‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 68 sur 116 · SOT · texte numérisé non relu

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passant, on poison froid et subtil , propre à faire son effet à la longue. J'ai vu avec surprise s'ouvrir à mon égard cet évent de la haine d'un ennemi obscur ; car enfin j'ai tâché de bien roériier de tout le inonde , et je* ne suis sur le chemin de personne. Mais , lorsque j'ai appris que plusieurs de mes amis avaient présenté inutilement au Journal de Paris leur prose et leurs vers pour ma défense; que bien auparavant on avait refusé d'y insérer des morceaux de littérature où l'on me donnait quelques éloges , j'ai été convaincu qu'il y avait un parti formé contre moi. Alors j'ai eu recours au Journal général de France , dont l'impartial rédacteur a bien voulu insérer ma défense et ma réclamation dans sa feuille du 29 novembre n® i 43. Voici donc ce que j'ai répondu au critique qui a employé l'anonyme et le sarcasme contre des vérités physiques, et qui a pris pour m'attaquer le poste des feibles et l'arme des méchans.

A Monsieur le Rédacteur du Journal général

DE France.

a MONSIBCR ,

» Un écrivain qui se cache sou» le nom de Solim taire des Pyrénées , jaloux , je pense . de l'ac- » cneil dont le public a honoré mes Études de la V Nature , en a inséré , dans le Journal de Paris, » nne critique pleine d'humeur.

» Il y trouve souvent fort mauvais que j'aie ac- » cusé des académiciens de s'ftre trompés, lors- » qif ils ont conclu de l'agrandissement des de- » grés vers le pôle , que la terre y était aplatie; » que j'attribue la cause des marées à la fonte des » glaces polaires , etc.... Pour affaiblir mes résul- » tats, il les présente sans preuves. Il se garde » bien de parler de ma démonstration si simple et » si évidente, où j'ai fait voir que lorsque les de- » grés d'un arc de cercle s'allongent, l'arc de cer- » de s'allonge aussi, et ne s'aplatit pas. C'est ce » que prouvent les pôles d'un œuf, ainsi que ceux » du monde. Il n'y dit pas que les glaces de cha- » que pôle ayant cinq à six mille lieues de drcon- » férence dans leur hiver , et deux à trois mille » seulement dans leur été , j'ai été fondé à con- » dure de leurs fontes alternatives tous les mou- » vemens des mers. II n'y parle pas de la multi- » tude des preuves géométriques, nautiques, géo- » graphiques, botaniques, et même académiques, » dont j'ai appuyé ces importantes et nouvelles vé- » rites. C'est à mes lecteurs à juger si elles sont » sont bonnes. Comme il est clair que l'anonyme » n'a observé la nature que dans les livres à sys- » tèmes; qu'il n'opjwse que des noms à des faits.

» et des autorités à des raisons; qu'il y suppose » déddé ceque j'ai réfuté; qu'il m'y fait dire ce » <iue je n'ai pas dit ; que ce genre de critique est » à la portée de tout homme superficiel, obif et de » mauvaise foi; que ma santé, mon temps et mon » goût ne me permettent pas de réfuter des dîatri- » bes de cette espèce , quand même l'auteur au- » rait la loyauté de s'y.nonmier, je déclare donc » qu'à l'avenir je ne répondrait aucune critique » de ce genre, surtout dans les papiers publics.

» Cependant si quelque ami de la vérité décou- » vre des erreurs dans mon ouvrage, où il y en a » sans doute, et qu'il veuille me faire l'amitié de » m'en instruire directement , je les corrigerai dans » mon livre et le citerai avec éloge; parce que, » comme lui, je ne cherche que la vérité, et que D je n'honore que ceux qui l'aiment.

» Je suis seul , monsieur. Comme je ne tiens à » aucun parti, je ne puis disposer d'aucun journal. » J'ai déjà éprouvé que je n'avais pas le crédit de » faire rien publier dans oehii de Paris, même » pour le service des malheureux. Je vous prie » donc d'insérer dans vos feuilles si impartiales » ma réponse pour le présent et ma protestation de » silence pour l'avmr.

» Au reste , en me plaignant ide l'anonyme qni » a attaqué mon ouvrage avec tant dé fiel , je sais » obhgé de convenir qu'il a &it un éloge excessif V de mon style. Cependant , je ne sais comment » cela se feit, je me sens encore plus humilié de » ses louanges que choqué de son mauvais ton.

)» J'ai l'honneur d'être, etc.

» Signé DE Saint-Pierre.

I A Paris, ce 23 novembre 17S7.

L'anonyme promettait de s'étendre encore aux dépens de ipon ouvrage dans les feuille suivantes du Journal de Paris; mais le public ayant murmuré de me voir attaqué indécemment dans une Uce fermée à mes amis , le rédacteur de ce journal , pour donner une preuve de son impar'* tialité, a publié aqssitôt un fragment d'une épitre en vers à ma louange. Cet éloge est aussi l'our vrage d'un anonyme; car les bons se cachent pour faire le bien , comme les méchans pour fiiire le mal. Les vers qu'on en a détachés sont très-beaux; mais il y en a , selon moi , encore de plus beaux dans le reste de l'épltre. Je les louerais de bon cœur, si je n'y étais beaucoup trop loué. Cepen^ dant la recomiaissance m*oblige dédire qu'ils sont de M. Théresse, avocat au conseil , qui m'a donné, il y a un an, au mois de janvier, ce témoignage particulier de sonamitié et de ses rares talens.

Revenons au point qui intéresse le plus les aca-

MÉMOIRE SUR LES MAREES

demies. Pour se convaincre que les pôles de la terre sont allongés , il ne s*a^it pas de résoudre quelque problème de la géométrie transcendante , tout hérissé d*équations, tel que la quadrature du cercle; mais il suffit des notions les plus communes des clémens de la géométrie et de la physique. Avant de rassembler les preuves que j'en ai données, et d'y en joindre de nouvelles, je vais dire deux mots des moyens qui peuvent nous servir à nous assurer de la vérité , autant pour mon instruction que pour celle de mes criticpies.

Nous sommes au sein de Fignorance , conune des mariiLs au milieu d'une mer sans rivages. On y voit çà et là quelques vérités éparses comme des Iles. Pour reconnaître des lies en pleine mer, il ne suffit pas de savoir leur distance au nord ou à l'orient. Leur latitude donne un cercle entier, et leur longitude un autre ; mais l'intersection de ces deux mesures détermine précisément le lieu où elles sont. On ne s'assure de même de la vérité, qu'en la considérant sous plusieurs rapports. Voilà pourquoi un objet que nous pouvons soumettre à 1 exa- ! men de tous nos sens , nous est beaucoup mieux i connu que celui auquel nous ne pouvons en appliquer qu'un seul. Ainsi nous connaissons mieux un arbre qu'une étoile, parce ({ue nous voyons et touchons l'arbre; la fleur de l'arbre nous fournit plus de connaissances que sou tronc , parce que nous pouvons l'examiner de plus avec le sens de fodorat; et enfin nos obsen'alions se multiplient sur le fruit parce que nous le goûtons et que nous pouvons l'observer avec quatre sens à la fois. Quant aux objets vers lesquels nous ne [louvons diriger qu'un seul de nos organes , tel que celui de la vue , nous n'en acquérons la science (|u'en les considérant sous dlfférens aspects. Vous dites : Cette tour à l'horizon est bleue , petite et ronde. Vous en approchez , et vous la trouvez blanche , grande et anguleuse. Vous concluez alors qu'elle est carrée ; mais vous en faites le tour et vous voyez qu'elle est pentagonale. Vous jugez qu'il est impossible d'en mesurer la hauteur sans un instrument, parce qu'elle est fort élevée. Prenez un objet de comparaison accessible , celui de votre ombre avec votre hauteur ; vous y trouverez le même rapport qu'entre l'ombre de la tour et son élévation, (jue vous jugiez inaccessible.

Ainsi la science d'une vérité ne s'accfuiert qu'en la considérant sous divers rapports. Voilà pourquoi il n'y a ({ue Dieu qui soit véritablement savant , parce qu'il connaît seul tous les rapports qui existent entre les choses; et qu'il n'y a encore que Dieu qui soit le plus universellement connu de tous les êtres, parce que les rapports qu'il a éta-

blis entre les choses le manifestent dau toiis ses ouvrages.

Toutes les vérités s'enchaînent. Nous n'en acquérons la science qu'en les comparant les unes aux autres. Si les académiciens avaient fiilt nsage de ce principe, ils auraient recoona que l'aplatissement des pôles était une erreur. H ne s'hissait que d'en appliquer les conséquences à la distribution des mers. Si les pôles sont aplatis , leurs rayons étant les plus courts du ^khe, toutes les mers doivent s'y rendre comme au lieu le plus bas de h terre : d'un autre côté, si l'éqnaleur est renflé, toutes les mers doivent s'en éloigner , et la zone torride doit présenter dans tonte sa droonférenee une zone déterre sèche, de six lieaes et demie d'élévation à son centre, puisqœ le rayon dn globe à ré(iuateur surpasse de cette dimension le rayon aux pôles, suivant les académiciens.

Or , la configuration du globe nous présente précis(^'ment le contraire : car les mers les plos gmh des et les plus profondes sont précisément sons son équateur; tandis que du côté de notre pôle, h terre se prolonge fort avant dans le nord , et que les mers qu'elle renferme ne sont que des mé^terranées remplies de hauts-fonds.

A la vérité, le pôle sud est environné d'unTasIe océan; mais comme le capitaine Gook n'en a approché qu'à quatre cent soixante-quinze lienes, nous ignorons s'il y a des terres qui l'ayoisînenL De plus, il est vraisemblable, ainsi que je l'ai dit ailleurs, que la nature qui contraste et balanee toutes dioses, a compensé l'élévation en territoôre du pôle nord , pur une élévation équivalente en glace au pôle sud. En effet, Gook a trouvé la ooopole glaciale du pôle sud beaucoup plus étendue et plus élevée que celle qui couvre le pôle nord , et il ne veut pas qu'on établisse à cet égard de compiraison. Voici ce qu'U dit à l'occasion d'one de ses extrémités solides, qui l'empêdia de pénétrer an delà du y^l ' degré sud , et qui était semblable à une chaîne de montagnes s'éle^'ant les unes sortes autres et se perdant dans les nuages. « On n'a ja- » mais vu , je pense , de montagnes de glace corn- 1» me celles-d dans les mers du Groenland; du » moins, je ne l'ai lu nulle part, et je ne l'ai point » ou! dire : de sorte qu'on ne d(»it pas établbr une » coin|>araison entre les glaces du nord et celles » de ces parages. » '

Gelte prodigieuse élévation de glaces, dont Gook n'a vu qu'une extrémhé , peut donc équivaloir à l'élévation de territoire du pôle nord, constatée par les travaux mêmes des académidem.

* Cook , ann(V 1774 , Janvier.

MEMOIRE SUR LES MAREES

Mais, quoique les mers gelées du pôle sud se refusent aux opérations de la géométrie , nous allons voir tout à l'heure par deux observations authentiques, que les mers fluides qui Tenvironnentsont plus élevées que celles de Téquateur, et sont au même niveau que celles du pôle nord.

Vérifions maintenant rallon9ement des pôles, par la même méthode qui vient de nous servir à démontrer leur aplatissement. Cette dernière hypothèse a acquis un nouveau degré d'erreur , en rappliquant à la distribution des terres et des mers du globe; celle de l'allongement des pôles va gagner de nouveaux degrés de certitude, en l'étendant à différentes liarmonies de la nature.

Rassemblons pour cet effet les preuves qui sont dispersées dans mes ouvrages. Il y en a de géométriques, de géographiques, d'atmosphériques, de nautiques et d'astronomiques.

1® La première preuve de l'allongement de la terre aux pôles est géométrique. Je l'ai insérée dans l'explication des figures , à la fin du tome III des Études : elle suffit seule pour jeter sur cette vérité le dernier degré d'évidence. Il ne fallait pas même de figure pour cela. On conçoit fort aisément que si dans im cercle les degrés d'une portion de ce cercle s'allongent, la portion entière de ce cercle s'allonge aussi. Or, les degrés du méridien s'allongent sous le cercle i)olaire, puisqu'ils y sont plus grands que sous l'équateur , suivant les académiciens : donc l'arc polaire du méridien , ou , ce qui est la même chose, la couri)e polaire, s'allonge aussi. J'ai déjà fait usage de cet argument , auquel on ne peut rien répondre, pour prouver que la courbe polaire n'était pas aplatie; je puis bien m'en servir aussi pour prouver qu'elle est allongée.

2^ La seconde preuve de l'allongement de la terre aux pôles est atmosphérique. On sait que la hauteur de l'atmosphère diminue à mesure qu'on s'élève sur une montagne. Or cette hauteur diminue aussi à mesure qu'on avance vers le pôle. J'ai à ce sujet deux expériences du baromètre : la première pour rhéniisphère nord , et la seconde pour l'hémisphère sud. Le baromètre , à Paris , baisse d'une ligne à onze toises de hauteur, et il baisse aussi d'une ligne en Suède si on s'élève seulement à dix toises un pied six pouces quatre lignes. Donc l'atmosphère de la Suède est plus basse, ou, ce qui revient au même, son continent est plus élevé que celui de Paris ; donc la terre s'allonge en allant vers le nord. Celte expérience et ses conséquences ne peuvent être rejetées des académiciens ; car elles sont tirées de V Histoire de l'Académie des Sciences, année de ^ 7-1 2, page 4.

3*" La seconde expérience de rabaissement de l'atmosphère aux pôles a été faite vers le pôle sud. C'est une suite d'observations barométrales faites chaque jour dans l'hémisphère sud par le capitaine Cook, pendant les années i773, i774 et 1775, on l'on voit que le mercure ne s'élevait guère au-dessus de 29 pouces anglais au-delà du 60* degré de latitude sud, et montait presque toujours à 30 pouces, et même plus haut, dans le voisinage de la zone torride; ce qui prouve que le baromètre baisse en allant vers le pôle sud, ainsi que vers le pôle nord, et que par conséquent l'un et l'autre sont allongés.

On peut voir la table de ces observations barométrales à la fin du second voyage du capitaine Cook. Celles du même genre, qui ont été recueillies dans le voyage suivant , ne présentent entre elles ^aucune différence régulière, quelle que soit la latitude du vaisseau ; ce qui prouve leur inexactitude , occasionée probablement par le désordre que dut entraîner la mort successive des observateurs , c'est-à-dire du savant An^erson , chirurgien du vaisseau et ami particulier de Cook ; de ce grand homme lui-même; du capitaine Clerke son successeur ; et peut-être aussi par quelque partisan zélé de Newton, qui aura voulu jeter des nuages sur des faits si contraires à son système de l'aplatissement des pôles.

4<* La quatrième preuve de l'allongement des pôles est nautique. Elle est formée de six expériences de trois différentes espèces. Les deux premières expériences sont prises de la descente annuelle des glaces de chaque pôle vers la ligne; les deux secondes, des courans qui descendent des pôles pendant leur été ; et les deux dernière , de la rapidité et de l'étendue de ces mêmes courans , qui font le tour du glube alternativement pendant six mois : trois sont pour le pôle nord , et trois pour le pôle sud.

La première expérience, tirée de la descente des glaces du pôle nord , est citée dans le tome F** des Études , Etude quatrième. J'y ai rapporté les témoignages des plus célèbres marins du Nord , entre autres, de l'Anglais Ellis, des Hollandais Linschoten et Barents, du Hambourgeois Martens, et de Denis, gouverneur français du Canada, qui attestent que ces glaces sont d'une l)auteur prodigieuse, et qu'on les rencontre, fréquemment au printemps , à des latitudes tempérées. Denis dit qu'elles sont plus hautes que les tours de Notre-Dame, qu'elles forment quelquefois des chaînes flottantes de plus d'une journée de navigation, et qu'elles viennent échouer jusque sur le grand banc de Terre-Neuve. La partie la plus

MÉMOIRE SUR LES MARÉES

septentrionale de ce banc ne s'étend guère au-delà du 50^ degré; et les marias qui vont à la pêdie de la baleine ne trouvent en été les glaces solides du nord que vers le 75' degré. Mais en su[>posant (|ue ces glaces solides s'étendent en hiver depuis le pôle jusqu'au 65** degré , les glaces lloltantes qui s'en détachent parcourraient 375 lieues dans les deux premiers mois du printemps. Ce n'est point le vent qui les pousse vers le midi, puisque les vaisseaux péclieiu-s qui les rencontrent ont souvent le vent favorable; des vents inconstans les porteraient indifféremment au nord, ou à Vesi, ou à l'occident : mais ce sont les courans du nord qui les amènent constamment cliaque année vers la ligne, parce que le pôle d'où ils sortent est plus élevé.

5** La seconde expérience de la même espèce, pour le pôle sud , est tirée des Voyages du capitaine Cook, année i772, iO décembre, a Le 10 » décembre, à huit heures du matin, nous décou- » vrimes des glaces à notre ouest; » à quoi M. Forster ajoute : a et à environ deux lieues au-dessus du » vent, une autre masse qui ressemblait à une » pointe de terre blanche. L'après-midi , nous pas- » sàmes près d'une troisième qui était cubique, » et qui avait 2,000 pieds de long, 400 de large et » au moins 200 d'élévation. » Cook était alors au 5i^ degré de latitude sud , et à deux degrés ouest de longitude du cap de Bonne-Espérance. Il en vit beaucoup d'autres jusqu'au i 7 janvier i773 ; mais étant à cette épocfue par 65 degrés i5 minutes de latitude sud , il fut arrêté par un banc de glaces brisées, qui l'empêclia d'aller i^us avant au sud. Amsi , en suppasant que la première glace qu'il rencontra le iO décembre fût partie de ce point le 10 octobre , temps où je suppose que l'action du soleil a commencé à dissoudre les glaces du pôle sud , eUe aurait parcouru vers la ligne 14 degrés, ou 350 lieues en deux mois, c'est-à-dire fait dans le même temps à peu près le même dieniin que les glaces qui descendent du pôle nord. Le pôle sud est donc, ainsi que le pôle nord, plus élevé que l'équateur , puisque ces glaces descendent vers la zone torride.

6** La troisièine expérience nautique de l'allongement du pôle nord vient de ses courans mêmes, qui sortent directement des baies et des détroits du nord avec la rapidité des écluses. J'ai cité à cet égard les mêmes marins du Nord, Linschoten et Barents, envoyés par les Hollandais {Mur trouver un passage à la Chine par le nord-est; et Ellis, chargé par les Anglais de cliercher un passage à la mer du Sud, au nord-ouest, dans le fond de la baie d'Hudson. Ils ont trouvé au fond de ces mers septentrionales des courans qui sortaient des baies

et des détroits, en faisant huit à dix noBods pv lieure , entraînant une multitude prodigîeQse de glaces flottantes; et des marées tumultueuses qui, ainsi que les courans , se précipitaient directement du nord , du nord-est ou du nord-ouest, sekm le gisement des terres. Cest d'après ces faits coostaas et multipliés, que je me suis oonvalnca que la fonte des glaces polaires était la cause seconde du mouvement des mers, le soleil la canse première , et que j'ai formé ma théorie des maiéea.

7^ Les courans de la mer du sud prennent également naissance dans les glaces du pôle austnL Voici ce qu'en rapporte Cook, année 1774, jnvier : « A la vérité , c'était mon opinion ^ ainsi que » celle de la plupart des oflkiers, que oette giâee » s'étendait jusqu'au pôle, ou que peut-être eDe » touchait à quelque terre, à laquelle elle est fixée » dès les temps les plus anciens; qu'an sud de ee » parallèle se forment toutes les glaces que nom » trouvions çà et là au nord; qu'elles en sont ea- » suite détachées par des coups de vent, on pir » d'autres causes , et jetées an nord par les oon- » rans, que dans les latitudes élevées nons avoni » toujours reconnus porter vers cette direction. •

Ainsi cette quatrième expérience nautique prouve que le pôle sud est allongé comme le pôle noid; car si l'un et l'autre étaient aplatis, les courans r dirigeraient vers eux, au lieu de porter Yen h ligne.

Ces courans australiens ne sont pas si'violeDsé leur origine que les septentrionaux , parce qoHi ne sont pas , comme eux , rassemblésdans les baies, et ensuite dégorgés par les détroits ; maia noos d* Ions voir qu'ils s'étendent tout aussi loin.

f^ La cinquième preuve nautique de rélération des pôles au-dessus de l'horizon de toutes les men vient de la rapidité et de la longueur de lenrs courans , qui font le tour du globe. On peut voir à os sujet l'étendue de mes reclterdies et de mes preuves, à la (in du tome III des Études y dans l'explication des figures. Hémisphère atlantique. J'd cité d'abord le courant de l'océan Indien, qui Une six mois vers l'orient et six mois vers l'occident, suivant le témoignage de tous les marins de Flnde. J'ai fait voir que ce courant alternatif et semi-annuel ne pouvait s'attribuer en aucune manière an cours de la lune et du soleil, qui vont toujoars d'orient en occident ; mais à la duileur combinée de ces astres, qui fondent pendant six dkms les glaces de chaque pôle.

