‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 2 sur 116 · XI.V · texte numérisé non relu

XI.V

ter an niiaistre, il se rendit chez M. Dtirand , premier oommis des aflitires étrangères, homme en foyeur, qu'il •Tait TU en Pologne, et qui devait mieux qu'nn autre apprécier son travail. M. Durand raccueillit gracieusement, s'étonna de le voir sans place, flt Téloge de ses talens, et y ajouta tant de promesses flatteuses, que M. de Saint-Pierre se crut décidément sur le chemin de la ftirtunc. Cependant, au bout d'un nAois, n'entendant parier de rien, il se présenta chez sou protecteur : il était sorti. Le lendemain, nouvelle visite, aussi inutile que la première. Il courait à Versailles, il courait à Paris, aUait, venait, se cliagrinait, s'étonnant de bonne foi da guignon qui le faisait toujours arriver cinq minutes trop tard. Un jour enOn il vit M. Durand qui deKiendait de voiture, et sans doute il en fut aperçu. On eo pouvait refuser sa visite, on se prépara donc à le reœvoir. Après quelques minutes d'antichambre , M. de Saint-Pierre est introduit ; il trouve le premier commis étendu sur un canapé , tenant à la main les Mémoires de son protégé , et paraissant absorbé dans leur méditalion, c Vous le voyez, dit-il en venant à lui , je m'occu|ie nos cesse de vous : en vérité, je ne puis me détacher de ▼cire ouvrage, il est plein d'intérêt; }'en ai parié an miniftre, il doit le lire. Quel excellent tableau de la Prusse 1 vous avez de fort bonnes vues; le portrait du roi de Pologne est admirable ; vous osez prédire la division de ce royaume ', cela est hardi ; vous connaissez les hommes , on le voit bien. Il y a dans ces Mémoires de» idées administratives, politiques, morales; je réponds de votre fortune. — Cependant, monsieur... — Vous pouvez compter sur ma promesse. — Il y a plus cTon mois que j'attends... — Ah 1 je vous demande encore une quinzaine. > Bref, M. de Saint-Pierre , qui eomu^ssait si tien les hommes j admiré, flatté, caressé, aortit de chez son protecteur encore plus ravi que la première fois. La quinzaine fut longue , elle dura plurieurs mois, à la fin desquels les Mémoires se trouvèrent égarés; le protecteur s'en était servi pour se protéger hdHDème, et il ne resta à M. de Saint-Pierre d'autre eoasolatîon que celle d'admirer l'habileté administrative d'an homme qui recevait les solliciteurs à peu près comme le don Juan de Molière reçoit ses créanciers. ■

Cependant il na perdit pas courage. Le comte de Mercy, dont il avait servi les projets en Pologne, venait d'arriver à Paris ; il, se présenta à son hôtel , mais U fut reça avec tant de fh)ideur, que Ruihière, qui était préaent, et qu'il avait beaucoup vu en Russie, crut prulient de ne pas le reconnaître.

Pen de jours après, il se rendit chez M. le baron de Bretenil. Ce seigneur l'avait très-bien accueilli à Pétersboorg, et l'accueillit très-bien à Paris. Fatigué de tant de sollicitations inutiles , M. de Saint-Pierre lui témoigna le désir de passer aux colonies. Le baron approuva ce projet, et promit d'en parier au ministre de la marine. Comme il s'entretenait de cette expédition future , If. de Ruihière entra : il était toujours secrétaire intime

' Cette divisioa prédite par BJ. de Saint-Picrfc ne tirda pas à avoir lieu, yoye-z Ip f'oyotje en Pologne, à la fin du vohimc.

de M. de Bretenil. L'aspect de M. de Saint-Pierre parut d'abord l'embarrasser ; mais voyant que son patron le traitait bien , il ne se souvint plus de ce qui s'était passé chez le comte de Mercy, et avec celte politesse excessive que les âmes confiantes prennent trop souvent pour de l'intérêt , il s'avança vers M. de Saint-Pierre, le reconnut , et l'accabla de complimens et de protestations. Celui-ci fit semblant de le croire, lui pardonna et le méprisa.

Peu de temps après , M. de Bretenil annonça à notre solliciteur qu*il venait de le placer à Tlle de France en qualité d'ingénieur ; puis le tirant h part , et baissant la voix comme pour lui foire une confidence : « Mon cher chevalier, lui dit-il , si vos idées ne sont pas changées depuis le temps où \ous vouliez fouder une colonie sur les bords du lac Aral , ce qui me reste à vous apprendre vous sera fort agréable; seulement je vous recommande le secret. Sachez donc que votre brevet est pour l'Ile de France , mais que votre destination véritable est Madagascar. Vous serez chargé de relever les murs du fort Dauphin, et de civiliser la colonie. Cette Ile, la deuxième du monde pour la grandeur, est divi8éo> en une multitude de petites nations qui se font souvent la guerre, et que les Européens n'ont jamais pu soumettre. C'est vous qui devez les réunir, non par la puissance des armes , mais par celle de la sagesse : c'est en leur ofihint le spectacle du bonheur que vous les attirerez à vous, et que vous les donnerez à la France. »

Cette proposition inattendue remplit M. de Saint - Pierre de joie et de surprise. Les idées de législation , d'ambition , de république , qui depuis long-temps sommeiUaient dans son cœur, se réveiUérent avec tant de vivacité, qu'il fit passer une partie de son enthousiasme dans l'ame de M. de BreteuiL Dès lors tous ses maux furent oubliés, Taveuir ne lui présenta qu'une longue suite de bonheur, et il ne songea plus qu'à son départ. Kulhière le présenta au chef de Tentreprise : c'était un colon de l'Ile de France , chevalier de Saint-Louis , esprit vif et léger, qui débitait de belles maximes de politique et d^humanité, et qui parlait de civiliser Madagascar comme il aurait parlé d'un changement de décoralion à l'Opéra. Il pénétra bien vite le genre d'esprit du M. de Saint-Pierre, et s'y plia adroitement en flattant ses projets. Ce dernier s'était mis à lire Flaccourt, afin de prendre une idée juste du pays. 11 était charmé des richesses naturelles que ce voyageur a décrites, et se proposait de les accroître en y portant les richesses des autres climats. L'histoire malheureuse de nos établissemens successifs dans ces contrées ne le rebutait pas. Il l'attribuait à l'esprit ambitieux des Français, et il se promettait bien de n'emmener que des gens sans ambition. Il est vrai que dans la liste de ceiix qui devaient être attachés à l'expédition, il n'avait vu ni soldat, ni laboureur, ni artisan, mais des secrétaires, des valets, des acteurs, des danseuses et des cuisiniers. Ce premier choix l'emltarrassait un peu; mais il se rassurait en songeant que le chef de l'entreprise était un vrai philosophe , et qu'à tout prendre , un philosof>he ptHivait aimer la comédie. D'ailleurs, s'il emmenait des danseuses pour amuser les colons de son pefit n)yaumo , il emportait une Ennjctopèdie pour les celai-

XLYl

KSSAl SLR LA VIE

rer. Les cbntes étaient donc «stiei bien oompenfées. Qui ne tait que poor rendre let peuples beureoi , il ne but le plus souvent que de semtriablei bagatelles?

