient leurs md.s. Son père qui le voyait dans une espèce d'extase, l'attribuant à la majesté du monument , liii dit : « Eh bien , Henri, que penses-tu de cela? » L'enfant, toujours préfx^upé de la contemplation dos hirondelles , s'écria : < Bon Dieu ! qu^elles volent haut ! » Tout le monde so mit à rire, son père le traita d'imbécile; mais tonte sa
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
VIÎ
Tir il Alt «et imbécile, car il admirait plus le vol d^ao ■oDoèberoD que la coloniiade du Louvre.
L'o joar U trouva un malheureux chat près d'expirer daoB réf^t d*aii ruisseau ; il était percé d'un coup de brodie, et poussait des cris effrayaos. Ému de pitié, il Ip cache sous soo hatnt, le porte furUvement au gre^ Dier, lui lait foire un lit de foia , et vient lui donner à Inire et à manger toutes les heures du jour, partageant STCc loi son déîeoDer et son goûter, et lui tenant fidèle coa^Mf nie. Au bout de quelque semaines le pauvre «Hisal avait recouvré la santé; il devint alors un excpl- Imt chasseor de souris, mais si sauvage qu'il ne se iBoolFÛt plus qu'à la voix de son ami , sans jamais cefKiMiant se laisser approcher. Il se promenait autour de lai, aiflanl sa queue , se caressant au mur, et fuyant au mouTement , au bruit le plus léger. A la fois et reconnaissant , il vit toujours un homme dans an ibérateiir. Bernardin de Saint-Pierre ne pouvait se npfxier cette petite aventuresansaUendrissement. «Dans nae de nos promenades , dlsait^il , je la racontai h J.-J. Rousseau ; il en fut touché jusqu'aux larmes , et je crv an instaot qu'il allait ro'embrasser- »
Qa'on ne nous accuse pas de rapporter ici des traits
lÊB^âSu» oa puérils : ce n'est point une chose indifTé-
ïfsk^ «km nous, que de fiiire sentir l'influence des
pensées sur le reste de la vie. Ce qni ne fut
Tenluiee de Bernardin de Saint-Pierre qu'un sen-
daeotde commisération pour queli]ues êtres sonlTrans,
4piiot plus tard un sentiment d'amour qui s'étendit à
&«t le genre humain. Dans la société, on le vit toujours
rgchtfebcr l'amitié de ceux qui paraissaient les plus
tioiides et les plus malheureux. Voilà pourquoi, avec
en avantagea qui auraient dû hâter sa fortune, il échoua
toutes ses entreprises. Sa sensibilité même lui nui>
d'antant pins qu'elle était plus versatile, car il pre-
Bail en pitié la souris sous les grifTesduchat, le chat
dans la gueule do chien, le chien sous le bâton de
l'kmiae* et l*tiomme, quel qu'il fût, sous la domina-
liûo d'an tyran. C'est ainsi qu'en s'attacbant toujours au
>j il eut toujours à lutter contre le plus fort.
cette lutte perpétuelle, son courage avait
qaelqae diose de divin; car il lui semblait bien qu'il
Dictait paa seul , et que la Providence aussi combattait
pour lu nniheureux.
Cette eonfloDce en Dieu, première impression de son eaCffloe ^ eoosolation de tonte sa vie , fut singulièrement euHée par la lecture de quelques livres pieux et amusans, entre autres par la Vie des Saints. Il y avait dans V cibinei de son père un énorme in-folio renfermant kms les visions des ermites du désert. Ravi des miradei qu'il j voyait, persuadé que la Providence vient au tKoan de tous ceux qui l'invoquent, il crut oe plus rien aT(4r à craindre dé tes parens ni de ses maîtres , et résokil de «'abandonner à Dieu à la première occasion où il aanit à ae plaindre des hommes. Cette occasion ne tevb pas à se présenter. Un jour, à cette époque il avait A pôle neuf ans, un maître d'école chez lequel on l'envayait éCndier les âémens de hi langue latine l'ayant de le fouetter le lendemain s'il ne récitait pas sa leçon, il prit A Tinstant même le parti
de dire adieu au monde et d'aller vivre en ermite an fond d'un bois. Le matin du jour fatal il se leva tran* quillem^t, mit en réserve une portion de son déjeuner, et, au lieu de se rendre à Técole, il se glissa par dis rues détournées et sortit de la ville. Heureux de sa liberté, sans inquiétude de l'avenir, ses regards se promenaient avec délices sur une multitude d'objets nouveaux qui lui semblaient autant de prodiges. La campagne était fraîche et riante; les bois, les prairies, les collines se déroulaient devant lui , et il se voyoit avec admiration seul et libre au milieu de ce brillant horison. U marcha environ un quart de lieue dans un joli sentier jusqu'à l'entrée d'un bouquet de bois d'où s'échappait un petit raisseau. Ce lieu lui parat un désert, il le crut inaccessible aux hommes et propre h remplir ses projets. Résolu de s'y faire ermite, il y passa toute la journée dans la plus douce oisiveté, s'amusant à ramasser des fleurs et à entendre chanter les oiseaux. Cependant l'appétit se fit sentir vers lo milieu du jour. U cueiflit des mûres de baies, et arracha a^.ec ses petites mains des racines dont il fit un repas délicieux. Ensuite il se mit en prières, attendant quelque miracle do la Providence, et se rappelant tous les saints ermites qui, dans la même position , avaient reçu les secours du ciel ; Il lui semblait toujours qu'un ange allait lui apparaître et le conduire dans une grotte sauvage ou dans un jardin miraculeux. Cette agréable attente l'occupa le reste du jour. Cependant le soleil était déjà sur son déclin, l'air se rafraîchissait insensiblement, et les oiseaux avaient cessé leur ramage. Le petit solitaire se préparait à passer la nuit sur l'herbe au pied d'un arbro, lorsqu'à l'entrée de la plaine il aperçut la bonne Marie Talliot qui Rappelait a grands cris. Son premier mouvement fut de fuir dans la forêt; mais la vue de cette pauvre fllle qui tant de fois avait essuyé ses larmes, et qui en venait en le retrouvant, l'arrêta tout court; il s'élança vers elle, et se mit aussi à pleurer.
Dès qu'il lui eut confié le sujet de ses peines, elle commença par le rassurer, puis elle lui raconta que son père et sa mère avaient ressenti les plus vives inquiétudes de ne pas le voir revenir à l'heure du dioer; qu'elle était allée le chereber d'abord chez son maître qui avait para surpris de son absence; qu'ensuite elle s'était enquis dans le voisinage à des gens de la ville, puis à des gens de la campagne, qui de Kun à l'autre et de proche en proche lui avaient indiqué le chemin quMI avait pris. En parlant ainsi elle le couvrait de tant de caresses que sa vocation commença à s'affaiblir, et qu'il se décida enfin, quoique avec un peu de peine, à renoncer à son ermitage. De retour dans sa famifle, son père et sa mère lui firent raconter comment il avait vécu; ensuite ils lui demandèrent ce qu'il aurait fait dans le cas où il n'eût rien trouvé dans les champs. U ne manqua pas de leur répondre qu'il était sûr que Dieu l'y aiu*ait nourri en lui envoyant un corbeau chargé de son dîner, comme cela était arrivé à saint Paul l'ermite. « On rit beaucoup de hi simplicité de cette réponse, disait un jour Bernardin de Saint-Pierre, et cependant la Providence a fait depuis de plus grands miracles en ma faveur, lorsqu'elle me protégea au milieu des nations étrangères où
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ESSAI SUR LA VIE
je m'élais jeté seul , sans argent et sans recommandation, et, ce qui est encore plus merveilleux , lorsqu'elle me protégea dans ma propre patrie contre Tintrigue et la calomnie. »
Cette petite aventure, qui décelait une ame passionnée , donna quelques inquiétudes à sa famille. On crut nécessaire de Téioigner de la maison paternelle , et , peu de jours après, il fut conduit à Caen chez un curé qui habitait im joli presbytère aux portes de la ville, et qui avait un grand nombre d*élèves. Les jc'ux de cet âge, l'exemple de ses camarades, donnèrent bientôt une au> tre direction à ses idées. N'ayant pu devenir le plus saint des ermites , il devint le plus espiègle des écoliers, et peu de jours «^écoulaient sans que ses ruses ne missent en défaut la surveillance de toute la maison. Parmi les tours dont il gardait le souvenir, il en est un qui avait si bien exei'cé la flnessc de son esprit, qu'il prenait toujours plaisir à le raconter. 11 y avait dans un des angles d'une cour interdite aux élèves , près de la porte de sortie, un superbe figuier dont tous les matins le jeune observateur admirait de sa fenêtre les branches couvertes des fruits les plus appétissans. De l'admiration il passa à la convoitise. Trois figues surtout, pendantes, violettes, entr'ouvertes , et qui laissaient couler le miel, le tentaient si vivement, qu'il ne songea plus qu'au moyen de se les approprier. La chose n'était pas facile. Deux chiens et une grosse fiUe nommée Janneton, véritable servante maitresse, vive, alerte, terrible, semblaient avoir été commis à la garde du fruit défendu. Cependant, à force d'y songer, il crut avoir trouvé le moyen d'échapper à leur vigilance : c'était un samedi soir, il fallait attendre le dimanche. L'inquiétude et l'espérance le tinrent éveillé toute la nuit ; vingt fois il fut sur le point de renoncer à une entreprise si périlleuse; mais lorsque le matin il putentrevoir du coin de la fenêtre Tarbre couvert deses fruits dorés des premiers rayons du jour, la crainte s'envola, la conquête lut résolue.
La matinée du dimanche n'offrit aucune occasion favorable. Après le diner on se rassemble pour aller h vêpres ; le moment est attendu et prévu. Les rangs se forment , on traverse la cour à la hâte pour gagner la porte de sortie ; aussitôt le petit maraudeur s'esquive et disparait derrière le figuier. Déjà la troupe se met en marche ; il entend le bruit de la serrure et des verrous. Le voilà pris comme le cerf de la fable. Comment ferat-il rouvrir cette porte ? C'est ce qui l'inquiète peu , sa prévoyance a pourvu à tout. D^a l'arbre est escaladé , déjà il en courbe les branches , il en touche les fruits , •lorsque les aboiemens du chien attirent dans la cour la terril)lc Janneton. Son regard inquiet et vigilant se promène autour d'elle. Le coupable reste un moment glacé d'effroi ; cependant il se remet , et , pour se débarrasser de cet Argus , il tire un cordon qu'il avait eu soin d'attacher à la sonnette du réfectoire. Janneton rentre dans la maison , n'y voit personne et croit s'être trompée. Un second cordon, également attaché à la sonnette de kl rue fait aussitôt son office ; Janneton accourt tout effinrée, ouvre la porte, et s'étonne de n'y voir personne. De nouveau rappelée par la sonnette du réfectoire , elle perd la tête, va d'un côté, revient de l'autre, laisse tout
ouvert, et, toujours frappée d'une nouvelle stupeur, elle s'imagine que le diable au moins s'est emparé du presbytère. Pendant qu'elle remplit la maison de ses rris , notre maraudeur ne fait qu'un saut de l'arbre vers la rue ; il emporte ses figues , et se glisse dans une allée , ou il attend joyeusement le retour de ses camarades , en savourant le prix de sa victoire.
Le souvenir de ce tour d'itx)lier égayait singulièrement Bernardin de Saint-Pierre. Il ne pouvait s'empêcher de rire en se rappelant la figure comique , l'air effaré , les signes de croix de cette grosse fille, lorsqu'elle' courait de la cour à la rue , de la rue au réfectoire , au bruit de toutes les cloches du presbytère, a Saint-Augustin , disait-il agréablement , s'accusait du larcin de quelques poires ; et moi, qui ai volé des figues, je n'ai jamais pu m'en repentir. »
Ces traits de son enfance semblent prouver qu'il vivait dans une espèce d'isolement au milieu de ses rainarades. En effet , tous ses goûts étaient solitaires , et sou cœur profondément sensible se tournait sans cesse vers ses premières affections. Il regrettait sa mère et sa sonir ; il regrettait de n'avoir presque jamais vu ses frères, qu'il aurait voulu aimer. Ses désirs le ramenaient toujours au sein de sa famille. Tout lui paraissait aimable sous le toit patemeL Quand il songeait au chien et au perroquet de la maison , il se faisait une si agréable image de leur bonheur, que des larmes involontaires venaient mouiller ses yeux. La pauvre Marie Talbot avait aussi une bonne part à ses regrets. Pouvait-il oublier le temps où , lorsqu'il perdait ses livres de classe , elle prenait secrètement sur ses gages pour lui en acheter d'autres , afin de lui éviter la punition de sa négligence ? £t ses toilettes du dimanche , avec quelles délices elles l'evenaient à sa mémoire ! Il lui semblait toujours voir cette bonne fille environnant sa tête d'une multitude de papillotes à Tannidon , pour le conduire ensuite d'un air triomphant à la messe de la paroisse. Et ces jolis goûters sur l'herbe , ces gâteaux exquis , ces promenades sur le bord de la mer, ces lectures dans le grand volume infolio , croy^it-on avo'r remplacé tout cela parles fh>ides leçons d'un régent et l'étude fastidieuse du grec et du latin? A ces tendres souvenirs venait encore se mêler celui de sa marraine , belle et noble dame qui s'offrait à son imagination avec toute la majesté d'une reine, et cependant avec la grâce et l'indulgence d'une mère. Cette excellente fenmie , instruite des regrets de son filleul , et devinant tout ce qu'il n'eût osé dire, obtint facilement son retour dans sa famille. Il y rentra après dix mois d'absence , avec des démonstrations de joie qu'il serait difficile d'exprimer. Sa tendresse pour sa marraine s'en accrut sensiblement ; dès ce jour elle exerça sur tous ses goûts une influence qui ne lui fut pas inutile , car c'était l'influence d'un esprit supérieur, qui ne se fait sentir que par l'admiration et l'amour.
Bernardine de Bayard comptait parmi ses aïeux le héros dont elle portait le nom. En perdant son mari , elle avait été réduite , suivant la coutume de Normandie, à un modique douaire qui ne pouvait suffire à ses besoins. Née dans l'opulence , habituée à la prodigalité, elle supportait avec peine la mauvaise fortune ; ce qu'elle
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
regrettait de la twnne , c'était surtout le pouvoir de donner. La générosité, cette yertu iHillaiite qui foit pardonner aux grands la plupart de leurs vices , est un noe pour ceux que la fortune abandonne. Triste exemple de celte vérité , la comtesse de Bayard se vit enfin réduite à flatter ceux que jadis elle obligeait d'un regard. Une politesse extrême, le ton de la cour, un grand nom, un reste de beauté , ne purent toujours éloigner d'elle la bonté qui suit la misère quand la miKèrc arrive sans la résignation. Elle y échappait cependant presque toujours par la supériorité de son esprit , et l'ascendant de ta naissance. Au lieu de fuir ceux qui lui avaient ouvert leur bourse , elle les rassemblait autour d'elle , elle en faisait sa société la plus inlime , et les charmait si bien par ses grâces et son aménité, qu'elle leur ôtait la force de lui jamais rien demander. Touchait-elle son mince revenu ? elle se hâtait aussitôt de les réunir, non poiu* s'acquitter, mais pour leur donner une petite fête dont fOe était le principal ornement. Elevée dans la société des vieux courtisans de Louis Xl\\ elle les avait presque tous vus disparaître avec la splendeur du siède. Son imagination , vivement frappée de tant de grandeurs éva- Douiesy en avait retenu une teinte de mélancolie qui contrastait avec sa conversation légère , galante , spiritudle, et semée d'une multitude d'anecdotes qui ne tendaient pas toujours à faire regretter le temps passé. Paraissait-elle dans nn cercle, on l'entourait, on se pressait pour l'entendre : avec quel charme elle racontait alors les exploits du grand Gondé , les amours de Louis ou les romanesques aventures de mademoiselle de Montpeosier ! Celte princesse , vers la fin de sa vie , s'était retirée en Normandie , dans son château d'Eu. EUe y avait aocueilli et distingué mad'ime de Bayard qui habitait une terre voisine , et qui était alors jeune , riche et charmante. Souvent , dans leurs promenades solitaires, mademoiseUe de Montpeosier s'arrêtait avec de simples viUaganses, et se plaisait à leur faire conter leurs amours, leur mariage , et leurs peines si fiiciles à soulager. Elle écoutait ces récits naïfs av( c des yeux pleins de larmes , et plus d'une fois , en reprenant le chemin du château, elle s'étonnait de voir tant de bonheur où il y avait tant de besoins et si peu de désirs. « Que ne suis-je née dans une cabane! disait-eUe avec amertune; j'aurais vécu heureuse, j'aurais vécu aimée , j'aurais pressé sur mon sein des enfans chéris , et l'ingratitude des hommes me serait restée inconnue ! » En rapportant ces paroles , madame de Bayard éimi toujours vivement émue, et ses auditeurs , touchés des larmes qu'ils lui voyaient répandre sur les maux qu'entraîne la haute fortune, et tournant sur eiledes regards attendris, étaient tentés de pleurer à leur tour sur ceux qui suivent la pauvreté. Ses récits vifs et animés, le singulier contraste de son âéganoe et de sa misère , de ses brillans souvenirs et de sa situation présente , pénétraient de respect le jeune de Saint-Pierre, et remplissaient son esprit des souhaits les plus bizarres. Il voulait devenir grand seigneur pour être lieureux comme un paysan ; aimable et savant pour plaire à sa marraine ; riche pour lui tout donner. Et lorsque dans un âge avancé il se rappelait ces premières impresiiotts de Tenfanœ , il disait que l'aspect de ma-
dame de Bayard, son air de noblesse, son afhbilité, son ton , ses récits, l'avaient fait toucher au grand siècle de Louis XIV.
Le caractère de son parrain, M. deSavalette, ne i*essemblait guère h celui de madame de Bayard. Riche, dur, avare, dédaigneux, il grondait toujours, n'encourageait jamais , et répondait régulièrement au complhnent que son filleul venait lui fiiire chaque année, au premier janvier , par une leçon d'économie et une tape sur la joue. Avec cela, l'enfant était aussitôt congédié. En pareiUe circonstance , la pauvre marraine ne manquait pas d'accompagner les louanges qu'elle prodiguait, d'une tendre caresse et d'un petit cadeau. Un jour, après avoir vainement promené ses regards dans toutes les parties de sa chambre, Vi.yant qu'elle n'avait plus rien à donner, elle se mit à pleurer , et pressant les mains de son filleul, eUe ne pouvait se résoudre â Icquitter. L'enfant, ému de sa peine, et se rappelant qu'il avait reçu le matin une pièce d'argent poiu* ses étrennes , imagina de la laisser glisser sous le coussin de cette exceUente femme, croyant au moins rétablir sa fortune ! Hommage d'une ame innocente et pieuse, qui ne pouvait offenser ceUe qui en était l'objet l hommage religieux , que l'amour déposait avec respect aux pieds du malheur , comme on dépose une offrande sur les autels de la Divinité !
A son retour dans la maison paternelle, il reprit avec délices ses premières occupations. Il recueillait des insectes, élevait des oiseaux, cultivait son jardin, et relisait sans cesse \a Vie des Saints. Mais ces plaisirs furent encore interrompus par une circonstance qui éveilla en lui un nouveau goût , celui des voyages. Depuis longtemps ta famille était liée avec un capucin du voisinage, homme agréable qui s'était fait l'ami de la maison en caressant les enfàns et en leur donnant des dragées. Chaque jour il rendait visite au p«tit solitaire , c'est ainsi que s'appelait notre écolier depuis sa fuite dans le désert. Sa bonté captiva le cœur d'un enfiint qui ne demandait qu'à aimer. Le frère Paul était un des plus amu^ sans capucins du monde, ayant toujours quelque histoire plaisante à raconter , et sachant à la fois éveiller et satisfaire la curiosité. Sur le point de faUv une tournée en ?îormandie , il pria M. de Saint-Pierre de lut confier son fils, auquel il promettait instruction et plaisir. Sa proposition fut accueillie avec empressement , et voilà notre petit ermite, devenu apprenti capucin, voyageant à pied, le bâton à la mam, suivant ou précédant sou guide , et se croyant déjà un grand personnage. Le soir, son compagnon le conduisait soit dans un couvent , soit dans un château, soit même chez quelque riche villageois, et partout il se voyait accueilli, fêté, caressé, soupant bien , dormant bien , et prenant goût au métier. Les dames surtout, charmées de son air éveillé, ne manquaient jamais de remplir ses poches de toutes sortes de friandises pour lui faire oublier les fatigues du voyage. Malgré cette précaution , il demandait souvent à se reposer. Son guide se gardait bien alors de le contredire ; mais ayant recours à la ruse , il lui montrait dans le lointain une befie forêt, ou une prairie émaillée, lui promettait de s'y arrêter, puis commençait unehisto-
ESSAI SUR LA VIE
riette dont riotérèt ne manquait pas de redoubler à l'approche du but qui , bientôt dépassé , rei)araissait toujours à rhorizoo sous les plus riaos aspects. Ainsi , de plaisir en plaisir, d'histoire en histoire, on arri?ait au gite sans s'être aperçu de la longueur du obeniin. La tournée dura quinze jours , et le petit voyageur fut si satisfait de celte vie indépendante , qu'à son retour il annonça sérieusement le dessein de se faire capucin. £t comme il racontait ses aventures à sa famille réunie pour Fèntendre, il se prit à dire que vraiment les capucins étaient fort heureux; qu'ils faisaient bonne chère, et que dans un couvent où il s'était arrêté, il avait vu qu'on leur servait à chacun une tète de veau. Son père rit beaucoup de cette exagération, et lui demanda où il prétendait qu'on eût pris toutes œs têtes. Cette objection lui troubla l'esprit , et lui donna A penser qu'il n'avait peut-être pas bien observé la vie des capucins.
C'est à pou près à cette époque que sa marraine , pom* encourager ses études, lui fit présent de quelques livres, parmi lesquels se trouvait Robinson, Peut-être avaitelle compté sur l'effet de ce roman pour changer le cours de ses idées ; mais elle ne put prévoir la révolution singulière que sa lecture allait opérer. Frappé d'une situation si neuve et si touchante, il ne put jamais s'en détacher. L'Ile déserte, les lamas, le perroquet. Vendredi , devinrent l'unique objet de ses pensées, et l'impression fut si vive, qu'elle influa peut-être sur le reste de sa vie , et qu'on en retrouve des traces dans tous ces projets et dans tous ses ouvrages.
La première lecture fut une espèce d'enchantement. Chaque soir il s'endormait avec Robinson dans quelque agréable solitude, défrichant la terre, plantant des arbres, lisant la Bible, élevant des palissades , et se défendant seul oontre une armée de sauvages. Les nuits et les ' jours s'écoulaient ainsi dans des révaries délicieuses. Ce^ pendant il venait d'atteindre Fége de douze ans ; son coeV déjà troublé par des désirs vagues, mais pleins de charmes, commençait à sentir que Robinson est un modèle imparfait de l'homme. La tête de ce solitaire renferme bien le germe des arts et des sciences ; la nécessité les fait éclore ; mais on n'y sent point le f^u des passions qui les font fleurir, et qui sont elles-mêmes les premiers mobiles de la vie humaine : l'amour et l'ambition.
Robinson n'est que la tête d'un homme, il lui manque un cœur. On le voit , à la vérité, touché d'un sentiment religieux , diriger ses méditations vers le ciel : et cette lueur divine q\ii se reflète sur toutes les situations de sa vie mélancolique en fait sans doute le plus grand charme : maison ne le voit jamais, ni réchauffé de la chaleur de l'amour , ni agité de ces ressouvenirs qui acquièrent tant d'énergie dans la solitude , et ajoutent des regrets particuliers à chacune de nos privations. Au sein de l'abondance, même dans sa misère , il ne désire jamais une compagne, sans laquelle aucune vie ne peut être appelée humaine , suivant cette parole aussi ancienne que le monde : Il n'est pas bon que l'homme soit seul.
C'est une chose singulière que de voiç ces idées va*-
gués et confuses se développer peu é peu dans le cœur d'un enfant qui cherchait à les débrouiller et à les comprendre. Chose plus singulière encore! par un instinct unique et prodigieux à cet âge , il se mit à refaire ce livre, sans le vouloir, devinant comme par inspiration tout ce que l'auteur avait oublié d'y mettre. C'est ainsi qu'en se mettant à la place de Robinson , il sentit que cet ouvrage si ingénieux ne peut cependant s'appliquer à aucun homme en particulier; car Tenfance de l'homme doit être long-temps protégée par le secour» d'autrui , et l'intelligeuce est plutôt le résultat des préjugés de la société que des lumières indirectes de la nature.
Pour construire sa cabane, pour cultiver son jardin , il avait souvent besoin d'un compagnon. De cette foiblesse qui le forçait de recourir à ses semblables , il tira cette conséquence, que l'être le plus isolé est nécessairement lié avec le genre humain ; ce qui en fait dans tous les cas un être moral . obligé de rendre à ses semblables les secours qu'il en a reçus. De cette conséquence il tira cette autre conclusion, qu'aucun honfme ne peut être heureux si la société dans laquelle il vit n'est heureuse elle-même; ce qui le conduisit naturellement à s'occuper de la recherche du bonheur.
Le bonheur ! mot ravissant , qui n'échappe à notre adolescence qu'avec les vœux de l'amour. Pourquoi ces rêveries solitaires , ces prières ardentes? Jeune bomme> que demandes-tu é l'avenir? Un cœur qui réponde aux battemens du tien. Doubler ton être ou mourir ; aimer éternellement, uniquement, infiniment, voilà ta seule espérance. Tu ne connais encore l'amour que par le desir, et déjà sa seule image te rend heureux! Attends quelques jours seulement , et tu trouveras le bonheur jusque dans tes larmes.
Cédant à ces douces inspirations , il imagina de peupler son île, et d'y supposer des amis, des femmes, des enfans. L'établissement de ces enfans le liait bientôt à des peuples voisins ; de-là naissaient des amitiés et des haines , des fêtes et des querelles. Ces désordres néces^ sitaient des lois ; le maintien de ces lois , un plan d'édu^ cation publique; l'éducation faisait naître l'harmonie constante de la société, qui, réunie par le devoir , le besoin et l'habitude, devenait bientôt semblable à une ruche dont toutes les abeilles concourent invariablement au même but.
Le développement de ces premiers rêves de la jeunesse de Bernardin de Saint-Pierre est ici tel que luimême se plaisait à le rappeler. Les esprits méditatifs s'étonneront sans doute, de la marche, de la gradation et du lien de ses pensées, qu'il reproduisit plus tard avec tant de charme dans ses divers ouvrages , et principalement dans l'Arcadie, VAmazime, et Paul et Virginie, tableaux délicieux de cette société qui devait ramener l'innocence des premiers jours du monde. Il est intéressant de voir un enfant de douze ans s'élever, par la lecture de Robinson, jusqu'aux théories d'une profonde politique, trouver les bases du bonheur social dans les plus doux penchans de la nature , et travailler, comme Platon, à un code de lois pour lin peuple imagioaire. Cette dernière pensée fut celk»
DE BERNARDIN J)E SAINT-PIERRE
de toute sa fie : à yiugt-cinq ans il Touliit aller fonder une colonie au fond de la Russie, sur les bords du lac Aral ; à trente, il vendit son patrimoine pour se rendre à Madagascar, avec un projet de république; à trente-huit , il esquissait le premier livre de VArcadie : à cinquante deux, il publiait les Vceuxd'un Solitaire, et à soiiante-dix, il recommençait V Amazone,
Il était dans ces dispositions romanesques, lorsqu'un de ses oncles, nommé Godebout, capitaine de vaisseau, \int annoncer son prochain départ pour la Martinique. A cette nouvelle l'imagination du jeune homme s'enflamme ; il veut réaliser tous ses plans d'institutions humaines; il ne voit qu'Iles désertes, forteresses, sauvages , gouvememens. Son oncle , qui croit reconnaître dans ses désirs un penchant invincible pour la marine, se charge d'obtenir le consentement de son père ; il l'obtient, et le jeune législateur monte sur le vaisseau , bien résolu de se faire roi à la première Ile déserte qu'il va rencontrer. Le mal de mer, les diutîs occupations aux- <|ue]les il était condamné, les brusqueries de son oncle, mirent bientôt les regrets à la place de l'espérance , et ne tardèrent pas à dissiper ses illusions. I^ mer était toujours calme, on n'avait pas même l'espoir d'une tempête , et les îles désertes ne paraissent pas très-commnnes dans ces parages. Encore s'il avait en le frère Paul pour charmer ses ennuis ! mais aucune consolation celui était laissée. Bref, il vit les rives de4' Amérique, et le voyage ne lui laissa d'autres souvenirs que la tristene de ses deux traversées.
Son père, dégoûté de tant d'essais infructueux, ne songeait plus à lui faire continuer ses études ; mais/nadame de Bayard , qui jugeait mieux des dispositions de son filleul, réussit à le faire rentrer en grâce. Cette fois il fut envoyé chez les Jésuites à Caen , où il ne tarda pas à obtenir de brillans succès. Peu de temps après il perdit sa marraine, et il lui sembla qu'il venait de perdre une mère. Dans son désespoir, il fit pour elle une oraison funèbre où il exprimait avec enthousiasme ses regrets et sa reconnaissance : et c'est ainsi que son premier écrit fut inspiré par sa première douleur.
Le cliagrin qu'il ressentit de cette perte ne fit qu'accroître son penchant pour la solitude , et le prépara aux nouvelles impressions qu'il allait bientôt recevoir. On ait avec quelle adresse les jésuites captivaient leurs élèves, et les attiraient à eux par de lectures faites pour toucher vivement les âmes. Les veilles des fêtes des saints de leur ordre, ils avaient établi des espèces de demi-congés où chaque professeur lisait à son auditoire les voyages de quelque missionnaire jésuite. On peut juger de l'attention des élèves par l'intérêt singulier de ces relations. Tantôt ik se sentaient attendris au récit des persécutions et des tortiutîs que le martyr éprouvait chez les peuples barbares; tantôt l'assemblée entière était ravie d'admiration en le voyant sortir sain et sauf des profondeurs d'tm cachot ou des flammes d'un bûdier, recevoir les hommages de ses néophytes et faire , en se promenant avec eux , quantité de miracles. Ces lectnres rappelaient au jeune de Saint-Pierre d'auti'es lectures encore présentes à son imagination. Il ne concevait rien de plus agréable que de voguer d'Ile en Ile, de
côtoyer les rivages du Gange ou de l'Amazone, de traverser les vastes forêts du Nouveau-Monde , et , ctiemin faisant, d'npaiser les tempêtes, de convertir les peuples, et de voir les tigres lui lécher le? pieds, ou les dauphins rapporter son crucifix du sein des flots. Age précieux d'innocence et de simplicité, où l'on croit plus à ce qu'on lit qu'à ce qu'on voit , où l'imagination nous environne de ses prestiges , con^me pour nous dédommager des tristes réalités du reste de la vie l- Bientôt les lectures publiques ne suffirent plus à sa curiosité. L'henr». de rentrer en classe sonnait, le récit était interrompu; et comment travailler lorsqu'on laissait un martyr entre, les mains des Sauvages, lorsque le bûcher était allumé, et que des anges venaient d'apparaître dans le ciel? Le grec, le latin , les jeux mêmes étaient oubliés pour rêver au dénouement de cette aventure. Enfin le goût de ces relations pieuses devint une espèce de foreur; non-seolement notre écolier achetait tous les volumes qu'il pouvait se procurer, mais encore il dérobait ceux de ses camarades et jusqu'à ceux de son régent. Aucun voyage n'était en sûreté ; un livre oublié était un livre pris. Il lisait en classe, dans les jardins, dans les promenades , se passionnant pour ses héros au point d'oublier tout ce qui l'environnait. Son professeur, l'ayant puni plusieurs fois inutilement , le fit venir dans son cabinet pour chei^ cher à découvrir la cause d'une négligence si coupable. Pressé de parler, il avoua , en baissant les yeux, qu'il était tourmenté du désir de voyager et d'être martyr. Cette double vocation fit sourire le jésuite, qui, loin do le rebuter, se mit à faire l'éloge des missionnaires , et lui proposa de l'associer aux travaux des pères qui allaient prêcher la foi aux Indes, à la Chine et au Japon. « Nous aurons grand soin do vous, lui dit-il, et peutêtre serez-vous un jour, selon vos souhaits, un illustre martyr ou un fameux voyageur. » Cette promesse enchanta le néophyte, qui écrivit aussitôt à son père pour lui demander la permission de se flaire jésuite , attendu qu'il était absolument décidé à convertir les peuples sauvages. M. de Saint-Pierre, surpris de cette nouveUe vocation , s'empressa de rappeler son fils auprès de lui, en promettant toutefois de ne pas contrarier ses projets. Pénétré de joie, la tête pleine de prodiges, et pensant aux grandes fatigues de ses prochains voyages , le jeune homme monta en diligence, et arriva au Havre où il était attendu. La première personne qu'il aperçut en approchant de la ville , fut la bonne Marie Talbot , qui le reçut d'un air triste , les larmes aux yeux, et qui lui dit en soupirant : « Quoi ! monsieur Henri, vous voulez donc vous faire jésuite? » 11 lui répondit en l'embrassant. Arrivé à la maison paternelle , il trouva sa mère dans une égale afiliction , ce qui le toucha vivement , mais sans ébranler sa vocation. Le frère Paul vint encore lui conter des histoires. On lui fit lire les plus célèbres voyageurs, et peu à peu l'impression des missionnaires s'étant affoiblie, il fut plus facile d'obtenir de lui qu'il achèverait ses études et qu'il se déciderait après. C'est alors qu'il fut envoyé au collège de Rouen , où ii fit sa philosophie et obtint le premier prix de mathéma» tiques en 1757, sous le professeur Le Qit. U était âgé de vingt ans.
