ESSAI
SUR J.-J. ROUSSEAU
Au mois de juin de 1772 , un ami m'ayant proposé de me mener chez J.-J. Roussean , il me conduisit dans une maison rue Plâtrièrey à peu prèi vis-à-vis l'hôtel de la Poste. Nous montâmes au quatrième étage : nous frappâmes; et madame Rousseau vint nous ouvrir la porte. Elle nous dit: a Entrez , messieurs , vous allez trouver mon mari. D Nous traversâmes une fort petite antichambre, où des ustensiles de ménage étaient proprement arrangés; de là nous entrâmes dam une chambre où J.-J. Rousseau était assis en redingote et en bonnet blanc , occupé à copier de II musique. Il se leva d'un air riant, nous présenta des chaises , et se remit à son travdl , en se livrait toutefois à la conversation.
Il était maigre et d'une taUle moyenne. Une de ses épaules paraissait un peu plus élevée qne Fantre, soit que ce fût l'effet d'un défaut naturel, ou de l'attitude qu'il prenait'dans son travail , ou de l'âge qui l'avait voûté, car il avait alors soixante ans; d'ailleurs, il était fort bien proportionné. Il avait le teint brun , quelques couleius aux pommettes des joues, la bouche belle, le nez irès-bîen fait, le front rond et élevé, les yeux pleins de fea. Les traits obliques qui tombent des narines ver& les extrémités de la bouclie , et qui caractérisenl la physionomie, exprimaient dans la sienne une
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^nde sensibilité et quelque chose même de douloureux. On remarquait dans son visage trois ou quatre caractères de la mélancolie , par renfoncement des yeux et par raffaissenient des sourcUs ; de la tristesse profonde par les rides du front; une gaieté très-vive et même un peu caustique, par mille petits plis aux angles extérieurs des yeux , dont les orbites disparaissaient quand il riait. Toutes ces passions se peignaient successivement sur son visage, suivant que les sujets de la conversation affectaient son ame ; mais dans une situation calme , sa figure conservait une empreinte de toutes ces affections, et ofhrait à la fois , je ne sais quoi d'aimable, de fin, de touchant, de digne de pitié et de respect '.
Près de lui était une épinette sur laquelle il essayait de temps en temps des airs. Deux petits lits, de cotonnade rayée de bleu et de blanc comme la tenture de sa chambre ; une commode, une table et quelques chaises disaient tout son mobilier. Aux murs était attaché un plan de la forêt et du parc de Montmorency, où il avait demeuré, et une estampe du roi d'Angleterre, son ancien bienftiiteur. Sa femme était assise, occupée à coudre du linge ; un serin chantait dans sa cage suspendue au plafond ; des moineaux venaient manger du pain sur ses fenêtres ouvertes du côté de la rue, et sur celles de l'antichambre on voyait des caisses et des pots remplis de plantes telles qu'il platt à la nature de les semer. Il y avait dans l'ensemble de son petit ménage un air de propreté, de paix et de simplicité, quiftiisait plaisir.
Il me paria de mes voyages ; ensuite la conversation roula sur les nouvelles du temps, après quoi il nous lut une lettre manuscrite en réponse à M. le marquis de Mirabeau , qui l'avait interpellé dans une discussion politique. Il le suppliait de ne pas le rengager dans les tracasseries de la littérature. Je lui parlai de ses ouvrages, et je lui dis que ce que j'en aimais le plus, c'était le Devin du Filloge et le troisième volume d^ Emile. Il me parut charmé de mon sentiment. C'est aussi , me dit-il , ce que j'aime le mieux avoir f^it; mes eimemis ont beau dire, ils ne feront jamab un Devin du Fillage. Il nous montra une collection de graines
* On voit chez M. Necker an portrait de J.-J. Rousseau fort ressemblant , mais de toutes les gravures qu'on a données de loi au public , je n'en ai vu qu'une seule où l'on reconnût quelques-uns de ses traits .* c'est une grande estampe de 40 à 12 pouces, gravée, je crois, en Angleterre; il y est représenté en bonnet et en habit d'Arménien. On pourrait foire un bon portrait de lui d'après le buste de M. Iloudon. qu'on voit à la Bibliothèque du roi. Cet habile sculpteur l'a modelé . dit-on , après sa mort : il s'était refusé pendant sa vie aux instances die tous les artistes.
de toute espèce. Il les avait arrangées dans une multitude de petites boîtes. Jene pusm'empêcher de lui dire que je n'avais vu personne qui eût ramassé une si grande quantité de graines, et qui eût si peu de terres. Cette idée le fit rire. Il nous reconduisit, lorsque nous primes congé de lui, jusque sur le bord de son escalier.
A quelques joiu^ de là, il vint me rendre ma visite. Il était en perruque ronde bien jioudrée et bien frisée , portant un chapeau sous le bras , et en habit complet de nankin. Il tenait une petite canne à la main. Tout son extérienr était modeste , mab fort propre, comme on le dit de celui de Socrate. Je lui offris tme pièce de coco marin avec son fruit, poitf augmenter sa collection de graines; et il me fit le plaisir de l'accepter. Avant de sortir de chez moi , nous passâmes dans une chambre où je lui fis voir ime belle immortelle du Cap, dont les fleurs ressemblent à des fhûses , et les feuilles à des morceaux de drap gris. Il la trouva cliarmante; mais je l'avais donnée, et elle n'était plus à ma disposition. Comme je le reconduisais à travers les Tuileries, il sentit l'odeur du café. Voici, me dit-il, un parfum que j'aime beaucoup; quand on en bnlle dans mon escalier, j'ai des voisins qui ferment leur porte, et moi j'ouvre la mienne. Vous prenez donc du café, lui disje, puisque vous en aimez l'odeur ? Oui , me répondit-il , c'est presque tout ce que j'aime des choses de luxe : les glaces et le café. J'avais apporté une balle de café de File de Bourbon, et j'en avais fait quelques paquets quejedistribuaisà mes amis. Je lui en envoyai un le lendemain, avec un billet où je lui mandais que , sachant son goût pour les graines étrangères , je le priais d'accepter celles-là. Il me répondit par un billet fort poli, où il me remerciait de mon attention '.
Mais le soir du même jour j'en reçus un autre
d'un ton bien différent. En void la copie ' :
Ce vendredi 3 août 4771.
La distraction, Monsieur, de la compagnie qui était chez moi à l'arrivée de votre paquet, et la persuasion que c'étaient en effet des graines étran-
*FoiH ce billet:
Ce vendredi matin très à la hâte.
Je suis encore plus touché du souvenir de M. de Saint-Pierre que de son présent , quelque prédeux que ce présent soit en lui-même, et pour mon goût. Je saisirai le premier moment où Ton me laissera disposer de moi pour aller l'en remercier et pour prendre son jour pour aller voir l'immortelle *. Je Iç prie d'agréer mes remerclmens et mes salutations.
■Nous rétahlissons ici le texte de ces deux lettres que nou» avons retrouvées depuis la première édition.
* C'était une iaamoriellc (}uc M . de Saint-Pierre avait rafpartcc du Cap.
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gères, m'ont empêché de rouvrir, et je me sois contenté de vous en remercier à la hâte : en y regardant, j*ai trouvé que c'était du café. Monsieur, nous ne nous sonunes jamais vus qu'une fois , et vous commencez déjà par des cadeaux ; c'est être un peu pressé , ce me semble. Comme je ne suis point en état de faire des cadeaux, mon usage est, pour éviter la gêne des sociétés inégales , de ne point voir les gens qui m'en font ; vous êtes le maître de laisser chez moi ce café , ou de l'envoyer reprendre ; mais dans le premier cas , trouvez bon que je vous en remercie, et que nous en restions là.
