‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 74 sur 116 · UR PARALLÈLE DE VOLTAIRE ET DE J.-J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

UR PARALLÈLE DE VOLTAIRE ET DE J.-J. ROUSSEAU

lai opposer. L'autre an contraire vante sans cesse lenr heureuse influence; mais par Tabus qu'il en a fait, il est la plus forte preuve du système de

Rousseau.

Leur pliUosophie embrasse toutes les conditions de la société. Celle de Voltaire est celle des gens heureux , et se réduit à ces deux mots : Gaudeaut hene naiit Rousseau est le pliilosophedes malheureux; il plaide leur cause , et pleure avec eux. Le premier ne vous présente souvent que des fêtes, des théâtres , de petits soupers, des bouquets aux belles, des odes aux rois victorieux; toujours enjoué, il abat en riant les principes de la morale , et jette des fleurs jusque sur les maux des nations : le second, toujours sérieux, gronde sans cesse contre nos vains plaisirs, et ne voit dans les mceurs de notre bonne compagnie que les causes prochaines de notre ruine. Cependant, après avoir lu leurs ouvrages, nous éprouvons bien souventque la gaieté de l'un nous attriste, et que la tristesse de l'autre nous console. C'est que le premier, ne nous offrant que des plaisirs dont on est dégoûté, ou qui ne sont pas à notre portée , et ne mettant rien à la place de ceux qu'il nous ôte , nous laisse presque toujours mécontens de lui , des autres et de nous. Le second, au contraire, en détruisant les plaisirs factices de la société, nous montre au moins ceux de la nature.

Ce goût de Voltaire pour les puissans, et ce respect de Rousseau pour les infortunés, se manifestent dans les ouvrages où ils se sont livrés à leur passion favorite, celle de réformer la religion. Voltaire fait tomber tout le poids de sa longue colère sur les ministres subalternes de l'Église , les moi* nés mendians, les liabitués de paroisse, le théologien du coin; mais il est aux genoux de ses princes ; il leur dédie ses ouvrages ; il leur offre un encens qui ne leur est pas indifférent. Rousseau choisit pour son pontife un pauvre vicaire savoyard, et Imnorant dans ses utiles travaux l'ouvrier laborieux de la vigne , il ne s'indigne que contre ceux qui s'enivrent de son vin. Cependant Voltaire était sensible : il a défendu de sa plume, de sa bourse et de son crédit, des malheureux ; il a marié la petite-fîUe de Corneille; il a usé noblement de sa fortune. IVtais Rousseau , ce qui est plus difficile , a fait un noble asage de sa pauvreté ; non-seulement il la supportait avec courage, mais il faisait du bien en secret , et il ne se refusait pas dans l'occasion aux actions d'éclat. Ijes deux louis dont il contribua pour élever la slatiie de Voltaire, son ennemi, me paraissent plus généreusement donnés que la dot procurée par une souscription des ouvrages du père du théâtre , en faveur de sa parente. An reste.

Voltaire avait réellement des vertus. Cest k réflexion qui le rend méchant; son premier monrement est d'être bon, disait Rousseau. Aossi ne douté-je pas , d'après le témoignage même de celui qu'il a pei^sécuté, qu'un infortimé n'eût po liardiment lui aller demander du pain; mais quel est celui qui n'eût partagé le sien avec Jean- Jaafues !

La réputation de ces deux grands hommes est universelle, et semblable en quelque sorte à leon talens : celle de Voltaire a plus d'étendue , oeDe de Rousseau plus de [Htifondeur. Tous dou ont été traduits dans la plupart des langues de FEorope. Le premier, par la clarté de son style, qoi Fa mis à la portée des plus simples, était si coonQ et si aimé dans Paris, que lorsqu'il sortait, une fouie incroyable de peuple environnait son carrosse : qaaid il est tombé malade, j'ai entendu dans les canefours les portefiux se demander des noavellesden santé. Rousseau, au contraire, qui n'allait jamiii qu'à pied, était fort peu connu du peuple; il cna même éprouvé des insultes : cependant il s'élat toujours occupé de scm bonheur, tandis que son rival n'avait guère travaillé que pour ses plaisn. Quant à la classe éclairée des citoyens qui , éf^ ment loin de l'indigence et des ridiesses, semUeiit être les juges naturels du mérite, on feiait âne bibliothèque des éloges qu'elle a adressés à Yëtaire. A la vérité , il avait loué toutes les condiUiMi qui établissent les réputations littéraires : au coatraire, Rousseau les avait toutes blâmées, en désapprouvant les journalistes . les acteors , les arti^ tes de luxe , les avocats, lesmedednSy les ùOÊttci««, les libraires, les mosidens , et tous les gcai de lettres sans exception. Cependant 11 a des sectateurs dans tous ces états, dont il aditduBMil; tandis que Voltaire, qui leur a foil tant de oomplimens, n'y a que des partisans : c'est, à mon avis, parce que celui-ci ne réclame que les droits de la société , tandis que Fautre défiend eenx de k nature. Il n'est guère d'homme qui ne soit biea aise d'entendre qudquefbis sa voix sacrée, et an cœur répondre à son cœur; il n'en est guère qoi, à la longue, mécontent de ses contemporains, ne rentre en lui-même avec plaisir, et ne pardonneà Rousseau le mal qu'il a dit des citoyens , en faveur de Fintérêt qu'il prend à l'homme. Quant à Fopînion de ceux dont les conditions sont assez élevées et assez malheureuses pour ne leur permettre jamais de redescendre à la condition commone ,'dle est tout entière en faveur de Voltaire. Il a été comblé de louanges et de présens par les grandi, par les princes, par les rois et par les papes mène. L'impératrice de Russie lui a fait dresser nne