ESSAI SUK LA VIE
De ces lectures n délicieui^es, des dispositions qu'elles éveillèrent , il lui resta cet esprit religieux qui lui montrait partout la main de la Providence , et cet amour de la liberté qui ne lui permit jamais de garder aucune place. Mais les souvenirs du collège étaient loin d'avoir le charme des souvenirs de la maison paternelle. La perte d'un ami tendrement aimé , la nouvelle de la mort de sa mère, tout, jusqu'au prix qu'il remporta , avait laissé dans son ame des impressions douloureuses. Et quant à ce dernier fait , nous avons sous les yeux quelques notes où il s'accuse d'avoir été tourmenté dans sa jeunesse de deux passions terribles, l'ambition et l'amour, Tambition surtout, qu'il attribuait à ces concours , à ces rivalités dont il s'était si souvent loué d'être le premier. Tons les vices de la sociéLé , disait-il , sortent des collèges. D'abord notre séparation d'avec les parens fait naître l'indifférence absolue pour la famille ; et sans l'amour de la famille, il ne peut exister d'amour de la patrie. Vient ensuite l'émulation, qui n'est qu'une ambition déguisée, qui se tourne en haine dans le monde. Ajoutez à tant dMnconséquences les prix donnés aux beaux discours et jamais aux bonnes actions ; les éloges exclusif des héros de la Grèce et de Rome, comme si nos pères n'avaient rien feiit pour la gloire , comme si la chose la plus utile pour un Français était de lui apprendre ce qu'élaient les Grecs et les Romains. A cette première instruction succède celle du monde, des afhires, des femmes, qui n'a aucun rapport avec les souvenirs d'Athènes et de Rome. Ainsi, d'un côté l'éducation du monde afhiblit les forces de l'ame, flatte les vices heureux, honore les ambitions puissantes ; de l'autre, l'éducation de collège nous exagère nos propres forces on les use sur des objets imaginaires. Tel se croit capable d'imiter Mutins Scévola qui se plaint d'une égratignure. Au lieu de soutenir notre faiiilesse par des exemples ixréi desoonditioDsles p-us simples de la société, on irrite notre orgueil, on éveille notre ambition, en nous feisantadmirer les conquêtes d'Alexandre, le suicide de Gaton, la fureur de Rrutus, comme si nous devions un jour dévaster la terre, arracher nos entrailles , ou foire égorger nos en. fiins. Faible mortel l voilà donc les signes de ta raison , les modèles de ton héroïsme , les preuves de ia sagesse ; Toilà ce qu'on t'apprend à admirer : le pillage de l'univers, un suicide et un assassinat! Ah! la voix des prophètes nous crie encore à travers les siècles , que celui qui sème du vent doit s'attendre à recueillir des tempêtes!
11 est un autre péril plus grand encore que celui de fausser la pensée; c'est celui de dépraver le cœur, de briser les affections de famille et de les remplacer par des affiections étrangères. M. de Saint-Pierre se souvenait avec attendrissement que dans sa première enfance il ne quittait jamais la maison de son père sans éprouver les plus vives angoisses. Séparé de ceux qu'il aimait, il ne pouvait songer qu'à les revoir. Loin de se livrer à des amitiés nouvelles, il s'éloignait de ses camarades et de leurs jeux briUans , comme il s'éloigna plus tard des hommes et de leurs jeux cruels. Mais un long séjour au collège affaiblit peu à peu la ferveur de ce sentiment. Un de ses camarades plus âgé que lui , et qui , ainsi que
lui , était tendre , studieux , mélancolique , lui inspira une amitié si passionnée, qu'elle absorba bientôt toutes ses fiicultès. M. de Chabrillant avait ces goûts simples et vertueux qui marquent toujours une ame supérieure lorsqu'ils sont le fruit de la rèHeiion : c'était un de ces jeunes gens précoces à qui une sensibilité exquise tient lieu de sagesse. Son caractère formait un parfait contraste avec celui du jeune de Saint-PioiTe. Il avait un uom , de la fortune, des talens, et il méprisait la gloire, largeut et les bonuucs. Sa plus douce fantaisie était de se dérober au monde , de labourer un champ , d'habiter une chaumière. Son ami , au contraire , quoique sans fortune , sans titre , sans protecteur , livrait son ame à tous les genres d'ambition. Il voulait courir les mers, fonder des républiques, combattre, écrire, réformer les peuples corrompus et civiliser les nations barbares. Celui qui possédait tout, n'aspirait qu'à l'obscurité ; celui qui ne possédait rien , voulait gouverner le monde , et n'aspirait qu'à la renommée. Souvent ils se livraient à des discussions véhémentes sur ces graves questions qui ont occupé la vie des sages. M. de Chabrillant faisait de beaux discours de morale dans le genre de Plutarque; son ami lui répondait par des fictions séduisantes dans le genre de Platon ; et sans jamais parvenir à s'accorder, ils s'aimaient chaque jour davantage.
L'époque des vacances étant venue , le jeune de Saint- Pierre fut lêppelè dans sa famille , et cette nouvelle , attendue autrefois avec tant d'impatience , reçue avec tant de joie , ne lui apporta qu'un sentiment de tristesse. Il vit avec surprise que la maison paternelle n'était plus sa première pensée; mais sans approfondir pour lors ce nouveau sentiment, fl ne songea qu'à obtenir de son père d'aller passer les vacances chez M. de Chabrillant. Ainsi s'étaient brisés peu à peu les liens de la famille. Qu'il y avait loin de ce qu'il venait d'éprouver, à l'horreur avec laquelle il eût repowsé, deux années auparavant, la seule pensée de quitter la maison paternelle ! Mais aussi que de moyens on avait employés , que de peines on s'était données pour détoumel* ses tendres affections, et pour lui faire oublier ce qui avait ravi son enfance !
Les deux amis partirent ensemble , bien résolus de ne se jamais quitter : projets inutiles que les mortels ne devraient jamais fïiire ! La santé délicate de Chabrillant ne put résister à la crise qui sépare l'enfance de l'adolescence; chaque jour on le voyait dépérir. Près d'expirer, il ne songeait qu'aux douleurs de son ami ; il lui rnppelait le souvenir d'Etienne de la Boétie , et faisant allusion à ses paroles qu'ils avalent tant admirées , a il le priait » aussi d'avoir courage , et de montrer par effet que l<»s > discours qu'ils avaient teoas ensemble pendant la santé, 9 ils ne les portaient pas seulement en la l)ouche , mais » engravés bien avant au cœur pour les mettre en cxé- » cution. * 9 Aiasi ce bon jeune homme ne voy it dans la mort qu'un moyen d'essayer sa vertu ; et lorsqu'à sa dernière heure il tournait vers son ami son dernier regard ,
' Voyez la Mesnagerie de Xénctfihùn , etc. . traduite du f;rec par Etienne de la Boélie, et publiée par Montaigin; qui inséra à la suite une relation bien touchante de la mort de son ami.
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
il hû dit d'âne Toix mourante : « Henri , ne pleure pas, ce n'est pas pour toujours 1 » Cette perte laissa dans Tame do jeune de Saint-Pierre un regret que rien ne put effoœr. Il lui donnait encore des larmes lorsque lui-même, parvenu au terme de la vie, il n'aimait A se rappeler du pané que le temps où l'amitié lui était apparue sous la forme la plus touchante, pour disposer son ame à la Tertu.
Mais les plus beaux jours de Bernardin de Saint-Pierre se sont évanouis ! I/enfancc n'est plus , et déjà commencent les fautes de la jeunesse , les projets de fortune , les songes rapides de l'amour, et cette ambition qui tourmenta sa vie , et dont lui-même il avouait l'erreur :
Optima quœque dite mueris morlaWms ceci Prima fugU •
Le prix de mathématiques semblait indiquer sa vocation : il entra donc à l'école des ponts et chaussées , et il y étudiait depuis un an lorsqu'il apprît que son père venait de se remarier. Ce nouvel hymen devait faire tarir la source des bienfiûts paternels. Pour coml)le de malheur, une mesure d'économie flt réformer, à la même époque , les fonds destinés à l'école , en sorte que la plupart des ingénieurs et tous les élèves furent remerciés. Frappé de ces deux coups inattendus, il prit aussitôt la résolution de solliciter du service dans le génie militaire. Ses premières démarches ayant été inutiles, un de ses compagnons d'infortune lui proposa d'aller à Versailles, où le minisire de la guerre formait un corps de jeunes iogénieurs. Avant de partir, ils se présentèrent chez leur ancien directeur pour en obtenir des lettres de recommandation. Celui-ci les difTéra dans l'intention de se donner le temps de placer quelques élèves auxquels il prenait pins d'intérêt. Fatigués d'attendre ces lettres , les deux «oUiciteurs prennent le parti de s'en passer, et se rendent à Versailles. Par un banrd singulier, le chef du nouveau corps attendait en ce moment les deux jeunes gens recommandés par le directeur. Accueillis comme des hommes protégés, ils reçoivent aussitôt leur brevet, et ne peuvent revenir de la facilité avec laquelle leurs vœux sont remplis. Bref, lorsque la méprise fut découverte, il n'était pins temps de la réparer, et ils eurent la doul>le satisCKtion d'être placés , et de l'ètn* sans recommandation.
Ses appointemens étaient de cent louis : il reçut une gratification de six cents livres ; c'était une fortune inespérée, et il partit aussitôt pour Dussddorf , où se rassemblait une armée de trente mille hommes commandée par M. le comte de Saint-Germain \ H put juger alors des effets de cette gloire dont il avait été ébloui dès sa plus tendre enfdnce. Les scènes liorribles que \vs historiens laissent dans l'ombre lors(|u'iLs louent les héros , s'éclairèrent tout à coup, et il fut épouvanté des fureurs et de la démence humaine. Toujours envoyé en avant pour fiiire des reconnaissances, ses regards ne rencontraient que des villages déserts, di^ champs dévastés, des femmes, des enfans, des \ieillards qui fuyaient en pleu-
* Viiig., tieorg.,lû}, m.
' Campagne dans le pays de liesse , 1760.
rant leur chaumière. Partout des hommes armés pour détruire triomphaient des douleurs des honunes ; partout la destruction était le combte de la gloire. Mab au milieu de tant d'actes de cruauté, un trait sublime vint oonsofer notre jeune philosophe , et lui montrer un homme où il n'avait encore vu que des victimes et des bourreaux. « Un capitaine de cavalerie, conmiandé pour aller au fourrage, se rendit à la tête de sa troupe dans fe quartier qui lui était assigné. C'était un vallon solitaire où l'on ne voyait guère que des tx)is. Il y aperçoit une pauvre cabane, il y frappt* ; il en sort un vieil hernhuter ■ à la barbe blanche. — Mon père, lui dit l'ofRcier, montrez-moi un (!hainp où je puisse faire fourrager mes cavaliers. — Tout à l'heure, reprit l'hemuter. Ce bon homme se met à leur tête et remonte avec eux le valhm. Après un quart d'heure de nuirche, ils trouvent un beau champ d'orge. — Voilà ce qu'il nous feut , dit fe capitaine. — Attendez un moment , répond le conducteur, vous serez conlens. Ils continuent à marcher, et ils arrivent à un autre champ d'orge. La troupe aussitôt met pied à terre, fiiuche le grain, le met en trousse et remonte à cheval. L'offlcier de cavalerie dit alors à son guide ; Mon père, vous nous avez feit aller trop loin sans nécessité ; le premier champ valait mieux que celui-ci. — Cela est vrai , monsieur, reprit fe bon vieillard , mais il n'était pas à moi. > Cependant une bataille générate se préparait. Un matin l'armée fut rangée sur deux lignes. Depuis trois heures eUe était inunobile et dans un morne silence, lorsque plusieurs aides-de-camp passèrent au grand galop en criant : « Marche la cavalerie I > Au même instant trente mille sabres parurent en l'air. M. de Saint-Pierre, chargé de porter des ordres à l'autre extrémité du champ de bataille , fut renversé dans la mêlée ; il se releva froissé et blessé , poursuivit sa course, et rqoignit M. de Salnt- (lermain, ma» après avoir rempli sa mission. Il le trouva exposé au feu le plus terribfe et donnant tranquillement ses ordres. Plusieurs officiers témoignant leur impatience, et désirant sans doute se mettre hors de la portée du mousquet, ce général leur dit fh>ideinent: « Mes- > sieurs , modérez un peu l'ardeur de vos chevaux. »
Le champ de bataille resta aux Français. Mais peu de jours après, M. de Saint-Germain ayant osé conilMttre les avis du maréchnl de Broglie, fut disgracié, et l'on envoya pour le remplacer le che>alier du Muy. Dès lors tout alla mal dans l'armée. L'olK4ssance aveugle de ce dernier aux ordres du maréchal causa les plus gramls malheurs. Cha(|ue jour on éprouviiit quol(|ues nouvelles pertes. Un matin M. de Saint-Pierre revut l'onlre d'aller reconnaître les positions occupt^ |)ar le prince Ferdinand. 11 traversa la plaine de Warburg au milieu (l'un brouillard épais , et trouva le gi^oéral Fischer qui faisait bonne contenance. On distinguait à peine quelques husf^rds ennemis qui caracolaient autour de cette partie de l'avant-garde , en faisant le coup de pistolet.
' Les henihiitprs sont drs (sjiètT» «le qii.ikcrs n'p.iiKiiiii (laaH qiiolqiics cantons dr l'Allomagne. Cr trait ont rajiporté INU* l'auteur luiwnêine dans les n(»tes du tome III <los Etudes dr la Aature,
ESSAI SUR LA VIE
Tout à coup un aide-de^carap du maréchal de Castries , le chevalier de La Motte, vint à passer à bride abattue, en criant : « Dans trois minutes yous allez avoir cinq mille hussards sur les bras. » Aussitôt la plaine se couvre de fuyards. Enlrainé par la multitude, M. de Saint- Pierre courut long-temps sans pouvoir se dégager; enfin ayant peu à peu tiré sur la droite, il se trouva seul et vit ce nuage fondre sur la gauche. Arrivé à Warburg, tout était en confusitm : les équipages encombraient le pont , les troupes se dispersaient , et les généraux ne savaient quel parti prendre. Ils délibéraient encore , loiv 4|ue le brouillard, se leyant peu à peu, laissa voir l'ennemi à portée du canon. 11 s'avançait sur trois colonnes et débordait l'armée française qui se trouvait au milieu du feu. Dans celte situation dangereuse, les officiers, ne prenant conseil que de leur courage , tentèrent de s'ouvrir un chemin dans les rangs ennemis. Un si généreux dévouement liit inutile, et le sacrifice de leur vie ne put sauver l'armée. Les fantassins , les cavaliers , les uniformes bleus, rouges, blancs, se précipitaient péle-méle du haut de la montagne. On avait à peine combattu et déjà la déroute était complète. M. de Saint-Pierre s'élança avec son cheval sur des rochers si escarpés , que dans un autre moment il n'eut osé les regarder de sang froid. Parvenu au bord de la Dymel, dont les eaux ne roulaient que des cadavres, il la traversa à la nage au milieu du feu le plus vif, et il atteignit l'autre rive, d'où il put contempler c«t horrible désastre. Les flancs de la montagne qu'il venait de quitter étaient couverts de malheureux Français morts ou blessés ; ils apparaissaient à travers la fumck; du canon comme des ombres sanglantes; et atteints de tous côtés par le feu ennemi, ils mouraient sans pouvoir se défendre. Cet affreux spectacle se prolongeait sur toute la rive.
Peu de temps après cette bataille , M. de Saint-Pierre, desservi par des chefs qui ne lui pardonnaient ni ses talions, ni sa franchise, ni d'occuper une place dans le génie militaire sans ap|)artenir à ce corps , fut suspendu lie ses fonctions , et reçut l'ordre de se rendre à Paris. Le voilà donc sans ressources, sans protections, et réduit à se justifier auprès de quelques grands, bien décidés à le trouver coupable. 11 ne perdit cependant pas courage, et sv rendit à Francfort, où il fit la rencontre d'un officier de hussards qui menait à sa suite une marchande de café de l'anuée. Ils s'arrangèrent pour faire ensemble la route de Mayence, où ils arrivèrent un soir \teu de temps avant la nuit. A l'aspect de cette grande viUe, h maltresse du hussard ne peut supporter la pensée d'y paraître en négligé. Elle fait arrêter la voiture, se relève le teint avec un peu de rouge , met des plumes .sur sa télr , et s'afl'uble d'un mantelet de soie blanc. Pendaut qu'elle prépare sa toilette, ses deux chevaliers prennent à pied le chemin de la ville, et retiennent plusieurs chambres dans la meilleure auberge. Bientôt la voiture arrive avec fracas , et la voyageuse parait dans tout l'éclat de sa parure. L'hôtesse empressée s'avance ))Our la recevoir; maù saisie d'un scrupule soudain à la vue de son rouge et de son mantelet de soie , eUe refuse obstinément de lui ouvrir sa maison. Ni les prières ni Itf menaces ne peuvent la toucher. Obligés de cherclier
un autre logement , nos galaiis chevaliers parcourent la viUe entière , et pariout , à l'aspect de leur compagne, ils essuient le même refus. Enfin , api*ès deux heures de supplications inutiles , ils fureut trop beiut^ux de se loger dans un méchant cabaret, où on leur servit un méchant souper. 11 sei-ait difficile de peindre la figure déconcertée de la pamre voyageuse. Quant à M. de Saint-IMerre , il ne put jamais oublier cette lionne viUe où un étranger p(»uvait coucher à la lH»IIe étoile , parce qu'une femme avait eu La fantaisie de mettre un peu de rouge.
Le lendemain il abandonna ces deux ridicules personnages et traversa la France en faisant les plus cruelles réfiexions sur le mauvais état de ses afiaires. Dégoûté de la gueri-e , n'ayant aucun dessein arrêté , il crut trouver quelques secours auprès de sa famille , et se rendit chez un de ses oncles à Dieppe. Dans le premier mo ment, sa tante parut charmée de le recevoir et le combla de caresses. Elle s'imaginait qu'il avait laissé ses chevaux et ses gens à l'aidierge ; mais cpiand elle apprit qu'il était venu seul et sur un cheval de louage , elle se refroidit insensiblement et finit par lui chercher querelle. Obligé de quitter la maison de son oncle pour se rendre au llavre, il y passa trois mois auprès de son père qui était remarié depuis un an. Mais s'étant aperçu que son séjour commençait à fatiguer sa belle-mère , il ré.solut de tenter encore une fois la fortune. 11 lui restait six louis ; un billet de la loterie de Saint-Sulpice doubla cette somme , et c'est avec ce petit renfort qu'il prit la route de Paris, vers le commencement de mars de l'année
Une aventure extraordinaire (|ui f^it sur le point d'armer toute l'Europe, lui présenta une occasion de se tirer d'affiaire. Un vaisseau de guerre turc, la Couronne ottomane, était allé, suivant l'usage, lever le carache , ou tribut payé au grand-seigneur par les Grecs des îles de l'Archipel. Il jeta l'ancre près des rives de la Morée , et une partie de son équipage étant descendue à terre avec tous les officiers, soixante esclaves français formèrent le hardi projet de s'emparer du vaisseau. Ce projet réussit, et sur quatre cents hommes restés à liord, un bien petit nombre se sauva à la nage. Aussitôt les ciibles furent coupés ; on laissa tomber les grandes voiles , et le vent de terre venant à souffler, les vainqueurs furent emportés en pleine mer. La nuit vint, et ils échappèrent à toutes les poursuites. I^ capitan-pacha , qui était descendu A terre, paya cette imprudence de sa tête.
Cependant les fugitifs se dirigèrent vers la rade de Malte, où ils entrèrent un dimanche matin. Le grandseigneur somma l'île de rendre le vaisseau ; on craignit un siège , et plusieurs ingénieurs furent envoyés au sec-ours de l'ordre. M. de Saint-Pierre fut du nombre ; on promit de lui adresser à Toulon la commission de lieutenant et le brevet d'ingénieur-géographe. Sur la foi de ces promesses, il se rendit à Lyon au commencement de mai. I^ beauté de la saison et les espérances de fortune dissipèrent peu à |)eu ses inquiétudes. Il se livra au plaisir de voir des objets nouveaux. Cependant il n'y a guère de viUes intéressantes entre Paris et Lyon. Il semble que ces deux grandes cités épuisent toutes celles qui
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
les enviroonent, comme de grands arl)res étouflent les ^égéUuix qui croissent sous leur ombre. Après quelques jours de repcs à Lyon , il se rendit à Marseille où il ne Ut qu'un court séjour. Tous les soirs il se promenait sur le port, en observant les di?ers costumes des navigateurs que le commerce y attirait de toutes les parties du globe. Il y foyait des Tartares , des Arméniens , des Grecs , des Indiens, des Chinois, des Persans, des Moresques, etc. : c'était comme un abrégé du monde. Le port de Toulon, où il ne tarda pas à se rendre, et où il fut présenté au capitaine du vaisseau le Saint-Jean par l'ingénieur en chef, lui offrit un spectacle moins varié; mais il en emporta le souvenir d'une aventure touchante. « Au moment de » m'embarquer, dit-U , un homme, à barbe longue, en » turban et en robe , qui était assis sur ses talons à la • porte du café de la Marine , m'embrassa les genoux » comme j'en sortais, et me dit en langue inconnue a quelque chose que je n'entendais pas. Un ofQder de la » marine qui l'avait compris , me dit que cet honune » était un Turc esclave , qui , sachant que j'allais à » Malte , et ne doutant pas que son sultan ne prit cette > Ile et ne réduisit tous ceux qui s'y trouveraient à l'es- » davage , me plaignait de tomber si jeune dans une » destinée semblable à la sienne. » ' M. de Saint-Pierre lut d'autant plus touché de cette scène, qu'il éprouva la douleur de ne pouvoir secourir cet infortuné. L'élan généreux d'un vieillard qui oubliait ses propres maux pour gémir sur ceux d'un étranger qu'il devait regarder eonmie un ennemi , lui montrait le cœur humain dans toute sa sublimité. Il s'étonnait cependant d'avoir excité la pitié d'un homme plus malheiuvux que lui , car l'expérienoe ne lui avait point encore révélé la profondeur de ce vers de Virgile, qn'U mit dans la suite à la tète de tous ses ouvrages :
« Non ignora mali miseris succurrere disco. •
Peu de jours après cette aventure , il se rendit à bord du vaisseau , et l'on mit à la voile. Mais il commit une imprudence qui devait le jeter dans de grands embarras : ce fut de partir sans la commission qui lui avait été promise. Les ofHders du génie ne lui voyant ni titre, ni fonction, ne voulurent bientôt plus le reconnaître , et dès lors il fut en butte à l'intolérance d'un corps auquel il n'appartenait pas.
Uo événement déplorable troubla cette courte aventure. Un jour on entendit crier que deux jeunes gens qui se jouaient sur les lisses venaient de tomber dans la mer. Aussitôt le vaisseau arrive , le canot est mis à flot , et l'on coupe le salva nos , espèce de grands cônes de liège, suspendus à la poupe.Toutes ces précautions furent inutiles. Le vaisseau avait été poussé si rapidement loin de ces infortunés, qu'ils ne purent jamais l'atteindre. On les voyait nager dans le lointain , mais déjà l'on ne pouvait plus entendre leurs cris. Bientôt ils levèrent les bras vers le ciel ; ce ftit le dernier signe de leur détresse : ils s'enfoncèrent dans les flots, et disparurent pour toujours. Ces deux jeunes gens périrent sans qu'aucun de leurs camarades , qui se jetaient tous les jours à la mer
■ f^œux d*un •So/ttotrr.
pour quelques pièces de monnaie, témoignât le moindre désir d'aller à leur secours.
Le onzième jour après le départ, on découvrit les côtes de Malle, qui sont blanches et peu élevées. On y débarqua à midi. Il y avait dans le vaisseau quatre ingénieur»^ ; ils se réunirent pour rendre visite au grandmailrc, et laissèrent M. de Saint-Pierre seul sur le rivage» sous prétexte qu'il n'appartenait pas au corps du génie militaire. Surpris d'une pareille conduite, il l'attribua à l'oubli du ministère qui ne lui avait point envoyé la commission promise. Mais que devint-il en apprenant que l'ingénieur en chef le faisait passer pour son dessinateur ? Indigné d'un pareil mensonge , il réclama successivement devant le ministre de France , le grand-maitre , et M. Burlamaqui , commandant en chef. Ces réclamations n'ayant eu aucun succès , il prit le parii de se retirer et d'attendre qu'on voulût en user plus convenablement avec lui. Il loua une petite maison à un étage six francs par mois , et y vécut soUtairc avec un vieux domestique qui lui coûtait le même prix. Ce domestique était Portugais , et d'une flerié qui ne lui pennetlait d'obéir qu'à sa propre volonté. Il refusait même de porter des fruits achetés au marché; ce qui réduisait la plupart du temps M. de Saiht-Pierre à se servir lui-même. Un jour cependant il voulut bien prendre sous son bras une harpe que son maître venait dv louer ; et comme ce dernier lui témoignait sa surprise d'un changement si subit , il répondit avec dignité « que tout ce qui pouvait faire honneur > à l'homme, comme les livres, les tableaux, la musique, 9 il était toujours disposé à s'en charger; mais queja- » mais il ne s'abaisserait à porter des vivres. » M. de Saint-Pierre rencontrait souvent ce bon homme, qui, après avoir achevé son service, se promenait gravement sur la place publique , coiffé d'une perruque à trois marteaux , et une canne à pomme d'or à la main.
Cependant les ennemis de notre jeune solitaire cherchaient tous les moyens de le perdre. De ridicules calomnies furent répandues sur sa personne et sur sa famille, et comme il en témoignait un jour son ressentiment dans les termes les plus vifs , on fit aussitôt courir le bruit que la chaleur du climat avait agi sur son cerveau , et qu'il était atteint de folie. Dans cette situation , quelques amis s'empressèrent de le consoler. Tels furent un simple chevalier nommé Pestel, le marquis de RouUet, et le Bailli de Saint-Simon. Mais quelle distraction pouvait-il espérer de la société, dans un pays où l'on ne se réunit que pour jouer, et où il n'y a ni jardins , ni promenades, ni spectacles ? Le malheur ne lui avait point encore appris à obéir sans murmurer aux ordres de la Providence, et à se consoler de l'injustice des hommes par l'élude de la nature.
Le siège n'eut pas lieu , et chacun ne songea qu'à retourner en France, M. de Saint-Pierre reçut 600 livres pour les frais de son voyage, et il s'embarqua sur un vaisseau danois qui faisait voile pour Marseille. Malheuitîusement le capitaine n'avait aucune connaissance de cette mer où les orages s'élèvent avec une effroyable rapidité. Après avoir louvoyé long-temps, ils se trouvèrent à la vue de la Sardaigne entre le banc de la Case et les rochers à pic qui hérissent la côte. Dans cette partie ,
ESSAI SUR LA VIE
lorsque la mer, qui n'a que viogt-cinq pieds de profondeur, est agitée par les vents, elle soulève les terres mouvantes des bas-fonds, et alors les vaisseaux courent risque d'être engloutis sous des montagnes de sable. Pour accroître TelTroi , le nom de ce lieu rappelle aux matelots le naufrage de M. de la Case , sa fin déplorable , et celle de tout son équipage.
Du côté de la terre, le péril n'est pas moins grand. Ces rives sont habitées par des paysans à moitié sauvages. On les voit accourir au milieu des tempêtes, s^élancer de rocher en rocher, et achever impitoyablement les malheureux que les flots leur apportent. Sur le soir, le vaisseau se trouva arrêté par le calme entre ces deux dangers. La chaleur avait été excessive, et le ciel se couvroit insensiblement de nuages noirs et cuivrés. La nuit vint encore augmenter Thorreur de ce spectacle. On craignait le coup de vent de Téquinoxe; toutes les manœuvres furent suspendues , et Ton soupa de bonne heure pour se préparer aux fatigues de la nuit. Les passagers, assis autour de la table, attendaient dans un morne silence, lorsqu'un officier qui venait de monter sur le pont redescendit à la hâte pour annoncer qu'on allait essuyer un grain épouvantable. En effet, le vaisseau se perdit tout à coup dans une nuée prodigieuse, dont les noirs contours étaient fhippés par intervalles de réclat subit des éclairs. Le ciel et la mer semblaient se toucher. L'équipage se hâta de serrer toutes les voiles, et d'amener les vergues sur la barre de hune. On amarra ensuite la barre du gouvernail. Pendant que tout le monde était en mouvement, un bruit sourd et lointain, semblable à cehii du vent qui sonfOe dans une charpente, se fit entendre, et s'accroissant à chaque seconde, il semblait fondre du haut du del. En une minute, il gronda autour du vaisseau, qui fût couché sur le côté , tandis que le vent , la pluie , la mer et la foudre le firappaient en même temps, et assourdissaient par leur horrible fracas. Les éclairs se succédaient si rapidement, que le vaisseau était comme enveloppé d'une lumière éblouissante. Cette situation durait depuis plus d'une demi-heure , lorsque le capitaine entra , une petite lanterne sourde à la main , dans la chambre où les passagers s'étaient rassemblés. Il avait les yeux égarés , le visage pâle , et s^adressant en anglais à un de ses officiers, il lui montra la route pointée sur une carte , et se relira les larmes aux yeux. L'officier secoua la tète, et comme tous les regards l'interrogeaient, il annonça que si la tempête durait encore une heure, le vaisseau était perdu corps et biens.
Quelques minutes après , la nuée crève sur le vaisseau et le couvre d*un déluge d'eau ; alors le plus grand calme succède à l'orage. Le lendemain , les voiles furent tendues, et bientôt Ton découvrit les côtes de Provence. A cette vue, tous les passagers tombèrent dans une espèce d'extase , et ils voulurent aussitôt se faire conduire à terre. M. de Saint-Pierre y descendit avec eux , et soit que le bonheiu* d'échapper à un si grand péril l'eût préparé aux plus tendres émotions, soit que la patrie, après la crainte du naufrage, eût plus de chai*mes à ses yeux, avec quel frémissement de joie il toucha cette terre qu'il avait cru ne plus revoir l comme set regards
se reposèrent doucement sur ces rives fleuries, sur ces flots hier soulevés par l'orage, aujourd'hui si calmes et si purs I Ce gazon couvert de rosée, ces bois de myrtes, d'orangers , le souffle du zéphir, le chant des oiseaux , il croyait tout entendre, tout voir pour la première fois. Dans ce ravissement, il prit la route de Paris; mais à mesure qu'il approchait de cette >ifle, le channe faisait place aux plus vives inquiétudes. La tempête , le naufrage, Tattenda'ent encore là. Il n'avait plus d'amis, plus d'argent, plus de mère ; il était seul au monde, et battu de tous les vents de l'adversité.