Je vous prie, monsieur, d'agréer mes très-humbles salutations.
J.-J. Rousseau.
Je lui répondis qu'ayant été dans le pays où croissait le café , la qualité et la quantité de ce présent le rendaient de peu d'importance; qu'au reste je lui laissais le choix de raltemative qu'il m'avait donnée. Cette petite altercation se termina aux conditions que j'accepterais de sa part une racine de ginseng et un ouvrage sur l'ichthyologie, qu'on lui avait envoyé de Montpellier. Il m'invita à dîner pour le lendemain. Je me rendis, chez lui à onze heures du matin. Nous conversâmes jusqu'à midi et demi. Alors son épouse mit la nappe. Il prit une bouteille de vin, et en la posant sur la table, il me demanda si nous en aurions assez, et si j'aimais à boire. Combien sommes-nous ? lui dis-je. Trois , dit-il , vous , ma femme et moi. Quand je bois du vin , lui répondis-je , et que je suis seul , j*en bois bien une demi-bouteille , et j'en bois un peu plus quand je suis avec mes amis. Cela étant, reprit-il, nous n'en aurons pas assez; il fout que je descende à la cave. Il en rapporta une seconde bouteille. Sa femme servit deux plab ; un de petits pâtés , et un autre qui était couvert. Il me dit en me montrant le premier : Voici votre plat, et l'autre est le mien. Je mange peu de pâtisserie, lui di^je, mais j'es|)ère bien goûter du vôtre. Oh ! me ditil, ils nous sont communs tous deux; mais bien des gens ne se soucient pas de celui-là; c'est un mets suisse; un pot-pourri de lard, de mouton, de légumes et de châtaignes. Il se trouva excellent. Ces deux plats furent relevés par des tranches de bœuf en salade , ensuite par des biscuits et du fromage; après quoi sa femme servit le café. Je ne vous offre point de liqueur, me dit-il , parce que je n'en ai point; je suis comme le cordelier qui prêchait sur l'adultère, j'aime mieux l)oire une bouteille de vin qu'un verre de liqueur.
Pendant le repas nom parlâmet des Indes, dei Grecs et des Romains. Après le diner 3 ftk me chercher quelques manuscrits, dont je pirleni quand il sera question de ses ouvrages. Il me lot une contjniuition d'Emile, quelques leUres sur 11 botanique, un petit po^ne en prose sar le lévite, dont les Benjamites violèrent la femme, des morceaux cliarmans traduits du Tasse. — Gompleivous donner ces écrits au public ? Oh ! Dîeo m*cn garde ! dil-U ; je les ai faits pour mon plaisir^ peor causer le soir avec ma femme. Oh oai ! que eeb est touchant! reprit madame Roassean; œlte pauvre Sophronie! j'ai bien plem^é qwmd moi mari m'a lu cet endroit-là. Enfin die m'avertit qu'il était neuf heures du soir : j'aviis passé dix heures de suite comme un instant.
Lecteur, si vous trouvez ces détails frivoles, n'allez pas plus avant; tons sont prédenx psv moi , et l'amitié m'ôte la liberté de cboisîr. Si vooi aimez à voir de près les grands hommes, et â vous chérissez dans un récit la simplicité et la âi* cérité, vous serez satis£ût. Je ne donne rien à Fimagination, je n'exagère aucone vertu, je nedi^ simule aucun défout : je ne mets d'autre ait éam ma narration qu'un peu d'ordre. Dans Fenvie qae j'avais de ne rien perdre de la mémoire de Rousseau , j'avais recueilli quelques autres aneodoles; mais elles n'étaient fondées que sur des oui-dire, et j'ai voulu donner à cet ouvrage un mérite étranger môme aux meilleures liistoires : c'est de ne pas renfermer la plus légère cireonstaDce, qne je n'en aie été le témom, ou que je ne la tkaoe de la bouche même de Rousseau.
Il était né à Genève , en i712, d'un père de le religion réformée, et horloger de profession. Si naissance coAta la vie à sa m^. C'était uae femme d'esprit, qui faisait même des vers agréablement. Il m'en a cité d'elle, qu'elle avait imprsvisés dans une promenade ; mais je les ai ouUiés. Il fut élevé par une sœur de son père, et jamais il n'oublia les soins qu'elle avait pris de son enfonee. Elle vit peut-être encore ; elle vivait du moins il y a quelques années, et voici comment je l'ai su. Un de mes anciens camarades de collège me pria, il y a trois ans, de le présenter à J.-J. Rousseau. C*é> tait un brave garçon, dont la tête était aussi chaude qne le cœur. Il me dit qu'il avait vu Rooaseiu an diâteau de Trie, et qu'étant ensuite allé voir Voltaire à Genève, on lui avait dit que la tante de Rousseau demeurait près de là dans un village. D fut lui rendre visite. Il trouva une vieille femme qui, en apprenant qu'il avait vu son neveu, ne se possédait pas d'aise. Comment ! monsieur, lui ditelle , vous l'avez vu ! Est-il donc vrai qu'il n'a|tts
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de religion? Nos ministres disent qae c*est on impie. Gomment cela se peot-il ? il m'envole de quoi vivre. Pauvre vieille femme de plus de quatrevingts ans, seule, sans servante, dans un grenier, sans lui je serais morte de froid et de fiiim ! Je répétai la chose à Rousseau mot poor mot. Je le devais, me dit-tt; elle m'avait élevé or[^idin. Cependant il ne voulut pas recevoir mon camarade, quoique j'eusse tout disposé pour l'y engager. Ne me l'amenez pas , dit-il , il m'a fait peur ; il m'a écrit une lettre oà il me mettait au-dessus de Jésus-Christ.
Il apprit à connaître ses lettres dans des romans. Son père le feisalt lire auprès de son établi. Vers l'âge de sept à huit ans il lui tomba entre les mains on Plntarque, qui devint sa lecture fevorite. Dès l'enfance il s'exprimait avec sensibilité. Son père, qui lui trouvait beaucoup de ressemblance avec réponse qu'il regrettait , loi disait quelquefois le matin en se levant: Allons , Jean-Jacques , pariemoi de ta mère. Si je vous en parie, disait-il, vous aHez plearer. Ce n'était point par singularité qu'il aimait à porter ce nom de Jean- Jacques . mais parce qu'il lui rappelait im âge heureux, et le souvenir d'an père dont II ne me parlait jamais qu'avec attendrissement. Il m'a raconté que son père était d'an tempérament très-vigoureux, grand chasseur , aimant la bonne chère et à se réjoufar. Dans ce temps-là on formait à Genève des coteries, dont chaque membre , suivant l'esprit de la réforme , prenait un suniom de l'Ancien Testament. Celui de son père était David. Peut-être ce surnom contribaa-t-il à le lier avec Davfd Hume, car il aimait à attacher aux mêmes noms les mômes idées, comme je le dmiidans une occasion où il s'agissait du mien. Au reste, ce préjugé lui a été commun avec les plus grands hommes de l'antiquité, et même avec le peuple romain, qui confia sa destinée à des généraux dont le nom lui paraissait d'un heureux augure, pour avoir été porté par des liommes dont il diérissait la mémoire. C'est ce qu'on peut voir surtout dans la vie des Scipions.
