ET DU TRIBUNAL D'ÉQUITÉ EN EGYPTE
SU
maires ibis, les serpens tortueux, les grosses cruches appelées canopes, étaient des emblèmes des lois tant naturelles que politiques. Elles étaient en si grand nombre, que je ne suis pas siu'pris que le peuple les ait oubliée. En effet , le nom de loi vient de ligare , lier, comme celui de religion de religare, relier: lorsque ces lois ou ces liens sont trop multipliés, les peuples ne peuvent les supporter, et ils en débarrassent au moins leur mémoire. Tous les monumens des Égyptiens étaient de vraies tables de la loi; leur jurisprudence était sur leurs murailles, comme la nôtre est dans nos livres ; mais conmie elle n'était point dans leur cœur, il n'en est rien resté dans leur souvenir.
On sait encore que parmi ces lois , celles de la nature étaient beaucoup plus nombreuses que celles du gouvernement. Les sphinx, les obélisques, les figures d'Isis, d'Osiris, d'Orus, de Typhon, les douze signes du zodiaque tout-à-fait semblables à ceux du nôtre, exprimaient les diverses phases du soleil et de la lune. C'était de ces lois naturelles que dérivaient toutes les lois sociales, en fort petit nombre en comparaison.
Chez nous, c'est tout le contraire. Nous tâchons de réduire à la seule loi de l'attraction toutes les lois de la nature, qui produit des ouvrages si variés; tandis que nous avons déjà étendu à 34,000 celles de la politique , qui a édifié si peu de chose. L'ordre légal a étouffé diez nous l'ordre naturel, dans la proportion de 34,000 ai.
Cependant quoique je n'aie qu'une sagacité fort ordinaire, comme j'étudie la nature depuis longtemps, je peux assurer que j'y ai trouvé au moins une douzaine de lois primitives, aussi réelles que celles de l'attraction. Elles partent toutes d'un premier principe, et s'engendrent les'unes des autres ; elles enveloppent à la fois dans leurs harmonies Tordre physique et l'ordre moral; j'espère les développer incessamment dans un cours particulier, â toutefois il m'est permis de le faire.
Les lois des Egyptiens, dans l'origine, n'étaient pas nombreuses, car ils n'eurent qu'un seul législateur; ce fut Osiris. Au plus vaste bâtiment il ne Êmt qu'un architecte. Osiris ne fit qu'un petit nombre de lois bien concordantes, et il en laissa l'application à la conscience des gouvemans, qui, de père en fils , à force d'extensions et de commentaires , en firent une longue science très-discordante. Oh ! quel Osiris aussi habile que celui de l'Egypte ramènera les nôtres à leur antique simplicité?
En attendant, je ne vois pas sans inquiétude nos 34,000 lois sociales renverser toutes les lois naturelles, qu'elles ont réduites à une seule. Comme eUes ont été faites par un grand nombre de l^is-
lateurs, elles sont sans précision, disposées sans ordre, incohérentes et quelquefois contradictoires; il en résulte qu'elles offrent mille souterrains aux serpens de la chicane. Elles enlacent la bonne foi sans expérience ; et lorsqu'elles devraient réprimer la mauvaise foi, elles restent sans exécution. Par elles les procès les plus simples deviennent interminables. Si on veut en connaître tous les abus , déjà bien anciens, on n'a qu'à lire les deux chapitres de Michel Montaigne, intitulés de la Coutume et de VExpérience. Ce père de la pliilosophie parmi nous dit que de son temps ou comptait déjà plus de 100,000 lois. Nous en avons donc à présent 134,000, excepté quelques-unes d'abrogées. Leur sort, tôt ou tai^, sera d'être oubliées conune celles de l'Egypte. Mais d'ici là, il est urgent d'opposer une digue à leur épouvantable débordement.
Nos législateurs les plus sages ont senti qu'il follait balancer les pouvoirs. C'est en effet une des premières lois harmoniques de la nature. Je désirerais donc qu'on opposât aux tribunaux de justice et même de cassation un tribunal d'équité. Un tribunal de justice ne s'embarrasse que des formes; un tribunal d'équité ne s'occuperait que du fbnd. Les membres d'un tribunal de justice ne jugent que d'après leur science; ceux d'un tribunal d'éqqité ne jugeraient que d'après leur conscience. Celui-ci serait en grand un tribunal de juge de paix ou de conciliation ; mais il en différerait en ce qu'il aurait le pouvoir d'obliger les parties de fournir leurs titres et leurs raisons à des arbitres nommés dans son sein, qui décideraient de leur différend sans avocat, sans procureur et sans appel.