Il se logea dans un hôtel , rue des Maçons, et courut aussitôt rendre visite à ceux qui , avant son départ , lui avaient témoigné quelque intcK't. Le Baiily de Froulay lui parla de ses propres chagrins , et déplora le sort des grands seigneurs qui n'avaient plus de crédit dans les bureaux. M. de Mirabeau , l'ami des hommes , composait un gros livre sur le bonheur du genre humain, ce qui ne lui permettait pas de s'occuper des intérêts d'un individu isolé dans la foule. M. du Bois, premier commis , le reçut avec des airs de ministre : il lui dit qu'il fallait attenuTe; qu'on y songerait , qu'il ne voyait que des gens qui lui demandaient , et , en parlant aimi , il le reconduisait poliment à la porte. Le pauvre sollidleur se consola de tant dMndignités , à la vue de cent personnes qui attendaient dans l'antichambre le bonheur de voir sourire un premier commis.
Toutes ses visites eurent le même résultat. Pendant ce temps, le peu d'argent qui lui restait fut dépensé , et la crainte de l'avenir le décida à demander quelques secours à ses parens. Mais cette démarche ne fiit pas heureuse : les uns lui répondhrent qu'il avait mérité sa situation ; les autres , qu'il était un mauvais sujet , et que sa femiUe ne prétendait pas s'épuiser pour satisfaire ses caprices. Les plus honnêtes ne lui répondirent pas. Dans cette extrémité , un de ses protecteurs lui offrit une place chez un maître de pension , pour apprendre à lire aux petits enfans. Un autre l'engagea à donner des leçons de mathémathiques à quelques jeunes gens qui se destinaient au génie militaire. Il accepta cette dernière proposition ; mais bientôt les élèves manquèi'ent , et il fallut encore renoncer à cette ressource. Alors il adressa au ministre de la marine un mémoire dans lc<iuel il proposait d'aller seul , sur une barque, lever le plan de toutes les côtes d'Anglelerre. Ce mémoire singulier n'excita pas même la curiosité , et resta sans réponse. Enfin on ne lui épargna aucune humiliation. Jamais il n'avait tant senti l'amertume d'avoir besoin des hommes : déjà la misère conmiençait à l'accabler ; il avait épuisé le crédit chez un boulanger ; son hôtesse menaçait de le renvoyer ; et, réduit à l'isulement le plus complet, il ne voyait personne dont il pût espérer le plus léger secours.
Mais son courage croissait avec son malheur. Plus il se voyait dans l'abandon , plus il prétendait aux faveurs de la fortune. En un mot, ses projets de législation se réveillèrent avec tant de force lorsqu'il se vit sans ressources, qu'il ne songea (|u'à réaliser au fond de la Russie les brillantes chimères de sa jeunesse. Il ne s'agissait de rien moins que de fonder une république et de
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lai donner des lois. Ce projet, qui dans un temps plus heureux lui eût peut-être paru extravagant, dans son état de délaiseement et de misère lui semblait aussi simpie que naturel. Il se doutait bien que pour accomplir de si grandes choses un peu d'argent lui serait nécesnire ; mais il n'eût pas été digne de sa haute fortune , s'il se fût arrêté à de semblables bagatelles. La difQculté lut donc aussitôt levée qu'aperçue. Un nonuné Girault , son ancien camarade d'études , lui prêta Tingt francs , le marquis du Roullet deux louis , un M. Sauti trente fîrancs , un père de famille , nommé Diq , trois louis. 11 \endit ensuite secrètement et pièce à pièce tous ses babils ; puis ayant porté chez Girault ses livres de mathématiques et un pende linge, il se félicita d'avoir si bien préparé cette sage entreprise, et ne songea plus qu'à partir pour la Hollande. Comme il avait peu de confiance aux lettres de recommandation , qui ne sont le plus souvent qu'un moyen honnête de se défaire d'un importun , il ne voulut en emporter que deux : une pour l'ambassadeur de Hanovre à La Haye, l'autre pour le chevalier de Chazot, commandant de Lubeck et son compatriote.
C'est ainsi qu'au lieu de chercher le bonheur dans le repos d'une coiîdition simple et médiocre, il ne le voyait que dans les agitations de la gloire , dans les hautes vertus , dans les dévouemens magnanimes, H voulait foire de grandes choses pour être un jour l'objet d'une grande reconnaissance , et la vie ne s'offrait à lui que comme une suite d'actions héroïques qui mènent au conunandemeot : erreur brillante , mais fatale ; résultat inévitable de eette éducation mensongère , qui nous fbrce d'appliquer à une vie presque toujours destinée à l'obscurité les principes et les pensées qui dirigent la vie des princes et des héros. Ces dangereux souvenirs le tourmentaient sans doute lorsque , tombé dans le* dénuement le plos profond , il entrevoyait la fortune la plus éclatante , imaginant que , semblable à cet infortuné voyageur des Mille et une Nuits, qu'on avait descendu dans un abluie, il ne devait en sortir que pour être roi.
Dès que son père eut appris ses projets de voyage , il s'empressa de lui envoyer quelques papiers de famille , parmi lesquels se trouvaient ses titres de noblesse. M. de Saint-Pierre fut charmé de posséder ces papiers ; car dans les cours du Nord il f^ut un nom pour réussir. Une seule chose l'embarrassait , c'est que son titre prindpal était un certificat signé du marquis de l'Aigle , qui attestait, il est vrai , la noblesse de la f)imille de Nicolas de Saint-Pierre , mais avec cette clause qu'un de ses ancêtres avait géré les affaires de la maison de l'Aigle. Ainsi une ambition trouve toujours sa punition daas une autre ambition. Une fois entré dans cette route , il était diflicile de s'arrêter. Il n'avait point d'armoiries , et n*o<;ait en prendre de trop connues ; il fit donc graver un cachet de fantaisie , qu'il enrichit de tout ce qu'il savait dans l'art du blason. Enfin il adopta le titre de chevalier, que ses amis lui donnaient depuis loujo^-temps. Mais toutes ces précautions , qui devaient servir à le rassurer, produisirent un effet absolument contraire. Parlait-on de sa famille , il en vantait la noblesse. Prolongeait-on la conversation siu* ce sujet, fl coupait court.
rougissait , i^embarrassait , craignait toujours de s'entendre demander la preuve qu'il avait eu des afeui. En un mot , les questions les plus indifférentes le faisaient frissonner, et lui apprenaient assex qu'il n'était pas né pour tromper. Dans sa vieillesse , il s'accusait d'une manière charmante de ces petits traits de vanité , et peut-être y avait-il encore quelque vanité dans cet aveu ; car alors il s'était créé d'autres titres au respect des hommes , et tout semblait lui dire qu'il venait de commencer l'illustration de sa famille par le génie et la vertu.
Son entreprise ainsi préparée, il ne songea plus qu'à son départ. Ses dettes s'élevaient à une centaine d'écus. Il fit des obligations qu'il envoya par la poste à chacun de ses créanciers, afin que son père les acquittât, si la fortune ne lui était pas favorable ; puis un beau soir il sortit furtivement de son hôtel et se rendit chez son ami Girault , qui , quoique très-malheureux lui-même , n'avait pas le courage de le suivre. Us soupèrent ensemble. D'abord le repas fut triste : Girault s'inquiétait du présent ; M. de Saint-Pierre ne songeait qu'à deviner l'avenir. Mais une bouteille de Champagne étant venue ranimer leurs espérances , le grenier où ils se trouvaient retentit bientôt des éclats de leur joie. Enfin sur le minuit il fiillut se décider à revenir aux réalités , et , son petit paquet sous le bras, il s'achemina seul vers la diligence de Bruxelles , après avoir promis à son ami Girault de ne pas l'oublier au jour de la prospérité.
Arrivé à La Haye, il se hâta de présenter une lettre de recommandation qu'un honune do grand monde lui avait remise pour son ami intime le baron de Sparken , ambassadeur de Hanovre. Mais quelle fût sa confusion , lorsque l'ambassadeur lui dit qu'il ne connaissait en aucune manière la personne qui avait écrit cette lettre ! Ce seigneur était déjà sur l'âge et croyait à l'alchimie. Par un effet singulier de cette crédulité , il s'imagina qu'un jeune homme qui savait les mathématiques devait avoir quelques lumières sur la pierre philosophale , et il voulut bien lui promettre une petite place , n'exigeant de lui , pour toute reconnaissance , que son secret de flaire de l'or. En solliciteur novice , M. de Saint-Pierre eut la bonne foi de répondre qu'il était loin de posséder un si beau secret, et surtout d'y croire. Ce n'était pas le moyen de fiiire sa cour : aussi l'ambassadeur lui fit-il entendre clairement qu'un homme qui ne croyait pas h l'alchimie ne pouvait espérer de service en Hollande. Il ajouta que la religion catholique eût été d'ailleurs un obstacle insurmontable à son avancement ; que le bon temps était passé où les Hollandais prenaient à leur service des officiers de toutes les religions ; enfin que c'était bien donunage qu'il ne se fût pas présenté quatre jours plus tôt , époque à laquelle son neveu , le comte de la Lippe , s'était embarqué pour aller commander les troupes de Portugal et combattre les Espagnols. Le voyageur déçu se retira avec ces belles paroles, persuadé de deux choses dont il éprouva la vérité le reste de sa vie : c'est que les lettres de reconunandation up mènent à rien , et qu'un homme sans crédit arrive toujours le lendemain des bonnes occasions.
Quoique soupçonné par le baron de Sparken d'avoir
ESSAÎ SUR LA VIE
la pierre philosopliale , il se ni tHentùt sur le point de manquer de tout. Comme il se creusait inutilement la tête pour trouver les moyens de continuer son voyage, le hasard fit prononcer devant lui le nom de M. Mastel , journaliste français retiré à Amsterdam , et qui y jouissait d'une grande considération. M. de Saint - Pierre avait eu pour régent un ecclésiastique qui portait le même nom. Ce souvenir l'encourage , il prend la plume , il écrit, et M. Mustel lui répond aussitôt que ce régent est son propre frère, et qu'il se croira heureux d'être utile à un de ses disciples. Sur cette lettre, M. de Saint-Pierre se décide à prendre la route d'Amsterdam, où il trouva dans M. Mustel un homme disposé à devenir son ami. M. Mustel était un sage A la manière des anciens, c'est-à-dire qu'il pratiquait la sagesse. Il passait une partie de l'été daiLs un petit jardin aux environs d'Amsterdam, avec la meilleure des femmes et quelques bons amis. Là, tout en fumant sa pipe, il composait son journal sous un l)erceau de verdure , et du sein du repos et de la solitude il traçait jour par jour le tableau des agitations de rEuro|)e. Doué d'un beau talent poétique, il avait eu la force de préférer le bonheur à la gloire. Dieu , la nature , sa femme et sa plume, oeaipaient toutes ses pensées; et , quoiqu'il eût souvent à déplorer les revers des peuples et des rois , il les voyait sur des rives si lointaines , que jamais ses passions n'en furent excitées. Tous les vains bruits du monde venaient expirer à la porte de sa retraite, et l'histoire présente était devant ses yeux comme l'histoire des temps passés*. « Son bonheur me rendait gai , » disait souvent M. de Saint-Pierre. Un jour il me dit : « J'ai essayé inutilp- » ment de faire venir la laitue romaine dans mon jardin ; » c'est que la terre est trop froide : qu'en pensez-vous? » — Oh! lui répondis-je, ne voyez-vous pas que la lai- » tue romaine ne peut croître dans un terrain protes- » tant? » Cette idée le fit rire. Pour moi , ajoutait M. de Saint-Pierre , j'avais dans le cœur une plante qui vient partout : c'était l'ambition. M. Mustel eut bientôt apprécié le mérite de son nouvel ami ; et, plein de sollicitude pour un jeune homme dont il admirait les nobles senlimens , il lui offrit la main de sa belle-sœur, avec la place de rédacteur de la Gazette , qui valait mille écus. M. de Saint-Pierre n'apprécia point alors la générasité de cette offre. C'était une belle occasion d'être heureux, s'il n'avait cherché que le bonheur ; mais comment renoncer à la gloire de former un peuple, de fonder une république , et cela pour une misérable place de journaliste , pour une vie obscure l II refusa tout , parce que son ambition n'était satisfaite de rien. Nous le verrons souvent repousser la fortune, qui se présentait à lui sous une forme simple et riante. C'était un des traits de son caractère : il voulait pcrvenir en suivant sa fantaisie, et non pas en suivant la fantaisie des autres.
Il partit donc d'Amsterdam, après avoir emprunté de M. Mustel l'argent nécessaire pour se rendre à LuIxM'k.
• M. de Saint-Pierre fut tellement frappé de l'indépendance et du bonheur de M. Mustel, que dans sa vieillesse il ne put résister au plaisir d'eu parler avec détail, royez le roman de l'jémazone.
Là il puisa encore dans la bourse du chevalier de Châ- BOt, commandant de la ville, qui lui prêta deux cents francs pour se rendre à Saint-Pétersbourg. L'élévation de Catherine au trône impérial vint ajouter à ses espérances. L'Europe entière était dans une grande attente ; Frédéric et Voltaire proclamaient déjà les merveilles d'un règne commencé par un horrible attentat. Ces éloges passaient de bouche en Iwuche et produisaient une admiration générale. Le jeune pliilosophe lui-même ne pouvait se lasser de les écouter ; il craignait d'arriver trop tard ; il lui semblait que tout allait se feire sans lui , qu'on devinerait ses plans , qu'on lui ravirait sa gloire. Plein de cette inquiétude , il se donna à peine le temps de visiter l'arsenal de Luberk, où il vit cependant le sabre dont on trancha la tête à un bourgmestre qui livra aux Suédois l'Ile de Bornholm , à cette seule condition qu'il aurait l'honneur de danser avec la reine de Suède.
Au moment du départ, le chevalier de Chazot recommanda vivement M. de Saint-Pierre à son beaupère, M. Torelli, premier peintre de l'empire, et qui se rendait à la cour pour faire le tableau du couronnement. Il y avait sur le vaisseau des comédiens, des chanteurs , des danseurs , des coiffeurs français , anglais , allemands, qui tous avaient les plus hautes prétentions. Ces braves gens se croyaient déjà de grands personnages : à les entendre, ils allaient éclairer la Russie et y répandre le goût brillant des arts. L'exagération de leurs espérances et la folie de leurs projets n'étaient pas une des moins piquantes dist]*actions de M. de Saint- Pierre. La traversée fut d'un mois; arrivés à Cronstadt, les passagers prirent une chaloupe pour remonter la Newa, qu'ils trouvèrent semée d'iles désertes, et dont les rives étaient lx)rdées de noires forêts de sapins. Le bruit des rames troublait seul le profond silence de ces lieux ; et les passagers , les regards fixés sur ces terres sauvages, se croyaient aux extrémités du monde, lorsque tout à coup, au détour du fleuve, ils découvrirent la cité de Pierre-le-Grand avec ses vastes quais, son pont de bateaux, la tour dorée de l'Amirauté, ses dômes peints en vert, ses palais C/Ouronnés de trophées, de guiriandes et de groupes d'amours, s'élevant seule au milieu des déserts. A ce magnifique aspect, notre voyageur se sent pénétré d'une émotion indéfinwsable : c'est là qu'il vient chercher la gloire et lutter avec la fortune 1 c'est là que ses projets vont trouver de zélés protecteurs! Cette foule empressée qu'il aperçoit sur la rive ne lui présente que des amis que déjà il voudrait presser sur son sein. Ainsi tous ses projets vont s'accomplir. Pendant qu'il se berce de ces riantes chimères , la chaloupe aborde au galernoff habité par les négocians anglais. Aussitôt l'un d'eux, M. Tornton, s'empresse d'un air jovial au devant des passagers, et les invite à prendre le thé chez lui , pour donnera chacun le temps de faire avertir ses amis. Nouvelle illusion pour M. de Saint-Pierre. Il vient donc de toucher une terre où les étrangers sont accueillis à la porte des villes comme au temps des patriarches! et si l'on reçoit ainsi un homme inconnu , à quels honneurs ne doit pas s'attendre celui dont tous les vœux tendent au bonheur des hommes!
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
Pendant qne le vaste champ de l'espéranoe s'ouTre 'derant notre Toyageur, il voit une députation de l'Académie qui s'avance pour complimenter le peintre Torelli ; celui-ci reçoit les compliinens, monte en carrosse» et de la portière feit une légère inclinaiion à son protégé, qui reste stupéfait sur le rivage. On entre dans le salon de M. Tornton, et bientôt une autre voiture vient enlever un autre passager ; ils disparaissent ainsi peu à peu , et à mesure que leur nombre diminue , les illusions du pau>re philosophe s'évanouissent. Enfin il resti^ seul , et long-lenips encore il s'étonne de cette scène qui vient de lui révéler son abandon. Ne voulant pas paraître embarrassé , il se décide à prendre congé du maître de la maison, et , son épée sous le bras, il se dirige le long d^on quai de granit que doraient encore les derniers rayons du soleil. Chemin faisant il admirait ce peuple à longue barbe qui marchait d'un air grave et préoccupé ; et faisant un retour sur lui-même , il se mit à songer avec douleur à son isolement. Dans cette multitude qui se renouvelait sans cesse, il ne se trouvait pas un seul être qui n'eût une maison, des amis, des parens, qui ne fût aimé, qui ne fût attendu. Lui seul était sans asile, lui seul n'était ni attendu ni aimé : solitaire au milieu de la foule, il aurait pu mourir sans y liiisser un regret, sans y faire couler une larme. Ah! pour savoir combien la patrie est douce, il faut avoir erré sur nne terre étrangère ! Depuis long-temps il marciiaft enseveli dans ces pensées mélancoliques, lorsqu'il s^entendit appeler par une personne dont la voix ne lui était pas inconnue. C'était un des passagers qu'il venait de quitter, bon Allemand, établi à Saint-Pétersbourg, qui , devinant son embarras , voulut bien le guider vers la seule aulierge de cette ville teuue par des Français. Ils trouvèrent la maîtresse du logis, mademoiselle Lemaignan , qui jouait aux cartes à la faible lueur d'une lampe. Elle se leva pour les recevoir, et lui apprit que son frère était à Moscou , où l'impératrice venait de se rendre pour son couronnement. Elle fit ensuite servir à souper au jeune Français qui , frappé d'une nouvelle si contraire à ses projets , s'abandonnait aux plus tristes réfle\ion8.
Après avoir retiré ses effets et payé les frais de son ▼oyage, il lui resta six francs, qui ne tardèrent pas à être dépensés. Obligé de vivre de peu, il passait les jours -entiers dans sa chambre, cherchant à s^absorber par Tétude des mathématiques. Le temps s'écoulait, la cour ne revenait pas, et tout annonçait à M. de Saint-Pierre t|uc son hôtesse se lassait de lui faire crédit. Il croyait ne jamais sortir de ce labyrinthe , lorsqu'un dimanche, en sortant d.> la messe, un seigneur vêtu d'une riche pelisse, l'aborda poliment à la porte de Péglise. Après une conversation assez longue, dans laquelle il lui témoigna beaucoup d'intérêt , il lui offrit de le présenter au maréchal de Munich , gouverneur dp Saint- Pétersbourg , dont il était secrétaire. Charmé de cette offre bienveillante, M. de Saint-Pierre accepta un rendez-vous pour le lerdemain trois heures du matin, seule heure à laquelle le maréchal donnât ses audiences. Il trouva un vieillard de quatre-vingts ans, sec, vif, pétulant, qui l'accueillit de lionne amitié, et qui en
moins d'un quart d'henre lui eut montré son cabinet, ses dessins, ses plans, et une centaine de volumes sur le génie militaire qui formaient tonte sa bibliothèque. Ces livres avaient servi à sa gloire. Jeté dans les déserts delà Sibérie, il avait, comme les anciens philosophes, ouvert une école sur la terre de l'exU. Rassemblant autour de lui les soldats commis à sa garde, il s'était plu à leur dévoiler les secrets de la science d'Euclide et de Pascal. Sa patrie adoptive avait puni ses vertus, il ne se vengea qu'en lui en montrant de nouvelles, et l'on vit tout à coup une troupe d'ingénieurs habiles sortir de ces régions barbares, se répandre dans l'armée , et fonder le corps du génie militaire russe. Un homme de cette trempe devait apprécier le mérite de M. de Saint- Pierre. Il était déjà charmé de sa conversation ; mais il voulut le juger sur ses œuvres, et lui ayant remis des couleurs, du papier, des pinceaux, il l'invita à venir bientôt avec un échantillon de son talent. Celte invitation eut l'heureux effet de prolonger le crédit de notre voyageur. Peu de jours après il revint avec un plan dont le maréchal fut si satisfait, qu'il promit aussitôt d'en recommander l'auteur k M. de Villebois, grandmaitre de l'artillerie, et s'adressant en allemand à son premier aide-de-camp , il se fit apporter un sac de rouilles qu'il présenta à M. de Saint-Pierre, en lui disant que cette somme servirait a payer ses frais de voyage jusqu'à Moscou ; celui-ci répondit en rougissant que les ingénieurs du roi de France ne pouvaient recevoir de l'argent que d'un souverain. Et comme il se retirait en prononçant ces mots , le maréchal se leva et lui dit d'un air touché qu'en Russie l'usage permettait à un colonel et même à un général de recevoir des bienfaits de sa main , que cependant il ne s'ofTensait pas d'un refus Inspiré par un excès de délicatesse ; puis il ajouta après un moment de réflexion : « Voas ne refuserez pas sans doute de faire le voyage avec un de mes amis , le général Si vers, qui se rend à la cour? » Cette dernière proposition satisfaisait à tout ; M. de Saint-Pierre l'accepta avec reconnaissance : c'était un premier pas vers la foHune , et il commençait à concevoir que la fortune ne lui serait point inutile pour accomplir ses grands projets.
Dans le temps même où il venait de tnwver un protecteur, la Providence lui donnait un ami. Un Genevois nommé Duval , joaillier de la couronne , qu'il avait eu occasion de rencontrer plusieurs fois chez son hôtesf^, n'avait pu voir son malheur sans en être ému , et son courage sans l'admirer. C'était un de ces hommes dont la physionomie laisse lire toutes les |)ensées, et dont toutes les pen>é(« sont bienveillantes et vertueuses. Une douce mélancolie , répandue sur ses traits, exprimait l:i beauté de son ame ; elle seniltlait plaindre tous les malheureux et leur annoncer un consolateur. Il voulut êtitî la providence d'un jeune homme qu'il voyait sans crainte et sans trouble dans sa lutte avec la misère, et une grande intimité ne tarda pas à s'établir entre eux. Duvnl était loin d'approuver les projets de son jeime ami ; mais il ne les blâmait pas ouvertement , car il sentait que les dégoûts del'amlùtion ne peuvent naitre quedes mécomptes de l'ambition. Toi^ours prêt à donner un bon con-
ESSAÎ SUR LA VIE
leil , il laissait fiiire ensuite , et se trouTait là pour consoler ou pour secourir. C'était l'idéal de l'amitié, et celle qu'il iuiipira fut bien profonde , puisque non-seulement M. Bernardin de Saint -Pierre lui adressa les lettres qui composent son Voyage à File de Frauce, mais que long-temps après , par une touchante fiction , il attribuait son système de la fonte des glaces polaires h un sage nommé DuTal, cherchant à répandre sur l'ami qui avait inspiré son premier ouvrage les derniers rayons de sa gloire*.
M. Duval, instruit du départ prochain de M. de Saint- Pierre , fit tous ses efforts pour changer sa résolution ; mais ne pouvant y réussir, il lui ouvrit généreusement sa bourse ; et le même jeune homme qm' venait de refuser les dons d'un maréchal d'empire , parce qu'il ne pouvait voir en lui qu'un protecteur étranger, consentit à emprunter dix roul)le8 (50 fr.) d'un simple particulier dans lequel son cœur voyait un ami.
Cependant le maréchal de Munich le présenta au général sous les auspices duquel il devait paraître à la cour, et peu de temps après ils se mirent en route pour Moscou. On était alors au mois de janvier. Le général Si vers avait deux voitures bien chaudes, bien closes, l'une pour lui , l'autre pour ses adjudans. Un traîneau découvert était destiné à son domestique, et il donna ordre d'y ftdre placer le jeune Français. Dès la première nuit , le traîneau versa deux fois. Notre malheureux voyageur, exposé à toutes les injures de l'air» éprouvait un froid d'autant plus horrible, qu'il n'avait pris aucune des précautions d'usage , et qu'avec son chapeau de feutre et son habit court , il lui semblait qu'il n'était pas vêtu. Le second jour, il eut une joue gelée , et sans un bonnet fourré que lui prêta son compagnon, il y eût sans doute laissé ses deux oreilles. Chaque fois qu'on arrivait dans une maison de poste , le général déballait lui-même les provisions ; il distribuait à chacun un petit morceau de pain dur comme le marbre , puis la valeur d'un demiverre de vin qu'on coupait avec une hache. Après cette généreuse distribution, le général se mettait seul à table, pendant que ses aides-de-camp et son secrétaire se tenaient debout derrière lui. M. de Saint-Pierre ne crut pas devoir les imiter ; à la grande confusion des autres officiers , il osa s'asseoir en présence du général , qui ne lui pardonna point ce qu'il appelait un excès de femiliarité. L'espèce de mépris qu'on lui avait témoigné en le reléguant parmi les valets doublait sa fierté et le remplissait de tristesse ; mais l'aspect de la nature aurait suffi pour le plonger dans la mélancolie. Il est impossible d'exprimer l'àpreté de l'air et du froid. Tout était couvert de neige : les bois, les champs, les plaines, les montagnes, les lacs et la mer même. Chaque matin, le soleil, semblable à un globe de frr rouge , se levait au l)ord de l'horizon ; sa lumière était pâle et sans chaleur, seulement elle agitait dans l'air une infinité de particules glacées qui étincelaient comme une poussière de diamans. La nuit ne présentait pas un spectacle moins étrange :
•Ce morceau devait trouver place dans VÀm^tzane , l'auteur n'eut pas le temps de l'achever. Nous en avons publi»; un fk*agmpn( sous le litre de ThtfoHe de Vnnirers.
les sapins , à travers lesquels murnmrait nn vent glacé , étaient comme autant de pyramides d'albâtre dont les avenues se prolongeaient à l'infini ; tantôt la lune les éclairait de ses lueurs bleuâtres , tant<U les feux de l'aurore boréale semblaient les couvrir d'un vaste incendie. On eût dit alors les colonnades, les portiques d'une ville en ruine, an milieu desquels l'imagination frappée voyait se mouvoir des sphinx , des centaures , des harpies , le dieu Thor avec sa massue , et tous les fantômes de la mythologie du Nord.
Emporté rapidement dans un traîneau découvert , il voyait ces êtres fantastiques s'agiter autour de lui , et il avait peine à ne pas croire à leur réalité. Les trois voitures couraient ainsi , sans autre espoir que celui d'arriver dans quelques pauvres villages dont rien n'annonçait les approches , car les coqs et les chiens même étaient tapis parole froid. Cependant on voyait des troupeaux de loups qui , pressés par la faim , suivaient les voyageurs comme une proie. Ces terribles animaux se partageaient en deux meutes snr les deux côtés du chemin ; ils étaient guidés par un chef qui s'élauçait en avant , précédait les voitures , et s'arrêtait de temps à autre en poussant des cris plaintifs auxquels les deux meutes répondaient pttr intervalles égaux. Après cet appel , on n'entendait plus que le bruit léger de leur course sur la neige , bruit qui avait quelque chose de plus sinistre encore que leurs gémissemens. Ah ! lorsqu'au milieu de ces déserts notre triste voyageur venait à se rappeler les champs fertiles de la France , ces riantes vallées , ces vertes collines où les animaux utiles à l'homme paraissent de toutes parts, où la terre est couverte de moissons, de vignobles et d'agréables vergers , où le chant du coq , les aboiemens du chien , le cariUon argentin du clocher rustique , annoncent chaque jour le retour de l'aurore ; ah ! comme alors il sentait son cœur douloureusement oppressé ! comme il se trouvait misérable d'errer si loin de sa patrie ! C'est ainsi qu'exposé à hi rigueur du froid le plus vif, et n'ayant pas même un manteau pour se couvrir, il était réduit à envier le sort des malheureux paysans qu'il trouvait rassemblés dans de pauvres cabanes , mais qui au moins se consolaient entre eux de leur misère ; il enviait enfin jusqu'au sort des chevaux attelés à sa voiture ; car la Providence , prévoyante pour eux , les avait couverts de poils longs et chauds, semblables à d'épaisses toisons ; comme pour témoigner, pensait-il alors avec amertume, que l'homme seul est abandonné sur cette terre; comme pour témoigner, pensait-il vingt ans plus tard avec admiration , qu'il n'est pas un seul être au monde qui soit livré à l'abandon : Dieu leur doimant à tous suivant le besoin ce que leur intelligence ne leur apprend pas à se donner.
Enfin i\& arrivèrent à Moscou. Rien n'est plus magnifique que l'aspect de cette ville où tout annonce le voisinage de l'Asie. Au milieu des maisons bâties à la chinoise s'élèvent une multitude de dômes étincelans à travers lesquels on voit briller les flèches dorées de plus de douie cents clochers, terminées par descroissans surmontés d'une croix. Notre fondateur d'empire arriva dans cette ville avec un écu dans sa poche : il est vrai qu'uniquement touché de sa grandeur future, il ne songeait guère
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
XX r
d sa mbère pn^scntc. Sa peine n'était pas de savoir ron»inent il soup(*rail , mais bien conunent il approcherait de la grande Catherine : car la voir et la persuader était une nkiue chose pour lui. Parmi ses comiKi^nons de Toyage , un seul, frappé de la dignité de sa conduite dans une situation si difDciie , s'attacha vivement à son malheur. C'était un oflicier nommé Barasdiiie : jeune, bouillant , superbe , poussant la franchise jusqu'à la rudesse , il s'était fait une loi de penser tout haut, regardant comme une lâcheté de se taire devant le vice heureux , fi l'attaquant en foce avec toute l'âpreté de son caracU're. Souvent il avait reproché au géuéral son indifférence pour le jeune Français ; mais ces repnichcs n'avaient lait que blesser plus profondément l'orguiMl d'un homme pour qui rien n'était évident que son propre mérite. Arrivé à Moscou , le général fait arrêter ses voitures devant une grande auberge; et, charmé de trouver une occaâoo de contrarier, peut-être même d'eml)arnisser M. de Saint-Pierre, il annonce froidement (|u'il e»t temps de chercher un gite. Il était nuit , et celte nouvelle r&pandit le trouble parmi les voyageurs. Aussitôt chacun songe à retrouver ses bagages , et les domestiques font approcher les yswoschtschiki, espèce de traine«mx qui rendent à Moscou les mêmes senicesqueles fiacres n>ndent à Paris.
M. de Saint-Pierre n'avait ((u'un petit porte-manteau, et depuis un moment il faisait de vaines recherches paur le retrouver, lorsqu'il apprit que le général l'avait envdfé aux messageries , sous prétexte que ses voitures Hâtai d^ surchargées. Pendant qu'il témoignait sa «rprûc d'un pareil pn)cêdé, Barasdine s'emportait cootre oc qu'il appelait Itautt^mont une action indigne ; mais le général , sans daigner lui retendre , ordonna au cocher de partir, et laissa les deux jeunes gens exhitler leurocdère. Cette circonstance les unit davantage, et ils ne se sépari^rent qu'après s'être promis de se rev oir bientôt. Barasdine alla descendre chez son oncle , M. de Villeboisp grand-roaitre de l'artillerie; et M. de Saint-Pierre, ayant loué un traîneau , se fit conduiit^ chez le frère de son hôte.«e de Pétersl)ourg , qui , sur la rtn^ommandalioo de Duval , devait lui donner un 1 tgement. Mais les contrariétés s'encliainent souvent comme les malheurs. Arrivé chez M. Lemaiguan , un domestique lui apprend que son maitre n'est point à Moscou , et qu'il ignore l'époque de son retour. Qu'on se figure l'emltarras de notre voyageur : isolé au milieu de la nuit , dans une ville immense , ignorant la langue du pays , ne pouvant ni s'orienter ni se faire entendre , il était devant son guide mmnie un homme muet. Enfin, ne sachant que devenir, Q remonte machinalement daas le ysvtoschtscbiki. Son cooductcur ne le voit pas plutôt disposé à partir, qu'il met ses chevaux au galop , et le ramène comme par inspiration à raul)erge où il l'avait pris. Le {Kiiement de la voiture acheva d'épuiser sa l)ourse , et il entra dans la maiftoo sans savoir comment il en sortirait le lendemain.