Gepôidaot notre législateur ne laissait pas de thin des préparatift plus sérieux. Il se proeura un pli^p de Tanden fort Dauphin, et projeta des moyens de défense qui devaient en faire une forteresse imprenable. Comme ingénieur, il traçait Tenoeinte d'une ville nouv^le; et ses fues étaient vastes, car il fdisait servir à sa défense les forêts , les rivières et les roontagoes. Gomme législateur, il en bannissait l'argent, et ramenait Tâge d'or sur la terre. Les saisons de Tannée , les travaux champêtres étaient marqués par des fetes. On y prêchait l'Evangile ; et cette religiott,si conforme aux lois de la nature, devenait la religion universelle. Au pied même de la fortefesse il avait eu soin de ménager, dans un massif de palmiers, un temple immense, soutenu par leurs troncs et couronné par leurs feuillages. LA devliient se réunir tous les peuples de l'Ile, et bientôt tous ceux de Tunivers : encore qu'ils dilTérassent de langage et de mœurs, notre législateur était sûr d'en être entendu, car le bonheur est une langue universelle. L'homme se busse aisément conduire par l'exemple; cette fKilité d'imiter ce qu'U voit lUre le dirige tous les jours vers les genres de vie les plus opposés à sa nature. Dans la société les pères se conforment à l'exemple du magistrat, et les enfluis à celui des pères. C'est de l'exemple que naît la force de rhâhitude, la plus puissante de tontes les forces. H suffira donc de montrer au monde une colonie heureuse, pou* engager tous les peuples à l'imiter. Un si doux spectacle, s'étendant de proche en proche, fera rapidement le tour de l'Ile, qui a plus de huit cents lieues ; de là, panant le canal de Moiambiqne, il éveillera les peuples du continent. On les verra tous accourir: les laboureurs de la belle France viendront fertiliser cette terre de liberté, et les chansons des bergers de l'Arcadie retentiront dans les bocages de l'Afrique. Les douces inflneoces de cette législation de l'exemple ne tarderont pas à embrasser la totalité du globe. En un mot, Madagascar commandera à tous les peuples, comme le peuple romain, en se rendant, suivant la belle expression de Plutarque, sujet de la vertu, II serait impossible de dire combien d'images charmantes se succédèrent dans la tête de notre pauvre législateur pendant le temps que dura cette nouvelle illusion. Il lisait Platon , il lisait Plutarque, et leur sagesse entretenait sa foKe. Agité de cette sorte de délire, il vendit le reste de son héritage, et employa tout son argent à acquérir les livres et les instrumens nécessaires à cette grande entreprise : tout ce qu'il trouva sur les mathématiques, la marine, rhistoire naturelle et la politique fut acheté. Mais, pendant qu'il épuisait sa bourse pour les liesoins de la colonie, et qu'il se préparait A faire vivre tant de nations dans l'abondance, il s'aperçut qu'il manquait de chemises. U en follait cependant, et même une certaine provision, pour cinq ou six mois de trajet. M. de BreteoU, instruit de cette droonstance , le recommanda à une grosse lingère, qui voulut bleu fàeiire crédit au légishiteur de tant de peuples. Enfin , les préparatifs étant terminés , le vaisseau mit à |f) voile ; et dès lors il vil la

triste réalité. Le chef de l'expédition , maître du sort de M. de Saint-Pierre, osa lui dévoiler ses horribles projetç. Ce philosophe , qui s'était préparé à dviliser Madagascar avec des danseuses et YËnqfclopédie, n'avait jamais en d'autre dessein que de fiiire le commercé des noira, en vendant ses futurs sujets. Le philanthrope se transforma tout A coup en marchand d'hommes ; et l'on peut juger de Tefiroi de M. de Saint-Pierre , lorsqu'il vit tomber le masque qui cachait un scélérat. Ainsi s'évanouirent encore une fois tous ses beaux rêves de félidté publique , de gloire et de commandement

La traversée jusqu'à l'île de France ne fût point heureuse. Le passage du canal de Moiambique pensa lui être fhtal , et après Dieu son salut vint de la solidité du vaisseau '. Un coup de foudre brisa le grand met, le scorbut se propagea avec une eflhiyanle rapidité , et plus de la moitié de l'équipage fut Ûentùt sur les cadres. « Je ne saurais vous dépeindre le triste état dans » lequel nous sommes arrivés , disait M. de Saint-Pierre » dans une lettre à Duval. Flgurex-vons ce grand mit j» foudroyé , ce vaisseau avec son pavillon en berne , tij» rant du canon toutes les minutes ; quelques matelots > semblables à des spectres assis sur le pont ; nos éoou- » tilles ouvertes , d'où s'exhalait une vapeur infecte ; les » entreponts pidns de moorans , les gaillards couverts » de oulades qu'on exposait au soleil , et qui mouraient » en nous pariant. Je n'oublierai jannais un jeune homme » de dix-huit ans à qui j'avais promis la veille un peu de » limonade. Je le cherdiais sur le pont parmi les antres; » on me le montra sur la planche : il était mort pendant » la nuit. >

Les esprits n'étaient pas moins malades que les corps. Le chef de l'entreprise avait trouvé des flatteurs et des contradicteura ; on se divisait, et l'animosité était si grande . qu'il y avait plusieurs duels de projetés. Telle était la situation de l'équipage, lorsqu'on découvrit l'Ile de France. M. de Saint-Pierre courut sur le pont pour la contempler, et les rniages riantes qu'il s'en était feites s'évanouirent comme ses projets de république. Il n'aperçut que des côtes raboteuses et des rochers couverts d'une herbe jaune et flétrie ; an loin s'élevait une forêt d'un aspect sauvage , et dans le port on ne voyait que les débris de plusieurs vaisseaux naufragés.

Descendu à terre, le premier soin de notre voyageur fut de se rendre chei M. de Breuil, ingénieur en chef, et de lui annoncer le dessein où il était de rester à l'Ile de France. Sa commission était en règle, on ne pouvait refuser de l'accuelUir, et dès le lendemain il fût installé en qualité d'ingénieur. C'est ainsi qu'il se sépara d'une expédition dont il s'était promis tant de gloire , et qu'au lieu d'un palais h Madagascar, il ne trouva qu'une misérable cabane à l'Ile de France '.

Cependant il ne tarda point à s'apercevoir que cette contrée n'était pas plus en paix que le reste du monde. L'intendant et le gouverneur avaient chacun leur parti ; on ne pouvait s'attacher à Tun sans sebrouiUer avec

' royez la description de cette tempête dans le f^oyage à Vile de France,

* On peut voir, dans \w Harmonies , ce que devint oeilc^ expédition.