Alors il n'y avait pas à Genève un citoyen bien élevé qui ne sût son Plutarque par cœur. Rousseau m'a dit qu'il a été un temps où il connaissait mieux les rues d'Athènes que celles de Genève. Les jeunes gens ne parlaient dans leurs conversations que de législation, des moyens d'établir ou de réformer la société. Les âmes étaient nobles, grandes et gaies. Un jour d'été, une troupe de bourgeois prenaient le frais devant leurs portes; il^ causaient et riaient entre eux, lorsqu'un lord vint à passer; il crut, à leur rire, qu'ils se moquaient de lui; il s'arrêta et leur dit fièrement: Pourquoi riez-vons
quand je passe? Undes bourgeois lui répondit sur le même ton : Eh ! pourquoi passez^vous quand nous rions ? Son père eut une querelle avec un capitaine qui l'avait insulté, et qui appartenait à une fiimiUe considérable de la ville. U proposa au capitaine de mettre l'épée à la main , ce que celui-ci refusa. Cette aventure renversa sa fortune. La femille de son adversaire le força de s'expatrier : il mourut âgé de près de cent ans.
Rousseau , vers l'âge de vingt ans , fit à pied un voyage à Paris : il y séjourna peu, se rendit de là, toujours à pied, à Gbambéry, en dirigeant sa route par Lyon, qu'il desirait revoir. Il arriva dans cette ville à l'entrée de la nuit , soupa avec son dernier morceau de pain, et secoudiasur le pavé sous une arcade ombragée par des marronniers : c'était en été. Je n'ai jamais passé une nuit plus agréable , me dit-il ; je dormis d'un sommeil profond, ensuite je fus réveillé, au lever du soleil, par le chant des oiseaux; frais et gai comme eux, je marchais en chantant dans les rues, ne sachant oà j'allais et ne m'en souciant guère. Je n'avais pas un sou dans ma poche. Un abbé, qui venait derrière moi, m'appela : Mon petit ami, vous savez la musique ; voudriez-vous en copier? C'était tout ce que je savais foire : Je le suivis, et il me fit travailler. — La Providence, lui dis-je, tous servit à point nommé; mais que serait-il arrivé si vous n'eussiez pas rencontré cet abbé ? — J'aurais , me dit-il , probablement fini par demander l'aumAne quand l'appétit serait venu.
Il avait un frère aîné , qui partit à dk-sept ans pour aller foire fortune aux Indes. Jamais depuis il n'en a on! parler. H fut sollicité par un directeur de la compagnie des Indes d'aller à la Chine; et il était fâché de n'avoir pas pris oe parti. C'est à peu près vers ce temps-là qu'il fut en Italie. Le noble aveu qu'il fait de sa position, de ses foutes et de ses malheurs, au commencement du troisième volume d'Emile, est si touchant , que je ne puis me refuser le plaisir de le transcrire.
a II y a trente ans que, dans une ville dltalîe, » un jeune homme expatrié se voyait réduit à la » dernière misère. Il était né calviniste ; mais, par » les suites d'une étonrderie , se trouvant fugitif, » en pays étranger, sans ressource, il changea de » religion pour avoir du pain. Il y avait dans cette » ville un hospice pour les prosélytes ; il y fut ad- » mis. En l'instruisant sur la controverse, on lui » donna des doutes qu^il n'avait pas, et on lui ap- » prit le mal qu'il ignorait : il entendit des dogmes » nouveaux, il vit des mœurs encore plus nouvelles ; n il les vit , et foilHt en être la victime. Il voulut » fktir, on l'enferma; il se plaignit, on le punit de
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» ses plaintes; à la merci de ses tyrans , il se vit » traiter en criminel pour n'avoir pas voulu céder » au crime. Que ceux qui savent combien la pre- » mière épreuve de la violence et de Tinjustice ir- » rite un jeune cœur sans expérience, se figurent » l'état du sien. Des larmes de rage coulaient de » ses yeux ; l'indignation rétouffait; il implorait le » ciel et les honmies; il se confiait à tout le monde, » et n'était écouté de personne. Il ne voyait que » de vils domestiques soumis à Tinfâme qui Ton- » trageait, ou des complices du même crime, qui » se raillaient de sa résistance et Texcitaient à » les imiter. Il était perdu sans un honnête ecclé- » siastiquequi viiità Thospice pour quelque affaire, » et qu'il trouva le moyen de consulter en secret. » L'ecclésiastique était pauvre et avait besoin de tout » le monde ; mais l'opprimé avait encore plus besoin » de lui; et il n'hésita pas à favoriser son évasion, » au risque de se faire un dangereux ennemi.
D Echappé au vice pour rentrer dans l'indigen- » ce, le jeune homme luttait sans succès contre sa » destinée : un moment il se crut au-dessus d'elle. » A la première lueur de fortune, ses maux et son » protecteur furent oubliés. Il fut bientôt puni de » cette ingratitude; toutes ses espérances s'éva- » nouirent : sa jeunesse avait beau le favoriser, ses » idées romanesques gâtaient tout. N'ayant ni as- » sez de talent , ni assez d'adresse pour se faire un » chemin facile; ne sachant être ni modéré ni mé- » chant, il prétendit à tant de choses qu'il ne sut » parvenir à rien. Retombé dans sa première dé- » tresse, sans pain, sans asile, prêt à mourir de » feim, il se ressouvint de son bienfaiteur. Il y re- » tourne, il le trouve, il en est bien reçu. Sa vue » rappelle à l'ecclésiastique une bonne action qu'il y> avait faite; un tel souvenir réjonit toujours l'ame. » Cet homme était naturellement humain, compa- » tissant; il sentait les pemes d'autrui parlessien- «> nés , et le bien-^tre n'avait point endurci son » cœur: enfin les leçons de la sagesse et une vertu » éclairée avaient affermi son bon naturel. Il ac- » cueille le jeune homme, lui cherche un gite, l'y
V recommande; il partage avec lui son nécessaire, » à peine suffisant pour deux. Il fait plus , il l'ins- » truit, le console; il lui apprend l'art diflicile de D supporter patiemment l'adversité. Gens à préju-
V gés, est-ce d'un prêtre, est-ce en Italie que vous » eussiez espéré tout cela!
« Cet honnête ecclésiastique était un pauvre vi- » Caire savoyard, qu'une aventure de jeunesse avait » mis mal avec son évêque.... d
Après un tableau des malheurs et des vertus de son protecteur, « Je me lasse, dit Rousseau, de par- » 1er en tierce personne , et c'est un soin fort super-
» flu; car vous sentez bien, cher ooodtoyen, que » ce mallieurenx fugitif, c'est moî-méme ; je me i> crois assez loin des désordres de ma jeunesse pour » oser les avouer; et la main qui m'en tira mérite » bien que, aux dépens d'un peu de honte, je rende » au moins quelque honneur à ses bienfaits. »
Echappe aux mains cruelles des moines, recoeilfi et récliauffé par un bon Samaritain, il se vit un moment à la porte de la fortune et des iKmnenrs. Il fat attaché à la légation de France à Venise , et il fit , pendant l'absence de l'ambassadeur, les fonctions de secrétaire d'ambassade. L'ambassadeur, qui était fort avare , voulut partager avec lui Targent que la cour de France passe , dans ces droonstances , en gratifications aux secrétaires. Pour l'engager i fme ce sacrifice, l'ambassadeur lui disait: Vous n'am point de dépense à faire , point de maison à soutenir ; pour moi, je suis obligé de raoconmioder mes bas. Et moi aussi, dit Rousseau ; mais quand je la raccommode, il fout bien que je paie qudqo'ia pour faire vos dépêdies. J'observai à celte ootsuîoo que tous les ambitieux finissaient par être anrares, que l'avarice même n'était qu'une ambîtioo passive, et que ces deux passions sont égalemeot dores, cruelles et injustes. Le caractère de cet «mhw sadeur était bien connu aux Affaires étrangèra. Une personne digne de foi m'a dté plusîeorB trûts de son avarice.