A peine avait-il fait quelques pas dans la cour, qu'il vit accourir l'hôte , bon Allemand ù ventre rebondi , à fiice rubi«x)nde , qui , daas un jargon presque inintcUigilile, protestait do son innocence, de sa probité , de son honneur, et qui termina cette apologie inattendue en
plaçant suf les épaules de noli*e voyageur une nwex lïclle >elle en vrloims qu'il tenait dans ses maius. (]o dernier argument dut lui paraître snns réplique , cir il se tut soudain ; on vit sa physionomie s'épanouir, et , les yeux fixés sur M. de Saint-Pierre , il resta dans une e>:pèce d'admiration de lui-même. Surpris de cette étrange réception, M. de Saint-Pierre prend froidement hi selle, la remet entre les mains de l'hôte , et entrt* en explication. Enfin , après quelques discours , dont il parvint à saisir ime ou deux phra^:es , il cnit deviner cpie cellR selle avait été oul)liée par le jeune Barasdine , et qu'on le prenait |U)ur un dom(*sti(|ue de cet ofTlcier. I/>in de se fAcher de ce quipn)quo, l'idée lui vint d'en profiter pour passer la nuit dans cette aulierge , sans être obligé de payer son gite. Il fit donc entendre à l'hôte qu'il était étranger, que la nuit était avancéi* , et que son intenticm était de ne repartir (pie le lendemain. L'hôte le comprit fort bien , car il ouvrit aussitôt une salle échauffée par un vaste poêle , et l'invita galamment à s'étendre sur une iKinquette, à la manière des Russes. La selle lui servit d'oreiller; et sans plus s'in(|uiéter des soucis du lendemain , il s'endormit bientôt du plus profond sommeil.
Ia' jour commençait à peine à paraître , lorsque Barasdine entra dans la chambre où le pauvnt voyageui dormait encore. Il ne fut pas peu surpris de le retrouver là , mollement couché sur une planche , et la tête posée sur la selle qu'il venait réclamer. Son exclamation éveilla M. de Saint-Pierre, qui, quoique un peu étounli de œtte brusque apparition , se mit à raconter, de la façon la plus comique, sa mésaventure de la veille. Ce réiMt les mit en gaieté ; ils résolurent de passer la matinée ensemble; et pour la bien commencer Barasdine fit apporter un déjeuner auqiu^l ils s'empressèrent de flaire honneur, en philosophes dont le chagrin ne saurait troubler l'appétit. Au dessert , Barasdine voulut voir les lettres de recommandation de son ami. Dans le nombre, il en aperçut une adressée au général du Bosquet ; elle était entièrement de la main du maréchal de Munich. Barasdine s'en saisit avec vivacité , et dit : « Cell(M:i ne sera pas inutile ; le général est Français , et il n'a point oublié sa patrie ; les accens de votre voix suffiront seuls ponr le bien disposer. Il faut nous rendre de suite à son hôtel , car je pense que vous n'avez pas de temps à per drc , et le général n'en perdra point dès qu'il saura qu'il peut vous obliger. »
Ils trouvèrent le général du Bosquet enveloppé dans une robe de chambre à fleurs , coifTé d'un bonnet de coton , et fumant sa pipe en se promenant à grands pas. Son air brusque , ses traits courts et ramassés, la rudesse de SCS mouvemens, produisaient au premier abord une impression désagréable ; mais , h mesure qu'il parlait , sa figure prenait une teinte plus douce ; elle semblait s'eml)eUir de je ne sais quoi d'aimable et de bienveillant, et l'on voyait peu à peu cette physionomia sombre s'éclairer, si l'on peut s'exprimer ainsi , d'un sourire de bonté qui attirait à lui.
A peine eut-il appris que M. de Saint-Pierre était Français, que, perdant sa gravité, il se livra sans réserve au plaisir de voir un compatriote et de renten<lre parier de la patrie. Cette conversation , qu'il se plut à
ESSAI SUR LA VIE
prolonger, lui flt aimer de suite notre jeune voyageur, qui ne le quitta pas sans avoir la promesse d'une souslieuteuancc dans le corps du génie. Cinq jours après il reçut son brevet, et le retour inopiné de M. Lemaignnn acheva de le tirer d'embarras. Ce brave homme lui offrit non-seulement sa maison , mais, sur la recommandation de Duval , il lui avança tout l'argent qui fut lucessairc pour son équipement. Ainsi tout allait au gré de ses désirs; et sans doute, lorsqu'il jetiit ses regards, sur le passé , il était bien excusable de se livrer à quelques illusions pour l'avenir. A peine quatre mois s'étaient écoulés depuis sou départ. Inconnu , snns argent , sans amis, sans protection, il avait traversé la France, la Hollande , l'Allemagne , la Prusse , la Russie , et tout à coup il se trouvait établi à Moscou, ayant un état, des amis, du crédit et un proteclew. Il dut sentir alors la vérité de Cftte pensée qu'il développa si bien dans l:i suite: Où le secours humain défaut. Dieu produit le
sien.
Jeune encore, il ne fut pas insensible A l'élégance de son nouveau costume. Un habit écarlate à revers noirs, un gilet ventre de biche, des bas de soie blancs, un beau plumet, une brillante épée, tel éUit à cette époque l'uniforme des ingénieurs russes. Barasdine fut si charmé de lu tournure de son ami , qu'il voulut aussitôt le pnSsenter à son oncle, M. de Villebois, grand-maitre de l'artillerie. M. de Villebois était né Français, et ne démentait pas cette noble origine. Des manières pleines dt; dignité, une physionomie froide mais imposante, Tair supérieur que donne l'habitude du commandement, n'ôtaient rien à la cordialité de son accueil, et semblaient même donner du prix à la manière flatteuse dont il savait encourager le mérite. Il devina celui de M. de Saint- Pierre; et dès sa troisième visite, il l'admit dans ha familiarité, le pria d'accepter sa table, et, suivant la courtoisie des grands seigneurs russes , ne l'appela plus que son cousin. Il avait beaucoup vu , il racontait bien , et M. de Saint-Pierre écoutait à merveille. A oette époque, l'impératrice Catherine était le sujet de toutes les conversations. On ne pariait que de son génie, de ses projets, de son ambition; on se taisait sur ses vertus. L'imagination de notre jeune législateur s'enfltmmait à tous ces récits; il brûlait de voir cette femme extnior- <linaire, et cependant il ne voulait ni l'adorer en esdave, ni marcher à ses côtés comme un instrument de ses plaisirs ou de ses volontés. S'il flatte l'ambition d'une femme, c'est pour ta faire servir au plus noble projet qu'un mortel puisse concevoir : il vient lui demander, non des faveurs pour lui , mais de la gloire pour elle. Assise sur un des premiers trônes du monde, que feraitelle des louanges d'une troupe d'esctaves? Les hommages d'un peuple chargé de chaînes ne sont que des marques d'ignorance et d'avilissement; mais les bénédictions d'un peuple libre sont des témoignages d'intelligence et de vertu ; l'univers y applaudit , et ta postérité les entend.
M. de Villebois , ravi de Fenthousiasme de son protégé , dont il ignorait cependant les brillantes rêveries, résolut de satistaire ses désirs en le présentant à Catherine. Un motif secret semblait d'aiflenrs le guider dans
cetic circonstance, et tout doit faire présumer qu'il avait conçu le dessein de renverser le pouvoir d'Oriof par celui d'un nouveau favori, et de s'emparer ainsi de la volonté de sa souveraine. Ce fut un soir en sortant de table (fu'il aunonça à M. de Saint-Pierre le bonheur dont il devait jouir le lendemain. Cette nouvelle pensa tourner la tête de notre philosophe. Pressé de se préparer, il s'échappe à la hûte du salon de M. de Villebois. court s'enfermer dans sa chambre, recommence vingt fois son Mémoii*e , le lit , le n>lit , le dcctame , ouvre son Plutarque, y cherche des souvenirs et des inspirations, et prépare un beau discours sur le bonheur des rois qui font des républiques. La nuit s'écoule ainsi dans les agitations et le délire de la flèvre. Vers le matin , il commence sa toilette, qu'il int<*rrompt à chaque minute pour corriger une ligne , modifier une expression , ajonter une idée qui doit assurer le succè;> de son entreprise. Mais quelle était donc citle entreprise qui le faisait courir aux exlrémités du monde ? quelles étaient ces spéculations séduisantes qui , au milieu des glaces du Nord , avaient eu le pouvoir de lui faire oublier jusqu'à sa patrie ? Près des rives orientales de la mer Caspienne, entre les Indes et l'empire de Russie , il existe , sous le plus beau ciel de l'univers , une heureuse contrée où ta nature prodigue tous les biens. Les Tartares l'ont habitée; ils en ont tait un désert. C'est là que, sous le titre modeste de compagnie, notre jeune législateur prétend fonder une république '. L'impératrice de Russie, éd^ rée sur ses propres intérêts, protégera un établisKment qui doit mettre dans ses mains les richesses de l'Inde et le commerce du monde. Cette république sera ouverte aux malheureux de toutes les nations ; il suffira d'être pauvi9 ou persécuté pour y trouver un asile. Les Tartares eux-mêmes s'adouciront pour entrer dans telle grande confédération de l'infortune. La bonne foi , ta liberté, ta justice, seront, avec ta loi, les seules pois» sauces régnantes. Enfin le code de cette nouvelle Atlantide s'exprimera en termes clairs et précis. Comme celui de Gm'Uaume Penn , il dira à tous ceux qui gémisBent sur ta terre : Venes dans notre fertile contrée ; celui qui y ptantera un arbre en recueillera le fimit. M. de Saint- Pierre se proposait surtout d'imiter ce légistateur dans sa confiance en Dieu, la plus grande, à notre avlsy qu'aucun fondateur de république ait jamais eue , puisqu'il osa étabUr ime société d'hommes riches et sans armes , et que , par un miracle de ta Providence , celle société n'a pas cessé de fleurir au milieu des Sauvages et des Européens. Tels étaient les nobles projeta dont le Jeune voyageur venait , avec ta foi la plus vive , flrire hommage à la grande Catherine ; et c'est riche de œs brillantes iUusions qu'il était arrivé aux portes de Moscou , ayant dépensé son dernier écu.
Enfin l'heure de l'audience approche; le Mémoire I est achevé , il le relit encore , court chez M. de ViUe- ; bois , monte en voiture avec lui , et se voit bientôt dans une galerie magnifique , au milieu des plus grands sei-
I ' Nous avons publié ce Mémoire sous le titre de Pi'cjrt I d'une compagnie pour la dérouverte d*un passage aux. ! Indei par la Russie.
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
Snean de la oour. Toos afiecUifot Ifs mmièr» et la politesse fraoçavrs. A l'air de fraodiiie ei de cootenlemenl qui brillaii sur lear TÎsage, oa eu! «fil uneminioo d'iwareiii. Chaoïn .s'eniprrssûi de paratire ce qu'il o'élaii pas , de dire œ qu'il ne pennl pas , d'éeuoler œ qu'B ne cnnait pas. \e pas trumper, c'eût éié manquer à rosaiT. Il y avait là un échange de Monie diint personne n'ctiûl dupe» ei dont ceptudani lunt le monde paraissaii sadsCut. Les rubans , l'or» l'argent , I a piericries èlilonîsBainit les yeux. A l'aspect de celle foule tâgaiffée , M. de Sainl-Pîerre perd tout à coup son assorance. Il s'étonne d'avilir pu cononuir la pensée d'apporter nn proiet de liberté au milieu de tant d'esdaies. £niendront-ib le langage de la vérilé , ceux qui ne se piâsent que dans le mensonge? Voudront-ils protéger des hommes libres » ceux qui ne doivent leurs titres, toors richesses , qu'an joug qu'ils font peser sur de mi- Jérabies serfs? AlBigé, presque effrayé de ces réflexions, aaia d'une timidité qn'H ne pouvait pins combattre , l'idée kii vint de s'enfuir, et peut-être aOait-il céder au ^aentiment qui Toppressait , lorsque les portes de la galerie iTouvrirent avec fracas ; alors tout fut immobile et silcneieux , fl ne vit pins que l'impératrice. Elle s'avançait seole ; son port était noble, son air doux et sérieux, m démarche fiKÎle ; tout en elle éloignait la crainte , inspirait le respect. EUe s'arrête pour écouter le grand- ■aaltre. l'tndis qu'A parie , les yeux de Catherine se ticot sur notre jeune législateur, qui s'avance à un signe deV. de MUebois, et qui, selon l'usage, met un genou m terre pour baiser la main que lui présentait l'impéralrioe. Aprèsoettecérénionie,eile lui adressa plusieurs ^fiaiiiwtm sur la France; il fut heureux dans aes répon- «i 9 et un sourire charmant lui annonça qu'A ponvait se mnum. Enfin elle lui dU avec nn grand air de bonté qn'cSe le voyait avec plaisir à son service , et qu'elle le priait d'apprendre le nase; pois , saluant M. de ViUebQiB,ene jeta sur son protégé le jregard le plus gracieux, cC oDotinusde marcher avec les seigneurs qui l'environoatent La rapidité de cette scène avait déconcerté les projets de M. de Saint-Pierre; son discours était resté le bord de ses lèvres, et son Mémoire dans sa poche.
d qui était venu pour dire la vérité n'avait pu trouver q«edesfiatleries.Par quel prestige avait-fldonccédési vite à linflnenoe de la conr ? Pourquoi n'avait-il pu vaincre nne MbIesK dont U rougissait? Héhn! U voyait trop qne sa république venait de s'évanouir, et qu'en tenant le langage d'un courtisan y s'était replongé dans la fbole.
Dès que l'impératrice se fkit retirée , les courtisans environnèrent M. de Villebois, en le félicitant des succès de son jeune ooosin , qui devint aussitôt l'objet de Taltenlion générale. On lui prodiguait les of&^ de ser^ ices, on l'accablait de complioiens , de protestations , de flatteries : le comte Oriof lui-même s'avança pour l'engager à déjeuner, et le baron de Breteuil , alors ambassadeur de France, le gronda ftuniiièreiueol d'avoir négligé ses compatriotes. Etourdi, et comme un boinme enivré, notre pauvre sous-lieutenant ne pouvait deviner ce qui l'avait rendu si vite un personnage ri importanU II s'approcha de Barasdine, qui, témoin de cette scène , le
de loin, et semblait «nsler à «on triomphe. DèK qu'ils furent seuls , Barasdme hd expliqua rempnase^ ment d'une cour toujours prèle à se prastemer de^mit les idoles passagères de la fortune. € On croit , lui dit-il, cpie le grand-maiire a jeté les veux sur voos pour ébranler le pouvoir d'OrioT, et ressaisir la fiiveur dont il a connu l'espérance; on ajoute que llmpératrioe en s'ékiignanl a loué votre figure , votre assurance et la vivacité de vos réponses: nMm onde et plusieurs coorisans ont fait votre éloge ; Oriof en a péli. Cruyei-moi , cm tenter d'être le ri\al de cet indigne tevori : toutes les bourses voos seront ouvertes. Pieoet un équipage , un hôtel, un titre, des valets; so)eiàloule heore sur le passage de l'impératrice ; eUe est jeune, belle, bible; TOUS êtes Français, vous êtes aimable, toot voos est possible. »
Cette étrange proposition ouvrit les yeux de notre jeune aventurier : U doutait qu'elle fût fidte sérieusement ; mais , dès qu'il put y croire , il fut décidé. Si l'ambiiion avait exalté son anie, eUe ne l'avait point orcompue ; il «avait que, pour prétendre à une gloire immortelle, il faut surtout é\iler une honteuse renommée ; en un mot, il voulait commander et non se vendre. Avec cette tournure d'esprit , il pouvait admirer de loin la terrible Catherine , mais fl ne pouvait aimer que l'innocence et la vertu. Il repoussa donc avec une aorte d'effroi les insinuations de Barasdine ; mab elles serviitiit au moins à le mettre en garde contre ses amis , contre ses protecteurs et contre lui-même.
Décidé à ne pas s'écarter un moment des prindpes de l'honneur, fl se présenta le lendemain ches Oriof, son Mémoire à la main ; U le trju^a seul dans un cabinet , occupé à fire quelques papiers. Son abord fut plein de politêsBe, mais un peu froid ; fl y avait dans ses manières un mâmge singulier de fkunfliarité, de frimchiae et d'orguefl : sa beauté mâle et fiunooche aurait eu quelque choK de dur, si on n'avait senti dans la mollesse de son ton , dans la douceur étudiée de ses regards , qu'A avait supporté un joug , et que pour régner il avait fUlu se soumettre à plaire. On servit le thé, et tout en d^eunant fls commencèrent à s'entretenir de politiqoe , de fittérature et de fiortifications. Oriof s'exprimait avec darté , fl savait écouter pour s'instruire , chose asacs rare dans le monde , où l'on n'écoute qne pour tuer le temps , oublier et parler. Vers la fin dn dé^ner, fl tira de sa bibUothèque les deux premiers volumes de l'Earyrlopédie , dont les marges étaient couvertes de notes sur les sciences abstraites, écrites en flrançais de la main de l'impératrice. En ouvrant ces deux volumes , il se mit à genoux, les couvrit de baisers, et s'aniniant jusqu'à l'enthousiasme , fl vantai: , dans les termes les plus passionnés, le génie de sa souveraine, ses gréces , sa beauté, et la haute fortune de ceux qu'eUe aimait. Il tira ensuite de son secrétaire un autre livre richement relié , et dit à M. de Saint-Pierre : c Celui-ci ne renferme pas beaucoup de science , mais vous verres qu'il n'est pas inutfle au bonheur. • Il ouvrit ce volume, qui ne contenait qne des billets de banque : < II f^ut , dit-fl en riant , que vous en preniei quelques feuiUets , c'est le seul moyen d'en porter im jugement digne de voos; » puis fl ajouta
ESSAI SUR LA VIE
da ton le plus aimable : « Je sais par expérience que l'équipement d'on sous-lieutenant est très-cher, et que ses appointemens sont peu de cliose : vous ne refuserez donc pas un officier qui se fait honneur d'avoir commencé conmie vous. » Cette offre loucha vivement M. de Saint- Pierre, il y vit une action noble et généreuse ; peut-être, avec plus de connaissance des hommes , y aurait-il vu le dessein d'humilier un rival déjà flatté par quelques courtisans. Quoi qu'il en soit , l'offre d'Orlof n'eut pas plus de succès que celle du maréchal de Munich : pour être le bienfoiteur de M. de Saint-Pierre , il fallait dèslors être son ami ou son roi. Mais, en repoussant d'une main les dons du favori , il lui présenta de l'autre le fameux projet qui lui tenait tant au cœur. Orlof le parcourut avec indifférence, puis il le jeta négligemment sur la table , en disant que de pareilles idées étaient contraires aux lois de l'empire et à l'intérêt des grands. Cette objection ne put décourager notre législateur , qui, s'échanffant par l'opposition même , tenta de persuader Orlof en lui développant la beauté et l'utilité de son projet. Mais celui-d ne l'écoutait plus qu'avec distraction , et déjà il s'était levé comme un homme que la vérité ne flatte pas , lorsqu'on vint l'avertir que l'impératrice le demandait. Aussitôt il passa chez eUe en pantoufles et en robe de chambre , et laissa M. de Saint-Pierre profon- ^lément affligé, et tout disposé à f^re une satire contre les fiivoris. Après une demi-heure d'attente , voyant que le comte ne rentrait pas , il prit le parti de se retirer, maudissant à la fois et sa propre ambition et l'incroyable aveuglement des grands , qui ne savent jamais vouloir ce qui est bien. Les réflexions les plus tristes le poursuivirent jusque dans son misérable réduit. Il venait de voir dissiper en un moment ce prestige de grandeur dont il avait été comme ébloui , et maintenant il se trouvait auprès de son poêle avec ses livres de mathématiques, dont l'étude lui paraissait aussi vaine que fostidieuse , et n'ayant d'autre compagnie qu'un d'enneckik ou domestique militaire que lui donnait son grade. La vue même tleoet homme contribuait à accroître son accablement. Ce malheureux venait tout récemment d'être enlevé A sa famille ; il se tenait des jours entiers immobile auprès de son maitre , exécutant comme un automate ce qu'on lui ordonnait par signes ; et, dans sa douleur stupide, il paraissait résigné à tout sans se soucier de rien. Quelquefois cependant l'expression de sa tristesse s'échappait tout à coup dans une espèce de chant ou plutôt de murmure monotone qu'accompagnaient ses larmes. Du reste, il avait si peu d'idée des dioses les plus communes, que pour nettoyer des souliers il les plongeait dans l'eau, éi ne les en retirait qu'au moment de s'en senir. M. de Samt-Pierre lui ayant enseigné à brosser un habit , l'invention de la brosse lui parut quelque chose de si surprenant, qu'il fût sur le point de se jeter aux pieds de son maitre et de l'adorer comme une intelligence supérieure. La présence continuelle de ce demi-sauvage était d'autant |ilus affligeante pour notre solitaire , qu'dle ne lui laissait pas oublier un instant que là où il était venu chercher fortune et gloire, il n'avait trouvé qu'esclavage et misère.
Cependant M. de Villebois n'avait pas tardé à recon-
naître que son pt*otégé ne se plierait pas à kcs vuos politiques , et , loin de s'en offenser, celte certitude bcniblait avoir redoul)lé son estime. Il se c*ons(*lait de la perle de ce qu'il avait souhaité par le Itonheur de trouver un homme ; mais les moyens de le senir utilement ne se présentaient pas. A cette ép<xjue la favinir d'Orlof croissait toujours, sans qu'on pût prévoir où elle s'arrêterait : on dépouillait les plus grands seigneurs |)oor le revêtir de leurs charges , et M. de Villebois aurait commencé à craindre pour la sienne , si les bruits les plus Muguliers ne lui eiissent fait red()uter comme maitre cekii qu'il haïssait comme rival.
Un jour le comte Bestuchef remit h l'impératrice , en plein conseil , une requête signée des principaux seigneurs de la cour. Dans cette requête, on la suppliait de pourvoir au repos de l'empire par une alliance nouveUe , et l'on désignait le comte Orlof comme celui que le vœu public appelait au trône. Catherine envoya cette pièce au sénat pour en délibérer; mais les sénateu» pn>testèrent qu'ils ne reconnaîtraient jamais Orlof pour leur empereur. Cette proposition fut faite h Moscou au mois de mars 17()S; elle excita une telle fermentitioB qu'on s'attendait à chaque instant à voir éclater une ré^ volution. Le soir, on doubla les gardes au palais ; Orlof reçut l'ordre de se retirer dans son gouvernement , et l'impératrice se rendit au sénat. « Je vous ai consultés y dit-elle , comme une mère consulte ses enfans pour le bien de la fiunille. Je ne veux rien de contraire aux lois de l'empire ; Bestuchef m'a trompée. » Mais , en se retirant, elle laissa une lettre ainsi conçue : «r Je vous défends » de parler de moi sous des peines plus grandes quc^ » l'exil : qu'aucun soldat ne paraisse dans les rues de » vingt-quatre heures. » Les sénateurs lui envoyèrait demander si cette lettre serait communiquée. « Nonseulement au sénat , répondit-elle , mais j'entends qu'on l'affiche. ' 9 Cette scène violente fut la dernière. Dans les gouvememens despotiques le seul péril est de ne pas tout oser. Catherine se soutenait d'ailleurs par la supériorité d'une volonté ferme ; et qu'eût-elle pu craindre ? il n'y avait parmi le peuple que des spectateura iiidiffc^ rens , parmi les grands que des acteurs intéressés : k^ silence lermina tout.
Un pareil spectacle jeta Peffroi dans Tame de M. de Saint-Pierre, qui ne pouvait se con>oler d^être venu si loin pour ne voir que des infortunés. Il rendait cependant cette justice à Catherine, que , du sein de son despotisme , elle cherchait à faire ressortir quelques traits d*une véritable grandeur. Ceux qui résistaient à son pouvoir n'avaient plus à redouter les déserts de la Sibérie; elle les forçait de s'exiler dans les plus célèbres contrées de l'Europe, afin qu'ils en rapportassent un jour le goût des lettres et des arts. Elle appelait également à son secours le commerce et l'agriculture, élevait des fabriques , ouvrait des écoles , promettait des récompenses; mais le peuple abruti n'acceptait que l'esclavage, et s'opposait à tout par son indifférence.
M. de Saint-Pierre fut témoin d'un exemple frappant de œtte inertie morale. Un soir qu'il soupait chez
' Foyez le P^oyage en Russie.
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
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legnnd-maitre, on cutendit toat à coup le roulement des tambours et la marche précipitée des soldats, qui parcouraient les rues en poussant des cris d'alarme. On craignait un mouTement de l'anrtée : M. de Villebois fit arancer des traineaui , et , suivi de Barasdioe et de M. de Saint-Pierre, il se dirigea vers le palais de Pimpératriœ. Mais une immense clarté qui se réfléchissait dans le del lui eut bienlèt appris la cause de Teffroi général. Une rue entière était la proie des flammes. Du milieu des cours pleines de neige s'élevaient des tourbiOons de fumée qui enveloppaient la foule. L'explosion était si violente , que les poutres embrasées semblaient tomber du del. De toutes parts, les murs en s'écrouiant laissaient à découvert de vastes apparlemens, d'où I» femmes, les vieillards, les enfans, tendaient en vain leurs mains suppliantes. On voyait çà et là quelques lionmies debout devant leur maison , présentant au feu une image d'argent, dont ils imploraient le secours sans songer à se secourir eux-mêmes. Dans un si grand malheur le peuple était morne, immobile, sileodeux , et cependant le danger était partout. Les chemins , constraits avec d'épais madriers , à la manière russe , recelaient un feu qui drculait sourdement , et qui édatatt soudain sous les pieds des hommes et des chevaux ; la me entière était comme un immense bûcher. Pendant que M. de Villebois dirigeait les travaux des soldats que ses ordres avaient rassemblés , et tentait de ranimer le ooorage de tant de malheureux , M. de Saint-Pierre apei^t plusieurs gn>upes d'esclaves qui considéraient cette scène avec une parfaite indifTérenoe. Quelques-uns même s*étaîent rassemblés dans un cabaret voisin , et , profitant de la consternation générale comme ils auraient profité d'un jour de fête, ils buvaient, chan-^ laieot , dansaient à la lueur de cet horrible incendie. Transporté d'indignation, Barasdioe s'avança pour les rliétier; mais l'un d'eux lui dit froidement : « La ruine de notre maître nous importe fort peu ; nous n'y perdons que du travail et du soud. Il employait nos mains à fiilMiquer des étoffes de soie inconnues à la vieille Ru^ sie ; voilà sa fabrique détruite, et nous nous réjouissons de ce moment de calme et de liberté. » En disant ces mots, il courut se mêler à ses camarades , frappa dans ses mains, et , transporté d'une joie féroce , il se mit à danser et à txnre.
Pins loin ils rencontrèrent le comte Lomorow au milieu de sa nombreuse famille, qui ne pouvait le consoler. Les reflets de l'incendie le laissaient à pdne entrevoir dans rombre. c Que je suis à plaindre! disait-il^ j'ai vendu la moitié de mes paysans à cinquante francs pièce pour établir cette bdle manufacture ; j'aurais pu doubler mon capital en deux ans , et voilà que le feu a lout détruit. Que sert , hélas ! de faire fleurir l'industrie , de se sacrifier pour son pays ? On se rit de ma ruine , et personne ne songe à me secourir. » Comme il pariait ainsi, de grosses larmes roulaient sur son visage, et Ton entendait au loin les cris de ses esdaves , quf , placés au bord de l'incendie , apparaissaient oomme des ombres mouvantes sur un horizon de lumière.
M. de Villebois s'éloigna de cet homme qu'il ne pouvait plaindre, mais dont la rencontre avait augmenté sa
tristesse, c Quel étrange aveuglement ! disait-il ; Lo. morow ose parier de l'ingratitude de son pays, et il ignore que le t)onheur de ceux qui nous environnent est le premier bien à faire à la patrie et à soi-même! La patrie ne doit rien à qui ne songe qu'à s'enrichir. » Effrayé de ces scènes d'esclavage et de douleur, M. de Saint-Pierre rentra chex lui au point du jour, et ne put y trouver le repos. Chaque moment ajoutait à son dégoût pour une terre qui avait tant d'habltans et ne comptait pas un dtoyen.
Dans ces rudes contrées, on ne connaît ni le printemps ni l'automne, ces gradations ravissantes de la nature qui font naître tant d'espérances et qui apportent tant de biens. La dialeur y succède immédiat tement au froid ; une nuit sufHt |)our enlever aux campagnes le tapis blanc et uniforme de l'hiver, et pour les revêtir d'une panire enchanléc. Aussitôt les noirs sapins laissent tonil)er la poussière d'or de leurs fieurs, et paraissent tout chargés de longues houppes de soie, chatoyantes des plus belles couleurs; le bouleau exhale les parfums de la rose , et son feuiUage incliné s'agite avec de doux murmures. On entend le chant des petits oiseaux que le zéphir ramène pour quelques momens , et sur la lisière des forêts les chemins se déroulent comme de grands tapis plus verts que l'émeraude. L'impératrice, qui ne pouvait supporter l'absence d'Oriof , n'attendait que ce signal pour le joindre à Péterst)ourg ; elle se mit en marche , et le peuple vit passer ses nombreux équipages sans témoigner ni admiration ni surprise , sans se détourner, sans s'arrêter ; c'était pour lui comme un objet étranger qui ne pouvait réveiller son amour. Ainsi le despotisme isole les souverains et détruit tous les sentimens, même celui de la curiosité.
M. de ViUebois suivit immédiatement l'impératrice , et confia le soin de ses voitures aux deux amis qui devaient le rejoindre dès que Técoulement des eaux aurait facilité le passage des rivières. U ne pouvait rien faire de plus agréable pour M. do Saint-Pierre, qui ne songeait qu'au bonheur de parcourir d'une manière commode, et par un temps magnifique, cette route dont il n'avait pas oublié les souffrances ; mais il était destiné à éprouver aux mêmes lieux les extrêmes de la chaleur et du froid. Placés au fond d'une voiture , sans autre vêtement qu'un pantalon de toile , les deux voyageurs étaient obligés de tenir constanunent à leur côté un bloc de glace qu'on renouvelait sans cesse, et dont l'eau, mêlée avec du sucre et du dtron, ne pouvait apaiser leur soif toujours renaissante. La nuit , ils étaient poursuivis par des nuées de cousins qui disparaissaient au lever du so • ieil. Alors des essaims de petites mouches venaient infester les airs , et s'attachaient à leur visage comme des grains de sable brûlans ; de plus grandes mouches leur succédaient ensuite jusqu'à midi, où des armées de mouches nouvelles, de la longueur du petit doigt, fondaient de tous côtés sur eux, et les couvraient de piqûres douloureuses. On eût dit que, semblable à l'antique Egypte, cette contrée entière avait été livrée à de vils moucbei-ons. Accablés de sommeil , tourmentés par la chaleur, et par ces insectes dont chaque jour chaque espèce reparaissait à son heure céglée, nos voyageurs
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parcouraient presque en aveugles cette même route où naguère, engourdis par le froid, ils ne voyaient que des plaines de neige et n'entendaient que les hurlemens des loups. A cette beure, les dieniins étaient couverts de troupeaux de htsufs que des Cosaques amenaient de rUkraifie et conduisaient à Dantzick. Les deux amis ne pouvaient se lasser d'admirer la gaietéde ces bonnes gens, qui, sans se soucier des ardeurs du soleil , de Taiguillon des mouches et de Ténorme distance qui leur restait à franchir, marchaient en chaulant à Tombre des sapins '.