DE BERNARDIN DE SAIN T-PIERRE

l'autre. Il suffit de rappeler que M. PoÎTre était alors inteodaot de Tile , pour auDoocer le choix de M. de Saint-Pierre. Il toi attiré par la célébrité du philosophe, et captif é par la douceur de sa philosophie. M. Poivre avait hesocoup voyagé, be .ucoup observé et beaucoup retenu. Sa conversatioD était attrayante , elle faisait aimer, tout ce quil aimait, et vouloir tout ce qu'il voulait ; mais, en cédant aux charmes de son éloquence , on cédait toujours à ceux de la vérité. Son esprit , porté vers Tagricttlture , y ramenait toutes les sciences ; et cet art ai simple, qui fiiit le bonheur du sage, était devenu pour lui une étude de légisUitenr. Chacun de ses voyages était marqué par un bienfait. On l'avait vu apporter de la Gochinchine cette espèce de riz sec qui croit sans être airrosé sur les terrains les plus arides, et qui peut-être fiertilisera un jour nus landes et nos rochers ; enfin , tout le monde racontait ses périls,^ générosité, sa constance dans cette expédition mémorable, où il enleva des plantes de muscade et de girofle aux Hollandais des Moluques, pour les donner an reste du monde.

Personne ne démontrait d'une manière plus victorieuse l'influence que la culture d'un végétal peut exercer sur le genre hûmam : il voyait l'humeur de tous les peuples s*égayer, le nombre de lenn plaisirs s'accroître, leurs relations derenir plus sûres et plus agréables par 1 1 découverte d'une seule plante, le tabac. « En agriraltare, disait-il, rien n'est à négliger; la plus petite mf cntloo peut produire un grand bien. Le premier qui s'avisa de confire le bouton du câprier ne pensait pas qu'il rendrait féconds les rochers de la Provence, et que 4» villes entières lui devraient leur prospérité. »

Les leçons de M. Poivre éveiUèrent le génie de notre Toyageur. Il commença à sentir qu'il avait demandé à aes passions un bonheur qu'elles ne pouvaient lui donner ; et donoement conduit à l'étude de hi nature, il ne a'élODna plus que de ne l'avoir pas toujours aimée.

Les divisions qui régnaient dans l'ile étaient bien fidles d'aHleuis pour le dégoûter de ses projets ambitieux, Peot-éire pouvait-on reprocher A M. Poivre une résene excessive qui, dans un antre, eût passé pour de la disslHMilatîon; mais c'était un administrateur habile; et llle de France, qui lui devait ses richesses , lui aurait dû son bonheur, si la haine et l'envie n'avaient détruit l'eflèt de ses soins. L'exemple d'un homme si supérieur, piaoé à la tète d'une colonie où il ne pouvait maintenir le bon ordre, servit d'expérience à M. de Saint-Pierre ; il ni combien il y avait de folie et de vanité dans les prétentions qui le tourmentaient. Son utopie ne lui sembla plnt qu'un rêve : il avait pensé h tout, excepté aux passions, aux ambitions, aux superstitions de ceux qu'il espérait gouyemer; car il s'avouait enfin qu'il n'aTait Youlu fonder une république que pour en être le chef. Celait un grand pas dans l'étude de lui-même ; mais il alla plus loin , et ce fdt encore la sagesse de M. Poivre qui opéra cette révolution. Cet homme estimable écou^ tait avec calme ses beaux projets de république et de cokmisation. « Ce que vous proposez est impossible, lui disait-il souvent : pour établir un gouvernement parfait, ; il fîBut supposer une réunion d'hommes parfaits, d'hom- I mes pén^rés de la même ardeur pour le bien , et sur* i

tout de la volonté d'être heureux par les mênies moyens. C'est ce premier élément que la société ne peut donner, c II faut donc prendre la société telle qu'elle est aujourd'hui , avec sa corruption, ses préjugés et son esprit d'indépendance. Ce sont des tigres dont il s'agit de faire des hommes ; quel charme allez-Vous employer ? Si vous pariez religion, vous serez repoussé comme un être faible et superstitieux. Si vous mettez voti« appui dans les lois, tout le monde voudra les Cdre, personne ne voudra les suivre. On vous permettra de vanter la morale : c'est un mot. Dieu aussi sera un mot : tous les prononcerez, voilé tout. Calon lui-même, dans des temps pareils, dissuadait son fils de se mêler dn gouvernement de Rome, parce que, disait-il, « la licence des temps

> ne te permettra rien de digne du nom de Caton, et le

> nom de Caton ne te permet pas de rien fiiire comme

> le siècle. >»

> U y a dans les esprits une grande confusion d'idées et de principes : on parle de la révolte comme d'un devoir; de la liberté comme d'une forme de gouvernement ; de l'égalité comme d'un acte de justice. L'Europe entière est menacée d'un bouleversement ; l>ientût il n'y aura plus de peuple, ou , pour mieux ^le, le peuple se fera souverain ; et où les passions de la multitude commandent , le crime est partout, la sagesse n'est nuUe part.

» Dans l'état des mœurs, le véritable sage doit suivre le conseil de Caton et l'exemple du chancelier de L'Hospidil, qui renvoya les sceaux à Médicts, disant que les affaires du monde étaient trop corrompues pour qu'il pût encore s'en mêler. Que ces paroles et ces exemples soient nos guides ! car si pour faire le bien le sage est obligé de tromper, de disrimuler ou de tyranniser, il se fait semblable aux méchans; au contraire, s'il montre de l'indulgence, il devient leur victime. Heureux, en donnant sa vie , s'il sauvait son pays '. Mais l'histoire est là pour anéantir cette dernière espérance : on ne voit pas que la mort d'aucun sage ait rendu les peuples meilleurs: les Athéniens empirèrent après celle de Socrate, et Aristote fut obligé de s'enfuir pour leur épargner un nouveau crime.

» Cette vérité est dure ; mais pourquoi la dissimuler ? Si vous êtes sage , retirez-vous : lorsque les méchans ont assez de crédit pour s'emparer du pouvoir, c'est que le peuple lui-même est méctiant , et, dans ce cas , n'espérez rien de votre sagesse. Qu'aurait pu fïiire Catou entre Sylla et Marins ? S'il y a peu d'hommes en état de dire la vérité, croyez-vous qu'il y en ait beaucoup qui soient disposés à l'entendre ? Et quant à ce beau mol dont se couvre l'ambition , que l'honnête homme se doit au public, je ne vous demande que de contempler un moment ceux qui le prononcent : c'est aux actions à nous répondre des paroles, » Tels étaient les conseils de M. Poivre, et l'on doit dire qu'il ne tarda pas à joindre l'exemple aux préceptes. Ayant obtenu son congé, il revint en France , et passa le reste de sa vie dans une agréable solitude, sans plus vouloir se mêler des affaires des hommes. Quant à M. de Saint-Pierre, il sentit enfin qu'il avait été dupe de son ambition ; et convaincu que tous ses beaux projets seraient inutiles au htmliaur du monde.