Trois souliers, disait41 souvent, équivalent à deux paires, parce qu'A y en a toujours un plnstdl usé que l'autre: en conséquence, il se fiûsail toujours foire trois souliers à la fois.
Rousseau a vécu à Montpellier , en Francbe- Comté, en Suisse, aux environs de Neafidiâtd, mais j'ignore à quelles époques. Je lui ai fiut rarement des questions à ce sujet. Il ne me oommnnîquait de sa vie passée que ce qu'il lui plaisaiL Content de lui tel que je le voyais, peu m'importait ce qu'il avait été. Un jour cependant je lui demanda s'il n'avait pas fait le tour du monde, et s'il n'était pas le Saint-Preux de sa NouveUe-Héloise. Non, me dit-il , je ne suis pas sorti de l'Europe; Saint- Preux n'est pas tout-à-foit ce que j'ai été, mais ce que j'aurais voulu être.
Il parait que sa destinée, au défout des richesses, sema sur sa route un peu de bonheur. Il ent on ami dans la personne de George Keith, milordmaréchal, gouverneur de Neuchâtd : il en conservait précieusement la mémoire. Ils avaient formé le projet, conjointement avec un capitaine de la compagnie des Indes, d'acheter chacun une métairie sur les bords du lac de Genève pour y passer leurs jours. Les trois solitudes auraient été entre elles à une demi-lieue de distance. Quand l'un des
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amis aorait voulu recevoir la visite des deux autres , il aurait arboré un pavillon au haut de sa maison: par cet arrangement, diacund^enx se ménageait la liberté dans son habitation et la vue du toit d'un ami.
Il a demeuré plusieurs années à Montmorency, dans une petite maison située à mi-côte au milieu du village; mais il en a occupé une bien plus agréable dans le bois même de Montmorency : c'était un lieu charmant, me dit-il, qu'on appelait rErmitage; mais il n'existe plus, on l'a gâté. J'alhis souvent me promener dans un endroit retiré de la forêt qui me plaisait beaucoup. Un jour j'y trouvai des sièges de gazon : cette surprise me fit grand plaisir. Vous aviez donc des amis ? lui dis-je. Dans ce temps-là j'en avais , reprit-il , mais à présent je n'en ai plus. Pourquoi, lui disais-je une fois, avez-vous quitté le séjour de la campagne, que vous aimez tant, pour habiter une des rues de Paris les plus bruyantes? Il feut, me répondit-il, pouvoir vivre à la campagne; mou état de copiste de musique m'oblige d'être à Paris. D'ailleurs, on a beau dire qu'on vit à bon marché à la campagne , on y lire presque tout des villes. Si vous avez besoin de deux liards de poivre , il vous en coûte six sous de commission. Et puis j'y étais accablé de gens in« discrets. Un jour entre antres, une femme de Paris , pour m'épargner un port de lettre de quatre 8008 , m'en fit coûter près de quatre francs. Elle m'envoya une lettre à Montmorency par un domestique. Je lui donnai à dîner et un écu pour sa peine: c'était bien la moindre chose; il avait feit le chemin à pied, et il était venu pour moi. Quant à la rue Plâtrière, c'est la première nie où j'ai logé en arrivant à Paris: c'est une affaire d'iiabitude, il y a vingt-cinq ans que j'y demeure.
Il avait épousé mademoiselle Levasseur, du pays de Bresse ', de la religion catholique.
Après avoir jeté un coup d'œil sur les événemens de sa vie, passons à sa constitution physique.
Dans la plupart de ses voyages , il aimait à aller à pied ; mais cet exercice n'avait jamais pu l'accoutumer à marcher sur le pavé. Il avait les pieds très-sensibles : Je ne crains pas la mort, disait-il , mais je crains la douleur. Cependant il était trèsvigoureux; à plus de soixante ans, il allait après midi aux prés Saint-Gervais , ou bien il feisait le tour du bois de Boulogne, sans qu'à la fin de cette promenade il parût fiatigué. Il avait eu des fluxions aux dents, qui lui en avaient feit perdre une partie; il faisait passer la douleur en mettant de l'eau
• C'ert une légère erreur. Cette demoiselle était d'Orléans, comme on peut le voir liv. vil des Confessions,
trè8-fh>ide dans sa bouche. H avait observé que la chaleur des alimens oocasione les maux de dents , et que les animaux qui boivent et mangent froid, les ont fort saines. J'ai vérifié la bonté de son remède et de son observation; car les peuples du Nord, entre autres les Hollandais , ont presque tous les dents gâtées par l'usage du thé, qu'ils boivent très-chaud , et les paysans de mon pays les ont très-blanches. Dans sa jeunesse il eut des palpitations si fortes qu'on entendait les battemensde son cœur dans l'appartement voisin. J'étab alors amoureux, me dit-il, et je fus trouver à Montpellier M. Fizes , Ikmeux médecin; il me regarda en riant, et en me frappant sur l'épaule: Mon bon ami , me dit-il, buvez-moi de temps en temps un bon verre de vin. D appelait les vapeurs la maladie des gens heureux. Les vapeurs de l'amour sont douces, lui dis-je, mais si vous aviez, avec celles-ci, éprouvé celles de l'ambition , vous en jugeriez peut-être autrement. Il avait de temps à autre quelque ressentiment de ce mal. Il m'a conté qu'il n'y avait pas long-temps , il avait cru mourir un jour qu'il était dans le cui-de-sac Dauphin, sans en pouvoir sortir, parce que la porte des Tuileries était fermée derrière lui, et que l'entrée de la rue était barrée par des carrosses ; mais, dès que le chemin fut libre , son inquiétude se dissipa. Il avait appliqué à ce mal le seul remède convenable à tous les maux, qui est d'en ôter la cause : il s'abstenait de méditations , de lectures et de liqueurs fortes. Les exercices du corps, le repos de l'ame et la dissipation avaient achevé d'en affaiblir les effets. Il fut long-temps affligé d'une descente et d'une rétention d'urine, qui l'obligèrent d*user de bandages et d'une sonde. Comme il vivait à la campagne, et presque toujours seul dans les bois, il imagina de porter une robe longue et fourrée pour cacher son incommodité; et comme, dans cet état, une perruque était peu commode, il se coiffo d'un bonnet; mais d'un autre cdté , cet babiUement paraissant extraordinaire aux enfens et aux badauds qui le suivaient partout, il fut obligé d'y renoncer. Voilà comme on a attribué à l'esprit de singularité ce prétendu habit d'Arménien que ses infirmités lui avaient rendu nécessaire. Il se guérit à la fhi de ses maux en renonçant à la médecine et aux médecins; il ne les appelait pas même dans les accidens les plus imprévus. En 1776, à la fin de l'automne, en descendant seul le soir la pente de Ménil-Montant , un de ces grands chiens danois que la vanité des riches fkit courir dans les rues , 9udevant de leurs carrosses, pour le malheur des gens de pied, le renversa si rudement sur le pavé, qu'il en perdit toute connaissance. Des gens chari-
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tables qni passaient le relevèrent; il avait la lèvre snpérieure fendae, le ponce de la main ganche toutécorché; il revint à lui; on voulut lui chercher une voiture , il n'en voulut point de peur d'y être saisi du froid ; il revint chez lui à pied ; un médecin accourut ; il le remercia de son amitié, mais il refusa son secours, et se contenta de laver ses blessures qui, au bout de quelques jours, se cicatrisèrent parfaitement. Cesi la nature, disait-il, qui guérit ; ce ne sont pas les hommes.
Dans les maladies intérieures , il se mettait à la diète et voulait être seul , prétendant ((u'alors le repos et la solitude étaient aussi nécessaires au corps qu'à l'ame.