Un jour, au lever de Taurore, les deux voyageurs côtoyaient, à pied les rives d'un lac en admirant la multitude de perspectives qui s'ouvraient devant eux. Après une nuit étoufbnte , ils jouissaient avec délices de la double fraîcheur des eaux et du matin, lorsque les accens de plusieurs voix mélodieuses attirèrent leur attention. Us marobèrent nn instant sans rien découvrir; mais soudain la vaste étendue du lac se déroulant à leurs yeux à travers quelques sapins isolés , ils aperçurent plus de trois cents femmes entièrement nues, dont les eaux trauspnrentes semblaient multiplier les charmes. Les unes nageaient en silence, les autres chantaient, mollement couchées sur le gazoo. La plupart se poursuivaient en folâtrant , tandis que d'autres, laissant tomber leur dernier voile, étaient immobiles sur le rivage. Les anges eux-mêmes n'auraient pu voir sans émotion toutes ces beautés réunies. Leurs groupes pleias de grâces se dessinaient sur un borixon d'axur. et semblaient l'œuvre d'un enchantement. On eût dit une troupe de ces nymphes que le Tasse met à l'entrée du palais d'Armide. Nos voyageurs contemplaient cette scène avec ravissement; mais ayant voulu s'approcher davantage, leur habit ronge les trahit, Talarme se répandit parmi les baigneuses, et en un moment le tableau disparut. Les plus jeunes se plongèrent dans le lac , et les plus âgées se couvrant le visage d'une main , de l'autre firent signe aux voyageiuv de s'éloigner. Quoique jeunes et officiers, ils respectèrent cet ordre, et bientôt ils purent s'en féliciter lorsqu'ils apprirent de leur conducteur qu'il y aurait eu du danger à ne s'y pas soumettre.
Peu de temps après ib arrivèrent à Pétersbourg. La présence de l'impératrice y avait dissipé tons les mur< mures que sa haute fortune , bien plus que ses crimes , avait fait natlre. On ne pariait à la cour que de fêtes , de jeux , de liais et de spectacles. La paix semblait assurée , le peuple content, et l'ambition des grands satisfaite. M. de Saint-Pierre se hâta de se rendre chez Duval et chez le vieux Munich, qui tous deux le comblèrent de caresses. M. de Villebois, en le revoyant, lui promit la place de son premier aide-de-camp, et ne le distingua plus de son propre neveu. Tout lui riait alors , et oepen-
' Avant de sortir de leur chaumière , ils trempent leur che-. mise dans le suif, et cette seule précaution leur suffit pour échapper à toutes les incommodités de la route. Pendant leur sommeil . ils s'environnent d'épaisses Turaées. M. de Saint- Pierre passa plusieurs nuits auprès de leur feu. On prétend que cette prodigieuse quantité de mouches a fait donner à cette contrée le nom de Moscovie.
dant il était triste , inquiet et rongé de soucis : le luxe de la cour ofTensait ses regards , en lui faisant mieux sentir la misère du peuple et la sienne ; enfin il ne répondait plus aux consolations de ses amis que par des plaintes , aux encouragemens de ses chefs que par des reproches , et aux bienfaits de tous que par des refus. Deux causes avaient contribué à cette révolution subite : le chagrin de se voir obligé de renoncer à ses beaux projets de république , cl la crainte de ne pouvoir acquitter les dettes (|u'il avait contractées pendant son séjour à Moscou. Ennuyé du travail, fatigué du repos , mécontent des autres et de lui-même, ne sachant à quoi se résoudre, il se ressouvint du baron de Breteuil, et résolut de le consulter et de se ménager par son moyen le retour vers sa patrie. U lui adressa donc une lettre dans laquelle il disait le taMeau de ses foules , de ses regrets et de sa situation. L'ambassadeur ne lui répondit pas; mais deux jours après le grand-mailre lui dil en riant : c Monâenr de Saint-Pierre, l'impératrice vient de vous accorder une gratification de 4 500 fr. et le brevet de capitaine ; » puis il ajouta d'un ton plus sérieux : < Je vous préviens qu'id on n'aime pas les plaintes. » M. de Saint-Pierre vit bien que sa lettre avait été interceptée , mais U s'en consola en payant ses dettes ; et cette feveur imprévue» la douce société de son ami Duval , l'entraînement de celle de Barasdine, parvinrent à ranimer un instant son coorage, on plutôt ses iUusions. Duval s'empressait d'ailleurs de flatter ses espérances , en lui montrant tous les chemins de la fortune ouverts à celui qui savait vouloir et attendre. Barasdine lui promettait une guerre prochaine , de l'avancement et de la gloire ; mais le plus souvent il venait l'enlever à ses éludes pour rinlrodnira au milieu des jeux et des fêtes de la cour, et lui fiiiré connaître tout ce qu'il y avait alors en Russie de femmes célèbres, d'heureux parvenus et d'illustres disgraciés. Il lui montrait Biren , ancien domestique de la duchesse de Couriande , qui fut neuf ans maître de l'empire à côté du brave Munich, qui, le rencontrant un jour dans tout l'appareil de sa puissance , le fil charger de fers presque sur le trône, en présence de ses propres gardes, que cette action glaça d'épouvante. Ces deux rivaux, qui avaient gouverné l'empire et connu l'exil, nourrissaient encore de grandes ambitions et de grands ressentiroens. Auprès d'eux était la princesse d'Ascbekof et le comte Lestock; l'une isolée aux pieds de Otherine, dont elle se vantait imprudemment d'avoir inspiré les desseins et préparé la foriune ; l'autre retombé dans la foule, après avoir renversé la régente Anne, couronné Elisabeth et conseillé son règne. Spectateur inutile de la nouvelle conspiration, sa haine s'échappait en 'paroles amènes contre les conspirateurs, dont il enviait tout, même le crime. On voyait encore au milieu des couriisans une troupe de beaux hommes qui passaient leur vie à considérer le superbe Orlof avec un jaloux déplaisir, et à se contempler eux-mêmes avec une secrète espérance. Mais ce que la cour de Catherine offrait de plus remarquable , c'était une multitude d'hommes soriis si rapidement de l'obscurité , qu'on n'avait pu même entrevoir leur origine: l'or, les rubans, les ordres, les avaient soudain transformés en grands seigneurs ; c'est en étalant
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la profits da crime qu'oo prétendait déguiser les crimioeit. On peot juger de l'impression que devait produire la Tue d'one pareille cour sur l'esprit de deux jeunes goy qui aimaient la ?ertu avec enthousiasme , et surtiwt sur celui de M. de Sainl-Pierre, qui, dans ses réres «oblimes de législation , avait attaché au pouvoir quelque chose de divin.
Heureusement le général du Bosquet vint troubler le coon de ses réflexions pénibles , en lui proposant de raooompagner en Finlande, pour en examiner les posiikMis militaires et y établir un système de défense. La joie de parcourir des déserts saspendit toutes ses autres pensées, mais eDe ne fut pas de longue durée '. Il se lassa Mentdt d'un compagnon de voyage qui dormait tout le jour, n'observait rien et ne songeait à rien. La voiture roulait sans jamais s'arrêter, tantôt à travers one suite de collines isolées , noirâtres, dont les sommets arrondis étaient dépouillés de verdure ; tantôt au ilulien de forêts de sapins, dont rien ne peut exprimer li prodigieuse élévation et le silence profond et terrible. Des lacs, des cataractes , des rochers, une terre semblable an fer, un del couvert de vapeurs , le soleil toujonnè lliorison , et qid répandait à minuit des lueurs piles et mourantes; quelques aurores boréales iUuminant tout à coup l'atmosphère, et jetant sur la contrée les reflets rougeétres d'un incendie : tels sont les spectacles qui , dans une tournée de plus de cinq cents fieœs, ne cessèrent d'attrister les regards de nos deux TOjageurs. Celte terre marâtre est cependant la patrie d'aï peuple hospitalier ; tous les jours , du fond de leur voiture , ils voyaient les principaux habitans de chaque TiHe se presser sur leur passage en se disputant le bonlieur de les accueillir. Celui sur lequel tombait le choix do général inûtait aussitôt ses compatriotes au festin de réception. La maîtresse de la maison s'avançait en- Mîle gracieusement pour présenter la chale . marque dliofpitalité en usigc dans tout l'empire, et qui consiste * offrir au voyageur un verre d'eau-de-vie , un morceau de pain et quelques grains de sel. Après cette politeue russe, on servait le diner, composé ordinairement de deux services. Le dessert était préparé dans une autre pièce jonchée de mousses odorantes et de branches de sapin. Plus tard on servait le café, {mis le goûter, pois fe punch, puis le souper; et cela durait aussi longtamps qu'A plaisait aux voyageurs de séjourner dans une tille , un bourg ou même un village. Après une journée si bien employée, le général allait se coucher, et son «fe-de-camp cherchait un coin de la maison où il pût A*apper à ce» repas interminables, dessiner ses plans et rtdiger son voyage. Non» avons sous les yeux les noies qu'il écrivait slors ; elles offrent un si parlait contraste arec ce quil écrivit dans la suite, qu'il est impossible de les lire sans étonneroent. Obligé de remplir une mLssion et d'observer en ingénieur ci-s contrées sauvages , il rauemble toutes les forces de son esprit pour y créer
' M. de Saint-Pierre fit à âitténntes époques deux tourniVs daoslla Finlande .il'aoedam^^inlande ruMC, l'autre dans la Fiobnde suédoise; nous avons réuni cp» clein eicursions, Hareeque nous ignorons J'époquc de la première.
des moyens d'attaque et de défense. Frédériksliani > Wiimanslrand , Wibourg , le vieux chéteau de Nyslat, le lac Ladoga , le lac Salma , les sombres foréto qui conunencent à Yervenkile,et qui se prolongent dans un espace de plus de quatre-vingts milles , ne lui offrent qu'un vaste théâtre de guerre où il promène les armées russes et suédoises. En entrant dans ces forêts, où règne un silence formidable , où les rayons du soleil n'ont jamais pénétré , il semble étouffer son émotion , et s'occupe fh)idement à calculer l'eflet du canon sur ces artires prodigieux , que leur élasticité et leur forme cylindrique ne permet de toucher que par la tangente. U compare ensuite la force du bois vert et celle du bois sec pour les opposer au boulet ; et plein du système qu'il imagine , il rappeUe fe trait des Hanovriens retranchés à Corbac sur les bords d'un bois. Quinze pièces de seize livres de balfe les battirent dix-huit heures consécutives ; plusieurs arbres reçurent jusqu'à dix coups de canon sans qu'il y en eût un seul d'abattu. Qui aurait pu prévoir alor» que celui dont toutes les pensées, â l'aspect de ces forêts majestueuses, tendaient à inventer des machines de guerre, à perfectionner les moyens de détruire , devait un jour peindre la nature dans ses plus ratissantes émotions ?
Ces mémoires , dont la Russfe négligea les observations importantes , offrent cependant une trace fugitive de ce talent que Bernardin de Saint-Pierre ignorait luimême, et laisse comme entrevoir ceconu* nobfeet tendre qu'il sentait battre dans son sein , mais qui ne lui avait pas encore révélé son génie. C'est ainsi qu'il ne put voir sans transport les cataractes d'Yervenkife qui s'échappent à travers d'énormes voûtes de glace , et celles de la Vosca dont rien ne peut exprimer l'épouvantabfe fracas. Arrivé sur les bords de ce dernier fleuve, qui se forme de l'écoulement du grand lac Salma, il le suit jusqu'au lieu où , resserré tout à coup par un roc immense que la nature semble avoir creusé exprès pour lui former un canal, il se précipite en grondant sur ime pente de plus de tn)is cents toises. Cette scène imposante arrache au voyageur un cri d'efTroi et d'admiration ; mais revenant aussitôt à l'objet de sa mission , il cherrbe les moyens de foire senir ce phénomène , soit à la défea' e du pays , soit à sa prospérité, en y éfevant des machines d'autant plus puissantes que fe fleuve est plus terribfe et que son mouvement est étemel.
Les cataractes d'Imatra dans fe lac Kiemen lui offrirent un spectai fe non moins imposant. Un gentilhomme du pays , qui lui servait de guide, lui raconta comment, ayant voulu traverser, avec sa servante , fe courant du lac supérieur, son bafeau fut entraîné jusqu'au bord de l'abime , où il se brisa sur un r.icher à fleur d'eau qui divise la cataracte en deux grandes nappes. Ib restèrent couchés pendant trois jours au sommet de cet effroyable précipice , tandis que plus de quinze milfe hommes faifaient de vains efTorls pour les en retirer. Un paysan russe en vint cependant à bout avec une machine assez simple. Il y avait six mois que cet événement était arrivé ; la servante en mourut après quelques jours , et son maître , fe conducteur de M. de Saint-Pierre , n'avait encore pu rétablir sa santé.
Quelquefois aussi , du sein de cet déserts , il pooKe
ESSAI SUR LA VIE
un soapir vers la France. Là, tout lai rappelle encore les champs qu'il a quittés. Ces longues volées de canards et d'oies sauvages qui peuplent les lacs de la Finlande, il les a vues traverser le ciel de la patrie, et maintenant il les retrouve avec les mêmes habitudes , rassemblées autour de leurs nids, ou voguant à travers les joncs de ces rivages. Il reconnaît leur avant-garde , il surprend leurs vedettes el leurs senlini'lles ^ il les voit déjà se préparer à de nouveaux voyages; car, plus heureux que lui, ils iront bientùt se reposer sur les grèves de sa chëre Normandie î
Plusieurs passages de ces notes oflVent également le tableau de l'agriculture et de l'état moral du pays. Au milieu des projets de guerre et de destruction , on retrouve avec plaisir quelques images de la nature , quelques vues poÛliques sur le bonheur des hommes. Étonné de l'abandon de la Finlande, dont il apprend que la population dindnue chaque jour, il en conclut que le goovernement ne protège point asse^ , puisque le Finlandais ne se sert de la liberté qui lui reste que pour ^l)aqdonuer le sol de la patrie, v II n'y a que ^ maiqs » libres , s'écrie \e jeune voyageur, qui puissent Caire » ileiuîr la terre ! La Grèce et l'Italie ont donné des lois » au monde : maintenant ces beaux pays sont incultes et V. déserts, parce qu'ils sont asservis. La Hollande n'of- » frait, sous le gouvernement des Espagnols, que des 9 sahks cl des marais ; l'indépendance en a feit l'état le 9 fjhis riche et le mieux cultivé de l'Europe. Protégez ». donc , si vous voulez régner, car c'est le bonheur du > peuple qui fait la force des rois. »
Hommage d'une ame sans crainte , d'une conscience incorruptible l c'est ainsi qu^il est beau de parler aux maîtres de la terre ; car, pour apprécier toute l'énergie de ces lignes , il faut savoir qu'elles étaient tracées pour la cour de Russie : c'est sous les yeux de la terrible Catherine que notre jeune voyageur allait bientôt les ôéi poser.
A son retour à Pétersbourg tout était changé. On pariait d'une guerre prochaine , de la disgrâce des premiers seigneurs de la cour, et du pouvoU* illimité d'Orlof. Les anciens serviteurs de la coiu'onne étaient tom- Iiés dans un entier abandon ; le sage Munich luirmème ne siégeait plus an conseil , et l'on annonçait publiquement que la charge de grand-mailre de l'artillerie était promise au favori. Ainsi, après une absence de quatre mois, M. de Saint-Pierre trouva la fortune de ses protecteui^ évanouie, son ami Duval accablé de tristesse , et Barasdioe livré à des transports incroyables de haine et de fureur. Trompé dans ses espérances, aigri par l'injustice qui menaçait sou oncle , il ne parkiit plus qu'avec horreur du pouvoir d'Oriof, et qu'avec mépris des faiblesses de l'hnpératrice. Les idées d'indépendance de M. de Saint-Pierre avaient fermenté dans sa tête ; son ambition déçue lui faisait aimer la république, parce qu'elle lui présentait , comme à tous les mécontens, une espérance de souveraineté ; mais un événement qui attirait l'attention de l'Europe acheva d'exalter son ame. Auguste III , roi de Pologne , venait de mourir, et son Irùuc électif restait en proie aux intrigues de tous les ambitieux. La Russie et la Prusse n'osaient encore se
partager un royaume qu'elles convoitaient ; mars elles saisirent cette occasion de lui imposer un rui plus ami de leur pouvoir que du sien, et qu'elles pussent appuyer pour le dominer. Catherine , par un caprice de femme, voulut accorder celte royauté à Poniatowski, son ancien aniant; et Frédéric approuva ce caprice, satisfeit de voir monter sur ce trône un honnne qui n'avait pour tout renom que l'éclat d'un grand sc;mdale. Cependant la France voyait avec inquiétude ces arrangemens pol tiques, qui présageaient l'agrandissement de la Prusse et de la Russie. Son hiténH était de protéger Findépendance de la Pologne ; mais , affaiblie par de longues guerres, et n'asant se déclarer ou\ei1ement , elle appuyait en secret le jeune Radziwil , dief dos mécontens. Ce prince, qui avait des amis puissans et d'immenses richesses, aurait pu prétcndi<e au trône, s'il n'eût dédaigné de le recevoir des mains d'une femme : il savait bien qu'acheter ainsi une couronne c'était cesser de la mériter ; en un mot , il voulait combattre les ennemis de sa patrie, et non les flatter pour régner, et non régner pour leur obéir. Une éducation presque sauvage en avait fait un héros des temps fabuleux. Vêtu d'une peau d'élan, la tête couverte de la dépouille d'un ours qu'il avait étouffé dans ses bras , on le vit sortir des forêts de la Ltthuanie, et s'élancer tout à coup au milieu de ses concitoyens en les appelant à la liberté. Sa force surprenante, sa taille gigantesque, son caractère dur et faroudie, produisirent une vive impression. A sa voix, les forêts semblèrent s'ouvrir, et il en sortit une foule d'hommes qui demandaient à mourir pour la patrie. Environné de cette cour liaritare, il proclama l'indépendance de la Pologne, et Catherine elle-mtme, au milieu de ses esclaves , en trembla.
Entraîné par la nouveauté de ce spectacle , M. de Saint-Pierre tourna soudain toutes ses espérances vers un peuple qui promettait d'honorer les temps modernes |)ar des vertus dignes des temps antiques. Dans son enthousiasme il ne songea plus qu'au moyen d'aller partager les périls de cette nation généreuse ; Barasdine avait les mêmes desiivi , s'abandonnait aux mêmes illusions , et tous deux juraient de se faire regretter de la Russie en combattant contre elle. Une autorité supérieiuv les poussait encore dans cette route dangereuse ; ils ne devaient point paraître en Pologne comme de simples aventuriers : c'était au nom de la France et de la lilNTté qu'ils allaient combattre ; ils partaient de l'aveu de l'ambassadeur avec un grade élevé , avec toutes les promesses de la fortune et toutes les es])érances de la gloire. C'est ainsi qu'ils se flattaient d'oliéir à des idées vertueuses , lorsqu'ils n'obéissaient qu'à leur ambition.
Cependant M. de Villebois , qui attendait chaque jour sa disgrâce avec calme et dignité , cherchait à refroidir une effervescence dont cette disgrâce étaitja première cause. Il recommandait sansc«sse la prudence k son neveu ; mais celui-<i ne pouvait se résoudre à garder le silence , et provoquait lui-même les malheurs qui devaient bientôt l'accabler. Un soir que les deux amis assistaient au spectacle de la cour, comme ils s'entretenaient de leur expédition en Pologne, ils virent paraître Orlof avec l'uniforme de grand-maltre, et environné des
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
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principaux offlders du génie. A celte vue , Barasdine «'abandonne h toute sa fureur. Son oncle n'est plus grandinaitFe , un autre est couvert de ses dépouilles. Alors il s'écrie, en désignint Orlaf avec un geste méprisanl , qu'autrefois les grades supérieurs étaient le prix des longs ser- >ioe8 et de la victoire; mais qu'aujourd'hui il suffit, pour les mériter, d'avoir étranglé son maître , trahi sa patrie et couronné une étrangère. M. de Saint-Pierre , épouvanté d'un tel acte de démence , se précipite vers son ami et Tenlraine hors de l'enceinte ; mais à peine ont-ils fait quelques pas dans la rue , que des soldais les arrêtent et les séparent. M. de Saint-Pierre est aussitôt reconduit dans son logement , à la porte duquel on pose une sentinelle. Dès qu'il fut seul , il tomba dans les plus vives anxiétés ; toutes les violences dont il avait entendu accuser le gouvernement russe revinrent à sa mémoire : à chaque instant il croyait Toir arriver le fatal chariot qui devait le transporter en Sibérie , et le seul bruit des l>as de la sentinelle qui veillait à sa porte sufllsait pour le glacer de terreur. Oh ! comme alors il sentait la foHe de ses projets et de son voyage i Combien la France, qu'il avait aliandonnée poiu* des idées chimériques de fortune et de gloire, lui semblait belle, libre , heifreuse 1 Jamais il ne Tavait tant aimée ; il en regrettait tout , jusqu'aux arbres , jusqu'aux rochers , ju$(|u'à l'abandon où U s'y était vu ; n'avait-il donc quitté tant de biens que pour se perdre dans des contrées barbares , que pour mourir dans des déserts ? Et son ami , l'infortuné Barasdine , où était-Il ? que faisait-il ? peut-être à cette heure il avait cessé de vivre ! Ces tristes pensées l'agitèrent toute la nuit. Vers le matin , comme il succombait à un sommeil douloureux , il entendit le bruit de plusieurs hommes qui se parlaient à voix liasse ; puis U n'entendit plus rien : la sentinelle s'était retirée. Il cominença h respirer, et un billet glissé sous sa porte par une main inconnue acheva de dissiper ses Inquiétudes. Le billet ne renfermait que ces mots :
< Si vous ne voulez perdre votre ami , gardez-vous » de prononcer soq nom.
» M. de Villebois se retire daas ses terres ; il est parti » cette nuit. Le comte Orlof, qui lui succède, désire » que vous vous attachiez à sa personne. Souvenez-vous B qu'avec du courage et de la patience on surmonte tous u les obstacles.
» P. S. L'exil de votre ami est prononcé ; il a été en- » levé cette nuit ; on le conduit à Astracan. »
A mesure que M. de Saint-Pierre lisait ces lignes , il se .sentait un peu soulagé, et sa reconnaissance bénissait la main généreuse qui les avait tracées. Croyant y reconnaître le style du maréchal de Munich , il se rendit aussitôt chez lui, mais il ne put le voir. Il tenta alors de pénétrer chez le grand-maltre , qui était parti comme le billet l'avait annoncé. Knfln il passa devant la maison de Barasdine ; elle était déserte , et il s'éloigna en faisant de vains eftorts pour retenir ses larmes. Après plusieurs autres courses inutiles , il rentra chez lui dévoré d'inquiétude , et dans l'accablement du désespoir. La première personne qu'il aperçut fut le général du Bosquet ; il venait lui pai'ler de Barasdine , et le rassurer sur ui^
exil qu'il reganlait comme une fiiveur. M. de Saint- Pierre était hors d'état de l'entendre ; mille projets funestes roulaient dans son esprit ; il voulait suivre son ami , partager son malheur, solliciter sa grdce , écrire son apologie. Heureusement Duval, qui survint, réussit à le convaincre du danger de ces démarches , non pour lui , mais pour celui qu'il voulait défendre. Cette considération eut seule le pouvoir de le calmer. Mais en cédant au vœu de Duval, U annonça la résolution formelh* de renoncer au service de la Russie, et aux blenfJsiits d'une femme qui croyait que régner c'était punir. Vainement le général du Bosquet voulut mettre des obstacles à ce qu'il appelait une nouvelle étourderie : M. de Saint-Pierre ne lui répondit qu'en écrivant aussitôt sa démission. Alors , soit que cet excellent homme fût touché de tant de grandeur d'ame , soit qu'il eût conçu pour son jeune compagnon de voyage une tendresse vraiment paternelle , il s'approcha de lui , et , saisissant sa main avec cette familiarité un peu rude qui donnait à tous ses mouveiiiens un air de bienveillance et d'amitié , il lui dit les lannes aux yeux : «t Reste avec nous ; je n'af point d'enfans, tu seras mon fils, tu épouseras ma nièce, mademobelle de La Tour ; elle est , comme toi , jeune, aimable , Française et malheureuse ! malheureuse , car elle a perdu ses parens lori^u'elle n'était encore qu'au l)erceau ; mais toi et moi , nous lui en tiendrons lieu, N'est-il pas vrai, tu es décidé? allons, voilà qui est bien, tu composeras toute ma famille ! Je suis riche, et je vous donnerai tout. » Ces offres généreuses étaient faites pour pénétrer une ame comme celle de M. de Saint-Pierre , mais il ne crut pas devoir les accepter. L'exil de Barasdine, la disgrâce de M. de Villelwis, empêchaient alors tout autre sentiment d'arriver jusqu'à son copur. Qu'aurait-il fait de tant de félicité , lorsque ceux qu'il aimait étaient malheureux ? et d'ailleurs, pour obtenir la main de mademoiselle de I^ Tour, ne fallait-il pas renoncer à sa patrie , à ses projets , aux agitations de la fortune, si nécessaires pour supporter ses douleiu*s , enfin à celt«» gloire immense qu'il allait recueillir en coral)attant pour la liberté de la Pologne ?
Cependant , malgré la fermeté de sa résolution , il sentit bientôt , en faisant ses préparatifs , que le voyageur le plus indifférent laisse toujours quelques regreU au lieu qu'il abandonne. Il soupirait involontairement en pensant à mademoiselle de La Tour qu'il n'avait pu aimer, et à son ami Barasdine qu'il ne devait plas revoir : un secret pressentiment l'avertissait qu'une partie de ses I)eaux jours venait de s'évanouir, et qu'il ne retrouverait jamais rien d'égal aux conseils du sage Munich, à la protection de M. de Villelniis , à la générosité du général du Bosquet , et à la franche affection de son ami Duval. Ce dernier, témoin habituel de la vie simple, de la conduite vertueuse de M. de Saint-Pieri-e , filaignait son ambition; mais il admirait qu'avec d'aussi vastes désirs il sût se contenter de si peu. En effet , le désintéressement du jeune voyageur ressemblait presque à de l'imprévoyance. Ses dettes payées , il lui restait à peine l'argent nécessaire pour gagner la Pologne , et cepen • dant il n'avait pas l'air d'y songer. Heureusement Duval y songeait pour lui. Dans l'intention de ménager un«
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délicatesK peut-être trop tadle à efTaroacber, il n'offrit pas sa bourse ; mais la veille du départ , après un diner gui fut triste et silencieux , il fit apporter des tables et proposa déjouer. M. de Saint-Pierre consentit à une première partie , puis à une seconde , puis à une troisième ; tl les chances lui furent si fevorables qu'il était presque bonteux de son bonheur. Duval jouait contre lui , et semblait ne pas se lasser de perdre ; en sorte que M. de Saint- Pierre se trou?a , au moment de son départ , plus riche de deux cents louis ; coup de fortune qu'fl aima toujours mieux attribuer à ramitié qu'au hasard.
TeUe ftit la conclusion des projets brillans qui l'af aient conduit en Russie. Après un séjour de quatre ans dans ces tristes contrées , renonçant au prix de tous ses travaux , il en sortit comme U y était entré , avec des espérances et des illusions, et ne sachant point encore que oeltti qui ne ohercbe que la fortune ne rencontre jamais le bonheur.
Quoique muni de son congé , on le retint huit jours rar la frontière avant de lui donner l'autorisation de quitter la Russie. Mais lorsqu'il eut Ihmchi les rives de la Dwina , lorsqu'il eut touché cette terre de liberté , presque aussi sacrée à ses yeux que celle de la patrie , il se sentit pénétré d'une joie indéfinissable. Il lui semblait qu'on venait de le délivrer d'un poids accablant , que l'air était plus léger, la verdure plus riante , qu'il sortait de l'exil , qu'il allait enOn revoir des hommes. Tout, jusqu'à la saison, contribuait à son ravissement. Au milieu de la pompe des forêts du Nord , le printemps apparaissait avec la fraîcheur de nos climats. Pour la première fois depuis quatre ans , notre voyageur voyait le chêne croître auprès du sapin ; il reconnaissait les parfums de la violette, et ses yeux se reposaient avec un sentiment délicieux sur les touffes éclatantes d'immortelles jaunes et d'absinthes qui lui rappelaient sa jeunesse et la France. Ému de ces tableaux de la campagne, touché de l'amour du genre humain, l'imagination pleine des beaux temps de la Grèce et de Rome , il crut , en approchant de Varsovie, qu'il allait contempler une de ces antiques dtés, et il sentit dans son cœur, qui battait avec force, les vertus d'un héros républicain. Des campagnes négligées , un peuple misérable , frappaient en vain ses regards ; dans son aveuglement , il attribuait tout à la tyrannie des Russes , qui depuis trois ans ravageaient ces contrées , et il ne voulait pas voir que des siècles entiers d'esclavage et d'ignorance pesaient sur ce peuple , qui ne devait pas même se réveiller au nom de sa liberté.
C'est ainsi qu'au lieu de ces fiers républicains qu'il était venu chercher, il ne trouva que des factions conduites par des femmes , un mélange confus de noblesse pauvre et d'ilotes abrutis , dominés plutôt que gouvernés par une vingtaine de grands seigneurs , qui , possédant toutes les terres du royaume , affectaient un faste insultant au milieu des misères communes. Tous ces hommes prétendaient au trône , et ne se montraient qu'environnés d'un nombreux cortège d'esclaves vêtus en janissaires , spahis , tolpacs , hullans , troupe de parade , plus propre à vendre qu'à sauver les libertés publiques. ,
A peine arrivé à Varsovie, M. de SaintrPierre court chez le résident de France , chez l'ambassadeur d'Autriche et chez les principaux chefs du parti. U annonce partout qu'il a quitté son état , ses protecteurs , sa fortune , pour servir les intérêts de la république. On loue son courage , on approuve son zèle , tout le monde s'empresse de raccueillir, de le flatter. Une parente du prince de Radzivril , la princesse Marie M... , lui ouvre sa maison. Cette princesse , jeune , spirituelle , jolie , joignait l'élévation d'une Romaine à la légèreté d'une Française ; elle possédait tous les talens , pariait toutes les langues ; son amour pour la vertu, son enthousiasme pour les actions grandes et généreuses exerçaient un empire irrésistible : comme la Cléopâtre de Plutarque , elle était petite , vive , entraînante ; on sentait qu'heureuse de vivre pour le plaisir, elle saurait aussi mourir pour la gloire. Sa voix pénétrait le cœur, son sourire avait quelque chose de ravissant , et on ne pouvait ni la voir ni l'entendre sans y penser toiqours. Dès le premier jour, M. de Saint-Pierre éprouva le double ascendant de son génie et de sa beauté; elle devint aussitôt l'unique pensée de sa vie ; il lui semble en l'écoutant n'aimer que la vertu qu'elle loue, que la liberté qu'eUe appelle , et il ne s'aperçoit pas que dans tous les projets qu'il médite il ne songe déjà plus qu'à lui plus plaire. S'il avait toujours supporté son obscurité avec impatience , elle lui paraissait alors le plus horrible des malheurs. Les mots de liberté , de valeur, d'héroïsme , suffisaient pour l'agiter d'une fièvre brûlante : jusque-là il avait aimé la gloire ; la vue de la princesse la lui fit adorer. U voulait partir, il voulait s'illustrer par des actions d'édat, prendre des viUes, des châteaux, des royaumes, et mériter l'amour de sa dame à la manière des anciens chevaliers.