J'ai ensuite apporté deux observations très-co» rieuses, pour constater qu'un pareil courant semiannuel et alternatif existait dans l'océan Atlantique, où jusqu'à présent on ne l'avait pas soupçonné.

MÉMOIRE SUR LES MAREES

La première est celle de Rennefort, qui trouva, au mois de juillet 1666, au sortir des lies Açores, la mer couverte des débris d'un combat naval qui s'était domié neuf jours auparavant entre les Anglais et les Hollandais à la hauteur d'Ostende : ces dâifisavaient fait dans neuf jours plus de 275 lieues vers le midi , ce qui fait plus de M lieues par jour ; et c'est une cinquième expérience nautique qui prouve, par la rapidité des courans du nord , l'élévation considérable de ce pôle sur l'horizon des mers.

9" Ma sixième expérience nautique démontre particulièrement l'élévation du pôle sud, par retendue de ses courans. qui remontent en hiver josqo'aux extrémités de l'Atlantique. C'est l'observation de M. Pennant , célèbre naturaliste anglais , qui rapporte que la mer jeta sur les côtes d'Ecosse le mât du Tilbury, vaisseau de guerre qui briUa à la rade de la Jamaïque ; et qu'on recueille tous les ans , sur les riva.^ des lies qin avoiânent l'Ecosse , des graines de plantes qui ne croissent qu'à la Jamaïque. Cook assure aussi dans sesYoyages, comme un fait constant, qu'on trouve tous k^ ans, sur les côtes d'Islande, quantité de grosses semences plates et rondes appelées des yeux de bonif, qui ne viennent qu'en Amérique.

iO^ei^^** Les preuves astronomiques de l'allongement des ï)ôles sont au nombre de trois. Les deux premières sont binaires. C'est la double observation deTycho-Brahé et de Kepler, qui ont vu daas les édipses centrales de la lune l'ombre de la terre alloDgée sur ses pôles. Je l'ai citée tome i" des Éhides, Étude quatrième. On ne peut rien opposer aa témoignage de la vue de deux astronomes anssl célèbres, dont les calculs, loin d'être favorisa, se trouvaient dérangés par leurs observa-

tiODS.

'12** La troisième preuve astronomique de l'allongement des pôles est solaire , et regarde le pôle nonl. C'est l'observation de Barents , qui aperçut de la Nouvelle-Zemble , par le 76* degré de latitude nord, le soleil à l'horizon quinze jours plus M qu'il ne s'y attendait. Le soleil, dans ce cas, était de 2 degrés et demi plus élevé qu'il ne devait rétre. En donnant un degâ-é pour la réfraction de ratmosphère en hiver, au 76' degré de latitude nord , et même un degré et demi , ce qui est trèsooQsidérable, il resterait un degré au moias i)our l'élévation extraordinaire de l'observateur sur l'horixon delà Nouvelle-Zemble. J'ai relevé, à cette occasion, une erreur de l'académicien Bouguer, qoi ne fixe qu'à 34 minutes la plus grande réfraction du soleil pour tous les climats. Je ne me sers pas, comme on voit, de tous les avanlafçes que

me donnent ceux dont je combats les opinions.

Ces douze preuves, tirées de différentes harmpnies de la nature, s'accordent mutuellement à démontrer que les pôles sont allongés. Elles sont appuyées d'une multitude de faits, dont je pourrais augmenter le nombre; tandis que les acadé^ miciens ne peuvent appliquer à aucun phénomène de la terre, de la mer ou de l'atmosphère, leur résultat de l'ai^alissement des pôles , sans en reconnaître aussitôt l'erreur. D'ailleurs la géométrie seule suffit pour les en convaincre.

A la vérité, ils y ont fait cadrer les vibrations du pendule; mais cette expérience est sujette à mille erreurs. Elle est au moins aussi suspecte que celle du miroir ardent , qui leur a servi à conclure que les rayons de la lune n'avaient pas de chaleur, tandis que le contraire a été prouvé à Rome et à Paris par des professeurs de physique. Le pendule s'allonge par le chaud et se raccourcit par le froid. Il est bien difficile de compenser ses variations par un assemblage de verges de différens métaux. D'un autre côté , il est bien facile à des hommes prévenus dès l'en&nce pour l'attraction de se méf>rendre de quelques lignes en sa faveur. D'ailleurs tous ces petits moyens de la physique, sujets à tant de mécompte, ne peuvent contredire en aucune manière l'allongement des pôles de la terre , dont la nature nous présente les mêmes résultats sur la terre , sur la mer, dans l'air et dans les cieux.

L'allongement des pôles prouvé, le courant des mers et des marées s'ensuit naturellement. Plusieurs personnes, voyant régner entre nos marées et les phases de la lune les mêmes accroissemens et les mêmes diminutions, sont persuadées que cet astre en est le premier mobile par son atti'action; mais ces accords n'existent que dans une partie de la mer Atlantique. Ils proviennent, non de l'attraction de la lime sur les mers, mais de sa chaleur réfléchie du soleil sur les glaces polaires, dont elle augmente les effusions, suivant certaines lois particulières à nos continens. Partout ailleius le nombre , la variété , la durée , l'irrégularité et la régularité des marées, n'ont aucun rapport avec les phases de la lune, et s'accordent au contraire avec les effets du soleil sur les glaces polaires , et la configuration des pôles de la terre. C'est ce que nous allons prouver, en employant le même principe de comparaison qui nous a servi à réfuter l'erreur des académiciens sur l'aplatissement des pôles, et à démontrer la vérité de ma théorie sur leur prolongement.

Si la lune agissait par son attraction sur les marées de l'Océan, elle en étendrait l'influence sur les méditerranées et les lacs. Or, c'est ce qui n'est

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MKMOIUE SUR LES MARÉES

pas, |niis<{iic les incHlilermiiées et ks lacs n'ont point de marées, du moins de marées lunaires; car nous avons oliservé (|ue les lacs situés an pied des montagnes à jj^lace ont, en été, des marées solaires ou un flux connue l'Océan. Tel est le lac de Genève, qui a un flux régulier Taprés-midi. Cet accord du flux des lacs voisins des montagnes à glace avec la chaleur du soleil, jette déjà la plus grande vraisemblance sur ma théorie des marées; et an contraire , la discordance de ces mêmes flux avec les phases de la lune , ainsi que la tranquillité des méditerranées lors(|ue cet astre passe à leur méridien, rendent déjà son attraction plus que suspecte. Mais nous allons voir que, dans le vaste Océan même, la plupart des marées n'ont aucun rapport ni avec son attraction , ni avec son cours.

J'ai dt'ja cité , à la fin du tome III des /•ftidw, dans l'explication des ligures, le navigateur Dampier, qui rapporte que la plus grande marée qu'il éprouva s*ir les côtes de la Nouvelle-Hollande n'arriva que trois jours après la plehie lune. Il assure, ainsi que tons les navigateurs du midi, que les marées s'élèvent fort peu entre les tropicjues , et ({u'elles sont tout au plus de quatre à cinq pieds aux Indes orientales, et d'un pied et demi seulement sur les côtes de la mer du Sud.

Je demande maintenant pourquoi ces marées entre les tropiques sont si faibles et si relardées sous l'influence directe de la lune; pouniuoi la lune nous fait éprouver , par son attraction y deux marées par jour daas notre mer Atlantique, et qu'elle n'en produit qu'une seule dans beaucoup d'endroits de la mer du SikI, qui est incomparablement plus lai^e. Pourquoi , dans cette même mer du Sud, y a-t-il des marées diurnes et semidiurnes, c'est-à-dire de douze heures et de six heures? Pourquoi la plupart des marées y arriventelles constamment aux mêmes heures et s'élèventcllesà une hauteur régulière presque toute l'année, quelles (jue soient les irrégularités des phases de la lune? Pourquoi y en a-t-il qui croissent dans les quadratures, tout comme dans \e^ \Aemes et nouvelles lunes ? Pounjuoi sont-elles toujours plus fortes en approchant des pelles, et se dirij^ent-elles souvent vers la ligne, contre le principe prétendu de leur hnpulsion ?

Ces problèmes, impossibles A résoudre parla théorie de Tattraction de la lune à l'équateur, cessent de l'être par la clialeur alternative du soleil sur les glaces des deux pôles.

Je vais d'alwrd prouver cette diversité des marées par le témoignage même des compatriotes de Newton , partisans zélés de son système. Mes témoins ne sont pas des hommes obscurs; ce sont

des savans, des capitaines de la marine do roi d'Angleterre, clunrg('% successivement, par le vmi de leur nation et le choix de leur prince, de faire le tour du monde, et d'en rapportiT des connaissances utiles à l'étude de la nature. Ce sont les etpilaines Byron, Carteret, Cook, Clerke, et Fa»tronome Wales. J'y joindrai le témoignage de Newton lui-même. Examinons d'abord ce qu'ils rapportent sur les marées de la partie méridionale de la mer du Sud.

A la rade de l'Ile de Massafuero, par le 33" degré ■\5 minutes de latitude sud , et le 8(K degré 22 minutes de longitude ouest du méridien de

Londres « la mer verse douze heures an noid,

r> et reverse ensuite douze heures ao snd '. ■

Comme l'Ile de Massafuero est dans k pvtîe australe de la mer du Sud, ses marées, qui nmaa nord en avril, vont donc vers la ligne, oontrek système lunaire : de plus, ses marées sont de douze heures; autre difficulté.

A l'anse Anglaise , sur la côte de la Nonvelk- Hretagne , vers le 5*^ degré de latitude sud, d le 152'' degré de longitude, a la marée a son flmcl » reflux une fois dans vingt-quatre heures *. »

A la baie des Iles dans la Nouvelle-Zélande, m le 34*' degré 59 minutes de latitude sud, et le 18? degré 36 minutes de longitude onest, cd^kpli » les observations que j'ai pu faire sur la oten- » lativeinent aux marées, il parait que le flot neâ

r> du sud ^. r»

Voici encore des marées en pleine mer qui vofll vers la ligne, contre l'impulsion de la lune. EBei descendaient dans cette saison à la Nouvelle-Zélande du pôle sud , <lont les courans étaient alon en activité; car c'était l'été de ce pôle, an mois de décembre. Celles de Massafuero, quoique olMer vées au mois d'avril par le capitaine Byron, ataiedl aussi la même origine, parce que les coumidi pôle nord , qui ne conunencent qn'à la lin de mm, à l'écpiinoxe de notre printemps, n'avaient pai cffcore arrêté l'influence du pôle sud dans Fbénisphère austral.

A l'embouchure de la rivière Endeavour, dnv la Nouvelle-Hollande, par le i 5*" degré 26 minatti de latitude sud, et le 214' degré 42 minutes de longitude ouest, où le capitaine Cook radouba loa vaisseau aprè.s avoir échoué, a le flot et le jnfldt » n'étaient considéral)les qu'une fois dans vîi^

' Capitaine Byron. année 1768, aniiL * Capitaim^ Carteret, année 17S7, aoAt.

' Capitaine Crwk, aiimH? I70S, décembre.

MÉMOIRE SUR LES MARÉES

» quatre lieores , ainsi que nous l'avions êiironvé » tandis que nous étions sur le rocher '. »

A rentrée du havre de No^I , dans la terre de Kerguelen , vers le 48® de^ré 29 minutes de latîlode 8uH , et le 68* degré 42 minutes de longitude est, « tandis (fue nous étions à Fancre, nous ob- » servàmes que le flux venait du sud-est, avec une » yitesse d'au moins deux milles par heure. ' »

Ainsi voilà encore une marée qui descendait directement du pôle sud. Il parait que celle mai-ée était régulière et diurne, c'est-à-dire de douze heures; car Cook ajoute quelques pages après : « On 7 a la haute mer à environ dix heures, dans » les pleines et les nouvelles lunes , et les flots s'é- » lèvent et retombent d'environ quatre pieds. »

Aux îles d'Ôtaïti, par le i7*^ degré 29 minutes de latitude sud, et le H9® degré 35 minutes de longitude; et (FUliétea, par le 26''degré 45 minutes de latitude sud, « nous fîmes aussi quelques obser- » Tations sur les marées , surtout à Otaîti et à » Uliétea. Nous voulions déterminer leur plus » grande élévation sur la première de ces lies. Du- » rant mon second voyage, M. Wales crut avoir » découvert que les flots y montaient par delà le » point que j'avais trouvé en 'l 769; mais nous nous » anarâmes cette fois que cette difTérence n'avait » plus lien ; c'est-à-dire que la marée s'élevait » sealement de douze à quatorze |)ouces au plus. » Nous obsenâmes que la marée est haute à midi «dans les quadratures, aussi bien qu'à l'époque » des pleines et des nouvelles lunes ^ »

Cook donne , dans cet endroit de son journal , nne table des marées dans ces lies, depuis le 'i^' jusqu'au 26 novembre, où l'on voit qu'il n'y avait qa*ane marée par jour, (pii , dans tout le cours du mois, se trouvait à sa hauteur moyenne entre onze heures et une heure. Ainsi, il est clair que des Ikiarées si régulières, à des époques si diflerentes de la lune , n'avaient aucun rapport avec les phases de cet astre.

Cook était à Taîti en i769, au mois de juillet, c^est-à-dîre , dans l'hiver du pôle sud ; il s'y retrouvait en Mil y au mois de décembre, c'est-à-dire, dans son été : ainsi il est i)ossible que les efTnsions de ce pôle étant alors plus a])ondanles et plus voisines de Taîti que celles du pôle nord , les marées fussent plus fortes dans cette lie en décembre qu'en juillet, et que l'astronome Wales eût raison.

* Capitaine Cook , année 4770 , juin.

* Id4tn, année 1776, décembre.

* Capitaine Cook , année 1777, décembre.

Olisenrons maintenant les effets des marées dans la partie septentrionale de la mer du Sud.

A rentrée de Noolka, sur la côte d'Amérique, par le 49*^ degré 36 minutes de latitude nord , et le 233*" degré 17 minutes de longitude est, a la mer v est haute à douze heures vingt minutes dans les » nouvelles et pleines lunes ; elle s'élève de huit » pieds neuf pouces. Je parle de l'élévation qui a » lieu durant les marées du matin , et deux ou » trois jours après les nouvelles et pleines lunes. » Les marées de nuit montent alors deux pieds » plus haut. Cette élévation plus considérable fut » très-mar(|uée dans la grande marée de la pleine » lune, qui eut lieu bientôt après notre arrivée. Il y> nous parut clair qu'il en serait de même lors des » marées de la noirvelle lune. Au reste, nous ne » relâcliâmes pas assez long-temps dans l'entrée » de Nootka pour nous en assurer d'une manière » positive '. »

Ainsi voilà deux marées par jour, ou semidiurnes, de l'antre côté de notre hémisphère, comme dans le nôtre; tandis qu'il parait qu'il n'y en a qu'une dans l'hémisphère austral, c'est-àdire dans la mer du Sud seulement. De plus, ces marées semi-diurnes diffèrent des nôtres , en ce qu'elles arrivent à la même heure, et qu'elles n'éprouvent d'accroissement que deux ou trois jours après la pleme lune. Nous donnerons bientôt la raison de ces phénomènes, inexplicables suivant le système lunaire.

Nous allons voir, dans les deux obsen-ations suivantes, ces marées du nord de la mer du Sud , observées en avril, devenir, à des latitudes plus élevées sur la même côte, plus fortes en mai, et encore plus en juin; ce qui ne peut se rapporter en aucune manière au cours de la lune , qui passe alors dans l'hémisphère austral , mais au cours du soleil, qui passe dans l'hémisphère septentrional, et échauffe de plus en plus les glaces du pôle nord, dont la fonte croit à mesure que la chaleur de cet astre augmente. D'ailleurs, la direction de ces marées du nord vers la ligne, et d'autres circonstances, vont confirmer pleinement qu'elles tirent leur origine du pôle.

A l'entrée de la rivière de Cook , sur la côte de l'Amérique, vers le 57* degré 5-1 minutes de latitude nord , a nous éprouvâmes ici nne marée très- » forte , qui portait au sud en dehors de l'entrée. » C'était le moment du reflux; il faisait de trois à » quatre nœud^ par heure, et la mer fut liasse à » dix heures. 1^ marée entraîna hors de l'entrée » une quantité considérable d'algues marines et de

Capitaine Cook , année 1778, arril.

MÉMOIRE SUR LES MARÉES

B bois notlaDt. I.'eaa était devenue épaisse «mime

■ celle des rivières ; mais ce qui nous eicila A con-

■ tinuer notre route, nous la trouTâraes à la mer B basse atissi salée que l'Océan. I^ vitesse du Hot a fut de trois nœuds, et le courant remonta jux- B qu'à quatre heures du soir ' . »

Les marins entendent par nœuds les divisions de la corde du loch; et par loch, un petit montai i de bois qu'on jette à la mer, attaché à une corde, pour mesurer la course d'un vaisseau. Lorsque dans une demi-minute il s'écoule hors du vaisseau trois divLsion.<i ou nœuds de relie corde, on en conclut que le valiseau ou le courant bil par heure trois milles on une lieue.

En remontant la même entrée dans un lieu où elle n'avait que quatre lieues de largeur, n la ma- " rée avait une vitesse et une force prodigieuses. " Elle était effrayante pour nous, qui ne savions " pas si l'agitation de l'eau était occasionée par le « courant, ou par le choc des vagues contre 1rs

>' bancs de sable ou les rochers Nous demeu-

« râmesâ l'ancre pendant le rellux, dont la vitesse 1' était de près de cinq nœuds par heure (une lieue » deux tiers). Jusqu'ici nous avions trouvé le même " de^é de salure à la mer basse et à la mer haute,

> et â ces deux époques les vagues avaient élé •' aussi salées que l'eau de l'Océan. Nous eûmes ' bienlAt des indices que nous remontimis une riu nère. L'eau que nous puisâmes i la tin du re- ' flux éiail beaucoup ]>lus douce que celle que ■ nous avions goûtée auparavant : je fus convaUicu

> ii^ie iinus étions dans une grande rivière, et non

> [liis dans un détroit qui communiquât avec les » mers du Nord ". ■

l',e que Cook appelle l'Entrée , à laquelle ou a de{>'jis donné le nom de grande rivière de Cook , ii'ist , par son cours et ses eaux saumâtres, ni un (!i.'l<i>it ni une rivière, mais une véritable écluse du nonl , par oii s'écoulent tes effusions des glaces [kilsires dans l'Océan. On cd tronve de semblables au fond de la baie d'Hudson. EUis y avait été trompé, et les avait prises pour des détroits qui i-urnnmniquHient de la mer du Nord A la mer du iiiv\. C'était pour dissiper les doutes qui étaient rt-^tés à ce sujet, que Cook avait tenté le même t'\.imen au nord des câtes de la Californie.

ï^uiiede la reconnaissance de l'intérieur de l'Entrée, ou grande rivière de Cook. s Lorsque nous " eûmes atie'mt la baie , le flot portait avec force l'dans la rivière du Retour, et le jusant eut .: une forée plusgiande encore. La mer tomba de

■ vingt pieds tandis que nous élionai rancre'.* Ce qoe Cook noaime le jtuant ou le reflox me

parait être le flot oo le flux lui-màne, pnitqa'it était {dus tumultueux et plus rapide que ce qa'i appelle le flux ; car la réaction ne peut junaii tm plus forte que l'acliMi. la marée descendanic. même dans im» rivières, n'est jamais auaii farte que la marée montante. Celle-ci j pnxlnit |Mnr l'ordinaire une barre ; ce que De bit pu l'autre.

Cook, prévenu en f^iveor do préjugé que k cause des marées est entre les tropiques, ne pnvait se résoudre i regarder ce flot , qui veuit dt l'intérieur des terres, comme une véritable omrée. Cependant , dans la partie opposée de oe m^ me comment, je veux dire au fond de la baie d'Hudson , le flot ou la marée vient de I'odM, c'est-à-dire de l'intérieur des lerres.

Voici ce que rapporte A oe sujet rintrodadin du troisième voyage de Cook :

■ Le capitaine Middleton, diargé cTmi mpft

■ i la baie d'Hudson , entrepris en 1741 et17ti, B avait trouvé , entre le 65* et le 66* degré de b- » litode, une entrée fort coosidéraUe dirigée m a l'ouest, dans laquelle il pénétra avec ses «■- D seaux. Après avoir examiné les marées idiw B ses reprises, et s'être eflbrcé, durant trais»- » maines, de découvrir la nature et la dirediB B intérieure de l'ouverture, il reconnut qnekh

■ venait toujours de l'ouest, et que c'était mt

■ grande rivière, i laquelle i] donna le nom et -Wager.