Son régime eu santé l'a maintenu frais , vig:oureux et gai jusqu'à la fin de sa vie. Il se levait à cinq heures du malin en été, se mettait à copier de la musique jusqu'à sept heures et demie ; alors il déjeunait, et pendant le déjeuner il s'occupait à arranger sur des papiers les plantes qu'il avait cueillies l'après-midi de la veille : après déjeuner, il se remettait à copier de la musique ; il dinait à midi et demi ; à une heure et demie il allait prendre du café, assez souvent au café des Gliamps-Ëlysées , où nous nous doimions rendez- vous*. Ensuite il allait herboriser dans les campagnes, le chapeau sous le bras en plein soleil, même dans la canicule. Il prétendait que l'action du soleil lut faisaitdu bien. Cependant je lui disais que tous les peuples méridionaux couvraient leurs têtes de coiffures d'autant plus élevées (|u'ils approchent plus de la Ligne. Je lui citais les turbans des Turcs et des Persans, les longs bonnets pointus des Chinois et des Siamois, les mitres élevées des Arabes, qui cherchent tous à ménager entre leurs têtes et leurs coiffures un grand volume d'air, tandis que les peuples du nord n'ont que des tocques; j'ajoutais que la nature fait croître dans les pays chauds les arbres à larges feuilles, qui semblent destinés à donner aux animaux et aux iKMnmes des ombrages plus épais. Enlin, je lui rappelais l'instinct des troupeaux qui vont se mettre à l'ombre au fort de la chaleur; mais ces raisons ne produisaient aucun effet ; il me citait l'habitude et son expérience. Cependant j'attribue à ces promenades brillantes une maladie qu'il éprouva dans l'été de ^777. C'éUit une révolution de bile avec des vomissemens et des crispations de nerfs si violentes qu'il m'avoua n'avoir jamais tant souffert. Sa dernière maladie, arrivée l'année suivante dans la même saison, A la suite
* Ce cafd était un potit pavillon de madame la duchesse de Bourbon, qui avait été un caMnet de bain de la marquise de Ponipadonr.
des mêmes exerdces, pourrait bien «voir ea la même cause. Autant il aimait le soleil y aatant il craignait la pluie; quand il pleuvait , il ne sortait point. Je suis, me disait-il en riant, tout le oootraire du petit bonhomme du baromètre suIsk; quand il rentre je sors, et quand il sort je rentre. Il était de retour de la promenade un peu avant 11 fin du jour; il soupait et se couchait à neuf bemei et demie.
Tel était l'ordre de sa vie ; ses goûts avaienl li même simplicité. A commencer par le sens qni ert le précurseur de celui du goût, comme il n'unit point de tabac, il avait l'odorat fort snbtil ; il ne recueillait pas de plantes qu'il ne les flairât , et je crois qu'il aurait pu faire une botanique de Fodorat, s'il y avait dans les langues autant de nomi propres à caractériser les odeurs qu'il y a d*odean dans la nature. Il m'avait appris à connaître bevicoup de plantes par les seules émanations : l'œillet à odeur de girofle ; la croisette qui sent le miel; le muscari, la prune; un certain chenopodiom, h morue salée; une espèce de géranium. Je gigot de mouton rôti; une vesse-de-loup façonnée en botte à savonnette , divisée en côtes de melon avec m tel artifice , que si on s'essaie à l'ouvrir par li , elle se fend tout à coup par une suture transversale et imperceptible, et vous couvre d'une poussière fétide; et une infînité d'autres. Mais que dire, en passant, de ces jeux où la nature imite jusqu'aax ouvrages de l'homme , comme pour s'en maquer ?
Il mangeait de tous les alimens, à l'exception des asperges, parce qu'il avait éprouvé qo'eUeso^ fensent la vessie. Il regardait les liaricols, les petits pois, les jeunes artichauts, comme moinssain et moins agréables que ceux qui ont acquis lenr maturité. U ne mettait pas à cet égard de difTérenoe entre les primeurs en légumes et les primeurs CD fruits. Il aimait beaucoup les fèves de marais qoand elles ont leur grosseur natureUe, et que tootefiM elles sont encore tendres. D m'a raconté qne dans les premiers temps qu'il vint à Paris, il soupait avec des biscuits. Il y avait alors deux fameux pâtissiers au Palais-Royal , cliez lesquels beaucoupde persomies allaient faire leur repas du soir. L'on d'eux mettait du citron dans ses biscuits, Fautre n'y en mettait pas : celui-ci passait pour le meilleur. Autrefois, me disait-il, nous buvions, ma femme et moi, un quart de bouteille de vin à notre souper, ensuite est venue la demi-bouteille , à présent nous buvons la bouteille tout entière ; cela nous rédiauffe. Il aimait à se rappeler les bons laitages de la Suisse, entre autres celui qu'on mange en quelques endroits des bords du lac de Génère. Li
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crémeeoétéy esloouleorderose, parce qiie les vaches y paissent quanlilé de fraises qui croissent dans les pâturages des montagnes. » Je ne voadraîs pu, disait-il , faire tons les jours bonne chère, mais je ne la hab pas. Un jour que j'étais dans le carrosse de Montpellier, on nous servit , à quelques lieues de celte ville, un dîner excellent en gibier, en poissou et en fruits; nous crames qu'il nous en coûterait beaucoup : on nous demanda trente sous par tète. Le bon marché, la société qui se convenait, la beauté du paysage et de la saison , nous firent prendre le parti de laisser aller le carrosse ; nous restâmes là trois jours à nous réjouir : je n'ai jamais fait meilleure clière. On ne jouit des biens de la vie que dans les pays où il n'y a point de commerce : le désir de tout convertir en or fait qu'ailleurs on se prive de tout. » Cette réflexion fjeut senrir de réponse à ceux de nos politiques modernes qui veulent étendre sans discrétion le commerce d'an pays, et qui regardent cette extension comme le plus içrand avantage qu'on puisse lui procurer. A Tobservation de Jean-Jacques sur les jouissances des peuples qniii'ont point de commerce, j'en ajouterai une sur les privations de ceux qui en ont beaucoup. J'ai un peu voyagé, et j'ai vu, dans les pays où Ton fabrique beaucoup de draps, le peuple presque nu ; dans ceux où l'on engraisse quantité de bœufs et de volaille, le paysan sans benne, sans (Btth et sans viande , et ne mangeant que du pain noir dans ceux où croit le plus beau froment : c'est ce que j'ai vu à la fois en Normandie , dont les campagnes sont les plus fertiles et les plus com* lœrçantes que je connaisse. Au demeurant, personne n'était plus sobre que Rousseau. Dans nos promenades , c'était toujours moi qui lui faisais la proposition de goûter ; il l'acceptait , mais il Caillait absolument qn'il payât la moitié de la dépense; et si je la payais à son insu, il refusait, les semaines suivantes, de venir avec moi. P^ous manquez^ disait-il , à nos engagemens.
Je sais que la gourmandise est un goût de l'en- E>nce, mais c'est aussi quelquefois celui des vieil- 'vds. S'il avait eu ce vice , combien de tables délicates à Paris auraient été à sa discrétion ! mais la bonne compagnie y est plus rare que la bonne chère, et le plaisir disparaissait pour lui , dès qu'il était en opposition avec quelque vertu. J'en citerai une occasion où il fut sollicité par un désir fort vif. In jour d'été très-chaud , nous nous promenions aux prés Saint-Gervais : il était tout en sueur : nous fûmes nous asseoir dans une des charmantes solitudes de ce lien , sur l'herbe fraîche , à l'ombre des cerisiers, ayant devant nous un vaste cliamp de groaeillers, dont les fruits étaient tout rouges.
