‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 73 sur 116 · VOLTAIRE ET DE J.-J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET DE J.-J. ROUSSEAU

Le public a toujours pris plaisir à foire aller de pair ces deux hommes contemporains et à jamais célèbres. Quoiqu'ils aient eu plusieurs choses de commun, je trouve qu'ils en ont eu un plus grand nombre où ils ont contrasté d'une manière étonnante. D'abord, ils semblent avoir partagé entre eux le vaste empire des lettres. Tragédies, comédies, poèmes épiques, histoires, poésies légères, romans, conles, satires, discours sur la plupart des sciences; tel a été le lot de Voltaire. Rousseau a excellé dans tout ce que l'autre a négligé : musique, opéra, botanique, morale. Jamais dans aucune langue personne n'a écrit sur autant de sujets que le premier; et personne n'a traité les siens avec plus de profondeur que le second.

La conversation de Voltaire était d'autant plus brillante, que le cercle qui l'environnait était plus nombreux: j'ai oui dire qu'elle était charmante comme ses écrits. Son esprit était une source toujours abondante; des secrétaires veillaient la nuit pour écrire sous sa dictée ; on folsait des livres des bons mois qui lui édiappaient à diaque instant. Au contraire, Rousseau était taciturne; il travaillait laborieusement; il m'a dit qu'il n'avait lait aucun ouvrage qu'il n'eàt recopié quatre ou cinq fois , et que la dernière copie était aussi raturée que la pi'emière ; qu'il avait été quelquefois huit jours à trouver l'expression propre. Sa conversation était trèsintéressante, surtout dans le téle-à-téte; mais l'arrivée d'un étranger sufGsalt pour l'interdire. Il ne fliot, me disait-il, qu'un petit argument pour me renverser ; je n'ai d'esprit qu'une demi-heure après les antres : je sais précisément ce qu'il faut répondre quand il n'en est plus temps. Le premier, toujours léger et facile dans son style , répand les grâces sur les matières les plus abstraites : mais le second fidt sortir de grandes pensées des sujets les plus simples; l'origine des lois, de la plantation

d'une fève. Le premier, par on talent qui loi est particulier, donne à sa poésie légère l'aimaUe 6m3lité de la prose; le second, par on talent encore plus rare, feit passer dans sa prose rharmonie de la poésie la plus sublime.

Tous les deux , avec de si grands moyens, se sont proposé le même but , le bonheur do genre humain. Voltaire, tout occupé de ce qui peut nuire aux hommes, attaque sans cesse le ùespoùsme , le fanatisme , la superstition , l'amour des conquêtes; mais U ne s'occupe guère qu'à détruire. Ronsseau s'occupe à la recherche de tout ce qui peut nous être utile, et s'efforce de bâtir. Après avoir nettoyé dans deux discours académiques les obstacles qui s'opposent à ses vues, il présente aux femmes un plan de réforme; aux pères, un plan d'éducation ; à la nation , un projet de cours d'honneur; à l'Europe , tm système de paix perpétuelle : à toutes les sociétés , son Contrat social. Le vol de tous deux est celui du génie. Las des maux de leur siècle, ils s'élèvent aux principes étemels sur lesquels la nature semble avoir posé le bonheur du genre humain. Mais après avoir écarté des mcBurs des gouvememens , et des religions qui en entourent la base , ce qui leur parait l'ouvrage des hommes, celui-ci finit par la raffermir, et l'autre par l'ébranler.

Leur manière de combattre leurs ennemis, quoique très-opposée , est également redoutable. Voltaire se pr^ente devant les siens avec une armée de pamphlets , de jeux de mots, d'épigrammes , de sarcasmes, de diatribes, Jet de toutes les troupes légères du ridicule. Il en environne le fanatisme, le harcelle de toutes parts, et enfin le met en fuite. Ronsseau, fort de sa propre force, avec les sûnples armes de la raison, saisit fe monstre par les cornes et le renverse. Lorsque dans leurs quereDes ils en sont venus aux mains l'un et l'autre, Rousseau a (kit voir que, pour vaincre fe ridicule , il suflisait de le braver. Pour moi , me disaitil un jour, j'ai toujours lancé mon trait franc, je ne l'ai jamais empoisonné ; je n'ai point de détour à me reprocher. Vos ennemis , lui répondis-je, n'en sont pas mieux traités; vous les percez de part en part.

Tous deux cependant se sont quelquefois égarés, mais par des routes bien difTérentes. Dans Voltaire, c'est l'esprit qui dit tort à l'homme de génie ; dans Jean-Jacques , c'est le génie qui nuit à l'homme d'esprit. Un des {^lus grands écarts qu'on ait reprodiés à celui-ci, c'est le mal qu'il a dit des lettres; mais par l'usage sublime auquel il les a consacrées en inspirant la vertu et les bonnes mceurs, il est à lui-même le plus fort argoment qo'on puisse

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