B M. Dobhs contesta l'exactitude ou |Jiildtli6- D délité de ces détails. II soutint que la • Hiddieton est un détroit, et non pas un B d'eau douce; que si Aliddlcton l'avait e: » convenablement , il y aurait trtMiTé un yaïasp I

■ l'océan Occidralal d'Amérique. Lepen de ■Ntli B de l'expédition ne servit dooc qu'A E B M. Dobbs de nom-eaux argm B ce passage encore une fois; et ayant fa a par un acte du parlement les vingt i B steriing de récompense dont oo a parlé ptasbat, » il parvint A déteiminer une société d'amaums (i

■ de Dégocians A équiper le ZtoUs et la CkN^ » Plie. On espéra que ces vaisseaux viendront 1

I B bout de pénétrer dans rocéanPacîBqae, pvriM- ' ■ venure que le voyage de Middlelon avait UB- [ > quée, et sur laquelle on supposait qoe oe nan- I Bgateur avait trompé le public dana son rmMrt. { B Cette nouvelle expéditioD n'eut pas ph> et i B succès que les antres. On sait que La voyage da

MÉMOIRE SUR LES MARÉES

» DfMs et de la CaUfornie ' coofirma, ao lieade » les détruire, les assertions de Mîddietoo. On ap- » prit que le prétendu détroit n'était qu'une riw Tîère d'eaa douce, et on détermina exactement » jusqu'à quel point elle est navigable du cdté de • TooesL »

Ainsi la rÎYière le Wager produit une véritable marée de Fouest, parce qu'elle est une des écluses qm viennent du nord dans l'océan Atlantique : il est donc clair que la grande rivière de Cook proflint de son côté une véritable marée de l'est, parce qa'dle est aussi une des écluses du nord de la mer du Sud.

D'aiUeurs , l'élévation et le tumulte de ces marées de la grande rivière de Cook , semblables à œUes du fond de la baie d'Hudsou, du détroit de Waigats, etc., TaffiiibUssement de leur salure , leur fUrectk» générale vers la ligne, prouvent qu'elles sont formées en été dans le nord de la mer du Sud, ainsi que dans le nord de la mer Atlantique, de la fonte des glaces du pôle nord.

Dans la suite du voyage de Cook , achevé par le capitaine Clerke , nous allons trouver deux antres tibservations sur les marées, dont le système lunaire ne peut pas mieux rendre raison.

Aux lies Sandwich , à l'observatoire anglais dans b baie de Karakakoo, par le ^9« degré 28 minutes de latitude nord, et le 204*' de longitude est, «les j» marées sont très-régulières ; le flux et le reflux « sont de six hetures. Le flot vient de l'est, et la » mer est haute dans les pleines et les nouvelles » lunes, à trois heures quarante -cinq minutes, » temps apparent *. »

A la bourgade de Saint-Pierre et de Saint-Paul, ao Kamtschatka, par le 53« degré 38 minutes de Ittlltnde nord, et le ^58« degré 43 minutes de longitnde est, « la mer fut haute dans les pleines et 9 nouvelles lunes à 4 heures 35 minutes , et sa plus » grande élévation était de cinq pieds huit pouces. » Les marées arrivent de douze heures en douze » benres, d'une manière très-régulière ^ »

Le capitaine Clerke , imbu , ainsi que Cook, du lystème de l'attraction de hi lune dans la zone torride, s'efforce en vain de rapporter aiu phases irlégulières de cet astre des marées qni arrivent à des heures régulières dans la mer du Sud , ainsi qoe leurs autres phénomènes. L'astronome Wales, qui aooom[iagna Cook dans son second voyage, est iircé d'avouer à ce sujet l'insuffisance de la théode Newton. Voici ce qu'il en dit dans un ex-

' M. Ellia ftit da voyagf , et c'est lui qui en a écrit U rdation, que J*ii citée plus d'une fois.

* Capitafaie Clerke, année 1779. mon.

• Idem^ octobre.

trait Inséré dans l'introduction générale du dernier voyage de Cook :

« L.es lieux où l'on a observé, pendant ces voya- » ges, râévation et l'époque des marées, sont eu » très-grand nombre , et il en résulte des détails » utiles et importans. Dans le cours de ces obser- » valions, quelffues kits très-curieux et même très- » imprévus se sttnt offerts à nous. H suffira d'in- » diquer ici la hauteur extrêmement petite du flot » au milieu de l'océan Pacifique : nous l'y avons » trouvée de deux tiers au-dessous de la quantité à » laquelle on aurait pu s'attendre d'après la théo- » rie et le calcul. » Les partisans du système newtonien seraient bien autrement embarrassés , s'il leiu* feUait expliquer d'mie manière daire , d'abord pourquoi il y a par jour deux marées de six heures dans l'océan Atlantique , ensuite pourquoi il n'y en a qu'une de douze heures dans la partie australe de la mer du Sud , comme à l'Ile de Tafti, sur la côte de la Nouvelle-Hollande . sur celle de la Nouvelle-Bretagne , à l'Ile de Massafiiero, etc.; pourquoi , d'un autre côté , dans la partie septentrionale de cette même mer du Sud , les deux marées de six heures reparaissent chaque jour égales aux Iles Sandwich; ûiégales, sur la côte d'Amérique, à l'entrée de Nootka; et vers cette même latitude , réduites à une seule marée de douze heures sur la côte d'Asie , à Kamtschatka.

J'en pourrais citer d'autres encore plus extraordinaûres. Ce sont ces dissonances très-marquées et très-nombreuses du cours des marée.< avec celui de la lune, dont Nevirton cependant ne connaissait qu'un petit nombre, qui l'ont forcé de reconnaître lui-même , ainsi que je l'ai dit ailleurs , « qu'il fal- » lait qu'il y eût dans le retour périodique des ma- » rées quelque autre catise mixte qui a été inoon- » nue jusqu'ici '. »

Cette autre cause inconnue jusqu'ici est la fonte des glaces polaires, qui ont cinq à six mille lieues (le circonférence dans leur hiver, et deux à trois mille au plus dans leur été. Ces glaces , en s'écoulant alternativement dans le scindes mers , en opèrent tous les phénomènes. Si dans notre été il y a deux marées par jour dans l'océan Atlantique, c'est à cause du déversement alternatif des deux continens, l'ancien et le nouveau , qui se rapprochent au nord , dont l'un verse le jour, et l'autre la nuit, les eaux des glaces que le soleil foit fondre sur le côté oriental et occidental du pôle qu'il circuit chaque jour de ses fetix , et qu'il échauffe pendant six mois. S'il y a un retard de vingt-deux minutes d'une marée à celle qui la suit, c'est parce que la

' PhUt>sophie de Newton , chap. xthi.

MÉMOIRE SUU LKS MARÉES.

coupole des ginces polaires en fusion diminue clia- ({ue jour, et ipie ses eflluences sont relardées |)ar les sinuosités du canal de l'Atlantique. Si dans noire hiver il y a aussi deux marées retardées |)ar jour sur nos c<*»tes, c'esl que les eftiuences du [K>Ie sud, entrant (L-ms le canal de TAllanliquc, éprouvent encore deux déversemens à son enilx)ucliure; Tun en Améri(|ue, au cap Ilorn, et Taulre en Afri<[ue , au cap de Bonne-Esi)érance. Ce sont , je pense , ces deux déversemens alternalifs des courans du pôle sud qui rendent ces deux caps , qui en reçoivent la première impulsion, si tempétueux et si difliciles à doubler pendant Tété de ce même pôle , aux Vtiisseaux (|ui sortent de Toccan Atlantique 3 car alors ils rencontrent de front les courans (pii descendent du |)ôle sud. C'est |»ar cette raison qu*il leur est fort diflGcile de doubler le cap de Boimc-Espérance en novembre, décembre , janvier, février et mai-s, pr)ur aller aux Indes; et qu'an contraire , ils le |»asscnt aisément dans nas mois d'été , parce (ju'alors ils sont aidés des courans du pôle nord , qui les [loussent hors de l'Atlanti(iue. Ils éprouvent le contraire ù leur retour des Indes, dans nos mois d'hiver.

Je suis |K)rté, par ces considérations, à croire que les vaisseaux cpii vont à la mer du Sud éprouveraient moins d'obstacles à doubler le cap Ilorn dans son hiver que dans son élé ; car ils ne seraient piis re|)oasscs alors par les coiu'ans du pôle sud dans l'Atlantique, et ils seraient aidés au contraire à en sortir (Kir ceux du pôle nord. Je pourrais appuyer cette conjectm'e de l'expérience de plusieurs vaisseaux. On {M)urrait m'objecter celle de l'amh'al Anson; mais il ne doubla ce cap qu'aux mois de mars et d avril , qui sont d'ailleurs deux des mois les plus tempétueux de l'année , à cause de la révolution générale de l'atmosphère et de rOcéan, qui arrive à l'équinoxe, lorsque le soleil passe d'un hémisphère dans l'autre.

Expliquons maintenant , par les mômes principes, |M)urquoi les marées de la mer du Sud ne ressemblent pas à celles de la mer Atlantique. Le pôle sud n'a point , coniuie le (k}Ic nord , de double contment qui sépare en deux déversemens les effluences que le soleil fait couler clKupie jour de ses glaces. Il n'a même aucun continent : il n'a point, par consé4]uent, de canal où ces eflluences soient retardées. Ainsi ces effusions s'écoidcnt directement dans la vaste mer du Sud , fonnant sur la moitié de ce pôle une suite de gerbes divergentes cpii en font le tour eu vingt-cpiatrc heures, comme les rayoïLs du soleil. Lorsiprune gerln^ de ces effusions rencontre une île, elle lui a|)portc uni' nmrée de dojize Iieures, c'est -ù-dire de la iiirme du-

i*ée que celle que le soleil met à édMaffer Umoilié de la coupole glaciale par laquelle passe le méridien de cette Ile. Telles sont les marées des lies de Taîti, de Massafuero, de la Nourelle-IIoUande, de la Nouvelle-Bretagne, etc. Cliacnne de e» marées dure autant ([ue le cours du soleil sur rhorizon, et est régulière comme oe oonrs. 'Ainn, I>endant cpie le soleil écliauffe douze lieures de suite de ses feux verticaux les Iles aa^trales de h mer du Sud , il les rafraîchit par une marée de douze heures, qu'il fait sortir des glaces du pile sud |)ar ses feux horizontaux. Des efllets oonlraira viennent souvent de la même cause.

Cet onlre des marées n'est plus le mènie dam fa partie septentrionale de la mer du Sud. Dans cette partie opi)osée de notre hémisphère, les deux eoih tJnens se rapprochent encore vers le nord. Ils versent donc tour à tour en été , dans le canal qui lei sépare , les deux effusions semî-diumes de lev pôle , et ils y rassemblent tour à tour en hÎTer celles du [Mjle sud; ce qui y produit deux marées pv jour, comme dans !a mer Atlantique. Maiscanme ce canal , formé au nord de la mer du Sod par les deux continens, est très-évasé au-<lessoaB di 55*" degré de latitude nord, ou plutôt qu'il ee«e d'exister par l'écartement presque subit de l'Amêri(jue et de l'Asie, qui vont en divergeant à TdL et à Touest , il arrive qu'il n'y a que les lieux sitoéi dans le déversement de la partie septentrionale de ces deux contineas qui éprouvent deux maréo par jour. Telles sont les lies Sandwich, sitoéei précist'ment au confluent de ces deux eoarani, à des distances proportionnelles de l'Amérique et de l'Asie, vers le 2^^ degré de latitude nord. Lonqne ce lieu est plus exposé au courant d'un ooniloait qu'à celui d'un autre, ses deux marées senîdiu.-nes sont inégales , comme à l'entrée de Nootka, sur la côte d'Amérique : ma» lonqa'il eA tout-à-fait hors de l'influence de l'un et entièrement sous celle de l'autre , il ne reçoit qu'une marée par jour, comme au Kamtschatka, sur la eMe d'Asie ; et cette marée est alors de douze heores, conmie l'action du soleil sur la moitié du pôle, dont les erfusions n'éprouvent plus alors de partage.

D'où l'on voit que deux ports peuvent être silnét dans la même mer et sous le même parallèle, et avoir, Tun deux marées par jour et l'autre une seule , et ({ue la duR^ de ces marées . soit donfalOy soit shnples, soit doubles égales , soit doubles inégales , soit régulières , soit rettirdées , est toujoon de douze heui-es dans vingt-<piatre heures, c'està-dire précisément du tenqis que le soleil met à ériiaurrii' la moitié de la cou|)ole polaire d'oJi elles

MÉMOIRE SUR LES MARÉE

s*ccouIeut; ce qui ne peut se rapporler au cours illégal du soleU entre les tropiques , el bien moins eocore à celui de la lune , qui n'y est souvent que quelques heures sur Thorizon.

J'ai donc établi par des faits simples, clairs et nombreux , la discordance des marées dans la (dûpart des mers , avec Tattraction prétendue de la lune à Téquateur ; et au contraire leur concordance avec Taction du soleil sur les glaces des pôles.

J'en demande panlon au lecteur, mais Timporlance de ces vérités m'engage à les récapituler.

i° L'attraction de la lune sur les eaux île l'Océan est contredite par l'inertie des eaux des inéditerranées et des lacs, qui n'épniuvent jamais aucun moQvement lorsque cet astre passe à leur méridien et raôme à leur zénilli. Au contraire, l'action de la clialeur du soleil, qui fait soitir des glaces des pcUes les courans et les marées de l'Océan , se vérifie par son influence sar les montagnes à glace, d'où sortent en été des courans et des flux qui produiiieut de véritables marées dans les lacs qui sont à leur pied , comme on le voit dans le lac de Genève , situé au bas des Alpes Rhéliennes; les mers sont les lacs du globe , et les pôles en sont les Alpes.

2«' L'attraction prétendue de la lune sur TOcéan ne peut s'appliquer ni aux deux marées de six heures ou semi-diurnes de la mer Atlantique , parce (|ue cet astre ne passe chaque jour qu'à son zénit h ; ni à la marée de douze heures ou diurne de la parlie australe de la mer du Sud , jwrce qu'il passe cbaqoe jour an zénith et au nadir de cette vaste iner ; ni aux marées tant semi -diurnes que diurnes lie la partie septentrionale de cette même mer, ni à la variété de ces marées qui croissent ici dans les pleines ' et nouvelles lunes , et là plusieurs jours après; cpii augmentent ici dans les quadratures, et là diminuent ; ni à leur égalité constante dans d'autres lieux , ni à la direction de celles qui vont vers la ligne, ni à leur élévation qui augmente vers les jiôles et s'affaiblit sous la zone même de l'attraction lunaire, c'est-à-dire sous l'équateur. Au contraire, Taction de la clialeur du soleil sur les pôles du itionde explique parfaitement la grandeur des ma-

' Je reconnais, ainsi que Pline, que la lune fond par sa rtialeur les glaces et les neiges. Ainsi , quand elle est pleine, <'He doit augmenter la fonte des glaces polaires ou les marées. Hais, M cellefK;l croissent sur nos côtes ({uand la lune est nou- >Hie, je pense que ces fontes surabondantes ont encore été wîcasionées par la i»leine Imie , et sont retardées dans leur <^rs par quelque configuration particulière d'un des deux omtinens. Au reste , cette difficulté n'est pas plus difficile à ri-soudre par ma théorie que par celle de l'attraction , qui ne \mA expliquer d'ailleurs la plutiart des phénomènes nauti- •l"p» (pif* je viens de rapporler..

rées près des pôles , et leur faiblesse près de l'équateur ; leur divergence du pôle d'où elles s'écoulent , et leur concordance parfaite avec les continens d'où elles descendent : étant doubles en vingtquatre heures , lorsque l'hémisphère qui les verse ou qui les reçoit est séparé en deux continens ; doubles et inégales , lorsque le déversement des deux continens est inégal ; simples et uniques, lorsqu'il n'y^a qu'un seul continent qui les verse, ou qu'il n'y en a point du tout.

3? L'attraction de la lune, qui va toujours d'orient en occident, ne peut s'appliquer en aucune manière au cours de la mer des Indes, qui flue six mois vers l'orient et six mois vers l'occident ; ni .au cours de la mer Atlantique, qui flue six mois au nord et six mois au midi. Au contraire, l'action de la chaleur seaii-annuelle et alternative du soleil autour de chaque pôle , couvert d'une mer de glace de 5 ou 6,000 lieues de circonférence en hiver, et de 2 ou 3,000 en été, s'accorde parfaitement avec le courant seminannuel et alternatif qui descend de ce pôle, en fluant vers le pôie op[»osé, selon la direction des continens et des archipels qui lui servent de rivages.

J'observerai à ce sujet que, (pioique la mer du Sud ne semble présenter aucun canaJ au cours des effluences polaires, par la grande divergence de l'Amérique et de l'Asie, on peut cependant y en entrevoir un sensiblement formé par la projection de ses archipels, qui sont en correspondance avec les deux continens. C'est par le moyen de ce canal que les lies Sandwich , (jui sont dans la partie septentrionale de la mer du Sud, vers le 2i** degré de latitude, éprouvent deux marées par jour par le déversement de l'Amérique et de l'Asie, quoique le détroit qui sépare les deux continens soit au 65 ** degré de latitude nord. Ce n'est pas que ces Iles et ce détroit du Nord soient tout-à-fait sous le môme méridien ; mais les lies Sandwich sont placées sur une courbe correspondante à la courbe sinueuse de l'Amérique, et dont l'origine serait au détroit du Noixl. On pourrait prolonger cette courbe à des arcliipels plus éloignés de la mer du Sud, qui éprouve deux marées par jour , et elle y exprimerait le courant formé par le déversement de l'Amérique et de l'Asie, comme nous l'avons dit ailleurs. Toutes les Iles sont au milieu des courans: en considérant donc sur im globe le pôle sud à vue d'oLseau , on entrevoit une suite d'archipels dispersés en ligne spirale jusque dans Thémisphère du nord , qui indique le courant de la mer du Sud , comme la projection des deuv continens du côté du [hMc nord indique le courant de l'Atlantique. Ainsi le cours des mers d'im pôle à lautre est eu

MÉMOIRE SUR LES MARÉES

ipirale autour du globe , couiine le cours du soleil de l'un à l'autre tropique.

Cet aperçu ajoiile un nouveau degré de vraisemblance à la correspondance des mouvemens de la mer avec ceux du soleil. Ce n'est pas que la chaîne des archipels qui se projette en spirale dans la nier du Sud ne soit interrompue en quelques endroits; mais ces interruptions ne proviennent, à mou avis, «pie de l'imperfection de nos découvertes. Nous pourrions, ce me seml)le, les étendre bien plus loin, en nous guidant pour la découverte des Iles inconnues de celte mer sur la projection des Iles que nous connaissons déjà. Ces voya^^es ne devraient pas se fciire en allant directement de la ligne au pôle sud , ou en décrivant le même parallèle autour du globe, ainsi qu'on a coutume, mais en suivant la ligne spirale dont je parle, sufâsamm nt indiquée fiar le courant général même de l'Océan. II ne faudrait pas négliger d'observer les fruits nautiques que le courant alternatif des mers ne manque jamais de porter d'une ile à l'autre, souvent à des dislances prodigieuses. C'est par ces moyens simples et naturels que les anciens peuples du midi de l'Asie ont découvert tant d'Iles dans la mer du Sud, où l'on reconnaît encore leurs mœurs et leurs langages. Ainsi, en s'abandonnanl à la nature ({ui nous sert souvent mieux que notre savoir , ils ont abordé, sans octant et sans carte, à une multitude d'Iles dont ils n'avaient même jamais ou! parler.

J'ai indiqué ailleurs ces moyens faciles de découvertes et de communications entre les peuples maritimes. C'est dans l'explication des figures, au troisième volume des Études, en parlant de l'hémisphère atlantique et au sujet de Christophe Colomb, qui, près de [lérir en pleine mer à son premier retour de l'Amérique, mit la relation de sa découverte dans un tonneau qu'il abandonna aux flots , dans l'espérance c|u'e11e serait portée sur quel- (|ue rivage. J'ai dit ù cette occasion, « qu'une » simple bouteille de verre pouvait la couser>'er des » siècles à la surface des mers , et la porter plus » d'une fois d'un pôle à l'autre. » Cette expérience vient de se réaliser en [lartie sur les côtes de l'Europe '. Elle est rapportée par le Mercure de France

' Jinvite les marins qui s'iiitéreMent anx progrès des connaissances naturelles de nHtt'rer cette expérience si facile et si peu ooAlcuse. Il n'y a point de lieu où les bouteilles Yides soient plus communes et plus inutiles que sur un vaisseau, lx>rsqu'il sort du port, il y a beaucoup de bouteilles pleines de vin , de bière , de cidre el d'eau-de-vio . dont la plupart sont vidées au bout de (pielques semaines , saiu ({u'ou ait de (pioi les remplir de tout le voyage. En en jetant quelques-tmes à la mer , on pourrait y adapter perpendiculairement une baguette surmontée d'un |ietit morceau de toile , ou de quelque phune blanche. Ce signal la délacberait du fond azuré de la mer , et

du samedi ^ janner 1788, ii«2,pages84eia5t partie politique.