DISCOURS SUR L'ÉDUCATION DES FEMMES

Uie; le rm de Prasse lai a soaveiU adressé des cornplinoens en prose et en vers. Rousseau , au contraire, a été tourné en ridicule par Catherine II et par Frédéric. Cependant il a vu le roi de Pologne, Stanislas-le-Bienfaisant , prendre la plume pour le réfuter; et en cela même sa gloire me parait préférable à celle de son rival. Philippe de Macédoine distribuait des couronnes aux vainqueurs des jeux olympi(|ue8; mais Alexandre y aurait combattu, s'U avait vu des rois parmi les combattans. Il est plus glorieux d'avohr un roi pour rival que pour patron, surtout lorsqu'il 8*agit du bien des hommes.

Après tout , ce ne sont pas les rois qui décident da mérite des philosophes , mats la postérité qui les uge d'après le bien qu'ils ont fait au genre humain. Si donc nous les comparons dans ce point important , qui est le résultat de toute estime publique , nous trouverons que Voltaire a adievé d'abattre le jvisénisme en France, et que les autoda-fé , contre lesquels il a tant crié, sont plus rares en Portugal; qu'il a affaibli dans toute l'Europe l'esprit de fenatisme; mais que, d'un autre côté, il y a substitué celui d'irréligion. Suivant Plutarque, la superstition est plus à craindre que l'athéisme mèmie : cela pouvait être vrai chez les Grecs; mais nous , à qui notre misérable éducation mspire dès l'enEance l'intolérance sous le nom d'émulation , nous nous occupons toute la vie à faire adopter nos opinions , ou à détruire celles qui nous embarrassent, quand nous n'avons pas assez de crédit pour faire passer les nôtres. L'intolérance théologique n'est qu'une branche de l'intolérance, disait J.-J. Rousseau; chez nous le froid athée serait persécuteur. Au reste, ce n'est pas que l'esprit d'incrédulité soit universel dans Voltaire; ou y trouve au contraire de superbes tableaux de la religion etde ses mmistres : il détruit souvent d'une main ce qu'il élève de l'autre; ce qui est chez lui non une inconséquence , mais une vanité d'artiste» qui veut montrer son habileté dans les genres les pies opposés

Quant à Rousseau , troublé par la liaine des peuples, par les divisions des philosophes , par les systèmes des savans, il ne se foil d'ancune religion , pour les examiner toutes; et, r^etant le témoignage des hommes, il se décide en laveur de la religion chrétienne , à cause de la sublimité de sa morale, et du caractère divin qu'il entrevoit dans son auteur. Voltaire ôte la foi à ceux qui doutent , Rousseau fait douter ceux qui ne croient plus. S'il parle de la Providence, c'est avec enthousiasme , avec amour; ce qui donue à ses ouvrages un charme

inexprimable, un caractère de vertu dont l'impressioo ne s'eflioe jamais

Enfin, ils ne sont pas moins opposés dans leur fortune: l'un avec ses richesses, l'autre forcé de travailler pour vivre , voyant chaque jour ses ressources diminuer, et obligé d'accepter un asile à soixante-six ans. Le premier, né à Paris, dont il adorait le tourbillon, est allé cherdier le repos à la campagne près de Genève ; l'autre , né à Genève, ne rei»pirant qu'après la campagne, est venu chercher la liberté au centre de Paris; et c'est lorsque la fortune semblait avoir répondu à leurs vœox , lorsqu'ils n'avaient plus rien à désirer, que, dans la même année, et presque dans le même mois , la mort les a tous deux ôilevés : Voltaire, au miheu des applaudissemens et des triomphes de la capitale; Rousseau, dans une Ile solitaire, au sein de la nature.

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