ESSAI SLIl LA VIE

il 86 promit bien de irétre jaiiiiiis le léglslnfrtir que d'an peuple imaginaire '. Celle promesse ne fut pus vainc. De retour dans sa patrie, il s'éloigna des hommes, et traça dans la solitude le plan de son utopie. Et lorsque, pendant la révolution, i) voyait tous les esprits tourmentés de la folie qui avait égaré sa jeunesse, il ne parut jamais, ni comme député, ni comme sénateur, ni comme ministre. Pour être tout cela, il lui eût snlli de le vouloir, mais une plus noble ambition avait passé dans son ame : il voulait rester lui-même au milieu des déguisemens de son siècle.

Pendant que In réflexion préparait son ame à recevoir les semences de la sagesse, il s'aperçut d'un léger refroidissement dans Tamitié de M. Poivre. Sans doute il était la victime de quelque calomnie; il voulut s'en édaircir, et fit plusieurs tentatives pour provoquer ime explication, mais elles furent inutiles. M. Poivre n'opposa à ses plaintes qu'une politesse plus froide, et M. de Saint- Pierre prit à regret le parti de se retirer d'une société qui avait pour lui tant de charmes : ceci explique pourifwA , dans la relation de son voyage, il ne parla pas de M. Poivre, dont il croyait avoir à se phiindre. A son arrivée il s'était logé an Port-Louis , dans une petite nrâison , au bout de la ville. C'était une seule pièce au resde-€baussée. Une fenêtre sans vitres, fermée avec des rotins, suivant l'usage du pays, éclairait cette pauvre halntation , où l'on voyait pour tous meubles une commode , un hamac , quelques chaises et des malles. Notre voyageur obtint un nègre du roi ; il en acheta un second , et rien ne manqua plus à son petit ménage. C'est là qu'il passait sa vie depuis le refroidissement de M. Poivre. Ces lieux mélancoliques semblaient fiiits pour la méditation : de quelque côté qu'il portât la vue. Il découvrait une solitude profonde, des plaines stériles, des forêts impénétrables , une mer immobile ou furieuse. Souvent, assis près de sa fenêtre, il pensait à la vie qui s'écoule comme nn songe ; f t lorsqu'il venait à contempler cette vaste mer qui le séparait de tout ce qu'il a^ait aimé, il s'attristait d'être ainsi relégué aux extrémités du monde.

Cependant il trouvait dans l'étude de l'histoire naturelle les distractions les plus agréables. Le gouvernement lui avait concédé un petit terrain environné de rociiers, situé dans un coin du Cbamp-de-Mars ; il voulut le cultiver lui-même, et se trouva bien de ce travail. Il ne fiint souvent qu'un |)eu fiitiguer le corps pour distraire l'ame des plus grands maux. Mais pendant quç, simple cultivateur, il enrichissait son jardin des plantes les plus rares et les plus utiles , on vint lui en contester la propriété. Le gouverneur, dans le seul but d'attaquer une décision de M. Poivre , osa concéder de nouveau ce coin de terre au lieutenant de police ; et tous les soins de M. de Saint-Pierre furent perdus. Il est vrai qu'à son départ de l'ilc de France, un' riche habitant voulut acheter son titre; mais il refusa de le vendre, de peur de laisser après lui un sujet de discorde : trait toodiant de vertu, que sa modestie lui flt oublier lorsqu'il écrivit son voyage.

• f^oycz le préainhuie (1c VJrcudir.

Dans ses malhetu^ un ami lui était resté : Favori , le chien de sa sœur, charmait encore sa solitude ; c'était le compagnon de toutes ses promenades; mais il le perdit quelques mois avant son retour, et cette perte lui fut si sensible , que long-temps après il voulut consacrer son souvenir dans un de ces petits opiiscolrs auxquels sa plume donnait tant de prix. Ce badinage, qu'il a intitulé Éloge de moti ami . est une satire charmante des éloges académiques. Sans doute elle ne fut pas goûtée des académiciens; car M. de Saint-Pierre disait, à propos de cet opuscule : c C'est une plaisanterie qui a beaucoup plu à quelques dames , mais qui m'a brouillé avec de graves philosophes. »

Ainsi s'écoulèrent deux années, pendant lesquelles il ent occasion de voir plusieurs hommes célèbres : M. de SurviUe, un des quatre marins fomeux qu'on appelait les quatre irangélistes : M. de Bougainville, qui venait de ùàre le tour du monde sur les traces de Cook ; le naturaliste Commerson , qui donna l'arbre à pain à l'Ile de Franre ; et ce malheureux Cossigny , propriétaire d'une riche plantation, agriculteur habile, auteur dm plusieurs ouvrages pleins de vues excellentes, et qui, après avoir épuisé sa fortune pour la colonie, vint à Paris, où il enrichit le Cabinet d'histoire naturelle et mourut de misère.

Noos n'entrerons dans aucun détail sur les excursions de M. de Saint-Pierre à l'Ile de Bourtx>n et au cap de Bonne-Espérance. On les trouvera dans la relation de son voyage , ainsi que le récit de son retour dans sa patrie. Quel bonheur de revoir ces lieux qu'il avait quittés avec tant de joie I Après trois ans d'exil , c'est bien la France dont il touche lejol ! Comme ces eaux fraîches donnent la vie aux prairies ! Comme ces lisières de violettes et de firaisien courent agréablement le long de ces haies toutes blanches d'aubépine '. Que ces bois de chênes et de ch^taignien ombragent bien la cime de ces coteaux '. Quel parfum s'exhale de ces buissons , et avec quelles rumeurs les petits oiseaux s'y disputent leurs nids!

Ici tout le charme, tout lui rappelle les premiers jours de sa vie ; chaque site , chaque plante lui arrache un cri de joie , et son émotion s'exprime dans nn hymne qui semble échappé à la plume de Rousseau. « Heureux, > s'écrie-t-il , qui revoit les lieux où tout fut aimé, où » tout parut aimable, et la prairie où il courut, et le » verger qu'il ravagea '. Plus heureux qui no vous a ja- B mais quitté, toit paternel , asile saint !.... Ici l'air est » pur, la vue riante, le mareher doux , le vivre facile, j» les mœurs, simples et les hommes meilleurs. »

Ce morceau délicieux , qui termine le Voyage à Vile de France, fyt traduit par Zimniermann, qui le cita dans son Traité de la Solitude, Peu de temps après, un écrivain français, Mereier, publia quelques fragmens de ce dernier ouvrage, et, ne connaissant pas le voya > geur cité par Zinunermann , il fut obligé de retraduire ce passage d'après la traduction allemande. La comparaison de ces deux morceaux ' est une excellente étude

* Voyez D$ la SolUttdr. , ouvrage traduit dn Ziminermann par Mercier; Paris, 1788. page 266.