« Au mois de mai de celte année, des pècbeunt nd'Arromanches, près Bayeux, Iroavèrent en

la ferait apercevoir de loin. U serait à propo«de la garnir et cordes, pour l'empêcher de se briser ea attérÎMant air ks rivages, où les courans et les marées la portenlent tôt ou tari. Ces essais paraîtront des jeux d'entans à nos savant; mais ii peuvent devenir de la plus grande importanoe pour les gas de mer. Ils [leuvent servir à leur bire oonnaitre U dîrediOB el la vitesse des courans , d'une manière bien plus oertaine et beaucoup plus étendue que le loch qu'on Jette à bord des vaii^ seaux , ou que les bateaux que l'on y met à la mer. Ce dmâer moyen , quoique employé fréquemment par le célèbre GooÉ, ne peut jamais douner que la vitesse relative du balean et da vaisseau . el non la vitesse intrinsèque do courant. Enfin oa essais , tout hasardeux qu1b simt , peuvent servir aux navigi* teurs à donner de leurs nouvelles A leunamis, à de grandes distances de la terre . comme on le voit dans rezpérienoe de ta haie deBisca)'e, et 4 leur obtciur des secours pourcuinnâDei. s'ib venaient à taire naufrage sur quelque Ile déserte.

Nous ne nous fions pas assez à la nature. On pomraitc» ployer , préféralHement à des bouteilles , quelqueMU» des In* jectiles dont elle se sert dans difEérens climals pour cnlRtair la chaîne de ses correspondances par tout le globe. Uodei |)lus répandus sur les mers des tropiques est le coco. Ce frot va souvent aborder à cinq ou six cents lieues dn ri^ esl né. La nature l'a fait pour traverser les mers. Il forme oMoni^ue , triangulaire et carénée • en sorte «fntl vofK Nur un de ses angles comme sur une quille , et • passant it»> vers les détroits des rochers « il vient échouer sur les grtiei. où il ne tarde pas \ germer. Il est préservé du dioc desibvdages par une enveloppe appelée caire, qui a un pooeesa deux d'épaûseur dans la ctrcoolércnce du fruit, et troiiM quatre à sa partie pointue , qu'on peut considérer comoKa proue , avec d'autant plus de raison, que l'autre exlrémUéeÉl aplaUe comme une poupe. Ce caire e»t couvert, à l'extérlear, d'une membrane unie et coriace, sur laqudle on peotlneer des caractères ; et il est fDrmé à rinlérieur de ffUanens Cilr»> lacés, et mêlés d'une poussière semblable à de la sdnredeboik Au moyen de cette enveloppe élastique, le coco peut être lancé par les flots au milieu (les rochers, sans se briser. De ptas» sa coque intérienre est d'une matière plus flexible que la piene et plus dure que le bois, impénétrable à l'eau , où eOe peut rester trè»4ong-temps sans se pourrir, ainri que son caire. dont les Indiens font, |iar cette raison, d'exoeUens |KNir les vaisseaux. La coque du coco est al dure, que i germe n'en pourrait jamais sortir , si la nature n'avait i à sa partie pointue, où le caire est renforcé, trois petits trous recouverts d'une simple pellicule.

Il y a encore bien d'autres végétaux volununeux que ki courans de la mer portent à des dislances prodigieuses, Mi «pie les sapins et les bouleaux du Nord, les diMibles ooeos des Iles Séchelles. les bambous du Gange, les gros joncs dn cap de Bonne-Espérance , etc. On peut écrire aisément sv lenn tiges avec la pointe d'un coquillage, et les rendre remaniai* Mes sur la mer par quekiue signal éclatant

On peut trouver de semblables ressources parmi les amphibies, tels que les tortues, qui se tranapoftenltortloin,« moyen des courans. J'ai lu quelque part dans lliisloiredela Chine, qu'un de ses anciens rois, accompagné d*noe Inde de peuple . vit un jour sortir de la mer une tortue , sur le dos de laquelle étaient écrites les loin qui font ai^ounl'bui I du gouveniement chinois. Il est probable que ce I avait profité du moment oîi celte tortue était venne à tene, suivant l'usage, reconnaître le lieu oii Hle de\'j|it flaire sa punie.

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« pldae mer uiie petite bualeille bien bouchée : » impatiens de voir ce qu'elle contenait , ils la cas- » sèrenl; c'était une lettre dont ils ne purent lire » l'adresse , conçue en langue anglaise. Ils la por- » tèrent au juge de l'amirauté, qui la fit déposer » à son greffe. La suscription annonçant qu'elle ap- » partenait à une dame anglaise, il s'assura de son » existence , et prit les mesures que la prudence » dictait pour lui faire parvenir sûrement sa lettre. » Le mari de cette dame ( homme de lettres connu «dans sa patrie par plusieurs ouvrages justement )• estimés) vient d'écrire; et, en marquant an juge » sa reconnaissance avec les expresi^ions les plus » fortes, il loi apprend que la lettre dont il s'agit » est du frère de son épouse, allant aux grandes 1» Indes. Il avait voulu donner de ses nouvelles à » sa sœur. Un vaisseau qu'il avait vu dans la baie » de Biscaye, et qui paraissait aller en Angleterre, » lui en avait donné l'idée. Il comptait pouvoir en » approcher ; mais le vaisseau s'étant éloigné , il » avait imaginé de mettre la lettre dans une bou- » teille , et de la jeter à la mer. »

Enfin les journaux viennent avec la fortune à l'appui de ma tliéorie.

Dans le désir de donner à un fkit aussi important toute l'authenticité dont il est susceptible, j'ai écrit en Normandie à une dame de mes amies, qui cultive avec beaucoup de goût l'étude de la nature, au sein de sa Êimille, pour la prier de demander au jugede l'amirauté d'Arromanches quelques éclaircissemens dont j'avais besoin en Angleterre. J'ai différé même, en attendant sa réponse, l'impression de cette dernière feuille pendant près de six semaines. La voici telle que le juge de Taniiraoté d'Arromanches a eu la complaisance de la lui envoyer, et qu'elle a eu la bonté de me la foire parvenir, ce 24 février 4788.

a La bouteille fut trouvée à deux lieues en mer » au droit de la paroisse d'Arromanches , distante » elle-même de deux lieues nord-est de la ville de

pour écrire mr son dos les lois qu'il voulait établir , et qu'il , saisit paraUement le jour d'après cette reconnaissance , où cet animal ne ooanque pas de retourner au même lieu pondre ses arub, pour pénétrer un peuple simple de respect pour des lois qui sortaient du sein de la mer, et à la vue des tablettes menreilleuses sur lesquelles elles étaieut écrites.

Les oiseaux de marine peuvent fournir encore des voies plus promptes de communicaUon, d'autant que leur vol est très*rapide, et qu'ib sont si familiers sur les rivages déserts qu'on le».prend à la main, comme Je l'ai éprouvé à l'Ile de l'Asoeosion. On peut leur attacher, avec un billet, quelque «RM remarquable, et choisir de préférence ceux qui arrivent dans diverses saisons et qui parcourent différens rivages, et même les oiseaux de terre de passage , comme lf*s ramien.

» Bayeux , le 9 mai 1787, et déposée au greffe de » l'amirauté le 10 du même mois.

» M. Elphinston , mari de la dame à laquelle la » letti'e était adressée , marque qu'on n'est pas bien » sûr si c'est l'auteur de la lettre qui l'a embou- » teillée dans la baie de Biscaye , le 1 7 août 1786, » latitude 45*, 10 minutes nord, longitude 10*, 56 » minutes ouest , comme elle est datée ; ou si quel- » qu'un du vaisseau passant Ta confiée aux ondes.

V Quant au vaisseau , il l'appelle Naquet. Celui » qui allait au Bengale se nommait l'Intelligence . » sous les ordres du capitaine Linston.

» Les noms des pécheurs sont Charles le Ro- » main , maître du bateau ; Nicolas Fresnel , Jean- » Baptiste le Bas et Charles l'Ami, matelots , tous » de la paroisse d'Arromanches.

a St(irné Philippe de Dellevillb. »

I^ paroisse d'Arromanches est environ à un degré de longitude ouest du méridien de Greenwich, et à 49 degrés 5 minutes de latitude nord. Ainsi la bouteille jetée à la mer au 10" degré 56 minutes de longitude ouest , et au 45* degré 10 minutes de latitude nord , a parcouru à peu près 10 degrés eu longitude qui, dans ce parallèle, à 17 lieues environ par degré , font 1 70 lieues vers l'orient. De plus, elle a remonté au nord de 4 degrés, puisqu'elle a été péchée à 2 lieues au nord d'Arromanches, c'est-à-dire à 49 degrés 10 minutes de latitude , ce qui feit 100 lieues au nord , et pour toute sa route 270 lieues. Elle a employé à Ikire ce trajet 266 jours , depuis le 17 août 1786 , jus-» qu'au 9 mai 1787, ce qui Ëdt à peu près une lieue par jour. Cette vitesse sans doute n'est pas comparable à celle avec laquelle les débris du comJtMit d'Ostende descendirent aux lies Açores en feisant plus de 35 lieues par jour, ainsi que je l'ai rapporté à la fin du troisième volume de mes Études. Le lecteur pourrait révoquer en doute cette observation de Rennefort , et en même temps la conséquence que j'en ai tirée pour constater la vitesse du courant général de l'Océan , si je ne l'avais prouvée d'ailleurs par plusieurs autres Mis nautiques, et si les journaux des marins n'étaient rem« plis d'expériences semblables, qui attestent que les courans et les marées font souvent foire aux vaisseaux trois ou quatre milles par heure, et même s'écoulent avec la rapidité des écluses, feisanthuit à dix nœuds par heure dans les détroits voisins des glaces polaires en fusion, suivant les témoignages d'Ellis, de Linschoten et de Barents. Mais je puis dire que la lenteur avec laquelle la lettre jetée à l'entrée de la baie de Biscaye est parvenue

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sar les côtes de Normandie, est une nouvelle preuve de Texistence de la vitesse du courant alternatif et semi-annuel de Tocéan Atlantique, jusqu'à présent méconnu , que j'ai assimilé à celui de l'océan Indien et expliqué par la même cause.

On peut s'assurer, en pointant la cai'te, que le lieu où la bouteille anglaise fut jetée à la mer est à plus de 80 lieues du continent, et précisément dans la direction du milieu de l'ouverture de la iManche , où [lasse un bras du courant général de l'Atlantique , qui porta en été les débris du combat d'Ostende jusqu'aux Açores. Or ce courant portait aussi au sud lorsque le voyageur anglais lui coiiûa une lettre pour ses amis du Nord, puiscpie c'était le i 7 août , c'est-à-dire dans Tété de notre pôle , lors(|ue la fonte de ses glaces s'écoule vers le midi. Cette bouteille vogua donc vers les Açores, et sans doute bien aunlelà, i)endant la fui du mois d'août et tout le mois de septembre, jus(iu'à ce que la révolution de l'équinoxe , qui fait rétrograder le cours de l'Atlantitiue par des effusions du pôle austral , la ramena vci*s le Nord.

Ainsi on ne doit calculer son retour que du mois d'octobre, où je la supjiose dans le voisinage de la ligue , dont les calmes ont pu l'arrôter jus(|u'à ce ({u'elle ait éprouvé l'inlluence du pôle sud, qui n'ac(]uiert d'activité dans notre liémispbére que vers le mois de décembre. A cette épo(iue le cours de l'Atlantique, qui va alors au nord, étant le même que celui de nos marées , elle a pu être rapprocbée de nos rivages , et y être exposée à beaucoup de retardemens par le dégorgement des tleuvcs qui traversaient son cours en se jetant dans la mer, mais surtout par la réaction des marées; car, si leur tlux porte au nord , leur reflux ramène au midi.

Il est donc essentiel de faire ces sortes d'expériences en pleine mer, et surtout d'avoir égard à la direction du courant de l'Océan, de peur d'envoyer au midi des lettres que l'on destine pour le nord. Dans la saison où ce courant n'est pas favorable , on (leut se servir des marées qui vont souvent en sens contraire; mais, comme je viens de le dire, il y a ce grand inconvénient, c'est que si leur flux porte au nord, leur reflux ramène au midi.

Les marées ont dans leur flux et reflux même une consonnance parfaite avec les courans généraux de la mer et le cours du soleil. Elles fluent |)ondant douze heures dans un jour, soit ({u'elles soient partagées en deux marées de six heures, par Ir déversement de «knix oonlhiens , comme dans riiemlsphère nord; soit (fu' elles coulent |)endant douze heures consiM^utives , comme daas l'hémi-

sphère sud : de même le courant général d'un pôle flue sbc mois dans l'espace d'an an. Ainsi les marées, qui sont de douze heures dans tous les cas, sont d'une durée préciscment égale à oeUe que le soleil emploie à échauffer la moitié de Thémisphère polaire d'où elles découlent, c'est-à-dire d'un demi-jour; comme le courant général qui sort de ce [lôle flue précisément pendant le même temps que le soleil écliauffe cet hémisphère ta entier, c'est-à-dire pendant une demi-année. Mais comme les marées , qui ne sont que des effuMODS polaires d'un demi-jour, ont des reflux égàva, â leurs flux, c'est-à-dire de douze heures, de même les courans généraux, qui sont des efTusions semiannuelles d'un pôle entier, ont des r^ux égaux i leurs flux , c'est-à-dire de six mois, lorsque le soleil met ceux du pôle opposé en activité.

Si le temps et le lieu me le permettaient, je ferais voir comme ces mêmes courans généraux, qui sont les seconds mobiles des marées, portent nos navigateurs tantôt en avant et tantôt en arrière de leur esiime, suivant la saison de chaque [Hjle. J'en trouverais une multitude de preoTo daas les voyages autour du monde, entre autres dans le deuxième et le troisième voyage du capitaine Cook. Souvent ces courans apportent les pk» grands obstacles à l'atterrissement des vaisseanx. Par exemple, lorsque Cook partit de l'Ile de Taiti, on décembre 1777, pour aller faire des découvertes au nord , il découvrit sur sa route les Iles Sandwich , où il aliorda sans diflicultd, parce que le courant du pôle sud lui était fevorable; mais, kmqu'il retourna au nord pour prendre des rafraldii»semens aux mêmes lies, il eut ce courant du sud si contraire dans la même saison, que les ayant aperçues le 26 novembre i 778 , il mit plus de six semaines à louvoyer pour en atteindre le mouillage, et ne put y jeter l'ancre que le 17 janvier 1779. Ainsi, la vraie saison ]X)ur abonler aux Iles ({ui sont à une latitude plus élevée que celle d*oà Ton part, est l'hiver de leur hémisphère; car alors on est favorisé iMir les courans de l'hémisphère opposé, et c'est ce que prouve le premier voyage de Cook aux lies de Sandwich. Mais le contraire arrive , lorsqu'on veut aborder à une Ue moins élevée en latitude dans l'hiver de son hémisphère, comme on le voit par l'exemple de son retour anx mêmes Iles. Je pourrais multiplier les fhits en faveur d'une théorie si hnpor tante à la navigation; mais j'abuserais de l'attention du lecteur. J'gse donc me flatter d'avoir mis dans le |>lus grand jour la concordance des mouvemens des mers avec ceux du soleil, et leur discordance avec les plkises de la lune.

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Je pounnis faire plus d'ime objection contre le système niéioe d'attraction par lequel Newton rend compte du mouvement des planètes dans les cieax. Ce n'est pas que je nie en général la loi de Tatiraction, dont nous voyons les effets sar la terre ilans la pesanteur des corps et dans le magnétisme; mais je ne trouve pas que Tapplication que Newton et ses partisans en ont faite au cours des planètes soit juste. Selon Newton, le soleil et les planètes s'attirent réciproquement , avec des forces qui sont en raison directe des masses , et en raison inverse du carré de la distance. Une seconde force se combine avec l'attraction, pour maintenir les planètes dans leurs orbites. U résolte de ces deux forces une ellipse pour la courbe décrite par chaque planète. Cette ellipse est continuellement altérée par l'aclion que les planètes exercent les ones sur les autres. Au moyen de cette tliéorie, le cours de ces astres est tracé dans le ciel avec la plus grande in-écision, suivant les newtoniens. Le cours seul de la lune avait paru s'y refuser; mais, pour me servir des termes d'une introduction à l'étude de l'astronomie, dont l'extrait a paru dans te Mercure du 1" décembre 4787,n<» 48 , «ce sa- » tellite, que le célèbre Halley appelait nn astre » rebelle, sidus pertinax, à cause de la grande » difficulté de calculer les irrégularités de son » cours, a été enfin maîtrisé par les savantes mé- »thodes de MM. Clairault, Eoler, Daleinbert, » de Lagrange et de Laplace. »

Ainsi voilà donc les astres les plus rebelles soumis aux lois de l'attraction. Je n'ai qu'une petite objection à faire contre cet empire et les savantes méthodes qui ont maîtrisé le cours de la lune. Comment se peut-il que les attractions réciproques des planètes aient pu être calculées avec tant de justesse par nos astronomes, et qu'ils en aient pesé si exactement les masses , lorscjue la planète découverte depuis quelques années par Herschell n'est pas encore entrée dans leurs balances? Cette planète n'attire donc rien, et n'est donc point attirée?

A Dieu ne plaise que je me propose de détruire la réputation de Newton et des savans tjui ont marché sur ses pas ! Si , d'un côté , ils nous ont jetés dans quelques erreurs, ils ont contribué de l'autre à augmenter les connaissances de l'esprit humain. Quand Newton n'aurait inventé que son télescope, nous lui devrions beaucoup. Il n étendu pour l'homme la sphère de l'univers et le sentiment de l'infinité de Dieu. D'autres ont répandu (lans toutes les conditions de la société le goût de Tclude de la nature |)ar les superbes tablea ux qu'il» uoas en ont présentés. En relevant leun; faute» ,

j'ai respecté leurs vertus, leurs taiens, leurs découvertes et leurs pénibles travaux. D^ hommes aussi célèbres, tels que Platon, Aristote, Pline, Descartes, etc. , avaient accrédité comme eux de grandes erreurs... La philosophie d' Aristote avait été seule pendant des siècles le plus grand obstacle à la recherche de la vérité. N'oublions jamais que la république des lettres doit être une véritable république , qui ne reconnaît d'autre autorité que celle de la raison. D'ai;leurs, la nature a mis diacun de nous dans le monde pour correspondre directement avec elle. Son intelligence luit sur tous les esprits, conune son soleil éclaire tous les yeux. N'étudier ses ouvrages que dans les systèmes, c'est ne les observer qu'avec les yeux d'autrui.

Je n'ai donc voulu m'élever sur les ruines de personne. Je ne cherche point de piédestal. Un gazon suffit à qui n'aime plus que le repos. Si moimême j'osais faire l'histoire de la faiblesse de mon esprit, j'exciterais la pitié de ceux dont j'ai peutêtre irrité l'envie. De combien d'erreurs, depuis l'enfance , n'ai-je pas été le jouet ! Par combien de faux aperçus, de mépris injustes, d'estimes mal fondées, d'amitiés trompeuses, ne me suis-je pas fait illusion ! Cespréjugés ne me sont pas venus seulement sur la foid'autnû, mais sur la mienne. Ce ne sont point des admirateurs que j'ambitionne, mais des amis indulgens. Je fais bien plus de cas de celui qui excuse mes défauts, que de celui qui exagère mes foibles vertus. L'un me supporte dans ma faiblesse , et l'autre s'appuie sur ma force ; l'un m'aime dans mon indigence, et l'autre dans ma prétendue richesse. Autrefois, j'ai cheithé des amis parmi les gens du monde; mais je n'y ai guère trouvé que des honmies qui ne veulent que des complaisans; des protecteurs qui pèsent sur vous au Heu de vous soutenir, et qui vous accablent lorsque vous tentez de vous remettre en libellé. Maintenant je ne désire pour amis que des âmes simples, vraies, douces, innocentes et sensibles. Elles m'intéressent plus ignorantes que savantes, souffrantes qu'heureuses , dans des cabanes que dans des palais. C'est pour elles que j'ai composé mes Études de la Nature , et ce sont elle» qui en ont fait la fortune. Elles m'ont Mi phis de bien que je ne leur en ai souhaité pour leur repos. Je leur ai donné quelques consolations, et eu retour elles m'ont apporté de la gloire. Je ne leur ai présenté que des espérances , et elles se sont efforcées de me rendre mille bons ofGoes. Je ne m'étais occupé que de leurs peines, et elles se sont inquiétées de mon bonheur. Puissent d'auti'es ouvrages me mériter de nouveau leurs suffrages, si libres ; si purs et si touchans! Ils sont l'unique

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objet de mes vœux. L'anibilion les dédaigne , parce qu'ils sont sans pouvoir; mais un jour le temps les respectera, parce que Tintrigue ne peut ni les donner, ni les détruire.

l'RAGMENT SUR LE MKME SUJET.

