‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-PierreChapitre 93 sur 116 · DON 020RI · texte numérisé non relu

DON 020RI

Gomment penses-tu en découvrir dans ces plaines arides où il n'y a pas la moindre verdure ? '

ALMIRI.

Elle est dans un fond. Voyez ces oiseaux qni y ▼oient au coudier du soleil; voyez aussi sur le sable ces traces des tigres et des lions qui s'y dirigent de plusieurs points du désert.

DON OZORIO.

O ami intelligent ! tu as encore toutes les forces de ton corps et de ton ame. Pour moi, j'ai perdu les miennes; je n'ai plus ni vue, ni raison, ni courage. Aucune de mes facultés n'a été exercée dans mon enfance. Je n'ai connu de raison que l'intérêt de ma fortune , et de courage que celui de l'honneur, c'est-à-dire de ma vanité. J'ai bravé quelquefois le danger, lorsque j'étais sûr d'être applaudi , mais je n'ai été élevé à résister à aucun des maux qui attaquent l'honmie sans témoin, au dedans et an dehors, tous les jours de. sa vie: conunent donc pourrais-je supporter l'esclavage ? O Almiri ! dans tous les temps tu as été plus heureux que moi.

ALMIRt.

Reposez-vous ici^ mOn maître; je vais vous dbercher de l'eau dans ma calebasse.

DON OZORIO*

Et les bétes féroces !

ALMIRI.

Elles ne sortent que la nuit«

DON OZORIO.

Et les hommes, qui sont à craindre en tout temps ! Si nos conducteurs t'aperçoivent, ils croiront que m t'enfuis ; je veux partager le danger avec toi.

ALMIRI.

Je VOUS en prie, mon maître, laissez-moi aller seul : il vaut mieux que je sob seul misérable.

DON OZORIO.

Pourquoi m'appelles-tu toujours ton maître ? tu ne peux être l'esclave d'un esclave : la servitude nous a rendus égaux.

ALMIRI.

Nous ne sommes pas égaux , puisque vous été plus malheureux que moi.

DON OZORIO.

Si quelque diose pouvait donner des rangs parmi les hommes , ce ne serait point le malheur ; ce serait la vertu , et c'est toi qui mériterais d'être mon maître.

ALMIRI.

Vous m'avez élevé avec tant de bonté que je vous regarde comme im père.

DON OZORIO.

Serviteur Gdèle danà mon adversité, tont mon regret est de ne t'aVoir pas fait, dans ma prospérité, tout le bien que je pouvais te foire ; maintenant je mourrais content.

ALMIRI.

Mon père, né vous affligez pas ; vous n'avez pas tout perdu ; vous aviez en moi un esclave, à présent vous avez un Gis. Je cours vous chercher de l'eau.

DON OZORIO.

La fortune a épuisé sur moi tous ses traits. Je suis noble ; j'ai été jeune , considéré dans mon pays natal, applaudi par les femmes, auxquelles je don • nais des fêtes; mes domaines, cultivés par mes esclaves, s'étendaient plus loin que mon horizon , et ils étaient arrosés par des fleuves qui étaient à moi. Maintenant je suis vieux, méprisé, dénué de tout dans une terre barbare, n'ayant pas même la propriété de ma personne, et si tourmenté de la soif, qne, si j'étais encore riche, je donnerais toutes mes possessions pour un verre d'eau.

O étrange revers du sort ! J'ai eu pour esclaves des noirs de toutes les contrées de l'Afrique ; d'un sourire je les comblais de joie, d'un coup d'œil je les foisais trembler. Ici les noirs sont tout pulssans; ce sont eux qui forment la garde de l'empereur ; ils l'emplissent les premières charges de sa cour: Empsael, qui en est le premier ministre, est noir, et l'empereur lui-même est mulâtre. Empsael, le plus cruel ennemi des chrétiens, est mon maître ! et moi, de l'illustre fiuniUe des Ozorio , ces anciens conquérans de l'Amérique , je suis l'esclave d'un nègre, obligé de porter des pierres pour élever les murs de la prison où il me renferme, et de mourir de soif au pied de sa maison de plaisance!

EMPSAEL.

O mort ! viens finir mes maax. Qa'est-ce après tout que la vie ? Une suite de besoins sans cesse renaissans, de combats contre la nature, contre ses semblables, contre soi-même; un équilibre qu'on est toujours sur le point de perdre ; une petite flamme agitée de tous les ventes, et qu'il faut renouveler chaque jour. laissons faire la nature , mourons ; la mort n'est que le repos de la vie.