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

XLÏX

de sijie : on y retrouve les mêmes senlimens , mais ils sooi kND de produire la même impression; et Too peut y appreocfav oomoieot la modification d'une tournure , le changement d'un mot , suffisent le plus souTent pour détruire l'eifét d*une pensée.

M. de Sainl-Pierre arriva à Paris vers le commencement de juin 1774 . Du pays de la fortune il ne rapportait que des ooqm'llages , des plantes , des insectes , des oiseaux. A ces curiosités naturelles , le gouverneur du Gap, M. de ToUieck» avait ajouté deux belles peaux de tigre , et un alverame de vin de Constance. Notre voyageur s'empressa de faire hommage de ce petit trésor à M. de Breleuil, qui, pour en faire ressortir la valeur, le montrait à ses amis coaune un présent du gouverneur du Cap. Instruit de cette circonstance, M. de Saint- IMerre en parla à Rolhière, qui lui dit en riant : « Ah ! vous ne connaissez pas les grands seigneurs 1 Celui-ci vous enverra aux lies , ne fiit-ce que pour recevoir encore les présens de quelque gouverneur. » Il disaijt vrai ; cette fimiaisie vint effectivement à M. de Breteuil ; mais, ne trouvant pas en M. de Saint-Pieire des dispositions suffisantes pour accroître ses c-ollectioas , son amitié se reflroidit insensiblement. Cependant, ayant appris que M. de Saint-Pierre songeait à publier la relation de son voyage, il le recommanda à Balembert, qui jouait alors on grand rôle parmi les gens de lettres. Cet académicien accueillit avec empressement le protégé d'un ambaasadeur, et l'introduisit dans la société de mademoiselle de Lespinasse. M. de Saint-Pierre se félicita d'y reocontrer des hommes qui remplissaient alors TEurope de leur renommée. Séduit par l'admiration générale, il n'approcha d'eux qu'avec respect, et son ame simple et confiante bénissait le ciel de Tavoir conduit à la source de tant de lumières. Mais qudle fut sa surprise , lorsqu'il vit ces sages précepteurs du genre humain divisés en sectes ennemies, n'ayant d'autre but que le mal, d'autre pasioo que la vanité ; cherchant des idées nouveUes plu- M que des vérités utiles ; niant Dieu , comme les Israélites, pour adorer les ouvrages de leurs mains; et, dans cette lutte orgueilleuse où la vertu ne se montra jamais, se rangeant le long de la carrière, la rougeur sur le front et la haine dans le coeur ! Les gens du monde, témoins de ce spectacle et souriant de leurs folles disputes, ae moquaient des vaincus, couronnaient les vainqueurs, lea oonibndaient tous dans le même mépris ; et demandant sans cesse de nouvelles victimes, ils criaient comme le peuple aux combats des gladiateura : Encore un autre !

Jeté dans le tourbillon des partis , M. de Saint-Pierre n*06ait en croire sps yeux : tant de contradictions lui semblaient impossibles. Il consultait les philosophes dont il lisait les ouvrages, et tous s^enipressaient de lui en expliquer le plan, les divisions, les subdivisions d'une manière qui plaii^ait h son esprit, mais qui ne disait rien à son cœur. Au milieu de ws combinaisons bavantes, il cherchait vainement des idées applicables à la vie habituelle. C'était ù quoi les auteurs avaient le moins songé : on eût dit des architectes habiles , élevant un cbâteau d'un aspect majestueux , mais inaccessible et point logeable. I^es aillions de ces pivtendus sages iiVlaient pas

moins singulières que leurs principes : ils dénigraient les rois, et leur faisaient la cour; ils vantaient le bonlieiii: du pauvre, et vivaient dans les palais dei grands ; ils se plaçaient au-dessous des bêles par leurs systèmes, et se croyaient au-dessus de Dieu par leur intelligence. La plupart se livraient à de béùes réflexions contre les ambitieux , comme gens bien à leur aise ; contre les séductions de Tamour, comme s*ils n'avaient pas eu de maitresses; et contre la corruption et les vices du siècle, comme si eux-mêmes n'avaient pas tout bravé, tout attaqué, tout insulté, la morale, les lois, la religion.

Dieu même Mais de vivre au sein de la pauvreté et

de la douleur, ce qui est pourtant le lot de presque tons les hommes, et d*y vivre satisfait, c'est ce qui n'était enseigné par aucun d'eux.

M. de Saint-Pierre sentit que tant d'inconséquence et si peu de vertu annonçaient la dissolution de la société. Il osa le dire, il osa combattre ceux qu'il avait admirés ; et, dans cette discussion où il essayait ses forces, il était aisé de voir qu'il échapperait aux erreurs qui devaient bouleverser le monde ; en un mot, les philosophes trouvèrent en lui un. adversaire. Il leur disait : « Les délices de la fortune effacent en vous le sentiment d'une Providence ; mais essayez d'interroger ceux qui sont dans la misère, etci'oyez-en leur réponse : ce n'est point parmi les malheureux que se rencontrent les ingrats. Dieu est partout où Ton souffre; c'est là qu'il se rend visible, non pour consoler, comme les mortels, par des promesses d'un moment, par des espérances de quelques jours , mais pour relever nos âmes par ce qu'il y a de plus grand et de plus sublime. Philosophe, je te laisse le néant, et je me réfugie vers celui qui console en donnant les trésors du ciel et les joies de l'immortalité !

j» Vous me direz peut-être : Ce n'est pas bi religion, c'est la superstition que nous voulons renverser. J'adopte un moment ce langage. N'esl-il pas à craindre que les esprits peu éclairés (et ce sont les plus nombreux) ne puissent devenir subitement des raisonneurs assez habiles pour vous comprendre , et que , faute de saisir ces distinctions, ils ne renoncent à toute religion, à toute divinité? Si ce résultat est certain, que pouvez-voos répondre? Vous voulez, dites-vous, détruire les maux de bi superstition l ceux de^l'athéisme sont-ils moins grands ? Que des raisonnemens métaphysiques fassent votre vertu , je veux le croîre ; mais c'est la crainte , c'est re^)érancequi font la vertu de tous. Si vous anéantissez ces deux mobiles dcsiictions humaines , il ne restera que le crime. Ainsi la fin de vos doctrines en démontre la fausseté. Lorsqu'ou ne peut arriver qu'au mal, on n'est point dans la voie de la vérité, qui ne peut mener qu'au bien.