Mon opinion sur les diverses péiiotles du développement du fçlobe s'accorde avec toutes les traditions orientales. I.es unes divisent les temps de sa création en six jours , d'autres en plusieurs âges , d'autres , conune celles des Indiens . en périodes de siècles. On peut fouinir d'ailleurs des preuves évidentes de ces révolutions des pôles par les productions des zones torrides, que nous retrouvons dans notre zone tempérée et dans notre zone glaciale; par les corps marins de l'hcmisplière austral , qui sont fossiles dans notre hémisphère boréal ; par divers déluges occasionés par la fonte des glaces , lors(iue Ws anciens pôles parcoururent Féquateur; fiar les zones sablonneases , les découpures des lies , les golfes profonds , dont un grand nombre ont aujourd'hui des directions différentes de celles dont les pôles étaient alors les foyers , comme on le ])eut voir sur les cartes de géographie ; par les traditions des Chinois, dont les annales attestent (|ue le soleil resta fixe plusieurs semaines consécutives dans une seule constellation , ce (]ui occasiona, non un embrasement, comme on l'avait craint, mais un déluge dont la Chine fut inondée ; enfin par les traditions des prêtres de l'Egypte , c{ui assurèrent à Hérodote c{ue le soleil s'était levé deux fois à l'occident , et couché deux fois à l'onent ; ce que l'on ne peut attribuer ({u'aux diverses inclinaisons des pôles de la terre , et à ses mers , qui en varient, dans le cours des siècles, les pondérations et les mouvemens.

Les planètes , qui tournent autour du soleil, paraissent soumises à des liarmonies semblables. Elles ont leurs axes différemment inclinés; leurs moteurs sont les mêmes, mais ils ont d'autres directions; chacune a un ou plusieurs océans , non pas dirigés du nord au sud, comme notre Atlantique, mais d'orient en occident , à proportion qu'elles s'enfoncent dans les zones célestes glaciales. Je ne parlerai |)oint des satellites ni des anneaux qui rédiauffenl les planètes de leurs reflets. Il parait que dans tous ces astres il y a des océans , ou fluides , ou glacés, ou en évaporation, qui sont les moteurs de leurs mouvemens et de leur fécondité. Le soleil en est le premier agent; c'est l'Apollon de notre système. Comme je l'ai déjà dit, il varie sans cesse les conles de sa lyre pour en tirer de nouveaux airs.

SI j'en avais le temps, je me permettrais qoelqiMs réflexions sur le satellite que uoas ffmfWiWWM b mieux , et sur lequel nous sommes le moins d'accord. Comment la lune peat-eUe attirer nos men, sans attirer en même temps l'air, élémenl ploi étendu, plus léger, plus mobile, plus élastique, qui les environne ? Si elle soulevait et laissait re^ tomber deux fois par jour notre océan Atlantiqœ, elle en ferait autant de notre atmosphère. AJon nos baromètres , si sensibles au moindre poids des nuages, nous annonoeraient deux fois par jour dei marées aériennes en harmonie avec des maréei pélagiennes. a Notre air est trop léger, me répoo- » dit un jour un professeur de mathématiqoes, piov » être attiré par la lune. » — « Pourquoi dooe,ln » dis-je , est-il attiré par la terre , au point qaesoa » poids fait monter l'eau dans une pompe vide, à » trente-deux pieds de hauteur ? »

Mais comment la lune peut-elle soulever l'Océan, malgré l'attraction même de la terre, qai, d'un autre côté, ne lui permet pas d'attirer à de les méditerranées, les lacs, les fleuves, etc. ? El en supposant qu'elle ne puisse attirer que TOcéSB^ |X)ui-quoi produit-elle sur nos côtes deux nnréa en vingt-quatre heures, puisque, quand elle ot au zénith, et surtout au nadir de notre méridîei, le long continent de l'Amérique s'oppose évidemment aux commimications directes de la mer da Sud et de l'océan Atlantique? Gonmient, après avoir produit deux marées de six heures chacoDe par jour dans notre liémisphère boréal , n'en opèret-elle qu'une de douze heures en vingt-quatre dan. l'hémisphère austral , où l'Océan est si étendu, et où aucun continent ne s'oppose aux effets de son attraction ?

On sait que par toute la terre elle nous montre toujours la même fooe : comment donc peut-en supposer aujourd'hui qu'elle tourne, comme noire globe , sur elle-même ? Mais oonunent , par un prodige encore plus étrange, peut-elle, chemin fldsant, nous jeter de petites pierres brûlantes à 90,000 lieues de distance , avec des noorlien volcaniques de quatre lieues de largeur ? Coomienl des mortiers si laides ont-ils pu les chasser si loin et si chaudes , à travers des régions glacées? Nos plus terribles volcans, avec de bien moindres ooverturcs, et par conséquent bien plus de délonnition , ne lancent pas leurs projectiles à deux lieues de liauteur. Les volcans de la lune jettent, dit-oo, leurs pierres à 5,0U0 Ueues , c'est-à-dire aux limites de ffl sphère d'attraction , d'où elles sont emportées par l'attraction de la terre à 85,000 lieues plus loin. Mais comment arrive-t-il que cette incroyable explosion ne dérange pas, par »

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tk»D , le cours d'un astre qui est en équilibre ? Comment se Êiit-il alors que la lune , qui n'attire qu'à 5^000 lieues ses propres pierres , attire notre ooéan à 90,000 ; et que la terre , qui de son côté entraîne la lune entière dans sa sphère d'attraction , n'y entraîne pas aussi toutes les pierres qui en couvrent la surfiice? Si on dit que les sphères d'activité des deux planètes restent en équilibre, l'une à 5,000 lieues, l'autre à 85,000, elles n'exercent donc point li'action l'une sur l'autre. Tout ce que nous savons de plus assuré de la lune , c'est qu'elle a des élémens semblables à ceux de la terre. Les astronomes lui ont refusé long-temps l'air et l'eau , quoiqu'ils sussent qu'elle avait des volcans; mais ils ne se rappelaient pas que le feu ne pouvait exister sans air , ni les volcans sans mers. Pour moi , s'il m'est permis de le dire, je regarde la lune comme un astre en harmonie passive avec le soleil , et active avec la terre. Son mois est une petite année qui a dans ses quatre phases quatre saisons. Ses harmonies forment la douzième partie de celles du soleil , et elle les exerce sur les sept puissances de la nature qui régnent sur notre globe. Je m'en suis convaincu par un grand nombre d'observations. Je la considère donc , avec sa forme variable et dans sa course oUique, comme une navette céleste, chargée de lomière par le soleil. Elle forme de ses fils d'argent, dans le cours du mois, la trame de ce ma • gniOque réseau dont le soleil fournit la chaîne d'or, dans le cours de l'année. La Providence y attacha les germes de tout ce qui est organisé, en envinmna notre globe, et, par des harmonies luni-solaires et soli-lunaires qui s'entrelacent sans cesse , en développe, dans le cours des siècles , les formes , la vie et les générations.

Si de la lune nous nous élevons jusqu'au suleil, nous verrons combien nous sommes encore nou~ veaux dans l'étnde de la nature. Les anciens croyaient que cet astre était un dieu jeune et charmant , monté sur on char attelé de quatre superbes coursiers, par la main des Heures, et devancé de l'Aurore, qui répandait devant lui des corbeilles de roses sur l'azur des cieux. Il parcourait ainsi la terre d'orient en occident , et allait se reposer tous les soii-s dans les bras de la belle Thétis. Les modernes pensent aujourd'hui que c'est une fournaise d'un million de lieues de circonférence, qui toame sur elle-même. De temps en temps cet astre demi-liquélié détache de sa circonférence, dans son noonvcment de rotation , à l'aide du choc d'une comète, quelques gouttes d'une matière vitrifiée, qui s'arroïidissent en planètes , et se mettent aosi^t à tourner autour de lui. An reste , cet astre ne les éclaire que par hasard; car il est, par rapport

à elles, dans une proportion de grosseur telle que celle de la plus volumineuse citrouille comparée à^ une douzaine de petits pois.

C'est ici qu'il faut se servir contre le grand Newton de sa propre devise , devenue depuis celle de la Société royale de Londres , et qui est sans doute celle de tout ami de la vérité , NuUius in verba : a Ne jurons pas par les paroles de qui que ce soit. » Newlon a calculé la chaleur d'une comète dans le voisinage du soleil, et il Ta trouvée deux mille foi^ plus ardente que celle d'un fer rouge. Selon lui, les comètes sont destinées pour la plupart à alimenter ses feux. Cependant il aurait dû se rappeler que les rayons du soleil n'avaient point de chaleur en euxmêmes , qu'ils n'en acquéraient sur notre terre qu'en s'haimonianl avec notra atmosphère, et qu'il gèle perpétuellement dans nos zones tonides sur les sommetsdes hautes montagnes qui ont seulement une lieue de hauteur perpendiculaire, parce que l'air trop raréfié ne peut s'échauffer par ses rayons. On pourrait encore objecter l'Océan , les végétaux et les animaux de notre globe , qui n'ont jamais pu sortir d'un soleil liquéfié.

Enfin im musicien allemand, Herschell, |ierfectionneen Angleterre le télescope de Newton. Il en grossit six mille fois les objets qu'il observe, et il découvre que le soleil n'a rien qui ressemble à une fournaise. Il voit distinctement que c'est une planète d'un ordre supérieure la nôtre, entourée d'une atmosphère de lumière de i ,500 lieues de hauteur, ondoyante , qui s'entr'oovre de temps en temps, et laisse apercevoir, à travers une perspective admirable de nuages lumineux , de magnifiques montagnes de 150 lieues de hauteur et de 3 à 400 de longueur. Herschell réitère si souvent ces observations, qu'il ne doute pas que le soleil ne suit une planète hdïitable.

Ainsi, un bon observateiu*, secondé d'un bon instrument , renverse tous les calculs de Newton et des newtoniens sur les écumes flottantes du soleil, sur les planètes terrestres qui en étaient sorties, sur la mollesse primitive de ces mêmes planètes, et sur la force centrifuge qui en avait déprimé les pôles en soulevant leur équatenr, quoiqu'elle n'ait plus aujourd'hui la force de soulever une paille sur notre globe , et qu'au lieu d'y trouver ses plus hautes montagnes projetéesd'orient en occident, on n'y voie que le plus grand diamètre de ses mers, et par conséquent la partie la moins élevée de sa circonférence.

Je pense que le système de Newton sur la décomposition de la lumière en sept conleurs primitives, quoiqu'il n'y en ait réellement que trois, et son système de l'attraction universelle , éprouve-

MÉMOIKK SUR LES MAKÉES.

nuit des objections encore plus fortes cpie le système du nunivenient des comètes, qui vontsenîr de pjMnre aux feux d'un soleil qui ne bnMc point. Ilerschell , ù l*aide de son télescope , a découvert , à ()00 millions de lieues de nous, une nouvelle planète avec des volcans, huit ou dix satellites , un anneaa double comme celui de Saturne , et si bien double , (fue Tintervalle de« deux moitiés concentriques lui a servi de lunette pour obsen-er une étoile (|u'il apercevait au-<lelà. Notre astronomie , trop rarement reconnaissante , a donné à cette planète le nom d'IIersrliell. Mais combien de noms d'amis ne pourrait-il pas donner lui même à ce nombre prodi|3rieux d'étoiles qu'il dc^oouvre tontes les nuits à des distances incalculables , groupées denx à deux , trois à trois, quatre à quatre, par milliers et par millions , sur les mêmes plans, ou à la suite les unes des autres , dans la profondeur da firmament ? Pouvons-nous bien croire (lue ces soleils lointains se maintiennent immobiles à des distances infinies, scnlement par la loi unicjue et universelle d'une mutuelle et réciproque attraction ?

Si j'ose en dire ma pensée , je trouve cette idée, (|uî a aujourd'hui tant de partisans en France, remplie de contradictioas. Il faut d'abord s<ipposer ({ue l'univers est infini , et qu'il est rempli d'étoiles attiranleset attirées; car s'il avait des limites, ou seulement çà et là quelques déserts , les astres qui se trouveraient dans leur voisinage s'écrouleraient nécessairement vers le centre du svstèrae, n'ayant aucun corps attirant qui les maintint fixes sur ses bords.

Ce n'est pas tout : en acconlant aux newtoniens que l'attraction est une propriété universelle de la matière, ils doivent convenir eux-mêmes que les fiarties de cette matière qui s'attiraient de toutes {larts n'ont dû faire, avant de se séparer, qu'une seule masse de l'univers. If a donc fallu ,^^ qu'une multitude de forces particulières et centripètes l'aient divisée par blocs, et aient arrondi ces blocs en globes; 2<* que des forces centrifuges aient succédé aux centripètes, pour chasser ces globes à des distances prodigieuses les uns des autres, non- ^nlcment dans une même direction , comme le 4M)urs d'un lleuve , mais comme des vents déchaînés (|ui bouleversent une mer ; 3*^ il a fallu une force d'inertie qui les ait fixés chacun dans le Heu m ils sont k présent , immo1)iles dans les cieux , dans toutes sortes de proje<*.tioas , comme des vaisseaux suipris après une tem|)ête dans la mer <jlaciale, par le vent du nord. Qu'était de\*enue alors la force d'attraction universelle , unique , inliérente à la matière , et qui devait la rendre in- «é|uirable? Il me semble que si elle eiU agi seule

entre les astres supposés dans an état de molleKf, loin de les fixer en blocs, en gIol)es , en points flxes dans le ciel , et en étpiili1)re , ils se fussent , en s*attirant mutuellement , allongés et croisés le« mu vers les autres par rayoïLS, comme ceux de nos soleils de feux d'artifice. Mais ce n'est pas tout : parmi tant d'étoiles fixes que Fattraction rend immol)iles aujourd'hui , comment se trotiYe-t-U des planètes qui se sont sonstraites à son poavoir, et qui au contraire tournent sans cesse autonr do soleil immobile qui les attire ? Il a donc folln encore une nouvelle force oblicpie qui les empôcbât de s'y précipiter , de manière que de ces deux forces 9 en résultât une troisième qui les obligeât de drni- 1er autonr de lui.

Que de lois diverses et contraires à la loi aniqne de l'attiaction fiermanente et réciproque des astres ! que de nouvelles objections à Ibire!

Rayie raconte que , de son temps, un halnle physicien essaya de mettre un petit coqw dans on simple équilibre, au moyen de Fattraclkm. H dnposa donc , dans le repos de son cabinet, plosiciin airoans , au foyer desquels il mit en l'air un globule de fer; mais jamais il ne put Ty maintenir on seul instant. Comment donc pounioiis-nons croire que tant d'astres mobiles et immobiles, grands et petits, attirans et attirés, se maintiennent à des distances infinies les uns des autres, depois dei siècles, par la seule projection do hasard? Lejodicieux Hayle accuse en général les astronomei d'ignorance en physique ; il leur reproche d'en néglii^T l'étude pour celle du calcid, et prétend même que ces deux études sont incompatibles. K leur déclare, malgré son scepticisme sur la pfaifiart <les opinions humaines , que leur ftystème s'écroulera de lui-même, et qu'ils seront forcés tôt ou tanl, pour le soutenir, d'admettre une in. telligence dans chacun des astres dont ils veoleiil expliquer le mouvement ou le repos.

Ce fut Voltaire qui apporta en France Fattrac* tion newtonienne, dont elle était repoussée depois vingt-sept ans par les tourbillons cartésiens. Ce n'était pas une petite gloire pour lui de renverser un système, et d'eu édifier un antre. H aurait po faire honneur de celui-ci à Kepler, son inventeur, et même aux anciens , comme on le voit dans nn morceau très-curieux de Plutarqne; mais il préféra d'en donner des leçons à la belle Emilie do ChAtelet, de lui en dédier un traité, et de le fiûre paraître sous ses auspices , par une fort belle épttre envers. Il y iiarledeNewtoncnmmed^nndenii-dîen.

Canfidrns (Ui Trùs-Ilaul, nibslances étcmollrs Qui hrAIra de ses feux . qui couvrez de vos ailes

MÉMOIRE SUR LES MARÉES-

*iSi

Ce ttùae où votre maître esT aans parmi toqs, ParleE, du grand Newton n'étiez-vous point jaloux?

II y a apparence que dans cet élan il était beancoup plus enthousiasmé de sonécolière que de son précepteur; car voici comme il s'exprimait plusieurs années après, quand il fut d'un sens rassis :

Ces deux divers, ces globes lumineux Que Cait tourner René le songe^reux Dans un amas de subtile poussière . Beaux tourbillons que l'on ne prouve guère , Et que Newton , rêveur bien phis fameux , Fait tournoyer, sans boussole et sans guide. Autour de rien, et tout autour du vide.

Je ne sais si Tatlraction passera tm jour sur la terre, comme dans les cieux, pour la loi unique qui en a formé tous les êtres. Mais que deviendront alors les lois morales qui doivent régir les hommes? N'est -elle pas une loi morale elle-même, cette loi de la raison um'verselle qui a créé dans la nature les lois mécaniques, et qui les emploie, les développe et les perfectionne? L'architecte d'tm pidais en a sans doute précédé les maçons.

Oh! combien nos doctrines humaines ont dégradé parmi nous la science divine ! Les unes nous représentent ce globe comme un ouvrage céleste , dévasté par les démons; d'autres nous montrent les deux comme une habitation d'animaux. C'est sous leurs noms et sous leurs images qu'elles font briller les constellations célestes , et le mécanisme par lequel elles les font mouvoir renferme sans contredit beaucoup moins d'intelligence que les bétes ii*en emploieraient elles-mêmes pour se conduire sar la terre. Qu'en résulte-l-il pour notre instruction et notre bonheur? Nos premiers documens épouvantent notre enfonce , et nous rendent pendant toute la vie la mort effroyable ; les seconds |iaralysent notre raison , et nous rendent la vie insipide. Souvent les uns et les autres se succèdent potur nous tourmenter et nous abrutir tour à tour.

Heureux ceux qui , forts de leur conscience première , ne cherchent l'Auteur de la nature que dans la nature même , avec les simples organes qu'elle leur a donnés ! Ils n'étudient point en tremblant les destinées dû genre humain ' , dans une polyglotte; ils ne cherchent point à la faveur d'un télescope, à travers le Serpent, le Cancer et les autres monstres des cieux, le retour assuré d'une comète pour confirmer une théorie du hasard. Les objets de la nature les plus communs sont pour eux les plus dignes d'admiration et de reconnaissance. Dès l'aurore, ils voient le soleil vers l'orient repousser le voile sombre de la nuit , et ranimer de

• Newton lui -même.

ses rayons une terre couverte de v<^taux et d'êtres sensibles; à midi, l'astre qui fait tout voir disparait enseveli dans tme splendeur éblouissante ; mais vers le soir, déployant à l'occident le voile de sa lumière, il découvre sur l'horizon qu'il abandonne des cieux tout étincelans de constellations. Qu'admireront-ils de plus ? sera-ce la lunette astronomique qui , pour en nombrer les étoiles ^ s'allonge en vain toutes les nuits dans les airs depuis des siècles; ou les yeux que leur donna la nature pour en embrasser le spectacle infini dans un instant?

Nota. Les deux lettres qui suivent sont inédites ; elles ont été adressées à M. de Franc fils, conseiller au parlement de Provence.

Monsieur ,

Je suis sensible à la peine que vous avez prise de chercher à me ramener à l'opinion des académiciens sur l'aplatissement des pôles, quoique cette opinion soit directement contraire à ma théorie des marées, que vous paraissez adopter par les éloges dont vous l'honorez. Je m'empresse donc de vous répondre , malgré les travaux et les correspondances dont je suis accablé.

Voici , monsieur, votre objection contre la conséquence que j'ai tirée, pour Tafiongement des pôles, de la grandeur du degré du méridien terrestre an cercle polaire.

« Vous avez donc conçu 360 rayons, partant du » centre de la terre et aUant aboutir à diacun des » 360 degrés de la circonférence d'un méridien » céleste , et vous avez appelé degré terrestre clia- » que portion du méridien terrestre intercepté en- » tre deux de ces rayons consécutifs. Mais ce n'est » pas là, monsieur, ce qu'on appelle degré terres- » tre; ce n'est pas là le degré terrestre mesuix^ par » nos académiciens. »

Vous me demandez ensuite de vous marquer bien précisément ce que j'entends par degré terrestre.