Une occasion périlleuse ne tarda pas à se présenter. Le prince de Radziwil se disposait à défendre contre les Russes l'entrée de son pays; il avait établi ses positions entre Niczwiz et Sluczk, et l'on assurait que Otm Gherai , kan des Tartares de Crimée, marchait à son secours à la tête de quatre-vingt mille hommes. A cette nouvelle, M. de Saint-Pierre prend la résolution de partir seul , de traverser à tout risque les armées russes qui couvrent le pays , de rejoindre le prince de Radzivril , et d'assister à la première bataille : projet d'autant plus téméraire, qu'il pouvait payer de sa tête le seul dessein de porter les armes contre une puissance dont il venait de quitter le service. Mais loin d'être inquiet du péril , il y trouvait des charmes. Tout lui paraissait possible en songeant à la princesse. Dans les transports de son enthousiasme, il eût voulu mourir, pour lui arracher un regret.
La princesse approuva son dessein en femme supérieure , sans crainte , sans étonnement. Elle semblait croire en lui , et voir dans la supériorité de son ame l'augure des plus belles destinées. Cependant elle voulut lui donner un compagnon d'armes , et son choix tomba sur un nommé Michœlis, major des huUans, homme de résolution et propre à exécuter un coup de main. Elle traça ensuite elle-même ce qu'elle appelait leur plan de I campagne, et leur désigna les personnes dévouées au
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parti chez lesquelles ils devaient s'arrêter. Eo réglant ces dispositions , elle descendait dans les plus petits détails, prévoyait les plus petits dangers, et analysait froidement les chances de succès, comme aurait pu le ftdre le pins habile général. Toujours calme pendant les préparatife, ce ne fut qu*à l'instant même du départ que la pâleur de son visage, le tremblement de sa voix semblèrent révéler l'agitation secrète de son cœur.
Ils partirent. Les commencemens du voyage furent henrenz. Le soir, une chaise de poste les devança rapidement ; dans cette voiture., qui allait si bon train , était la ffemme d'un commissaire du prince de Radziwil , qui les salua d'un air de connaissance, et leur cria en pasant qu'elle allait tout préparer pour les recevoir. Effectivement, vers minuit» ils arrivèrent chei die : toutes les fenêtres de la maison étaient ouvertes, on voyait des Imnières aller et venir d'une chambre à l'autre, et le bruit de plusieurs voix se faisait entendre par intervalles. Ce fracas, au milieu d'une forêt isolée, inspira d'abord quelque méfiance au major et à M. de Saint-Pierre , mais ils n'eurent pas le temps de tenir conseil ; le commissaire du prince vint les recevoh*, et leur dit que l'armée russe n'était pas éloignée, qu'elle marchait sur Briola, et que les hultans du prince Ciartoryski rddaient depuis le matin dans ta contrée. Cette nouvelle aug- OMOta leurs atarmes. Ils demandèrent des chevaux , on ne put leur en promettre que pour le lendemain : il fiillat donc se décider à les attendre et à entrer dans ta maison. II y avait à peine une heure qu'ils délibéraient sans s'arrêter à aucun parti , lorsque six hommes armés ae précipitèrent dans leur chambre. M. de Saint-Pierre saute sur ses pistoleta, les met en joue , ce qui donne à Michœlis le temps de se saisir de ses armes. La taille et les moustaches du major, l'air résolu de M. de Saint- Pierre , en imposèrent tellement à cette troupe d'abord si échaufliée , qu'elle se retira aussitôt dans le plus grand désordre. C'est alors qu'ayant voult^ se barricader, ils s'aperçurent que les portes et les fenêtres de ta chambre avaient éte enlevées ; et ils ne purent plus douter de ta perfidie du commissaire. Michœlis se hâta de brûler quelques papiers, et M. de Saint-Pierre, prévoyant une nouvelle attaque, parcourut, le pistolet au poing, une galerie qui servait de communication aux appartemens voisins. Une faible luei^r l'ayant guidé jusqu'à l'extrémité de cette galerie , il aperçut les hullans, au nombre de huit , assis autour d'une table où ils se préparaient à passer ta nuit. Pendant qu'il prêtait l'oreille en cherchant à saisir quelques-unes de leurs p rôles, une personne inconnue passa rapidement, et lui dit en latin qu'on le trahissait , et qu'il eût à songer à sa sûrete. Il rentra, et fit part à Michœlis de ce qu'il avait vu et entendu. Il lui proposa en ménie temps de surprendre les hullans, de s'emparer de leurs armes, de leurs chevaux, et de s'enfuir. Michœlis lui répondit que ce moyen les perdrait infailliblement, puisque le pays leur était inconnu, qu'ils n'avaient point de guide et que les gens du prince même les trahissaient. Comme ils partaient ainsi , ils entendirent le bruit d'une troupe à cheval qui se plaçait sous leurs fenêtres ; le commisKaire et sa femme accoururent alors en criant qu'on voulait mettre te feu à la
maison, et que ta forêt était pleine de hultans. Dans cette extrémite , M. de Saint-Pierre venant à songer à l'ambassadeur, à ta princesse, à sa gloire perdue, tomba dans le désespoir te plus violent. Il savait que dans de pareilles entreprises on n'aime que les gens heureux , et il résolut de mourir les armes à la main , plutôt que de subir la honte de tomber au pouvoir des Russes.
Il altait exécuter ce desasein, dans lequel son compagnon , charmé de brûler quelques amorces, était loin de te troubler, lorsqu'au premier rayon du jour un officier supérieur qui commandait un détachement oonsidérabte leur fit dire qu'ils étaient libres de retournera Yarsovte. L'espoir de trouver un guide, et d'accomplir leur projet dans ta nuit suivante , les consola de toutes les vicissitudes passées. Us montèrent à cheval, et partirent au galop : un corps de hussards russes les escorta de loin. Arrivés sur les bords de ta Vistute, ils aperçurent te château du prince Cxartorysky, chef des hultans ennemis. A cette vue , Midiœlis prévit de nouveaux malheurs; il recommanda ta prudence à son compagnon , et pour n'exciter aucune méfiance ils se firent aussitôt traverser sur l'autre rive. Ils abordent : plusieurs domestiques viennent à leur rencontre, et te capitaine des gardes les invite poliment à diner de ta part du prince, qui vient d'être instruit de leur arrivée. Conduite dans de magnifiques appartemens, on les déliarrasse de leurs épées. De tous côtés des troupes desoktata sont sous les armes pour leur taire honneur; les domestiques du prince les environnent, les suivent, les précèdent, en leur montrant les curiosités du château. Etourdis par l'empressement général , ils arrivent enfin près de la salte du trésor. M. de Saint-Pierre y entre te premier; c'était une énorme voûte dont ta profondeur se perdait dans les tehèbres. Sa fenêtre grillée , sa porte de fer ne leur donnaient pas l'air d'un appartement habitable. Ce devait être cependant celui de l'imprudent transfuge. Tout à coup les portes roulent sur leurs gonds, et il ne voit plus auprès de. lui qu'une sentinelle immobile , ta baïonnette au bout du fusil et le sabre au côté. Deux antres sentinelles sont placées à l'instant près d'une espèce de guichet , cl tout rentre dans le silence.
Le voilà donc, comme les paladins de l'Arioste, tombé dans un piège , et se consolant comme eux parce qu'il n'avait pas éte vaincu. Le soir, ou lui fit subir un interrogatoire ; mais ta crainte de compromettre son compagnon le décida à ne rien déclarer. Malheitreusement Michœlis n'eut pas autant de fermete; et ses aveux étant d'accord avec les dépositions du commissaire qui les avait trahis, on déclara à M. de Saint-Pierre qu'il altait être livré aux Russes s'il pen»istait dans ses dénégations. La Sibérie s'offrit alors à son imagination avec toutes ses horreurs, et cependant elle l'effrayait moins que la douleur devoir ses projeta les plus chers renversés. La honte au lieu de la gloire , voilà ce qui l'attendait. Que dirait ta princesse Marie? Comment s'offrirait-il à ses regards? Quel jugement porterait de son malheur celle qui avait mis en lui de si grandes espérances? Ainsi, il n'avait renoncé à la France, il n'avait tout quitté en Russie, que pour venir se perdre au fond de ta Pologne, et se
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perdre presque sous les yeux d*une femme dont sooame ne pouvait plus se détacher. ?ïeuf jours s'écoulèrent dans ces dures anxiétés. Le soir du neuvième jour les portes de sa prison s'ouvrirent , et un officier du prince vint lui annoncer que plusieurs personnes considérables s'étaient vivement intéressées à son sort. 11 lui nomma l'ambassadeur de Vienne et le résident de France, la princesse Strasnick, la grande-charoliellane de Lithua-
nie, et la princesse Marie M 11 attendait ce dernier
nom sans oser l'espérer ; mais aussi C4>mbien sa joie fut vive et pure lorsqu'il l'entendit prononcer ! la nouvelle même de sa liberté ne put rien ajouter à son bonheur. Cependant celte liberté ne lui était pas accordée sans condition. Il devait prendre l'engagement solennel de ne pas porter les armes pendant l'interrègne , et toute son adresse pour éviter ce coup fut inutile. Il ftillut promettre , mais il ne promit qu'en demandant la grâce de Michœlis, et tous deux sortirent de prison le 15 juillet
Ici commence une nouvelle période dans la vie de M. de Saint-Pierre. Nous avons tu les beaux jours de sa jeunesse préservés de l'amour par l'ambition ; mais enfin il eonnait l'amour, et cette funeste passion lui fait oublier tout le reste. Les détails dans lesquels nous allons entrer ne sont pas sans intérêt , et cependant nous avons hésité à les donner au public. La vie de M. de Saint- Pierre n'étant ni une confession ni un niman, nous pouvions nous croire libre de garder le silence sur ses faiblesses ; mais alors combien de passages de ses Études seraient restés inexplicables, ceux surtout où l'auteur avoue que sa jeunesse fut agitée par deux passions terribles, l'ambition et l'amour! D'ailleurs, lors même que les conseils de plusieurs personnes éclairées n'auraient pas contribué à lever nos scrupules, un autre motif nous eût décidé : c'est qu'il était impossible de ne pas reconnaître, dans les notes où M. de Saint-Pierre avait esquissé les événemens de cette époque de sa vie , quelques-unes des inspirations de son plus touchant ouvrage ; et comment nous serions^ous refusé à rappeler les souvenirs d'une passion sans laquelle il n'eût peutêtre jamais peint les amours de Paul et Virginie!
Dès qu'il fut libre, il vola chez la princesse Marie. Elle parut heureuse de le revoir , loua son courage , plaignit ses dangers , et voulut en entendre le récit de i^a bouche. En écoutant M. de Saint-Pierre, ses yeux se remplirent de larmes, et lorsqu'il eut achevé, elle lui dit : « La fortune a trahi votre espoir , mais il ne faut pas s'en plaindre ; je l'ai toujours vue traiter ainsi ceux qu'elle voulait combler de faveurs. » Ces paroles se gravèrent profondément dans la mémoire de M. de Saint-Pierre , et , sans chercher à les expliquer , elles le remplissaient d'espérance. Cependant son aventure faisait alors le sujet de toutes les conversations ; chacun voulait voir ce Français qui s'était si généreusement «lévoué à la cause de la liberté, et qui, dans le malheur, avait montré tant de noblesse et de courage. Jeté tout il coup dans un tourbillon de jeunes princesses , au milieu des fêtes les plus brillantes , il semblait n'avoir renoncé aux illusions de la gloire que pour s'abandonner à celles du plaisir. Mm dans ce œi'cle d'euchantemeut
il ne cherchait , il ne voyait que la princesse. Celle-d paraissait accueillir ses vœux, son admiration; elle les appelait même avec une coquetterie qui ne pouvait échapper qu'à lui seul. Souvent , lorsque sa beauté excitait un doux murmure, elle se retirait à Técart, et laissait voir à celui qui l'observait sans cesse plus de penchant à l'entretenir qu'à jouir des hommages de ses rivaux. Vive, légère , piquante avec tout le monde^ elle se montrait avec lui sensible et réfléchie , et semblait partager ses goûts, deviner ses pensées , et s'abandonner aux agitations involontaires d'un sentiment secret. Mais, soit caprice, soit pour essayer son pouvoir , elle savait alternativement flatter ses espérances, ou le remplir d'incertitude. Ces inégalités le faisaient passer vingt fois dans un jour de l'excès de la joie à l'excès de la tristesse. Tantôt il lui semblait qu'environnée do tous les plaisirs , elle ne voyait , elle n'entendait que lui ; tantôt il ne surprenait que des regards distraits , indifférens ; et s'il devenait l'objet d'une attention passagère, c'était comme un souvenir qu'il arrachait à la politesse. Alors, dans son dépit, il s'indignait de son sort, maudissait la Pologne , jurait de partir , et cependant il no partait pas.
Souvent, lorsqu'il venait à songer que ses plus belles années s'écoulaient inutilement pour la gloire et pour la fortune , il s'armait d'nn nouveau courage , et volait chez la princesse pour prendre congé d'elle; mais un geste, un regard, avaient le pouvoir de le retenir. Un jour elle l'invita, avec un petit nombre d'amis, à venir dîner dans un château qu'eUe possédait à i^eu de dbtance de Varsovie. Cette invitation inattendue le jeta dans un trouble inexprimable, et fit encore évanouir toutes ses résolutions.
Les voitures préparées, chacun, suivant l'usage de la Pologne , flt apporter son lit , et l'on se mit gafment en route, malgré la chaleur qui était étouffonte, et quelques nuées pluvieuses qui commençaient à se rassembler. Le château de la princesse était situé au milien d'une forêt de chênes et de sapins aussi anciens que le monde. Ces lieux agrestes et sauvages ne devaient rien à l'art ; cependant au pied de ces vieux arbres s'élevaient des chèvre-feuilles dont les tiges , courant sur les bords de la forêt, retombaient de l'exlrcmité des branches en rideaux chargés de fleurs. Des sentiers ém^illés de fraises et de violettes se perdaient dans ces retraites profondes, où plusieurs ruisseaux entretenaient la fraîcheur; on n'y entendait d'autre bruit que le vol inquiet des rossignols et les gémissemens de la coloml)e. I^ terre y exhalait alors cette odeur vivifiante qui annonce et qui suit les pluies légères du printemps. La volupté pc^nétrait, agitait tous les êtres , et , dans le calme des airs, dans le murmure des eaux , dans la mollesse de ces bruits suivis d'un long silence , on sentait raccal)Iement général de la nature , lorsqu'elle languit dans l'attente d'un orage.
A peine descendu de voiture, M. de Saint-Pierre s'était enfoncé dans la forêt. Là, s'abandonnant aux rêveries ineffables d'un premier amour, cédant à l'impression des eaux, des bois et de la solitude , il entrevoyait une félicité dont il semble qu'aucun mortel ne puisse
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
«looiKT une idée. Ce n'clait pas celte joie ?iolente qu*oii reçoit sur la terre, et qui ne s'exprime que par des transports; c'était comme un abondon céleste de Pâme, ooimue un ravissement continuel , semblable à celui qne Féuelon donne à la vertu dans les champs Élyséens : seulement il y avait dans toutes ses émotions une teinte de tristesse d'une douceur inexprimable. La mort ellemême se présentait à lui sous Timage du bonheur : il y a peu de temps encore qu'il ne Teùt pas redoutée , mais glorieuse, mais applaudie; maintenant il y trouve des charmes , il y songe avec délices , il la désire , mais ignorée , mais pleurée ! et ces lanues , il ne les demande pas au monde; il ne veut émouvoir qu'un seul conir : elle et lui, voilà l'univers.
Depuis deux hetu^ il était enseveli dans ces idées mélano^ues, lorsqu'au détour d'un petit sentier il aperçut la princesse, qui suivait lentement les bords d'un ruisseau; elle c^Uritseule.et comme ravieà l'aspect de ces lieaux lieux. Jje premier mouvement de M. de Sainl-Pierre fut de s'éioigner ; mais bientôt, faisant un effort pour vaincre sa timidilé, il revient sur ses pas , il croit avoir mille choses à dire, et il reste interdit et muet. La princesse semblait partager son embarras ; mais , remarquant les nuages qui s'amoncelaient, elle témoigna quelque crainte de l'orage, s'appuya sur le bras de M. de Saint-Pierre , et ils reprirent ensemble la route du château. Ils marchaient en silence , lorsque l'orage éclata avec une telle furie, qu'ils eurent il peine le temps de se réfugier dans un pavillon que protégeait un masûf de verdnre. Bientôt la pluie tom^ par torrens, les roulemens éloignés du tonnerre se rapprochaient d'une manière effrayante. La princesse, craintive, éperdue, se pressait contre son amant ; il distinguait les battemens de son cœur, il souti'uait sa tête charmante. Ln frémissement délicieux courait dans toutes ses \eines; il lui se:iiblait que la vie allait l'abandonner : mais que devint-il, lorsqu'il crut sentir une main qui pressait la sienne, des soupirs qui se mêlaient aux siens , une voix pleine d'émotion qui répondait à ses voeux 1 Dans son transport il se jette aux pieds de cellequ'il aime, il la supplie, il l'adore ! Presque évanouie entre ses bras, elle était sans défense, ans force , sans volonté ; elle s'abandonnait comme Julie, et il fut dans le délire comme Saint-Preux.
L'orage avait cessé , et les deux amans suivaient un aentier de gazon tracé sur la lisière de la forêt. Le del était pur , l'air frais et parfumé ; quelques nuages chassés avec violence \en l'hoiizon annonçaient le retour du cafane, et les petits oiseaux , cadiés sous la feuiUéc, reoonunençaient leurs ramages. Il n'est point dans la nature de taMe&u plus aimable que celui de la campagne après une pluie de printemps : c'est comme une seconde naissance de la verdure et des fleurs ; les impressions les plus douces s'échappent de tous les objets pour arriver à notre ame. Mais combien ces scènes sont plus ravissantes encore, pour deux amans qui viennent de laisser échapper le premier aveu de leur tendresKe! Que de tnuible dans leurs discours! que d'éiDOtioDs inénarrables dans ces cœurs Umi pénétrés de cette vie du ciel qui, sur la terre, reçut le niHii d^amour!
Plus d'un an s'écoula dans l'oubli du monde entier. Ils se voyaient à chaque heure du jour, et chaque jour ils trouvaient quelques nouveaux sujets de s'aimer. Un matin M. de Saint-Pierre vit une pauvre esclave qui, maltraitée par son maître, venait se réfugier auprès de la princesse. Dans ce cas, en Pologne, il est d'usage entre les grands de se renvoyer l'esclave, renvoi qui trop souvent est suivi de sévères punitions. Mais la princesse, touchée des larmes d'une infortunée qui s'était confiée à sa miséricorde , ordonna qu'on en eût le plus grand soin , disant qu'il valait mieux se brouiller avec un homme puissant que de manquer à un malheureux. Elle voulut faire mieux encore ; car , après avoir sollicité la gréce de cette esclave , elle la reconduisit ellemême dans la maison du maître qui venait de pardonner. Un autre jour M. de Saint-Pierre la découvrit au fond de son palais , prodiguant les pfns tendres soins à une vieille femme inHone qui la bénissait. Comme il admirait tant de bonté , la princesse lui dit avec émotion : « Il ne faut pas me louer de remplir un devoir; cette bonne femme m'a élevée; elle m*a consacré tous les momens de sa vie , il est bien naturel que je lui donne quelques momens de la mienne. » Ces actions, ces paroles le pénétraient d'une nouvelle ivresse : le charme attaché à la vertu est une des plus dangereuses séductions de l'amour.
Ainsi, M. de Saint-Pierre était comme un homme plongé dans les erreurs d'un songe ; la princesse ellemême négligeait jusqu'au soin de sa réputation : ils ne pouvaient ni se voir, ni s'entendre, ni se quitter, sans se sentir tnmblés jusqu'au fond du cœur; et tous deux irritaient, par leurs imprudences, une famille orgueilleuse et puissante. Cependant l'inégalité des rangs, celle de la fortune, 'ne promettaient rien de durable à ce fol amour, dont la violence même brisait les lieas.
Les bruits sourds de la médisance avaient déjà plusieurs fois troublé leur bonheur, lorsqu'un soir M. de Saint-Pierre trouva la princesse baignée dans ses larmes. « C'en est fait, lui dit-elle, il faut nous séparer; ma mère me rappelle auprès d'elle , ma famille entière se soulève contre moi ; hélas 1 nos beaux jours sont passés ! » Puis voyant l'agitation de M. de Saint-Pierre , elle ajouta avec l'accent de la tendresse : « Mon ami , vous aiderez mon courage, vous soutiendrez ma faibtesse ; ah ! je n'aurai point en vain compté sur votre vertu; si vous m'abandonniez, où trouverais- je des forces pour ne pas mourir? » Ces paroles toudiantes adoucirent un moment les reproches de M. de Saint- Pierre ; mais bientôt cédant à sa douleur : « Vous parlez de vertu , s*écria-t-il ; est-ce donc un acte de vertu que d'abandonner ce qu'on aime? Où sont ces champs où nous devions vivre ? cette chaumière que vous vouliez partager avec moi? Tant de projets de bonheur seraient-ils eflai'és? le jour d'hier est-il donc oublié? Quoi I une séparation éternelle suivrait de tels momens ! >ion , chère Marie ; fuyo s ces lieux , allons chercher une autre terre pour caolier une félicité qu'on nous envie ! » En prononçant ces mots il fondait en larmes : il la pressait dans ses bras, comme si on eût tenté de la lui
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ravir; il jurait de la déTendre; et, le cœur plein d'amertame, il aurait voulu s'anéantir arec elle. Mais lorsque, devenu plus calme, il put entendre quelques paroles de raison ; lorsqu'il eut jeté les yeux sur ces lignes sévères et touchantes où une mère , sur les bords du tombeau , suppliait sa fille d^épargner ses vieux jours , de ne point hâter la mort de celle qui l'afait portée dans ses flancs, mort , hélas ! trop prochaine, et dont rien ne pourrait adoucir les douleurs , alors il crut entendre cette voix des mourons à laquelle aucun être humain ne résista jamais , et il tomba dans l'accablement. L'n morne silence fit place à ses plaintes. Absortié dans cette seule pensée que toute la douleur doit retomber sur lui , il se saôrifie à celle qu'il aime, et le départ de la princesse est résolu.
Il avait rassemblé toutes ses forces, et se croyait maître de lui ; mais lorsqu'il ne la vit plus, ses résolutions Taliandonnèrent. Il lui semblait que son cœur alliit se briser; sa tête était douloureuse, et comme si elle eût été pressée par une main de fer. Il marchait des journées et des nuits entières, et la fatigue de ses courses pouvait seul, engourdir un moment ses souffrances. Il cherchait les lieux qu'elle avait aimés , ceux où il s'était vu près d'elle , et il ne pouvait en supporter l'aspect; enfin, partout il portait avec lui un d^r de mourir, dont la violence , toujours croissante, lui inspirait un juste effroi. Amsi s'écoulait sa vie, lorsqu'il reçut une lettre de la princesse, qui le suppliait de s'éloigner quelque temps de Varsovie. Résolu d'obéir , il suivit les conseils du oomte de M.., qui l'engageait à prendre du service en Allemagne, et qui lui remit des lettres pour le ministre , et pour une de ses parentes, première dame dlionnearde l'impératrice.
11 partit; mais à peine sur la route, il songeait au moyen de hâter son retour. Vingt ftiis il fut sur le point de revenir sur ses pas , et , sans la crainte de déplaire à la princesse, il eût cédé à ce desh*. Arrivé à Vienne, son premier soin fht de ae présenter chei la parente du comte de M.... On lui dit de demander une audience , Il la demanda ; et cinq jours après , lorsqu'il commençait à n*y plus penser, elle lui Ait accordée. L'imagination pleine des jeunes princesses polonaises , et de leur cour galante et voluptueuse , il courut à l'heore indiquée chex sa nouvelle protectrice. Six valets de pied d'une phytionomie grave , et en habits chamarrés, le reçurent à la porte du vestibule. Introduit dans une salle gothique, six antres valets, vêtus de noir, marchèrent aussitôt devant lui. Au milieu de ce cortège silencieux , il traversa plusieurs appartemens ornés d'éeussons , et une galerie où Ton avait disposé une longue suite de portraits de famille en grands costumes. A mesure qu'il approchait, i| croyait voir ces antiques personnages sortir de la toile et s'avancer vers lui , comme des témoins de là gloire passée et de l'orgueil présent. Notre voyageur se trouva enfin dans une espèce d'amphithéâtre où tous les domestiques attendaient, rangés sur deux lignes. Il fallut encore passer au milieu de ces visages d'apparat. Arrivé i la porte du sanctuaire , une voix de Stentor annonça M. de Saint-Pierre ; les deux battans s'ouvrirent , et au milien d'une riche draperie de velours cramoisi, relevée
de crépines d'or , il découvrit , sur une espèce de troue, une dame immobile placée comme dans une niche, et si chargée de dorures et de pierreries , qu'il s'imagina d'abord que c'était une madone. Le recueillement général , la majesté du lieu, entretinrent un moment cette erreur. Il se creusait en vain la cervelle pour comprendre le but de tant de bizarres cérémonies, lorsqu'un honmie en habit noir , qui paraissait un ecclésiastique , vint le prendre par la main , et le conduisit au pied du trône , où il s'inclina respectueusement. Cette nouvelle circonstance aurait augmenté les illusions de M. de Saint-Pierre , si en s'approcbant il n'avait vu peu à peu la prétendue madone se transformer en une petite vieille, guindée , ridée , fardée , et toute couverte d'une riche étoffe à fleurs. Elle fit un léger mouvement de tête, et M. de Saint-Pierre s'avançait déjà pour lui présenter la lettre du comte de M...., lorsque Thomme noir l'arrêta fh>idement, prit la lettre, et l'offrit lui-même à l'auguste baronne, qui la lut avec une extrême attention. Après cette lecture, elle jeta sur notre voyageur un regard dédaigneux , et lui dit en mauvais français et d'une voix traînante, qu'il était bien difficile d'obtenir du sei^ vice; que cependant cUe verrait à faire quelque chose pour lui , à la recommandation de son noble cousin. Puis elle ajouta, en essayant de sourire, qu'eUe ne doutait pas que le protégé du comte de M....' ne fût bon gentîlhonune ; qu'eUe se souvenait d'avoir vu h VersaiUes une marquise de Saint-Pierre , et que cette 'marquise était sans doute sa tante ou sa mère. Notre voyageur, quoique un peu étourdi d'une question qui blessait toujours sa vanité , répondit avec une noble fimnchise que sll avait eu l'honneur d'appartenir h la fhmille de la marquise de Saint-Pierre, il ne serait pas probablement venu demander du service en Autriche; qu'au reste, U n'abuserait point des gracieuses Intentions de madame la baronne; que le crédit d'une personne aussi auguste devait être uniquement réservé à cenx qui, pour réussir, ont toujours besoin d'une haute protection et du mérite de leurs afeux. L'ironie est une figure dont les Allemands entendent peu la finesse. La fière baronne écouta cette harangue avec un sang-froid imperturbable ; èUe n'y répondit que par un signe de tête qui semblait approuver l'humilité de l'orateur; puis reprenant son air grave, eUe rentra dans sa première inunobUité. M. de Sahit^Pierre vit bien que ce silence était un congé, et déjà U s'empressait de se retirer, lorsque l'homme noir qui l'avait introduit vint l'avertir que l'étiquette ne permettait de s'^oigner de madame la baronne qu'en marchante reculons. On peut juger de la surprise que dut causer cette morgue autrichienne à un jeune Français qui avait vécu familièrement avec les plus grands seigneurs des cours de Russie et de Pologne. Cette seule visite le dégoûta de l'Allemagne; et Use promit bien de ne pas prendre de service dans un pays on l'on ne jugeait des talens d'un homme que par ses titres de noblesse.
Après cette aventure il aurait quitté Vienne sur-lechamp , s'il n'y avait attendu des nouvelles de la princesse. Il se consumait dans cette espérance, lorsqu'enfin il reçut une de ses lettres, ou plutôt un journal de sa
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lie , beiire par heure, depuis leur séparatiou. EUe peignait ses doïileurt avec tant de ?érité , qu'à ciiaque page il croyait reconnaître ses propres pensées. Iji nuit entière se passa à relire cette lettre : après y avoir tu Texpresâon de ses souflrances, il y vit Teipression de ses désirs ; enfin il la relut si souvent, qu'il finit par se 0ei^ suader qu'elle n'était écrite que pour le rappeler à Varsovie. Plein de cette illusioq , il se hàle de rassembler ses eflets , et ne craint plus que de perdre un moment. Par un singulier hasard, trois voitures magnifiques, destinées au couronnement du roi Stanisla»-Auguste , devaient partir le jour même. Il s'adresse au conducteur, se Tait recommander par le général Poniatowski, et part comme en triomphe , ramené vers sa maîtresse dans les voitures du roi. Le voyage fut long et pénible , car la saison avait gâté les chemins ; et , pour éviter la Saxe, alors en guerre avec la Pologne, on fut obligé de traverser les nutntagnes de la Hongrie. A |)eine sur cette route isolée rencontraient-ils quelques villages dispersés çà et là sur les bords des précipices. Cependant chaque fois qu'ils s'arrêtaient dans une chaumière, ils en trouvaient les habitans livrés à la joie. Les hommes dansaient en frappant en cadence leurs talons de fer ; les femmes réunies à Textréoiité de la chambre les animaient par leurs chansons , tandis qu'assis au coin du feu , le plus âgé de la famille (et c'était souvent un vieillard à barbe blanche) éclairait cette scène avec des éclats de sapin, dont les flammes produisaient, au milieu des ombres, des effets de lumière dignes du pinceau de Kembrandt. Notre voyageur enviait le sort de ces pauvres paysans, qui voyaient dans leur chaumière tous les ol^ets de leurs affections, et dont les désirs ne s'étendaient pas au^elà.
A mesure qu'il approchait de Varsovie , il sentait diminuer sa confiance. Il relut avec plus de sang-fh>id les lettres de la princesse, et craignit de s'être trompé. Quand la passion forme des projets, elle s'aveugle sur leurs suites. Plus il avait eu d*espérance , plus il se sentait découragé. Enfin, lorsque la voiture s'arrêta devant son ancien logement, il était dans un état d'incertitude si pénible , qu'il fut plusieurs minutes avant de pouvoir descendre. Honteux de sa ftiiblesse, fl s'excitait i repreodre courage , mais ce fut pour retomber dans l'accablement au premier mot qu'il entendit prononcer à son hôte. On ne parlait alors dans la vUle que du retour de la princesse Marie M , et d'une fête magnifique qu'elle donnait le jour même aux ambassadeurs. Cette nouvelle semblait justifier tous les tristes pressentimens de notre voyageur : « Elle donne des fêtes, disait-il avec amertume; loin de moi, elle peut supporter l'idée d'un plaisir : c'en est fait, je ne suis plus aimé ! »
Cependant il se décide à lui écrire. Le domestique part ; il le suit de la pensée, compte ses pas, calcule la distance. A présent elle lit son biUet; eUe connaît soU retour ; elle répond ; on revient ; son sort est décidé. Il se tourmente, s'agite, regarde sa montre : cinq minutes sont à peine écoulées , et le domestique ne peut être à moitié chemin. L'ne heure se passe ainsi; enfin, cédant à son impatience , il s'habille à la hâte, et court vers le
palais de la princesse. Déjà la fftCe est commencée ; le bruit joyeux des instrumens parvient jusqu'à lui ; la lumière de mille bougies a remplacé la clarté du jour; il aperçoit les trophées d'amour, les guirlandes de fleurs , les lustres et les cristaux , omemens du salon ; longtemps il erre autour du palais. Jadis c'était pour lui seul que ces fêtes étaient données : maintenant elles ne servent qu'à le faire oublier ! Il se représente celle qu'il aime au milieu d'un cercle d'adorateurs; il croit même reconnaître son ombre qui se dessine sur une draperie légère : celte vue le jette dans une espèce de délire ; sa tête se perd ; il s'élance , traverse la cour, et se trouve tout à coup au milieu de cette brillante assemblée. Cependant l'aspect de la princesse, tranquille, indiflérenle, le rappelle à la raison ; il s'approche avec un battement de cœur inexprimable , et la parole expire sur ses lèvres. La princesse l'accueille en riant , badine sur un retour si précipité , lui jette un regard plein de colère , et , sans attendre sa réponse , le laisse accablé sous le poids de son] malheur. Aussitôt la foule l'environne ; chacun veut connaître la cause de son absence ; U est obligé de cacher son trouble , de répondre avec calme au moment où il éprouve tous les tourmens de l'amour et de la haine. Cependant son ame s'attache encore à une dernière espérance. Il songe à ce que la princesse doit à son rang , à sa famille, à sa réputation. Mais quoi ! ne songe-t-elle pas aussi à ce qu'elle doit à l'amour? A- ^eUe tout oublié, excepté la prudence? Hélas! après avoir connu le bonheur de sentir hors de lui une pensée qui n'était que pour lui , fiiudra-t-il qu'A se retrouve seul an milieu du monde?