» Mais pounjuoi recourir à des subterfuges? vos desseins sont plus vastes , et le mal s'agrandit avec eux ; en un mol , ce n'ei>t potut la supei*stilion , c'est la religion qu'il s'agit de renverser. Vous accusez l'Évangile, vous accusez ses ministres; vous voulez tout détruire, sous prétexte qu'il y a des abus : attendez-vous donc à détruire les nations ; car c'est une loi immuable de la justice divine, que toutes les attaques dirigées contre Dieu retouibeul sur les hommes. »

ESSAI SUR LA VIE

Aififi 8*eiprRiiait M. de Saint-Pierre, et ce qu'il disait alors servit dans la suite de base à tous ses ourrages. Mais, si la conduite des philosoplies atait été un si^et d*étonnenient pour lui, ses opinions ne tardèrent pas à en derenir un de scandale pour eux. c L'*rsqn*il8 Tirent M quMI a? ait des principes dont il ne se départait pas ; » que ses opinions sur la nature étaient contraires à » leurs systtaies ; qu'il n'était propre à être ni leur pr6- > nenr, ni leur protégé, ils dcTinrent ses ennemis '. » A cette époque, ses ressounces commençaient à s'épuiser; car il n*ayait reçu aucune récompense de ses serfiœs. Dès qu'on le sut malheureux , on le traita comme tel. D'abord U entendit les regrets d^une fausse pitié, qui méprise ceux qu'elle plaint ; ensuite , las de le plaindre, on le calomn*a. Son air réserré parut ennuyeux, sa modestie n'était que de rignorance, ses principes n'étaient que de la présomption ; et comme les gens Tertueux sont toujours gais , sa mélancolie parut bientôt l'elfet de quelques remords. Il fut heureux alors de retrouver dans son cœur les sentimens religieux qu'on avait vouln lui ravir ; et de tant d'injustice il tira ce grand bien, de mépriser la réputation du nionde, et d'essayer de marcher librement dans le ( hemin de la vertu.

Telles étaient les dispositions de M. de Saint-Pierre au moment où il publia son Voffoge à Vite de France, Il n'avait pcVint encore choisi sa touchante devise ; mais , exercé par le malheur, il travaillait dès lors à la mériter. Il vit les pauvres noirs assis au dernier degré de la misère humaine , et l'Europe entière Anémit du tableau qu'il traça de leurs souffrances. Mais la colonie lui réservait le sort de tous ceux qui disent des vérités utiles au genre humain et nuisibles aux particuliers : objet de rinimitié des colons, dont il contrariait les intérêts, il le fht encore de celle de l'administration , dont il révélait les injustices ; et ses protecteurs rabandonnèrent au moment où il se montrait le plus digne de leur confiance.

Ce livre , si fhlal à son bonheur, ofAre comme une esquisse des Ètndes de la Nature : on y trouve même le premier modèle de quelques descriptions de Paul et Virginie : telles sont ceDe de l'orage *, celle du retour de Paul et Virginie après l'aventure de la négresse *, et celle de hi case de madame La Tour au moment de rarrivée de M. de La Bourdonnais <. Ces morceaux sont comme ces feuilles légères où les artistes déposent les pensées qu'ils veulent reproduire dans leurs tableaux.

Cette relation renferme d'ailleurs une multitude de pages où 9 est facile de reconnaître le talent d'un écrivain qui représente vivement ce qui l'a vivement frappé. Jusqu'à ce jour nous avons vu son auteur occupé des moyens de s'élever, d'acquérir de la gloire, de mériter dei récompenses : ici commence une v'e plus simple, des projets moins exagérés ; c'est un sage qui apprend de ses propres malheurs à plaindre le malheur

' Foye% le préambule sur l'Àrcadie.

• Foyage. à Cile de France,

• Idem.

• IdêtH.

d'teutrui. Son ambltioB s'est peu à peu évanouie devant l'inlbrtnne , il a détoomé sa pitié de lui-même pour la ' reporter sur ses semblables. Cependant, malgré tout rintérêt que peut inspirer cet ouvrage, il ne fbut y voir que l'essai d'un écrivain qui promet de s'illustrer : on y remarque une multitude d'idées , mais elles manquent de développement. L'auteur ressemble à ces petits oiseaux qui s'dancent de leur nid ; son. premier vol eat court et rapide ; on dirait qu'H se bâte, pressé par le malheur, comme ces abeilles de Virgile qui , dans leè joorsorageux, ne tentent que de petites courses : f j:ruriu$que brereà tentant. Plus tard , lorsqu'il publia d'autres ouvrages , on lui reprocha de trop parler de lui ; on pourrait ici lui flMre un reproche contraire. Ce sont les pensées et les actions du voyageur qui nous intéressent dans un voyage ; ce qu'un homme a vu , ce qu'il a entendu , nous fkvppe plus que les dissertattoaa leâ plus profondes. Je laisse le savant qui cherche l«i vérité sans sorlir de son fauteuil, et je me plais à chemine avec le voyageur qui me fait parcourir le monde, en>> trant le matin dans un palais, me reposant le aoir dam une chaumière? et, soit qu'il s'arrête sur les mlnea d'une cité dont le nom même est oublié, soit qu'il eafbrt dans une de ces vieilles fr^rèts où l'homme n'a jaaMlB pénétré, je le suis , je crois voir ce qu'il voit , et je partage sa surprise et son adndration. 11 en est des voyagea comme des livres de philosophie : nous lisons avec plua d'utilité et d'intérêt les Omfessiwu de Jean-Jacques que aoB Cmitrat social. Ses vues , dans Iç premier ouvrage , sont le résultat de son expérience; celles du second , quoique plus vastes, n'en sont que les aperçus : les unea renferment des vérités pratiques; les autres ne pi^senteot que des spéculations plus ou moins probables : œUea-ei n'ont besoin , pour être utiles , que de notre aven ; cellet-IA exigent le consentement d'un peupla entier. VÉmUe même , avec toutes ses beautés morales^ ne produirait pas autant d'efSet , si l'auteur n'y mettait en action un jeune homme dont il crée et soutient la vertu , et si Im-même ne s'y montrait souvent à câté de son élève. Il ihut donner des images à la pensée et dee hommesaux événemens, pour nous les rendre sensibles. Dans nn voyage surtout j'aime les descriptions longues et les réflexions courtes. La réflexion ne doit être que le coup de lumière du tableau : présentei-moi les ftiits nah , j'en tirerai vos conséquences et bien d'autrea encore ; mais surtoat que je voie le voyageur qui me le présente : c'est à cette seule condition que je puis m'intéreaaer à ses pensées. On doit présumer que M. de Sahit-Pienv ne tarda paaà reconnaître lesdéAiuts de sa relation, car il conçut le projet de hii donner plus da développement; mais ces notes, restées impaHMtes, n'ont pu nous fournir qu'un très-petit nombre damé^ liorattons.