J'entends, monsieur , exactement par degré terrestre celui que vous venez de définir en réprouvant sa définition, tel que le conçoivent tous les géomètres, que l'ont mesuré les académiciens , et que vous le définissez vous-même sous d'autres termes à la troisième page de votre lettre.

Après avoir expliqué préalablement et d'une manière claire comment nos astronomes ont marché le long d'un méridien terrestre pour avoir la valeur d'un degré d'un méridien céleste pris sur la hauteur d'une étoile , et obsen é que pour avoir ce degré ils ont marché plus long-temps près du p(Me

MEMOIRE SLR LES MARÉES

que près de réquaU'ur, vous concluez : « Le degré V terrestre est donc la portion du méridien terres- » tre qu'il faut parcourir pour qu*une étoile fîxepa- » raisse, à l'observateur, s'élever ou s'abaisser d'un » degré dans le méridien céleste correspondant. »

Il est donc clair , selon vous-niétne , que le degré terrestre est une |)ortion du méridien terrestre intercepté entre deux rayons coiLsécutifs des 360 rayons qui partent du centre de la terre et divisent également la circonférence du méridien céleste, puisque ce de;?ré est la |iortion du méridien terrestre qu'il faut [larcourir entre les deux rayons qui déterminent , dans le mériden céleste , retendue d'un degré , c'est-A-dire de la 360* partie de sa circonférence.

D'où vous voyez que la définition que vous rejetez et celle (]ue vous admettez sont exactement les mômes.

Ce qui vous empêche de reconnaître ensuite (]iie votre conséquence est la môme que la mienne, c'est que vous considérez les étoiles observées par nos astronomes à 24 degrés et à 40 degrés sur l'horizon y et elles étaient au zénith. Partant, il est évident que le degré sous lequel ils ont observé chacune de ces deux étoiles au cercle polaire et à l'équateur est exactement le degré formé par deux rayons qui partent du centre de la terre , et interceptent un degré du méridien terrestre , en allant déterminer un degré du méridien céleste.

Vous ajoutez ensuite : « Il a fallu que les aca- » démiciens marchassent plus long-temps , par- » courussent un espace phis considérable au pôle » qu'à l'équateur, pour voir ime étoile s'élever ou » s'abaisser d* un degré. Le fait est constant; mais » qu'en résulte-t-il , si ce n'est que près du pôle » ils marcliaient sur une ligne moins convexe , sur » une ligne dont la courbure était moins subiteque » celle sur laquelle ils marchaient près de l'équa- » teur? »

C'est ici la fausse conséquence des académiciens, dont j'ai démontré géométriquement l'erreur.

Cet axe d'un degré du méridien terrestre près le cercle polaire doit être plus convexe qu'à l'équateur , puisqu'il y est plus long. Si vous tracez im arc au-dessus de la corde d'un degré , c'est-à-dire entre deux rayons espacés entre eux d'un degré, plus' cet arc sera long plus il sera convexe , et plus il sera court plus il sera aplati , puisqu'il tendra alors à se confondre avec sa corde. Donc la somme de tous ces arcs d'un degré du méridien terrestre près le pôle étant plus grande que la somme d'un pareil nombre d'arcs d'un degré près l'équateur, la terre doit être plus allongf''e ou phis convexe au pôle qti'à l'écpiateur.

J'ai fait graver une figure géomélriqae de cette démonstration dans l'explication des figures de ma deuxième et troisième édition , que tous citez p. 404, ce qui me donne lieu de penf;er que vom n'avez entre les mains qu'une des contrefaçons qui font tant de tort à mon ouvrage, parce que , 6m mes trois éditions, l'explication des figures est audelà de la page 500.

Maintenant, monsieur, pour voas convaincre que ce sont deux degrés au zénith que nos astronomes ont observe^ y c'est-à-dire précisément deas degrés formés chacun jpar deux rayons consécutifs des 360 rayons ({ui partent du centre de la terre et divisent également le mérhlien céleste , je vais voui citer Maupertuis, dans son livre du degré du méridien au cercle polaire , vol. in-8® , pages 68 , 69 et 99. Il prit en Laponie une base dont une extrémité aboutissait à Tornéa et l'autre à RittB. Il choisit easuite pour étoile d'observation l'étoile D du dragon, <c dont la distance au zénith de KiUii )> n'était que d'un demi-degré. Il vérifia ensuite » l'amplitude de cette étoile» sur une autre étoile' A du dragon qui passait « encore plus près du lé- » nith que l'autre , puisqu'elle n'était pas éloignée » d'un quart de degré du zénith de Tomes. * Voilà pour l'étoile observée près du cercle polaire; voici pour l'étoile obsenée près de l'équateur. Je tire cette citation du Traité de JVavigatioi» de Bouguer, vol. in-4** , liv. ii , chap. i, secL 4.

« Les étoiles qu'on nomme vulgairement les troif » voies répijndaient sur notre tète. Nous nous M- » tacliàmes à oi)server combien celle du milîea » était éloignée de notre zénith aux deux extrémi- » tés d'un espace de plus de (.0 lieues qui était » nord et sud... L'étoile répondait presque sur le » milieu de cet espace ; ainsi on cessait de la voir » au zénith lorsqu'on allait à une des deux extré- » mités. Elle pouvait donc semr comme de point » fixe , et il n'était question que de mesurer, pv » les moyens dont j'ai déjà dit un mot, combien » elle était éloignée de cliaque zénith. Ajoulant » easuite les deux distances ensemble , on déoou- » vrait la distance d'un zénith à l'autre , ou la » grandeur de l'arc céleste qui répondait au-dessus u des 60 lieues ou 176,892 toises de la base. Si je » m*en rapporte à mes propres observations, l'arc y> se trouva de 3 degrés 7 minutes 2 secondes; et » si on cherche à proportion la longueur du degré, » il est de 56,748 toises. Mais ce qui est bien digne » d*attention, les degrés terrestres ne se sont pas y> trouvés de môme longueur dans les autres ré- « gions où on a fait des opérations semblables, ci » la différence est trop grande pour qu'on poisK » l'attribuer aux erreurs inévitables des observa-

MÉMOIRE SUR LES MARÉES

» tioDs. Le degré aons le cercle polaire s'est trouvé • de 57,422 toises. »

D*oà vous voyez clairemeiit , monsieur, que les académiciens ont observé les degrés du zénith sons des angles formés par les rayons de la terre , et qu'ils entendent , ainsi que moi, par degré du méridien terrestre , une portion de la terre interœptée entre deux des rayons consécutifs des 360 degrés qui partent de son centre et vont about ir aox 360 degrés de la circonférence du méridien oéleste. Mais pour adiever de vous mettre en garde contre la célâ>rité des noms, après vous avoir montré que nos académiciens modernes ont tiré ooe conséquence fousse de la grandeur du degré aa cercle polaire pour Taplatissement des pôles , je Tais vous dire voir que des académiciens, sans contredit plus célèbres, avaient tiré, comme moi , mie conséquence opposée de la grandeur de ces degrés polaires. C'est celle de Cassini , le plus lameuxde nos astronomes. Vous la trouverez dans le père Regnault, xi\^ entretien physiquedu tomeP', 7' édition, ou dans V Histoire de Vj4eadémie des Seienees, 4708, suite de Vannée, vol. in-4% pages 237 et 238. Je l'ai insérée dans l'Avis de ma 3' édition, tome P% page 16 , à la note.

> Une autre raison qui prouve que la terre » n'est pas parfoitement ronde, c'est que, selon » les essais de M. Cassini pour déterminer la gran- > deor de la terre, sa surface doit avoir la figure » d'une ellipse alongée vers les pôles^ et dont une » propriété est telle qu'étant divisée en degrés, cha- »cmde ces degrés OMqmente à meswre qu'ils ap- » proeheni des pôles : de sorte qu'un circuit du B méridien de la terre doit surpasser celui de son • équateur d'environ 50 lieues.

II m'est impossible d'ailleurs d'imaginer com* ment vous pouvez admettre ma théorie des marées avec l'aplatissement des pâles, puisque s'ils étaient aplatis ils seraient plus {Nrèsdu centre de la lerre, et les mers, loin d'en descendre, flueraient vers eux. J'ai réuni dans l'Avis de mon ¥ volume deœtte S*" édition douze preuves différentes de l'aleogement des pôles, et je vous prie d'y avoir recours pour éclaircir vos doutes. Voilà, monsieur, tout ce que je peux vous répondre pour rappeler on homme de votre mérite à ce que je crois la vérité. J'ai répondu pleinement à vos (éjections particolières. Je crois que vous devez être satisfiiit. Mtintenant je vous prie d'observer, s'il vous plaisait de m'écrire encore à ce sujet , de ne point exiger de réponse attendu ma mauvaise santé et le nonibre considérable de lettres, qui montent à quatre ou cinq cents par année, de personnes qui m'honorent de leur amitié, encore qu'elles me

soient inconnues pour la plupart. Jugez si un solitaire peut suffire à cette correspondance , qui ne laisserait pas, d'un autre côté, de m'étre très-coûteuse» vu ma fortune, si la plupart de ces lettres n'étaient affranchies. Je ne doute pas, monsieur, que votre domestique n'ait oublié à cet égard voa ordres, à l'occasion du paquet que vous m'avez fait parvenir. Toutefois, si ma santé et mes travaux particuliers me le permettaient, il y a pende mes lecteurs avec lesquels je serais plus flatté de correspondre qu'avec vous , par la clarté avec laquelle vous vous exprimez , même dans les dioses obscures ; ce qui m'a donné la facilité de répondre à voa doutes et de rapprocher vos conséquences des miennes. Je me suis engagé par là à une réponse de quatre pages, ce que je n'ai jamais fait pour personne. Je souliaite qu'elle vous soit un témoignage particulier de l'estime et de la oonsidéralion avec lesquelles j'ai l'honneur d'être ,

MoNsiBua,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

DE SAINT-PIBRRB.

À Paris, ce 30 aepteinbre I7SS, nie de la aeiae>Blanclie.

MoNsiBua ,

Vous prenez tant de peine pour me ramènera ce que vous appelez la vérité, que malgré mes occupations augmentées des soins d'une édition particulière de Paul et Virginie j je me hâte de répondre quelques lignes à la lettre vdumineuse et savante que vous m'avez &it l'honneur de m'écrire en dernier lieu.

Permettez-moi de vous dire, monsieur, que vous n'avez point du tout répondu à l'objection que j'ai foite aux académiciens. Vous donnez aux degrés du méridien un autre centre que celui de la terre, ce qui est contraire à toutes les définitions des degrés du méridien; mais ce n'est pas là même ce dont il s'agit. Peu m'ûnporte la manière dont les académiciens engendrent leur méridien, je ne m'arrête qu'à la conséquence qu'ils ont tirée de la grandeur de ses degrés vers le pôle. Selon eux , chacun de ses degrés est plus grand qu'un degré vers l'équateur, plus grand de 500 toises au moms. Or, prenez les 47 degrés du méridien qui couronne le cercle polaire, n'est- il pas vrai que la somme de ces 47 degrés est plus grande en toises que la somme des 47 degrés du méridien qui joint un trofHque à l'autre, ou, ce qui est la même chose, que les 47 degrés du cercle de la terre? Or , cet axe polaire de 47 degrés étant plus grand qu'un pareil axe de la circonférence de la terre , ne peut y être renfermé et doit saillir au dehors.

MÉMOIRE SUR LES MAREES

\a terre est donc alon^*e aux pt^les; voilà ce que j'ai démontré par une fipire, voilà mon objection , et vous ne vous en êtes pas même occupé.

Je pourrais faire d'autres objections sur la manière dont les académiciens engendrent les degrés de leur méridien au pôle , car ils doivent y supposer des degrés de diverses ouvertures en les rapportant ensuite au centre de la terre; mais vous conviendrez au moins que l'ouverture de l'angle de 4-7 degrés qui forme la zone glaciale est la même et a la même origine que l'ouverture de 47 degrés qui forme la zone torride , puis(|ue ce premier angle est formé au centre de la terre par l'inclinaison de 23 degrés du demi-axe de l'écliptique sur le demi-axe del'équateur, comme le deuxième angle est formé au centre de la terre par l'inclinaison de 23 degrés et demi du plan de 1 écliptique sur le plan de l'écpiateur. Or, la courbe (K)laire qui mesure le premier angle étant plus grande de 500 toises par degré (|ue la courbe torridienne qui mesure le second angle , les 47 degrés de la première doivent donc s'étendre davantage que les 47 degrés de la seconde. Ils ne peuvent s'étendre en largeur , puiscpie l'ouverture de leur angle est la même que celle de l'angle qui embrasse la deuxième cour))e; donc ils s'étendent en saillie.Or la deuxième courl)e étant un arc de cercle, la première , c'est-à-dire la cour])e polaire, est un arc d'ellipse alongé. Cela est évident.

Je n'avais i»s besoin d'autre autorité que celle de la raison pour apercevoir l'erreur des adidémiciens. J'en ai cependant cité; telle est celle du pèreUegnaull ; je l'ai insérée dans l'Avis du i «■' vol. de ma 3*" édition, page 1 6. La voici mot à mot : a Une autre » raison (|ui prouve que la terre n'est point parfaiten ment ronde, c'est que, selon les essais de M. Cas- » sini pour déterminer la grandeur de la terre, sa » surface doit avoir la figure d'une ellipse allongée » verslc pôle, et dont une propriétéest telle qu'étant » divisé en degi*és, cbacun de ces degrés augmente » à mesure qu'ils approchent des pôles ; de sorte n que le circuit d'un méridien de la terre doit sur- » passer le circuit de son équatenr d'environ 50 » lieues, {flistoire de V Académie y 1718, suite de » Vannée, pag. 237 , 238.) royez le père Re- » gnault. Entretien xiv , tome l*""", 7'^ édition.

Le Cassini dont il s'agit est le père, le fils fut d'un autre sentiment et tira la même conséquence d'un principe contraire.

Au reste, monsieur, mon objection géométri- ({ue ({ue vous n'avez pas même atta(|uée , et mes autres objections physiques auxquelles vous attachez fort peu d'importance, commencent à établir le doute parmi les savans. L'Académie de Lyon,

où je ne connais personne , vient de proposer pour prix de l'anm^e 1790 , a Savoir si raplatissemoit » des ptMes est une simple idée hypothétique, oa » si elle peut se démontrer vigoureosement. » Voyez le Mercure et les gazettes de Fianee, depuis un mois. L'Académie exige qu'on réponde aux difTicultés proposées contre l'aplatlssemenL Vous y pourrez porter les vôtres , monsieiir, gv il ne m'est pas possible de m'en occuper divantagc. Les disputes aigrissent; on se sert insensiblement de termes durs qui finissent par alinMr les esprits. S'il m'en était échappé quelqu'un , je vous prie de l'ef&cer de ma lettre et de volif souvenir. Quoique mes affaires si multipliées et ma mauvaise santé ne me permettent pas de eorrespondre avec vous, je désire obtenir votre amitié et votre estime. Je n'ai même écrit cette lellie que pour attadier à ma théorie une personne de votre mérite; j'ai dans l'idée que vousl'embnHKrez un jour. C'est l'ensemble des chênes qd m donne la vérité; vous considérez chaque dcpé polaire un à un , voyez ce qui résulte de lenr ensemble. Voyez que la corde de la conrbe poUn est précisément de la même longueur que h mk de la courbe torridienne, puisqu'elles marnai des angles de la même ouverture, diacnn de 47d^ grés, partant du même centre; voyez ensuite^ la courbe polaire a plus de 13 lienes de dtitloppement sur la longueur de ses degrés, et ^ par conséquent elle doit être plus renflée qv la courbe torridienne. Vous ne ponres psaft, comme dans l'hypothèse qui a égaré les acidéaiciens , supposer des centres à ces degrés diflénoi de celui de la terre ; puisque l'édiptique qm pnh duit ces deux ouvertures polaires et torridienDeii nécessairement le même centre que YéqaÊbBor, et (piel'inclinaisondeleur plan est la même qneoelede leur axe. D'ailleurs, comme vous supposez lenyoa plus court au cercle polaire, son inclinaisoD m l'axe de l'équateur étant la même , la corde de h courbe polaire est plus petite que la corde deh courbe torridienne, puisqu'elle s'approche dmatage du centre, suivant votre hypothèse. MbA vous avez d'autant moins d'espace pour y éfefer une portion de cercle de 47 degrés dont les degrés s'allongent.

Certainement vous ne direz pas que les 47 d^ grés de la courbe polaire ont un autre centre qœ ceux de la courbe torridienne, ni qu'ils sont pim petits, puisqu'ils sont produits par la même gôiération et par des inclinaisons semblables.

Je vous prie, monsieur, d'y penser avec tout le sang-froid d'un homme qui cherdie la véiilé. Quant à ma théorie des marées par la foniede

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

glaces polaires, vous l'appliquez ingénieusement à d'autres lois. La nature, à la vérité, fait son thème de Wen des façons, et les hommes, de leur côté , ont bien des manières de la voir. Quand vous rejetteriez la mienne , je ne vous en estimerais pas moins. J'ai été sensihie à la peine que vous avez prise pour me ramener à la vôtre. Le zèle dans la vérité est au fond celui de la justice, et je félicite votre province d'avoir en vous un magistrat qui en est rempli, et qui doit l'étendre aux intérèu d'un peaple dont il est le défenseur né par son état.

Agréez l'assurance de la considération avec laqneUe j'ai l'honneur d'être , Monsieur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

A Paris , ce 49 noTembre 4788.

Je vous prie d'excuser les ratures de celle lettre que je ne peux recopier par la multitude de mes occupations.

P, S. Voulant vérifier dans les Mémoires de rAcadémie la citation du père Regnault, ma surprise n'a pas été moins grande i\ue la vôtre en Toyant que les deux Cassini disaient précisément le eontraire de ce que le père leur fait dire. J'en ai donc feit justice, et je vous envoie sa page pour vous ftore voir que c'est lui qui m'a induit en erreur.

Ao reste , dans la recherche de la vérité, il faut prendre la devise de la Société royale de Londres : Ifullius in verha. La raison ne connaît point de magistrature. Rapproché de la génération de la eoorbe polaire ou de la zone glaciale par l'axe de rédiptique , le cours alternatif des mers devient , en occident et d'occident en orient dans la mer des Indes, et celui de l'Atlantique du nord au sud eldn sud an nord, inexplicable par l'attraction du aoleil et de la lune qui vont toujours du même côté; vous verrez la nécessité d'admettre l'allongement des pôles, ainsi que vous en admette? la fonte périodique et alternative.

FRAGMENS SUR J.-J. ROUSSEAU

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

Vers le milieu du mois de janvier \77\, Beroardin de Saint-Pierre se trouvait au cap de Bonne-Espérance , et près de s'embarquer pour revenir en France , il mandait A Rulhière , qu'entre autres plaisirs il se promettait

de Toir deux étés dans la même année ; car, au moment où il s'éloignait de ces rivages, on était sur le point de commencer les vendanges , le mois dejaovier du cap de Bonne-Espérance répondant à peu près à notre mois d*août. Cette lettre fut coumiuniquée à J.-J. Rousseau, qui désira d'en connaitre l'auteur, et lorsqu'il levitpoiu* la première fois , il l'accueillit avec beaucoup d'empressement, et luiditquMl estimerait toujours un homme qui, en revenant du pays de la fortune, ne songeait qu'au bonheur de jouir de deux étés daus la même année. Telle fut l'origine d'une liaison qui fait époque dans la vie de Bernardin de Saint-Pierre. Dès qu'il connut Rousseau, il l'aima, on peut dire, avec passion. L'tiiver, ils se réunissaient pour causer familièrement au coin du feu, de leurs projets et de leurs ouvrages; au retour de la belle saison , dès le malin , ils dirigeaient leur promenade dans la campagne, dînant au pied d'un arbre; et ne reprenant que le soir le chemin de la ville. C'estainsi qu'ils passèrent des joursdignesde l'antiquité ; car leur amitié n'était pas stérile, et, dans leurs conversations familières , ils traitaient les plus hautes questions de la morale et de la philosophie. La nature, la religion et l'immortalité étaient les objets habituels de leurs méditations. A ces idées d'une philosophie profonde, ils mêlaient quelquefois les peintures vives et animées de leurs sentimens , les anecdotes de leur enfance , les souvenirs de leurs beaux jours , et des réflexions touchantes sur la recherche du bonheur, le mépris de la mort et la constance dans l'adversité : questions qui ont si souvent occupé les anciens , et qui donnent tant d'intérêt à leurs ouvrages. On aime à voir les deux amis s'adresser ces questions avec l'innocence de cœur d'un enfant, et y répondre avec la puissance de raisonnement du génie. Ainsi ce qu'ils disaient au coin du feu , ou dans leurs promenades solitaires , aurait pu profiter à tous les hommes de tous les siècles. En lisant les notes où Bernardin de Saint-Pierre consignait ces souvenirs, et qui ont servi de matériaux aux fragmens que nous publions, on croit lire quelques passages d'un dialogue de Socrate et de Platon. L'aspect des campagnes remplissait leur ame d'un sentiment de bonheur et d'amourqui animait toutes leurs pensées ; car il y a dans les beautés de la nature quelque chose qui nous invite à aimer. Voilà pourquoi , lorsque dans l'Enéide , Didon vient d'aax)rder l'hospitalité au fils de Vénus, Virgile , ce grand peintre des passions , voulant émouvoir le cœur de la reine de Carthage, place l'Amour à ses genoux ; puis il fait chanter par le bel lopas, non des hymnes tendres et voluptueux, mais les merveilles de l'univers :

Hic canit errantem lunam , solisque lahores ; Unde hominum genus, etc.