Que cette fête lui parut longue ! quelle tristesse dans ses plaisUrs! il ne pouvait ni supporter la joie ni la concevoir. Enfin la foule commence à se retirer: il saisit un moment favorable, fait à la princesse un signe qu'eUe doit reconnaître , se glisse par une porte secrète , et se retrouve dans les lieux mille fois témoins de son bonheur. U touche chaque meuble, il leur parie, il se plaint à eux comme s'ils pouvaient l'entendre, et ô^ sa douleur s'est adoucie : les souvenirs du passé lui répondent du présent. < Elle était là, dit-il , et ces lieux qui me parient d'elle ont dû aussi lui parler de moi. » Mais fl entend le bruit léger des pas de celle qu'A aime ! un mouvement involontaire le précipite à ses genoux ; il lui dit ses craintes , ses esp^nces ; U en appeUe à son cœur : hélas '. il fiiUait la revoir on mourir, et maintenant fl mourra s'il faut h quitter encore ! En pronon- • çant ces mots , fl levait sur elle des yeux mooiUés de larmes : mais , la voyant froide et sévère , fl lui dit : c Je n'ai pu vivre loin de tous ; quelle joie remplissait donc votre ame loin de moi ? Ah ! que je voie un seul de ces regards qu'hier j'espérais encore '. Celui que vous aimies ne veut plus vivre ; fl a cessé d*être heureux ; mais qu'il sache au moins ce qui vous a fait changer! » La princesse ne put résister plus long-temps à son émotion : soit par pitié, soit par un reste de tendresse, elle fit quelques efforts poiu* calmer son anuint. Elle lui dit d'une voix tremblante : c Non , je n'ai pas cessé de vous aimer ! je souffrais de votre absence , mais votre retour me perd ; vos violences sont un outrage : il Cillait atten-
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dre; je songeait A notre aTenir, jo Taurais assuré ! Cette fétc qui vous a sur|)ris , je la donnais (Hjur détourner les soupçons , pour faire taire les ein ieux : niais votre présence a détruit mou ouvrage , elle ari*ète tous nivs projets ; et maintenant je ne sais plus que devenir. x> Ci>$ douces paroles arrivèrent au cœur de M. de Saiul- Pierre, et le firent passer du plus profond désespoir aui trans|M)rts d'une joie iinmtxiérée ; alors il s'accuse de tout : combien son retour était coupable ! que d'imprudence dans son apparition soudaine, d'ingratitude dans ses reproches , de cruaulé dans si^s emportemeiis l Ainsi il s'exagérait ses torts pour ne pas croire à ceux de sa maltresse; puis, cédant tout à coup à J'autn^s idées, il allait , venait, la pressait dans ses bras, et la repoussait aussitôt; car, malgré tous ses efTorts pour se tromper, il sentait toujours qu'il n'était plus aimé.
Cependant la douceur de la princesse lui rendit un peu de calme. Vers les trois heures du matin il sortit, se croyant heureux ; mais à peine eut-il fait queUpies pas dans la rue, qu'il retoml)a dans ses premières incertitudes. Les scènes qui venaient de se passer se retraçaient à sa méin()ii*e avec une vérité désespérante. Ati ! si elle avait aimé, sa tendresse se serait au moins laissé entrevoir I mais tout, jusqu'à ses caresses, avait été arraché à reflroi , peut-être à la pitié. Ingénieux à augnienler ses peines, il se disait qu'un nouvel amour le faisait oublier ; puis il se reproctiait ses 80U|)çons et s'accusait lui-même. La nuit entière se passa dans ces agita, tions : vers le matin il rentra chez lui, et, suceoml>anl à la fatigue, il goûta quelques heures de repos. A peine était-il éveillé , qu'un demestiqne vint lui remettre un billet : il reconnut la main de la piincesse, et il lut les lignes suivantes :
c Vos passions sont des fureurs que je ne pnis plus n supporter : revenez à la raison , et songez à votre état M et à vos devoirs.
» Je pars , je vais rejoindre ma mère daas le palatiuat » de X.... Je ne reviendrai ici que lorsque vous n*y se- » rez plan, et vous n'aurez de mes lettres que lorsque je » i)ouri*ai vous les adresser en France.
» Marie M.... »
11 serait impossible d'exprimer les transports dont il fut saisi à la lecture de ce billet. Comme un homme atteint de frénésie, il se précipite dans l'escalier, arrive au palais de la princesse. Mais partout ses itîgards sont frappés du désordre général : la cour est encombrée de caisses et de meubles, les appartemens sont déserts, la salle de fête est à moitié dégarnie ; quelques domestiques enlèvent les lustres et les draperies. Il s'avance , il veut les interroger sm* le départ de la princesse ; hélas l tant d'efforts l'avaient épuisé : quelques mots étouffés s'échappent à peine de sa bouche ; son sang se glace, et .11 toml)e sans connaissance sur le parquet. Les secours les plus prompts lui furent prodigués ; on le transporta chez lui , ou le délire d'une flèTrc ardente lui ôta pour quelques jours le sentiment de ses peines. Cependant, à mesure qu'il reprenait ses forces , il semblait reprendre toute sa fureur. Les résolutions les plus terribles ne l'efirayaient plus. Il voulait atteindre la perfide, l'arracher
des bras de sa mère , se poignarder à ses yeux. Pour h
revoir un seul instant tout lui paraissait légitime ; car rame, agitée par l'amour, se jette tantôt dans le crime, tantôt dans la vertu. Ainsi sa douleur enfantait chaque jour de nouveaux projets. Ln soir qu'il traversait une rue déserte, le tintement fuuèbre d'une cloche attira son attention. Aux rayons de la lune qui glissaient le long des flèches d'une église , il reconnut les murs d'un couvent. Aussitôt il pense que le cie veut qu'il s'arrête là. Cette résolution le flatte et le console ; son amante en gémira peut-être. « Aussi bien , disait-iJ , la route de la vie est si courte 1 où irai-ji* , et que fmis-je espérer de l'avenir ? Je n'ai rien dans le inonde ; je suis étranger dans ma patrie ; ici, du moins, je la verrai 1 elle viendra prier d:ins cette enceinte ; elle reconnaîtra celui qu'elle a aimé ; die le reconnaîtra sons les habits de la pénitence, mort pour elle, mort pour le monde, toutes ses passions consumées par une seule '. Heureux de lui parler du haut de cette tribune d'où l'on annonce de si tei^ ribles vérités, je ferai couler ses larmes ; elle reviendra à moi , je la consolerai , et nos âmes seront encore unies par la vertu ! » Ces pensées le soulageaient , en laltendrissant sur lui-même. Ainsi l'amour se jone de nos souffrances , et dans les plus grands sacriflces nous fait entrevoir des consolations !
Enfin un dernier projet l'emporta sur tous les autres. La guerre était déclarée entre la Pologne et la Saxe; il ne vit , dans cette division de deux puissances , qu'un moyeu de rentrer les armes à la main sur les terres de la Pologne. La pensée de se présenter devant une infidèle comme un maître et comme un vainqueur lui parut si heureuse, qu'il serait parti à l'instant même , si l'argent ne lui eût manqué. Dans cette extrémité , il s'adressa à M. Hennin, qui venait d'être appelé à Vienne, et qui voulut bien lui prêter douze cents francs et le recommander au comte de Bellegarde , alors gouvci*nenr de Dresde. C'est avec cette somme qu'il partit de Varsovie le 29 mars 1765, après deux ans de séjour en Pologne , où il était venu chercher la fortune , et où il n'avait trouvé que des pUiisirs et des regrets. Les plus belles années de sa vie venaient de s'éconlcr inutilement pour la gloire , pour sa patrie et pour lui-même. Il se reprochait le passé, mais il n'osait rien espérer de l'avenir. Encore tout ému de ses dernières douleurs , il aimait son trouble et son agitation ; un état tranquille lui eût semblé le plus grand des maux, et son ame se livrait aux illusions d'un bonheur qui ne pouvait plus renaître, et que cependant il espérait encore.
Pour se rendre à Dresde, il traversa la Silésie et pas^a par Breslau. Tout sur sa route attestait les malheurs de la guerre , et le révoltait contre sa propre folie , qui le poussait à chercher un peu de vaine gloire au prix de tant d'injustices. Pas une ville qui ne fût crilUée de 1k)ulets , pas un champ qui n'eût servi de camp aux Russes ou aux Prussiens , pas un château qui ne fût dévasté et ruiné. I^es Cosaques surtout avaient laissé des traces hideuses de leur passage. On avait vu ces barbares arracher les morts de leurs tombeaux , les placer à table dans d'horribles postures , et goûter, au milieu de ces cadavres , des joies semblables aux supplices des damnés.
DE BERNARDIN DE SAINÏ-PIERRE
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Cet tableaux de destroction affligèrent ses regards lODg-lemps qu'il ftit cur les terres de Pologne ; nMDt eu entrant sur les terres de la Saxe, la scène changea. Le pays, coupé de collines et de riTières, offirait de toutes parts des perspectives ravissantes. C'étaient les beautés pittoresques de la Suisse , la culture de l'Anglelerre et Tindostne française. Des fibriques de toiles, de draps , de porcelaines , s'élevaient an milieu des plus rians paysages , dans des positions si agréables qu'elles semlilaient y être placées pour le seul plaisir des yeux. Un peuple gai , vif, bospitalier, acbevait de donner la vie à ces tableaux ; et si rien n'avait semblé plus triste à notre voyageur qu'une misère générale , rien ne lui parut plus touchant que Taspect d'un peuple beureux.
Il arriva à Dresde le iS ^vril 1765. Cette ville, trèsjolie et très-eonunerçante , est en partie formée de petits palais bien alignés, dont les façades sont ornées en ddiors de peintures et de colonnades. Le roi de Prusse Tarait liombardée quelques années auparavant , et elle était encore couverte de ruines lorsque M. de Sainl- Pierre.y arriva. «Seulement, dit-il, on avait relevé » le long de quelques rues les pierres qui les encom- >» braleot ; ce qui formait de cbaque côté de longs parapets de pierres noircies. 11 y avait des moitiés de palais encore debout , fendus depuis le toit jusqu'aux caves. On y distinguait des bouts d'escaliers , des plafionds peints, de petits cabinets tapissés de papiers de la Chine, des fragmens de glaces, de miroirs, des iiiTip<"^*ir de marbre, des dorures enfumées. 11 n'éfrit resté à d'autres que les masûlli des cheminées, qoi Vélevaicnt au milieu des décombres comme de lODgaes pyramides noires et blanches. Plus du tiers de la rille était' réduit dans ce déplorable état. On y foyait aller et venir tristement les babitans , qui étaient auparavant si gais , qu'on les appelait les Français de 1* Allemagne. Ces ruines^ qui présentaient une mollitude d^acddens très-singuliers par leurs formes, leors couleurs et leurs groupes, jetaient dans une Doîre mélancolie ; car on ne voyait là que des traces de la colère dTun roi, qui n'était pas tombée sur les gros remparts d'une vifle de guerre, mais sur les demenres agréables d'un peuple industrieux. J'ai vu même , continue M. de Saint-Pierre , plus d'on Prussien en être touché. Je ne sentis point du tout, quoique étranger, ce retour de sécurité qui s'élève en nous à la vue d'un danger dont on est à couvert ; mais , au contraire , une voix afOigeante se fit entendre dans RM>n cœur, qui me disait : Si c'était là ta » patrie 1 »
M. le comte de Bellcgarde accueillit notre voyageur avec empressement ; il lui promit du service, et finit par s'attacher à lui par les liens de la plus tendre amitié. Non-seulement il cherchait à le distraire de sa pn>- Ibude mélancolie, en l'introduisant dans les sociétés les plus brillantes , mais il voulut encore un jour le consoler par le récit de ses propres infortunes. Cadet d'une illustre fiimille piémontaise, il avait erré dans le monde, et cherché les grandes aventures. Un accident qui devait causer sa perte fut la première cause de sa fortune. Il était alors écoyer de la reine de Pologi.e , épouse
d'Auguste III. Un jour qu'il accompagnait cette princesse à la promenade, eUe s'aperçut, en montant en carrosse, qu'elle venait de perdre une aigrette de diamans d'un grand prix. On fit aussitôt des recherches. Le jeune écuyer s'empressa beaucoup ; toute la cour fut sur pied, mais on ne trouva rien. Un an après, à la même époque, M. de Bellegarde, appelé pour remplir le même devoir, demande à son valet de chambre un habit de saison ; mais quelle est sa surprise, lorsqu'en mettant la main dans la poche de cet habit, il y trouve l'aigrette , objet de tant de recherches inutiles ! Il était probable qu'elle y avait glissé au moment où il donnait la main à la princesse. La singularité de cette aventure le mit en crédit à la cour : la reine eut tant de joie de retrouver ses diamans, qu'elle combla le comte de fiiveurs. Mais il disait, avec un sentiment d'effroi que la réflexion renouvelait toujours : « Que serais- je devenu , si le hasard eût fait découvrir ces pierreries dans ma poche, ou si , en tirant mon mouchoir, elles fussent tombées au milieu de la foule des courtisans? J'étais pauvre, étranger, nouvellement arrivé en Pologne; par une espèce de fatalité , j'avais perdu la veille une assez forte somme au jeu : en fallait-il davantage pour faire naître des soupçons et pour me déshonorer à jamais? Ne désespérons pas de la fortune , continua-t-il en pressant la main de M. de Saint-Pierre ; ce que nous regardons comme un mal est souvent un bien qu'elle nous envoie. »
Ces consolations, loin d'adoucir les blessures de notre héros, ne faisaient que les irriter. A mesure qu'il avançait dans la vie , il lui semblait que sa perspective devenait plus sombre; et, toujours plein d'un nouveau trouble, il ne trouvait de soulagement que dans la tristesse de ses pensées. Cbaque soir il se rendait sur les rives de l'£lbe,dans les jardins du comte de BrnhI. Là, tout parlait à sa douleur, parce que tout portait l'empreinte de la'destmctioni. Ces jardins magnifiques, où le favori d'Auguste III avait rassemblé avec une profusion royale les plus rares végétaux des deux mondes et les plus riches mooumens des arts, n'étaient plus qu'un amas de ruines. De tous côtés on voyait la trace des boulets et des bombes, des statues mulilées, dps colonnes renversées, des pavillons à moitié dévorés des flammes. Par un contraste frappant, au milieu de ces débris, qui attestaient la rage des hommes, s'élevaient de toutes parts des berceaux de fleurs, des arbres couverts de feuillages, qui attestaient la bonté de la nature. Heureuse prévoyance du ciel , qui a placé hors de notre atteinte les biens nécessaires à notre vie ! Vous coupez l'arbre ; il renaîtra. Vous arrachez les moissons ; chaque printemps en apportera de nouvelles. Le genre humain ne peut fluir par sa volonté; il faut qu'il vive, malgré son ardeur à détruire , malgré le fer, le feu, le poison, la haine et les folles amours I
Les ravons du soleil couchant donnaient un nouvel éclat aux paysages. Souvent on voyait cet astre descendre avec majesté dans un ciel d'azur. L'horizon s'enflammait à son approche , et il paraissait comme suspendu sur les vagues agitées d'un océan de feu. Cependant le ciel passait par toutes les gradations , depuis les couleurs les plus vives de pourpre , d'or, d'argent, jusqu'au
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ESSAI SUR LA VIE
gri« le plus sombre ; et ce brUlant spectsde de la lumière s'eRiBçflU peu à peu ooaune les iUusioiis de la vie.
Ces tal^ux divers avaient un charme secret pour M. de Saint-Pierre; peut-être Marie, les yeux tournés fers le dwA , le contemplait a?ec lui ; dans un si (^rand éloignement , leurs rpgards pouvaient encore se reposer sur le même objet , en recevoir les mêmes impressions ; ils n'étaient donc pas entièrement séparés : sans doute elle songeait à lui comme il songeait k elle. Ainsi la solitude nourrissait ses espérances , et tout dans la nature ; le rappelait au bonheur d'être aimé.
Ses promenades solitaires avaient été remarquées. Chaque soir il rencontrait une jeune beauté qui paraissait , co&imelui , rêver, et fuir les humains. Seulement il y avait toujours quelque chose de mystérieux dans soi^ apparition , de pittoresque dans sa parure , qui aurait pu faire croire que , semblable A la Galatée de Virgile , elle se cachait pour être vue. Tantôt voilant sa taille légère d'un long tissu blanc , elle se glissait parmi les mines comme une ombre fugitive ; tantôt vêtue d'une robe de deuil , aux douces clartés de la lune , on la voyait , immobile et rêveuse , appuyée sur les débris d'une colonne; d'autres fois étalant une parure <9)louiasante , couverte de pourpre et d'or, elle apparaissait la tête couronnée de diamans : on eût dit une de ces inteOigences supérieures qui , aux temps de la fiSerie , daignaient consoler les pauvres mortels. M. de Saint-Pierre cmt bientôt s'apercevoir qull était l'ol^et de son attention ; il la suivait involonlairement des yeux , mais il ne cherchait point è hn parier, et restait dans rindifBârence. Un soir, comme il se reposait sur un banc de gason , un petit page galamment vêtu vint s'asseoir A ses côtés , et , le regardant d'un air malin : <c H font , hii dit-il , que vous ne soyex pas Français, car ma maîtresse est la plus jolie femme de Dresde ; vous la voyei chaque jour, et vous ne le lui avei point encore dit. Voici cependant un MUet qu'elle m'a chargé de vous remettre. » En pariant ainsi , 0 lui présenta un papier sor lequel une mahi légère avait tracé ces mots :
c Laisses les graves mëditalioos ; le matin de la vie » est fait pour aimer. Je veux vous couronner de roses, » et vous rappder au plaisir. Belle et volage comme M Ninon , je connais des secrets pour toutes les peines. M UAtex-vous l le temps fuit , et l'amour passe comme » un oiseau ! »
Etourdi d'une si singulière aventure , M. de Saint- Pierre reste muet ; le fripon de page rit de son embarras , lui tend la main et l'entraîne. Us arrivent à la porte du jardin ; mi équipage les reçoit , traverse la ville au galop, et ne s'arrête qu'A la porte d'un palais orné d'une double colonnade. Pendant celte course rapide , le petit page ne cessait de badiner M. de Saint-Pierre sur sa tristesse et son amour pour la solitude. U lui vantait le bonheur d'être enlevé par une jolie femme ; et , fiaisant aHuflon an grand Amadis sur la Roche-Pauvre , il lui donnait le nom de BeaiihTénébreux. Quant A M. de Saint-Pierre , fl dierchait A déguiser son embarras sous une feinte hardiesse ; mais il s'étonnait de s'éhne laissé entraîner si loin ; et sans un peu de honte , et de curiosité peut-être , il eât pris la ftiite A l'instant.
Arrivé aux portes du pahds , il descendit som an péri- 8t)le de marbre blanc. Le page le tenait toujours par la main , et le guidait d'un air mystérieux A traven une suite d'appartemens magnifiques ; mais tout A coup il disparaît , une porte s'ouvre , et dans le fond d'an boudoir où l'art avait prodigué ses merveilles , A traven un nuage de parfums qui brûlaient dans des cassoleCtes d'or, il voit la belle inconnue penchée sur des corbeittes de fleurs , dont die semblait assortir les nuances. Ses longs cheveux blonds flottaient A l'aventure ; ses yeux étaient de la couleur du ciel , et son sourire était plein de volupté. Dè^qu'eUe aperçut M. de SaintrPierre , elle vola au-devant de lui ; et posant sur sa tête , d'un air enchanteur, la couronne qu'elle venait d'achever : « Je tieos ma promesse, lui dit-elle, je couronne ce front de roses, pour en écarter le soud. » Puis die ajouta , en holssaot les yeux avec un léger embarras qui ressemblait A la podeur, qu'elle n'avait pu le voir sans être touchée de w tristesse , et sans désirer d'en connaître^ la caiiie. Alors commença entre eux un entretien charmant , que M. de- Saint-Pierre ne put jamais oublier. L'étrangère joignait A la vivadté française cet abandon qui ressemble au sentiment. Sa philosophie était cdle de l'amour volage. EUe voulait passer dans la vie comme l'oisean qoi dianle, comme la fleur qui s'épanouit. « Les maux sont notre ouvrage, disait-eôe, mais les plaisirs viennent des dieux t fl finit se hAter de les recevoir A mesure qu'ib s'échappent de leurs mains. La grande maxime pour être hearêvi , c^est de n'appuyer sur rien , de glisser au milieu des objets sans jamais s'y arrêter. Ceux qui mettent de l'importance aux événemens de la vie sont toujours malhenreui. L'expérience nous dit : Effleure et n'approlbBdis pas, car tu es créé pour jouir, et non pour comprendre. » Puis elle ajoutait avec un aimaUe sourire : c Oa assure que ma beauté passera , je veux le croire ; oMiis je suis tidle at^rd'hui, je le serai demain, et je eoo* nais trop la rapidité de la vie pour m'inquiéter d'an plus kmg avenir. » En prononçant ces mots, eUe eolâfait M. de Saint-Pierre de ses bras amoureux , excitait set transports et ravissait son ame. La couronne qu'efle avait posée sur son front , semblable A celle qu'Ogier-le- Danois reçnt de la fée Moçgane , semblait avoir le don de fliire oublier < tout deuil , mélancolie et tristesae ; et » tantqu'dle fkit sur sa tête, n'eut pensement queleonque » de sa dame, ni de pays, ni de parens; car tout fîit mis • lors en oubli pour mener joyeuse vie '. »
Au mflieu de ces doux entretiens, le page vint annoncer que le souper était servi ; alors les deux amans passèrent dans une pièce tendue de satin bleu drapé de gaM d'argent. Une troupe de jeunes flUes légèrement vêtues couvraient bi table des mets les phis exquis ; les arbrisseaux et les fleurs les plus rares s'élevaient en ampiothéétre dans le fond de l'i salle, oCi ils formaient un coup d'oeil ravissant. Un globe de lumière, A moitié codié derrière le feuillage, répandait sur cette scène des reflets semblables A ceux de la lune, lorsqu'dle briUe au sommet d'un bois solitaire. Les sons de plusieurs harpes se
* Roman d'Ogier le Danois, imprimé en lettres gothiques . sans date.
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
DHoienl entendre dans le tointaio, mab a?ec une mélodie ti douée que le iflenee en était à peine inlerrompa : c'était oonme le muruore oonftia dei omlires henreiiMs ■nr la bonb dei Champs-Élyséei. Enfin il y a?8it dans ce yectaele un air de Merie et d'enchantement auquel Boi mofiil n'eût résisté. M. de Saint-Pierre n'y r^ista pas. Lee vins etqnis, les parfànis, la musique, l'aspect de ces jeones iwantés à la taille svelte, ces ricbesses qui âdcMiiBBaîent les yeux, et plus que cela les regards lanfossans, les paroles séductrices de la belle inconnue, pén!<trueot ses sens d'une folnpté charmante. DcTenu le héroi d'une aventure extraordinaire , n'ayant ni le temps ni ta Tolonlé de réOéchir, il cédait A l'entraînement d'one situation si nou?elle. Les propos palans, les sailies piquantes se suooédaienl avec rapidité; sa surprise, sa curiosité, les mystères dont on s'environnait , ajoataJgBt encore A ses plaisirs; et cependant, au milieu de tnt de délice», il cherrhait Tainement à ressaisir qwlqoeB édairs d'Un bonheur qui n'était plus. Au lieu de celle iTresse dont il avait goûté le charme , il n*éfnoMt que des transports mêlés d'amertume et de regrets. Hélas ! on ne lui présentait que la coupe de Ciroé, H tes lèvres anrient touché A celle du f éritable amour 1 Huit jours s'écoulèrent dans un étourdissemènt oonti- BQel ; eoTironné d'une troupe de nymphes qui ne chercWent qu'à lui plaire, H avait tout tenté pour connaltoe le nom de leur maltresse ; mais sa curiosité , toujours wilée, n'avait jamais été satislhite. Le soir du neuvième par, nncannne, quittant ses parures. éUiniissantes, se rrvétit dfone simple tunique Manche. Jamais elle n'alât paru si vive , si languissante , si adorable ; elle aoca- Unt aon amant des plus tendres caresses , et lui rappetent d'un air malin les dernières lignes de son billet, efle répétait à chaque instant : « Hétei-vous , lé temps fait , et l'amour passe comme un oiseau ! » Après le souper, qui fut délicieux , elle se couvrit d'un long vaile, et y se livrant à des jeux que long-temps après les beanlét du Nord firent connaître A la France, elle se nmitra dans les attitudes les plos gracieuses ; et sous les IbriBUs les plus opposées : c'était Vénus sortant du bain et m oacliaol aous une gaie légère ; Hélène-fuyant le palais de Ménâas avec le beau Pflris ; Galypso errante dans son ile, terrible , échevelée, et suivie de ses nymphes qui poussaient des cris de foreur. Mais tout à coup la seèoe change : llnconnue reprend sa sérénite, agite une baguette magique , et s'avançant dans une attitude majcatuenae : ■ Chevalier, lui dit-elle , un pouvoir plus fort que te mien m'obiigie A vous rendre la Hberte ; je romps te diarme qui vous retenait ; plus de soucis; courea à de nouveaux plaisirs ! hétea-vous ! te temps fuit , et Tamour passe comme un oiseau ! » Alors eUe coutiDua sa marche, et, suivie de tout son cortège, eOe sortit du salon, dont tes portes se refermèrent aussitôt. Sf. de Saint-Pierre croyait A chaque instant ta voir repnrsitre ; mais , aprfes quelques minutes d'attente inu- ISe, il se levait pour sortir, lorsqu'il aperçut le petit page qd venait A lui d'un air ptein de tristesse. Il voulut l'intoToger sur ce qui se passa t; mais le page, mettant le doigt sur aes lèvres , lui fit signe de te suivre et de garder te sttenre. Arrivé sons le péristyle de marbre, on le
tait monter dans une voiture; elle part, rentre dans ta ville , s'arrête A la porte de son logement, et disparaît. Tous ces événemens se passèrent avec tant de rapidite , qu'en se retrouvant dans cette chambre qu'il avait aban^ donnée neuf jours auparavant, il craignit un moment d'avoir éte la dupe des illusions d'un songe.
Le lendemain il courut chex le comte de Bellegarde , et s'empressa de lui confier son aventure. Pendant ce récit, M. de Bellegarde changea plusieurs fois de couleur. Enfin il lai dit : « J'ai long-temps désiré la faveur qui vient de vous être accordée ; je connais la beauté dont vous aves fait la conquête ; car il n'y a dans toute ta Saxe qu'une sente femme qui puisse étaler une aussi grande magnificence. Cette beaute célèbre fot élevée par les soins du comte de Brûlh. Il lui inspira ces goàts et cette philosophie charmante qui font envisager la vie comme un jour de fête. Son dessein était de la donner au roi, afin decaptiver une taveur qui l'avait déjà élevé si haut ; mais il ne put résister A tant de charmes, et son élève devint sa maîtresse. Il lui a taissé en mourant des trésors qu'elle a dissipés. Habile A suivre les leçons de son maître, elte vit comme Ninon, comme Aspasie, sachant bien que pour mériter leur gloire il suffit d'être volage comme eUes. En ce moment elle prodigue les ri. cbesses d'un juif qu'elle a préféré aux plus grands seigneurs de la cour, car il est Jeune , beau et millionnaire. Il est absent depuis un mois, et son retour inopiné est sans doute te pouvoir supérieur qui obligeait l'enchanteresse A vous rendre la liberté qui a mis fin A vos plaisirs. »
Cette aventure, loin de dissiper ta tristesse de M. de Saint-Pierre , ne fit que te trou ter davantage , en altérant ta purete de ses souvenirs. Le plus grand des malheurs, sans doute, est l'infidélité de ce qu'on aime; mais être soi-même infidète , c'est perdre sa dernière illusion, c'est voir évanouir la vertu qui nous consotait. Deux amans coupables sont deux anges tombés du ciel : long-temps froissés de leur chute, tout sillonnés du feu qui les consume , ils tournent en vain leurs regards vers leur premier séjour ; leurs regrets sont d'autant plus amers qu'ils ne sont mêlés d'aucune espérance.
Tel fat le sort de notre voyageur. Le séjour de Dresde lui était devenu insupportable. II prit congé de M. de Bellegarde , et se rendit A Berlin avec l'intention de demander du service au grand Frédéric. Dégoûte du génie , qui laissait trop peu de dianoe A l'avancement , il demanda le grade de major, auquel son brevet de capitaine-ingénieur au service de Russie lui donnait droit. Il se flattait d'obtenu* ensuite un commandement dans ta Prusse polonaise , ce qui l'aurait rapproché de sa maltresse. Dès l'abord , ses beaux projets furent renversés ; Frédéric avait décidé que tes grades dans l'inftinterte ne seraient confiés qu'A des officiers prussiens , et ses décisions étaient toujours sans exception. Son refus fat suivi de l'offine d'une place dans le génie, et d'une pension assez considérable que M. de Saint-Pierre refasa A son tour, parce que rien dans totitoeta ne remplissait )$ vœu secret de sa passion : d'ailleurs le seul aspect de la cour avait suffi pour te dégoûter du service, c II ne taul pas » penser< écrivait-il alors, que ta cour de Bertin ressem-
ESSAI SUR LA VIE
u ble en rieo à celle de France. Le roi n'en a point. La j» reine a deux chambellans boiteux, des pages fort mal 9 Têtus, une table fort mal servie : on ya à la cour en bot- » tes Enfln c'est une misère qui étonne' . j» A ces motifs on peut joindre, si Ton veut, l'inconstance naturelle de notre béros , inconstance qui , comme nous l'avons déjà TU, ne loi permettait de suivre que ses propres pensées , et lui faisait chercher la fortune partout où elle ne s'offrait pas. Cependant il flt un séjour de plusieurs mois à Berlin, et il eut de nombreuses occasions de voir de près ce roi, enftint gâté des philosophes, qui flattaient son despotisme en foveur de son impiété. Prince infortuné qui, pour éviter tout préjugé, avait renoncé à tout principe ; sobre par goût , courageux par ostentation , afTectant des vices qu'il n'avait pas, étouffant des vertus qui l'auraient fait aimer, il avait cessé d'élre bon pour paraître grand. Mais, au milieu de cette foule de princes ikibles qui alors se partageaient les trônes, sa domination avait montré un homme , et l'Europe tremblante s'était humiliée devant lai. M. de Saint-Pierre ne pouvait s'empêcher d'admirer la puissance de cette Tolonté unique qui remuait le monde et tenait les peuples et les rois dans l'attente. Mais à côté de ce tableau de gloire et de force , il entrevoyait de grandes misères ; et quelques lignes échappées à sa plume prouTent jusqu'à quel point il fut frappé de la tristesse de ce prince qui rempUsaait l'univers de sa renommée. « La paix, disait-il, a relAché » les ressorts de cette aroe, que l'adversité aTait tendus ; » il est tombé peu à peu dans une mélancolie profonde : » le passé ne lui rappelle que destruction, l'aVenir ne lui » présente qu'incertitude. 11 accable son peuple d'impôts v et ses soldats d'exercices. 11 admet toutes les religions » dans ses états, et ne croit à aucune ; il ne. croit pas » même à l'immortalité de l'ame. 11 Tit dans les inflrmi- » tés , entouré d'ennemis , haï de ses sujets , insupporta- » ble à ses troupes, sans amis , sans nuiitresse, sans ooo- » solation dans ce monde, sans espérance pour l'autre.... » A quoi servent donc , pour le bonheur, l'esprit , les » talens, le génie , un trône et des Tictoires *? »
La Tie était fort chère à Berlin , le dîner le plus simple y coûtait un ducat; et M. de Saint-Pierre n'aurait pu y prolonger son séjour, si un ami ne lui eût ouvert sa maison. Cet excellent homme se nommait Taubenbdm ; il était conseiller du roi et régisseur de la ferme des tabacs, ce qui lui donnait de l'aisance, mais ne l'enrichissait pas% M. de Saint-Pierre le rencontra cbex le prince Dolgorouki, ambacsadeur de Russie, et, dès leur première entrevue, ils se trouvèrent si pris, si connus , si obligés entre eux , que, pour continuer à parler le langage de Montaigne, rien dès lors ne leur fut si proche que l'un à l'autre. Taubenheim pouvait avoh* une cinquantaine d'années; il conçut pour notre voyageur cette tendresse d'un père qai , voyant son fils en âge de raison, se rapproche de sa jeunesse et Teut en faire un ami. Sa maison était Tpstc, gothique, environnée de jardins, et située à quelque distance de la ville. 11 y conduisit M. de Saint-Pierre , et lui fit donner un apparte-
• yoyez le Voyage en Prusse.