Cependant une cause indépendante de rinexpérience et de la modestie du voyageur concourut à abréger à la fbis les récits et les observations répandues dans son voyage : ce fut la poHoe. Elle lui avait donné pour censeur un homme de lettres appelé La Grange Cbessienx. Cet homme lui retrancha d'abord un passage sur la peste du Bengale , terrible fléau qui venait de fiiire pé-

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

ij

rir deox ou trob miltiODt d'hommes nir les bords do Gëngt. lA peste avait été produite par la fiotine , et la Amnne était la suite des aocaparemeos de ris fiits par le loid OiTe et les autres employés de la Compagnie des Iodes anglaises. L'autour avait parlé de cet horrible attentat à roocasion du vaisseau la ÏHgue , sur lequel il s'était embarqué au cap de Bonne-Ëspéranoe , et qui revenait du Gange, on la peste s^éteit mise dans son équipage, à cause des cadavres d^une population entière morte de faim dont le fleuve éteit couvert , et que la religion du pays y précipitait de toutes parts. Le censeur supprima donc ce passage , et M. de Saint-Pierre se vit obligé de garder le silence sur un crime de lèse-humanite qui retentissait par toute la terre: et cela , ftrat-il te dire, de peur que les Anglais, à Londres, ne trouvassent mauvais ce qu'un voyageur écrivait à Paris. Honteuse servitude du gouvernement! honteuse pattence de tontes les nations de l'Europe 1

Mais la suppression de ce récit ne fut pas te seul sacrifice eiigé par te censure : on retrancha un autre passage où l'écrivain philosophe réfutait une erreur en histoire naturelle que Voltaire avait pris pteisir à accréditer. C'était au sujet du prétendu tablier que la nature, disait-on , avait donné aux femmes hottentotes. Voltaire en avait condn une nonvelte espèce de femmes. M. de Saint-Pierre lui opposait l'autorite de M. Poivre, intendant de rite de France, qui , chargé autrefois par te due d'Orléans de vérifier ce ftiit en passant au cap de Bonne-Espérance, s'était assuré qu'il n'avait aucun fbndement. Le censeur craignit que la maison d'Orléans ne trouvât son nom compromis, et il n'en ftillot pas davantage pour supprimer une réfiitatton qni intéressait à te fob ta science, te morale et la religion, c Je n'ai nommé noDe part mon censeur, disait h ce propos Bernardin de Saint-Pierre ; je ne veux nommer dans mes ouvrages aucun de ceux dont je ne puis dire que du mal , de crainte de leur lancer des fièdies dont les blessures me survivent. Pourquoi leur rendrais-je le mal qu'ils ont cherché à me fiiirê? Et parce qu'ils ont éte méchans, pourquoi te serai»-je à leur exemple? » Puis il ajoutait en riant : -« La Grange était un bon homme ; c'était sa ptace qui ne vateit rien , car elle robligeail à trahir, te vérité et à flatter ta puissance. »

Ce bon homme donna à M. de Saint-Pierre une approbation honorable ; mais nn ordre de ta police ta fit retrancher, et te livre ne fdt publié que sous permission tacite.

Ifalgré toutes ces tracasseries , cette Relation obtint du succès; on voulut même en connaître Tanteur, et M. de Saint-Pierre se trouva répandu dans les sociétés les plus briltontes. Parmi les jolies femmes qu'il rencontrait chaque jour, une surtout semblait- prendre te plus

vif intérêt à son sort. Madame D était à peine égée

de tingt ans. Destinée au théâtre par ses parens , elle eut te secret de tourner la této à un fermier-général , qui, après avoir inutilement tente de ta séduire, demanda sa main, l'épousa , renricbitette négligea. Rien de phis joli , de plus coquet ne pouvait s'offrir aux regards. Grands yeux noirs, longues paupières, lailte mignonne, manières enfantines, un pied digne de ce

chef-d'œuvre de grâce et de déUcatesse : teUe était madame D A ces dons charmans de ta nature, eUe semblait unir tous les dons du cœur, plus dangereux encore que te beauté. Au milieu de la corruption du monde , tes principes de M. de Saint-Pierre ta fhippèrent vivement ; eUe aima ses tateos , sa constance , son malheur, et sut bientôt le captiver par tontes les apparences de ta vertu. Heureux d*avoir trouvé une amte, il se livrait aux charmes d'une liaison innocente, et son bonheur ne lui faisait pas naître une pensée qui pût troubler sa conscience. Mais il essayait ses forces contre un ennemi trop taibte, et la coquette, qui flattait chaque jour ses projeta de sagesse , se promettait bien de tes lui taire oublier. Cette fennne adroite avait en Part de transformer en solliciteur xéte un mari indolent, méfiant et jaloux ; tout ce qn'tt avait de crédit était employé â obtenir une place dans les finances pour le protegé de sa femme. Un jour il se rendit à Versatiles, afin d'y presser l'effet de ses démarches. M. de Saint-Pierre reçut

aussitôt un biltet de madame D ; eOe était seule ,

languissante, malade, eUe Tattendait. 11 vote au rendezvous. Jamais il ne l'avait vue si piquante et si jolte. Ses paroles étaient pleines de confiance , et cependant tout en elte laissait apercevoir une secrète agitation. Il y avait dans ses regards un charme irrésistibte, dans sa voix une douceur inexprimable ; enfin l'ami sage et timide commençait à devenir un amant passionné, lorsque tout à coup l'idée de son ingratitude envers un homme qui à l'heure même s'Intéressait à son sort le fit tressaillir : une rougeur subite couvre son front , son ccpur se gtoce , et sa voix troublée taisse échapper te nom de celui qu'il altalt offenser. Madame D..i.. te comprit : le dépit et ta confusion se peignirent sur son visage, et tous les rêves de l'amitié s'évanouirent avec ceux de l'amour. Corrompue par te monde , eUe ne se consotaît pas d'avoir reçu la plus grande preuve de respect qu'un homme puisse donner à la femme qu'il aime ; mais elle le connaissait si bien ce monde perfide , qu'il lui suffit , pour être vengée , de taire courir l'histoire de son propre déshonneur. Couvert de ridicute pour une action vertueuse , M. de Saint-Pierre s'étonnait de ta dépravation de te sodéte, où l'on n'apptaudit que les méchans. Les philosophes mêmes se moquaient de lui ; sa conduite condamnait leur conduite , et pour mériter leurs éloges il tallait leur ressembler. Tant d'intrigues et de calomnies te troublèrent moins cependant que la perte de ses illusions. « Les discours de mes ennemis ne m'affiigeut point , disait-il ; si j'ai quelquefois murmuré , ce n'est pas contre ceux qui me haïssent, mais contre ceux que j'ai aimés. »

Cependant il se dégoûteit du monde, où il n'avait tait qu'apparaître , et déjà il songeait à se retirer dans ta solitude, lorsqu'une autre aventure, non moins douloureuse, vint bâter les effets de cette résolution. Le manuscrit du Voyage à Vile de France avait éte vendu mille francs par Dalembert; l'édition était presque épuisée, lorsque l'auteur se rendit chei le libraire pour recevoir cette petite somme. Mais oelui-d , dont les affaires se dérangeaient, refusa de payer le billet, et sr sauva dans son arrière-boutique, en proférant les in-