Mais une vie immortelle commence après la mort. Une mauvaise pensée, un murmure, une simple omission y sont punis par des tourmens horribles et étemels ! Quel effroyable abîme est ouvert soos mes pas ! et je suis ici , sans aucun secours de ma religion , dans une terre impie ! Comment me présenter sans être purifié devant celui aux yeux duquel le juste même n'est pas pur ? Oh ! que l'existence est pour l'homme un funeste présent, puisqu'il a à redouter la mort infiniment plus que la vie ! Que d'hommes sont précipités à chaque instant dans les enfers, par cela seul que ma religion leur est inconnue !

Mais que dis-je d'hommes précipités dans les enfers ? Ainsi ma religion , dont j'ai effrayé des malheureux dans les jours de ma tyrannie , m'épouvante à mon tour dans ceux de ma détresse. O Dieu ! je reconnais là ta justice, et j'implore ta clémence; pardonne-moi les maux que j'ai faits en ton nom. Les hommes n'ont jamais compté au nombre des crimes les injures que les nations font à l'humanité, ni les impôts qui font tant de misérables, ni les conquêtes dont ils prennent leur part, ni la guerre qu'ils environnent de gloire, ni l'esclavage dont l'ambition sanctionne les traités. Ils ne poursuivent que les £ûblesses*des malheureux, et ils flattent les forfaits des rois, qui font les malheurs du monde. Mais il est d'humbles vertus qui sont grandes devant Dieu ! Si la fhute la plus légère est punie par sa justice, la moindre bonne action n'échappera pas à sa bonté; s'il a menacé de l'enfer le riche dur, qui voit d'un œil sec les maux de son semblable, il a promis au pauvre sensible une part dans le bonheur, pour prix d'un verre d'eau : il ne laissera pas sans récompense les services de mon ancien serviteur. Almiri ! tu es peut-être en ce moment la victime de quelque bête féroce ou d'un barbare commandeur ! Je veux partager tes dangers et mourir avec toi. Mais le voici ; il accourt comme s'il était poursuivi par un tigre. {Use lève pour aller au-devani d'j4lmiri; mais il retombe en disant:) O mort! viens finir mes maux.

ALMIRI.

Où alliez-vous, mon père ?

DON OZORIO.

A ton secours, mon fiLs.

ALMIRI.

Je n'en ai pas besoin. Bavez: cette en estfniche comme si elle descendait de TAtlas; cependant elle sort du miliea des sables brûlans, près de la mer.

DON OZORIO.

O Providence ! Ah! celte eau doit être excellente !

ALMIRI.

Je n'en sais rien.

DON OZORIO.

Tu n'en as donc pas goûté ?

ALMIRI.

Comment en aurais-je goûté pendant que t«b mouriez de soif!

DON OZORIO.

Je veux que ta boives avant moi.

Oh ! non.

DON OZORIO.

Bois, tedis-je.

ALMIRI.

Voos me désespérez; bavez, num maître. {Ik» Ozorio prend la calébasie et hoit ) J'ai troavé aodessus de la source on caroubier, doot j*ai cueilli quelques fruits : vous pouvez en manger, ife lool mûrs.

DON OZORIO prend le$ caroubes eî hU md k

ealdnisse.

Boisa tcm tour.

ALMIRI.

Buvez encore.

DON OZORIO.

Ma soif est apaisée.

ALMIRI, après avoir bu.

nenrestepour vous. Oh! c'est une bonne ori^ basse ! elle a du bonheor. Quand les oorsûres prirent notre vaisseau, ils pUIèrent toot l'éqaipage, mais ils me laissèrent ma caHiasse qoe je tenait àh main. Je ne la donnerais pas poor tonte la ymsték d'argent qu'ils voos ont prise.

DON OZORIO.

Elle m'a rendu un grand service. L'éclat , bmb fils, attire les orages de la fbrtane, mais rofascorité met à l'abri de ses coups.

ALMIRI.

Vous avez bien raison ! Je sais là-dessos oof fable de mon pays; je vous la conterais, si j*anis de l'esprit.

DON OZORIO.

Raconte-la-moi, mon ami ; ton esprit natnrel me plaît beaucoup.

ALMIRI.