Ce tribunal existe en Angleterre et en Ecosse, 011 il produit des biens infinis. Son organisation m'est inconnue , mais il est aisé d'en adapter une à notre constitution. Je désirerais donc que ses membres fussent choisis par le peuple, parmi les juges de paix qu'il nomme encore. Je conviens qu'il faut faire peu de chose par le peuple , en faisant tout pour lui, parce qu'une éducation première ne lui a pas encore donné chez nous d'esprit public; mais il en a le sentiment, souvent plus que ceux qui le gouvernent. Jusqu'ici nos éeoles ont voulu faire plutôt des savans que des citoyens. Notre peuple donc peut se tromper aisén^at sur les talens d'un administrateur ou d'un législateur. Dans ces assemblées , il est aisément la dupe desintrigues secrètes et des bruyantes vociférations de l'ambitieux qui l'étourdit, Fémeut; et qui se loue ou se fait louer le persuade : mais il ne prend point le change sur le caractère d'équité d'un juge de paix. Il le connaît par son esprit conciliateur, son désintéressement, ses bonnes mœurs, et par ses ver-
sa
tus paisibles el quotidiennes, dont il a nne expérience journalière. Avec de la probité ona assez de lumières pour toutes les affoires d'intérêt. En effet, le bon sens va toujours de compagnie avec la bonne conscience, et Tesprit faux avec la mauvaise.
Un tribunal d'équité offrirait une protection constante à l'inexpérience , à l'innocence trompée, et à la propriété des veuves et des orphelins. Je connais un père de femiUe sans fortune, âgé, également malheureux par l'exécution des lois et leur inexécution. Il a perdu jusqu'à l'espérance. Il regarde au loin dans quel coin paisible du monde il pourrait trouver, au moins pour ses enfans en basâge, un asile contre les maux présens et à venir. Ah! sans doute il les déposerait au pied d'un tribunal d'équité, s'il existait parmi nous. H serait pour eux Pautel de la patrie. Chaque état se vante d'en avdr jeté les Ibndemens dans son sein par ses lumières et ses vertus; mais la science ne fait que dés écrivains , le courage que des soldats , la prudence que des politiques ; et tandis que l'ordre les divise tous, l'équité seule Mi des citoyens.
Insérez, citoyens, ces idées d'un solitaire, dans votre feuille, amie de la vérité. La*voix du peuple se joindra à la vôtre pour en demander l'exécution. Un tribunal d'équité serait le plus utile et le plus durable de ses monumens; il voit avec étonnement, mais sans intérêt, ceux de nos sciences et de DOS arts; il verra un jour du même œil ceux de nos victoires sanglantes; mais U comblera toujours de bénédictions ceux de Thumanité. Ainsi l'Arabe errant regarde les trophées de l'Egypte savante on triomphante : ils ne lui présentent plus que des hiéroglyphes inintelligibles. Il a oublié jusqu'aux noms de ceux qui les ont élevés; il les considère avec crainte, comme l'ouvrage des démons, et II les renverse quand i! le peut ou quand il l'ose. Mais il se souvient encore avec attendrissement de ceux qui lui ont creusé des puits au milieu des sables; il en prend le plus grand soin, il leur donne toujours leurs anciens noms touchans de Baba-Joseph, Baba- Abou, Baba-Ibrahim, du père Joseph, du père Abou, du père Abraliam.
Faites donc du bien aux malheureux, vous tous qui voulez faire passer votre gloire à la postérité; imprlmez-la , non sur des granits avec le burin, ou sur du papier avec du noir de fumée, mais dans des cœurs reconnaissansavec des bienfaits. Songez que les orgueilleuses pyramides, élevées à la vue des dtés les plus populeuses , ont perdu les noms de leurs fondateurs, tandis que les humbles puits les gnt conservés au mili ju des déserts.
EMPSAEL.
Au pied des haoCes montagnes de VAÙêb^ sot les bords de la mer, on voit encore anjoind'liiii les débris d'une simple cabane : nne jeime FnDçaise, esclave et épouse (fEmpsMl, l'avait fidi âever pour garder le souvenir de a patrie. Enrironiiée d'esclaves comoie efle , Zoraide cherchai à adoucir leur sort; mais rem|iire qo^elle exerçait sur le cœur de son mari n'allaît pas joaqu'à dh tenir leur liberté. Empsad , ministre de Tempereur de Maroc, n'avait pas tonjoon été à côté dn trône. Son cœur était magnanime; maii ses souvenirs étaient amers, et U avait juré de ne vivre que pour la vengeance. Empsael était né dans le pays de Bambouk , sur les bords de la rivière Fakmé, qui roule de l'or dans ses sables et va se jeter dans le fleuve du Sénégal. Son père et sa mère y vivaient heureux dans une abondante sûnplicité. Des calebassiers, des cotonniera, des palmiers, des bananiers, entouraient leor cabane, et leur donnaient, toute l'année, des meubles, des habits, du vin, des fruits et de l'ombrage. Un champ de mil et de racines HMumiaaaîeDt aboodamment à leurs besoins. Ils admiraient, soir et matin, le soleil, qui , dans ces belles contrées, fait produire à la terre deux récoltes par an. Deux enfons, Empsael et Ahniri , mettaient le comble à leur bonheur. On leur avait empreint, en naissant, sur la poitrine la figure de l'astre du joor, en reconnaissance de ses bienfidts. Dans ces pays libres, chaque honune se figure son Diea à son gré; partout où sa fiûble raison entrevoit lliitdiigence suprême , dans un oiseau , dans un arbre, dans un rocher, elle s'y repose et en adore l'image: le soleil fut donc le fétiche d'Empsael et d'Alniiii On les appelait les eiifons du soleil; et quand en effet ils eussent été les fils de ce grand astre, ib n'eussent pu jouir d'un plus grand bonheur que celui qu'ils avaient en partage. Le plaisir d'Einpsael était de traverser la Falémé à la nage, en portant son jeune frère sur sou dos. Il allait ansai â la chasse des bêtes féroces , et comblait de joie u mère en lui apportant la peau d'un léopard oo d'une panthère. Souvent cette fiunille Intéreasante passait une partie de la nuit à jouer dn balalb , ou à danser , au clair de la lune , avec les jeones filles du voisinage , simples et douces comme des tourterelles. Déjà Empsael était dans l'âge d'aimer, déjà son cœur avait fait un choix. Ainsi ils menaient avec leurs parens une vie libre et heureuse, sans nuire à personne, et £ùsant du bien à tout le
EMPSAEL.
monde. Aneon voyageur ne pnnit près de leur cabane sans recevoir l'hospitalîté; connu ou inoonnuy il y restait un jour, une lune, une année, tout le temps qu'il voulait, encore {dns chéri au moment de son départ qu'à celui de son arrivée.
Un jour , deux Européens se présentèrent diez cette bonne Êunille : elle n'avait jamais vu de blancs. A leur aspect, les premiers sentimens d'Empsael furent ceux de la reconnaissance envers le soleil. Lorsque les Sauvages découvrent dans les bob une espèce inconnue de fruits, d'oiseaux, ils les regardent comme un nouveau bienfoit de l'astre du jour : ainsi, en voyant pour la première fois des hommes blancs, Empsael pensa que le soleil venait de lui donner une nouvelle espèce d'amis sur la terre. Ceux-ci lui semblaient bien supérieurs à lui-même : ils connaissaient des arts qui remplissaient d'admiration et même d'épouvante. Biais s'ils avaient plus d'intelligence, ils avaient aussi plus de besoins; le père d'Empsael redoubla donc d'hospitalité à leur égard, d'autant plus qu'ils ne pouvaient foire connaître leurs désirs, fiiute de parler la langue de leurs hôtes. Cependant ils firent entendre par signes qu'ils s'en retournaient vers leur nation à l'occident , et qu'ils venaient de l'orient pour y chercher de For, dont ils montrèrent quelques grains dans des coquilles. Pour satisfaire leur goût pour l'or, on les mena sur les bords de la Falémé , et on leur en montra des paillettes parmi les sables de son rivage. A la vue de ce métal, ils tressaillirent de joie, et n'eurent plus d'autre souci que d'en ramasser. Ils y employèrent le temps des repas et du sommeil, ne tenant aucun compte des autres productions de la contrée, ni de ses palmiers , ni des hôtes qui leur donnaient l'hospitalité. Touchée d'une passion si étrange , toute la famille s'empressa de les aider à recueillir a:vec des calebasses cette poussière inutile. Quoiqu'ils en eussent déjà une quantité considérable, ils n'auraient jamais mis fin à leurs redierches ,' si les approches de la saison pluvieuse, où la Falémé déborde , ne les eussent fait songer à continuer leur voyage. Comme Empsael s'était appliqué à apprendre quelques mots de leur langue, afin de leur être utile , ils le demandèrent pour guide à ses parens , qui , n'ayant jamais rien refusé à des hôtes, y consentirent. Son jeune frère , accoutumé à le voh- tous les jours , voulut aussi Faccompagner. Sa mère s'y opposa d'abord; mais son père lui ayant dit qu'ils ne passeraient pas les limites de leur pays , où ils avaient beaucoup d'amis^ elle y consentit ; car elle n'avait jamais résisté à sa volonté. Ces deux jeunes gens les conduisirent donc de village en village, à travers le pays de
Bambouk, lècés partout, jusqu'aux frontières d*un peuple ennemi de la nation dont Empsael fiiisait partie, mab amis des Européens. Là ils se préparaient à les quitter, lorsque, pendant la nuit, ces perfides étrangers leur lièrent les mains, et leur mettant un bâillon dans la bouche , la tète dans un sac, les emmenèrent prisonniers. Ainsi garrottés , ils furent conduits à travers les fbrêU jusqu'au bord de la mer : là, les traîtres partagèrent entre eux leur butin. L'un d'eux, «'empara d'Empnel et l'autre de son ftrère, qui, en s'éloignant , jetait des cris lamentables, en appelant à son secours sa mère dont il disait la joie , et son frère qui ne pouvait adoucir ses maux : ainsi ils furent séparés. Le ravisseur d'Empsael, qui était Espagnol, le vendit à mi capitaine de sa nation qui allait à IMIe de Saint-Domingue. Pendant tout le voyage, il eut à soufTrir de la faim , de la soif, de la chaleur , des coups de ces barbares, qui avaient entassé par centaines dans la cale du vaisseau ses malheureux compatriotes, enlevés à différentes contrées de l'Afrique. Arrivé à Saint-Domingue, il fût revendue un habitant espagnol qui passait sa vie à tourmen* ter les hommes. Ce barbare portait , suivant Tusage de son pays, un poignard à son côté et un chapelet à sa main. Dès qu'il sut qu'Eflipsael entendait quelques mots de sa langue , il lui paria de sa religion. Le pauvre esclave la trouva si consolante, et il était si malheureux, qu'il désira de l'embrasser : elle ne parlait que d'aimer. On le fit donc baptiser , et on lui dit : « Te voilà devenu » un de nos frères, un enfluit de Dieu comme » nous. » Alors son nom fut changé , et on loi fit porter celui de son maître, qui s'appelait Pedro Ozorio.
Dans le premier moment, Empsael crut que Pedro Ozorio en agirait comme dans son pays , où les pères font porter à leurs enfans les noms de leurs amis , pour les chérir davantage. Avec ce nom saint de Pedro, il se crut devenu un objet de vénération pour un Espagnol, et d'affection pour son maître; mais il connaissait mal le perfide, qui, lui trouvant de l'intelligence ^ se mit en tête de le rendre aussi savant que lui, et de lui apprendre, à coups de fouet, à lire et à écrire. U voulait aussi lui fleure connaître cette religion si douce , qu'il se nlaisait à violer sans cesse. Empsael , élevé dans, les caresses de ses parens , trahi, à la vérité , par des Espagnoto, mais devenu chez eux l'enflmt de leur Dieu, honoré par eux d'un nom révéré stu* leurs auteto, fut frappé d'étonnement quand il se vit accablé d'outrages par son prétendu bienCiiteur . Il ne lui parlait du salut de son ame que pour le jeter dans le désespoir , de la bonté de Dieu qu'eu
su
EMPSAEL.
le meiiaçant de l*enfer, et du bonheur du chrétien qu*en l'accablant de tourmens dans ce monde et de frayeurs liorribles pour l'autre. Ah ! sans doute il était le plus scélérat des hommes, car l'ignorance ou l'erreur peuvent servir quelquefois d' excuse aux méchans; mais ceux qui connaissent la justice et qui sont injustes, l'humanité et qui sont inhumains ; ceux qui adorent un Dieu , père commun des hommes, et qui en font un tyran , ne doivent être que des monstres en horreur à toute la terre. Quand une fois Empsael put lire dans leurs histoires , il s'étonna des crimes dont il les trouva remplies : ce ne sont que duels entre mêmes citoyens , procès dans leurs familles , orgueil dans leurs tribus , guerres de peuples à peuples, trahisons et parjures envers des nations innocentes, que les guerriers cherchent par tout le monde , pour les soumettre par le fer et le feu, et les rendre victimes de leur gloire. Hélas ! il apprit bientôt, par de nouveaux compagnons de son esclavage, que les traîtres Espagnols qui Tavaienl enlevé, ainsi que son frère, avaient en même temps pris possession de son pays en y enterrant une inscription par laquelle ils le déclaraient acquis à leur prince et à leur Dieu; coutume perfide, commune aux ingrats Européens envers les peuples bons et fidèles qui leur donnent l'hospitalité. Le roi d'Espagne ayant appris qu'on trouvait de l'or en abondance dans le territoire de Bambouk , se hâta d'y envoyer des soldats. Le village fut incendié, et le père d*Empsael y fut tué en combattant pour sa défense. Pour sa mère , elle était morte de douleur quelque temps après l'enlèvement de ses fils, redemandant sans cesse ses enfans aux sables d'or de la Falémé , et au soleil qui avait répandu de si funestes trésors sur ses rivages.
Empsael avait résisté à ses maux, mais il ne put supporter ceux de sa patrie : il délibéra s'il devait mourir. Mourir ! se disait-il, et mes tyrans vivront ! ils vivront pour le malheur de mon pays! vivons aussi pour la vengeance. Alors il voulut commencer par tuer son maître; mais il se dit : A quoi me servira sa mort ? Ce n'est pas d'un homme seul que j'ai à me venger, c'est de sa nation. Bientôt il vit que c'était de toute l'Europe. Avant tout, il fallait sortir d'esclavage. Un jour qu'il en cherchait les moyens, il aperçut un vaisseau qui voguait près de la côte de Saint-Domingue. G)mme il nageait parfaitement, il se jeta à la mer, et gagna son borrl à deux lieues au large : c'était un vaisseau hollandais. Il se crut libre sous un pavillon républicain; mais le capitaine, admirant sa force et sa liardiesse , lui dit qu'il le prenait à son ser-
vice. Il était clair qu'il ne lui appartenait pas, et qu'on violait à son égard les droits de rhumadté; mais qu'importe ? il était noû*. Il fut donc vendaè un capitaine anglais qui allait à la JamaSqoe; vendu ou troqué successivement à des Flamands, des Danois, des Suédois, des Français, des Jui6, pour de l'argent, du fer, du tabac, du cafë, pour on cheval , pour un bœuf. Tous ses maîtres étaient charmés de sa taille , de sa jeunesse et de son intrépidité ; mais voulant le soumettre par la violence , ils se dégoûtaient bientôt de lui. Il avait appris sous son tyran espagnol à opposer la rénstance la plus opiniâtre à tous les maox. On le tiaitait comme une brute ; mais 'û leur fit voir qo^ était un homme. Chacun d'eux imprimait smr sa peau le sceau de son esclavage avec un fer bHUanl. Son corps fut tour à tour à plusieurs tyrans, mais son ame resta toujours à lui. EnGn un Italien l'acbela, et fut un de ses plus cruels bourreaux. Il crut le réduire à force de tourmens ; mais n'en poavanl venir à bout et craignant de le tuer , de pemr de perdre son ai^nt, il le vendit à Muley Ismad, empereur de Maroc , à qui il portait en secret de la poudre , des boulets et des canons; mais il ne savait pas qu'il vendait en Empsael Tanne la plus fotale aux chrétiens. Dès qu'Empsad fut sv le continent de l'Afrique, son ame se rdeva, comme se relève, après l'orage, le palmier comté par la tempête. Il abjura d'abord la religion de ses persécuteurs, et embrassa celle des mosulmans. Quand les dirétiens baptisent leurs esclaves , c'est pour leur rendre leurs fers sacrés; maisqoand les musulmans circoncisent les leors , c'est pour les en délivrer. Le premier acte de justice dont ils récompensèrent sa foi fat de loi rendre sa liberté. Il se distingua bientôt dans une guerre sanglante contre les Espagnols. Sa taille, sa fbroey et surtout sa haine contre les Européens, plurent à l'invincible empereur; d'ailleurs unsang pareil à celui d' Empsael coulait dans ses veines. On Ini donna un vaisseau à commander : la fortune Ini fut fovorable , et Muley Ismael l'honora bientôt de toote sa confiance. Successivement pacha d'Almanaor, de Tétuan , de Salé, du cap d'Aguer,et enfin amiral et ministre des royaumes de Fez et de Maroc, il fut comblé de biens. Mais le {dus grand de ton pour lui était la vengeance. On le vit porter dans les deux mers la terreur du Croissant , et poorsoivre les vaisseaux européens sous tous les rumbs de vents, dans la Méditerranée, sur les côtes d'Itafie, de Malte; et dans l'Océan , le long des rivages de l'Espagne , du Portugal , de la France , de la Ifollande, de l'Angleterre, et jusque dans les Hébrides et les Orcades. Il croisait surtout le long des
EMPSAEL.
odCes de la Galilée , oà les cfaréliens TODt chercher les Nègres dans leurs berceaux. Toutes les nalioos mariliiiies de l'Europe tremblaîent à la vue de ses paTÎUons noirs , semés de sabres et de têtes de morts. Ses vaisseaux, comme des épenrîers, fondaient nuit et jour sur leurs rivages, et enlevaient des Gunilles entières. Aucun des Européens qui tombaient en son pouToir ne recevait de soulagement dans ses maux.
Cependant Tamour cherehait à apaiser cette soif de la vengeance; chaque jour Zoralde osait, sous les yeux mêmes d'Empsael, prodiguer l'or de ses parures aux infortunés dont elle était entourée. Elle ne vivait que pour aimer; mais elle aimait surtout les malheureux , et son unique souci était de les soulager. Quelquefois ou voyait ces pauvres esclaves s'assembler dans la forêt, près de la ville déserte des Lions, ou sur la colline où s'élevait la chaumière où Zoraîde venait chercher les souvenirs de sa patrie : alors ils s'entretenaient entre eux, et soulageaient leur douleur par les aveux de leurs plus doux secrets. Un soir, Januario, ancien écuyer napcditain, et Williams, pilote hollandais, tous deux dans les fers d'Empsael , se rencontrèrent sous les dattiers qui bordaient la chaumière : les malheureux sont bientôt amis. Leurs travaux venaient de cesser; c'était l'heure du repos : ils fureqt s'asseoir sur un rocher couvert de raquettes et d'aloès, qui dominait la campagne; les rayons du soleil couchant doraient les tours de la ville d'Aque et les sommets lointains de l'Atlas. Après un instant de silence , Januario s'adressa à Williams.
Mon cher Williams , vous êtes toute ma consolation; car il n'y a pas d'état plus malheureux que celui d'un écuyer dans l'esclavage ; il est tout le jour au vent , au soleil , à la pluie , à exercer des chevaux fongueux : heureux encore de passer sa ▼ie avec ces animaux ! mais à la chasse , il faut suivre des bêtes féroces, un maître barbare, encore plus intraitable; il faut courir ventre à terre dans la montagne, à travers les halliers , et sur les bords des précipices : non, il n'y a que l'amitié qui puisse me faire supporter mon malheureux eut.
WILLIAMS
Le vôtre est moins à plaindre que le mien. Jour et nuit un homme de mer est le jouet des élémens: le feu est toujours près de consumer son vaisseau , l'air de le renverser, l'eau de le submerger, et la terre de le briser; il n'éprouve qu'ingratitude de la plupart des hommes auxquels il apporte les ridiesses des deux mondes; l'esclavage n'ajoute presque rien à sa misère. Cependant on l'embarque de force sur un corsaire , où il est obligé, au
milieu du feu , des combats et des orages, de contribuer, au risque de sa vie , à la captivité de ses propres compatriotes. A\'ouex qu'il n'y a rien d'aussi misérable que le sort d'un pilote; mais l'amour et ma pipe me consolent de tout.
JANUARIO.
Comment pouvei-vous comparer votre état au mien ? Sachez que rien n'est [rfus difllcile que tie bien dresser un dieval.
WILLIAMS
n n'y a point de dieval aussi mdomptable que l'Océan en Âirie.
JANUARIO.
Il n'y a point d'art qui exige autant d'adresite que celui d'un écuyer.
WILLIAMS
Il n'approche pas de celui d'un pilote. Un vaisseau est le chef-d'œuvre de l'esprit huniahi ; tous les arts travaillent à l'équiper , et toutes les sciences à le conduire.
JANUARIO.
L'éqnitalion est l'art des nobles, et la marine celui du peuple. Les grands et les rois se piquent dé bien monter un cheval , et s'embarrassent fort peu de conduire im vaisseau.
WILLIAMS
C'est que les grands et les rois ne veulent monter que des chevaux dressés à leur obéir, et non sur des vaisseaux qui ne flattent personne. Votre métier est celui des courtisans , et le mien celui des hommes libres : voilà pourquoi l'équitation est en honneur dans les monarchies, et la marine dans les républiques.
JANUARIO.
Brisons là-dessus, seigneur Williams. Dès que j'ai vu de loin le voile de Rosa-Alba suspendu à un aiiire près de la chaumière d'Empsael , j'ai jugé qu'elle avait quelque chose de pressé à me dire; je suis charmé que ce signal de ma maîtresse , qui est de mon invention , vous donne de temps, en temps l'occasion de voir la vôtre, qui l'accompagne toujours.
WILLIAMS
Je n'aurais pas démarré du lieu où j'étais , si je n'avais reconnu le signal de Marguerite à une fumée qui s'élevait sur le rivage.
JANUARIO.
A la bonne heure. Mais voyons ce que nie veut ma maltresse; sans doute que je la tire d'ici. J'en ai un moyen assuré : je monterai pendant la nuit un des meilleurs chevaux d'Empsael, je la mettrai en croupe derrière moi, et je m'enfuirai avec elle chez les barbares du mont Atlas ; vous en pourrez foire autant avec la vôtre.
WILLUMS.
fe ne sais pas monter à cheval; mais j'ai on meilleur expédient pour la délivrer, elle, Zoralde, ses suivantes, et même leurs amans. Je choisinii im moment où le vent sera favorable, je m'empie rerai d'une barque de pécheur, et, fût-ce en plein jour, tons ensemble nous ferons voile vers la patrie.
JANUARIO.
Votre projet ne vaut rien.
WILLIAMS
Vous ne pensez qu'à vos intérétflr particuliers , et moi je m'occupe de l'intérêt de tous.
a En ce moment Rosa-Alba, esclave napoli- » taine, et Marguerite, esclave hollandaise, tenant » une cage où il y a deux tourterelles, se trouvent » auprès de Williams. »
MARGUERITE
Gomment! deux malheureux esdaves ne peuvent se supporter !
ROSA-ALBA
Non, Empsael n'a rien imaginé de plus cruel contre les esclaves européens , que de les mettre tous ensemble pêle-mêle , Italiens, Français, Hollandais, Anglais, Portugais, Espagnols. Chacun d'eux voulant être partout le maître, ils passent leur vie à se quereller.
MARGUERITE
Gomment ! les petits oiseaux , quoique de différentes espèces, forment des concerts dans la même volière , et vous qui êtes des hommes , vous vous battez dans les fers ! O mes amis!
JANUARIO.
Ma Rose , je parlais des moyens de te rendre la liberté.
ROSA-ALBA
Januario, je ne t'ai point iait vemr pour un enlèvement; il est question , non de quitter Zoralde, mais de la servir.
MARGUERITE
Mon cher Williams , Zoraîde ne veut point s'en aller; elle tient à Empsael par l'amour de ses devoirs : c'est son mari.
ROSA-ALBA, à Jonwirio,
Tu sais combien de fois ses bien&its ont soulagé les esclaves! elle veut employer de nouveaux moyens pour adoucir leur sort. Avertis donc le Père de la Merci , qui vient d'arriver d'Italie pour le rachat des captifs , de venir lui parler sur-lechamp.
JANUARIO.
Je n'y manquerai pas.
MARGUERITE
Et toi. Williams, tu sais que Jacob, ce juif
EMPSAEL.
poitogais si riebe, ipri i rfmrrhfkmf intlnUarf^^ est arrivé depuis qœkpiea joon de Manie. 11k promenait ce matin autour da camp. Db-loi de venir parier à ma maltresse : elle voudrait loi ?efr> dre quelques bgoux pour en distribuer FaigoM aux esclaves.
Oh ! dès qu'il s'agit d'adieter des bijoux^ fl ne tardera pas à venir.
Dépêche-toi , Januario ; Enipsad sera faient A de retour. Où l'as-tu laissé?
JANUARIO.
Au milieu de la forêt, à l'entrée de la viDe dei Lions, on il s'est engagé seul avec son intrépidilé ordinaire.
ROSA-ALBA
Ah! c'est cette ville ruinée, dont tu m'astant parlé, qui n'est habitée que par des lions. PoîsBet-ii rencontrer un monstre aussi féroce que hû, qui le dévore! Mais hâte-toi, Januario; marnaitresse est dans l'impatienoe de parier à œ bon Père, si charitable.
JANUARIO.
Tu vas être servie; mais auparavant donoe-moi un baiser.
ROSA-ALBA
Coumient, d'avance? Oh! après le service rendu.
JANUARIO.
Ah ma Rose! {Il l'enibrane après qwékpm
difficultés.)
ROSA-ALBA
Eh bien ! il faut te contenter... ADons , va-t'en à présent.
MARGUERITE, à ff^Uliams qtA s'approche.
Tu veux donc aussi la même réooinpense? ch bien! embrasse-moi; mais, avant de partir, mes amis, embrassez-vous aussi.
WILLIAMS
Oh! volontios! de bon cœur! (illmilamaim à Januario. )
JANUARIO.
Je n'ai point de rancune, sur mon honneur.
MARGUERITE
Embrassez- VOUS donc. {ff^ilUams s'approche de Januario, qui reçoit son embrassade aitec fM' deur.) Williams , souviens-toi de la devise de la Hollande, notre patrie : Les petites choses croissent par la concorde, et les grandes seruinenipsr la discorde.
ROSA-ALBA
Allons, mes amis , hâtez-vous et soyez unis.
Adieu, adieu.
« 111 sortenu Rou-Alba et Mai^aerite TCAent
BOSA-ALBA. -
Sans tes femmes, les bommes vÎTiaïeat entre eux comme des lonps ; il est fort heureux que Zonide, qui est si sensible , n'ait pas été tàixùn de leur querelle. Mais que poriez-vous là dans cette cage?
MAHGDERITE.
Ce sont deux tourterelles que j'ai trotnées sur le rivage , où je me baignais , au [lied d'un palmier. Je venais d'f allumer un grand feu pour avertir WitUams de se rendre ici ; tout à coup ces denx oiseaux , qui venaient de passer la mer, se sont abaltus aupNs de moi sur une toofTe d'acantbe ; ils étaient si fotigoés, qu'ils ne pouvaient [dus s'en- Toler : dès qiiej'en ai eu pris un, l'autre, au lieu de s'enfuir, est venu de lui-mâne se jeter dans mon sein.
BOSA-ALBA
C'est UD augure heureux pour t<A ; il t'annonce que l'amour te sera bvotabJe.
MASGEBRITE.
Je les destine à Zoralde ; je croyais la trouver id.
ROSA-ALBA
Elle ne tardera pas k s'y rendre ; mais son ^»partetnent n'est pas prêt , bâtons-nous de l'artanger. {L'une et t'aulre montent à ta ehmtmiire, et en ouvrent la porte et les feiiitres. ) Rangeons ces coussins; ouvrons ces fenêtres du côté de la mer, «lonnons de l'air à ce cabinet , rafratchissons-le d'eau de rose : la journée a été brûlante.