CiEN.,lib.I,v.746.)

Et qu'on ne croie pas que ce soit donner une trop grande importance à ces épanchemens de l'amitié ! Platon avait assisté aux leçons des philosophes de l'Inde, de l'Egypte et de l'Italie. La science fut le fruit de ses voyages; mais il ne dut la sagesse qu'aux entretiens de Socrate. De simples conversations forment tous ses ouvrages ; et cependant il est encore aujourd'hui le premier moraliste de l'antiquité , quoique Cicéron ait écrit sur

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

les mêmes sujets. PoDrqiioi n'attacbcrions-nous pas aux IMirolcs de nos sages autant de prix que les anciens en attachaient aux discours de leurs philosophes ?

On ne trouvera point ici ces sentences pompeuses dont nos livres sont pleins, et d<mt nos tribunes et nos théâtres retentissent. Celles-ci sont simples , ftmilières et communes , mais elles ont servi à J.-J. Rousseau : les autres sont belles , mais inutiles. C'est en faisant allusion aux vertus austères de son ami et aux vaines maximes delà philosophie moderne, que Bernardin de Saint- Pierre se plaisait à raconter qu'un jour, au garde-meuble de la couronne , il avait été ftvppé d'admiration à la vue de Tarmnre étincelante de pierreries ofTerte par Soliman à Louis ICIV, jusciu'au moment où ses yeux s'étaient an'étés avec attendrissement sur la cuirasse de fer de Henri IV, toute bossuée de coups d'arquebuse.

D'ailleurs, Téprcuve qu'un grand homme a faite des maximes qu'on va lire, n'est pas leur seul mérite. Ce qui leur donne du prix à mes yeux, c'est que tout le monde peut en foire usage. Le défaut majeur de notre éducation est d'offrir des exemples qui ne peuvent être d'aucune utilité dans le cours habituel de la vie. La plupart des hommes sont destinés à Toliscurité ; il leur faut des vertus domestiques et non des vertus dramatiques. Ces dernières sont cependant les seules qu'on enseigne aujourd'hui : aussi n'aurons-nous bientôt pins qu'un peuple d'acteurs , qui mourra de ses vices en débitant les maximes de la vertu. Sont-ce donc les mod^cs qui nous numquent? Et la vie de Rousseau, par exemple, comme celle de Socrate, n'est-elle pas à la portée commune, quoiqu'il ait été sublime à lui d'y descendre et de s'y maintenir? Sans doute, il a commis des fautes, et nons sommes loin de vouloir les dissimuler; mais jamais homme parfait n'a été présenté à l'admiration des hommes. Fénelon , dont le goût était pur comme la vertu, en imaginant un prince qui pût servir d'exemple an duc de Bourgogne, lui donne les défants de son ùge et de son état; lui-même, si digne de louanges dans la simplicité de sa vie privée, nous parait trien plus grand lorsqu'il monte en chaire pour avouer ses erreurs et pour prononcer sa condamnation , que lorsqu'il développe toute la force de son génie dans la composition de son divin ouvrage. I^es l)eautés morales ne naissent que des imperfections vaincues et du combat de nos passions : ou il n'y a pas d'effort , il n'y a pas de vertu.

Rien n'eût donc été plus propre à nous rendre meilleurs , que ces récits familiers de la vie de J.-J. Rousseau , mêlés aux souvenirs de la vie de Bernardin de Saint-Pierre. On pourra prendre une idée, bien faible il est vrai, de l'intérêt d'un pareil ouvrage, dans le fragment que nous publions aujourd'hui. Les deux amis s'y présentent avec tant de bonhomie et de simplicité qu'on s'imagine être en tiers et causer avec eux. Les écrivains avaient disparu ; ils ne s'occupaient plus de ce qui eût été le mieux dit , mais de ce qui était le plus digne d'être dit. Il n'y avait entre eux ni prétention de bien parier, ni prétention de bien écrire, ni désir d'être applaudi ; le d^r de s'éclairer, l'amour de la vérité restaient sevils. Leurs doutes, leurs espérances, leurs découvertes, ib ne dissimulaient rien ; et qui pourrait exprimer

leur ravissement, lorsqu'ils arriviiefità la démoalnlion d'une des vérités si consolantes de la rdigîoo l tm ils ne voulaient que la vérité; mais ils la Toulaient sublime, parce que celle4à seule les pénétrait d'une joie ineflable , et que c'était ainsi qu'ils sentaient qa*clle était la vérité.

Aussi voyait-on sortir quelquefois leurs plus foris argumensdela surprise qu'ils éprouvaient en réflécUMOl sur les plus belles facultés de l'ame , œOea qui fontaiBer et raisonner.

Cro^-ez-vous donc , disait Bemanfin de Saioi-Piem, après une longue discussion sur la poérie et anr l'amaar, que les doux ravissemens des muses, les émntioDi àt k tendresse , celles qui précèdent et qui suifent oo fait , ne sont que l'agitation momentanée d*on petit i ceau de terre?

Ces amitiés qu'on croit étemelles , œ goût pour bi monumens qui conservent notre aourenir, œt amonrde la gloire et de la louange , ce sentiment de l*lnlliii qie rhomme porte dans toutes ses passions , proofCBl qnl est né pour l'infini.

Sans doute, une des pins séduisantes fllostoos delV mour est d'imaginer qu'on fait le bonbenr de ee fs'M aime. C'est une illusion divine, ainsi que tootei «Baifrf naissent de cette passion. Mais comment expliqiKr,pv le secours de l'organisation ,1a naissance d*nn qui ne nous laisse heureux qu'autant que noos cause d'un bonheur qui est hors de nous? La wtSÊtnm peut rien là.

Philosophe , tu ne conçois pas ces reiatloiis ! ta via as peut-être jamais éprouvées ; tn n*en Tois pas le Ml Mais conçois-tu pourquoi tn eiistes? et existence parce que tu ne l'as pas comprise 1 tout ce que tu es forcé de croire pour ne croire | àm, et ose ensuite nous accuser de crédulité !

Chose digne de remarque ! au moment on J^nJ. Boai' seau livrait son ame à tous les charmes de cette toÊti^ il abandonnait la société des Diderot, des Saiot-UBbert, des Helvétius, des Duclos et de cette mMUMkM sophistes qui se firent un nom par de grands scanMis, encore plus que par de grands talens. Il préflMlà w hommesd'unescienoecorruptrioe, d'une t4 et dont la plume distribuait la gloire , un homme i et sans renommée, mais dont le cœur renfèmiBtda trésors de sagesse et d'amour ; et tandis qoe les «ioai de la capitale applaudissaient aux impiétés de ces profonds génies qui ne croyaient qn'à eux etqui n'admiM que leur intelligence , Jean-Jacques et son ami , piomcneurs solitaires , trouvaient dans la plus petite Ikar un nouveau sujet d'élever leur ame jusqu'au Dieu de II nature. Souvent alors, ramenant leurs pensées sur cmmémes , ils soupiraient en se voyant dâataaés des boflimes qu'ils voulaient rendre heureux ; mais tontes kon douleurs cédaient bientôt à l'espérance de cet avenr (Déleste que la religion promet à ceux qui souffrent Din, diitaient-ils , nous envoie souvent des maux qui n'oaC point ici- Ims de consolation , pour nous obliger à n'avoir recours qu'à lui. La vertu est un artev doOl Is racines tiennent à la terre, mais qni ne donne loa fruU que dans le ciel.

PREFACE DE L'ÉDITEUR

Cependant cette amitié si pure avait aussi sesmomcos de troubles et d'amertame. Rousseau s'était fiiit un système d*indépendanoe qui ne lui permettait pas de supporter la moindre gène ; une visite à contre-temps, un mot, une question mal interprétée, sulQsaient pour oocarioner une rupture. Dans son dépit , Bernardin de Saiot-Pierre jurait de ne plus le revoir, maissa destinée le ramenait tùt ou tard à sa rencontre : alors tout était ouUié; les visites, les promenades recommençaient sans qall fût question du passé. Rousseau avait quelquefois (le rtmmeur, jamais de ressentiment.

to jour, c'était dans la plus belle saison de Tannée , vers la fin du mois de mai de i778, ils avaient formé le projet d'aller passer la matinée sur les hauteurs de Sèvrei ; Bernardin de Saint-Pierre arrive au lieu du rende^vous , Rousseau n*y était pas : pendant plusieurs joan, il revient au même lieu, et il y revient inutilemeot. Enfin après une semaine d'attente , il hasarde une lettre , elle reste sans réponse ; alors son inquiétude est au comble, et dans une violente agitation, il prend le chemia de la rue PUtrière; arrivé près de Tbabitation de ton ami, la crainte le saisit, il s'arrête, il hésite s'il oiooteni ; mais enfin surmontant son émotion , il se trouve dans la chambre de Rousseau : elle étiiit vide 1 deux femmes y cardaient de la laine ; elles ignorent jus- (ju'au nom de celui qu'il demande : mais redescendu ches le maître de la maison , il y apprend que depuis quime jours Rousseau s'était retiré ft la campagne, dans un lieu isolé , d'où il avait envoyé une seule fois prendre les lettres qui lui étaient adressées.

Uest difficile de se faire une idée de l'affliction de Bernardin de Saint-Pierre. Il s'était livré t cette amitié avec la fervenr de la jeunesse, et il crut avoir tout perdn parce qu'il perdait sa dernière illusion. Quelques ligoes trouvées dans ses papiers, et que nous rapporleroos id, expriment d'une manière biea touchante combien l'impression qu'il reçut fut profonde et douloureuse.

< Mon premier mouvement, ditril, fut de me repen- ^ tir de l'avoir aimé. Je ne pouvais concilier sa conduite

> arec les marques de confiance qu'il m'avait données » dans nos derniers entretiens. Je résolus de lui écrire » pour me plaindre amèrement ; je n'en eus pas la force. » Je commençais ma lettre par lui faire de tendres re- » proches d'être parti sans me dire adieu, ensuite, lui

* rappelant dos projets et nos conversations , je lui pro- M mettais de Taller voir, et je terminais par deux vers,

* dont il eonoaissait l'allusion , et que Virgile fait adres- » ler par Gallus aux bergers de l'Arcadie :

« Alque utinam ex vobis unus, vesUritpie luissem « lut coatos gregis , aot matone vinitor uvs ! ■

• Plût aux dieux que J'eusse été l'un de voua l quel plaisir de

* ganter vos troupeaux, ou de vendanger vos raisins ! ■

< Cependant des bruits vagues se répandaient dans le » pobfic qu'on allait publier les mémoires de la vie de

* Rousseau , qu'il était poursuivi , qu'il était caché, qu'il

> avait fui en Hollande; enfin on citait des crimes. Où

> 9A4[ ? que fiiit41 ? me disai»je. S'il prépare une apolo-

* gie, je serai son secrétaire ; est-il persécuté ? je veUlerai ' 'ur ses jours : a-t-il fait uue faute? je pleurerai avec

9 lui. Au milieu des rumeurs de la capitale et des anxié- « tés de OMD ame , j'apprends sa mort parle Journal de » Paris. »

Ainsi s'exprimait Bernardin de Saint-Pierre, peu de temps après cette époque douloureuse. Ilcrutalorsqu'au défaut d'un ami, il n'y avait que la solitude qui pût calmer ses peines. La nature console de tout en nous conduisant doucement de la vue de ses ouvrages au sentiment de la Divinité. C'est ainsi qu'elle l'avait consolé dans plusieurs circonstances , mais cette fois elle fut insuffisante. Hélas 1 il avait eu un ami , et l'aspect de la campagne ne fhisait que renouveler dans son cœur le regret de sa perte. Avec quelle émotion il revenait seul dans les lieux de leurs promenades habituelles! H croyait le voir encore le long des chemins peu battus, au pied des arbres , ou sur des pelouses solitaires ; il lui semblaii que les bords de la Seine, le mont Valérien, le bois de Boulogne , lui répétaient ses pensées et jusqu'aux sons de sa voix. Il ne voyait rien dans la nature qui ne partageât la tristesse ; semblable à ce pasteur qui, dans Virgile, déplore la mort de Daphnis, et s'imagine que les lions, les montagnes, les fbrèts, pleurent Daphnis comme lui:

c Daphni, tuam Poenos etiain ingemuiise leones, * Interitnm , montesque fèri siivxque loquuntor. >

Sa douleur ne lui hiissait aucun refuge. Je pouvafs m'éloigner, disait-il; mais quand j'aurais perdu ces lieux de vue , quand j'aurais été dans une terre étrangère, les plantes dont elle eût été couveHe, et dont Rousseau m'avait lait aimer l'étude , m'auraient dit à chaque pas : Vous ne le verrez plus !

C'est alors que ne sachant où aller, fuyant les hommes qui lui en disaient trop de mal, et la nature qui lui en disait trop de bien , BÔnardin de Saint-Pierre essaya de charmer sa douleur en jetant sur le papier tout ce qu'il put se rappeler dé l'ami dont le souvenir l'occupait. U se plaisait dans les détails de- ce qu'il avait retenu de sa jeunesse, de ses amours, de ses sentimens , de ses doutes, cherchant à fiiire revivre cehd qu'il avait perdu, et recueillant les débris de ce naufrage , afin d'en fortifier sa vie.

U est probable que la publication des Confessions décida Bernardin de Saint-Pierre à abandonner son ouvrage. Seulement il en tira une multitude de pensées et d'anecdotes qui trouvèrent leur place dans les Études et les Harmonies. Tels sont les jugemens sur Plutarque, sur la Grèce et sur Rome, la promenade au mont Valérien , celle au pré Saint-Ger^ais; la description du Déluge du Poussin , et le morceau si touchant du triomphe de Paul-Émile et de ses petits enfàns : les plus belles pages sur le danger de l'émulation, et sur l'abus et lincertitude des sciences fureut également inspirées par ces délicieux souvenirs. Une partie de ces matériaux avait été mise en œuvre; le reste était demeuré imparfliit. Tels sont les firagmens que non» avons essayé de réunir* Ceux qui font une étude approfondie du caractère et des opinions de Jeau-Jacques aimeront à y retrouver ses pensées , dépouillées de toute éloquence, et telles qu'il les exprimait dans ses conservations ISimilières. Ils croiront

PREFACE DE L'ÉDITEUR

vivre avec lui , et , sui\antses traces dans les campagnes, ils eberchfront les lieux où il all.iit méditer. Alors, sans doute, ces débris seront n'pardi^ avec nispect, comme ces miHlailles usées de Platon et de Sorrate , (|ue nous vénérons par. e qu'elles ont été frappm de leur temps. Quant i\ l'ouvrage lui-même , rien n*a été négligé pour lui laisser sa simplicité originale. Jean-Jacques, pour me servir de l'expression de Montaigne , y est repré- «enté en sa façon simple, naturelle et ordinaire , sans contentionet artifice', On \Murrarontrer6ler ses actions communes et le surprendre en son à tous les jotirs, seul moyen de juger bien à pmnci d'un homme ^.

Cependant il n'est point inutile de remarquer qu'en recuHlIant ces fragmens , il nous a été impossible de ne pas répéter quelques-uns des traits dé)a rapportés dans les Confessions. Mais il nous semble que Ci*s n^{)étitions mêmes donnent quelque prix à notn^ travail ; car, nonseulement elles prouvent la sincérité de Rousseau , mais ces rmts saas parure, et tels qu'il les faisait à un ami , peuvent , en les comparant avec l'ouvrage où il s'est peint lui-même, donner une idée du ctiarme qu'il savait répandre sur les plus petites choses , lors(|u'il voulait les présenter au public. D'ailleurs, quand il s'agit de ces gf'nies privilégiés , toutes les circoiLstances sont importante^. On aime à se repn^*nler leurs moindres actions , il entendre leui's moindres paroles , h connaître toutes leurs pensées : ou est presque étonné devoir qu'ils étaient hommes l Mais cet étonnement , en les rapprochant de nous par les détails de la vie ordinaire , nous donne souvent la force de nous élever jusqu'à eux |Hir les vertus de leur vie contemplative. Au reste, notre siècle est si pauvre , que les plus faibles souvenirs du siêclequi vieut de s'écouler sont des richesses pour lui. Nous sommes semblables au|)euple de Rome, qui ne vit plus aujourd'hui que des mines du temps luissé, et qui présente à la vénération des voyageurs jusques aux cailloux qui ont été foulés par ses héros.

Une autre considération donnera sans doute (fuelque prii à ce fragment , c'est (ju'il offre comme un tableau antique (li« mœurs de deux hommes célèbres. L'n auteur, dit-on , ne rend le public juge que de si's talens : c'est une erreur. L'art de troiii{)er dans tous k*s genres est devenu si universel, les livn's répandent aujourd'hui tant de fausses lumières, qu'on ne |)eul désormais ajouter foi à la science qu'à pniporliou de la connance qu'on porte au savan*. Appreudivà connaître riiomme, c'est apprendre , siiou Miuitaigne , à raliattre rim|K>sture des mois captieuNe:neut entn'Iac^'» ^ C'est donc a la pureté des coMirs à nous ré|K)udi*e de la pureté des prii)cipi\s ; cela vt^i é\iiient des historiens , mais cela n'est pas moins vrai des philosophes, et d'une bien autn* C()nsè(|ueiice. I.es pit*niiers, daus le fond, ne noiLs égariMit guère quand ils nous trom|)enl ; car qui peut régler sur les «zrands {»ersonnages de l'histitire une vie souvent obscui*e, et dont les é\énemens varient |)our chaque honnne? Nous logeons les faits historiques tout

' Ensuis de .Vlontaigue . dans sa Préface. ' Ihid, liv. 11, rliap. xiix.

* h'ssois, livre I*', cliap. xxiv«

au plus haut dans outre mémoire, taodii que dooitc- CCV008 les maximes de la philosophie dans noire a» science; et, comme elles parleot à notre raison, dki influent sur nos opinions et dirigent notre oonduile. Pour juger donc la sagesse d*une philoaopliie , il bol connaître les mœurs du philosophe; car c'est un prè> jugé bien favorable qu'elle est utile et bonne, lorsqu'elle a seni à rendre meilleur celui qui Ta d«Minée.

Si l'on fiEiit l'application de ce principe à la vie retirée, aux mœurs simples de nos deux philosophes , oo snlin toute la force que leur exemple doit donner A leur ■»• mie. L'enthousiasme qu'ils inspirent tient mointaasoavenir des méditations qui les éloignaient des bomBSi, qu'à C4>lui du pencbaut qui les rapprodiait de la nataie. Ou veut partager un bonheur qu'ils ont Fart de Mt entier , non |)arce qu'ils ont su le peindre, maispm qu'ils savaient en jouir. Cest quelque chote, dit enon Montaigne, de ramener Vame à cet imaçinnikms, €*ai plus d'y joindre /fsf/jfefs'. Leprécq)teinstruit,reieavfe commande ; et les paroles les plus éloquentes ne proAsroul jamais une émotion anssi vive que oeBe qoi aooi transporte au seul aspect d'un homme vertueux.

Nous regrettons de n'avoir pu recueillir aneoote jugemens de Remardin de Saint-Pierre sur ki «s- V rages de Rousseau. Tout ce que nous en sa?oni, c^cil qu'il ne considérait pas ces ouvrages seulement tomk rapport littéraire, mais encore sous le rapport de bsr influence morale. Il y a une seule chose qui, aTeeklilent, assure une haute réputation. Ce n*est pasl^^ril, car qui eu a plus que MartLil? Ce n*est pas la grlttd la volupté, car rien n'est plus gracieux qu'Onde; ce n'est pas la haine du vice, car jamais cette bdM n'inspira des pages plus véhémentes que œlleBde Jnénal : c'est l'utilité dont un écrivain est au genra bimain. Remardin de Saint-Pierre voulait Airerapfiiei' tion de cette pensée aux divers ouTraget de R< itiais ce projet ne fût point exécuté. On trouve nient dans ses notes des indications telles que (( Mères devenues nouniccs ; éducation adioade; '> nieas honteux supprimés* ; Tliommc rendu noioi aal- » heun^ux devient moins méchant ; lieus de la lodélé » naturelle renforcés ; goût de la nature inspiré. » Gn notes copiées textuellement peuvent donner une idée de la manière dont Remardin de Saint-Pierre prépmil son travail ; mais elles senent surtout à nous Mre legretter qu'il ne Fait point rchevé. Cette manière de considérer les œuvres de Jean-Jacques prévenait d"* leiu^ bien des objections ; car ce philosophe étaitloiode mériter le reproche que Cioéroii adreae avec iMt de raison aux stoïciens , de n'avoir rien fait pour Pâli' lité générale. 11 est vrai que Rousseau nous égare quelquefois ; mais alors même ce n'est point le vice qui aooi séduit , c'est Texagération de la Tertu qui nousentratae, et l'on sent encore qu'il est tout occupé de notre boa-

* Essais , livre II , chap. xxii.