J'ai grand'aoif, me dit-il; je mangeraia bien des groseilles, elles sont mûres, elles fbnt envie, mais il n'y a pas moyen d'en avoir : le maître n'eiil pas là. U n'y toucha pas. Il n'y avait aux environs ni gardes, ni maîtres, ni témoin; mais il voyait dans le champ la statue de la Justice. Ce n'était pas son épée qu'il respectait, c'était ses balances.
Ses yeux n'étaient pas moins oontinens qne son goût. Jamais il ne les fixait sur ime femme, quelque jolie qu'elle fût. Son regard était assuré , et même perçant lorsqu'il était ému; mais jamais il ne farrétBit qne sur celui de l'homme auquel il voulait se conunimiquer. Ce cas rare excepté , il ne s'occupait dans les rues qu'à en sortù* sûrement et promptement. Je lui disais un jour, sur son in* différence pour les (riïjets devant lesqueb nous passions: Vous ressemblée à Xénocrate, qni pensait que de jeter les yeux dans la maison d'autrui, c'était autant que d'y mettre les pieds. Oh i c'ëst mh peutroip fort, répondit-il. Le spectacle des hommes, loin de lui inspirer de la curiosité, la lui avait ôtée. J'ai.souvent remarqué sur son front un nuage qui s'édaircissait à mesure que nous sortions de Paris, et qui se refbrmait à mesure que nous nous en i*approdiions. Quand il était une fois dans k campagne, son visage devenait gai et serein. Enfin fious toilù^ disait-il, hom des carrosses» du pavé et des Sommes. Il aimait surtout U verdure des champs. J'ai dit à ma femme, me disait-il : Quand tu me verras bien malade, et sans espérance d'en revenir, fiaismoi porter au milieu d'une prairie, sa vue me guérira. U ne voyait pas de fort loin, et pour apercevoir les objets éloignés il s'aidait d'une lorgnette; mais de près, il distinguait, dans le calice des plus petites fleurs, des parties qne j'y voyais à peine avec une foite loupe. Il aimait l'aspect du mont Yalérien, et quelquefois, an coucher du soleil, il s'arrêtait à le considérer sans rien dire, non pas seulement pour y observer les effets de la lumière mourante au milieu des nuages et des collines d'alentour, mais parce que cette vue lui rappelait les beaux couchers du soleil dans les montagnes de la Suisse. 11 m'en faisait des tableaux charmans. On trouve quelquefois dans la Suisse, disait-il , des positions enchantées. J'y ai vu , au milieu d'un cratère entouré de loi^es pyramides de roches sèches et arides , des bassins où croissent les plus riches végétaux, et d'où sortent des bouquets d'arbres au centre desquels est bien souvent une petite maison. Vous êtes dans les airs, et vous apercevez sous vos pieds des points de vue délicieux. Cependant, ajoutait-il, je ne voudrais pas demenrer sur ces montagnes , parce que les belles vues gâtent le plaisir de la promenade; mais je
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voudrais y avoir ma maison à mi-oôte. Il n'était sensible (|u'aux beautés de la nature. Un jour, cependant, que j'allais à Sceaux |)our la première fois , il me dit : Vous le verrez avec plaisir; je n'aime pas les parcs , mais de tons ceux que j'ai vus , c'est celui que je préférerais. Il n'approuvait pas les chanjB^emens qu'on avait faits à celui de la Muette, où il allait quelquefois se promener. Les ruines des parcs l'affectaient plus que celles des châteaux. Il considérait avec intérêt ce mélange de plantes étrangères, sauvages et domestiques; ces charmilles redevennes des lK)i8; ces grands arbres jadis taillés, et qui se liàtent de reprendre leur forme ; ce concours où l'art des hommes ne lutte contre la nature que pour faire connaître son impuissance. Il riait de la bizarrerie de nos riches, qui scellent sur les bords de leurs niisseaux factices des grenouilles et des roseaux de plomb, et qui font détruire avec grand soin ceux qui y viennent naturellement ; il se moquait de leur mauvais goAt, qui leur fait entasser dans de petits terrams les simulacres des ruines d'ardiitecture de tous les peuples et de tous les siècles. Mais quand elles y seraient même bien ordomiées , je crois qu'elles n'en feraient pas plus d'effet. Ce n'est pas parce que les monumens de l'antiquité inspirent de la mélancolie, que noius en aimoas la vue. O grands! voulez-vous que vos parcs offrent un jour à la postérité des ruines vénérables comme celles des Grecs et des Romains? faites régner, comme eux, la vertu dans vos palais , et le bonheur dans les villages. Les atliées, disait Rousseau, n'aiment point la campagne; ils aiment bien celle des environs de Paris , où l'on a tous les plaisirs de la ville, les bonnes tables, des brochures, les jolies femmes; mais si vous les ôtez de là , ils y meurent d'ennui, ils n'y voient rien. Il n'y a pas cependant sur la terre de peuple que le simple aspect de la nature n'ait pénétré du sentiment de la Divinité. Si an homme de génie comme Platon arrivait chez des sauvages avec les découvertes modernes de la phy- ' sique, et qu'il leur dit : Vous adorez un être intelligent , mais vous ne connaissez presque rien de la beauté de ses ouvrages; et qu'il leur fit voir toutes les merveilles du microscope et du télescope; ah! quel serait leur ravissement ! ils tomberaient à ses pieds, ilsradorcraientlui-même comme un dieu. Comment se peut-il qu'il y ait des athées dans un siècle aussi éclairé que le nôtre ? c'est que les yeux se ferment quand le cœur se resserre. On peut juger, par ce c|ue sentait Rousseau , qu'il ne voyait rien dûis la nature avec indifférence ; cependant tout ne l'intéressait pas également. Il préférait les ruisseaux aux. rivières; il n'aimait pas b vue de la
mer, qui inspire, dlsait-U, trop de mâanoolie. De toutes les saisons, il n'aimait que le [■hiUii Quand, disait-il, les jours commencent à décroltoe, l'été est fini pour moi; mon imagination me représente l'hiver. Vous avez fiiit, loi disus-je, votre année bien courte; les beaux paysages de h Suisse vous ont gâté : si vous aviez va les kngi hivers de la Russie, vous trpoveriez les nâlni supportables. La nature, reprenait-il^ est iniebdk femme gaie , triste , mélancolique, qui ne m*inlé* resse pas toujmuB. An reste, il n'y avait peraosK qui en tirât plus de jouissances , et il n'y aiait ps une plante où il ne trouvât de la giâee et de k beauté. Mais novembre et décembre ne qu'à sa raison.
Il avait la voix juste, et il disait que la lui était aussi nécessaire qœ le pain; maii qnuMl il voulait chanter en s'accompagnant de ion ^nette, pour me i-épéter quelques ain de position , il se plaignait de sa mauvaise voix i Nous nous arrêtions quelquefois avec déliées poir eutetidre le rossignol : nos mnddens, me ttÎM observer, ont tous imité ses haots et ses bn, m$ roulades et ses caprices ; mais ce qui le cnadérise, ces piou piou prolongés , ces «anghUi, m sons gémissans, qui vont à l'ame et qui tramt tout son cliant, c'est ce qu'aucun d'eux n'a pi» core exprimer. Il n'y avait point d'oiaeaa doBtk nnisique ne le rendit attentif. Les airs de raloadte qu'on entend dans la prairie, tandis qu'elle écfa^fe à la vue, le ramage du pinson dans lea boiqKli, le gazouillement de l'hirondelle sor lea 4oili dei villages, les plamtes de la toorterdle dans las beii, le diant de la fouvette, qu'il oompanit à oda d'une bergère par son irrégularité et par je ne mi quoi de villageois, lui feisaient nadtre les phadiaces images. Quels effets charmans, disaît-^l, pourrait tirer pour nos opéras on Fon des scènes cliampélrps !
On ne finirait pas sur les sensations d'an qui, au contraire de ceux qoi rapportent idesUi mécaniques les opérationsde leur ame , appliiMil les affections de la sienne à toutes lea joalnîm de ses sens. L'amour n'était donc point en bù uae simple affaire de tempérament. U m'a assuré mt chose que bien des gens auront peine à cnire; c'est que jamais une fille do monde, quelqae bdk qu'elle fût, ne lui avait inspiré le moindre dedr. Il croyait cependant que le simple oonooon ét$ causes physiques pouvait être dirigé au poim noaseulement d'ébranler la sagesse, mais mênK de renverser la raison ; il m'en a dté un exeapb frappant. Un jeune liomme de Genève, élevé dai l'austérité des mœurs de la réforme, vint à Ter*
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du lemps da régent. Il entra le soir au château ; la duchesse de Berry tenait le jeu ; il 8*approdia d'elle; Téclat de ses diamans, Fodeurde aes parfums, la vue de sa gorge demi-nne, le mi'' rent tellement hors de lui, que tout à coup il se jeta sur le sein de la duchesse, en y collant à la £m8 ses mains et sa bouche. Les courtisans l'arrachèrent, et voulurent le jeter par les fenêtres ; mais la duchesse défendit qu'on lui fit du mal, et ordonna qu'on en prit soin. D'un autre côté , il ne regardait pas l'amour comme une simple affection platonique; il avait refusé de voir une belle femme, qu'il avait aimée et qui avait vieilli , pour ne pas perdre l'illusion agréable qui lui en était restée.
n fallait que les agrémens de la ligure concoumsBent avec les qualités moi-ales pour le rendre sensible ; alors il leur trouvait tant de pouvoir que Fâge même ne l'aurait pas rendu capable d'y renier, s'il n'avait évité les occasions où la résistanee serait devenue nécessaire ; mais il n'en regardait pas moins l'amour dans un vieillard comme on désordre de la raison. On n'aime point sans espérance, disait-il ; j'aurais mauvaise opinion de la léte d'un vieillard amoureux. Nous parlerons de quelques-unes des inclinations de sa jeunesse, lorsqu'il sera question de son ame. Pour ne rien omettre id de ce qui était étranger à son esprit et à ma ecrar, je vais parler de sa fortune.
Ud matin que j'étais chez lui , je voyais entrer i Toitlinaire des domestiques qui venaient chercher des rôles de musique, ou qui lui eu apportaient à copier : il les recevait debout et tête nue ; il disait aux uns : Jl faut tant, et il recevait leur argent; aux autres : Dans quel temps faut-il rendre te papier 1 Ma maîtresse , répondait le domestique , voudrait bien l'avoir dans quinze jours. Oh ! €4da n'est pas possible , j'at de l'ouvrage; je ne pmàs le rendre qtie dans trois semaines. Tantôt il s'en chargeait, tantôt il le refusait, en mettant ^018 les détails de ce commerce toute l'honnêteté ^on ouvrier de bonne foi. En le voyant agir avec œtte simplicité , je me rappelais la réputation de œ grand liomme. Quand nous fûmes seuls , je ne pus m'empécber de lui dire : Pourquoi ne tirezvous pas un autre parti de vos talens ? Oh ! repritil, il y a deux Rousseau dans le monde : l'un ri- ^e, on qui aurait pu l'être s'il l'avait voulu; un homme capricieux , singulier, fantasque ; c'est celui du public : l'autre est obligé de travailler pour vivre , et c'est celui que vous voyez.
Mais vos ouvrages auraient dû vous mettre à faise, ils ont enrichi tant de libraires ! — Je n'en ai pas tiré 20,000 liv.; encore si j'avais reçu cet ailgent à la fois, j'aurais pu le placer; mais je l'ai
mangé successivement, comme il est venn. Un libraire de Hollande, par reconnaissance, m'a fait 600 livres de pension viagère, dont 300 livres sont réversibles à ma femme après ma mort ; voilà toute ma fortune : il m'en coûte cent louis pour entretenu mon petit ménage , il faut que je gagne le surplus.
Pourquoi n'écrivez-vous plus? — Plût à Dieu que je n'eusse jamais écrit! c'est là l'époque de tous mes malheurs ; Fontenelle me l'avait bien prédit. U me dit quand il vit mes essais : Je vois où vous irez ; mais souvenez-vous de mes paroles : je suis un des hommes qui ont le plus joui de leur réputation; la mienne m'a valu des pensions, des places, des honneurs et de la considération ; avec tout cela, jamais aucun de mes ouvrages ne m'a procuré autant de plaisir qu'il m'a occasioné de cliagrin. Dès que vous aurez pris la plume, vous perdrez le repos et le bonheur. Il avait bien raison. Je ne les ai retrouvés que depuis que Je l'ai quittée ; il y a dix ans que je n'ai rien écrit.
J'en avais oui dire autant de Racine. Voilà trois hommes comblés de réputation, et trois malheureux. Le sort d'un homme de lettres est donc bien à plaindre en France !
Pourquoi, lui disais^je encore, n'avez-vous pas, au moins, vendu vos manuscrits plus cher? Il me lit alors le détail du prix qu'il en avait reçu , que j'ai oublié en partie. Il en avait tiré tout ce (|u'il en pouvait tirer. L'Emile avait été vendu sept mille livres; les libraires s'excusaient sur les contrefaçons.
Mais , reprenais-je , ne contrefont-ils point à leur tour les ouvrages de leurs confrères? Que résnltet-il de leurs sophismes ? c'est que le corps des auteurs ne tire presque rien de ses travaux, tandis que le corps des libraires en recueille presque tout le bénéûce. Quand on attaque les abus des particuliers qui tiennent à un corps, il faut attaquer les membres et le corps à la fois, sans quoi les premiers se couvrent du crédit de leur corps, et le corps rejette sur ses membres les abus dont il s'enrichit. Pourquoi un auteur ne ferait-il pas saisir^ partout ailleurs que chez son libraire , son ouvrage, comme un bien qui est à lui partout où il se trouve ? La loi le |iermet , à la vérité , répondait-il; mais il faut tant d'apprêts , tant d'ordres , tant de démarches! et puis combien de fois n'arrive-t-il pas aux magistrats et aux intendans de protéger euxmêmes ces fraudes, sous prétexte du bien du commerce de leur province! — J'entends : cela leur vaut des bibliothèques qui ne leur coûtent rien. Mais vous auriez dû faire de nouvelles éditions. Si l'on n's\ioute et si l'on ne retranche rien à un ou-
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vra^, le libraire n'a pas besoin de Tauleur ; si on y fail des changeniens , on trompe le libraire et ceux (pii ont acheté la première édition. — J'ai \oajoiirs mis dans la première tout ce que j'avais à y mettre. Il me raconta que dans le teinf» même où il me parlait, un libi-aire de Paris mettait en vente une nouvelle édition de ses ouvrages, et répandait le bruit que, pour dédonunager Rousseau de la peine (pi'il avait prise à la faire, il lui avait passé, «'iinsi qu'à sa femme, un contrat de mille écus de pension. Rousseau pria un de ses amis de s'en informer : le libraire eut l'impudence de lui affirmer ce mensonge : Rousseau s'en plaignit à M. de Sartines; il n'en eut point de justice. C'est le même libraire qui a ajouté à ses ouvrages, à la fin de i 778 , un neuvième volume de pièces falsifiées, et qui depuis est devenu fou. Une autre fois je lui disais : Le prince de Conti, qui vous aimait bien, aurait dû vous laisser une pension par son testament. — J'ai prié Dieu de n'avoir jamais à me réjouir de la mort de personne. — Pourquoi ne vous a-t-il pas fait du bien pendant sa vie ? — C'était un prince qui promettait toujours, et qui ne tenait jamais. Il s'était engoué de moi; il m'a causé de violcns cliagrins : si jamais je me suis refienti de quelque démarche, c'est de celles que j'ai ùûtes auprès des grands.
Vous avez augmenté les plaisirs des riches, et on dit (lue vous avez constamment refusé leurs bienfaits. — Lorsque je domiai mon Devin du Village, un duc m'envoya quatre louis pour environ 66 livres de musique que je lui avais copiés. Je pris ce ciui m'était dû , et je lui renvoyai le reste : on répandit partout «{ue j'avais refusé ma fortune. D'ailleurs, ne faut-il pas estimer un homme pour l'accepter comme son bienfaiteur ? La reconnaissance est un grand lien. — Votre Devin du yiUafje^ qui rapporte chaque année tant d'argent à l'Opéra , aurait dû seul vous mettre à votre aise. — Je l'ai vendu i ,200 livres une fbis payées, avec mes entrées pour toute ma vie; mais les directeurs de l'Opéra me les ont refusées, pour avoir écrit contre la musicpie française, condition que je n'avais certainement pas comprise dans mes engagemens. Un soir que je voulais y entrer, on me refusa la porte ; je payai un billet de 7 livres iO sous, et je fus me placer au milieu de l'amphithéâtre. Ils ont rompu notre accord les [premiers ; ainsi , en leur rendant Fargent que j'en ai reçu , je rentre dans tous mes droits , et je pease compter avec eux de clerc à maître. J'ai demandé justice , et je n'ai pu l'obtenir; mais je pourrai léguer ces droits par mon testament à un honune qui aura assez de crédit pour leur faire rendre ma part du
bénéfice au profit des pmnrres. Il me noomui m légataire, c'était r«rchevèqiie de Ptris ; el, tout en plaignant RoussesUy je ne pas m'empêcherdeiire.
J'ai ou! dire que quand voosdoDnilei TOlre Devin du P^illage, madame la marqoîae de Piooi|iidour vous avait envoyé un service cPargeolcrie, dont vous n'acceptâtes qn'cm oouTert, en diant (fu'un seul suffisait à qui mangeait seul. — J'ai été calomnié de toutes les manières : elle m'enveyi cinquante louis , et je les pris : au reste t je n'ai refusé ma fortune d'aucun souverain.
Pourquoi n'avez- vous pas accepté li penôon di roi d'Angleterre , que M. Hume vcoa avait pnearée? Excusez mes questions indiflcrèlet. — Oh, vous me faites le plus grand {Saisir ! On nedétmift les calomnies qu'en les mettant ao jour. Qoaod je passai en Angleterre avec M. Hume J'eos ploMon sujets de m'en plaindre : il ne foisait point maqger avec lui mademoiselle Levasseur, qui était m gouvernante; il se fît graver coiffé en «De de pigeon, beau comme un petK ange, qnoîqo'il t3t fort laid ; et dans une autre estampe , qai de pendant à la sienne , il me Ht représenter i un ours; il me montrait en spectacle dans sa son, sans dire un seul mot; enfin, croyant aw raison de m'en plaindre , je refusai ses aervieei,d je me séparai d'avec lui. Le roi d'Angletcne ne fit assurer qu'il me donnait de son plein gréent guinées de pension , sans aucun égard à M. Hme; j'acceptai avec reconnaissance. A qnelqœ tcmpi de là, parut à Londres une satire alMNnindrfeflr mon compte; je crus que les Anglais enélHeBl les auteurs : j'y prépara^ une réponse. Avant de kl fiaiûie paraître, il me sembla qu'il ne convenait pM de dire du mal d'ime nation, et de recemir des l»ienfaits de son souverain; je renonçai à h pension, afin d'avoir le corar net et libre. Pointai tout : j'apprends que c'était en France qu'on avait fabri(iué ces détestables pamphlets; je me cm obligé de clianter la palinodie. De retour à IW% j'écrivis à l'ambassadeur d'Angleterre , qui ne ne répondit pomt : j'a\'ab auprès de lui Walpole, umb ennemi, l'auteur d'une lettre supposée du roi de Pnisse; lettre qui compromet Thonneur d'un sooverain, et dont raûteur, par tous pays , aurait élé puni , si son objet n'avait pas été de me tourner en ridicule. On apporta chez moi, A quelque tmp de là , une somme d'argent dont on demanda qoittance , sans vouloir dire de quelle part elle venaU. J'étais absent ; j'avais donné ordre à ma fenmie , en paieil cas, de refuser : je n'en ai plus entendu parier depuis. L'Angleterre, dont on fkit en France de si beaux tableaux, a un climat si triste; moname, fatiguée de tant de secousses, y était dans an
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nélaiioolie 8Î profonde , que dans tout ce qui s'est passé, je pense avoir foit des fautes : mais sont-elles comparables à celles de mes ennemis, qui m'y ont persécuté, quand il n'y aurait que celles d'avoir trahi ma confiance, et d'avoir rendu publiques des querdles particulières ?
Ne pouviez- vous pas prendre quelque autre état qœ celui de copiste de musique ? — D n'y a point d'emploi qui n'ait ses cliarges ; il faut une occupation; j'aurais cent mille livres de rente, que je copierais de la musique ; je l'aime, c'est pour moi à la fois un travail et un plaisir : d'ailleurs, je ne me suis ni élevé au-dessus, ni abaissé au-dessous de l'état où la fortune m'a fait naître ; je suis fils d'un ouvrier, et ouvrier moi-même : je fois ce que j'ai feit dès l'âge de quatorze ans.
Ce qui précède est un précis presque littéral d'une conversation que j'eus, un soir, avec lui sur sa fortune.
n venait des hommes de tout état le visiter, et je fus témoin plus d'une fois de la manière sèche doot il en éconduLsait quelques-uns. Je lui disais : Sans le savoir, ne vous serais-je pas importun comme ces gens-là ? — Quelle différence d'eux à vous ! Ces messieurs viennent par curiosité, pour dire qu'ils m'ont vu , pour connaître les détails de mon petit ménage, et pour s'en moquer. Ils y viennent, lui dis-je, à cause de votre célébrité. Il répéta avec humeur : Célébrité ! célébrité ! Ce mot le lâdiait: l'homme célèbre avait rendu l'homme sensible trop malheureux. Pour moi, je ne le quittais point sans avoir soif de le revoir. Un jour que je lui rapportais un livre de botanique, je rencontrai dans l'escalier sa femme qui descendait. Elle me donna la clef de la chambre, en me disant : Yoas y trouverez mon mari. J'ouvre sa porte; il me reçoit sans rien dire, d'un air austère et somlire. Je lui parie; U ne me répond que par monotyllabes, toujours en copiant sa musique; il effa- ^It, et ratissait à chaque instant son papier. J'oovre, pour me distraire, un livre qui était sur Si table: Monsieur aime la lecture, me dit-il d'une Toix troublée. Je me lève pour me retirer ; il se lève en même temps, et me reconduit jusque sur Fescalier, en me disant, comme je le priais de ne passe déranger: C'est ainsi qu'on en doit user envers les personnes avec lesquelles on n'a pas une certaine fiimiliarité. Je ne lui répondis rien, mais agité jusqu'au fond du ccnir d'une amitié si ora- , je me retirai , résolu de ne plus retourner lui.