UI

ESSAI SLU LA VIE

jures les plus grcMsiëres. Le premier inoaTement de M. de Saint-Pierre fut de maltrailer ce misérable; mais le sentiment de sa supériorité et la fuite de son ennemi le désarmèrent, et il se retira en menaçant de le traîner devant les tribunaux. Le soir, encore tout ému de cette aventure, il la raconta chez mademoiselle de Lcspinasse. L*abbé Arnaud approuva franchement sa conduite; Dalembert se récria sur la fiiiblesse de ne pas tuer un pareil coquin; un évéque janséniste dit en souriant .que M. de Saint-Pierre aiaitTame très-chrétienne; Gondnrcet applaudit à ce bon mot , et mademoiselle de Lespinasse ajouta , d'un air moitié sérieux, moitié railleur :

c Voilà une Vertu de Romain 9 Puis, ouvrant une

des boites de bonbons qui étaient toujours sur sa cheminée: (t Tenez, lui dit-elle d'un air ironique, vous êtes doux et bon, > Cependant Tavenlture passa de bouche en bouche, et M. de Saint-Pierre vit avec chagrin que sa vertu faisait beaucoup de bruit , et que les perfides éloges s'étaient changés en amèl-cs critiques. Chaque fois qu'il y avait un cercle nombreux, mademoiselle de Lespinasse le priait de taire le récit de son aventure; e^ quand il arrivait au dénouement, elle l'inlerrompait en disant : c Croyez-moi, ne parlons pas de c. la. 9 Dès lors il s'aperçut qu'il ne recevait plus le même accueil dans la société: les femmes, qui se rappelaient son aventure avec madame D... , souriaient en parlant de sa timidité; les jeunes gens ricanaient en parlant de son courage ; les philosophes étaient scandalisés d'une philosophie qui peut empêcher de tromper un mari et d'assommer un débileur; enfin l'abbé BLaynal, qui, ù cette époque, était âgé de plus de soixante ans, voulut bien luiapprendi'e qu'on n'était plus au temps de Thémistocle.

Ce mot le jeta dans une espèce de délire : indigné de voir sa roodératiorf transformée en lâcheté, comme sa sagesse Tavait été en impuissance, il croit que s'il ne se venge il est déshonoré; et ne pouvant s'adresser au misérable qui l'avait insulté et qui fuyait toujours à sou aspect, il prend aussitôt la funeste résolution d'avoir ce qu'on appelle une affaire d'honneur avec le premier qui le regardera en face. Le monde est plein de faux braves toujours disposés à se (aire une réputation aux dépens de ceux dont ils croient n'avoir rien à craindre : les occasions ne lui manquèrent donc pas. U eut deux affaires, et blessa grièvement ses deux antagonistes. Mais ce fut le dernier sacrifice qu'il fit aux préjugés de la société. A peine eut-U éprouvé ce mouvement de haine si étranger à son cœur, que ses yeux se desâUèrent. Epouvanté d'avoir plus craint le ridicule que le crime, il fit cette réflexion pénible, que c'est dans U société des gens honnêtes que se forment les luéchans. Combien de vices naissent de la nicdisauce, cette mal>eifiance dosâmes faibles qui amuse la société et la di>ise! Combien de vengeances commandées par la voix publique! de duels conseUlés par des misérables qu'on méprise et qu'on écoute! Il faut violer les lois divines et humaines pour suivre les lois delhonneur ; il faut tuer un homme pour mériter l'estime de la bonne sodéié ; et celui de tous les êtres qui a le plus besoin d'indulgence ne veut rien pardonner! Eclairé par ces réflexions, M. de Saint- Pierre sentit que pour être sage il faut respecter les

hommes et ne craindre que sa conscience. Mais il se dirait souvent, avec un sentiment profond d'amerlome : « Si j'avais été adultère, j'aurais Irouvé des protections; si j'avais été flatteur, des emplois; si j'avais été impie, d^ richesses et des honneurs : on m'a tout refusé, parce que j'ai voulu être bon. » A ces inquiétudes présentes se joignait encore l'efiroi de l'avenir. La difficulté d'arriver à rien par le chemin où il était entré lui paraissait invincible. Au milieu de la corruption générale, quel ministre accueUiera Thommedont la conscience veut l'ester pure? quelle famille oserait s'allier à celui qui , se bornant à des profits légitimes, promet, comme Aristide, l'indigence à sa postérité? D'ailleurs, que peut-on espérer, je ne dis pas des grands qui parient peu de vertu , mais des phUosophes qui en parlent tant? En est-il un seul qui voulût donner sa fille au pauvre Socrate, et qui ne lui préférât , sans hésiter, quelque riche descendant de Phalaris ?

Tant de chagrins successifs éiiranlèrent à la fois la santé et la raison de M. de Saint-Pierre '. Tour â tour victime de son ambition , de sa vanité et de sa vertu , il ne trouva de soulagement que dans la solitude. Résolu de se délivrer des regrets du passé, de la prévoyance de l'avenir et des erreurs de sa propre sagesse , il promit de ne plus se fier ni à lui ni à personne , et d'imiter la nature , qui ne se fie qu'à Dieu. Dès lors, il éprouva la vérité de cette maxime des sages de l'Inde: « Quand vous serez dans le malheur, rentrez en vous-même, et vous y trouverez les dieux : c'est aux infortunés qu'ils se communiquent. » U est rare que de grandes pensées ne viennent pas les dédommager de leurs peines. Les découvertes, les arts, les inspirations subUmes , tout ce qui fiit le génie a été accordé à des infortunés vertueux , ou à ceux qui , par une disposition tendre de l'amc , sont sensibles aux maux du genre humain.

Bernardin de Saint-Pierre est un exemple frappant de cette double influence. Dès qu'U fut seul , ses maux s'évanouirent et ion génie s'éveilla. Loin des hommes, il connut la vanité de leurs sciences , et cessa de craindre leur opinion. Les plantes , les bois, les prairies étaient ses livres , et les pensées les plus douces venaient à lui an milieu des plus douces contemplations. Il lui semblait entendre sortir de tous les objets de la nature une voix ravissante qui lui disait : Pourquoi vous tourmenter de l'avenir? Voyez ce qu'est devenu le jour d'hier, dont vous vous inquiétiez, et ne songez pas au jour de demain, qui doit passer comme celui d'hier. Aviez-vous des soucis dans le sein de votre mère ; et , en venant à la vie, ne trouvâtes-vous pas le banquet préparé , et le lait que ma prévoyance faisait couler pour vous? Lorsque vos passions vous entraînaient aux extrémités du monde, où vous arriviez inconnu et sans appui, qui est-ce qui plaça sur votre route des hôtes pour vous recevoir et des amis pour vous aimer? Vous m'avez toujom*» vu à l'heure de rinfortuue , et maiutenant je suis encore près de vous à l'heure du repos. Mais , dites- vous , je regreile des per-

' L'auteur a décrit l'état où ces deux aventures le réduisirent, dans un morceau louchant qui sert de pn^anibule k VAicadif, .

DE BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

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