* C'est par riuflence des ouvrages de Jean-Jacques, qae In punitionn irorporclle» qui dépravent reiiCanice ftamit «nn* inéen à l'Rcole-MUitiiire . ei que l'iropératrioe de Rpsdein bannit égaleinent des colléSus<

FRAGMENS SUR J.-J. ROUSSEAU

heur. C'est «inti que Hernardio de Saint-Pierre se serait plu à nous montrer Roussean , phikMophe de la nalare, protecteor du faible , ami des infortunés, ouTrant dans VHéUHse une route au repentir, éle?ant un asile à IVnftnce dans VÉmUe, et un refuge aux peuples dans le Contrat Soâal.

L'D des passages les plus remarquables du fragment que Doos publions est celui où l'auteur établit une (fiftioction entre le caractère que donne la nature et cdoi que donne la société. Cette distinction jette un gnod jour sur J.-J. Rousseau; elle explique les boutades, les bizarreries qui jusqu'alors avaient paru inexplicables. La nature rayait feit sensible et bardi ; le malheur le rendit brusque et timide. Socrate s'ayouait cnctin A tous les yiœs , c'était son caractère naturel ; son caractère social était la vertu. An contraire Rousseau , «Qfiible par nature, devient dur et méfiant, parce que la (odété le trompe et le repousse. Toujours en défiance contre les hommes , il cherche un appui dans ses illuâoDs; la terre disparaît à ses yeux. Créateur d'un rooode idéal, il le peuple d'êtres célestes, ets'abandonne eusoite avec délices au bonheur de les aimer. Le voilà dans son caractère naturel : gardes-voos de le réveiller ; «cas nele pouvex sans lui rendre son caractère social, c'est-à-dire sans le replacer au milieu des maux de la société, sans le noettre en garde contre ses vices. Quant à présent il est heureux , parce qu'il ne voit que des heureoi ; tout se dirige autour de lui à la vertu et A Dieu. Voyei avec quelle éloquence il loue cette religion qui nous apprend qu'un éb:e bienfoisant veiUe sur chacufl de nous, et qui, à la place du Dieu de la philosophie, de ce grand géomètre des mondes, sans cesse occupé à rouler d'innombrables sphères, nous montre un Dieu , compagnon de la vie et des misères humaines !

A la suite du fragment sur Jean-Jacques, nous avons }4acé un parallèle de ce philosophe et de Voltaire. Ce parallèle fut écrit il y a plus de vingt ans, et, quoique watè imparfait, c'est peut-être le morceau de Bemardio de Saint-Pierre où l'on trouve le plus d'aperçus fins, délicats et ingénieux. On regrette seulement qu'il ait abandonné son travail au moment où il allait comparer l'influence que ces deux écrivains ont exercée sur leur siècle. Il semble , d'après quelques passages mêmes du parallèle, que son intention était d'apprécier les i^snltats si opposés de leurs opinions. Effectivement, ces résultats ont ce caractère particulier, qu'ils furent en raison inverse de l'intention , do talent, de la réputation et de l'ambition de ces deux philosophes. Voltaire a beaucoup influé sur la dernière classe de la société, dont il ne se souciait pas: il n'a faiflné que superfldellement sur la seconde , pour laquelle il écrivait, et pas du tout sur la première, qu'il flattait dans tous ses ouvrages. Rousseau au contraire a peu influé sur le peuple, sur lequel il a dhigé toutes ses vues, et dont il a défendu tous les droits; mais il a beaucoup influé sur la seconde classe de la société , et encore plus sur les grands, dont il n'a cepeudant ni flatté ni dissimulé les vices. Voltaire attaque la superstition qui nuit aux hommes; Rousseau élève la religion qui leur est utile. Le premier répand une Imnièrc qui éblouit et trompe

les peuples ; il leur inspire le goût du luxe , des arts, de la vanité, ne sachant pas qu'A multiplie leurs maux en multipliant leurs plaisirs : le second donne des sentimens d'humanité aux riches, et les ramène au goût d'un bonheur tranquille et des plaisirs simples de hi nature. Si Voltaire fait débiter ses maximes par la multitude qu'il séduit et qu'il égare, Rousseau i^t pratiquer les siennes par ceux qui influent sur la félicité des peuples , et les rappeUe à la va*tu par la force du sentiment. Ainsi Voltaire, toujours occupé à détruire sans réparer, ne délivre l'homme de ses croyances superstitieuses que pour le livrer à de plus grands maux, ceux de l'incrédulité. Sa philosophie, comme le dit Bernardin de Saint- Pierre , est celle des gens heureitx , et tôt ou tard la fortune nous force à l'abandonner; tandis que la philosophie de Rousseau étant celle des infortunés devient à la fln celle de tous les hommes.

Parmi les notes qui devaient servir de matériaux à l'ouvrage de Bernardin de Saint-Pierre, il en est un grand nombre que leur imperfection ne nous permet pas d'introduire dans le fragment que nous publions. Ces notes n'étaient que des indications ; il fallait ou les laisser perdre , ou essayer de les rédiger en leur conservant toute leur simplicité. Quelque désavantage qu'il y eût à entreprendre un pareil travail, il ne nous était pas permis de balancer. Les pages suivantes renferment donc tous les débris que nous avons pu recueillir. Quelques-unes de ces pensées sont placées dans la bouche de Bernardin de Saint-Pi'^rre ; cette forme nous était indiquée par les notes elles-mêmes , et c'eût été nuire à l'intérêt que de vouloir en prendre une autre. Ce sont des anecdotes , des souvenhrs qui lui échappent comme dans une conversation. Aussi, pour nous servir de l'expression d'un poète, notre dessein est-il moins d'offrir au lecteur des phrases pompeuses et magnifiques, que de converser tète à tête avec lui :

Non equidem hoc studeo . hullatis ut mihi nugis

Pagina turgescat,

Secret! loquimur :,....*

FRAGMENS SUR J.-J. ROUSSEAU

Un jour, en voyant des encans qni jouaient sur le gazon des Tuileries : Voilà, lui dis-je, des enfans que vous avez rendus heureux; on a fait ce que vous demandez. Il s'en faut bien, me répondit-il , on se jette toujours dans les extrémités. J*ai parlé contre ceux qui leur faisaient ressentir leur tyrannie , et ce sont eux à présent qui tyrannisent leurs gouvernantes et leurs précepteurs.

Pour détruire les albées, s'il y en a , disait Rousseau , il ne faut pas leur montrer la nature qu'ils refusent de voir, mais les attaquer dans leur propre raisonnement.

*Per«.>8at,v,,>. 19.

Aii

FRAGMEMS SUR J.-J. ROUSSEAU.

Il semblait s'exercer à quitter toutes les choses de la vie. Ca jour il se délit de son épluetle ; il ne disait plus, comme autrefois : la musique m'est aussi nécessaire que le pain. Un autre jour il donna son herbier; enfîn il peniil sa loupe, sa canne, son chapeau et son livre De la Sagesse; mais il se livrait encore à la reclierclie des plantes.

Itoiisseau disait : Il faut mépriser les hommes, et agir comme si on était loujours «n leur présence. Mais sa conduite et ses vertus prouvaient bien qu'il se proposait d'aulres témoins et d'autres juges que les hommes. Je n'ai commencé à être heureux , disait-il , que lorsque j'ai été toutà-fait saiLs espérance. On ne conser^'e ta paix du cœur que par le mépris de tout ce <|ui peut la troubler.

Il aimait singulièrement les contes orientaux, et faisait un cas tout partitnilier des Mille et une IVuits. L'homme, disait-il, y est plus rapproché de l'homme ; on y voit souvent un souv«^)n converser avec un homme du peuple. Nos riches ne craignent jamais de tomber dans la misère. Il n'y a guère que les malheureux de charitables. Je lui dis A ce sujet : Quoi qu'en dise le président Hénault, une des grandes causes de la stérilité de nos histiHres, c'est qu'il n'y a rien pour le peuple; il ne s'agit quedequelquesgrandesmaisons, et de saToir qui occupera le trdne. Il n'y a donc qu'un homme qui intéresse ; c'est le roi: et l'intérêt de son histoire augmmte à mesure qu'il est plus populaire. Voilà pourquoi l'mi admire Louis XIV; mab on aime Henri IV. Nous avrnis cependant quelques histoires toucliantes, comme celle de Turenne ; mais ce n'est pas comme grand seigneur , c'est comme homme.

On l'a taxé d'orgueil parce qu'il repoussait la main qui voulait lui mettre un joug , parce qu'il rerusiit les dîners, parce qu'il n'adoptait pas les opinions du jour, qu'il n'accordait jus son estime au rang et à la Torlune, et qu'il s'éloignait des réunions d'artistes , de gens de lettres et de qualité. Mais ce sont les orgueilleux qui taxent d'orgueil. L'orgueilleux est celui qui cherche à subjuguer; et Rousseau, solitaire, sans ambition et sans fortune, ne voulut que vivre libre. Il se Gl même un état pour être indépendant; mais en cherchant à éehaiiper à la société, il ne voidut point écliapper aux lois , et il prit pour règle de sa conduite des lois encore plus sévères que celles de l'élat, cellesde

llneparlatt de Richardson qu'avec enltwusiasnie. Ou risse renfermait, selon lui, une [leintiire comjilèle du ctrnr humain; il estimait moins Gmmia-

soH. Il faisait ifaoteorimrtprodiegâiéidjCdti de n'avoir rattaché le souvenir de wa hén» i aucune localité dont on attrait aimé i recoandie lesiatdeaux. Il est impossible, disait-il, desereprâenter Adiille sans voir en même lanpc In laines de Troie. On suit Enée sur les rirci dn La^uin : Virgile n'est pas seulement le peiotie ds l'amour et de la guerre, il est encore le peiotie de sa patrie. Ce trait de génie a muqné i Bichardson.

Il estimait la probité de Fontendle , et adminlt qu'ayant une st grande facilité pour l'^agninme, il etU eu la générosité de n'en jamais faire onge contre ses nombreux ennemis.

Dans les dernières années de sa v^e, 3 matai écrne sur les avantages de r&dvernté. H todU également écrire de la vieillesse, n'étant pas emlent de ce que CicAvn en a cent. Celui qni inl tant fait pour le bcaiheur de l'enlaïKe était digne de doimer des consolations au dernier 4ge de II vie.

Il aimait Shakespeare, et tronrait que nos Ingédies manquent d'action et sont trop ea diibgues.

La poésie Ini rappelait le temps pastonl. U foriune a dégradé les hommes, disait-il, et €vt. alors que les arts sont descendus dn del pour i^ pléer à la nature : ils eurent en peiiOnre et a poésie la représenta lion de ce qu'ils avaient penln, et leur imagination s'y complaiaak comme dai les tableaux d'un bonheur idéal , doot il n'etf \m donné à un mortel de jooir.

J.-J. Rousseau disait : Ne mMlez la Tâilé nés maximes ni en sentences. Les plus grands écrivains sont tombés dans ce défaut : il en réaike que les parties toM de l'effet, et que l'i ii« iiil* n'en fait point.

H aimait singntièrement VAttri» et dTrK; B l'avait lue deux fois , et voulait la lire noe troiriènie. II ne faut pas la lire en courant, dit-il. Je haee livre i sa sollicitation. J'admirai ta variété des caractères, mais j'avoue qu'il m'ennaya, malgié l'imaginalion de l'auteur : il y a trop de panaaages , trop de longueurs , trop de répétitioQS et me raét^ysiqiw qui noie tout.

Il voulait avec raison qu'on aimit les dnses pour elles-mêmes. Un jourune Irès-aimaUedane vint chez lui arec son frère. VooB tous oocopa de botanique, luidit'Clle; apparemment tous dobs donnerez un traité. On croit, loi répoodit-B, qu'on ne s'appliqne nnx dioses qne pour en dooDR des levons; je cultive la botaniqne pour b Maû-

FRAGMENS SUR J.-J. ROUSSEAU

que même. Il disait de la botaniqae : C'est une «dence de votnptueux et de paresseux.

Vous avez lu Pline, lui disais-je, quelle éloquence ! Comme il se récrie à chaque pa^ sur la majesté et sur la prévoyance delà nature! Eh bien ! il y a un endroit où , du plus grand sangfroid, il nous dit qu*il n*y a point de Dieu. Il est impossible d'imaginer qu'un si beau traité, rempli^ de si belles preuves de la Providence, soit l'ouvrage d'un athée. Il me répondit que tous les livres avaient été interpolés, et que l'historien de la nature n'avait pas plus été à l'abri des lidsiGcatlons des partis, que les historiens des hommes. Que d'honomes vertueux ont été présentés comme coupables!

Toutes les facultés de son esprit, ses mceurs, ses ouvrages , portaient l'empreinte de son caractère. Il n'y avait pas d'homme plus conséquent avec ses principes; mais souvent un homme passe pour inconstant par la raison que tout change autour de lui et qu'il ne change pas lui-même.

Il donnait à Fénelon une grande louange; celle d'avoir tourné l'esprit de l'Europe à l'agriculture , seule base du bonheur des peuples. Sans les guerres et sans les victoires, on eût dit le siècle de Fénelon, bien mieux que le siècle de Louis XIV.

n disait, comme Fontenelle expirant, que ce dont il se félicitait le plus dans toute sa vie, c'était de n'avoh* jamais jeté le moindre ridicule sur la plus petite vertu.

Un jour il trouva chez un marchand de livres un manuscrit précieux sur la Pncelle d'Orléans; un abbé, passant la main sur son épaule, essaya inutilement de lui arracher ce manuscrit. Il le paya on louis, et le fit remettre à la bibliothèque de Genève. Lorsqu'il me raconta cette anecdote, je lui exprimai mon admiration pour cette fdle extraordinaire à qui Athènes eût élevé des autels, et que Rome eût placée au Capitule. Ce sujet me semblait digne de la scène française; mais il me détournai de le traiter en me disant : Vous ferez une chose toucliante et tout le monde s'en moquera : ce n'est qu'en France que les plus hautes vertus ne reçoivent d'autre récompense que le ridicule.

Le Devin du Fillaqe fut inspiré a J.-J. Rous- Man par Fontenelle , qui se plaignait un jour du peu de rapport qui existait entre les paroles et la musique de tous les opéras qu'il avait entendus. Il landrait , disait-il , que le même auteur composât la musique et les paroles; alors seulement il y au-

rait harmonie entre les aons, les expresnons et les sentimens. Cette idée frappa Rousseau qui lui répondit : Je l'essaierai.

J.-J. Rousseau avait également composé la musique de Daphnis et CMùé, Il me citait souvent conmie un de ses meilleurs morceaux celui du sommeil de Chloé , mais les paroles de cet opéra n'étaient pas de Rousseau , excepté une seule scène, celle où Chloé soupçonne Daphnis, et le (ait jiwer qu'il est fidèle, par le dieu Pan; puis elle se rappelle que Pan est inconstant, qu'il a aimé toutes les nymphes , et veut que Daphnis prèle un second serment. Puissent, dit-il, ces vallons n'avoir jamais pour moi leur beauté printanière, ma flûte perdre sa douceur^ et mes paroles ne plus toucher celle que j'aime, si je manque à mes sermens! Puis il ajoute : Vous me croyez inconstant; j'ai juré, mais c'est vous seule qui êtes coupable, car vous avez douté. Ah ! m'écrial-je, cette scène est de vous ! Il sourit , mais ne nia pas. Sa morale est pure; U ramène, dans cet ouvrage, du vain éclat de la grandeur à l'amour champêtre; il foit aimer, adorer la nature par des sons tendres et naî&, par une simplicité virginale, et l'émotion dont il nous pénètre, a quelque chose de semblable à celle que l'on éprouve à l'aspect de la campagne , dans les premiers jours du printemps.

Il aimait beaucoup la lecture des Voyages, surtout de ceux où la nature est décrite.

Bernardin de Saint-Pierre disak de Rousseau : Que n'est-il catholique et Français!

Rousseau avait plusieurs amis avec lesquels il se promenait souvent. Pour ne pas se gêner mutuellement , ils avaient imaginé de mettre un dé au pied d'un arbre des Tuileries; le premier arrivé plaçait le dé sur le point un , le second sur le point deux y etc., anisi des antres : lorsque la société était complète, on ne tardait pas à se réunir.

La comédie rend la vieillesse odieuse ou ridicule ; elle donne du charme aux étourderies et aux fautes de la jeunesse. La tragédie peint des mœurs inconnues, et les malheurs interminables de la famille d'Agamemnon. Le philosophe qui assiste à nos spectacles est forcé d'avouer qu'on y a oublié la société, c'est-à-dire la patrie. Rousseau a dit tout cela ; il a même remarqué que l'éducation achève de détruire nos mœurs, en jetant le ridicule sur toutes les conditions et sur tous les états; mais il a oublié de dire que la comédie était flétrie par l'Aréopage, qui honorait la tragédie, celle-ci parlant des grands hommes de la nation.

Je lui demandais nn jour quelle était la natiotx

FRAGMENS SUR J.-J. ROUSSEAU

doiit il avait la meilleure opinion; il me répondit': l'espagnole. Je ne poussai pas plus loin la curiosité; mais depuis, ayant dierclié les motifs de cette préférence, il m'est venu dans la pensée que son estime pour cette nation venait de ce qu'elle a un caractère; car si elle n'est pas riche , elle conserve sa fierté dans la pauvreté, et quoique sans gloire aujourd'hui, on sent qu'il ne faudrait que lui faire entendre le cri de la guerre pour ranimer son courage chevaleresque. D'ailleurs un seul esiirit l'anime , car elle n'a pas été battue des opinions de la philosophie qui divisent les nations en multipliant les sectes.

Rousseau aimait à raconter ce trait d'un homme qui, étant venu le voir, se plaça sur une chaise vis-à-vis de lui , et après une heure de contemplation , se retira sans avoir prononcé une parole. Il rappelait à cette occasion le trait d'un négociant chinois , qui avait pour maxime que parler le premier c'était annoncer qu'on avait besoin de la personne à qui on s'adressait. Un jour ce négociant se rendit diez le gouverneur de Batavia, qui, se couduisant d'après la même maxime, le reçut sans ouvrir la l)ouche; le Chinois resta jusqu'à la un de l'audience, mais voyant que le gouverneur gardait toujours le silence, il se retira en disant : Il n'y a rien à faire ici.

Un écrivain disait un jour à Rousseau qu'il s'occupait du projet de démontrer la fausseté des vertus des grands hommes du paganisme , en représaiUede ceque les philosophes modernes attaquaient celles des grands hommes du christianisme. Vous allez rendre , lui dit Rousseau , un grand service au genre humain! il va se trouver enti*e la religion et Ja philosophie, comme ce vieillard dont deux femmes de différens âges se disputaient le cœur ; elles dépouiUèrent sa tête, saccageant tour à tour les poils blancs et noirs :

Toutes deux firent tant , que notre tête grise Demeura sans cheveux , etc.

Je sais que Rousseau a écrit les mémoire de sa vie, où il a eu le courage d'avouer ses fautes. Il ne me les a pas lus , quoique je lui en aie parlé quelquefois , mais soit qu'ils lui rappelassent des jours pleias d'amertume, soit qu'il n'aimât pas à médire , il me répondait : lye parlons pas des hommes , parlons de la nature.

Un jour Bernardin de Saint-Pierre voulait essayer le parallèle de J.-J. Rousseau et de saint Vincent de Paule. On lui fit observer que l'auteur iV Emile avait exposé ses enfens, tandis c|ue la charité de saint Vincent de Paule s'était occupée à

recueillir les enfans d'autrui. Ah ! dit-il, ne reprochez point à un grand homme, peniécoté pendant sa vie, des actions qu'il s'est lui-même si amèrement reprochées; plus ses Êiutes ont été humiliantes, plus l'aveu public qu'il en a fiiit a élé sublime. Son^mtfe en est l'expiation, et Jean- Jaaiues n'entrera pas moins dans le séjour de la. vertu que Vincent de Paule, paroe que le Père indulgent des fiaiibles humains y a onverl deux portes, l'une au repentir et l'autre à Finnocenee.

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