Il y avait dans nn buisson toufln an oiseM doil

EMPSAEL.

la télé était rouge et la queue verte. Quand il paraissait un oiseau de proie, il échappait à sa vue en tournant sa queue de son côté, et en cachant sa tête dans le buisson. Cependant il enviait les belles queues ronges des perroquets; il disait: Si la mienne est verte , c'est qu'elle ne voit que la verdure; si ma tête est rouge, c'est qu'elle voit le soleil. Il sortit donc de son buisson pour tourner sa queue au soleil ; mais im épervier, ayant aperçu les plumes brillantes de sa tête, fondit sur lui et le pluma ^

DON OZORIO.

Ta fable est pleine de bon sens : tu as raison ; j'étais assez riche , je n'aurais pas dû sortir de mon pa]^. Tout mon regret est de t'avoir associé à ma destinée.

ALMIRI.

Je n'ai rien perdu en votre compagnie ; j'ai été déplumé au sortir de l'œuf. Prenez courage, mon maître; j'ai fait un bon rêve cette nuit, qui vous promet la liberté : je voyais lever le soleil sur votre tête et sur la mienne.

Je ne suis plus à plaindre, j'ai un ami : reposetoi près de moi; tn as été me chercher de l'eau, an risque de ta vie, à la fontaine des Lions; je veux ime fois y aller moi-même. Dis-moi , comment pourrais-je la reconnaître ?

ALMIRI.

Ah ! je ne vous y laisserai pas aller, le danger

■ U y a une table à pea près semblable dam la Description ilf ry^/W^ttc , de Dapper, an sujet dn pays des Nègres: • Les pays de Cilni, de Boira et de BoImbeiTe dépendent da royaume de Quoja, et sont néamnoins plus poisnns que lui i c'est ce que le frère du roi Uamboère représeatait à son ne- Tea, lorsque ce [eune prince, successeur présomptif de la oonroone, Toulait déposséder le seigneur de Bohn. H lui récita cette bble : U y arait autrefois un oiseau qui avait la léte et le cou samis de belles plumes rouges, mais il était presque nu par derrière, et avait la queue fort petite ; cependant, parce quH paraissait beau devant , on ne laissa pas de râîre roi, malgré ses déCmts : mais comme cet oiseau savait fort bien de quelle importance a est de cacher ses dé" bots, i se tenait toujours dans un pot et ne montrait que la télé et le cou, quand le consei des oiseaux était assemblé. Mais enfin, un jour de Ut/s solennefle, qu'on devait faire un sacrfiioe pnbic an dmiBeOy, dans le fond d'an bocage. I faUot que notre roi sortit de ton pot ; et Imsaaat,par ce moyen, remarquer sa nodilé. Ions les antres oiseaux se moquèrent de loi. U en est de même de mms, ^loptait ce sage poBtiqne: tant que nous demeurerons dans notre poys.Doos seroas ropedés des Orientaax;oulisi Boos aftoDS dans le lear. et qnls voient oonbien noos •onraes faddes et notre snile pelMe, is nous mépriseront IniHflBdenenL a Caot donc qne nous demeurions dMinoos, et qne nons ne noos moolrions qne do bean oOlé, • On wil.par celte kiftwànuf dMyirir , tfm ies aièffgs ne ■i de bon

est trop grand. J*ui lixiuvè d*uboixl un roclier aplati qui s'élève au milieu du aahie comme une grande tortue; il est tout couvert de raqueUes et d'aloès ; à son sommet s'dève un vieux caroubier couclié par le vent , et i\wï forme un grand parasol auHlessus de la source. Quand je suis entré sous sa voûte obscure, j*y ai trouvé un grand squelette de buffle, dont les os étaient à demi rongés. J'ai vu sur le sable, iMuleversé par les griffes des lions, des touffes de poils de leurs crinières, et j'ai senti l'odeur forte de ces terribles animaux. Je me suis hâté d'emplir ma calebasse d'une main, et de cueillir de l'autre des caroubes qui pendaient audessus de moi; tout à coup j'ai entendu d'affreux rugissemens ; alors je me suis enfui , croyant être poursuivi par tous les lions du désert ; mais , en me retournant, j'ai vu que c'étaient les flots de la mer qui se brisaient prèi de là sur les roclies , (*t je me suis mis à rire de ma peur.

DON ozoaio.

Les cheveux m'en dressent à la tôte !

ALMIRI.

Voici de quoi nous tranquilUser ; il y a des femmes dans cette chaumière : il m'a semblé, en arrivant , entendre leurs voix.

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