• Foyaçe en Prusse,
ment , en lui disant : <( Vous voiUi chci vous. » C'était une ame à la vieille marque ; ses mœurs, ses habitudes aTaient quelque chose de patriarcal, et ea vie était comme une conlinuation de la vie de ses aïeux. Tout les momens qu'il pouvait dérober à ses affaires il les passait dans la solitude , occupé de hi culture de sou jardin et de l'éducation de ses enGins. Cette éducation était simple : il donnait Texemple, on le suivait. Chaque soir il lisait en famille un diapitre de la Bible ; et notre voyageur, ému de ces lectures , ému de l'attention respectueuse du jeune auditoire et de l'air solennel de Taubenheim , croyait retrouver dans cette scène un tableau Tivant des premiers jours du monde. Ce qui ajoutait à son iliusion, c'est que depuis les temps les plua reculés rien n'était changé dans ce séjour. C'étaient les mêmes meubles, les mêmes tentures, la même table de noyer autour de laquelle avaient passé plusieurs générations ; c'étaient aussi les mêmes cœurs et la même jovialité. On ne voyait point là des vertus apprises, mais on y voyait des vertus héréditaires , et la simplicité de ces bonnes gens offrait un spectacle digne des regards du ciel.
Cette vie patriarcale adoucissait les souvenirs de M. de Saint-Pierre. Souvent il disait à son ami : « Que Totre sort est digne d'enrie 1 tous ignorez les soucis de la fortune et de l'ambition, tous vivez d'une vie naturelle, et TOUS ne desirez rien au-delà. Que je voudrais pouToIr jouir d'une pareille' félicité ! — £h bien 1 disait le bon Taubenheim , il faut rester aTec nous et cnitiTcr notre jardin : nous btous du blé , des légumes, des œu6, du laitage, et mes tilles savent filer le lin qui croit dans nos champs. Virginie, l'ainée de la famille, est une aimable enfant ; je vous la donnerai afin que TOUS soyez mon fils, et tous verrez combien II est fiidle d'être heureux. » A ces offres vingt fois répétées, M. de âaint-Pierre ne répondait que par des soupirs : le bonheur qu'il admirait ne lui suffisait plus. La douleur lui fiiisait désirer le repos , et le repos lui devenait insupportable dès qu'il pouvait en jouir. « Hélas '. disait-il long-temps après , comment aurais-je accepté une compagne et un père , lorsque , loin de ma patrie , je ne pouTais plus disposer de mon corar ' ? »
Virginie était simple et charmante ; elle n'avait point encore cette timidité, première parure de l'adolesoeoce, et qui naît en même temps que le désir de plaire, iia figure ingénue formait un contraste aimable avec la viTacité qui animait tous ses mouvcmens. On l'entendait toujours chanter, on la voyait toujours courir; sa Toix était fraîche, sa démarche légère: tout l'égayait, la touchait, la charmait. Vive et folâtre, elle conservait à quinze ans les grâces et la uitîvelé de l'enfance ; elle en aimait encore les jeux , il ne fallait qu'une fleur pour l'occuper, qu'un papillon pour la distraire, et, dans sa candeur virginale , elle ne croyait pas qu'il y eût de plus grande joie au monde que celle d'èire aimée de son père.
M. de Saint- Pierre admirait ses grâces, sa naïveté, sa pureté, et soudain ses yeux se remplissaient de larmes
• Voyez les l'œiix d'un Solitaire.
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
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en songeant à la princesse. Alors il disait à son ami : « Mon OŒor n*est plus susceptible d'amour : une pasfioD insensée a usé ses forces. Il Êiut que je sois bien màHienreox, puisque l'innocence n'a plus d'attrait pour moi. V En parlant ainsi , il tombait dans les accès d'une pfoibode tristesse, queTamitié la plus tendre ne poufait pas tonjoars dissiper. C'est alors que ses regards m tonmèrent ver^ sa patrie ; il sentit le besoin de la re- ? oîr, et de se rapprocher de son père, dont une maladie lente hii Disait craindre la perte. Lek efTorls de* Taubenbeim pour le retenir furent inutiles ; il partit : mais Ici jours pieios de calme qu'il arait passés près de ce ?érilaèlesage ne sortirent jamais de sa pensée, et rien n'est plus toocbantque les lettres que ces deni hommes, nés poor s'aimer, s'écrivirent jusqu'à la fin de leur rie.
C'est ainsi qu'égaré par ses passions, errant de contrée en contrée , M. de Saint-Pierre troma partout des amis qm aocueiUirent son infortune. Les temps d'abandon et de misère lui firent connaître les âmes les plus belles et les plus généreuses. 11 arrivait inconnu, pauvre, sans appni, et cependant bientôt il était aimé : c'était comme un dédommagement que la Providence donnait à ses doolenn, car plus tard les hommes sembl^^-ent s'éloigner de lui à mesure que la gloire l'environnait de sou édat. Aussi le souvenir des amiUés failes loin de la patrie atait pour lui une doucjur inexprimzble : c'est snr ce souvenir qu'il jugeait les hommes; et lorsque. détenu l'olijet de la calomnie, il sentit le poids de leur Iqnitice, il n'oublia jamais qu'il les avait Vus bons au iempt pénible de ses malheurs. Mais dans le nombre des amis protecteurs de son inexpérience, deux surtout aifaient captivé sa tendresse : c'étaient Duval et Taubenheim. Heureux d'avoir rencontré de pareils hommeÉ, il voulait consacrer dans son Amazone le souvenir de leurs Tcrtus et de sa reconnaissance. Mais si tant de gloire leur a été refusée, ne sufflt-il pas, poor les 'Pàïït honorer, de rappeler l'amitié qu'ils surent inspirer à Bernardin de Saint-Pierre ?
Suivant l'usage du pays, notre voyageur partit de Berlin dans un chariot de poste découvert. Un soir, assoupi par la fiitigue, il lui sembla que son postillon ralenèsiaît le pas des chevaux , et qu'il s'entretenait h toix bnase avec plusieurs hommes. Ces hommes parlaient allemand. M. de Saint-Pierre comprenait un peu cette langue ; il entendait confusément former un complot ; on parlait de voyageur , de vol , d'assassinat ; enfin le postillon disait à voix basse que, forcé de rester à la première poste , il enverrait Fresque le bon compagnon. Oppressé par un poids terrible , M. de Saint-Pierre s'éreille'aTec effort , il saisit machinalement ses pistolets, et regarde autour de lui ; mais les chevaux galopaient , le postillon chantait, et la route était déserte. Persuadé que tout ce qu'il Tenait d'entendre était l'effet d'un songe , il y attacha peu d'importance; mais que derintil, lorsque arrivé à la première poste, il entendit donner le nom de Fresque au postillon qui devait le conduire? La figure sinistre de cet homme n'était pas fiiitc poor le rassurer; cependant il s'obstinait h pariir, et déjà il était monté dans le charriot, lorsque, par un cjup de h Providence, trois étudiai^ de Leip' Tk , (fui se ren-
daient h Cassel, demandèrent à se placer auprès de lui. Ces jeunes gens pariaient latin avec beaucoup de facilité : la conversation s'engagea dans cette langue, etM.de Saint-Pierre , préoccupé de son prétendu songe , leur eh conta toutes les circonstances. Pendant ce récit, le postillon s'égarait dans les routes obscures d'une forêt , où il s'an'éta tout à coup, sous prétexte qu'il n'avait pas le nombre de chevaiu prescrit par l'ordonnance. Cet accident fit naître un débat qui ne se serait pas terminé si tôt, si la lune , en se levant à la cime de la forêt, n'eût éclairé fort distincîement trois hommes immoliiles, et la carabine à la main. Aussitôt les étudians firent briller leurs armes , et M. de Saint-Pierre se précipitant sur le postillon, lui donna l'ordre de partir, en appuyant le bout d'un pistolet contre sa tête. Cet argument eut sans doute la force de le persuader, car, sans mot dire, il remit ses chevaux au galop; et les brigands, qui ne s'attendaient pas à trouver si nombreuse compagnie, se contentèrent de tirer deux coups de carabine, dont les balles sifflèrent aux oreilles des voyageurs.
Arrivé à CasKi, M. de Saint-Pierre se sépara de ses compagnons pour se rendre à Francfort. Chemin faisant, il s'amusait à rédiger les notes de son voyage, mais il étudiait peu la nature; son ambition, égarant son génie, ne lui permettait d'observer que les mœurs des nations -et les formes de leurs gouvememenj;. Sous ce rapport , l'Europe entière lui présentait les tableaux les plus afDigcans. Il n'avait vu en Russie que des grands et des esclaves ; la Prusse ne lui offrait qu'une multituds de petites ambitions courbées devant une ambition supérieure ; la Hollande n'était qu'un vaste entrepôt de marctiandises, divisé en Imutiques, en comptoirs, en magasins, et où l'on trouvait des commis, des Juifs, des marchands, et peu de citoyens. Chsque législation semblait fondée sur un vice ou sur une passion. En Russie, on n'estimait que les grades, en Hollande l'industrie, h Malle le courage, en Pologne le plaisir , en Autriche le noml)rc des quartiers, l'or partout.
Enfin il revit la France. Toucher la terre de la patria après un si long exil . c'était revivre. L'aspect des aH>rc8 qui lui étaient connus , les collines couvertes de riches \ ignobles , les cris des vendangeurs, U joie d'entendre des accens français, tout remplissait son ame d'une inexprimable émotion. Ctiaque compatriote, à qui il lui suffisait d'adresser la parole pour en être compris , lui paraissait un frère qui venait l'accueillir. C^tte terre qu'il avait dédaignée était maintenant le seul lieu où l'on pût ^ivre, et il ne voyait dans le reste du monde qu'une suite de contrées barbares. Mais combien d'idées tristes venaient se mêler à ses élans de joie ! Dans cette patrie qu'il aime, il ne doit retrouver ni ami ni parent ! Ah ! si ce clocher qui s'élèA e de ce bouquet de sapin était celui qui sonna sa naissance ! si cette maison couverte de lierre était celle ou il reçut la vie! 'si parmi ces bonnes gens qui s'acheminent vers l'église il reconnaissait son père et sa mère, avec quels transporta il tomberait à leurs pieds*, comme il presserait dans ses bras leurs genoux tremblans! Il leur dirait : Voilà le fils dont vous alliez demander le retour au ciel ; ouvrez-hii votre sein , accueillez-le dans votre ma'ison , pardonnez-
ESSAI SUR LA VIE
loi d'avoir cherché le bonheur loio de vous. Mais sa iiière, mais sa marraine ne sont plus ! Il ne pourra jamais donner ni recevoir tant de joie l Ses larmes coulent, et elles ne seront point essuyées par des mains maternelles! En vain ses regards cherchent autour de lui; personne ne le reconnaît, aucune voix chérie ne l'appelle ! Où est sa sœur ? où sont ses frères ? où sont les amis de son enfance, pour recevoir ses premiers embrassemensp Tout lui manque à la fois ; il semble que des générations se soient écoulées depuis son départ : il arrive dans sa patrie, et il est seul I
Il espérait trouver à Paris des lettres de Pologne ; il en trouva une de Normandie, qui lui annonçait hi mort de son père. Alors , cédant au désir de revoir les lieux où il avait été enfant, il partit pour le Havre, ou il arriva à onze heures du matin , le 20 novembre 4766. Au premier aspect il ne reconnut rien. La ville lui semblait plus petite > les maisons moins hautes , les rues moins larges; il cherchait les lieux témoins de ses premiers plaisirs , et ne pouvait les jreoonnaitre. On rapporte tout à soi : c'était lui qui n'était plus le même, et il s'affligeait de voir tout changé. Il arrive dans la vie ce qui arrive sur un fleuve pendant qu'il vous entraine : vous croyez que tout ce qui est autour de vous chemine , et que vous seul restez immobile. A peine eut-U quitté la voiture pul>lique, que ses pas se dirigèrent vers la rue qu'avail habitée son père. Il la parcourait avec une tendre inquiétude , cherchant en vain à ressaisir les traits des gens du voisinage : il ne reconnaissait personne, personne ne le reconnaissait. Le cœur serré de son isolement dans le lieu même de sa naissance, il reprenait tristement le chemin de son auberge, lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur une vieille femme qui filait devant la porte de sa maison. Ses traits effacés par l'âge lui rappelèrent cependant ceux de Marie Talbol, de cette bonne fille qui avait pris soin de son enfance. Frappé de cette ressemblance, il s'approche pour lui adresser la parole; mais à peine a-t-elle entendu le son de sa voix , qu'elle le regarde, et s'écrie avec un accent de surprise et de tendresse que rien ne pe^ rendre : « Ah! moa maître! est-ce bien vous que je revois? » Et avec une vivacité inouïe à son Age elle jette sa quenouille , renverse son rouet , et se précipite dans ses bras. M. de Saint-Pierre l'embrasse, la presse contre son cœur, et croit un moment avoir retrouvé avec cette bonne vieille toutes les joies de son enfonce. Mais que cet éclair de bonheur fut rapide! La pauvre Marie, devenue plus tranquille, lut disait trislenoent ; « Ah ! monsieur Henri, les temps sont bien changés! votre père est mort, vos frères sont allés aux Indes : je suis seule, seule ici ! — Et ma sœur, dit M. de Saint-Pierre avec anxiété, vous a-t-elle aussi abandonnée? — Votre sœur a quitté la ville pour se reUrer à Honfleur, dans un couvent sur les bords de la mer. Cela est triste , car elle est si jolie et si btmne! Mais est-il bien vrai, monsieur, que je vous revois ! Vous avez été si loin ! comment avez-vous pu revenir ? On disait que vous étiez au service de l'impératrice , que le roi de Prusse vous menait à la guerre, que vous aviez faii fortune; et cela, je l'ai toujours prédit, car vous aimiez Uint les gros livres! Cependant chaque jour
je priais Dieu pour vous , et je lui demandais de vous revoir avnnt de mourir. -^ Bonne Marie , je n'ai pas ftit fortune , mais j'ai toujours eu le désir de vous faire da bien. — Oh ! je n'ai besoin de rien , Dieu merci ! Le bon Dieu ne m'a jamais abandonnée, et je ne suis pas si pauvre que je ne puisse aujourd'hui vous offrir à dioer^ Puis de ses mains laborieuses et tremblantes die prit le bras de son jeune maitre , et dit en le guidant vers la maison : « Ici il n'y a plus que moi pour vous recevoir ! pourquoi avons-nous perdu votre bonne mèra l C'était à elle de vivre , et à moi de mourir : elle eàtété si heureuse de revoir son fils! Mais Dieu l'a rappelée, il fiiut que sa volonté soit faite. » En diMnt ces mots » elle ouvrit la porte de sa pauvre demeure. Un lit de paille, une table, un vieux oofTre et deux mauvaises chaises composaient tout son ameublement ; il y régnait cependant un air de propreté qui écartait Tidée de la misère. M. de Sainl-Pierre y entra avec un sentiment de joie et de res|iect que sou cœur n'avait point encore éprouvé. Sa vieille bonne le fit asseoir, et , nouvelle Baucis, elle s'empressa de ranimer le feu, et de couvrir sa table d'un linge blanc, mais un peu usé :
< 11 ne servait pourtant qu'aux fêtes solenneiles! »
On eût dit à son lèle , à son activité , qu'elle avait recouvré sa jeunesse, et M. de Saint-Pierre croyait encore la vou* aller et. venir dans la maison de son père. Celte petite scène lui rappela les jours de son enfonce. Cependant la pauvreté de cette bonne vieiUe l'affligeait , et II se mit à la questionner pour savoir comment elle ae trouvait dans un pareil délaissement. « Oh ! ce n'est pas la faute de monsieur votre père , dit-elle ; il voulait que je restasse à la maison ; mais je ne pouvais m'y résoudre à cause de sa nouvelle femme : ça me faisait trop de mai de la voir à toutes les places où j'avais vu ma pauvre maîtresse. Un jour je demandai mon compte , et je vina ici ; voild que dans les commencemens j'étais si triste que je ne pouvais me tenir au travail ; je passais et repassais tout le jour devant la maison, comme si les plerrei avaient pu me parler. Le reste du temps je ne fSpisais que pleurer, j'en avais presque perdu les yeux; inaia maintenant, grâces à Dieu, je ne pleure plus. » Eteo prononçant ces mots elle essuyait avec le coiu d'un tablier de serpillière de grosses larmes qu'elle ne pouvait retenir. Pendant qu'elle parlait ainsi, M. de Saint- Pierre avait bien de la peiue à lui cacher les siennes; il admirait comment la seule confiance en Dieu empêchait cette bonne vieille de sentir son malheur , et il l'entendait avec surprise , du sein de la plus profonde misère , remercier la Providence de ses bienfaits. Un spectacle aussi touchant ne fût pas perdu pour notre voyageur. <t C'est une pauvre fille, disait-il souvent , qui m'a éclairé sur les voies de la Providence ; elle avait mis en Dieu la ' même confiance que j'avais mise dans les hommes,et jamais je n'ai vu une ame si tranquille dans une situation 8i malheureuse. Son exemple m'a été plus utile que celui de nos prétendus sages ; et ses paroles si simples m'en ont plus appris que lous les livres des philosophes. » Kn efiet, les livres des philosophes nous apprennent à
DE BERNARDIK D£ SAINT-PIEKRE.
bnfcr DOS maux , mais ooo à Tifi^ avec eux; oomme à le deitiii des élres lei plut heiireiiz sur la terre o'élaift pat Imqoiin de ? Wre avec la douleiir !
Après quelques minutes d'entretien, Marie Talbot posa sur la table un morceau de gros pain , une cruche de cidre, une omelette , et un peu de flromage. Ensuite elle OQYrit son colline, et en tira un verre ébrécbé qu'elle pon doocemeot auprès de son hôte , en hii disant : « Cest celui de votre mère. > 11 le reconnut en effet, et cette vue le remplit d'une telle émotion, quil ne pouvait OMnger, et que des larmes involontaires venaieot mouiller ses yeux. Alors, voyant que sa bonne se .tenait debout pour le servir, il lui dit de se mettre à taUe à côté de lui; mais ce ne fut pas sans peine qu'il parvint I Ty décider. Enfin elle prit une cbaise , et ils coauneoeèrent à manger en parlant des temps passés. Peu à peu leurs idées s'égayèrent ; mille traits charmans revenaient à la mémoire de Marie Tallx)! : la vie de son petit Ueari était conune une partie de la sienne : elle lui rappelait sou admiration pour les hirondelles , sa fteile dans le désert pour se fiiire ermite, comment il aioiait les hvres, conunent il les perdait. « Oui, ma boone Marie, lui dit M. de Saint-Pierre , je les perdais, et vous m'eb adiefies de votre argent , je ne l'ai point oublié. — Dame, monsieur Henri, vous étiex si joli, si caressant , et vous aviei un si bon cœur! Lorsque je vous menais à l'école, vous n'étiez encore qu'en jaquette, si noua rencontrions un malheureux, vous me disies : Mark, donne-lui mon déjeuner ; et quand je ne le voulais fias, vous vous fiftchiez contre moi. Ln jour, vous vous avaoçAtes d'un air menaçant, et en fermant le poing , contre un charretier qui maltraitait son cheval : c'est que vous allies l'attaquer tout de bon l Un autre jour, looa vouliei vous battre avec une troupe* d'enfiint qui «vaient cassé la jambe d'un pauvre chat; et j'eus bien de la peine à les tirer de vos mains. » Ainsi cette bonne mie ramenait insensiblement la pensée de M. de Saint- Pierre vers une époque que le souci de vivre avait presque efbeée de sa mémoire ; et tous ses souvenirs venant à se rérdOer à la Ibis, il l'accablait de questions sur ses anôena camarades, sur les amis de son père, et sur tovB ceux qui l'avaient aimé. Les uns avaient quitté le pays , les autres étaient morts, un petit nombre avait irift fortune; mais la bonne Bfarie prétendait que ceuxlà éCaleiit devenus si fiers , qu'ils ne parlaient volontiers à penoone. Enfin eUe lui apprit la mort du frère Paul , cet aioiable capucin qui faisait de si joHs contes; et M. de Saiot-Pierre donna quelques hirmes a sa mémoire. Après tous ces récits, Marie Talbot témoigna le désir d*appreo^ à son tour ce que son maitre avait lait dans ses voyages. EUe lui demandait si les gens de par là étaient bons, s'il y firisait froid, si on y buvait du cidre , si le pain y était dier ; et comme si cette dernière ques- -tiofl eût tÉÊÏ retomber sa pitié sur elle-même , elle se reprit à pleurer amèrement. Ces pleurs émurent M. de Sasot-Pierre jusqu'au fond de l'ame, et lui firent sentir d'une manière tiien cruelle la folie de tant de courses inutiles, qui l'avaient ramené plus pauvre que jamais sous le toit de la pauvre Marie. Assis à ses côtés , il ne regrettait ai les grandeursde la Kussie, ui le» délices de
la Pologne; ce qu'il eût voulu resKaisir de lui-même , c'étaient les premières émotions de son enftnce, et les mouvemens si purs d'une ame encore innocente. An milieu de l'agitation de ses pensées, cédant tout à coup au sentiment qui le pénètre, il embrasse cette pauvre fille avec une grande effosion de cœur , et prend entre le ciel et lui l'engagement de ne jamais l'abandonner , quelle que fût d'ailleurs sa position et sa fortune : engagement qu'il remplit avec une exactitude religieuse , dans le temps même où il n'avait d'autre revenu qu'une pension de mille francs; et , pour commencer, il tire sa bourse, la verse sur la table , et partage sur l'heure avec sa bonne tout ce qu'il possédait. D'abord elle repoussa l'argent : « Je n'ai besoin de rien, disait-elle ; je gagne six sous par jour , et je puis encore Mre de petites économies. » M. de Saint- Pierre insista , elle fbt obligée de céder; mais elle reçut l'argent avec iodifférence; et on voyait que c'était uniquement pour complaire à son maitre. Il faut avoir entendu raconter cette scène à M. de Saint-Pierre lui-même, pour se faire une idée de tout ce qu'elle lui fit éprouver. Il en avait retenu jusqu'aux plus petites circonstances, et les expressions si simples de la pauvre Marie ne sortirent jamais de sa mémoire.
Pressé d'embrasser sa sœur, il s'embarqua pour QuiUebeuf le même soir, dans un bateau qui devait ensuite f e rendre à Honfleur. Marie l'accompagna jusqu'au rivage , et il la vit long-temps les yeux attachés sur la chaloupe, et cherchant par des signes à prolonger leurs adieux. Iji unit étant venue , il s'enveloppa de sou manteau , et dans une situation d'anie dilOdle à comprendre , il ne voyait ni le del ni la mer, ni les voyageurs qui allaient et venaient autour de lui. Cependant un bruit formidable vint rompre tout à coup le charme de sa rêverie ; il crut un moment que l'aMme s'ouvrait pour engloutir sa frêle embarcation ; mais les matelotK paraissaient tranquilles, et se contentaient de se ranger à la côte. On était alors près de l'embouchure de la Seine : ayant jeté les yeux sur la vaste étendue de ce fleuve , il vit avec effroi ses eaux couvertes d'écume se soulever comme une montagne , et remonter vers leur source avec une vitesse que l'œil ne pouvait suivre. Une seconde montagne , plus élevée , plus rapide , suivait en mugissant la première ; et ces deux masses effroyables , repoussant le fleuve devant elles , semblaient le rejeter tout entier du sein de la mer. M. de Saint-Pierre a décrit ce phénomène dans le premier livre de l'Areadie . où il est le sujet d'une fable charmante, que les Grecs, comme il le dit lui-même, n'auraient pas désavouée.
11 arriva à Honfleur le lendemain, et s'achemina aussitôt vers le couvent de sa sœur, dont on lui montra de loin le clocher gothique, qui s'éle\ait à mi-côte à l'entrée d'un bois. Déjà le jour commençait à tomber. Le mois de novembre est, surtout en ?ionnandie, l'époque la plus triste de l'année. L'air y est humide et froid , l'horixou chargé de brouillards; les nûsseaux ne roulent qu'une eau trouble et jaunâtre , les arbres achè- %ent de se dépouiller, et l'on entend sans cesse siffler les vents, et bruire la nier qui ronge ses rivages. Ces efTetN de rautomne faisaient une impression d'autant plus pn»-
ESSAI S13K LA VIE
fonde sur l'ame de M. de Saut-Pierre, qu'elle était déjà plus Tivement ébranlée. Arrivé aux portes du couvent , il s'arrêta avec un saiiiissement pénible , en songeant que cet asile élait celui de sa sœur, et qu'après tant d*années d'absence , loin de lui apporter des consolations, il allait peut-rtre troubler son repos. 11 se disait avec amertume : « Pourquoi n*ai-je pas appris à conduire une charrue, à pq^ltiver un champ? je pourrais dire à ma sœur et à ma vieille bonne : Venez vivre avec moi, vous partagerez mon sort, vous jouirez de mes travaux. Mais je n*ai rien à leur offrir, et je dois les quitter encore. » En se livrant à ces réflexions, il arrive à la porte du couvent; mais il était trop tard pour entrer, et tout ce qu'il put obtenir, ce fut de passer la nait dans la chambre des bûtes. Heureux d'être sous le même toit que sa sœur, il dormit peu , et vingt fois il ouvrit sa (euètre pour épier les premiers rayons du jour. Enfln , après la prière du matin , il put faire annoncer son arrivée, et bientôt sa sœiu* fut dans ses bras. La première pensée de cette pauvre demoiselle fut de supplier son frère de ne plus quitter la France, et de lui permettre de vivre auprès de lui. M. de Saint-Pierre, touché de cette marque de tendresse, lui raconta une partie de ses aventures, et promit de tout tenter pour obtenir un emploi dans sa patrie, qui les mit à même de se réunir. En attendant, il céda à la sœur plusieurs petites rentes sur son patrimoine, et après une semaine dont tous les luomens lui fureni consacrés , il revint tristement cher* cher foftune h Paris..
L'hiver s'écoula en démarches inutiles. On lui promettait toujours du service ; mais connne il était sans protecteurs, les promesses n'avaient aucun résultat. Tantôt on lui demandait six mois, tantôt on lui demandait un an, tantôt on lui conseillait de se retirer dans son patrimoine.
« Voilà où j'en suis, écrivait-iïà M. Hennin; ai-je » donc des ennemis , moi qui n*ai offensé volontaire- » ment personne, dont la vie , tout-à-fait retirée, ne se » répand point au dehors, dont les talens sont sans » éclat et sans réputation , et dont la fortune est bien » peu digne d'envie ?
» Malgré tant de traverses, jo n'ai point perdu cou- A rage. Je trace , comme le bœuf, ce pénible sillon j» qu'on appelle la vie, sans regarder devant ni derrière 0 moi; et quand je serai au bord du fossé, il faudra » faire la crJbute '. »
Vei^ le commencement du printemps, il loua une chambre chez le curé de VilIe-d'Avray, et se retira dans ce petit village pour mettre en ordre ses Voyages dans lelS'ord. Sa sœur lui avait donné un chien épagneul qu'il aimait beaucoup ; c'était son seul compagnon ; et souvent , pour «e délasser de ses travaux , il s'égarait avec lui dans les landes isolées de Saint-Qoud. Mais la solitude ne lui était pas bonne , elle nourrissait sa passion , en lui ofTivnt partout l'image de celle qu'il ne pouvait oublier. Un jour, quelques afTain^s le conduisirent à
• I-,rttre k M. Hennin.
Versailles ; on y célébrait des réjouissances publiques : comme il était dans les jardins , au milieu de la fraie qui se pressait en attendant le feu d'artifice, oyant levé les veux vers les fenêtres du château, il crut reconnaître la princesse Marie. Plus il la contemple, plus il le persuade de la réalité de cette vision : ce sont ses beaux cheveux blonds , ses yeux bleus et spirituels ; voilà bien sa douce physionomie , la simplicité élégante de ses vêtcmens. Bientôt sa vue se trouble , son cœur bat avec violence; ses regards ont rencontré les regards de la princesse; elle sourit, elle le reconnaît. Ah ! sans doute c'est pour lui seul qu'elle a quitté la Pologne. Alors, dans une espèce de délire, il tente de percer la foule; mais SCS efforts sont inutiles : des milliers de chaises barrent tous les passages. Le feu d'artiflce commence, l'attention générale se dirige vers ce brillant spectacle, et au moment où le bDuquet éclate dans les airs, la princesse quitte la fenêtre et disparaît. Soutenu par l'espéranoe de la retrouver à la porte du château , il se précipite à travers les flots de spectateurs ; ses regards avides la cherchent de tous côtés , et ne la rencontrent nulle part ; enfln il s'aperçoit que ]b fUe nombreuse des équipages a disparu , que la foule s'est écoulée , qu'il est seul sur la place. Toutes les horloges frappent successivement minuit, et l'on ne voit plus que quelques sentinelles qui se promènent silencieusement aux portes du château.
Cependant le chagrin de n'avoir pu r^oiqdre la princesse cède à l'espérance de la retrouver. Il vole à Paris; là, il s'enferme dans sa chambre, et n'ose plus en sortir. Chaque voiture qu'il entend le ftiit tressaillir; au plus léger bruit , il s'élance vers sa porte , se précipite sur l'escalier, et reste accablé en ne la voyant pas. Après huit jours d'attente, il se décide à aller trouver une personne qui avait conservé des relations avec la cour de Stanislas , et il est tout surpris d'apprendre que la princesse n'a pas quitté la Pologne , et que , de retour à Varsovie , elle vit dans une assez grande solitude. U avait donc été la dupe d'une illusion ! Cette certitude ne fit qu'accroître sa douleur; il lui semblait perdre son amante une seconde fois , et la secousse fut si violente qu'il ne put y résister. La flèvre alluma son sang, il tomba dans le délire, et pendant plusieurs jours on craignit pour sa vie. Dès qu'il eut repris connaissance, «on premier soin fut d'éloigner sa garde et son médecin : la vue des hommes lui était insupportable, et il ne voulait plus mettre sa confiance qu'en Dieu seul : cette confiance lui rendit le courage. Son corps guérit, mais son ame resta toujours malade : plus de vingt ans après, il ne pouvait voir une femme de la taille et de la tournure de la princesse sans s'abandonner aussitôt à de nouvelles espérances, sans éprouver un nouveau chagrin en reconnaissant son erreur. « Combien de fois, disait-il, étonné de sa propre faiblesse, combien de fois je l'ffi vue jeune, beUc , adorable , lorsque déjà le temps avait effacé tous ses charmes ! m Enfin la mort de la princesse, dans un âge avancé , eut seule le pouvoir de le délivrer de ces douloureuses illusions.
Ses Mémoires, si souvent repris, si souvent abandonnés, se trouvaient enfin achevés. Résolu de les préseu-
DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE