‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 71 sur 116 · DE 805 CARACTÈRE · texte numérisé non relu

DE 805 CARACTÈRE

11 y avait deux mois et demi que je ne l'avais vu ,

lorsque nous nous rencontrons un après-midi , au détour d'une me. Il vint à moi, et me demanda pourquoi je ne venais plus le voir. Vous en savez la raison, lui répondis-je. Il y a des jours, me ditil, où je veux être seul ;j*aime mon particulier. Je reviens si tranquHIe, si content de mes promenades solitaires! là je n*ai manqué à personne, personne ne m'a manqué. Je serais fôclié, ajouta-t-il d'un air attendri, de vous voir trop souvent; mais je serais encore plus fâché de ne vous pas voir du tout. Puis tout ému: Je redoute l'intimité; j'ai

fermé mon cœur; mais j'ai un projet ( bisant

de ses mains comme s'il m'eût toisé ) quand le

moment sera venu Que ne mettez-vous, lui

répondis-je, un signal à votre fenêtre, quand vous voulez recevoir ma visite , comme vous vouliez en mettre un avec vos amis sur les bords du lac de Genève ! ou si vous l'aimez mieux, quand je vais vous voir et que vous voulez être seul, que ne m'en prévenez-vous? L'humeur me surmonte, reprit-il , et ne vous en apercevez-vous pas bien ? Je la contiens quelque temps; je n'en suis plus le maître; elle éclate malgré moi. J'ai mes défiiuts; mais quand on fait cas de l'amitié de quelqu'un, il faut prendre le bénéfice avec les charges. U m'invita à dîner chez lui pour le lendemain.

On peut juger, par ce trait, de la noble fhinchise de son caractire; mais avant d'en citer d'autres , je me permettrai quelques réflexions sur ce que j'entends par caractère.

Il me semble que le caractère est le résultat de nos qualités physiques et morales. Nos philosoplies Tattribuent au climat, mais ils se trompent; car il en résulterait que tous les hommes, sous la même latitude, auraient le même caractère; ce qui est contraire à l'expérience. Le Turc grave , silencieux, résigné, et le Grec étourdi, babillard, mquiet; l'ancien Romain et l'Italien moderne; enfin le capucin et le danseur d'Opéra , sont enveloppés de la même atmosphère, et vivent dans le même climat.

Pour trouver l'origine de nos caractères, il faut remonter à des lois moins mécaniques , et distinguer dans les hommes deux caractères, l'un donné par la nature, l'autre par la société.

Le caractère naturel est très- varié, oonmie nous le voyons par le tempérament de chaque homme. Etre vif ou flegmatique, léger ou robuste, adroit ou fort, gai ou sérieux, bnisque ou patient, sont des différences nécessaires au plan de la nature, qui destinait l'homme à remplir sur la terre une infinité d'emplois très-variés, et qui a varié de même les ûiclinations, les goûts, et j'ose dire les instmcts de l'homme. Qiacune de ces difféi^nces

ESSAI SUR J.-J. ROUSSEAU

est bonne en elle-même. J'ai nne si haute opinion de la sagesse des lois de la nature, que si chaque homme remplissait la place à laquelle elle Ta destiné par son caractère , il y sérail le plus grand et le plus extraordinaire qui y eût paru.

On est forcé, pour trouver des preuves de l'excellence du caractère naturel de l'homme, de recourir aux peuples les plus voisins de la nature. Tous nos voyageurs n'en parlent qu'avec éloges; je n'en citerai «{u'un seul , mais dont le témoignage ne doit pas être suspect à ceux mêmes qui se plaisent à calomnier la nature humaine : c'était un homme chargé par le gouvernement d'observer les peuples de rAméri(]ue septentrionale.

tt Ce (jui surprend infiniment, dit-il, dans des » hommes dont tout l'extérieur n'annonce rien que T» de barbare, c'estde les voir se traiter entre eux avec » une douceur et des égards qu'on ne trouve point » pai-mi le peuple , dans les nations les plus cirili- » sées... On n'est pas moins cliarmé de cette gra- » vite naturelle et sans faste qui règne dans toutes u leurs manières, dans toutes leurs actions, et » jusque dans la piuiiart de leurs divertissemens ; » ni de cette honnêteté et de cette defifrence ({u'ils » font paraître avec leurs égaux ; ni de ce respect » des jeunes gens pour les personnes âgées , ni en- » fin de ne les voir jamais se cpiereller entre eux » avec ces paroles indécentes et ces juremeiis si » communs parmi nous. » I..es qualités du cœur leur sont si naturelles, qu'ils ne les regardent pas même comme des vertus, telles que l'amitié, la compassion, la reconnaissance... Le soin qu'ils prennent des orphelins, des veuves, des infirmes; i'lK)spitalité qu'ils exercent d'une manière si admirable, ne sont pour eux qu'une suite de la persuasion où ils sont que tout doit être commun entre tous les hommes, a Chacun, dit-il en parlant de y> l'amitié , chacun parmi eux a un ami à peu près D de son âge, auquel il s'attache et qui s'attache » à lui par des liens indissolubles. Deux hommes » aiasi imis pour leurs intérêts communs doivent » tout faire et tout ris(|uer pour s'entr'aider et se » secourir mutuellement; la mort même, à ce D ((u'ils croient, ne les sépare que pour un temps ; » ils comptent bien se rejoindre dans l'autre monde » pour ne se plus quitter, persuadés qu'ils y au- D ront encore besoin l'un de l'autre.

» Qu'on ne s'imagine pas que ces qualités soient » l'effet de l'éducation : les pères et les mères ont » pour leurs cnfans une tendresse qui va jus(|u'à la » faiblesse; jamais ils ne les maltraitent dans leurs » écarts , ils se contentent de dire : Ils n'ont pas de v> raison. Quand ils les poussent à bout , ils leur jet- » tentunpeu d'eau au visage, et cette punition

» leur est si sensible , qu'an jour nne jeune fiDe ÛSX » à sa mère , après l'avoir reçue : To n'anras plv » de fille ; pub elle s'étrangla de désespoir.

» D'où viennent donc ces admirables qualités d« » la nature, auxquelles ils laissent le temps de se » développer ? d Je ne me lasse point de transcrire. « Le soin que les mères prennent de leors enftni D tandis qu'ils sont encore au berœao est aa-dcs- » sus de toute expression , et fkit voir bien senn- » blement que nous gâtons souvent tout par les » réflexions que nous ajoutons à ce que nous inspire » la nature. Ces mères ne les quittent jamais « elles » les portent partout avec elles; ei lorsqu*ciks » semblent succomber sons le poids dont elles se » chargent , le berceau de leur enfant n'est caaptt » pour rien : on dirait même que ce surcroll de » fardeau est un adoucissement qui rend le raie » plus léger.

» Rien n'est plus propre que ces berceaux; Fen- 1» faut y est conunodément et mollement ooudié, » mais il n'est bandé que jusqu'à la cemlnre, de D sorte que qnand le berceau est droit, œs pelilei » créatures ont la tête et la moitié du corps pet* » dans. On s'imaginerait en Europe qu'un D qu'on laisserait en cet état deviôadrait tout » trefait; il arrive au contraire que oda leur real » le corps souple, car ils sont tous d'une taille 6t » d'un port que les mieux faits parmi nous enrie- » raient. Que pouvons-nous opiner à une e^é' » rienoe si générale ? »

I^ voyageur entre ensuite dans quelques déUii sur l'éducation des enfans des sauvages. « Au D tir du berceau, ils ne sont gênés en aucune » nière, et dès qu'ils peuvent se rouler sur ki D pieds etfiur les mains, on les laisse aller oùli M veulent tout nus, dans l'eau, dans les bois, dm » la boue , dans la neige; ce qui leur fût nn eoips » robuste , leur donne une grande souplesse dm » les membres, les endurcit contre les injures de » l'air... Les pères et les mères ne négligent riea D |)Our inspirer à leurs enfouis certains prinelpei » d'honneur, qu'ils consen-ent toute leur vie..... » Quand ils les instruisent sur cela, c'est toujoon » d'une manière indirecte ; la plus ordinaire est de » leur raconter de belles actions de leurs aneélrei » ou de ceux de leur nation. Ces jeunes gens pren- V nent feu à ces récits, et ne soupirent plus qo*!- » près les occasions d'imiter ce qu'on leur fût ail- » mirer. Quelquefois, pour les corriger de lenn » défauts, on emploie les prières et les lannes; u mais jamais les menaces

y> Une mère qui voit sa fille se comporter nul

» se met à pleurer ; celle-ci lui en demande le n-

î » jet , et elle se contente de lui dire : Tu me dédifr-

ESSAI SUtt J.-J. ROUSSEAU.

«Dores. Il est rare que cette manière de repreadre » ne Mil pas efficace* »

Ce témoigiiage est cdai d'un homme d'esprit, d'an missionnaire , et qoi pins est d'on jésaite , te P. Chariefoix. Seulement il a Êiit soirre ces ré* flexioos de oorrectife , qui paraissent l'ouvra^ de la Société dont il était membre , plutôt que le témoignage d'un homme qui partout ailleurs re^ gntte le bonheur de ces peuples simples et natnreb , et qui avoue que fdusieur^ Français ont Técu comme eux , et s'en sont si bien trouvés qu'ils n'ont jamais pu gagner sur eux de revenir dans la colonie, quoiqu'ils pussent y être fort à leur aise. Il n'a même jamais été possible à un seul nwa^ de se foire à notre manière de vivre.

On en a pris au maillot ; onles a élevés avec beaucoap de soin ; on n'a rien omis pour leur ôler la connaissance de ceqni se passait chez leurs parens;tonte» ces précantions ont été inuliles, la force du sang Fa emporté sur l'éducation. Dès qu'ils se sont vus en liberté, ils ont mis leurs habits en pièces, et sont allés au travers des bois chercher leurs compatriotes , dont la vie leur a paru plus agréable que eeile qu'Os avaient menée chez nous... Ils n'ont pas envie de jooir de ces faux biens que nous estimons tant, que nous achetons an prix des véritables, et que nous goûtons si peu... Avant de connaître nos vices, rien ne troublait leur bonherr. L'ivrognerie les a rendus intéressés , et a troublé la douceur qu'ils goûtaient dans le commeix» de ia vie domestique. Toutefois, oonune ils ne sonjt frappés que de l'objet présent , les maux que leur a causés cette passion n'ont point encore tourné en habiuide. Ge sont des orages qui passent , et dont \i bonté de leur caractère et le fonds de tranquillité dans lequel ils ont vécu , au sein de la nature , leur ùtent presque le souvenir quand le mal est fini '. Mais quel est oelni qui pourrait raconter leur ceuni^ daus les combats, leur constance dans les tounnens, dans les maladies et aux approches de la mort?

Qae ceux qui douteront encore de la bonté du caractère naturel le considèrent dans les enfans , H qu'ils se rappellent ce passage de la vie de Jésus- Christ, dans l'évangile de saint Marc, chap. x , V- 13. « Jésus leur dit : Laissez venir à moi les pe- »tits enfons, et ne les empédiez point; car le » royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressem- » hient. »

Voilà donc pour le caractère naturel. Si nous voulions classer le genre humain d'après les nuan-

' Voyw V Histoire de la NouxeUc'Francc , tome VI , depuis la pase 54 jusqu'à la pafîo 38.

ces que présente ce caractère, il me semble que les divisions suivant lesquelles nous le classerions seraient la franchise, la sincérité, l'amitié, Phospilallté, la bienfaisance, l'intrépidité, le patriotisme, la douceur, la constance et la bonté. An contraire , si nous recueillons les diverses observations de ceux qui ont écrit sur nos mceurs, nous verrons que le caractère social divise les hommes en tartufes, en médisans, en menteurs, en jaloux , en médians, en flatteurs, en fanfarons, en indiscrets, en fripons , en orgueilleux , en trompeurs, ou en amis de la maison. Voilà, si l'on en croit nos philosophes el nos poètes, l'histoire de l'espèce humaine parmi nous, sans compter une hifinité d'autres caractères qu'ils n'ont pas osé tracer, parce que ces caractères inspirent trop de dégoût ou trop d'horreur, comme le voleur, la femme puhliqne , le calonmiateur, l'assassin et llmpie.

On m'objectera peut-être que nos tragédies offrent de grands caractères : oui; mais tous les héros de la vertu ou de la tragédie sont étrangers; tous ceux du vice ou de la comédie sont nationaux. Je ne parle pas des autres ridicules mis sur la scène parmi nous, comme les pères trompés , les domestiques fripons, les maris abusés, les médecins, les gens de robe, les poètes, les tuteurs; enfin tous les liens de ia nature et de la société brisés par le ridicole. Les diverses occupations de la vie sauvage n'en ponrraient jamais être susceptibles; leur bonté intrinsèque en repousserait les traits : le chasseur, le pèdieur, le guerrier, s'ils pouvaient être placés sur nos théâtres, n'amuseraient jamais. Plus je coasidère les lois de la nature, plus je les admire. Elle nous destinait à remplir sur la terre une multitude d'occupations, à habiter une infiiiilé de climats; en consé(|uence, elle a varié dans chacim de nous les instincts , les goûts particuHera et les caractères : mais ce ne sont que des modifications nécessaires à son plan, dont aucune ne mérite de préférence que d'une manière relative.

Quant au caractère sodal , la société qui nous le donne commence dès notre naissance à rompre les premiers liens de la famille et de la patrie, en nous plaçant sur le sein d'une nourrice mercenaire ; ensuite elle nous livre à l'éducation publique, qui modifie et souvent altère le caractère naturel par son uniformité. En voyant dans nos collèges une multitude de jeunes gens , de qualités et de tempéramens si différens, destinés à des emplois si divers, recevoir les mêmes leçons du même r^ent, je crois voir des arbres à fruits de tonte sorte d'espèces, taillés à la même hauteur, de la même manière, et par les mêmes ciseaux. Cette éducation les déprave d'ailleurs par ses méthodes, en les oc-

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cupaot sept ans de suite de qnestions de gram* maire , ou en leur apprenant à toujours parler, et à ne jamais agir; à voir les beaux discours honorés, et les bonnes actions saiu> récompense. Elle remplit enGn Tesprit de la jeunesse de contradictions , en insinuant, suivant les auteurs qu'on explique , des maximes républicaines, ambitieuses et liénaturées. On rend les liommes clirétiens par le catéchisme; païens, par les beaux vers de Virgile; Grecs ou Romains, |)ar Tétude de Démoslliène ou de Cicéron; jamais Français. On les élève au-dessus de leur siècle par les traits d'héroïsme de Tanti(]uité, et on les met au-dessous des bétcs par des châtimens c|ui les avilissent.

l/effet de cette éducation si vaine, si contradictoire, si atroce, est de les rendre, pour toute leur vie, babillards, ciMiels, trompeurs, hypocrites, sans principes, intolérans : voilà , parmi nous , Teffet d'une bonne éducation.

Voyons ce (|ue le monde y ajoute : ils n'ont tous remporté du collège que le désir de remplir la première place en entrant dans la société, que la vanité (fui se labise conduire par l'amour des louanges et la ciaûile du blâme. Les femmes et les livres les pénètrent de leurs opinions à la manière des régens, en les louant ou en se mo<|uant d'eux. Enfin ils sont battus de tant de maximes qui se croisent et se contredisent , qu'ils voient (fue leurs études ne peuvent leur servir à rien pour parvenir; et la plupart finissent par une ambition négative, qui cherche à abattre tout ce qui s'élève, pour se mettre à la place : c'est l'esprit du siècle. Ainsi tous les maux de la société sortent du collège , sous le nom spécieux d'émulation ; c'est elle qui fait naître les duels, les procès, les querelles, les calomnies. Pour moi , en con*iidérant que le cœur humain n'a que deux ressorts, l'ambition et l'amour, je trouve qu'il serait plus raisonnable de leur apprendre à aimer, ({u'à avoir de l'ambition : car cette passion pourrait avoir un but honnête et utile, tandis que l'autre ne peut rien trouver dans la société qui ne tourne à sa ruine. Quoi qu'il en soit, le caractère naturel ne peut jamais être tellement détruit par Téducation, qu'on n'y revienne dans certains momens : c'est ce qui parait dans la vie des grands hommes; car les grands hommes se trouvent toujours parmi ceux que leur siècle n'a point entraînés, et qui ont conservé du naturel : aussi on en rencontre fréquemment dans les pays libres; on les voit paraître aussi dans les guerres civiles , ou sous le gouvernement des rois qui encouragent tous les liommes, et qui détruisent par leur génie toute l'aristocratie des partis et des rorps; eniin on en voit dans tous les états où les

hommes ont la liberté de lemniopniîofis et de leur conscience. Alors cliacun suit les instincti variés que lui a donnés la nature; chacun se met àsa phce : alors paraissent les Iramnies béroiques. Crst ainsi que sous Henri IV, après les guerres de h Ligue, et sous Louis XIV, nous avons vu se former Unt de grands Iwmmes, ocHnparaUes, ks premiers, par leurs vertus, à ceux du siède de Jules César; les autres, par leurs taleiis,àeeox du siècle d'Auguste. Après les guerres dviks, comme après les mouvemens de fièvre , le smg s'épure et les corps re|>rennent leur vigueur.

Cette distinction du caractère oalurel et do ciractère social m'a paru nécessaire pour Imcq Chr comprendre une chose que disait Rousseau : Je suif d'un naturel liardi et d'un caractère timide. L'on était le caractère donné par la nature; l'autre le caractère acquis ou social. Représealons-nousdonc Rousseau livré en naissant aux douces lois de la i»ture , élevé par un si bon père, par une lante m indulgente ; exalté par la lecture fies vies des gnuidi hommes de l'antiquité, des Sdpion et des Lycor gue; invité d'ailleurs, par le spectacle de mom simples, frandies et pures, à être sincère, cm- Gant et bon ; représentons-nous-le ensuite jelédM un inonde corrompu , sans appui , sans fortune, tm crédit, sans intrigue. Qud contraste étrange dut « former entre les mceurs de cet liomroe simple ctedles de la société ; entre sa frandiise et Tastuoe d'anirui, son inexpérience et l'expérience des antrqi,a [Hireté et la corruption du monde! Pourmoi, je m'étonne que son caractère naturel ait pu résister à ce choc : cela me prouve combien la première édoettion donne à l'ame une trempe forte et dunfale. Il dut résulter, de ces différens contrastes, que le monde fut toujours pour lui un pays ennemi; a qui le rendit méfiant , timide et sauvage. D'un autre côté , son anie élevée k la vertu et frappée pv l'adversité, devint supérieure à la fortune et pnduisit d'immortels ouvrages. Ainsi une terre, préparée au printemps par le souffle du zéphir et déchirée par le soc de la charrue, reçoit dans son sem les glands que lui confie la nuîn du laboareur, et produit des diènes qui bravent les tenpètes. Il sut tirer ce fruit de sa pauvre fortune, qu'on très-petit talent lui donna les moyens de revenir à la nature, et de suivre son caractère iiatnrd. En élevant une barrière entre lui et les hommes, il échappa aux partis et devint maître de ses epinions. Heureux de n'être point obligé de se tnàâr par de fausses louanges du monde, il regarda loale sa vie la liberté comme la seule chose qui peut nourrir une bdnne conscience : aussi il sacrifiiit tout à cette noble indépendance qui a devê et

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formé sa pensée. Mais ce que j*ai trouvé de plus admirable dans son caradère , c*est que jamais je ne l'ai entendu médire des hommes dont il avait le plus à se plaindre. Il me disait : Quand je me brouille avec quelqu'un, la première fois c'est de sa faute ou de la mienne, mais la seconde à coup sûr c*est de la mienne. Il était naturellement disposé à railler, et c'est un caractère commun à Socrate, à Phociou, à Caton : car la vertu a la conscience de sa supériorité sur le vice. Je lui dis un jour que Montesquieu appelait Voltaire le Pantalon de la philosophie. Non , dit-il , il en est l'Arlequin. Il aimait à répéter une raillerie de Fonteneile sur l'avarice d'un membre de l'académie. Un jour l'on faisait une quête pour im pauvre homme de lettres : on s'adressa deux fois à un académicien qui passait pour avare; il dit au second tour : J'ai donné un louis : celui qui tenait la bourse lui répondit : Je le crois, mais je ne l'ai pas vu. Fonteneile repartit aussitôt : Pour moi , je l'ai vu , et je ne le crois pas.

On sait combien Voltaire l'avait maltraité, et cependant il ne parlait jamais de lui qu'avec eslime. Personne à son ^ ne tournait mieux un oompliment ; mais il ne le trouvait pathétique qu'en vers. U disait de lui : Son premier mouvement est d'être bon; c'est la réflexion qui le rend méchant. Il aimait d'ailleurs à parler de Voltaire, et à conter le trait de son père qui assistait en cachette à la première représentation d*0£dipe, et qui, plein de joie, quoique janséniste, ne cessait de s'écrier : Ah , le coquin! ah, le coquin! Rousseau me demanda un JQur si je n'irais pas le voir, comme tons les gens de lettres. Non, lui dis-je, je serais trop embarrassé pour aborder un homme qui , comme on consul romain , a des peuples pour cliens et des rois pour flatteurs; je ne suis rien, je ne sais pas même tourner on compliment. Oh ! me dit-il , vous n'avez pas une idée convenable de Voltaire : il n'aime point tant à être loué. Un jour, un avocat du Bugey, Tétant venu voir, s'écria en entrant dans son cabinet : Je viens saluer la lumière du monde. Voltaire se mit à crier aussitôt : Madame Denis, apportez les mouchettes.

Un jour que nous parlions du tableau du Drlnge dn Poussin, il cherchait à fixer mon attention sur le serpent qui se dresse sur un rocher, pour éviter tes eaux dont la terre est toute pénétrée. Après ravoir écouté, je lui dis : Il me semble voir dans ce sublime tableau un caractère bien plus frappant : c'est l'enfant que le père donne à sa femme sur un rocher; c^t enfant s'aide de ses petites jambes. L'aroe est saisie au milieu des crimes de la terre, des eaux débordées, des foudres lointaines, du

spectacle de l'innocence soumise à la même loi que le crime, et de celui de l'amour maternel, plus puissant que l^mour de la vie. Il me dit : Oh ! oui, c'est l'enfant, il n'y a pas de doute, c'est l'enfant qui est l'objet principal.

Il se reprochait plusieurs choses , entre autres ce qu'il avait dit contre les médecins. De tous les savans, ce sont ceux, me disait-il , qui savent le plus et le mieux. Si on lui racontait quelque trait de sensibilité, il pleurait. Il était méfiant, mais il n'avait que trop sujet de Tétre. J'ai connu un homme qui se disait son ami, et qui s'amusait à foire sur lui une comédie du méfiant. L'auteur de cette trahison me la confia lui-même; je l'arrêtai en lui disant : Si vous faites paraître votre pièce, je me charge d'en foire la préfoce. Cet homme était Ruihière.

On a accusé Jean- Jacques d'être orgueilleux, parce qu'il refusait ces dtners on les gens dn monde se plaisent à foire combattre les gens de lettres comme des gladiateurs ; il était fier, mais il l'était également avec tons les hommes , n'y trouvant de différence que la vertu. H aimait les âmes fières : Eh bien ! lui dis-je un jour en riant , vous auriez donc aimé ce jésuite qui répondit à un seigneur espagnol qui voulait le forcer à lui céder le pas : C'est vous qui me devez du respect , à moi qui aï tous les jours votre Dieu dans les mains, et voire reine à mes pieds. Oh! me dit-il, je connais un trait qui me semble plus fort; c'est celui d'un am- Imssadeur nègre, reçu par un gouverneur de Portugal dans une saUe où il n'y avait point d'autre fouteuil que celui où il était assis. Quand l'ambassadeur noir fut près de lui , le Portugais lui demanda sans se lever : Votre maître est-0 bien puissant ? Le nègre fit aussitôt coucher par terre deux de ses esdaves , s'assit sur leur dos ; pnis , se recueillant un moment, il dit gravement au gouverneur : Mon maître a une infinité de serviteurs comme toi, cinquante comme le roi ton maître et un. comme moi. A ces mots il se leva, et sortit. Cependant ses esclaves restaient accroupis dans la salle d'audience : on fut Ini dire de les rappeler, mais U répondit : Ma coutume n'est pas d'emporter les fouteuils des lieux on je m'assieds. Rousseau disait à ce sujet que la noodestie était une fausse vertu, et que les hommes de mérite savaient bien s'estimer ce qu'ils valaient. An reste , il faisait peu de compte de ceux qui n'aimaient que fa célébrité. Ce n'est pas moi qu'ils aiment , disait-il , c'est l'opinion publique, sans se soucier de ma véritable valeur.

Un jour le préfet des jésuites lui demandait comment il était devenu si éloquent; il lui répon-

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dit : J'ai dit ce que Je pensais. Il regardait la Térité comme le pliis grand diarme d'un écrivain; il préférait les relations des missionnaires capudns à celles des jésuites. Il avait lu avec grand pjaûir les PP. Marolle et Carly dans leors missions d'Afrique, quoique remplies d'ignorance; il me disait : Ces bous pères me persuadent , parce qu'ils parlent comme gens persuadés. Ce n'est pas d'ailleurs l'ignorance qui nuit aux hommes , c'est l'erreur; et presque toujours elle vient des ambitieux. Les auteurs modernes, disait-il, qui ont le plus d'esprit, font cei>eudant peu d'effet, et inspirent peu d'intérêt dans leurs ouvrages, parce qu'ils veulent toujours se montrer. Quelle que soit la puissance de l'esprit , la vertu est si ravissante , ((ue dès qu'on l'entrevoit au milieu même des inconséquences de la superstition et de Tignorance, elle se fait aimer, eX préférer à tout. Voilà poun|uoi Plularque , qui a le jugement si s(lr, intéresse jusque dans ses superstitions; car quand il s'agit de rendre les bommes meilleurs et plus patriotes, il adopte les opinions les plus absurdes; sa vertu le rend crédule; il se passe alors entre elle et son bon esprit des combats délicieux. Il rapporte, par exemple, que la statue de la Fortune , donnée par les dames romaines, a parlé; puis il ajoute, comme pour se persuader lui-même : Elle a parlé non-seulement une fois, mais deux. Ailleurs il remarque que sa petite tille voulait que sa nourrice présentât la mamelle à ses compagnes et à ses jouets ; ceci semble im trait bien puéril; mais quand il ajoute : Elle le voulait pour faire participer de sa table ce qui servait à ses plaisirs; on voit que la bonté du cœur lui parait supérieure à tout. Cette bonté était la base fondamentale du caractère naturel de Rousseau; il préférait un trait de sensibilité à toutes les epigrammes de Martial. Son cœur, que rien n'avait pu dépraver, opposait sa douceur à tout le fiel dont nos sociétés s'abreuvent aujourd'hui. Cependant il aimait mieux les caract^s emportés que les apathiques. J'ai connu, me disait-il un jour, un homme si sujet à la colère, que lorsqu'il jouait aux échecs , s'il venait à perdre, il brisait les pièces entre ses dents, l^ maître du café voyant qu'il cassait tous ses jeux , en lit foire de gros comme le poiog. A cette vue, notre homme ressentit une grande joie, parce que, disait-il, il pourrait les mordre à belles dents. Du reste , c'était le meilleur garçon du monde, cai^able de se jeter au feu pour rendre service.

Rousseau me citait encore un Daupldiiois, culme, réservé, qui se promenait avec lui en le .suivant toujours sans rien dire. Un jour il vit cueillir à Rousseau les graines d'ime espèce de saule.

agréables an goât; oonune il les tenak à k maiD, et qu'il en nunigeait, une troisiènie penonne survint qui, tout effrayée, lui dit: Que mangez-vous done là? c'est du poison. — Gomment! dit Roosscn, du poison ! — Eh oui ! et monsiear que voilà peol vous le dire aussi bien moi. — Pourquoi doue ne m'en a-t-il pas averti ? — Mais, reprit le siloicieiix Dauphinois, c'est que cela paraissait vons fiûre plaisir. Ce petit événement ne Pavait point corrigé de goûter les plantes qu'il cueillait. Je naesourieni qu'au bois de Boulogne, il me montra la fiKpendule, dont les tubercules sont bonnes à manger; j'en trouvai une qui avait deux racines; je me mb à en goûter, et je lui dis : C'est fort bon, on en pourrait vivre. Au moins, me dit-il, donnez-^n'cB ma part ; et le voilà aussitôt à genoux sur le gazon, et creusant avec son couteau pour en dierdier d'autres.

Il était gai, conflant, ouvert, dès qu'il pouvait se livrer à son caractère naturel. Quand je le voyab sombre : A coup sûr, disais-je , il est dans son caractère social ; ramenons-le à la nature. Je lui parlais alors de ses premières aventmw. Un soir, nooi étions à la Muette, il était tard; élourdinient,je lui proposai nn chemin plus court à travers dMin^ Distrait autant qne lui, je m'égarai; le ehemiB nous ramena dans Passy , le long de ses kmgoei rues, oji qoek|ues bourgeois prenaient alors le frais sur la porte. La nuit approchait ; je le vît changer de physionomie; je lui dis : Voilà les T^ leries. — Oui, mais nous n'y sommes pas. Ob! que ma femme va être inquiète ! répéta-t-îl phisieurs fois. Il hâta le pas, fixmça le sourcil; je lai parlais , il ne me répondait plus. Je lui dis : Ekicore vaut-il mieux être ici qne dans les solltndei de l'Arménie ! Il s'arrêta, et dit : J'àimerab mien être au milieu des flèches des Partbes, qu'exposé aux regards des hommes. Je remis alors la conversation sur Plutarque : il revint à lui oomme sortant d'un rêve.

La méliance qu'il avait des hommes s'étendait quelquefois aux choses naturelles. H croyait à use destinée qui le poursuivait. Il me disait : La Pnh videuce n'a soin que des espèces et non des individus. Mais vous la croyez donc, lui dis-je, moios étendue que l'air qui environne les plus petits corps ? Cependant je n'ai connu personne phv convaincu que lui de l'existence de Dieu. H me disait : Il n'est pas nécessaire d'étudier la nature pour s'en convaincre. Il y a un si bel ordre dam l'ordre physique, et tant de désordre dans Tordre moral, qu'il faut de toute nécessité qu'il y ait un monde où l'ame soit satisfaite. Il ajoutait avec effusion : Nous avons ce sentiment au fond du

ESSAI SUR J.-J. ROUSSEAU

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oœdr :je sens qu'il doit me revenir quelque chose.

Quatre on cinq causes réunies contribuèrent à altérer son caractèi^, dont la moindre a suffi quelfjuefois pour rendre un homme méchant : les persécutions, les calonmies, la mauvaise fortime, les maladies , le travail excessif des lettres , travail qui trop souvent fatigue Fesprit et altère l'huineur. Aussi a-t-on reproché aux poètes et aux peintres des boutades et des caprices. Les travaux de l'esprit, en répuisant, mettent un homme dans la disposition d'un voyageur fatigué : Rousseau luimême, lorsqu'il composait ses ouvrages , était des semaines entières sans parier à sa femme. Mais toutes ces causes réunies ne l'ont jamais détourné de Tamour de la justice. H portait ce sentiment dans tous ses goûts ; et je Fai vu souvent, en herborisant dans la campagne , ne vouloir pohit cueillir une plante quand elle était seule de son espèce.

L'homme vertueux , me disait-il , est forcé de vivre seul ; d'ailleurs, la soIKude est une affaire de goAt. On a beau faire dans le monde , on est presque toujours mécontent de soi ou des autres. Gomme il composait sou bonheur d'une bonne conscience, de la santé et de la liberté, il craignait tout ce qui peut altérer ces biens, sans lesquels les riches eux-mêmes ne goûtent aucune félicité. Dans le temps que Gluck donna son Iphigénie, U me proposa d'aller à une répétition : j'acceptai. Soyez exact, me dit-il; s'il pleut, nous nous joindrons soas le portique des Tuileries à cinq heures et demie ; le premier venu attendra Fautre , mais Fheure sonnée, il n'attendra plus: je lui promis d'être exact; mais le lendemain je reçus un billet ainsi conçu : Pour éviter , monsieur, la gêne des rendez-^ous, voici le billet d'entrée. A Fheure du spectade, je m'aclieminai tout seul; la première personne que je rencontrai, ce fut Jean- Jacques. Nous allâmes nous mettre dans un coin, du côté de la loge de la reine. La foule et le bnrît augmentant, nous étouffions. L'envie me prit de le nommer, dans Fespérance que ceux qui l'environnaient le protégeraient contre la foule. Cependant je balançai long-temps, dans la crainte de faire une chose qui lui déplût. Enfin , m'adressant au groupe qui était devant moi , je me liasardai de prononcer le nom de Rousseau , en recommandant le secret. A peine cette parole fut-elle dite, qu'il se fit un grand silence. On le considérait respectueusement , et c'était à qui nous garantirait de la foule, sans que personne répétât le nom que j'avais prononcé. J'admirai ce trait de discrétion, rare dans le caractère national; et ce sentiment de vénération me prouva le pouvoir de la présence d'un grand homme.

En sortant du spectacle, il me proposa de venir le lundi des fêtes de Pâques «o mont Yalérien. Nous nous donnâmes rendez-vous dans un café aux Champs-Elysées. Le matin , nous primes do chocolat. Le vent était à l'ouest; l'air était frais; le soleil paraissait environné de g^-ands nuages blancs, divisés par masses sur un ciel d'azur. Entrés dans le bois de Boulogne à huit heures, Jean- Jacques se mit à herboriser. Pendant qu'il faisait sa petite récolte, nous avancions toujours. Déjà nous avions traversé une partie du bois, lorsque nous aperçûmes dans ces solitudes deux jecmes filles, dont Fune tressait les cheveux de sa compagne. Frappés de ce tableau diampêtre , nous nous arrêtâmes un instant. Ma fienune, me dit Rousseau , m'a conté que dans son pays les bergères font ainsi mutuellement leur toiletle en plein champ. Ce spectacle charmant nous rappela en même temps les beaux jours de la Grèce et qudqnes beaux vers de Virgile. Il y a dans les vers de ce poète un sentiment si vrai de la nature , qu'ils nous reviennent toujours à la mémoire au niilieu de nos pfa» douces émotions.

Arrivés sur le bord de la rivière , nous passâmes le bac avec beaucoup de gens que ki dévotion conduisait au mont Yalérien. Noos gravîmes une pente très-roide, et nous fûmes à pdne A son sommet, que, pressés par la feim , nous songeâmes â dîner. Rousseau me conduisit alors vers un ermitage on il savait qu'on nous donnerait hospitalité. Le rdigieox qui vint nous ouvrir nous conduisit à la chapelle , on l'on rédtait les litanies de la Providence, qui sont très-belles. Nous entrâmes justement au moment où Fon prononçait ces mots : Providence qui axiez soin des empires \ Providence qui avez soin des voyageurs t Ces paroles si simples et si touchantes nous remplirent d'émotion; et lorsque nous eûmes prié, Jean-Jacques me dit avec attendrissement : Maintenant j'éprouve ce qui est dit dans FEvangile : Quand plusieurs d'entre vous seront rassemblés en mon nom, je me trou^ verai au miHeu d'eux. Il y a id un sentiment de paix et de bonheur qui pénètre Famé. Je lui répondis : Si Fénelon vivait, vous seriez catholique. Il me repartit hors de hii et les larmes aux yeux : Oh ! si Fénelon vivait , je chercherais à être son laqua» pour mériter d'être son valet de chambre ! Cependant on nous introduisit au réfectoire; nous nous as^mes pour assister à la lecture , â laqudle Rousseau fut très-attentif. Le sujet était l'hijustice des plaintes de Fhonrune : Dieu Fa tiré du néant , U ne lui doit que le néant- Après cette lecture, Rousseau me dit d'une voix profondément émue : Ah ! qu'on est heureux de croire ! Hélas ? lui ré-

ESSAI SUR J.-J. ROUSSEAU

pondis-jc , cette paix n'est qti'nne paix trompeuse et apparente; les mêmes passions qui tounnentent les liommes du monde respirent ici; on y ressent tous les maux de TËnfer du Dante , et ce qui les accroît encore , c'est qu'on ne laisse pas à la porte toute esp<^rance.

Nous nous promenâmes quelque temps dans le cloître et dans les jardins. On y jouit d'une vue immense. Paris élevait au loin ses tours couvertes de lumières, et semblait couronner ce vaste paysage: ce spectacle contrastait avec de grands nuages plombés qui se succédaient à l'ouest, et semblaient remplir la vallée. Plus loin , on aperce\'ait la Seine, le bois de Boulogne et le château vénérable de Madrid , bâti par François l" , père des lettres. Comme nous marchions en silence , en considérant ce spectacle, Rousseau me dit : Je reviendrai cet été méditer ici '.

A quelque temps de là , je lui dis : Vous m'avez montré les paysages qui vous plaisent; je veux vous en faire voir un de mon goiU. Le jour pris , nous partîmes un matin au lever de l'aurore , et , laissant à droite le parc de Saint-Fargeau , nous suivîmes les sentiers qui vont à l'orient , gardant toujours la liauteur; après quoi nous arrivâmes auprès d'une fontaine semblable à un monument grec , et sur laquelle on a gravé : Fontaine de Saint-Pierre. Vous m'avez amené ici, dit Rousseau en riant, parce que cette fontaine porte votre nom. C'est, lui dis-je, la fontaine des amours, et je lui fis voir les noms de Colin et de Colette. Après nous être reposés un moment, nous nous remimes en route. A chaque pas , le paysage de- , venait plus agréable. Rousseau recueillait une multitude de fleurs, dont il me faisait admirer la beauté. J'avais ime boite , il me disait d'y mettre des plantes , mais je n'en faisais rien ; et c'est ainsi que nous arrivâmes à Romainville. Il était l'heure de dîner; nous entrâmes dans un cabaret, et l'on nous donna un petit cabinet dont la fenêtre étaR tournée sur la rue, comme celles de tous les cabarets des environs de Paris, parce que les habitans de ces campagnes ne connaissent rien de plus beau f|ue de voir passer des carrosses , et que dans les plus rians paysages ils ne voient que le lieu de leurs pénibles travaux. On nous servit une omelette au lard. Ah! dit. Rousseau , si j'avais su que nous eussions une omelette , je l'aurais faite moimême , car je sais très-bien les faire. Pendant le repas , il fut d'une gaieté charmante ; mais peu à

' On peut Toir. à la fin de la Prélaoe de VÀreadU, d'aabvs défailK aiir la promenade au mont Valérien ; nous avons cru inutile de les rappeler ici.

peu la oonversalioD devint plot aériaite , et nous mimes à traiter des questions philosopliîqiieii la manière des convives dont parle Plutaïqoe dav ses Propos de iah!e.

Il me parla iV Emile, et voulut m'eogager i le continuer d'après son plan. Je moumis content, me disait-il , si je laissais cet ouvrage entre vqi mains ; sur quoi je lui répondis : Jamais je ne pourrais me résoudre à foire Sophie infidèle; je me suis toujours figuré qu'une Sophie ferait ua jour mon bonlieur. D'ailleurs, ne craignez-Toas pas qu'en voyant Sophie coupable, on ne vous demande à quoi servent tant d*apprêt8, tant de aoîos? Est-ce donc là le fruit de l'éducation de la nature? Ce sujet, me répondit-U, est utile; il ne tolGt pas de préparer à la vertu, il (Suit garantir do ▼!». Les fenmies ont encore plus à se méOer des kmmes que des hommes. Je crains, répondit^, que les fautes de Sopliie ne soient plus contrairei aox mœurs, que l'exemple de sa vota ne ieor aen profitable : d'ailleûrs, son repentir poonail élre plus touchant que son innocence; et an pareil eflet ne serait pas sans danger pour la morale. Coome j'adievais ces mots, le garçon de Tauberge enbi, et dit tout haut : Messieurs, votre café est priL Oh ! le maladroit ! m'écriai-je; ne t'avais-je |ai dit de m'avertir en secret quand Feau serait boôillante ? Eh quoi , reprit Jean-Jacques , nous afo» du café? En vérité, je ne sais plus étonné fK vous n'ayez rien voulu mettre dans votre boite; le café y était. Le café fut apporté, et noos réprima notre conversation sur l'Emile. Rooaseau me prcai de nouveau de traiter ce sujet : il voulait remettre en mes mains tout ce qu'il en avait ftlt; mais je le suppliai de m'en dispenser : Je n'ai point votre style, lui disais-je; cet ouvrage serait de deux eooleurs. J'aimerais mieux vos leçons de botaoiqoe. Eh bien ! dit-il , je vous les donnerai ; mab fl 6ndra les mettre au net, car il ne m'est plus poMhie d'écrire. J'avais renoncé à la boUniqae, nuâi I me faut une occupation ; je refiiis an herbier.

Nous revhimes par un chemin fort doux, eo parlant de Plutarque. Rousseau l'appelait legnad peintre du malheur. Il me cita la fin d'Agb, odie d'Antoine, celle de Monime, femme de Mithridile, le triomphe de Paul-Emile et les malhearsdes cdfans de Persée. Tacite, me disait-il, éloigne des hommes, mais Plutarque en rapproche. En parlait aiasi, nous marchions à l'ombre de soperbes nurronniers en fleurs. Rousseau en abattit une grappe avec sa petite faux de botaniste , et me fit adnÂer celte fleur, qui est composée. Nous fîmes emuile le projet d'aller dans la huitaine sur les haoteonde Sèvres. Il y a, me dit-il, de beaux sapins et dei

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